‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 2 sur 16 · FRŒSCHWILLER · texte numérisé non relu

FRŒSCHWILLER

RÉGIT d'un GHASSEOR A PIRD

Le temps était épouvantable. Nous avions passé à Frœschwiller la nuit du 3 au 4 août. Le général Ducrot, qui commandait notre division, était resté debout toute la nuit, sous la pluie, près d'un grand feu. A six heures nous partons et nous allons bivouaquer audessus de Lembach. On dresse les tentes, on place les grand'gardes.

Vers midi on apprend qu'une bataille se livre du côté de Wissembourg. Nous voyons arriver le maréchal Mac Mahon. Il donne au général Ducrot l'ordre de se porter en avant. Nous plions bagage. Nous partons. Il éiait trop lard. A Glimbach nous trouvons les débris de la division Douay, des tureos, des soldats du 74*. Un chef de bataillon du t4« vient à nous; il eftt

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tout couvert de boue, il boiie ; son cheval a été tué. Ce chef de bataillon parle à nos officiers : « Je commande » ce qui reste du régimenr, leur dit-il, et voilà tout ce » qui en reste : pas grand'chose, comme vous voyez. » Tous les officiers sont tués ou disparus. La division a » été surprise, abtmée, écrasée. »

Nous ne continuons pas notre marche en avant. L'ennemi arrive en force entre les montagnes et le Rhin. Il faut garder les hauteurs. On a froid, on a faim, on grignote un peu de biscuit. Des compagnies sont détachées pour occuper les bois. Nous abattons des arbres et nous les couchons en travers sur la route; nous creusons des fossés.

La nuit vient. Nous sommes épuisés de fatigue. Officiers et soldats se couchent par terre, dans Teau, sans abri. Des sentinelles sont placées à deux ou trois cents mètres en avant pour surveiller et garder les routes. Je fais ainsi deux heures de faction, seul, dans une nuit noire, tressaillant au moindre bruit, et croyant toujours voir, à travers l'obscurité, s'agiter des formes confuses.

A trois heures du matin, un mouvement de retraite est ordonné; nous allons prendre des positions en arrière. Les chemins sont difficiles, le sol est humide, boueux. Il faut marcher vite cependant. L'ennemi, à ce qu'il paraît, nous serre de très-près. Une grand-garde a été oubliée; pourra- t-elle nous rejoindre î Aurait-^lle été enlevée par les Prussiens? Non, voici nos camarades, mais dans quel étati Exténués, rendus, ha-

rassés Ils ont vu les Prussiens. Il faut nous hâter.

Voici Lembach. Là étaient tous nos approvisionnements de vivres, de fourrages.' On les entasse précipitamment sur les charrettes des paysans. Nous devons former l'extrême arrière-garde, ramasser les égarés et les fuyards, pousser devant nous les traînards. C'est une désolation dans le village. Les habitants veulent nous retenir. Les femmes crient, pleurent : « Pourquoi partez- vous ? Ne nous abandonnez > pas ! Qu'est-ce que nous allons devenir? »

Nous suivons une route délicieuse. Quel riche, et charmant, et riant pays que toute cette partie de l'Alsace I Quelle merveille que ce vallon de Uebenfraventhal! Et cette terre française, il faut Pabandonnerà Tenneoii... A tous les braves gens qui nous interrogent, nous faisons la même réponse : c N'ayez pas » peur, nous reviendrons^ nous reviendrons. » Et nous ne sommes pas revenus !

Nous arrivons enfin à notre ancien bivouac de Frœschvriller. L'ennemi nous suivait de bien près; à peine notre campement commençait-il à s'établir que le canon se faisait entendre. C'était une forte reconnaissance de cavalerie prussienne qui, appuyée par de Tartillerie, s'avançait. Quelques coups de canon sont jetés par les Prussiens dans Frœschwiller et y répandent la panique. Des hommes qui battent en retraite sont facilement démoralisés. Les officiers ont grand'peine à rétablir Tordre et le calme. Nous nous formons, prêts à marcher au combat. Ce n'était qu'une alerte. La

^ L'INTASION

cavalerie piuftsienne se retire. La canonnade tessd. Nous passerons la nuit tranquillement à Frœscbwitler. Nos bagages nous rejoignent. On dresse les tentée. Gà se couche.

Le lendemain matin» à huit heures, on entend là fusillade et le canonv Nous sommes attaqués. L'ennemi arrive par les bois et de notre cOté. r/est nous qui supporterons le premier choc. Npus autres, les fantassins, nous sommes bien vite prêts^ mais Tartillerie n'a pas ses chevaux. Tout à Theut^e ils sont partift^ en longues files, pouf aller boire^ et il parodt que l'eau était trèsloin.

Nous avons dans notre compagnie un groupe de Parisiens) des jeunes gens. lis ont apporté un drapeau qui doit flotter dans les rues de Berlin le jour de retirée triomphale. Geux^là sont résolus^ gais, confiants.

