I.'INVASKJN
berl conlrilauiit à lui embellir la fric ! Kcouter des discussions savantes entre personnes aussi instruites, ce serait encore en régal !...
Après le travail, on se retrouvaderrière la Bourse, au Bar de la Gerbe cVOr. Il y avait là Mares, dans sa blouse blanche maculée de peinture et, avec lui, Ernest, le garçon de cIkv Coupon, en tenue de ville, très correct, la mine ironique et toujours un peu mystérieuse ; enfui un Corse inconnu, petit homme d'ivoire, cérémonieux et gourmé, dont la moustache, du plus beau noir, était si parfaite de forme et de couleur qu'on Teût dite volée à l'étalage d'un perruquier. Emmanuel et Jaubert s'étaient débarbouillés à une fontaine de tout le charbon qui leur encrassait la figure et les mains. Même, le jeune bourgeois, à l'exemple des portefaix, avait eu soin de changer de vêtement, pour ne pas trop gâcher son complet de velours. Néanmoins, tous deux semblaient très sales à côté de leurs voisins ; et ils offraient une apparence grotesque de nègres mal blanchis. C'était le premier jour que Jaubert travaillait au charbon : il se sentait recru de fatigue et ne cessait pas de se répandre en lamentations qui tournaient en invectives contre le capital.
Les apéritifs dégustés, on prit aussitôt le chemin du restaurant, afin de pouvoir se coucher de bonne heure.
Ils entrèrent dans une grande salle, nue et malodorante, comme un réfectoire de collège. Le local regorgeait de monde. Rien que des hommes :
des charretiers, des portefaix, des gens d'équipages. Les tables très étroites se développaient en longues files parallèles. Parmi la débandade des verres et des croûtons de pain, les assiettes contenant les portions reposaient à même le marbre. Une escouade de serveurs circulait avec une rapidité effarante entre les rangées des tables, et, pardessus la rumeur des convives, s'élevaient continuellement les cris des garçons annonçant les commandes :
— Un vol-au-vent financière !
— Un civet de lièvre !
— Un canard au oignons !
— Un aïoli complet !...
Malgré ces noms alléchants, Jaubert fronçait les narines. Les relents de cette humanité en sueur mêlés aux effluves des mangeailles froissaient la délicatesse de son odorat :
— Allons jusqu'au fond ! — dit-il sèchement, — il y a là une salle à part !...
Mais Emmanuel, pris d'une pudeur, à cause de ses habits sordides de charbonnier, s'effrayait de dîner avec des gens propres.
— Je m'en fiche î — répliqua Jaubert, — et puis tant mieux, si ça fait enrager des bourgeois !...
Avec un geste de défi, il entraîna la bande. On passa devant le comptoir, où siégeait M^^ Mazella, grosse personne majestueuse, au profil d'impératrice, sous les coques de ses cheveux gris bouclés
en diadème autour du front. Epouvant(^e à la vue de ces individus mal mis, elle voulut d'abord s'opposer à l'invasion de la salle réservée. Mais Mares, qui la connaissait pour avoir repeint l'enseigne de son restaurant, lui glissa à l'oreille quelques mots d'explication. Elle se résigna, en gémissant, et, par prudence, elle guida elle-même les jeunes gens jusqu'au « salon », où elle les installa dans un coin.
La pièce, assez exiguë, n'était guère plus somptueuse que le restaurant de la plèbe. Des banquettes en moleskine, des chaises cannées, une glace ovale, suspendue au mur, en composaient à peu près tout l'ornement.
Les tables, il est vrai, étaient recouvertes de nappes d'une propreté douteuse.
Au centre, à la place d'honneur, trônait un monsieur admirablement coiffé, et tout constellé de bijoux. Le monocle à l'oeil, très digne, il ta ait du bout de sa fourchette des canelonis allongés sur un plat, comme de gros boudins, et ses doigts alourdis de bagues étincelaient.Dans un des angles, près de la fenêtre, un couple burlesque, — sans doute un vieux garçon et une vieille fille, — échangeaient des aperçus littéraires. Ils minaudaient l'un en face de l'autre. Lui, en redingote élimée, la figure amorphe et plissée comme une poire cuite, affectait devant la vieille demoiselle des airs langoureux de cavalier servant. Elle, le teint rouge et colérique, sous un chapeau rond, ombragé d'une énorme plume
pendante, prodiguait les gestes péremptoires de ses mains gantées de mitaines.
Les trois personnages n'accordèrent même pas un regard aux nouveaux venus.
Emmanuel en fut davantage intimidé. Lorsqu'il s'agit de faire un choix dans le menu, il se troubla, devint écarlate : les caractères dansaient sous ses yeux. Finalement, il déclara, d'une voix basse et presque honteuse, qu'il désirait « une soupe aux étoiles ! » C'était tout simplement un potage aux pâtes d'Italie. Les autres rirent de l'appellation naïve. M^^ Mazella elle-même, qui recueillait les commandes, souligna la phrase d'une intonation moqueuse, lorsqu'elle conclut :
— Et enfin une soupe aux étoiles pour Mon-
sieur
Elle s'en alla vers les cuisines, cahin-caha, en roulant ses hanches tumultueuses, et en s'appuyant du poing sur le rebord des tables.
Cette femme superbe éblouissait Emmanuel. Sa robe de deuil, les crêpes de son corsage, le collier de jais qui luisait sous le bourrelet de son cou gras, sa guimpe de guipure épanouie comme une fraise godronnée, son port de tête, le diadème de sa chevelure, tout cela formait, aux yeux du charbonnier, un ensemble si imposant qu'il n'en remarquait pas la démarche poussive de la pesante matrone. Il n'osait plus desserrer les dents.
D'ailleurs la présence d'Ernest et du Corse lui causait une gêne insurmontable. Ce dernier, gar-
çon de course dans une biuuiue, très fier de son rang d'employé, observait une altitude impassible et hautaine qui tie se démentait point. Quant à Ernest, il était tout autre que dans son bar. Son costume de ville solennisait ses manières, et il avait, au coin de ses lèvres pincées, une expression sarcastique qui inspirait de la défiance.
Cependant, Jaubert, tout en excitant ses camarades à manger, continuait de geindre. Son teint était pâle et fiévreux, ses paupières enflammées, et, sans cesse, il examinait les paumes de ses mains, où les crasses des houilles avaient tracé des sillons noirs. Il lâcha, sur un ton à la fois piteux et colère :
— Ah ! fichtre non ! Je ne recommence pas demain ! Je n'ai pas envie d'y laisser ma peau !...
— Quelle idée aussi, — fit Mares, — d'aller te
mettre dans le charbon !... Comme si tu pouvais juger sainement d'un travail pareil ! toi ! avec ta mentalité, avec ton corps, avec ta sensibilité de bourgeois! Ton être tout entier ne peut que se révolter contre une besogne écrasante qui n'est pas faite pour lui ! ... A chacun selon ses muscles ! voilà mon idée !... Moi, je t'avoue, je ne pourrais pas résister à un travail comme celui-là...
— Ni moi î — dit Ernest .
Le Corse ne broncha point. Emmanuel écoutait. Jaubert, piqué au vif par les paroles de Mares, se fâcha :
— Ah çà ! vous êtes donc des réactionnaires ?... Comment ? Vous admettez l'inégalité des tâches, sous prétexte qu'il y a inégalité dans les aptitudes, comme si ces différences entre individus n'étaient pas créées, au fond, par la différence des labeurs et de l'éducation ! Libérons le muscle d'abord, nous affranchirons ainsi les cerveaux !...
— Mais ce n'est pas possible, — interrompit Mares, avec une âpreté toute dogmatique, — non, ce n'est pas possible ! même en supposant accomplie la Révolution !... à moins que nous ne possédions demain ces fameuses orgues distributrices des énergies, dont le clavier doit mettre en branle les automates qui travailleront pour nous î Chacun viendra y pédaler trois quarts d'heure par jour ! Ce sera charmant !... jusque-là, le tâcheron, l'homme de peine demeureront les rouages indispensables de l'économie sociale !... Mais ouvre donc les yeux ! Regarde le monde tel qu'il est, — ce monde brutal de l'industrie moderne, qui réclame, pour le servir, des brutes semblables à lui ; — que dis-je ? qui engendre fatalement ces brutes!... Vas-tu déserter les machines, fermer les usines, revenir à la vie du sauvage dans les bois ? Ce serait enfantin î... Non ! non ! Tant que la planète sera ce qu'elle est, la malédiction de la Bible pèsera sur l'homme condamné à conquérir son pain à la sueur de son front. L'esclavage des uns et la paresse des autres resteront d'institution divine !... Je suis un aristocrate, moi ! Et si je
m'insurge contre la bourgeoisie, c'est qu'elle nie les aristocraties naturelles !.
Jaubcrt souriait dédaigneusement :
— Sophismcs de mandarin ! Tes lectures t'enivrent, Mares ! Pour trois bouciuins que tu as déchiffrés !...
Et il laissa percer tout le dédain qu'un licencié es lettres peut avoir pour un peintre en bâtiment.
Ernest effilochait entre ses doigts les longs poils soyeux de ses moustaches : l'expression sarcastique persistait au coin de ses lèvres. Nonchalamment, il intervint :
— Oui ! c'est cela ! — dit-il à Jaubert, — je vois ce que vous rêvez ! L'instruction intégrale pour tous, n'est-ce pas ?... Ah ! coquin de bon sort ! Je voudrais que vous passiez seulement quinze jours avec moi, derrière mon zinc, à entendre et à regarder ceux qui entrent et qui sortent ! Je les connais, moi ! Comme on dit au régiment : je suis de la classe!... et je n'en rougis pas !... Mais je sais ce qu'ils ont dans le ventre 1 Brutes ils sont, brutes ils resteront !... Que voulez- vous ? C'est la nature ! On ne peut rien contre la nature !...
— L'œuvre sociale, — objecta Jaubert, consiste précisément à transformer la nature !...
Ernest ricanait sous ses moustaches :
— Eh bien ! essayez, pour voir, de transformer les types qui viennent s'empoisonner de mes drogues ! Oui ! transformez-moi un nervi ! Après cela, nous causerons !.. En somme, c'est le nervi
300 L^TNVASTON
qui a raison ! Parce que, je peux bien vous le dire, n'est-ce pas ? il y a tout de même trop de misère dans le monde !... Moi, si j'étais un peu plus méchant, je me serais fait apache, mais apache du grand monde ! Entendons-nous bien ! il faut que la partie en vaille la peine !... Par malheur, j'ai des goûts modestes ! Je me contente de ce que je gagne, j'ai une maîtresse pas trop mal, je lis un peu, je regarde derrière mon comptoir ceux qui vont et qui viennent, et, ma foi ! je trouve cela encore plus amusant que les livres et le théâtre !... Jaubert lui lança un coup d'œil furieux :
— Vous êtes un faux frère, vous !...
— Tu manques de sens moral ! — prononça Mares sévèrement.
Alarmé par les propos cyniques du garçon de bar, le Monsieur bien coiffé dévisageait le groupe du haut de son m.onocle. M^^ Mazella, non moins scandalisée, s'empressait autour du personnage, afin de détourner son attention. Et la grosse femme se confondait en révérences, en phrases adulatrices :
— Si, signor commendatore .^.. sempre al servizio di vostra Esselenza /...
Le couple, burlesque, très absorbé par la discussion, ignorait complètement ce qui se passait dans la salle, et néanmoins ils n'en perdaient pas un coup de dent.
Soudain, la vieille demoiselle se retourna, la face cramoisie, vers la gargotière :
— Un pruneau au jus, madame Mazella !...
Le cavalier servant, avec une suave inflexion de voix, réclama un flan au caramel.
Ernest, toujours hlacjueur et très maître de lui, se défendait contre Jaubert et Mares.
— Non î — répétait-il, — je ne suis pas un faux frère ! Mais il y a comme ça un tas de vieux bateaux où je no veux plus monter ! Et puis, je vais vous dire : Je suis gai, moi ! Je suis Provençal ! Ça explique bien des choses !... Et, tenez ! ne criez pas ! J^aime mieux un simple roman d'Alphonse Daudet que tous vos sacrés auteurs socialistes, anarchistes, nihilistes, vos Russes, vos Allemands, vos Norvégiens !... Oui, là ! Je me régale dans Tartarin de Tarascon /...
— Vous êtes jugé ! — dit Jaubert.
Mares haussait les épaules, se demandant si son camarade parlait sérieusement, ou seulement pour faire enrager l'universitaire. Lui, comme soulagé d'avoir vidé son sac, ne disait plus rien. Ses yeux fureteurs scrutaient les physionomies, depuis la figure animée de Jaubert, jusqu'à la bonne face placide d'Emmanuel penché sur son assiette. L'étrange garçon avait repris son masque insouciant de Ménippe populaire. Comme au Bar Coupon, derrière le zinc, la serviette sur l'épaule, cariatide vivante encastrée dans le casier aux liqueurs, il regardait s'agiter devant lui le troupeau des hommes ridicules et misérables.
Le silence embarrassé se perpétuait entre les cinq convives.
302 UINVASION
Emmanuel releva la tête. Assurément, il n'avait rien compris à l'objet du débat. Mais il sentait confusément qu'Ernest venait d'avouer une chose que l'on ne devait pas dire. Il épiait le visage autoritaire de Mares, espérant, dans l'intérêt de la bonne cause, une riposte foudroyante.
L'anarchiste semblait agité d'une véhémente émotion. Ses lèvres palpitaient. Il reprit, en feignant un calme dont il était incapable :
— Tu manques de sens moral ! On ne peut pas compter sur toi !...
— Ah ! ça je m'en fiche ! — dit Ernest agressif à son tour, — comment veux- tu que je possède une chose qa'on ne m'a pas donnée et que je n'ai pas le temps d'acquérir !...
— Tu n'as pas le temps ? Allons donc ! Dis plutôt que tu gaspilles tes loisirs ! Un monsieur qui s'amuse à lire Tartarin /... Moi aussi, je pourrais faire comme toi, vivre en bohème, me démêler d'avec le populo et me pa^^er la tête de ceux qui passent ! J'ai été élève à l'Ecole des Beaux- Arts 1 Je pourrais, comme tant d'autres, m'intituler « artiste » et signer des croûtes quelconques. Je pourrais même arborer l'enseigne de peintre-décorateur : ce serait moins humiliant pour ma vanité. Mais je sais que je sais comptable à mes frères du peu d'intelligence qui m'est échue. Je préfère à tout un métier manuel, un métier méprisé et peu payé, qui me laisse au moins la libre disposition de mon esprit. Pendant que ma main barbouille des car-
casses de bateaux, ma tête travaille. Le soir, je suis assez ()is|K)s pour veiller tn>s tard. J'économise sur mes plaisirs, sur ma nourriture, pour me ménager deux ou trois jours de chômage par semaine ! Je lis, je dévore, j'envahis la science des bourgeois ? Entends-tu ? C'est un devoir, c'est une obligation d'honneur pour quiconque est un peu capable de pensée !... Oui, je veux, je veux savoir !... Je saurai !... pour mes frères !...
Son buste grêle s'était redressé sous les plis de la blouse blanche. Une ardeur de fièvre colorait ses joues creuses, et il y avait dans son accent quelque chose de si impérieux, une telle flamme d'apostolat dans ses prunelles, qu'Emmanuel en conçut de l'admiration et presque de l'effroi. Le garçon de bar, un peu démonté, s'en tira par une plaisanterie :
— Et c'est comme ça que tu deviens une bibliothèque ambulante !... Ça influe sur ton caractère, tu sais ! Ah ! Mares, où est le temps où nous dansions, tous les dimanches, dans les bals de Mazargues !...
