ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRÉEES
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Droi*! de reprodociion et do Iradaction réfcnréi .
JE
La plupart de ces récits ont été publiés par le journal Le Temps^ sous la signature XX. Je les réunis aujourd'hui en volume et j'écris mon nom en léte de ce volume ; mais je crois nécessaire d'expliquer, en peu de mots, ce que c'est au juste que ce livre. Je puis en parler librement, car il est bien peu de moi.
Trois de ces récits seulement : Tow$^ Éireiai^ Rouen contiennent des impressions personnelles. J'ai recueilli les autres récits de la bouche de témoins hocinétes, sincères , désintéressés , détachés de toute passion politique. Je leur ai demaadé de me raconter ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient fait, ce qu'ils avaient souffert. Pas
autre chose. Et ce qu ils m'ont raconté, moi, avec
{ti|îant de fidélité et de simplicité que possible, je r^ , écrit. J'ai fait office de sténographe, rien de ilus; et je fais aujourd'hui, en pubUant ce livre, office d'éditeur bien plus que d'auteur.
Souvent aussi j'ai copié; on me confiait de petits agendas couverts de notes écrites au crayon, le soir même de la bataille, dans les bivouacs de Prœschwiller et de Gravelotte. Les phrases étaient incomplètes, les mots effacés, à peine lisibles Je m'efforçais de conserver la forme
brusrjue, heurtée, incorrecte de ces notes, vivantes d'émotion et de réalité.
J'aurais aimé à mettre sur la première page de ce volume, au lieu de mon nop, les ttoms de ceux qui en sont véritablement les auteurs; mais la plupart appartiennent enoere à l'armée et tous demandent à rester inconnus.
J'aurais aimé à écrire, en toutes lettres, dans le récit de Oruuéenz, le nom de la noble fetnnie qui pendant dix-huit mois, en France et en Allemagne s'est consacrée au soin de nos blessés et à la consolation de nos prisonniers; mais celte femme si
m elle m'a pardonné d'avoir trahi le secret d'i ne
causerie intime, ne me pardonnerait pas d'apprenu'^e au public un nom bien digne cependant d*étre honoré.
Je reste donc seul à signer ce livre et j'en accepte la responsabilité, mais, s'il paraissait digne de l'attention du public, je ne pourrais en revendiquer Thonneur, qui appartiendrait, tout entier, à mes collaborateurs anonymes.
LUDOVIC HALÉYT
Paris, 5 avril 1872.
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0!fE PETITE CAMPAGNE EN ALLEHAGXB
Notre corps d'armée se réunissait à Thionville. Le cbemin de fer nous y amène le 21 juillet 1870. Nous débarquons et nous allons camper sur les glacis de la forteresse. Les troupes arrivent de toutes parts, mais pas d'artillerie. On apprend alors que Tartillerie du corps d'armée venait par étapes de la Fère. De l'artillerie voyageant par étapes, au moment où il s'agissait de faire face au mouvement de concentration des Allemands ! Chaleur écrasante. Sept jours d'insupportable inactiou.
S7 Juillet. Trois heures du matin. Ordre de départ. Toujours la même chaleur. Le lever du jour est domme un coucher de soleil après une journée orageuse. Pas. une goutU* de rosée. L'air brûlant et lourd. Le mouvement du camp soulève des nuages de poussière.'
Les tentes sont abattues» mais lentement; les chevaux chargés, mais sans méthode ; les voitures attelées maladroitement sont écrasées de bagages entassés pêle-méle... C'est l'inexpérience d'un premier départ. Des chevaux lout sellés s'échappent, emportant les cordes détendues et les piquets arrachés. Les hommes montent à cheval... le sol est jonché d'effets laissés à terre... Le plaisir de quitter cet odieux bivouac et d'aller de l'avant met les têtes à l'envers. Les maréchaux des logis glanent de-ci de-Ià un maillet, un bidon, une entrave, une longe. Les officiers tempêtent. Chacun finit par rentrer dans son bien. Les rangs se forment. L'appel est fait et rendu. Les trompettes sonnent la marche ! Enfin, on a démarré... Les hommes sont pleins d'entrain et de bonne humeur. Tous demandaient à marcher. Ils marchent. Ils sont contents.