Mon voisin est marié ; il pleure ; il me prend les mains en médisant : « Ma pauvre femme I mes enfants! » Si je suis tué, vous trouverez une lettre dans mon » portefeuille. »

Voici de nouvelles troupes qui arrivent. C'est une division du V corps | les régiments de cette division sont encore en voie d'organisation pour passer sur le pied de guerre ; tenus en main, sans harnais m couvertures, les chevaux destinés aux voitures régimentaires suivent les troupes. Pourquoi ne pas avoir laissé à Reischoffe m ces chevaux inutiles ? La route est encombrée, obstruée. Les chevaux d'artillerie arrivent au grand galop, revenant de l*abreuvolr, tombent

dans cette cônftisio», sont obligés de s'arrêter, d'attendre. Quel désoi'r're !

FrœschwiUer est en fen. Les obus pieu vent sur le village. Dans la campape, autour de nous, de tous les côtés, nous voyons s'élever d^ lourdes colonnes de ftimée noire. Ce sont des fermes qui brûlent. Les ^abitants affolés s'enfuient, traversent nos rangs, condaisaot des charrettes, portant de grands sacs sur les épaules. Une femme passe près de nous, le visage baigné de larmes, un enfant sur chaque bras et trois petites filles accrochées à ses jupes.

Enfin nos pièces sont attelées. Nous pouvons ré* pondre à l'artillerie allemande. Nous nous portons en avant. Nous allons à l'ennemi. Non , pas encore. L*ordre est donné de s'arrêter. Nous assistons k un combat de tirailleurs. Les Prussiens occupent le bois et cherchent à en sortir. A chaque tentative ils sont arrêtés et repoussés par les tirailleurs du 1«* ïouaves. Dans les bois, par une éclaircie, nous voyons manœuvrer des masses noires. Les mitrailleuses avancent et, pour la première fois, nous entendons le bruit saisissant deleurs détonations. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes. Nous sommes tous couchés par terre; nous nous soulevons, appuyés sur les mains, pour essayer de voir un peu. On ne parle pas. On sent que c'est la bataille, la vraie bataille qui arrive et va nous envelopper. Les hommes sont calmes etdccidéy. La canonnade augmente, approche. L'artillerie tonde à notre droite avec une intensité formidable*

Un ordre arrive. Nous reprenons notre marche en avant, dans la direction de Frœscliwiller. Au pas accéléré, d'abord, puis de nous-ojêoies, sans commandement, nous prenons le pas de course. On est comme attiré, comme entraîné. Un bois très-épais se présente à notre gauche. Nous nous y engageons pêle-mêle. Nous avons marché trop vite, le désordre est dans nos rangs. Toutes les compagnies du bataillon sont confondues. Nous apercevons des hommes couchés par terre, blottis derrière des arbres. Nous les obligeons à se relever, à marcher avec nous. Nous avançons toujours à travers bois, dans un fourré inextricable. L'en nemi sans doute a vu notre mouvement, car les obus accompagnent notre marche. Nous approchons, nous serons bientôt en pleine bataille. Voici, sous sa forme la plus hideuse, la mort qui nous Tannonce. Un turco étendu par terre, sur le dos, le ventre ouvert. C'est un nègre. Sa figure est toute couverte de sang. On détourne la tête, on passe sans regarder. Nous rencontrons des blessés qui se traînent, gémissant, s'accrochant aux arbres, tombant, faisant de vains efforts pour se relever, criant, appelant, demandant secours. Nous marchons, nous marchons toujours. Un chef de bataillon vient d'être tué roide d'une balle dans le cœur. Un capitaine est à genoux près du corps étendu par terre sur une grande couverture de laine grise; il retire des poches du commandant un portefeuille, une montre, des clefs, une poignée de menue monnaie, un étui en maroquin. Il fait voir cet étui à deux ou trois

^-ii Vr

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officiers qui sont là : « La photographie de sa femme et de son petit garçon », dit-il. Le capitaine remet tontes ces choses à Tordonnance, tire un mouchoir blanc de sa poche, le déplie, l'étend sur la figure du commandant, se passe les deux mains sur le front, et dit aux officiers qui étaient là : « Allons, maintenant ! » Quant à nous, après une halte de quelques minutes, nous reprenons notre marche et nous arrivons sur la lisière du bois. Nous sommes arrêtés par une véritable pluie de mitraille. Nous trouvons là des turcos et des soldats de la ligne de divers régiments qui, mêlés, confondus, font ensemble le coup de fusil.

Nous nous blottissons quatre ou cinq dans un fossé, nous avons devant nous les tentes des turcos. On se bat dans leur camp. Beaucoup de tentes sont encore debout. D'autres battent au vent, renversées, déchirées, mises en lambeaux. La terre est jonchée de sacs et d'effets de campement. Nous voyons l'ennemi de tout près, distinctement. De l'autre c6té de la petite rivière de la Sauerbach, les Prussiens massent de Tartillerie et de la cavalerie. Par-dessus nos têtes passent encore quelques boulets envoyés par notre artillerie, mais le tir devient rare, faible et nous protège mal. Nos pièces ont perdu beaucoup de servants et de chevaux. Elles seront Mentôt obligées de se taire.