Au même moment, la porte tourna. Une femme parut, soutenant une pile de serviettes qu'elle allait disposer sur les rayons d'un placard. Abasourdi, Emmanuel ne put retenir un cri de stupeur. Il saisit le bras de Mares :
— C'est elle ! — dit-il très bas.
Marguerite repassa, furtive, les cils baissés, une
rougeur aux pommettes : elle venait de reconnaître
Emmanuel ! Sous le bec de gaz, ses beaux cheveux s'embrasèrent de reflets dorés. Sa taille souple et robuste se balançait avec une aisance, une légèreté toutes virginales. Entièrement vêtue de noir, elle glissa, s'évanouit, fantôme funèbre, dans la pénombre du corridor.
— Per la Madonna ! c'est une belle fille 1 — opina le Corse, en tordant les syllabes dans son gosier de cuivre.
Et ce furent les seules paroles qu'il proféra de toute la soirée.
Les réflexions banales, les éloges mêmes de ses camarades blessèrent Emmanuel comme une profanation et comme une parodie de tous les sentiments tendres et respectueux dont se nourrissait son culte pour la maestra. Et il éprouvait aussi une vague jalousie de ce qu'elle eût été vue par eux. Quand ils l'interrogèrent sur cette femme, il refusa de répondre, prétendant qu'il s'était trompé et que celle-là ne lui était de rien. Mais tout en débitant ces mensonges, il endurait une peine atroce : « Pourquoi avait-elle évité son regard ? Pourquoi cet air indifférent ?.., Elle lui en voulait donc ? Sans doute, elle avait épousé l'inimitié de Cosmo ?... Ou, peut-être, elle lui gardait rancune d'avoir troublé la paix de son ménage, éveillé la défiance de son mari ?... » Mais ce qui le désolait plus que tout, c'était la peur de ne plus la revoir : « Était-ce par hasard que la maestra était entrée
dans cette maison, ou bien y travaillait-elle régulièrement ?.,. »
A partir de cet instant, il n'entendit plus rien de ce qui se disait autour de lui. Pourtant, une question grave avait été soulevée par Jauber t. Les mots de « boycottage » et de « grève générale » traversaient parfois sa songerie angoissée, et il devinait qu'Ernest se dérobait habilement aux instances de Mares. Mais toutes ces disputes le fatiguaient. Il aspirait à sortir.
Enfin, vers neuf heures, le « salon » étant complètement vide, on se leva de table, on traversa le corridor, la grande salle du restaurant. Emmanuel, le cœur battant, chercha Marguerite : elle n'était pas là ! Alors il eut conscience qu'il ne pourrait pas aller plus loin, sans s'être délivré du doute qui le torturait.
Il retint Mares en arrière des autres, et, rapidement, il lui expliqua son désir. Il fallait qu'il interrogeât de suite M"^^ Mazella, lui qui était au mieux avec elle !...
La patronne obèse, appuyée contre le comptoir, étalait un ventre aussi rebondi que les fiasques de Chianti dont elle était environnée. Mais la gravité toscane lui conservait un maintien très digne. Aux premiers mots de l'anarchiste, elle esquissa un sourire condescendant :
— Oui, c'est M"^® Girardi !... une ancienne maestra î Et je suis bien contente de l'avoir, pour s'occuper du linge et surtout des écritures ! Depuis
3o6 L'INVASION
la mort de mon mari, voyez-vous, je n'ai plas la tête à l'ouvrage. Il me fallait quelqu'un pour m'aider, pour le remplacer... mon pauvre mari !... La veuve se mit à pleurnicher, mais Emmanuel, impatient, demanda si la maestra habitait toujours la Maison de diamant :
— Non !... Je lui ai donné une chambre au premier ! — dit la Florentine, en essuyant ses yeux, — que voulez-vous ? Les voisins lui faisaient trop de misères, à cette femme, surtout depuis le départ de son mari, qui est chef-mineur à Antibes !...
Et, brusquement, M"^^ Mazella éclata, sur un ton de colère :
— Ah ! ces Napolitains ! quelles canailles !... Figurez-vous ! Ils l'ont insultée, ils l'ont même battue î... Et, vous ne croiriez pas ! Ils ont le toupet de la faire citer devant la justice, en prétendant que c'est elle, la pauvre, qui a commencé !... Elle va être condamnée, c'est sûr ! Les Napolitains sont soutenus par quelqu'un de la police ! et elle, la maestra, elle ne veut pas prendre d'avocat. Elle dit que c'est inutile, qu'elle sera condamnée quand même î... Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'elle regarde à la dépense ! Vous comprenez ? une personne qui a trois enfants à nourrir 1...
Mme Mazella eût bavardé ainsi jusqu'à minuit : elle se plaisait d'ailleurs à la conversation de l'anarchiste, bien qu'elle blâmait ses opinions.
Quand les deux amis furent dehors, Emmanuel, tout bouleversé, dit aussitôt à Mares :
— Tu n'en coniKiis |)as iiii, d'avocat ?... Un qui connais tant de monde !
Sa figure était décomposée, et tout son corps tremblait d'indignation contenue.
— Voyons ! calme- toi ! — dit Mares, — c'est absurde de te mettre dans cet état pour une femme !...
— Une femme !... Ah î tu ne sais pas ! Je ne peux pas te dire !...
La voix du charbonnier se brisa dans un sanglot, qu'il voulut réprimer et qui sonna comme un ricanement.
Il reprit péniblement, en hachant ses phrases :
— Ecoute, Mares ! Je n'ai pas unsoud'économie, en ce moment. Mais il y a quelqu'un qui me prêtera l'argent, j'en suis sûr ! Trouve-moi un avocat ! Je ferai des heures supplémentaires, s'il le faut, pour rembourser la somme !... Je ne veux pas, je ne veux pas qu'elle souffre !...
Il s'exaltait de plus en plus.
— Je réfléchirai ! — dit enfin Mares.
Mais, gagné à son tour par l'émotion, il se rapprocha d'Emmanuel, et, lui étreignant les mains, devant les passants ébahis, il murmura :
— C'est bien, frère ! Je te remercie, comme si tu le faisais pour moi !...
Puis, sans plus rien se dire, ils rejoignirent Jaubert et ses compagnons qui stationnaient sur le trottoir, devant la porte d'un café-concert.
UNE mélopée étrange s'élevait, à Textrémité du quai de Rive-Neuve, sur un bateau génois qui portait une cargaison de planches. On aurait dit un plain-chant d'église entonné par de rudes gosiers d'hommes, une psalmodie soutenue tour à tour par deux chœurs. C'était la complainte séculaire qui, pour les matelots de l'équipage, rythmait la manœuvre des fardeaux. A la clameur mélodique qui descendait du pont répondait, comme du fond d'une crypte, la clameur qui montait de la cale, et les voix unies des marins accompagnaient, avec une sorte de ferveur attentive, le va-et-vient du monte -charge. Cette mélopée ancienne s'entendait de très loin.
De temps en temps, elle parvenait jusqu'aux oreilles de Mares qui peignait la coque d'une chaloupe sur les chantiers du Carénage.
Halètement cadencé du labeur, la complainte des Génois l'emplissait d'une confuse tristesse, et, comme il était d'humeur mélancolique, ce matinlà, il n'essayait même pas de réagir et il s'abandonnait à ses réflexions chagrines.
C'était le lendemain du jour où lamaestra, à la
requête de ses voisins les Mangiavacchi, devait passer en correctionnelle. L'anairhiste avait recommande la jeune femme au frère aine de Maxime Artaud, le conseiller général socialiste, — et l'avocat, dont les opinions étaient cependant hostiles à celles de son cadet, avait accorde gratuitement son concours. Le jugement rendu était encore ignoré de Mares, qui ne l'apprendrait que le soir, en rentrant chez lui. Il s'en inquiétaitextrêmement, à cause d'Emmanuel, qui, depuis deux semaines, vivait dans une agitation et dans des transes continues. Emu de pitié devant la persévérance d'un si long amour, il se passionnait, lui aussi, pour la cause de Marguerite.
Mais des soucis plus hauts le tourmentaient : les projets de grève combinés avec Jaubert et Werhlé, à l'instigation des comités occultes, menaçaient d'avorter. Et pourtant ils avaient engagé là une grosse partie ! Il s'agissait pour eux d'affirmer la prédominance de l'élément anarchiste dans les bourses du travail : c'était tout un plan concerté par les chefs du parti. En dépit de ses efforts. Mares sentait des résistances sourdes, surtout chez Escartefigue, dont la diplomatie à la fois cauteleuse et violente l'exaspérait. Tout serait à recommencer peut-être, et le peintre de carènes prévoyait déjà un échec pour son autorité morale et son prestige dont il était, au fond, très jaloux.
Irrité, humilié, nerveux, il travaillait à contrecœur. Au lieu de l'habituelle méditation où il
s'absorbait, tandis que ses pinceaux erraient machinalement, des calculs, dont la mesquinerie l'affligeait lui-même, occupaient tout son esprit. Des colères soudaines faisaient gauchir son poignet, et, — chose qui ne lui arrivait jamais, — il se disputa avec son patron. Quand onze heures sonnèrent, il se dirigea vers le restaurant de la rue de la Darse, dans Tespoir d'y retrouver Jaubert qui le renseignerait sur une réunion tenue la veille.
Il cheminait, la tête basse, parmi les camions, les charrettes, les prolonges qui obstruaient l'entrée des passerelles. Il y avait par tout le quai une animation insolite. Des navires de Fiume et de Trieste avaient débarqué des amoncellement de poutres. Des balancelles et des goélettes livournaises avaient jeté sur le pavé d'énormes blocs de marbre de Carrare. Ailleurs on roulait des tonneaux de sucre brut expédié par les usines italiennes pour être raffiné dans celles de Marseille. Armés d'une sonde, les contremaîtres vérifiaient le contenu des barriques, et, par l'ouverture qu'ils pratiquaient avec la pointe de l'instrument, une poudre blanche et scintillante se déversait sur le sol. En semis léger, en nappes épaisses, comme une neige fraîchement tombée, le sucre immaculé se répandait aux alentours des bateaux et des chariots. Les bambins du quartier, se bousculant, se battant jusqu'entre les jambes des chevaux, en ramassaient des poignées qu'ils faisaient glisser tout doucement dans leurs
L'INVASION .^i
bouches. Une petite vieille, munit* d'un balai, recueillait précieusement le coulage des tonneaux, et elle s'en allait, en trottinant, de place en place, avec le cabas où elle serrait son butin.
A mesure que Mares avançait, son humeur s'aigrissait encore au spectacle de cette agitation, de ce perpétuel esclavage, qui courbait sous la peine quotidienne les bêtes comme les hommes. Il ne songeait plus à Marguerite, ni à Emmanuel, ni même à la grève. Il se lamentait sur son propre sort. Malgré ses affirmations orgueilleuses, il était plus enchaîné par son travail qu'il ne se plaisait à le dire, et, dans son élan impétueux vers la culture, il ne goûtait vraiment que des satisfactions bien incomplètes. Oui ! devant cette science qu'il rêvait de conquérir, il était comme la petite vieille, au cabas plein de rogatons, ou comme les marmots qui, à quatre pattes, ramassaient dans la boue et dans la poussière les miettes de ce sucre qu'on allait raffiner pour les riches. Lui non plus, il ne récoltait que les miettes du savoir réserve aux loisirs des privilégiés !
Le peintre de carènes allait toujours, ne voulant plus rien voir, ni rien entendre, lorsqu'une grosse voix réjouie l'interpella familièrement à la provençale :
— Ho ! Mares !...
Il relevalatête, aperçut l'avocat Charles Artaud, qui, assis sur la terrasse d'un café populaire, lui criait :
— Tu sais ? Ton institutrice est acquittée !
Il avait rame tellement ulcérée, que cette nouvelle ne lui fit aucun plaisir. Néanmoins, il s'approcha pour remercier le personnage qui était en compagnie d'un autre homme plus âgé, à la courte moustache militaire, aux cheveux déjà gris. Cet homme, il l'avait vu maintes fois, rôdant sur les quais avec son chevalet et tout son attirail de peintre : c'était Cler Flamel, le fameux paysagiste, dont l'atelier occupait le second étage au-dessus de l'estaminet.
— Assieds-toi, Mares ! Tu boiras une goutte d'absinthe !... Nous sommes ici à prendre le soleil !...
L'invitation fut articulée avec tant de rondeur et de cordialité que l'anarchiste accepta d'assez bonne grâce.
L'endroit était vraiment à souhait pour « prendre le soleil ». On embrassait presque toute l'étendue du Vieux-Port avec ses navires, ses quais, les architectures de l'Hôtel de Ville et de l'Hôpital, le clocher épineux des Accouls, et, par delà l'amphithéâtre des maisons lilas et grises, le regard atteignait les coupoles et les lanternes dorées de la Major. Le mouvement de la rue ajoutait une vie extraordinaire à la beauté du spectacle.
Au bord du trottoir gisaient des blocs de porphyre et de marbre blanc que des charrettes allaient enlever. Tout auprès, un grand cheval noir, dételé à l'instant même par les charretiers, se tenait
L'INVASION 3x3
immobile et resplendissant sous le poids de ses harnais incrustés de cuivre. Et les yeux du peintre Manie) allaient sans cesse du cheval aux blocs de porphyre, comme s'ils caressaient avec une égale complaisance les veines sanglantes du marbre et le réseau d'artères palpitantes qui s'entrelaçaient sur les flancs de l'animal pacifique.
Cependant, l'avocat, les coudes sur la table, contait à Mares l'acquittement de la maestra.
— Eh oui ! les choses ont mieux marché que je ne pensais !... D'abord, j'ai appris que cette femme a servi autrefois chez ma sœur, M"^^ Espirat de la Tour ; j'ai pu produire un excellent certificat!... D'autre part, les renseignements obtenus sur les Napolitains, malgré la connivence d'un agent de police, étaient déplorables ! Aussi j'ai enlevé lestement la condamnation de ces canailles !.,.
Et l'avocat, content de lui, se frotta les mains bruyamment.
Mares, encore une fois, affirma sa gratitude en quelques paroles un peu sèches. Il retombait dans ses mélancolies. L'air satisfait d'Artaud, sa mine épanouie, son sans-gêne de gros homme laigement attablé devant une existence facile et plantureuse, tout, en lui, agaçait la susceptibilité de l'anarchiste.
L'avocat s'étonnait un peu de cette froideur, mais il n'en témoigna aucune acrimonie. C'était un bon vivant qui ne ressemblait guère à son frère cadet ! Avec sa face complètement rasée, ses grosses lèvres, son nez aquilin et sensuel, tout son mas-
que rabelaisien, il avait raird'un curédecampagne, ou d*un .narchand de fleurs des environs de Grasse. Comme pour mettre son langage en harmonie avec son extérieur rustique, il exagérait à dessein l'accent marseillais et il abusait volontiers des locutions provençales.
Feignant de ne point remarquer l'attitude déplaisante de Mares, il lui demanda, d'un ton pétulant :
— Et autrement. Mares, qu'est-ce que tu deviens ?...
— Moi ? rien ! — fit le jeune homme en haussant les épaules.