Nous voilà sur la grande route, k rangs ouverts.. On continue à entendre, à la queue de la colonne, les jurons du vaguemestre, les imprécations des hommes à pied et des • conducteurs qui ne peuvent tirer des terres labourées leurs voitures surchargées.
On se dirige vers la frontière. A l'entrée de chaque village les chanteurs de la colonne entonnent quelque
PERL T
refrûifi de sbldat : La mère Godicho% ou bien Quatre humm^ et HH caporal.
Il était une fois quatre ho«nw Conduits par un caporal Qu'éprouvaient tous les symptômes D*iin embèt^ ment général.
Les paysannes sont aux fenêtres et nous regardent passer Les enfimts avec de grands cris de joie nous font cortège. La chanson continue.
L'un disait : Comme on barbotte !
Le second dit : C'est qu'il pleut.
Le troisièm' : Ça fait d' la crotte I L'quatrièm* : Qu'esl-e' qu'on y peutt L'caporal dit : C'est comm' ca ; Quand il pleut» dam' ça tous mouille.
Et la chanson allait toujours : la baronne de Folbiche se mettait à la fenêtre, invitait les fantassins à monter chez elle sans façon, épousait le caporal et donnait en mariage ses quatre sœurs aux quatre hom* mes... J'entendais avec plaisir cette bête de chanson, qui valait mieux pour les soldats que la Marseillaise. Je ne discute pas, je constate. Les libations dans les cabarets et dans les gares, les ovations malsaines, les chants patriotiques ont fait beaucoup de mal k l'armée.
Le temps devient de plus en plus lourd... Il est huit benres du matin... L'orage éclate. Torrents de pluie. En une minute on est transpercé... La sonnerie pouf
p l*invasio:î
dérouler les manteaux àe fait entendre... Les hommes 6'exécutent de mauvaise grâce. Ils aimeraient bien . mieux continuer à être inondés que d'avoir Tennai de dérouler leurs manteaux...
Du sommet d'une côte, tout à coup nous apercevons Sierck. Paysage charmant, même à travers cette pluie battante. Un grand coude delà Moselle dessine la frontière du Luxembourg et de la France. Au bord de la rivière s'étend une petite promenade plantée de platanes et d'acacias en boule, déjà encombrée de voitures de l'intendance et de chariots de bagages. À l'extrémité campent deux escadrons de dragons... puis en pointe le long de la Moselle bivouaque le 20* bataillon de chasseurs à pied, qui sert avec nous d'avantposte au corps d'armée. . .
La pluie redouble... Apparaît, à pied, fort empaqueté, sous un grand parapluie, le général commandant la division à laquelle nous avons été détachés. Il nous fait le meilleur accueil, s'excuse de l'humidité que nous trouverons chez lui et nous installe sur les cailloux mêmes du lit de la rivière.
Cela me fait penser à un de nos bivouacs de la guerre d'Italie. C'était à Sarzana, près de Massa-Garrara. Nous étions campés dans le lit desséché d'un de ces torrents qui descendent des Alpes. La journée avait été admirable. A dix heures du soir, éclate un orage épouvantable et nous sommes littéralement enlevés par les eaux. . . Il y avait là deux escadrons et une batterie d'artillerie... Les hommes eurent le temps de s^échap-
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per; mais plasienrs chevaux foreot entraînés et noyés. Tous les effets et harnachements s'en allaient à la dérive. Deux pièces d*artillerie fnrent emportées par le torrent.
Donc nous voilà les pieds dans l'eau et la pluie sur le dos... La bonne humeur du soldat persiste sous ce déluge... Ahl quelle friture de goujons!... c'est le cri général. Les chevaux sont à la corde. Les tentes sont dressées. Les amateurs de pêche courent aussitôt à la rivière. Fantassins et cavaliers, de grandes gaules à la main, s'alignent sur le bord de l'eau. Plaisanteries, éclats de rire... Qa mord... Ça ne mord pas... etc..