Les Prussiens se forment devant nous et s'avancent en colonnes serrées. Il faut déposer le sac... Mon pauvre sac ! Ciomme il me pesait sur les épaules pejidant la longue el laborieuse traversée de ce bois ! Et main-

tenant, ^u moment de le quitter, je le regarde. J'ai là des vivres, des car(oaches et des lettres... surtout des lettres. Et puis encore, sous la marmite, la viande de l'escouade. Comn^ent ferait-on la soupe ce soir, si je ne retrouve pas mon sac ?

Nous laissons arriver les Prussiens. Le colonel Suzzini, des tirailleurs încligènes, avait pris le commandepoent, montrait le plus grand sang-froid, nous obligent à régler nfitre feu. C'est, sivec le chassepot, la grande difficulté. Une fois qu'on a commencé de tirer, il n'y a plus de raisoA pour s'arrêter ; on va, on va toujours, on se grise ave(; son aripe et, au bout d'un quart d'I^eure, plus de cartouclie^.

Nous ne çommej^ciops 1§ feu que lorsque l'ennemi était à bonne portée; pis, quand nous avioQS mis Vb^sitation ^{ le^ 44sordr§ ^iips les rangs allemands^ nous nous jeticii)s çn p^nt.. l'entends encore les cris des turcQs. lies ûfficiçr$î Vfm^\ beaucoup 4e peine à les modérer* I^e^ Pr^s^ieçs %à retiraieuU puis revenaient ^t (ies efîartsî uQ^s^ épitisiiû^^^t. i^^s Prussien^ perdaient du inonde^i b^uQQUP de nponde ; siouleipent les généraux alleaiaii4# ^W^\ 4^ hmmes plQîn les mms et renouvelaient ^ns ^aiàe \^ eolonnes d'attaque. Et ^o«s autr^^, peu Ropabr^w» affaiblis, mn soutenus, nous avions ainsi af(^e ^ un ennemi toujours frais et toujours en lialeine.

Nos cartouclies s'épiûsaienl. Nos voitures de munitions avaient disparu. Aucun moyen de ae^ ravitailler. Plusieurs fois déjà le colonel Suzzini avait fait deman-

ier d#s çarlQuches* On ne M envoyait H^n. Quel soWat et coiso^^ il s*eat bien conduit 1 Allant ôt venant sans cesse daas nos rangs, sous le feu^ noQs eqçQurage^at et nous disant : «Du calme, du caln^Ql Nç lirtxpfis » trop vite, ménagez vos cartouchesi, ?»

Un général à pied, seul, sans aide €|o ^pip» tout à coup sortant clu bois, vient 8^ jeter au milita de «qus. Plusieurs officiers aussitôt Tentovrent,

-:- Ja position q'est p^s teniible, mm g^néwl, dit un de ces officiers; donneaç m ordre de retraite; on ne peut pas sacrifier des troupes ii^ati(emej||.

— Non, non, répondit-il j je qe 4Q9Qfir»tpftft d'ofdre de retraite. Voyezi, je n'ai plus rien; nm deux chevaux tués,, m^ Me» de canap disparus, je v^ reater avec vous, n fapt tenir i(â, et, si (hi Pft peut pas teuir, mourir.

Quelques, iu^^antsi ^pr^, m de me% fluouradei me dit:

— Le général qui était \fk mi k l*bwn«, . .

— Eh bien?

-r Igh hm 1 il est mort, l| a'eat jeté ea avam, dans les halles, On n'^ pas pu l'empôehar. Il «oïdaîi se f^ire tuer,

— §«is^tusopuaw?

— Le g^éral Raoult

Cependant nptre artillerie, qui jiMNiu'Uofa fiens avait couverts de spu feu, était eomplétement sileacieuse, Les Prussiens redoubl^ent leurs attaques. Nou$ étions inondés d'un déluge de fau et 0e plomb.

^^tr

Les arbres, autour de nous, étaient hachés par la mitraille; les branches craquaient, se brisaient, tombaient sur nos têtes. Partout des blessés, dont les plaintes étaient horribles.

Un de nos officiers s'écrie :

— En retraite !

En retraite !... Nous sommes battus. Inutile a été le courage de tous ces braves gens qui sont là couchés parterre. Inutile a été leur mort. En retraite I En retraite ! Que ce mot est dur à entendre !

Nous reculons. Nous nous glissons dans le bois. Nous marchons plies en deux. Nous trouvons un chemin, n est jonché de blessés et de morts. Dans ce sentier marchent devant nous deux sapeurs-tirailleurs. Ils portent un corps roulé dans la toile d'une tente-abri. Deux bras sortent et pendent de chaque côté. Sur des manches en drap bleu clair je vois cinq galons d'or. Je m'approche de Tun des sapeurs :

— C'est le colonel Suzziniî

— Oui, c'est lui. Il vient d'être tué.

Nous suivons le chemin qui ramène à Frœschwiller. C'est la défaite ! c'est la déroute ! Un de mes malheureux camarades est là, par terre, les deux pieds coupés par un obus. Il me reconnaît, m'appelle par mon nom, m'implore d'une voix suppliante. Que faire? Je suis seul. Je me détourne et je passe. C'est un de mes remords. On pouvait les compter par centaines, ceux qui restaient dans ce bois, mutilés et sans secours 1 Mais celui-là, je le vois encore, je le verrai toujours, appuyé

JfM

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contre un arbre, le regard fixe et tendant les bras vers moi!