La nuance protectrice et condescendante qu'il y avait dans la question de l'avocat blessait son amour-propre. Pourtant il connaissait Charles Artaud depuis assez longtemps pour ne pas douter de son estime, ni de sa bienveillance. Ils s'étaient liés du temps que Mares, élève à l'école des Beaux- Arts, fréquentait les petits cercles littéraires de la ville. Tous deux se rencontraient quotidiennement dans les réunions et les conférences populaires, car l'avocat se mêlait activement de propagande sociale. Et c'était son arrière-pensée de reconquérir l'anarchiste qui s'était affranchi très vite de son influence, mais pour lequel il conservait néanmoins de la sympathie.
Un sourire ironique sur sa bouche épaisse et luisante, il considérait le visage renfrogné du jeune homme. Soudain, il plaisanta :
— Allons ! avoue-le, Mares ! Tu as encore mangé du prêtre,ces jours-ci! C'est ça qui t'assombrit les idées : le remords t'étouffo !...
Une flamme de haine s*alluma dans les beaux yeux du peintre de carènes, qui riposta rageusement :
— Oui, je déteste les prêtres!... Et après ?... Artaud reprit avec une bonhomie conciliante:
— Tu fais de la peine à l'abbé Carlavan !
— Oh ! celui-là, je le déteste encore plus que les autres !
— C'est au moins de l'ingratitude de ta part ! — dit Tavocat qui commençait à s'échauffer, — l'abbé devrait être pour toi plus qu'un père !
En effet, Mares, enfant trouvé, avait été élevé à l'Orphelinat Saint-Joseph. Il rougit, mais, sans se départir de son assurance ni de ses manières agressives, il déclara :
— Pensez-en ce que vous voudrez ! Je ne puis pas Taimer !... Il y a en lui une dureté, un orgueil hypocrite...
— Comment ! — s'exclama l'avocat, — c'est le plus doux et le plus modeste des hommes !
L'anarchiste ne répondit rien d'abord, puis, après un instant de réflexion :
— Ce n'est pas un homme que je hais en lui, c'est tout un parti !... Oui ! je suis un fanatique, moi aussi ! Un fanatique à rebours !... Mais ce sujet m'est désagréable ! Il m'est impossible d'en
i6 L'INVASION
causer tranquillement avec vous ! Parlez-moi plutôt de littérature !
Un tremblement nerveux agitait ses mains, secouait tout son corps chétif. Il avait proféré ces phrases avec un tel accent d'insolence que Flamel, resté étranger à la conversation et absorbé d'ailleurs par le détail pittoresque des choses environnantes, se retourna pour le regarder. Sans doute, ce gringalet révolutionnaire excitait le mépris di: paysagiste qui devait être une personne d'ordre, à en juger par la minutie excessive de sa toilette : bien qu'il sortit de son atelier, il étalait une tenue d'une correction irréprochable, en contraste frappant avec la mise débraillée de l'avocat.
Le menton solidement assis sur un faux-col droit qui dominait un plastron croisé de piqué blanc, il adressait à Charles Artaud des œillades significatives. Celui-ci, connaissant l'irritabilité maladive du jeune homm.e, le morigénait doucement :
— Tu as tort, Mares, tu as tort! Je crois que tu vaux mieux que tout cela!... Et puis, tiens! tu as assez de largeur d'esprit, pour qu'on ose te parler franchement !... Tu m'as demandé un service, je te l'ai rendu ! En échange, permets-moi un conseil désintéressé !... Il paraît que tu t'agites afin de soulever une grève générale î Eh bien ! moi, j'estime qu'avec l'autorité dont tu jouis à la Bourse du travail, tu devrais t'appliquer au contraire à prêcher le calme et la sagesse, et cela pour des raisons majeures :
— Je n'ai pas de comptes à rendre à ])ersc)nne ! — ré])liqua ranarchiste qui se fâchait d'être toujours traité en petit garçon par l'avocat.
Charles Artaud, nullement éimi par ses rebuffades, revint à la charge :
— Tu ne devines donc pas que, derrière tout cela, il y a mon père et mon frère Maxime qui ont intérêt à susciter cette grève ?
— Allons donc ! — jeta Mares incrédule.
— Rien de plus vrai ! Je n'ai pas à t'expliquer comment, ni pourquoi ! Tu sais trop qu'en matière politique je suis en lutte ouverte avec les miens!... Mais ce qui m'afflige, c'est qu'un esprit indépendant comme le tien consente à servir les calculs égoïstes des bourgeois, à devenir un instrument entre leurs mains !
Mares éclata d'un rire strident :
— Tant pis pour les bourgeois s'ils sont assez bêtes pour tirer sur leurs propres troupes !
— D'accord ! Mais, dans le cas présent, il ne s'agit pas seulement d'eux. Il s'agit de Marseille. Alors, toi, Marseillais, tu veux la ruine de Marseille ?
— J'ignore les patries ! — affirma dogmatiquement l'anarchiste ; — une patrie, c'est un foyer ! Moi, prolétaire je ne connais que les libres groupements humains ! C'est pourquoi les catastrophes qui vous épouvantent me laissent indifférent !... Oui ! je verrais sauter tout cela (son geste désignait l'amphithéâtre de la vieille ville) ; je verrais
3i8 L'INVASION
ce port comblé, je verrais de l'herbe et des décombres à la place où nous sommes, que je n'en serais pas plus troublé que de la chute d'une feuille !
A entendre ces blasphèmes, Flamel ne se possédait plus. Il intervint impétueusement :
— C'est monstrueux, c'est imbécile ! Détruire ! Vous voulez détruire !... Quand il est si difficile et si long de créer !... Ah ! non ! l'indignation me suffoque !
L'avocat, souriant au milieu de ces colères, gardait tout son sang-froid. Il discutait posément :
— Vous serez bien avancés, — disait-il à Mares, — quand par vos folies vous aurez détourné d'ici le commerce étranger, quand vous aurez dépeuplé la ville, quand nos quais seront déserts...
— Ce n'est pas nous qui l'aurons voulu ! — rétorqua l'anarchiste.
Mais Charles Artaud, comme distrait subitement par un souvenir, ne l' écoutait plus. Il prononça, après un silence :
— Où est le temps où il y avait un si grand nombre de navires pressés dans le Vieux-Port, qu'on ne distinguait plus l'eau du bassin, et qu'on pouvait passer d'une rive à l'autre en enjambant les bastingages ?
— Tandis que maintenant, — dit Flamel, — l'horizon est vide, des hauteurs de la Canebière à la tour Saint-Jean !
Dédaigneux de ces arguments utilitaires, Mares
évitait de répondre. Alors, l'avocat s'emportant à ^on tour, lui saisit le bras frénétiquement :
— Ecoute, Mares ! C'est honteux, c'est in(^\|ilicable qu'un Provençal comme toi, un Latin, se laisse obscurcir l'intellect par ces cauchemars du Nord, par ces divagations sémitiques... Anarchie, socialisme, tout cela est bon pour le Juif iconoclaste, pour le Germain tueur-dc-dieux, tous les ennemis de l'Ordre et de la Forme !... Mais, toi, toi ! un Provençal, un Massiliote, né en terre grecque et romaine !...
— O bourgeois, vous en parlez à votre aise ! — dit le peintre de carènes.
— Pas plus à notre aise que vous ! — dit FJamel ; — moi, si je jouis de ce soleil et de cette beauté, ce n'est pas par droit de naissance, ni par fraude de paresseux !... Mon père était un ouvrier typographe !...
— Moi, le mien était maçon ! — jeta le gros Artaud.
— Et si je suis monté plus haut que lui, — poursuivait Flamel, —c'est que j'ai peiné joyeusement, c'est que je n'ai boudé aucune tâche !... J'ai fait comme ceux-ci !
Il montrait une équipe de portefaix en train de charger des poutres sur une prolonge.
— Regardez, regardez ! Ils sont là, devant vous, comme un exemple qui marche î
Six hommes de haute taille s'avançaient lentement, le pas rythmé, sous le fardeau d'une poutre,
qui se balançait, d'un branle imperceptible, presque à ras du sol. Deux en tête, deux au milieu, deux au bout, ils soutenaient Ténorme pièce de bois attachée par des cordes à la barre transversale qui pesait, comme un joug, sur leurs épaules. Un sac rembourré tombant jusqu'au milieu du dos et dont la pointe recouvrait la tête, en manière de capuchon, protégeait les nuques contre la meurtrissure de la barre : c'était l'antique « paillet », semblable au klaft des statues égyptiennes. Ainsi accouplés, comme les bœufs d'un attelage, les hommes robustes allaient en cadence, l'air grave, le jarret tendu, le corps un peu raide, mais pourtant avec une élégance aisée de gymnastes. A cette vue, Flamel exulta :
— Voyez donc ! Ces couleurs, ce relief, ce beau geste de mains supportant la barre ! Ces tons éclatants des costumes, ces tailloles rouges, ces nuances azurines des rudes étoffes, oià les pièces elles-mêmes éclatent comme des rehauts splendides, et tout cela se détachant sur le fond glauque de la mer, dans Tair vibrant du matin, quelle composition incomparable !... N'est-ce pas, cette théorie des travailleurs, cela vaut toutes les frises de Suse ou de Khorsabad !...
— Je ne vois que des bêtes de somme ! — dit brutalement l'anarchiste, en détournant les yeux.
— Des bêtes de somme ! — s'écria Flamel, de plus en plus exalté, — vous ne saisissez donc pas tout ce qu'il y a d'adresse, de réflexion, d'intelli-
genco dans le moiiulre de leurs mouvements ? V(jus préférez déclamer au hasard sur l'ouvrier abruti par sa tâche, déjeté, écrasé, brisé, devenu un être ignoble et repoussant ! En voici pourtant qui accomplissent les plus durs travaux ! Je vous le demande : en sont-ils dégradés, ou seulement enlaidis ?... Tenez ! regardez-les soulever cette poutre ! Moi, cela m'émeut prodigieusement !... C'est le triomphe de l'homme se jouant de la matière, la revanche de la créature libre rompant le faisceau des forces fatales!... Non, jamais je n'ai mieux compris qu'en ce moment la beauté, la sainteté du travail !
— Et quelles races admirables! — dit Artaud, comme on sent qu'ils sont nourris de lumière, qu'ils mangent le pain de la clarté, avant de manger le pain quotidien !
Mais Flamel, entraîné par sa passion d'artiste :
— Oui ! admirable !... — insista-t-il, — Artaud a raison : toute une noblesse plusieurs fois millénaire se perpétue en eux ! Leur geste affiné par des siècles de labeur intelligent reproduit le geste ancestral, comme une tradition glorieuse ! Celui que vous voyez ici, vous le retrouverez inscrit sur les murs des hypogées de Thèbes ou de Memphis, tout pareil, le même, éblouissant de ressemblance et de vérité !... Voici, là-bas, des hommes qui pèsent des arachides avec une balance romaine suspendue à trois pieux fichés en terre ! Les ustensiles, l'attitude des personnages, rien n'a bougé
depuis trois mille ans! Cette scène à laquelle vous assistez en cette minute, elle est peinte sur la coupe d'Arcésilas de Cyrène, qui fut chanté par Pindare !... Ah 1 la Méditerranée des dieux est encore vivante ! Pour l'évoquer tout entière, il suffit d'un paysage comme celui-ci, d'un bloc de marbre, d'un profil de navire, de la silhouette d'un beau cheval au bord de la mer 1...
Dans sa raideur hiératique, le cortège des portefaix repassa devant la terrasse. A l'extrémité du quai, sur le bateau génois, la mélopée ancienne de l'équipage montait encore, et ce chant aux inflexions liturgiques enveloppait d'une solennité presque religieuse la procession lente des porteurs de poutres...
J*AI cent francs à te remettre de sa part ! — annonça Mares à Emmanuel, — comme je les ai laissés chez moi, par précaution, je te les apporterai demain !
— Non ! non ! Je ne les veux pas î Je ne les veux pas !... — répéta obstinément le charbonnier.
— C*est bon ! nous allons parler de tout ça ! Entrons d'abord ici !...
Il montrait la façade du Palais de Cristal, toute flambante de gaz et toute bariolée d'affiches. C'était un dimanche soir. Comme le temps était pluvieux, il y avait foule devant les guichets du music-hall, et les allées de Meilhan étaient presque désertes.
Emmanuel,' arrêté au bord du trottoir, hésitait à suivre son compagnon :
— Pourquoi entrer là-dedans ? Moi, je n'aime pas ces boîtes-là ! On y étouffe !...
— • Si, si! Viens toujours !... Moi, cela me plaît de l'egarder les danseuses!... Les lumières, les glaces, les dorures, les figures de la danse, tout cela m'excite
le cerveau!... Mais tu ne peux pas comprendre!... Allons ! viens, pour me faire plaisir !...
Le charbonnier se décida. Ils prirent deux billets de pourtour, et ils se mirent à déambuler dans le promenoir du rez-de-chaussée. Sur la scène, la « fine diseuse », gantée de blanc jusqu'aux coudes, détaillait un monologue, en prodiguant les gestes arrondis et les torsions des hanches. Mares ébaucha une grimace désappointée :
— Tu vois î — dit Emmanuel, — tu t'ennuies déjà !... C'était bien la peine vraiment !
Et, soudain, avec une curiosité impatiente :
— Alors la maestra t'a remis les cent francs qu'elle me devait ?... D'abord, je ne les veux pas ! je n'en ai pas besoin !
— Il faudra bien que tu les reprennes ! — dit Mares. Emmanuel hocha la tête, en signe de dénégation
inflexible, puis, aussitôt, Tair embarrassé, la voix altérée par Témotion, il demanda :
— Pourquoi est-ce qu'elle n'a pas voulu me voir, avant-hier, quand je suis venu au restaurant pour lui apprendre qu'elle était acquittée ?
— C'est cela, justement qu'elle m'a chargé de t'expliquer — reprit Mares, — écoute !
Ils s'adossèrent contre le mur du couloir, et là, parmi le va-et-vient des hommes endimanchés, les bousculades des filles qui passaient en coup de vent, les facéties bruyantes des soldats permissionnaires, les flons-fions de l'orchestre, ils causèrent mystérieusement de Marguerite.
— Alors, elle ne m'en veut pas ? — rnnrniura Emmanuel, qui haletai l d'angoisse.
— Bien loin de là !... Elle te remercie de ce que tu as fait pour elle... Elle voudrait pouvoir t'en remercier elle-même. Mais elle dit que c'est impossible ! Que vous ne devez pas vous revoir... jamais, jamais !
— Jamais ? — reprit Emmanuel désespéré, — pourquoi, pourquoi ?... Qu'est-ce qu'elle craint à présent ? »
— Je te répète ce qu'elle m'a dit !... Tu comprends, elle est espionnée par les gens du quartier, surtout depuis son acquittement ! Les Napolitains n'en sont que plus furieux contre elle, et, en particulier, une de ses anciennes voisines, une plumeuse de volailles, qui, paraît-il, la déteste ! Alors je m'explique qu'elle se tienne sur ses gardes!.... après ce qui est arrivé entre ce Cosmo et toi !
— C'est vrai tout de même ! — concéda, malgré lui, Emmanuel, qui, dans son respect pour les avis de Mares, s'efforçait de se montrer raisonnable.
Pourtant, il avait envie de pleurer.
— Enfin, — poursuivit l'anarchiste, — tu dois te rendre compte qu'elle n'est pas seule au monde: elle a des enfants. Elle doit penser à ses enfants, avant de penser aux autres!... Elle m'a exposé tout cela très sagement, avec beaucoup d'égards pour toi !... Ah ! elle est très brave, sais-tu !