On entend un coup de feu. C'est le premier de la campagne. Un maladroit s*est amusé à jouer avec son diassepot. H a grièvement blessé un de ses camarades.
La pluie cesse. Le ciel se dégage... On regarde... On s'oriente. . . Sur le cftteaii voisin passent et repassent des vedettes prussiennes. On les aperçoit distinctement. Elles nous considèrent et nous comptent à loisir. Un escadron part en grand'garde, un peloton en reconnaissance.
Cependant des chasseurs à pied traversent la Moselle : ils ont appris que le tabac et les cigares coûtaient nfoins cher dans le Luxembourg qu'en France. Os allaient faire leur petite provision, . malgré les plus sévères défenses des officiers... Et le lendemain une note de M. de Bismarck, adressée directement à l'étatmajor général, dénonçait la violation par les troupes françaises de la neutralité du Luxembourg.
10 L'IWTÀSIOH
Le peloton en reconnaissance a sfpaié Abu YMêites qui se sont repliées k soft approche M la présence d'un Uwmpetle mMté hip Un cheval b!ane... Nous avons été toujours accompagnés par ce trompette monté sur ce cheval blaoc.
l'envoie mon ordonnance me chercher à Thionville une peau de mouton pour la nuil... Il me rapporte en même temps des journaux. Ces journaux nous donnent des nouvelles de h reconnaissance faite par la brigade de Bemis. On a pris deux uhhns et un journaliste anglais dans une auberge. Pourvu qu'on n'ait pas illuminé à Paris I
Le lendemainSS, i deux heures du matin, on monte h cheval sans bruit... Il fèiisait nuit close. On dit qu'on va marcher en avant, entrer en Allemagne... Nous traversons le village de Sierck... Des boui^eois eiïarés se précipitent au-devant des officiers, les implorent, les supplient : ■ Epargnez nos voisins , disent-ils, » C6 sont nos amis, nos Aires... Mou gendre sert dans » la landwehr... Ma fille est mariée à Trêves avec » un officier d'administration prussien... Ayez pitié j d'eux, etc., etc. •
Nous stMTlODS du village. Voici la frontière, et, en travers de la roule, la barrière prussienne noire et blanche. La sons-offlcier de l'avanl-garde part au galop et franchit rondement la barriÈre. Un hussard veut le suivre, enlève son cheval, mais, en arrivant devant l'obstacle, l'animai s'arrête, refuse, se dërobe. Le douanier prussien se précipite alors... I) parlait
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très-bien flrancais, était fort aimable, souriant, einoressé.
€ Attendez, s'écrie-t-il, attendez, je vais ouvrir. » Il fait glisser la barrière. ^Allemagne était devant nous. Nous y entrons.
Cinq heures du matin. Perl, petit village allemand. Comme on était confiant et gai ce jonr-Ià !.. Un calem* bour suffisait à notre joie ; il était bête comme tous les calembours ; les Parisiens et même certains Pa* risiens seulement peuvent le comprendre... On criait au milieu de grands éclats de rire : Cest à qui qu*aura Perl! cVst à qui qu^aura Perl!
La population est stupéfaite. Des portes s'entr'ouvrent. Des tètes effarées se montrent... A demi nues, des femmes paraissent aux fenêtres... On envoie un ofBcier 8*emparer du télégraphe; l'employé répond qu'il a expéJiéles appareils à Trêves... Us sont très-probablement cachés dans la cave, mais on accepte naïvement l'explication.
Des hussards, à coups de sabre, brisent les fils du télégraphe. Les habitants nous regatdent Ëdre... De l'éionnement, delà curiosité... Pas de colère... Ma conviction est que, si nous avions été victorieux, nos hussards se seraient promenés en Allemagne aussi tranquillement que les uhlans se sont promenés en France, plus tranquillement peut-être... L'Allemand au fond est bonasse, fadie à vivre et docile devant la force. Là victoire Ta fendu insolent et dur. La défaite l'aurait trouvé doux et résigné.