Noos sortons du bois. Nous apercevons Frœschwiller. A l'entrée du village, des maisons isolées. Nous avançons cinq ou six. Nous passons à côté de canons démofltést Des cadavres d'hommes et de chevaux sont étendus près des affûts brisés.

A cent cinquante ou deux cents mètres du village, nous sommes accueillis par des coups de fusil. Frœschwilier est occupé par des tirailleurs prussiens. Nous nous rejetons dans le bois. La retraite est coupée de ce côté. Il faut chercher une autre issue.

Dans le bois je me trouve seul. Mes camarades se sont dispersés. Je vais devant moi à l'aventure. Je marche pendant une heure. Je vois un cheval immobile, sans cavalier. Je m'approche. Un homme est étendu par terre, sur le ventre. H a été tué roide par une balle. La bride du cheval est restée dans la main de Thomme et l'animal n'a pas bougé. Je retire la bride de ces doigts crispés par la mort et je monte sur le cheval.

J'arrive à la lisière du bois. Une plaine s'ouvre devant moi. Je me lance au galop. Des balles me sifBent aux oreilles. Je me couche sur l'encolure du cheval. Une de mes sangles éclate, la selle tourne. Je tombe. Je me relève. Je ne suis pas blessé. J'appelle le che-^ val, il vient à moi docilement. Je replace la selle. Je remonte, je repars. Tout cela au milieu des balles. J'aperçois des pantalons rouges. Ce sont les débris du !•' régiment de zouaves. Une centaine d'hommes qui

se retirent lentement, fermement, gronpéi^ autour do drapeau.

yennetni noua suit« de près, de très-près. Les hauteurs; s« oûtivrent de ae& tirailleurs et de son artillerie. Je me dirige du oAté de Reischoffein. A l'entrde du yii l^e, une tente aurmontéa du drapeau blano k la croix rouge est criblée de projectiles par les Prussiens. Je traverse le village. Une grande maison brûle. CTest une ambulance.

A ma droite, à travers champs, s'ayanee au pas, sous le feu le plus violent, un groupe nombreux de cavaliers. C'est le maréchal Mac Mahon, suivi de son escorte.

Les troupes s'amassent et s'entassent dans Relschoffein. Beaucoup d'hommes s'arrêtent, demandant in morceau de pain, un verre d'eau. Les habitants ehargent en bâte leurs récoltes sur des cbarrettes. Sur tous les visages le désespoir et la terreur.

Je traverse le village avec beaucoup de lenteur et de peine. Le même encombrement et la même eonflision sur la route, qui est obstruée par des oanons brisés, des voitures renversées. Fantassins et cavaliers marchent pêld^ête. Qa se laisse emporter, tête basse, silencieux, par ee grand courant de déroute.

Nous sommea arrêtés par Icj barrières fermées du chemin de fer. Deux trains sont en gare et nous barrent la passage. On brise les palissades de la vole. On passe d^rière les trains. Devant nous la campagne est libre. Cette fois oii aller? On se insulte. Les uns di-

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sent à Bitche; les autres à Savemé. Quant à n)oi, j'ai peur des grandes routes. Je ne veux pas tomber aux mains des Prussiens. Je demande le chemin de Savemepar la montagne. Un paysan m'indique un sentier dans les bois. Je m'engage dans ce chemin ; il est im*^ praticable pour un cheval. Je suis obligé de regagner la grande route. Plusieurs escadrons de oavalene arrivent à grande allure, bousculant tout sur leur passage, obligeant les fantassins à se jeter décote dans les terres labourées. Je suis entraîné par le torrent. Je faisainéi trois ou quatre kilomètres au galop. Mais je ne suis pas gi*and cavalier. Le train est trop rapide* Je ne peux pas suivre. Je me jette dans un chemin de campagne. Je traverse deux ou trois villages abandonnés.

La nuit arrivait. Dans un de ces villages je m'arrête, je mets pied à terre ; je fais boire mon cheval à l'abreuvoir sur la place. Toutes les fenêtres sont fermées, toutes les portes closes. Je meurs de soif et de faim. J'entends une voix qui m'appelle. C'est un cabaretier; il n*a pas abandonné sa maison. II me fait entrer chez lui, me donne quelques poignées d'avoine pour mon cheval. Je dévore un morceau de pain, je bois un verre de vin. Une femme d'une quarantaine d'années me regarde d'un air stupide, hébété. Elle tient sur ses genoux un petit enfant de six à sept ans^

— C'est donc vrai, me dit le cabaretier; vous avez été battus?

— Oui, complètement. C'est la déroute.

Et alors j'entends le petit garçon dire à demi-voix :

.^JJiÉi

— Maman, c*esf-il un Français ou un Prassien T

— C'est un Français. "^

— Alors pourquoi qu'il dit qu'il a été battu ?

On avait raconté à cet enfant que Tannée française avait toujours été et ne pouvait pas ne pas être victorieuse.