L'ouvrier ne répondait pas. Il était atterré de
cette nouvelle. Des filles continuaient à circuler dans le couloir. Le visage blême sous la rouge auréole de leurs cheveux brûlés de teintures, brandissant de petits sacs de cuir au bout de leurs poignets cerclés de bijoux, elles frôlaient, au passage, les deux jeunes gens. Soudain, au milieu du troupeau, il reconnut la chanteuse qui avait été sa maîtresse Tannée d'avant. Elle lui fit signe du coin de l'œil : il détourna la tête avec dégoût. Mais la fille s'obstinait. La haute taille d'Enimanuel, sa mâle figure aux traits réguliers attiraient les regards de toutes les marchandes d'amour.
Mares, qui observait le manège de la chanteuse, souriait malignement. Et, comme il songeait toujours à la maestra, il ajouta, avec une intonation ironique :
— Ah ! beau garçon, beau garçon ! je crois qu'elle a peur de toi, ton Italienne !
Emmanuel secoua tout à coup son accablement :
— Qu'est-ce que tu racontes là ?
— Oui ! c'est une idée qui m'est venue, en causant avec elle ! Je crois qu'elle n'est pas sûre de son cœur, et qu'au fond elle t'aime î
Un éclair de triomphe illumina les prunelles du charbonnier. Ce fut en lui un revirement subit : l'espérance renaissait, invincible. Mares aussitôt s'effraya d'en avoir trop dit :
. — Ecoute, frère ! Tu aurais tort de t'enorgueillir pour si peu !... Ne la trouble pas ! Ce serait une mauvaise action !...
L'anarchiste avait saisi le bras de son ami, et, avec ce ton d'autorité presque sacerdotale qui lui était familier, il appuyait impérieusement sur chacune de ses phrases, tandis que ses yeux aigus se fixaient sur les yeux vagues d'Emmanuel, comme s'il voulait faire pénétrer de force sa pensée dans la dure cervelle du manœuvre.
Celui-ci ne l'entendait plus. « Elle m'aime ! elle m'aime ! » Ces mots résonnaient prodigieusement à ses oreilles, couvrant les paroles de Mares, la rumeur de la salle, les ritournelles de la musique. Dans un élan d'orgueil et de confiance intrépide, il déclara :
— Je l'avais bien deviné qu'elle m'aimait !... Alors, dis-lui qu'elle me garde encore les cent francs ! Je ne lui demande que cela, en récompense du service que...
— Chut, chut ! — fit Mares, — voici le ballet qui commence !... Nous verrons tout à l'heure !
Le rideau se levait sur un décor de féerie. Un double cortège de ballerines se déploya de chaque côté du théâtre, et, parmi les scintillements des paillons, les ballonnements vaporeux des gazes, r « étoile », surgissant de la coulisse, décrivit sur la pointe de ses brodequins une ellipse vertigineuse jusqu'à l'avant-scène, où elle se mit à tourner. Mares, comme fasciné, admirait le corps souple vire-voltant sous un manteau de soie rose parsemé de pétales d'un rose plus vif.
Emmanuel ne voyait rien. Il se disait : «Ces cent francs, ce sera un lien entre nous !... un prétexte pour plus tard !... » Et, avec une allégresse enfantine, il s'applaudissait de sa ruse.
Au même moment, une main s'abattit sur Tépaule de Mares, celle de Charles Artaud, qui vaguait nonchalamment dans le promenoir. L'avocat plaisanta, de sa grosse voix joviale :
— Eh bien ! Mares, il paraît que tu ne craches pas sur les plaisirs des bourgeois !...
— Je fais comme vous ! — répliqua Tanarchiste, aigrement.
— Oh ! moi, je suis ici en spectateur du public !... C'est égal ! en fait de spectacle, je préfèr nos portefaix de l'autre jour à ces petites misérables affublées d'oripeaux grotesques !
Les deux hommes se rapprochèrent pour discuter. Emmanuel ne tenait plus en place. Lui aussi, comme Charles Artaud, mais pour d'autres raisons, il considérait avec pitié ces travestissements et toute cette agitation de la scène :
— Je m'en vais ! — dit-il brusquement à Mares, — il fait trop chaud ici ! J'étoufïe, moi !...
Il se précipita vers le vestibule. La chanteuse qui guettait sa sortie l'y relança. Il la repoussa rudement :
— Lâche-moi !... ou je tape !
Et il la menaça de la main. La fille cria derrière son dos :
— Pay an, va !
En passant devant les glaces de rciilrn*, il ai)erçut l'expression amoureuse de ses yeux et son feutre rejeté sur h^ front par une involontaiie coquetterie. A constater sa prestance et son allure conquérante, une fatuité le grisa. Ivre de bonheur, indifférent à tout ce qui n'était pas son amour, il s'enfonça, tête baissée, sous la pluie fine qui engluait l'asphalte des trottoirs !...
vir
MALGRÉ la brume et le froid qui pénétraient dans sa chambre par les fissures des châssis mal joints, Emmanuel eut un réveil joyeux. Sa logeuse, M"^^ Bonamour, se douta bien qu'il lui était arrivé quelque chose d'heureux, rien qu'à la façon dont il lui dit bonjour en traversant l'arrière-boutique de l'herboristerie.
D'un pas alerte, il descendit la rue du Petit-Puits et les sombres ruelles qui s'entre-croisent en labyrinthes, au sommet de la vieille colline massiliote. Ni l'humidité glaciale, ni le suintement sordide des murs, plus sinistres sous la lueur des lanternes à gaz qui brûlaient encore, ni la pauvreté tragique de ce quartier misérable, rien de tout cela n'existait pour lui. A travers les miasmes des ruisseaux stagnants, les demi ténèbres de cette aube douteuse, où grouillaient confusément des ombres lamentables ou cyniques, il allait à la tâche quotidienne avec une conscience légère et des pensées souriantes. La certitude d'être aimé lui mettait l'âme en fête. Il ne s'interrogeait pas sur ce qui allait advenir, il ne cherchait pas à le savoir, il n'échafaudait aucun plan. Confiant, comme tou-
jouî*s, (hms la bonté providentielle du hasard, il était sûr que les occasions favorables naîtraient au moment propice et que les circonstances s'arrangeraient d'elles-mêmes.
. Derrière la cathédrale, il s'arrêta une seconde sur la terrasse qui domine la mer, pour consulter le ciel ; mais il faisait cela machinalement, par habitude, car il croyait bien d'avance que cette journée ne pouvait être que radieuse. Il s'accouda sur la balustrade. La mer, qui luisait au large, avait une couleur lilas, un vent un peu âpre soufflait de la terre, et tout l'espace envahi par le brouillard laissait filtrer une vague lumière diffuse. C'était signe de beau temps. Alors, d'un coeur encore plus gai, il se retourna contre le vent, pour allumer sa première cigarette. Puis il reprit sa route parmi les bandes d'ouvriers qui, comme lui, descendaient vers le port.
Lorsqu'il lut sur le terre-plein de la Joliette, il se heurta à Chevoleau, son chef de panneau, qui lui dit tout de suite, d'un ton sec :
— Fais-moi une main de cinq hommes, pour charger un chaland !... Et tu te mettras avec eux !...
Em-manuel, très ennuyé, répondit :
— Je veux bien te faire la main !.,. Quanta charger le chaland, moi, ça ne me va pas trop !... Je préfère travailler aux soutes comme d'ordinaire !
— C'est à prendre ou à laisser ! — répliqua Chevoleau, en tournant les talons.
Il y avait dans le geste et dans la parole du contremaître quelque chose de plus tranchant que dans Taigre bise matinale qui coupait, en ce moment, les visages. Emmanuel, endurci à toutes les corvées, se résigna.
Ayant racolé sans peine les cinq hommes, il les emmena, par la place d'Afrique, vers le quai des Anglais. Mais il maugréait intérieurement contre la besogne en perspective, parce que ce n'était pas la sienne.
Il fallut d'abord entourer le chaland d'une cloison de briquettes, afin de retenir les écroulements continuels de houille que déversait le montecharge. Accroupi sur le bord extrême de l'embarcation, Emmanuel empilait régulièrement les briquettes, à la manière d'un maçon qui construit un petit mur de pierres sèches. Toutes les deux minutes, la benne de fer tournoyait près de ses tempes. Comme il n'osait bouger, dans sa terreur de tomber à l'eau, il tremblait sans cesse d'avoir la tête écrasée par le choc de l'énorme engin, et, lorsque les matières se précipitaient de tout leur poids sur le tas, le chaland oscillait, ou penchait subitement d'un côté. Les hommes, accroupis sur le bord de la plate-forme branlante, accomplissaient des merveilles d'équilibre pour éviter une chute dangereuse. Immobilisés sur l'étroit espace qui les séparait du vide et de la mer, ils raidissaient tous leurs muscles, en sentant le pont se dérober sous eux, et ils fermaient les yeux, au milieu des pous-
sières noires qui leur brûlaient les paupières et déchiraient leurs poumons.
Emmanuel connaissait bien ce supplice de l'asphyxie intermittente dans l'obscurité des soutes. Mais là, sur le chaland, en plein air et en pleine lumière, la torture devenait intolérable. Pour ses yeux dilatée de soleil, pour sa poitrine gonflée de souffles salubres, le passage était trop brusque de la respiration libre à l'étouffement, de la vision limpide à la cécité complète. A midi, il avait les nerfs tellement exaspérés par ce jeu cruel, qu'il fut sur le point de lâcher la besogne. La peur de contrarier Chevoleau et de se Taliéner pour toujours Ten empêcha.
Après déjeuner, il revint au bateau. Un chaland amarré tout contre attendait sa cargaison. Emmanuel, derechef, y empila les briquettes.
Le vent du nord, qui s'était élevé dès le matin, avait chassé les brumes. Les contours des montagnes prochaines se dessinaient d'un trait net sur un ciel légèrement bleu, et la chaleur de la méridienne rendait visibles les ondulations de l'atmosphère qui couraient comme une flamme d'incendie sur les toitures des Docks : c'était une splendide soirée d'automne. Mais cette gaieté de l'air était perdue pour le charbonnier. Il n'en percevait même pas la douceur caressante. Ses pensées de Taube s'étaient dispersées avec les tourbillons de noires poussières. L'esprit vacant, il ne songeait ni à la maestra, ni à rien au monde ! Ses muscles
seuls s'ingéniaient dans les limbes de l'inconscience, pour préserver son corps des meurtrissures et le redresser soudain, à la moindre secousse du chaland assailli par les avalanches de charbon. Un roulis perpétuel agitait le plancher flottant, et le sillage des chaloupes à vapeur qui filaient entre les rangées des navires, produisait, de proche en proche, des remous inquiétants.
Enfin, vers trois heures, il éprouva une telle lassitude, qu'il s'assit sur les briquettes, comme sur un petit mur à hauteur d'appui. La sueur traçait des rigoles profondes sur le masque charbonneux de ses joues : il n'y prenait pas garde. La brise marine lui séchait le visage en le rafraîchissant. Son regard se perdait dans la direction des môles éblouissants de soleil, tandis que ses oreilles s'emplissaient de la musique des vagues qui déferlaient là-bas, contre les brise-lames.
Tout à coup, il distingua, sur le quai, une femme vêtue de noir, qui conduisait un enfant par la main. Il la voyait de profil. Les deux bouts de sa mantille flottaient au vent derrière elle. Puis elle tourna la tête du côté des navires : des bandeaux d'or roux éclatèrent sous la bordure sombre du tulle. Emmanuel, le cœur bondissant, cria de toute sa force :
— Madame Marguerite !
Mais elle n'entendit pas, sans doute, à cause du vacarme des attelages. Pourtant, c'était bien elle, avec le petit Simon !... Emmanuel en était convaincu î Certainement elle était venue pour le voir.
— pour voir «l'endroit où il travaillait !» Et, dan<^ un transport de joie, il se ra])pela leur promenade à TEstaquc, l'année d'avant !
La maestra continuait sa route, hr front baissé. Alors, étreint par l'angoisse qu'elle ne s'arrêtât pas, il cria plus éperdunicnt :
— Madame Marguerite !
Cette fois, elle jeta un coup d'œil furtif dans la direction du chaland et, tout aussitôt, elle ressaisit la main de l'enfant qui s'était échappé et elle se mit à marcher très vite, comme si quelqu'un la poursuivait. Le charbonnier, désespéré, eut envie d'enjamber la passerelle, de courir sur ses pas. Mais quoi ?... Sous quel prétexte quitter son travail ?... Oserait-il seulement se présentera Marguerite avec cet accoutrement d'une saleté repoussante ?
Dans le même instant, la benne de fer s'abattit au-dessus de sa tête. Les valves s'ouvrirent et l'amas de matières obscures creva comme une trombe sur le tas informe. Les tourbillons asphyxiants montèrent dans l'air pur. Emmanuel, instinctivement, avait fermé les yeux. Du haut de la coupée- Chevoleau qui l'avait surpris à flâner, l'apostro, phait rudement :
— Dis donc, toi ? C'est comme ça que tu tires au renard ?...
Il rouvrit les yeux, en se cramponnant au bordage. La maestra avait disparu !
Ce lui lut un chagrin pire que toutes les souf-
frances de cette mauvaise journée. Plus abattu, plus découragé, il recommença la tâche ingrate. Et, tandis qu'il alignait ses briquettes d'un geste automatique, lui si patient d'ordinaire, il se révoltait contre ce dur labeur qui l'enchaînait comme un esclave, loin du seul être qu'il aimât ! Sa tristesse augmentait à mesure qu'il essayait de réfléchir. En vain se disait-il que c'était sa faute, en somme, s'il avait manqué cette rencontre de la maestra : cette fuite, cette disparition si rapide le frappaient d'une sorte de pressentiment superstitieux. Il se persuadait qu'il y avait entre elle et lui un abîme infranchissable, et que tout était fini, qu'il ne la reverrait jamais plus !
Les bennes de fer tournoyaient toujours audessus de sa tête. Une impression d'hostilité sourde se dégageait pour lui de toutes les choses environnantes. Il était près de cinq heures maintenant, le travail allait cesser. La nuit s'annonçait déjà, et, dans le ciel décoloré et froid, traînait l'inexprimable mélancolie des crépuscules d'hiver.
Autour du chaland, les eaux mortes du Bassin National miroitaient comme un immense vestibule tout dallé de marbre où personne ne passait plus, et les canaux de jonction se déployaient, pareils à de grands corridors rigides et glacés. Dans le lointain, sous le bleuissement des vapeurs, glissaient les vergues d'un vaisseau-fantôme. Des clartés pâles et scintirantes comme le diamant, des feux rouges, d'autre; d'un vert livide s'allumaient le
lon^' (les quais et dans les mâtures des navires. Plus loin encore, vers la ville ensevelie sous les fumées et les brumes, de soudaines aurorrs boréales projetées par les fourneaux des tonderies enveloppaient d'une lueur sanglante les bâtisses et les cheminées d'usiner. De l'autre côté, c'étaient les houles infinies de la mer et le battement lugubre du flot contre les môles. Des cris d'hommes, des claquements de fouets, des hennissements de chevaux, une vaste rumeur indistincte semblait lutter contre l'envahissement de l'ombre...
EMMANUEL ne comprit jamais les raisons délicates et secrètes qui avaient déterminé la maestra à cette promenade un peu étrange. Elle avait voulu témoigner par là qu'elle pensait toujours à lui', et, en même temps, le remercier tacitement de son intervention récente dans le procès contre les Napolitains. El e avait cru concilier ainsi la réserve qu'elle s'imposait par devoir avec les sentiments de reconnaissance et d'affection qui l'inclinaient en plus en plus vers cet ami des mauvais jours.