19 L'ISTASieS
Huas sooiBS Cl pars f — u m. DispostioBS poar li iBirche...Oo tnroîeiksâlurensddes Ranqneurs... Coops de fni «àingés... ViaénuMt dteval Uaoc se moatre cl se replie dnaoi noos... Le lemio devient difficile et boisé. Hésitalion dv odond. Od s'a|^>rocbe, on le qnestJoiiJie... Hoos somoKS trts ea Pair... D ; a un nrin sar ta droite et peat-filre du monde dans ce ravin. Le bois est-il oceopë? On » ma i étudia- le Tol des tfseanx ; c'est l'obso^ratioo la {dus simple e* llndice le plas sAr. Si, en ^et, il y a des mouvements de iroapes dans un bois, tous les oiseaox efEunés déménagent, se sauvent, vcrieni éperdus an-dessus des arbres, en jeUnt de grands cris. Rien, nous ne voyons ni n'enleudoDS rien. On peut entrer ; on entre. Le plus grand calme et le pins grand silence dans ces bois. Nous continuons notre marche régulière et méthodique.
Nous arrivons en vue de Borg. On fait fonilier le village par nn peloton. Des cavaliers dispersés en tirailleurs et marchant surune ligne drcnlaire, à grands intervalles, s'approchent du village et l'enveloppent, puis les plus avancés se jettent au galop dans le village et le parcourent dans tous les sens. Absolument la manœuvre tant admirée chez nos vainqueurs. Nos hussards l'auraient exécutée anssibardimentqne les uhlans, s'ils avaient précédé en Allemagne une armée française victorieuse.
lin ne trouve rien dans le village. L'ennemi a passé l;i iiiiilàBorg, mais il s'est retiré au petit jour dans l;i ilirection de Trêves. Retour à Sierck par une route
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différente. Ge n'était qu'une reconnaissance. Mauvaise hamear des soldats. Pourquoi ne pas rester en Allemagne? Ce n'était pas la peine de venir pour s'en allei si yite que ça, etc., etc..
Aux abords d'un village, la colonne s'arrête ; un quart d'heure de halte... Les chevaux mangent avidement l'avoine sur pied... On les laisse faire. C'est de l'avoine ennemie. Les habitants du village avec beaucoup d'empressement accourent et nous vendent le plus cher possible force canards et force poulets ; nous payons le tout en bon argent, qui est accepté avec la plus vive satisfaction. Oui, je le répète, nous aurions très-bien trouvé à vivre eu Allemagne... Peut-être seulement n'aurions-nous pas fait preuve du génie allemand dans l'application administrative du système des réquisitions. Nous aurions laissé beaucoup d'argent français en Allemagne. Nous aurions eu une certaine façon chevaleresque de comprendre et de faire la guerre ; chevaleresque et partant un peu sotte, en présence d'un tel ennemi.
Rentrée au bivouac — temps superbe — arrivée des journaux de Paris... Ils nous annoncent une grande victoire de la flotte dans la mer Baltique. Sur cette heureuse nouvelle, on se souhaite une bonne nuit et on rentre chez soi... Ma maison est un peu resserrée, mais assez confortable. Vingt-cinq centimètres de plus en hauteur et je pourrais m'y tenir debout. J'ai acheté à Sierck un petit pliant. Je m'assieds sur mon pliant et je me mets à écrire sur mes genoux... Mon bout de
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Û L'INVASÎOW
bougie est planté dans une pomme de terfe trdtiée... H fait une chaleur extirénse*% « Là lune se mire dans Is Moâelle... Sur te quâi utl poitit lumineux... C'est utî cabaret très-éelairé d'oii sorlenl de bruyants éclats de rire... Un général de brigade et quelques officiers achèvent de dîner... Ce général, très-jeune, très-rtche et de grande maison, était tué trois semaines après h Grarelotte
Quaht à moi J'écns ma lettre qui commençait ainsi : * Nous avons fait aujourd'hui un petit tour en Alle- % magne... Nous avons été très-bien reçus par les I habitants.». Nous y retournerons, etc., etc. *
En effet, je devais y retourner, trois mois plus tard, prisonnier, âprèi^ la capitulation de Metz.
rt/.