Je veux payer le cabaretier. Il refuse. Que de braves gens dans cette Alsace! Je remonte à cheval. Je veux aller d'une traite jusqu'à Saverne. J*ai à faire sept ou huit lieues. Déjà, sur la route, des hommes à bout de forces se couchent par terre et s*endorment sur le bord du chemin. Oh ils sont tombés, ils passeront la nuit, et demain ils essayeront de gagner Saverne. Beaucoup de ces hommes seront tués ou pris par les uhlans.

Nuit noire... Voici des lumières... C'est un grand village. U est rempli de fuyards. Les habitants sont admirables, viennent au-devant de nous, et, charitablement, nous offrent du vin, delà bière, des vivres. Des misérables abusent de celte hospitalité qui leur est offerte. Des soldats dans une maison s'enivrent, se disputent, se battent. Je passe sans m'arréter. réprouve un sentiment de soulagement à me trouver seul sur la grande route. Je me suis informé : dix kilomètres seulement me séparent de Saverne.

Je rejoins quatre ou cinq zouaves. Je fais route avec eux ; nous traversons le chemin de fer et le canal. Nous approchions de Saverne, quand nous sommes arrêtés sur la route devant une haute grille, dont lesdeax battants étaient ouverts.

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— Entrez, mes enfants, noasdit un vieillard, entrez ehez moi, vous avez besoin de manger et de dormir ; la maison esta vous!

Et, en parlant ainsi, il nous prenait les^ mains et nous les serrait à nous les briser.

Nous entrons. J'attache mon cheval à un arbre dans la cour. Toutes les portes sont ouvertes, tontes les chambres éclairées. Des domestiques vont et viennent pour nous recevoir. Une jeune femme — la maîtresse de la maison — nous fait asseoir à une grande table dans une vaste salle à manger qui est illuminée comme pour une fête. La jeune femme nous sert elle-même, nous apporte de grandes assiettées d'une soupe bien chaude et nous dit à tous de bonnes paroles. Je crois encore entendre sa voix. Il y avait sur ses lèvres un sourire si doux et si triste l En la regardant, je pensais à ces contes qui ont amusé et attendri notre enfance, à ces châteaux étincelants qui s*ouvrent, tout d*un coup, au milieu d'une forêt, devant le voyageur épuisé. Je regarde autour de moi. Nous étions là une trentaine autour de cette table. Des cuirassiers, des zouaves, des artilleurs, des dragons. De mon régiment, pas une figure. Mes camarades, que sont-ils devenus? Où et comment les retrouver? Quand j'ai fini de manger, je vais voir mon cheval. Du foin et de la paille sont étendus par terre devant lui, mais il n'y touche pas. Je rentre dans la oiaison. On a défait tous les lits. Les matelas sont étendus dans les grandes pièces du rezde-chaussée contre les murs. Je me jette sur un de

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l'INVASIOW

ces matelas et je m'endors aassitdt d'un sommeil de plomb.

Quand je me réveille, il fait grand Jour, et je vote devfttit moi la jeune femme d'hier au soir. Elle enroule jne longue bande de toile blanche autour du bra^ d*tto Kouave qui, assis dans un grand fauteuil de velours rouge, regarde son infirmière d'un air étonné. Quand la bande est attachée, le zouave rabat sa manche, se lève, prend h main de la jeune femme, la serre eafro bvs doigts> et, sans trouver une parole, s'en v;^.

Je me lève, je descends. Les domestiques, en bas, dans le vestibule, nous donnent à chacun un ^ros morceau de pain encore chaud et qui a d& être cuit au château même pendant que nous dormions. On remplit de vifl nos gourdes jusqu'au bord. Je remonte à cheval. Je pars. Et je n*ai pas niéme songé à demander le nom de cette famille française qui nous a fait un tel accudi» et qui celle-là, j'en répondSi ne deviendra jamais une famille allemande. ^ " ^^'

La route est encombrée de soldats de toutes armes qui se dirigent vers Saveme. Des fantassins à cheval» des cavaliers à pied, des cuirassiers sans cuiraàse et sans casque, des blessés qui se traînent péniblement appuyés sur des eamarades. De grands chariots de campagne passent chargés de soldats qui se tiennent debout dans les voitures, entassés et serrés les uns contre les autres. Beaucoup de ces hommes laissent tomber leur tète et dorment.

Je regarde les numéros des képis . Je cherche des

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camarades. Je tie vois personne. Aut abords de Sa^ verne, on essaye de mettre un peu d'ordre dans ce grand désordre. Des camps s'organisent. Des officiers d'état-major nous indiquent sur quel point nous devons nous porter. Des colonels attendent leurs officiers et leurs soldats, les rallient au passage.

Enfin je trouve un de mes officiers. Il est à pied, mort de fatigue, épuisé. Je lui donne mon cheval. Cet officier me conduit au campement assigné à notre bataillon. C'était une prairie à Textréniitë de SaVerne, sur le bord de la route. Je trouve là M bien petit nombre de mes camarades; on n'ose pas se compter. Presque tous nos officiers et sous-officiers manquent ; ils ont été pris ou tués.

On cherche à se débrouiller, on se procure des marmites, du pain, de la viande. Vers quatre heures, nous étions occupés à préparer la soupe quand arrive un dé nos camarades ; le pauvre garçon depuis quelques jours était malade. Le chirurgien avait voulu l'envoyer à l'hôpital, mais il avait répondu : < Entrer à l'hôpital

> la veille d'une bataUle; non, non, je ne veux pas.