Malheureusement, l'ouvrier n'était pas assez perspicace pour débrouiller ces subtilités de cœur. Il en venait même à se demander si ce n'était point par hasard que Marguerite s'était égarée sur le quai des Anglais !... Rien de plus plausible! L'événement avait eu lieu un lundi, jour de sortie pour la maestra, — sa patronne, M"^^ Mazella, se réservant le dimanche, — et, si elle avait été si loin, c'est qu'elle désirait montrer le port au petit Simon ! Mais il remarquait tout de suite que ce quai des Anglais, si lointain, si malpropre, était un but de promenade bien extraordinaire pour une femme.
L'INV^ASION 339
Donc c'était pour lui qu'elle avait affronté les poussières et les boues huileuses, dans cet enfer de charbon. D'ailleurs Mares lui avait appris que son camarade travaillait là. Alors, pourquoi semblait-elle redouter sa présence ? pourquoi abandonnait-elle précipitamment le comptoir, dès qu'il apparaissait sur le seuil du restaurant italien ? Il soupçonnait que Marguerite, soit par caprice, soit par calcul féminin, tentait de Texciter davantage, en se dérobant.
Les jours, les semaines se passaient. Cette situation ambiguë ne se modifiait point. Nulle circonstance ne surgissait qui permît à Emmanuel le moindre espoir. Il finit par se rebuter, par se dépiter même contre la maestra, qu'il accusait d'indifférence et d'insensibilité. Maintenant il se jugeait bien sot d'avoir rudoyé à cause d'elle et repoussé son ancienne maîtresse !
Peu à peu, par désœuvrement ou besoin de tendresse, il se laissa retomber à cette liaison ignominieuse, qu'il avait été si heureux de rompre. La chanteuse, au moins, l'aimait sincèrement. Toutes les nuits qu'elle volait à son entreteneur, im petit commerçant du cours Belsunce, elle les passait avec Emmanuel. Ce partage répugnant écœurait le jeune homme, mais il s'en accommodait néanmoins, gagné par la contagion de l'exemple. Tant d'autres faisaient comme lui ! Et quand l'envie lui prenait de briser sa chaîne, il reculait, craignant de blesser, de faire de la peine. Il se persuadait même qu'il avait
des obligations à cette créature qui lui donnait de Tamour sans compter.
Humilié de cette fréquentation avilissante, il se rejeta plus ardemment vers Tamitié de Mares, comme pour s'y purifier et s'y raffermir. L'anarchiste, lui aussi, subissait en ce moment une crise douloureuse. Sa foi chancelait, ses idées s'entrechoquaient en contradictions insolubles. Dans leur commune détresse, l'intellectuel et le manœuvre se rapprochèrent davantage : celui-ci cherchant un guide et un conseiller qui le défendît contre luimême, celui-là pressentant dans l'acceptation tout instinctive du charbonnier, le remède à ses angoisses, la solution des doutes qui le torturaient. D'abord Mares venait d'être blessé cruellement dans son orgueil. Sa tentative de grève générale avait avorté. Il sortait amoindri de cette aventure. Ce n'était pas seulement la duplicité d'Escartefigue qui avait paralysé son effort, mais, chose inexplicable, a, mollesse voulue de ses camarades, Jaubert et Werhlé, qui semblaient agir de concert avec lui. Le pire, c'est que, mêlé plus intimement, durant toute cette affaire, au personnel militant de la Bourse du travail, il avait constaté pour la première fois, la bassesse et l'indignité de la plupart. Voilà donc les âmes d'élites qui avaient assumé la tâche de sauver les autres ! Et il rappelait avec amertume la parole évangélique : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ! » Si la doctrine restait impuissante à régénérer les plus intelli-
gents, il fallait désespérer du troupeau et de la doctrine elle-même. Peut-être, hélas ! que la science toute seule ne suffisait pas !...
Sans ménagement aucun, il avouait ses anxiétés à Emmanuel. Il attaquait avec virulence des idées et des gens qu'il exaltait la veille. L'ouvrier, ébahi de ces brusques revirements, ne savait plus que penser. L'humeur irritable et querelleuse de Mares le scandalisait aussi. Mais la nervosité du peintre de carènes s'exaspérait de plus en plus. Un dimanche soir, il arriva tout hors de lui au bar de la Gerbe d'or, où il avait donné rendez-vous à Emmanuel et à Ernest, le garçon de chez Coupon.
Tout de suite, il prit à partie ce dernier :
— Ah ! j 'en apprends de belles sur ton patron !
— Tu y a mis le temps ! — dit froidement Ernest, qui dissimula sous sa moustache un sourire malin.
— Comment ?... tu savais donc ?...
Et Mares, qui n'en revenait pas, précisa ses récriminations.
Des camarades lui avaient conté que Coupon était gravement compromis dans une vilaine affaire de prostitution : détournement de mineures, trafic clandestin de chair humaine. Le jeune homme s'échauffait à mesure qu'il accumulait les détails. Soudain il éclata :
— Ah ! coquin de sort ! J'admets qu'on se fiche des lois ! Je pardonne le vol, l'assassinat politique !... Il aurait dynamité une maison de banque que je ne dirais rien 1 Mais lui, lui un anarchiste.
342 UINVASION
lui qu'on croyait un pur, faire un commerce pareil !...
Ernest, toujours narquois, laissa passer Torage. Quand Mares se fut dégonflé, il ajouta négligemment :
— Et dire que tu es lié avec cet individu depuis deux ails, et que tu ne t'es jamais douté de rien !
— Est-ce que tu te doutais, toi ?
— Oh ! oui !... de ça et d'autres choses î
Et tu as le courage de rester dans cette boîtelà ?
— Qu'est-ce que tu veux, mon ami ! Il faut que je gagne mon pain ! Ce n'est pas ma faute si je suis obligé de le ramasser dans le ruisseau !... N'importe, je peux dire que j'en ai vu de toutes les couleurs depuis que je suis chez Coupon !... D'abord, c'est un receleur. Quand on a une clientèle de nervis, n'est-ce pas, la tentation est trop forte... Ensuite, c'est un drôle de mari, et un père encore plus drôle... Si tu savais ce qu'il tolère à sa femme et à ses filles ! Et elles ne se cachent pas ! Tout ce joli commerce se tripote devant moi ! Mais moi, je ne compte pas : je suis le garçon, un être muet, sans oreilles et sans yeux. Même si je vois et si j'entends, on ne me reconnaît pas le droit de m'indigner. Je te le répète : je suis le garçon, l'homme au torchon, celui qui rince les verres et qui nettoie les tables. J'essuie les saletés des autres. C'est égal! J'en ai vu de bien amusantes derrière mon zinc !
L^NVASION 343
L'anarchiste, scandalisé de cette légèreté insouciante, haussait les épaules :
— Tais-toi, tais-toi !... Je te Tai déjà dit, tu manques de sens moral.
— Parce que je vis avec des coquins !... Mais toi, mon ami, toi qui es au mieux avec un Escartefigue !...
— Je le connais maintenant !
— Mieux vaut tard que jamais.
Alors Emmanuel, demeuré silencieux comme toujours, prononça tout à coup, avec un accent de rancune profonde :
— Escartefigue, c'est un homme injuste !
On ne releva pas le mot du charbonnier. Mares, un peu mortifié de la leçon, réfléchissait. Mais Ernest, impitoyable, revint à la charge :
— Ce n'est pas pour dire, il t'a joliment roulé, ce gros bouledogue de portefaix !... Vois-tu, moi, j'avais toujours flairé qu'il ne marcherait pas pour la grève !... Il trouve que la poire n'est pas mûre î Tu comprends, il veut se tailler un rôle, se faire récompenser de ses services par Pierre ou par Paul !... En attendant, il est bien avec tout le monde, avec les socialistes, avec les anarchistes, avec l'administration. Pour moi, il guigne quelque place, tu verras, tu verras!... Oui, oui! il flatte même Jaubert, parce que Jaubert est le fils d'un gros fonctionnaire. Tu n'as pas remarqué ça ?
Au nom de Jaubert, Mares, touché au vif, sursauta :
— Lui ? je l'exècre !... Quel sale bourgeois ! Quel raté ! Un vaniteux aigri, affolé de réclame, qui n'a jamais rien pu faire, ni comme peintre, ni comme littérateur, ni comme professeur, ni même comme journaliste et qui crève d'orgueil quand une feuille de chou parle de ses conférences !
— Il est très jaloux de toi ! — lança insidieusement Ernest, — c'est comme Werhlé.
— Oh ! Werhlé ! Parlons-en ! Un monsieur si bien mis, qui a toujours de l'argent plein ses poches et qui ne voyage qu'en première î Tous ces gens-là ne sont venus à nous que pour se donner une importance qu'ils n'auraient pas autrement. Ce sont les parasites de l'anarchie. Des malins qui exploitent la bêtise ou la naïveté des masses ! Et cela déclame contre les prêtres, contre les budgétivores ! Allons donc ! Leur rêve à tous, c'est un rond-de-cuir directorial, ou une écharpe de délégué, dans un comité de salut public.
Ernest ricanait de plus belle :
— Comment as-tu pu croire à leur désintéressement ?
— Comment ?... parce que, moi, je ne considère que les idées, le triomphe de la cause ! Je m'imaginais que les autres me ressemblaient. Et puis, à vrai dire, qu'importent les instruments, si le résultat est obtenu ! Mais, tout de même, il y a un degré de malhonnêteté que je ne supporte plus. L'atmosphère de certains milieux est asphyxiante pour moi. Ah ! ces politiciens de profession, cette
racaille pérorante et gesticulante, quel monde, quelles âmes ! Des bandits qui ont des nervis à leur solde !... Oui, oui ! j'en ai la preuve. C'est du propre, avoue-le î...
Le garçon de bar n'avait pas cesser d'effiler entre ses doigts qu'il savait jolis les poils soyeux de ses moustaches. Il reprit ironiquement :
— Comme ça, mon pauvre Mares, rien ne va plus ? Tu fais comme moi, tu prends ta retraite ?
— Ma foi, je suis très perplexe, — dit Mares. Ernest se mit à rire subitement, et, avec son
talent de cabotin, habile à contrefaire les gens, il plaisanta :
— Tu vas proclamer, comme Escartefigue : « Je me retire dans ma tour d'ivoire ! »
— Vrai ? il a dit ça ?
— Si, si ! C'était au moment de votre campagne pour la grève. Il fallait l'entendre crier chez Coupon, avec sa grosse voix de charretier : « S'ils continuent à m'embêter, je ren'trre dans ma tour d'ivoire l » Il roulait ses rr à vous donner le frisson !
— Pas possible !
— Quand je te Taffirme.
— Il aura tenu ça d'une conférence de Jaubert !
Ernest mis en verve conta de nouvelles anecdotes et cita des mots recueillis par lui chez Coupon, ou dans les conférences publiques. Il détaillait et mimait ses récits avec un tel sens des ridicules que l'anarchiste lui-même, malgré tout son sérieux, se laissa gagner par le fou rire. Et
ainsi cette réunion qui s'annonçait plutôt orageuse finit dans les effusions d'une cordialité toute provençale.
Désorniais, ils prirent l'habitude de se retrouver chaque lundi, au Splendid-Bar, que Mares préférait à tout autre, pour la splendeur de la décoration. Ernest et le peintre de carènes étaient des amis d'enfance. On évoquait ensemble de vieux souvenirs, mais on avait maintenant des rancœurs et des désillusions communes, on éprouvait une sympathie mutuelle de désabusés. Pour toutes ces raisons. Mares se montrait plus indulgent à l'égard d'Ernest, et il lui pardonnait sans trop de peine ce qu'il appelait « son manque de sens moral ».
Quand il était libre, le garçon de bar rejoignait le peintre et le charbonnier chez M°^® Bonamour, l'herboriste de la rue du Petit-Puits. Cela devint à la longue un conciliabule régulier.
Emmanuel avait parlé de Mares à sa logeuse, qui manifesta bientôt le désir de le connaître, et, d'autre part, il vantait sans cesse à l'anarchiste les qualités peu ordinaires de M°^« Bonamour. C'était une personne de tête, instruite, qui lisait toujours, et, avec cela, si obligeante, si bonne ! Elle devait avoir une religion à elle, bien meilleure que toutes les autres. Emmanuel ne tarissait pas en éloges : « M"^« Bonamour était la providence du quartier 1 jVXme Bonamour était adorée des pauvres ! M^i^Bonamour était visitée par des riches etpardes savants ! Enfin, elle possédait une bibliothèque,
et elle serait heureuse de prêter des livres à Mares, è
Le peintre se laissa convaincre. Il vit Therboriste qui lui plut. Presque tous les soirs, après son travail, il accompagnait son camarade rue du Petit- Puits, et Ton causait jusqu'à dix heures, dans l'arrière-boutique de M"^^ Bonamour.
Cette personne singulière était une femme grasse et robuste, la figure pleine, les yeux bleus, les cheveux gris, le teint extraordinairement frais et tout éclatant de santé. Elle était vêtue avec une netteté méticuleuse, et ses mains un peu replètes, mais très fines, étaient aussi soignées que des mains oisives : ce qui ne les empêchait pas d'être sans cesse en mouvement pour préparer des remèdes, pour panser des plaies, pour toucher légèrement aux pires ordures de la misère. Comme elle avait étudié afin d'être sage-femme, elle avait gardé de son passage dans les hôpitaux le tablier blanc des infirmières, dont la bavette s'épingle au corsage. Quand M°^® Bonamour se tenait sur le seuil de sa boutique, ce tablier immaculé semblait faire de la lumière et de la propreté autour d'elle. Dans la sombre ruelle du Petit-Puits, à l'atmosphère fétide, au ruisseau toujours obstrué d'immondices, cette chose claire et lustrale était comme un soulagement pour les yeux.
Au début, l'herboriste, très prudente de son naturel, se tint sur la défensive avec Mares. Leurs premiers entretiens roulèrent autour des questions
348 L^NVASION
sociales. Puis on aborda la religion, et, quand elle se fut entièrement convaincue de la sincérité, de la droiture du jeune homme, elle finit par lui déclarer, après mille précautions oratoires, qu'elle était « théosophe ». L'anarchiste avait entendu parler de la secte : il ne se montra pas autrement surpris. Ses étonnements commencèrent, lorsque M"^^ Bonamour fit allusion à des Maîtres, à des Initiés invisibles, ayant le don des miracles. Mares, bourré de lectures matérialistes, montra beaucoup de mépris pour de telles opinions, il en plaisanta même, ce qui froissa M™^ Bonamour :
— Vous avez tort ! — lui dit-elle d'un ton piqué, — avant de juger, il vaudrait mieux comprendre. Tenez ! Lisez ceci, en toute bonne foi.
Et elle lui mit dans les mains des brochures de vulgarisation, où la métaphysique bouddhiste était exposée dans ses principes les moins abstrus.
Ces petits livres leur fournirent un aliment inépuisable pour les discussions de chaque soir. Mares, à la fois attiré et repoussé par ces doctrines qui satisfaisaient son penchant à l'ascétisme, mais qui choquaient toutes ses idées antérieures, se passionnait à les rétuter. Emmanuel, bien qu'il n'entendît rien à tous ces raisonnements, les écoutait néanmoins avec dévotion, pour le seul plaisir d'entendre parler si longtemps et si bien, et, dans le fond de son cœur, il souhaitait que son ami et M"^^ Bonamour eussent raison tous les deux. D'ailleurs la beauté des paroles, quelles qu'elles fussent,
le ravissait. Ernest n'apportait à ces entretiens qu'une méfiante curiosité, dont la maîtresse de maison témoignait parfois de l'inquiétude.
De temps en temps, des inconnus venaient assister à ces joutes de controverse. Leur maintien, la discrétion de leur langage, les signes d'intelligence qu'ils échangeaient, trahissaient en eux des adeptes. C'étaient des gens de tout âge et de toute catégorie : un vieux pilote qui avait navigué en Extrême-Orient, un jeune homme imberbe dont le pardessus couvert de fourrures faisait l'émerveillement du voisinage, un laveur de vaisselle, une ancienne professeur de piano. On vit même apparaître un jour une dame anglaise violemment parfumée et vêtue de blanc des pieds à la tête. Mais, d'habitude, il n'y avait dans l'arrière-boutique que Mares et Emmanuel.
Ils arrivaient un peu après huit heures, la cigarette à la bouche, malgré que M"^^ Bonamour leur reprochât vivement l'usage du tabac. Celle-ci, en tablier a'infirmière, était assise à l'angle de la cheminée, sous un buffet de cuisine qui lui servait de bibliothèque, et d'où ede extrayait des brochures et des revues, selon les besoins de la dispute. L'autre angle était occupé par M. Bonamour, homme taciturne et rangé, qui semblait en admiration devant sa femme. Son existence se passait à trier des simples, à cribler, à torréfier des graines, à coller des étiquettes sur des bocaux. Après son souper, il fumait une pipe, la seule que lui permît son épouse,
350 L^NVASION
et, tout en fumant, il caressait le poil d'une grosse chatte angora qui ronronnait sur ses genoux. Cette bête, à qui M^^^ Bonamour avait donné le nom mystique de Dhyâna, était traitée par chacun comme une véritable personne.
Tout d'abord, on épuisait les banalités courantes, afin de s'entraîner à l'attaque et à la riposte. Ou bien, l'herboriste prêchait le mariage aux deux jeunes gens, disant que cela valait mieux pour « leur santé physique et morale ». Elle y exhortait surtout Emmanuel, dont elle paraissait soupçonner la liaison avec la chanteuse. Le charbonnier répondait invariablement :
— Moi ?... je ne me marierai jamais !.,•
— Mais pourquoi ? Quel entêtement !...
— Que voulez-vous ! C'est mon idée comme ça. Et, d'un air honteux, il baissait la tête, pour
cacher des larmes qui lui montaient aux paupières, Impatient de disserter. Mares coupait court aux conseils maternels de l'ex-infirmière. La conversation dérivait aussitôt vers l'éternel sujet de leurs débats : le monisme spiritualiste des théosophes auquel Mares opposait les arguments de l'atomisme scientifique.
Le peintre de carènes s'exprimait avec une abondance et une facilité toutes méridionales. Naturellement éloquent, il joignait à sa faconde une extrême subtilité dialectique, qui étonnait Mme Bonamour, sans la persuader :
— Vous parlez bien, monsieur Mares ! — lui
L'INVASION :',5i
disait-elle, — et vous raisonnez encore mieux. Mais ça n'a pas grande importance pour la vérité. L'essentiel est de voir, d'un cœur pur, les choses de l'Enseignement. La morale, croyez-le, est plus utile que la science et la logique...
Très sage, très maîtresse d'elle-même, elle fixait sur lui ses grands yeux bleus aux prunelles profondes comme une eau paisible, et tout dans son attitude signifiait une assiette tranquille et définitive dans une foi inébranlable.
Mares s'irritait de cette obstination, il reprenait ses arguments avec plus d'impétuosité. M"^^ Bonamour souriait de cette fougue juvénile. En apparence indifférent, le mari taciturne continuait à caresser la grosse chatte. Emmanuel, qui redoublait d'attention, sentait confusément que les idées de l'herboriste devaient être les meilleures. Pourtant, il était suspendu aux lèvres de son ami, et bouche béante, comme en extase, il buvait ses paroles.
CES doctes assemblées chez M"^« Bonamour se répétèrent quotidiennement durant tout Thiver. La doctrine desthéosophess'insinuaitpeuàpeu dans Tesprit de Mares. Son sens de la justice, sa morale austère, son orgueil même y trouvaient leur compte. Ce qui le rebutait, c'était la partie métaphysique, le caractère occulte de cette religion qui prétendait cependant à la certitude d'une méthode positive fondée sur l'observation directe. Tout ce qu'il avait absorbé de la science occidentale le rendait circonspect àl'égard de ces aventureuses spéculations du vieil Orient. Comment croire, lui matérialiste, à la survivance de l'âme, à sa réincarnation en de multiples existences, enfin à tout cet au delà peuplé de fantômes et de puissances invisibles, où les initiés de l'Inde entraînaient son imagination ? Il demeurait très perplexe, attendant l'illumination promise dans les livres des Maîtres, — et sa crise se prolongeait indéfiniment.
Emmanuel, au contraire, avait trouvé la tranquillité d'âme dans son amitié de plus en plus étroite et exclusive avec l'anarchiste. Sa passion, faute d'aliment, s'était assoupie. Il avait appris que
Marguerite gérait maintenant le restaurant de ]\fme Mazella, la veuve étant retournée à Florence. Ce changement de fortune réloignait de lui davantageencore : elle n'était plus la pauvreouvrière d'autrefois. A présent, c'était une dame, une commerçante, presque une riche à ses yeux.
Il pensait à elle de moins en moins. En revanche il reportait sur Mares tout ce qu'il y avait en lui d'afïection vacante. C'était touchant, ce culte du colosse pour l'être intelligent et faible qui l'instruisait. Comme, en dehors des faits divers des journaux, Emmanuel était incapable de la moindre lecture, il fallait l'enseigner oralement. Mares y excellait, et l'autre lui en avait une gratitude infinie. Il aurait quitté tous les plaisirs pour un entretien de l'anarchiste. D'ailleurs celui-ci exerçait un contrôle sévère sur la conduite de son ami. Il lui interdisait toutes les distractions qu'il jugeait dangereuses ou corruptrices. La seule qu'il lui permît, c'était d'assister, le dimanche, aux concerts classiques de la rue Paradis. Tovis deux se rencontraient là, aux troisièmes galeries, avec des jeunes gens de leur connaissance, des ouvriers de luxe, pour la plupart anarchistes. Emmanuel, bien qu'il se déclarât très amateur de musique, s'amusait surtout à regarder la salle, lorsque, par hasard, il ne dormait pas. Quant à Mares, il était fou de Beethoven et de Wagner.
L'été commença mal pour le peintre de carènes qui chôma presque continuellement. A plusieurs
354 UINVASION
reprises, il dut emprunter de l'argent à Emmanuel. Mais la rareté du travail lui ôtait tout espoir de se libérer avant longtemps. Il n'y avait rien à faire à Marseille, pas même dans la décoration d'appartements ! Tous les camarades de Mares émigraient vers Nice et les villes du littoral, où les réparations des hôtels et des villas d'hivernage s'exécutent pendant la belle saison. De guerre lasse, et pour ne pas s'expatrier, il se résolut à s'adresser à Charles Artaud, lui demandant, faute de mieux, une besogne de copiste, bien qu'il eût horreur de toute occupation qui entravait tant soit peu la liberté de son esprit.
Dans la première semaine de juillet, l'avocat lui proposa, au nom de son ami, l'abbé Carlavan, un travail extraordinaire et très difficile. Il s'agissait de redorer la grande Vierge, haute de dix mètres qui domine le campanile de Notre-Dame de la Garde.
Cette opération ne se renouvelle que tous les vingt-cinq ans. Très dispendieuse, elle est aussi très périlleuse pour les ouvriers, en raison de la difficulté qu'il y a d'établir, à une telle élévation, et sur un si petit espace, un échafaudage solide. Aucun peintre ni doreur de la ville ne consentait à s'en charger. Le chapitre de la basilique allait s'adresser à une maison de Paris, lorsque l'abbé Carlavan se souvint de Mares. Entré dès Tâge de douze ans à l'école des mousses, le peintre de carènes avait même navigué quelque temps. Léger
et souple de corps, habitué de longue date à grimper aux cordages, il ne refuserait sans doute pas ce travail très bien payé qui exigeait encore plus d'acrobatie que de métier. Mais le directeur de l'Orphelinat Saint-Joseph n'entendait pas seulement, par cette offre, obliger son ancien élève, il avait sur lui de pieuses intentions.
A la surprise de Charles Artaud, l'anarchiste accepta très volontiers. Il parut même flatté de la préférence qu'on lui accordait. Autrefois, il aurait jeté de hauts cris à la seule idée de travailler pour les prêtres. Mais l'exemple de M"^^ Bonamour avait bien mitigé ses haines anticléricales. Au fond, il ne gardait plus de haine du tout. Les préceptes théosophiques l'avaient pénétré à son insu. En effet, il est écrit dans les livres de la Sagesse antique : « La voie du Christ est, pour un grand nombre, la plus sûre qui conduise à la vérité. » Ailleurs : « Nous ne venons détruire aucune religion, mais les confirmer toutes. »
Ce qui dominait ces considérations, c'est le sentiment que, pendant un grand mois, il allait être libre, comme ij ne l'avait jamais été. Là-haut, à la pointe du Campanile, personne ne viendrait le surveiller. Il serait son maître absolu, et, constamment, il aurait sous les yeux le spectacle merveilleux et changeant de la ville et de la mer.
Huit jours après, il se présentait à la porte de la Basilique avec son attirail de doreur. La colline sainte allait devenir son atelier.
Tout était préparé pour lui. Les charpentiers avaient dressé au sommet de la lanterne quatre poutres reliées entre elles par des traverses et munies d'arcs-boutants, auxquels était accroché le « plateau », sorte de passerelle volante, où l'ouvrier devait s'installer. Il fallait grimper jusqu'au socle de la statue par une corde à nœuds, puis atteindre le plateau, en escaladant des échelons fichés en travers des poutres. Mais le plus pénible, c'était de se maintenir en équilibre sur cette planche vacillante et de se garer du vertige. En outre, une grande habileté, une grande sûreté de main était nécessaire, pour découper exactement les feuilles d'or mince, sans gâcher la coûteuse substance, et pour les appliquer ensuite sur le métal de la statue, sans gondolements ni déchirures.
Mares avait hissé le plateau jusqu'au dernier des arcs-boutants. Il commença par dorer le diadème de la Vierge, et, d'arc en arc, à mesure que l'enduit sécherait, il descendrait progressivement vers la base.
Les premiers jours lui furent extrêmement durs. Puis, bientôt, il reprit l'habitude de cette vie aérienne, qu'il avait tant aimée lorsqu'il était marin. Son travail le passionnait, et il se plaisait aussi dans ce cadre religieux qui était en harmonie avec ses idées nouvelles. L'inquiétude croissante de son âme lui faisait pressentir, comme très proche, tout un bouleversement intérieur.
Deux événenients singuliers, dont il ne dit ja-
mais rien à Emmanuel, avaient fortement frappé son esprit. L'un s'était p oduit la semaine d'avant, un soir qu'il était rentré chez lui un peu anémié par le manque de nourriture, et, en même temps, tout enfiévré d'une discussion qu'il venait de soutenir chez M^n® Bonamour. Encore une fois, il avait affirmé avec intransigeance son Credo matérialisé. Il s'était couché tout de suite, et, durant une longue insomnie, ses arguments repassèrent sans trêve dans son esprit impuissant à les maîtriser et comme emporté par un mouvement automatique. Alors, tout à coup, en pleine veille, dans la pleine lucidité de sa conscience, des mains surnaturelles, des mains douées d'une vigueur irrésistible le terrassèrent sur son lit et lui étreignirent la poitrine avec une telle violence qu'il s'évanouit de douleur.
Mares avait vu là un avertissement, une réponse de l'Invisible à ses négations imprudentes. Il en était ébranlé, mais, craignant d'avoir été victime d'une hallucination, il n'osait encore prendre un parti définitif, et il attendait avec angoisse que le phénomène se renouvelât.
L'autre fait mystérieux lui avait été révélé par M™e Bonamour.
Tous les dimanches, rherbpriste se rendait chez les frères Poomull, deux Hindous, marchands de curiosités orientales, qui avaient leur magasin dans la rue Saint-Ferréol. Or, un après-midi, comme une dame russe, récemment arrivée de
358 UINVASION
Bombay, racontait un prodige opéré, en sa présence, par un yogui, une topaze ternie, enchâssée au socle d'un bouddha d'ivoire, avait lancé des fulgurations éblouissantes dans la pénombre de la boutique. Et le jet de flamme persista tout le temps que la dame mit à conter le prodige. Après quoi, il s'éteignit. Les deux frères Poomull, qui avaient écouté le récit, la dame russe, M"^^ Bonamour enfin, pouvaient certifier cette étrange coïncidence : tous avaient vti la chose de leurs yeux.
Bien qu'il appelât à son secours mille raisons scientifiques, et qu'il s'accusât d'absurdité et d'enfantillage. Mares subissait constamment la hantise de ces deux faits bizarres. A tous les raisonnements que lui suggéraient ses lectures passées, son esprit trop subtil ripostait par des vraisemblances contradictoires. Pour échapper à l'obsession, il s'efforçait de se concentrer tout entier dans sa tâche. Le travail pressait, d'ailleurs : il était indispensable que tout fût terminé pour la grande fête de l'Assomption. Alors, sa main coupait plus vite dans les feuilles d'or, ses yeux n'apercevaient plus que le métal de la statue, les articulations des membres, les sinuosités de la draperie qu'il s'appliquait à recouvrir, en économisant autant que possible sur le revêtement précieux. Mais, l'instant d'après, l'obsession revenait, tenace, indestructible.
Tout ce qui entourait le jeune homme contribua't à l'exalter davantage vers le merveilleux :
cette basilique, toujouri bourdonnante de prières, ce parvis, ces degrés où se déroulaient des processions. Il ne se passait presque pas de jour sans une visite de pèlerins, qui s'arrêtaient à Notre-Dame de la Garde, au retour de Lourdes, ou sur le chemin de Rome. Et les quartiers avoisinants étaient habités par des Italiens, crédules jusqu'à la plus fanatique superstition. Des femmes, des pêcheurs montaient sans cesse au sanctuaire, portant des exvoto ou réclamant des messes. Ainsi, le postulant théosophe vivait dans une perpétuelle atmosphère de foi et de mysticité.
Il y vivait du matin au soir, car il ne redescendait de la colline qu'à la nuit tombante. A midi, il déjeunait dans le réfectoire des pèlerins, où les deux sœurs préposées à la vente des objets de piété — deux franciscaines de Marie — ui serv^aient son repas à tour de rôle. Il goûtait comme un apaisement délicieux à sentir glisser autour de lui leurs voiles et leurs robes de laine blanche. Cela lui rappelait le temps où, à TOrphelinat Saint- Joseph, sœur Sébastienne, la sœur des petits, lui enfilait ses bas avec des câlineries maternelles et en le rudoyant un peu.
Sœur Ursule, la plus vieille des deux, lui rappelait surtout sœur Sébastienne. Elle bougonnait quelquefois, et elle avait une figure de paysanne, toute marquée de couperose. Mais la plus jeune, sœur Claire, était jolie, d'humeur gaie, avec beaucoup d'esprit naturel et le don des réparties
36o UINVASION
piquantes. Mares aimait extrêmement son entretien.