> Tant que je pourrai aller, j'irai ; quand je ne pourrai » plus, il faudra bien que je m'arrête. »

Il était resté. Avec nous, il avait finit les marches si dures de ces derniers jours ; aveo nous, la veille, à Frœschwiller, il s'était battu, et depuis vingt-quatre heures, dévoré par la fièvre, il marchait^ ou plutôt se traînait, s'arrêtant tous les cinquante pas, tombant sur la route, puis se relevant et faisant encore une cinquati--

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taine de pas. PendaDt qu'il nous racontait cela, nous le regardions attentivement. 11 avait de gros boutons rouges sur la figure. Un de nos camarades va cbercber le médecin. Celui-ci arrive et tout aussitôt s'écrie ;

— Vous ne pouvez pas rester ici. Allez-vous-en. Âllez-vous-en tout de suite.

— M'en aller, et où voulez-vous que je m'en aille ?

— A l'bôpital. Vous trouverez une ambulance à Sa-

verne.

— Comme vous regardez ma figure ! Qu'est-ce que j'ai sur la figure? Une glace. Qu'on me prête une glace. Je veux savoir ce que j'ai sur la figure.

Une glace, personne ne voulut ou ne put lui en prêter une. Tous nos sacs étaient restés dans le bois de Frœschwiller.

Le pauvre garçon s'éloigna dans la direction de Saverne. A peine avait-il fait quelques pas que le médecin nous disait :

— Il a la petite vérole et très-violente.

Le soir, à six heures, ce malheureux revenait de Saveme, toujours à pied. On n'avait pas voulu le recevoir à rhôpital. Partout il avait été repoussé comme un pestiféré, et nous, encore une fois, nous eûmes la cruauté de le renvoyer. Il partit. Nous ne l'avons pas revu et je ne sais ce qu'il est devenu.

Cependant on s'était compté. Nous étions deux cents environ... deux cents au Heu de neuf cents... trois officiers seulement. Les Prussiens devaient approcher. On entendait de temps en temps des coups de fusil.

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Enfin Tordre de battre en retraite arrive. L*ordre n'était pas très-clair, à ce qu'il paraît, car le général, en Je lisant à nos officiers, cherchait et semblait trouver avec i)eine sur la carte les villages indiqués comme ligne de retraite.

Nous nous préparions au départ, qui devait avoir lieu à sept heures. Déjà un régiment avait passé près de nous, remontant la route qui mène à Phaisbourg, lorsque nous entendons, du cAté de Saverne, une immense rumeur, puis des cris, des coups de fusil. Une colonne de cavalerie, général en tète, arrive au grand galop sur la route, comme une avalanche, t Les Prus- » siens ! les Prussiens ! les voilà ! » Les cavaliers, en passant, nous crient cela et disparaissent.

Pourquoi cette panique? Nous ne pouvons avoir déjà affaire au gros de l'armée prussienne. Très-probablement, ce ne sont que des détachements de cavalerie jetés en avant par l'ennemi. On pourrait encore se défendre, essayer de résister. Telles sont les réflexions de nos ofHciers. Par bonheur, les régiments qui nous entourent font bonne contenance et ne bougent pas. Ce mauvais vent passe sans nous emporter, et, à sept heures du soir, bien peu nombreux, hélas ! mais, du moins, calmes et en bon ordre, nous nous mettons en route.

On nous dirige vers le chemin de fer, dont nous devons suivre la voie. Les habitants nous regardent effares. Un ouvrier nous insulte : « Les soldats sont » des feignants, dit-il. » Nous passons, baissant la tête,

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sans que perconno ait la pensée de répondre. Cet homme pouvait bien cependant, rien qu'à voir passer ce bataillon de deux cents hommes, calculer quelle ^arge part les blessurei et la mort avaient prélevée sur ces feignants.

Nous suivons la voie ferrée. Nous arrivons à rentrée d'un des tunnels qui livrent passage au chemin de fer sous la chaîne des Vosges. Nous nous engageons sans lumière dans ce tunnel. La voie n'est pas ballastée ; les traverses ne sont pas couvertes ; nous trébuchons h chaque instant et nous n'avançons que très^lentement, comme à tâtons. Les chevaux de nos officier ont peur, se défendent, pointent, refusent d'avancer. On les entend soufller de frayeur. Pendant que nous marchons dans cette obscurité, deux trains nous dépassent, allant dans la direction de Paris, reculant eux aussi devant l'invasion. Les machines sifflent, sifflent pendant toute la traversée du tunnel. Il y a des blessés dans ces trains. On entend des gémissements, des plaintes.

Nous arrivons enfin à l'ext émité du tunnel, et là nous prenons la route qui côte le le chemin de fer. Pas de lune, pas d'étoiles, nuit profonde. Des nouvelles sinistres circulent : Nous avons éprouvé un nouveau désastre, nous sommes cernés, coupés, les Prussiens vont nous barrer le passage, etc., etc. Alors on forme des projets : on se jettera dans les bois, on fera la guerre de partisans. Les têtes sont fatiguées. Ces craintes chimériques gagnent et troublent les plus ré-

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3ôltta. On s'aUend toujours à une attaque, on arance trèskleoteinent. Personne ne parle, personne ne fume. Des boaimes sont envoyés en éclaireurs pour sonder la rente.