Quelques jours avant TAssomption, sœur Claire lui dit à brûle-pourpoint :
— Avez-vous songé ? C'est dans trois jours la Sainte-Marie : vous communierez avec nous, Monsieur Mares ?...
L'anarchiste, stupéfai de cette brusque attaque, répliqua sur un ton moitié ironique, moitié fâché :
— Oui, je communierai de cœur avec vous !
— Comment ?... de cœur seulement ? Vous n'êtes donc pas chrétien ?... Est-ce possible ? Vous qui risquez votre vie chaque jour pour la Sainte Vierge ! Oh ! elle vous convertira, elle vous fera cette grâce, en récompense !
Mares, très embarrassé, ne répondait pas. La religieuse insista :
— Pourtant vous êtes bien un pupille de Tabbé Carlavan ?
— Je l'ai été ! — dit Mares, en rougissant.
— Alors, vous avez perdu la foi ?
— C'est selon. On ne la perd jamais complètement, ma sœur.
Elle vit bien que le peintre ne voulait pas avouer toute sa pensée. Elle soupira, avec un accent de commisération :
— Mon Dieu ! si je pouvais quelque chose pour vous...
— Vous pouvez beaucoup ! — dit Mares, d'une voix subitement altérée, — priez pour moi, ma
sœur ! En ce moment, voyez- vous, j'ai besoin qu'une pensée pure comme la vôtre me soutienne... I II souriait tristement, à l'idée de tous les combats spirituels qui se livraient en lui et qui le torturaient. Sœur Claire reprit :
— Nous prierons pour vous, sœur Ursule et moi ; je vous le promets, monsieur Mares !
— Oui ! priez pour moi, ma sœur.
Ayant allumé une cigarette, il continuait à sourire, et, par respect humain, il affectait de la légèreté et de l'insouciance. Mais ses nerfs exaspérés d'une méditation trop intense se détendirent, et voilà que, tout à coup, il fondit en larmes. Eperdue, la franciscaine se précipita vers lui :
— Qu'avez-vous, monsieur Mares ? Vous souffrez peut-être ?
— Non, non ! Je n'ai rien, ma sœur ! Seulement, il y a des mots si doux, si fraternels, que je ne puis les entendre sans pleurer !
Il rentra ses larmes, ralluma sa cigarette éteinte, salua la religieuse, et, pour reprendre courage avant de monter au Campanile, il alla s'accouder sur le mur de la terrasse, du côté qui regarde la mer.
ON était à la veille de TAssomption, — et Mares, ayant perdu beaucoup de temps après l'Enfant- Jésus, avait encor e à dorer tout le bas du manteau de la Vierge.
Il avait trop présumé de ses forces, en se chargeant seul d'un tel ouvrage. Cependant, tout serait fini pour le soir, il y comptait fermement. Le lendemain, à la première heure, les charpentiers abattraient l'échafaudage qui masquait la statue. La ville, en s'éveillant, pourrait saluer, dans la fraîcheur de l'aurore, l'Image resplendissante.
Ce matin-là, il escalada gaiement les marches de la lanterne. C'était sa dernière journée de travail. La satisfaction de la tâche accomplie le remplissait d'une sorte d'enthousiasme, et il se sentait aussi moins troublé depuis sa conversation avec sœur Claire. Jamais l'atmosphère n'avait été plus limpide. L'opulence de la grande cité maritime étendue à ses pieds excitait dans son imagination des mirages de bonheur, et la sérénité de l'espace le pacifiait.
A ime profondeur vertigineuse, Marseille étalait sous lui rincendie rose de ses toits brûlés par la
L'INVASION 3^^j
canicule, l'incandescence de ses r(3ches arides, et son port aveuglant de kunière, d'où les mâtures des navires émergeaient comme d'un gouffre tout blanc. Il lui semblait qu'il apercevait ces choses du pont d'un bateau, à travers la glace unie d'une eau transparente, et que c'était une ville ensevelie qui reposait là-bas, au fond d'une plaine sousmarine éclairée par un soleil inconnu.
Des événements de sa vie de matelot lui revenaient à demi effacés. Il essayait de se remémorer les pays d'Orient où il était allé jadis et qui n'avaient laissé en lui que de confuses sensations d'étouffement et de langueur. Pourtant, il avait stationné en rade de Colombo, de Singapour, de Hong-Kong, de Nagasaki : mais il n'y était point entré. Il avait oublié jusqu'à la figure des lieux, et tous ces noms magiques dont il se répétait obstinément les syllabes ne disaient plus rien à son esprit. Alors, pour bercer sa rêverie inconsistante, il se mit à siffler des airs d'opéra, puis, par une association d'idées très lointaines, il modula soudain le début d'un cantique qu'il avait appris autrefois à l'Orphelinat Saint-Joseph :
Sans amour, ma science est vaine Comme le songe, dont à peine Il reste un léger souvenir...
Il s'arrêta aussitôt, tout surpris de cette réminiscence : c'étaient les paroles qu'il chantait, lorsqu'il était mousse, car il n'en savait point d'autres. Il
grimpait dans la hune, où il se blottissait pendant des heures, afin d'échapper aux sévices des gens d'équipage, et là, cramponné aux cordages, ivre d'air pur et d'immensité, il chantait à perdre haleine entre le ciel et l'eau.
Mares s'attendrissait tout en chantant, sur ses souffrances d'enfant. D'en bas, par intermittence, des cantiques répondaient au sien. Cette veille de fête, les fidèles affluaient au sanctuaire, plus nombreux que de coutume. Des pèlerinages, des confréries défilaient aux flancs de la colline, bannière en tête. Tout le long de la terrasse, les sœurs franciscaines, aidées par les sacristains, disposaient des oriflammes pour le passage de la procession. Ces allées et venues insolites, ces apprêts solennels redoublaient la hâte du doreur. Il se reprochait les divagations de sa pensée et même les chansons dont il accompagnait son travail. Fiévreusement, il appliqua les dernières feuilles d'or sur la frange du manteau virginal...
Enfin, vers cinq heures, il eut terminé. Le soleil commençait à s'incliner vers les falaises de l'Estaque. Un reflet rose très pâle qui se fonça bientôt jusqu'au carmin le plus vif toucha le faîte du Campanile, glissa comme une soie légère du haut en bas de la tour de la basilique, se répandit sur les déclivités rocheuses de la colline. Un moment celle-ci fut toute de pourpre... Mares, qui se reposait, les jambes croisées sur la passerelle volante, regarda la lueur s'évanouir, s'éteindre lentement
dans la mer. Elle disparut tout à fait, et il s embla au jeune homme que le golfe en était assombri et que les eaux étaient devenues plus désertes et plus froides. En même temps, une mélancolie lui venait au cœur. Il songeait que c'était la fin de sa tâche et que, tout à l'heure, il descendrait, pour n'y plus remonter, de ce refuge aérien, où il avait connu, avec l'âpre orgueil de la solitude, toutes les affres du doute et tous les élans de l'extase. Le danger même l'y attirait, il s'y était attaché peu à peu durant ce long mois de labeur, et il sentait que quelque chose de lui allait rester là.
Avant de s'accrocher à la corde à nœuds pour regagner la lanterne, il jeta un suprême coup d'œil sur son œuvre. Tout était irréprochable, sauf peutêtre vers le haut, où se trahissaient les tâtonnements du début. Le diadème de la Vierge ne le satisfaisait pas. Une feuille avait glissé formant des boursouflures sur le bandeau de la couronne. Sans doute, ce petit défaut ne se distinguait pas du parvis. Mais, par conscience de bon ouvrier, Mares tint à honneur de le rectifier.
Il se pendit aux câbles du palan, les poulies grincèrent, le plateau se hissa jusqu'au dernier des arcs-boutants. Le doreur se pressait d'exécuter ces manœuvres, tremblant de ne pouvoir achever avant la nuit. Le jour baissait.
A peine s'était-il installé sur la passerelle, qu'un nouveau cantique éclata dans le lointain. Deux à deux, sous la conduite de leurs prêtres, des pèle»
rins bretons escaladaient les sentiers qui mènent au sanctuaire. Ému par les sons graves de la psalmodie, entraîné par Texemple, le peintre, aussitôt, entonna à pleine gorge le motif mystique du Tannhàiiser, qu'il avait entendu aux concerts classiques. Il découpait les feuilles d'or, en chantant, et, malgré lui, il s'interrompait sans cesse, pour contempler le prodigieux horizon.
Il était sept heures. Le crépuscule tombait. Mares avait réussi à faire disparaître les boursouflures du diadème. Maintenant c'était bien fini ! Il était heureux. Mais il ne pouvait s'arracher à la fascination du spectacle. Ce qu'il voyait était extraordinaire et transportant.
La mer, autour des îles et des falaises, éparses comme des morceaux de continents détruits, la mer rayonnante et lisse, se teignait d'un vert mêlé d'or, splendeur fluide qu'on sentait mourir à chaque minute. Entre l'embrasement des plaines marines* et les masses noirâtres des montagnes, Marseille se creusait, cuve fantastique et formidable, sombrant sous des traînées de vapeurs grises que nuançait encore un peu de pourpre, — cité à la fois chimérique et réelle, hallucinante de netteté, écrasante de tout le poids de ses pierres amoncelées. Dans sa bordure de murailles lilas et roses, le bassin du Vieux-Port sommeillait, immobile comme un miroir d'ébène, où se reflètent les flammes d'un brasier. Mais le ; brumes, les fumées d'usines déferlaient toujours, plus compactes, sur le mou-
tomicinent des toitures, sur tout l'espace nébuleux et vague, pareil à un champ volcanique, aux exhalaisons sulfureuses. Çà et là, des colonnes de ténèbres denses s'éleva ent toutes droites comme les panaches d'un Etna ; des spirales jaunes bouillonnaient en cataractes ; des nuées rousses voguaient, diaphanes, vers les hauteurs du ciel. La terre et la mer s'abîmaient, envahies par les ombres...
Les ombres s'épaississaient encore. Les contours de la ville se discernaient faiblement sous une trame de fumées blanches, sous un immense linceul couleur de scabieuse. En face, du côté du ponent, le firmament se liquéfiait en coulées de nacre et de bronze rouge, embrasant les fenêtres des maisons, et, tout le long des quais, les lampes électriques scintillaient soudain, comme des lucioles dans un hallier. Etoiles par les points d'or des phares, les deux bras de la jetée s'allongeaient immensément, parmi les houles d'émeraude et d'hyacinthe vers un pays de rêve.
Déjà, l'ombre était victorieuse. On aurait dit, à travers l'étendue opaque et décolorée, une chute immense de violettes. Seules, les lumières du port étincelaient, bleuâtres et fraîches comme un collier de brillants suspendu sur l'eau noire. Et, par-dessus les monts de Saint-Cyr, aube illusoire qui rosissait les cimes, dans une pâle clarté d'or, la lune surgissait, comme un soleil levant...
Debout sur la passere'le vac liante, dominant le
Campanile et la couronne même de l'Image sainte, le doreur de la Vierge contemplait le combat de l'ombre et de la lumière, — agonie sacrée. Soudain, une lourde coupetée ébranla l'édifice, des ondes sonores se propagèrent en longues vibrations, et toutes les cloches de la basilique se mirent en branle. C'était la volée des grandes fêtes. La tour gémissante trépidait sous lui, de la base au sommet. Une ivresse de l'âme et des sens emportait la pensée. Puis, le grondement de l'orgue se déchaîna sous les voûtes de la nef ; une rumeur de psaumes semblait émaner de toutes les pierres, et Mares, éperdu, prêtait l'oreille et frissonnait dans toute sa chair, comme s'il était enveloppé par des effluves d'adoration.
Pourtant, il fallait redescendre. Tout à l'heure, le sacristain fermerait la porte de la tour. Encore une fois, il se retourna vers son œuvre. Il l'apercevait d'en haut, du dernier arc-boutant qui dépassait le diadème de la statue. Emprisonnée entre les poutres de l'échafaudage, dans une pénombre lumineuse, l'Image rajeunie, sous sa gaine d'or éblouissante, jaillissait du pinacle de la lanterne comme une flamme de bûcher élancée vers le ciel. Le phare mystique, ravivé par les mains du bon ouvrier, allait éclairer d'une lueur plus belle les voies innombrables de la mer.
Mares s'était mis à genoux pour la voir. Il se redressa, face à la ville, les bras tendus, vers les échelons où il allait s'engager. Au même moment,
L'INVASION 36g
une cloche tinta, lentement, à intervalles égaux, annonçant la bénédiction du Saint-Sacrement... Une vision d'enfance flotta devant les yeux du peintre, et tout à coup un trouble inexplicable s'empara de lui, ses artères palpitaient, ses genoux s'entre-choquèrent. Il comprit qu'il chancelait, qu'il allait choir dans le vide. Il ferma les yeux, en poussant un cri d'horreur ! Ses pieds avaient quitté le plateau : immédiatement il eut la sensation d'une main violente qui le saisissait au vol, une main surnaturelle comme celles qui l'avaient terrassé, l'autre soir... Sous le choc d'une indicible épouvante, sa conscience s'éclipsa , — et son âme, avec la ville, entra dans la nuit...
Le lendemain, jour de l'Assomption, il se réveilla dans le dortoir des pèlerins. Egaré, il cherchait à deviner où il se trouvait : il ne se souvenait plus de rien. Pourtant, sœur Claire se trouvait à son chevet et il y avait beaucoup de monde dans la salle. Tout contre le lit, se pressaient Emmanuel, sœur Ursule, l'abbé Carlavan. Ils paraissaient épier ses moindres mouvements, l'expression de ses yeux, tandis que sœur Claire, pour la vingtième fois, expliquait aux arrivants la miraculeuse aventure.
« La veille, après la nuit close, le doreur s'était attardé tout en haut du Campanile. Il avait fait un faux pas, sans doute, en descendant de l'échafaudage, et, par un hasard déconcertant, sa longue blou e de peintre s'était accrochée à la main bénis-
santé de TEnfant-Jésus. Il était resté suspendu ainsi, jusqu'au moment où les soldats du poste voisin, accourus aux clameurs de la vigie, l'avaient sauvé en risquant la mort à leur tour. On l'avait transporté là, en attendant que les infirmiers de l'Hôpital le vinssent prendre sur leur brancard. »
Et sœur Claire, étouffant un sanglot, répétait à la foule :
— Je lui avais bien dit que la Sainte Vierge lui ferait une grâce en récompense !...
La plupart des assistants étaient convaincus du miracle. La nouvelle s'en était répandue avec une rapidité foudroyante dans les quartiers populaires qui environnent la colline. Les Italiens surtout, hommes et femmes, étaient montés en grand nombre pour voir « celui qui avait obtenu la grâce ». Et beaucoup d'étrangers s'étaient joints à eux, — des pèlerins venus à Marseille pour la fête.
Mares, bien que ses yeux fussent ouverts, paraissait toujours dans le coma. Autour du lit on parlait à voix basse.
Brusquement, les cloches de la basilique s'ébranlèrent : c'était le premier coup de la grand'messe. Au bruit assourdissant qui secouait les murailles, le malade sursauta, s'accouda sur le traversin, son regard éclairci semblait chercher quelqu'un.
L'abbé Carlavan, croyant comprendre sa pensée, se précipita sur lui. Ses grosses lèvres humides s'agitaient convulsivement, ses paupières étaient
UTNVASTON 371
toutes rouges. Il ne retint ])lus ses larmes, et il balbutiait :
— Mon enlant, mon enfant !... Enfin, c'est vous ! Mais Mares, se dégageant de son étreinte, avec
un geste de recul involontaire, murmura d'un ton si bas qu'on l'entendit à peine :
— Pardonnez-moi !