Au bout d*iine petite étape de deux heures, il fhut 4^à faire halte. L'épulsenaent est général. Bien peu (i'bomoies ont eu, la nuit dernière, quelques heures de sonnmeil. On s'arrête sans bruit, sans sonnerie, ^Qs tout le tapage habituel. On ne quitte même pas le fond de la route, on tombe oà Ton se trouve, un s'étend par terre, on s'endort. Le général lui-même se couche au milieu de nous, et, au moment du départ, après UQ repos d'une heure, c*est un de nos officiers qui, pour réveiller le général, est obligé de le secouer de toutes ses forées. Le général se lève brusquement et s'écrie :

~ Quoi? qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? Nous Bcms remettons en route. Nous approchons 4'uii village ; c'est Lutzelbourg, nous dit-tin. Phalsbourg n'est pas loifi ; volèi la route qui nous y con-r duirait... Nous laissons cette route sur notre gauche. U eat nûBuit environ. Nous traversons Lutzelbourg ; toatea les Biaisons sont éclairées. Par les fenêtres nous apereevoBs les habitants qui vident des armoires, remplissent des caisses, font des paquets, se préparent à Aitr. Nous prenons des guides dans le village, et, péniblement, BOUS continuons notre route, il t)àratt que nous allonj à Sarrebourg, et que nous devons nous f rendre par des chemins détoirnés»

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Quels chemins I Des sentiers étroits, escarpés, abruptes, qui montent à pic, k travers un interminable bois de sapins. Ce n'est qu'à deux heures du matin que nous touchons enfin au terme de notie ascension. Nous débouchons sur un grand plateau nu. Nous avons laissé derrière nous les bois et les ravins que longe le chenûn de fer ; devant nous, il y a maintenant de l'air et de l'espace, mais il faut attendre que la longue colonne qui nous suit ait atteint le plateau. On parle d'hommes égarés dans les détours des bois. Nous nous couchons dans un champ.

Des lumières paraissent bientôt à l'horizon. On fait des suppositions : Ce sont les Prussiens qui investissent Phalsbourg; une rencontre est peut-être imminente. Nos guides sont là, gardés à vue. Un des paysans que nous avons emmenés supplie le général de le laisser retourner à Sarrebourg. Il y a laissé sa femme et ses enCsmts, il veut être là quand les Prussiens arriveront, etc., etc. Ce pauvre homme se lamente, pleure. Le général est inflexible. Ordre de tirer sur ce malheureux, s'il cherche à s'échapper.

Le froid est très- vif. Nous sommes à peine couverts. Nous dormons en tas, par terre, rapprochés, collés les uns contre les autres. La nuit se passe tranquillement. Au petit jour, ordre de départ.

Condiiits par nos guides, nous cheminons à travers bois, nous traversons des villages. Les habitants viennent au-devant de nous, nous apportent du vin, du pain. Nous vivons d'aumônes et nous sommes nourris

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par la charité publique; car, depuis quarante-liuit heures, de Fintendance aucune trace, aucune nouvelle. Qflel aspect misérable nous devons avoir! Beaucoup de femmes pleurent en nous reg:ardant. Les hommes nous serrent la main. Peu de paroles d'ailleurs. Nous arrivons exténués, abrutis, inertes, avec nos barbes longues, nos joues creuses, nos uniformes souillés de boue. Nous nous appuyons contre les murs. Nous nous laissons tomber comme des paquets sur le pavé de la route. Nos désastres sont racontés sans que nous ayons à dire une parole.

Voici Sarrebourg. La ville est encombrée de soldats. Le général Ducrot est arrivé et cherche à rallier les troupes du corps d'armée. Le général n'est pas venu par la route de Saverne ; il a passé par' la Petite- Pierre, Nous traversons toute la ville ; nous allons nous établir dans un grand champ au-dessus du chemin de fer. Beau temps. Le vin et les vivres nous sont donnés en abondance. Nous achetons des marmites en grès. La soupe commence à marcher, mais nos maudits pots se brisent au feu et voilà tout le bouillon par terre. Nous mangeons notre viahde grillée.

Chaleur excessive. Le ciel se couvre. Dn orage menace. On entend des grondements lointains. Est-ce le tonnerre? Est-ce le canon? Panique dans un campement de cavalerie établi au-dessous de nous, au bord de l'eau. Les chevaux sont sellés à la hâte, les hommes crient, jurent, sautent à cheval, et' prennent au

galop, dans la plus grande confusion, la route de Lnnéville. Bien des objets de harnachement sont oubliés. Les chevaux étaient en train de manger et le fourrage riiste abandonné par terre. Nous assistons impassibles à cette déroule. Ce n'était pas le canon. C'était bien le tonnerre. Voici la pluie, et la pluie battante.

Nous voyons arriver quelques-uns de nos camarades de Frœschwiller. Ils sont venus par des routes différentes, par Bitche, par Phalsboui^, par des sentiers dans la chaîne des Vosges. Ils se sont égarés vingt fois, et c*est le hasard qui les fait tomber au milieu de nous.