Et, aussitôt, ayant reconnu Emmanuel, son visage s'illumina d'une joie radieuse, il lui tendit les bras. Le charbonnier se jeta contre sa poitrine, tellement bouleversé qu'il ne pouvait articuler une seule parole.
Quand leurs bras se dénouèrent, la figure de Mares était redevenue indifférente. Son regard se brouillait de nouveau. Avec toute une mimique de terreur et d'affolement, il s'enfonça la tête dans l'oreiller, en criant de toutes ses forces :
— Oh ! les mains, les mains !
Remuée par l'accent tragique du cri, la foule prit peur.
^- C'est la fièvre ! — dit sœur Ursule.
— C'est le délire ! — dit l'abbé Carlavan.
Tous le crurent moribond. Ils se bousculaient autour du lit. Certains réclamaient un médecin. Emmanuel, dé espéré, avait envie d'écarter tous ces gens, ce prêtre, ces religieuses, comme s'ils lui volaient son ami, son frère. Et, serrant les poings avec fureur, il songeait à son autre frère, au frère de son sang, — celui qui était à Bethléem, — et dont ces mêmes gens lui avaient dérobé le cœur !
Mares tressaillit encore, il sourit doucement, ayant Tair d'écouter une musique lointaine, puis il retomba.
Une mélodie pieuse, au rythme jubilatoire, s'élevait de plus en plus distincte î... A l'intérieur du sanctuaire, les pèlerins bretons chantaient un cantique d'actions de grâces.
QUINZE jours après, — par la portière d'un compartiment de troisième classe, dans le train qui l'emportait vers Nice et la frontière italienne, — Marguerite jetait un dernier coup d'œil sur les tr -stes masures de la banlieue marseillaise. Cosmo devait la rejoindre à Antibes et continuer la route avec elle jusqu'à Vintimille. Ensemble, ils retournaient à San Dalmazzo, leur village natal, à l'occasion de la grande fête du pays, celle de la Nativité, qui se célèbre le premier dimanche de septembre. La maestra partait seule, ayant laissé à Marseille ses trois enfants, pour ne pas augmenter encore les frais du voyage.
Ces express à destination de l'Italie, étant toujours archibondés, c'est à grand'peine qu'elle avait pu se caser dans le wagon de tête, littéralement pris d'assaut par une bande de matelots et de conducteurs de bestiaux.
Pour fuir la compagnie bruyante des marins, elle se réfugia auprès d'un religieux, unique occupant du compartiment qui faisait suite à celui des conducteurs de bestiaux. Il portait l'habit des carmes déchaux. A la vue de la maestra, le moine
eut un sursaut d'effarement. Tout de suite, il ferma les yeux, se pelotonna dans sa cucule de grosse laine, et commença à marmotter des prières.
Enfin, la voyageuse respirait !... La nuit était tout à fait venue. Beaucoup de gens somnolaient. Peu à peu, les matelots s'apaisèrent. Marguerite, comme le religieux, ferma les yeux et, bercée par la chanson des roues, elle s'abandonna doucement au flux de ses pensées.
Les menues circonstances du départ repassèrent devant son esprit Puis, bientôt, l'inquiétude sourde qui subsistait au fond d'elle, arrêta le déroulement machinal des images. Elle tenta de se persuader qu'elle tremblait pour ses trois petits confiés à M"^^ Mazella. Pourtant, ils étaient sous bonne garde : la veuve, qui n'avait pas d'enfants, les aimait comme les siens propres. Alors, c'était Cosmo dont elle redoutait l'abord ? Hélas ! elle se l'avouait : l'entente était de plus en plus précaire entre eux deux, surtout depuis l'agression sauvage du mineur contre Emmanuel. Sans doute, elle s'était facilement justifiée des calomnies de M^^ Cougourde, Cosmo avait reconnu ses torts ; mais, dans son âme retorse de paysan, couvait encore une rancune honteuse : il ne pardonnait pas à sa femme d'avoir raison contre lui. Elle, de son côté, lui en voulait toujours de cette lâcheté sournoise, qui avait failli causer la mort d'un innocent. Elle sentait qu'elle se détachait de lui. Aussi, lorsque, au 1 ndemain de l'attentat, il avait annoncé son
^INVASION Zli
départ pour Antibes, afin de se dérober à des poursuites probables, Marguerite Tavai' vu s'éloigner sans regrets. Il n'était revenu qu'au bout de trois mois, pour vingt-quatre heures, et, maintenant, il espaçait ses visites de six semaines en six semaines. Qu'allaient-ils se dire, cette foi^ ? Comment se comporteraient-ils pendant ces huit jours qu'il leur faudrait vivre ensemble ? Marguerite s'en effrayait, car, elle avait beau s'en défendre, le souvenir d'Emmanuel s'interposait sans cesse entre elle et son mari. Le visage candide de l'homme fort et doux, qui la chérissait si obstinément, émergea tout à coup des ténèbres avec une fixi é hallucinatoire.
Au même moment, elle perçut un gros soupir tout près d'elle. Elle rouvrit les yeux. C'était le carme qui s'agitait fébrilement, qui soulevait les coussins des banquettes, en ayant l'air de chercher quelque chose. Interrogé par la maestra, il confessa piteusement qu'il avait perdu son étui à lunettes.
Marguerite, réprimant un sourire, aida le moine à retrouver l'objet qui s'était insinué entre les feuilles d'un journal. Il se confondit en remerciements, et, pour témoigner sa gratitude à la jeune femme, il lui offrit une pomme qu'il tira cérémonieusement d'un sac de cuir, — « une pomme d'Espagne, une pomme cueillie dans le jardin de son couvent ! »
Et le bonhomme, désormais apprivoisé, bavarda.
« Il avait quitté la veille Castellon de la Plana, une ville proche de Va ence ; il se rendait dans son pays, à Caserte, pour Tenterfement de sa mère. » Le moine s'exprimait dans un mauvais italien mélangé d'espagnol, et, à tout instant, il poussait de petits gémissements et des exclamations dolentes : Ah ! Dio mio ! Dio mio !
Touchée par cet étalage de douleur filiale, Marguerite le consolait. Elle éprouvait un véritable soulagement à oublier ses propres angoisses pour s'associer à celles de cet inconnu. D'ailleurs, ce prêtre qui arrivait d'Espagne et qui s'en allait si loin excitait vaguement son imagination, et, pour elle, l'habituelle recluse du restaurant Mazella, il symbolisait, en cette minute, tous les hasards, toutes les aventures, toutes les rencontres merveilleuses des voyages.
Le carme, heureux d'être plaint, se lamentait sur sa fatigue :
— Pensez, signora ! Je ne serai pas avant demain soir à Rome 1 Et je suis parti d'hier !... Ah ! Dio mio, Dio mio !
En une brusque irruption, l'éclairage violent d'une grande gare illumina le wagon.
La maestra, craignant que ce ne fût Antibes, se précipita vers la portière. Dans le cliquettement des loquets rabattus, un homme cria : « Les Arcs ! >> d'une voix ensommeillée, et, deux employés du chemin de fer escaladèrent le marchepied. Ils hésitèrent un instant à s'asseoir auprès de Marguerite,
mais la présence du moine les en détourna, et ils finirent par jeter leur dévolu sur le compartiment des conducteurs de bestiaux.
Quand Marguerite regagna sa place, le religieux rencogné, les yeux clos, les lèvres clapotantes, égrenait un chapelet. Encore une fois, elle était seule, livrée à la hantise de la pensée qui la torturait : Emmanuel ! L'image se reforma, plus intense. Alors, pour la chasser, elle s'appliqua à suivre le jeu des ombres projetées par la flamme du gaz qui tremblait au plafond, sous sa lentille de verre.
Mais elle comprit qu'il ne servait à rien de ruser avec elle-même, et que son unique souci, c'était cet amour qu'elle n'osait s'avouer. Comment la pure amitié d'autrefois s'était-elle transformée peu à peu jusqu'à devenir une véritable passion ? C'était une énigme pour elle. Il lui semblait même que la différence d'éducation qu'il y avait entre eux rendait leur rapprochement impossible, et, en même temps sa conscience de femme pieuse protestait contre un partage adultère de son affection. Et pourtant, — elle en était trop certaine, hélas ! — elle aimait cet étranger !
Etait-ce un obscur, mais impérieux besoin de tendresse qui l'avait détournée vers un autre que Cosmo ? Ou plutôt, n'était-ce pas la contagion de la grande ville corrompue, l'énervement de l'été, la langueur des longues après-midi oisives et brûlantes, parmi les pires exemples étalés sous ses
yeux, dans ce quartier cynique de THôtel-de- Ville ? Bien qu'elle s'accommodât de Téloignement de son mari, dont le caractère lui était maintenant odieux, sans doute elle n'avait pu se résigner à un complet et perpétuel isolement. Marguerite n'avait de toutes ces raisons qu'une intuition confuse. Elle savait seulement que la délicatesse d'âme d'Emmanuel lui faisait paraître plus répugnante la brutalité de Cosmo. Elle admirait sa constance, son abnégation, lorsqu'il s'était refusé à porter plainte, après l'agression barbare du mineur. Et elle découvrait encore, dans la personne de l'étranger, dans sa physionomie et jusque dans le timbre de sa voix si mâle et si caressante, un charme inexprimable qui l'émouvait extraordinairement, et dont l'idée seule la délectait.
Tout à coup, elle tressaillit, comme si Emmanuel lui-même s'était dressé devant elle. Un jeune homme la considérait, les coudes étalés sur l'appui de la banquette opposée. C'était un des conducteurs de bestiaux. Elle n'apercevait que son buste et son visage, mais, sous le béret tout gris de poussière, sous la grande blouse bleue de maquignon, il accusait une ressemblance si parfaite avec son ami que le cœur lui battit violemment. Il tenait à la main une outre en peau de bouc, dont il se versa le contenu dans le gosier. Puis il recommença à regarder Marguerite d'une façon insistante. Ses camarades qui s'étaient levés, la regardèrent aussi, tout en se passant la peau de bouc, à tour de rôle. Ils
portaient les mêmes blouses, les mêmes bérets poudreux, et ils avaient de gros yeux à fleur de tête, comme Emmanuel.
La maestra, gênée par cette curiosité grossière, feignit de s'abso ber dans la lecture du journal qui traînait à côté d'elle. Le jeune homme était toujours debout, de l'autre côté de la cloison. Cette rude figure, qui reproduisait presque tous les traits de l'autre, l'affolait. Elle s'imaginait, à de certains moments, qu'Emmanuel s'était jeté sur ses traces, qu'il la traquait avec toute l'obstination du désir inassouvi. Et elle se rappelait les allées et venues du charbonn er autour du restaurant Mazella. Depuis que Mares était entré à l'Hôtel-Diea, il en prenait prétexte pour passer continuellement devant la maison qui était à deux pas de l'hôpital, et il se donnait l'air dealer visiter le malade. A force de le voir presque tous les jours, Marguerite sentait faiblir sa résistance vertueuse. C'est pourquoi elle avait jugé préférable de partir tout de suite, pour se soustraire à la tentation. Elle croyait qu'il suffirait de mettre entre eux la distance et que la fascination cesserait. Oui î elle allait respirer l'air du pays, elle s'y retremperait, elle y oublierait les tribulations et les vilenies de Marseille, et elle reviendrait calmée, purifiée, plus vaillante pour l'accomplissement de sa tâche.
Déjà raffermie, elle releva les yeux avec une assurance tranquille. Les garçons maquignons s'étaient rassis, ils causaient, tout en buvant, avec les
38o UINVASION
deux employés de chemin de fer qui venaient de monter. Marguerite entendait très nettement tout ce qu'ils disaient. Celui qui ressemblait à Emmanuel offrit d'abord un cigare aux employés, puis du vin de la peau de bouc, et il gémissait sur sa dure vie, sur les exigences du métier :
— Un joli travail, allez ! Nous sommes partis hier soir de Rodez ! Voilà la deuxième nuit que nous passons en wagon, et, demain matin, à peine sortis de Fabattoir, il faudra reprendre le train pour revenir ! Aussi, vous comprenez, on est obligé de boire et de fumer tout le temps, pour se tenir éveillés !...
Marguerite distinguait le glouglou du liquide coulant dans la gorge du jeune homme, pendant qu'un autre, plus vieux, geignait :
— Vous avez de la chance, vous, les employés de chemin de fer !... Vous voyez vos femmes et vos enfants tous les soirs. Si seulement j'avais quarante sous par jour d'assurés, je resterais au pays, je cultiverais un jardin, un petit champ !...
Les mots de la conversation arrivaient par intermittence jusqu'à Marguerite, réveillant dans son esprit une foule de notions familières. Elle aussi, comme ce vieux convoyeur las d'être sans cesse sur les routes, elle aspirait au repos, à la douceur de la province natale. Elle se réjouissait, en songeant qu'elle y serait le lendemain. Et elle se demandait aussi, avec une certaine appréhension, comment ils allaient l'accueillir, là-bàs, elle et
Cosino. Il y avait trois ans qu'elle s'était évadée de la maison paternelle, et il y en aurait bientôt dix que Cosmo n'y était pas retourné. Dix ans ? Etait-ce possible ? Oui, elle se souvenait ! C'était pendant ce dernier séjour du mineur que le petit Laurent avait été conçu ! Et le bambin avait neuf ans passés !...
La maestra retrouvait, dans leurs moindres détails, tous ces événements déjà anciens. Elle évoquait le profil autoritaire du père de Cosmo. De quel front allait-elle se présenter devant lui, après le coup de tête qui l'avait brouillée avec la famille ? Malgré tout, elle sentait que ce voyage s'imposait à elle, comme une obligation de conscience. li fallait fuir Marseille absolument, ne plus voir Emmanuel. D'ailleurs, un intérêt capital l'attirait au pays : il s'agissait de débattre avec la propriétaire de la Meïna le rachat éventuel de la bicoque ancestrale. C'était pour traiter de cette affaire importante que Cosmo s'était décidé à accompagner sa femme. Marguerite avait su ranimer tous ses vieux rêves de grandeur.
Et la maestra, s'abandonnant à ses projets d'avenir, voyait à la place de l'antique masure et de son balcon vermoulu, un coquet petit hôtel avec une enseigne neuve, dont les lettres d'or éblouissaient les touristes.
La vision flatteuse s'évanouit. De nouveau, un éclairage brutal de lampes électriques envahit le wagon. On était à Cannes.
Les conducteurs de bestiaux, leurs couvertures sur l'épaule, descendirent suivis des deux employés de la Compagnie. Presque toutes les banquettes étaient désertes.
Marguerite s'empressa de déchiffonner sa jupe, de rajuster sa coiffure. Dans vingt minutes, elle serait à Antibes, elle se pencherait par la portière, pour appeler son mari. Cette rencontre l'alarmait de plus en plus, bien qu'en somme elle n'eût rien à se reprocher. Cependant elle tremblait comme une coupable, en renouant les brides de sa mantille.
Il allait être minuit. L'humidité nocturne était presque glaciale, la maestra grelottait, des courants d'air froids soulevaient les frisons de sa nuque. Et, quand le train se remit en marche, elle redouta davantage tout l'inconnu vers lequel elle courait, en se voyant seule dans ce compartiment vide, sous la lueur rougeâtre du bec de gaz, devant le carme qui ronflait, la bouche ouverte et les narines en l'air...