Le général Ducrot vient nous voir.

c Quoi 1 c'est là, dit-il, tout ce qui reste do bataillon? » Est-ce possible! » Il nous adresse quelques paroles, serre tristement la main de nos officiers, de nos trais officiers, et s'éloigne.

Le lendemain matin, nous nous remettons en route.

La pluie qui, pendant la nuit, avait cessé, reprend avec violence et persistance. Nous gagnons, par des détours, un petit village sur la route de Lunéville.

Nous campons dans un terrain détrempé, sur une hauteur. Des habitants des villages voisins nous apportent des vivres. Nous avons une vache, une vache entière, une vache vivante. Mais pour la tuer, poor la dépecer, rien, rien que des couteaux de poche. Et cependant, en un tour de main, comme par miracle, ~ c'est une des choses les plus étranges que j'aie vues,

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— I*ânimal est tué, mis en môreeaux et partagé entre les escouades .

Le reste de la Journée et la nuit sans Incidents. Le lendemain matin, nous partons, pour aller à Lunéville, nous dit-on, et de là à Nancy. La pluie eontinne. Nous marchons, marchons, marchons.

Le maréchal Mac Hahon passe près de nous au grand trot. Il ne tourne pas la tête. On dirait qu*il ne veut ni voir ni être vu.

Encore un général suivi d*nne escorte de huit ou dix Cavaliers. Derrière Tescorle, une voiture et deux femmes dans cette voiture. La femme et la fille du gé* néral, dit-on. Elles voulaient suivre l'armée triomphante, arriver avec nous à Berlin. Elles se trouvent entraînées dans cette épouvantable déroute.

Nous TOUS reformons pour traverser Lunéville Quelle entrée et quel défilé I Tout le monde, en nous voyant, a des larmes dans les yeux. Devant un café, des officiers de la garde mobile étalent leurs galons, nous regardent passer

Pourquoi nous (aire ainsi traverser cette ville? Pourquoi donner un tel spectacle à ses habitants? Après ce triste défilé, nous allons bivouaquer à quel- .ques kilomètres de Lunéville, dans des terres labourées. La pluie tombe à torrents. On nous fait camper dans la boue. Nous sommes cependant tout près de deux grands villages où nous pourrions trouver des abris. On se plaint, on murmure, mais les ordres sont formels. Il feut resier dehors. Alors le désordre recora-

mence, et h débandade se met parmi nous. Le chemin de fer marche encore et de Lunéville conduit à Nancy. La tentation est trop forte. Des hommes vont sans permission s'entasser dans les wagons. Nos rangs s'éclaircissent encore.

Et puis le lendemain, avec le jour, en route, et Ton vn, Ton va devant soi. L'anéantissement moral est si complet, si profond, que la fatigue physique est moins sensible, moins douloureuse ; on marche mécaniquement, automatiquement. Halte! et Ton s'arrête. En avant l et Ton repart. On ne sait plus d*où l'on vient, on ne demande plus le nom des villages que l'on traverse, on ne s'inquiète plus de savoir oh l'on va. On est convaincu qu'on n'arrivera jamais, voilà tout.

Un seul souvenir est resté très-net dans mon esprit. Nous arrivons dans un village. On nous donne une heure de repos. La pluie n'avait pas cessé de tomber, très-violente, depuis quarante-huit heures et nous sentions nos chemises trempées nous plaquer sur le corps. Nous envahissons une immense grange. Nous allumons cinq à six grands feux de fagots. Nous nous déshabillons des pieds à la tète, et^ tenant nos habits étendus au-dessus de ia flamme, nous faisons sécher en même temps et notre peau et nos effets. Au bout d'une heure, nous étions à peu près secs, hommes et habits •

Les vêtements sont durcis et ratatinés ; cependant, avec un peu d'effort, je réussis h rentrer dans ma capote ; mais quand je veux essayer de rentrer dans

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mes chaussure^, impossible. A Lunéville, pour remplacer mes souliers d'ordonnance qui tombaient en mines, j'avais acheté dts bottines, et ces bottines avaient été absolument cuites et racornies par le feu. On sonne le ralliement. Je m'élance, pieds nus, mes chaussures à la main, dans les rues du village; pas un cordonnier ! Et mes camarades allaient partir. Enfin, j'avise un pauvre savetier ; il n'avait pas une seule paire de souliers à me vendre, mais il, possédait une paire de formes. Le savetier prend mes bottines, les met sur la forme et, pendant un quart d'heure, ne cesse de me répéter :

— C'est de la drogue, ça. Qu'est-ce qui vous a vendu ça? On vous a volé. Voyez, ça n'est pas cousu. Quoi ! c'està Lunéville? Faut-il qu'il y ait des filous dans le monde ! etc., etc.

Cet homme ne m'a pas parlé d'autre chose. Enfin, je chausse ces malheureuses bottines et je parviens en courant à rejoindre mes camarades sur la route.

Le 16. nous arrivions à Neufcliâieau. Le soir, on nous entasse dans des wagons de troisième classe. Je tombe sur une banquette, je m'endors et le malin je me réveille dans la gare de Cliàlons.

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