‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 16 sur 16 · TT · texte numérisé non relu

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Les trains pour Cbisleburst partent de la station de Waterloo et vous conduisent en une petite demi-henre au délicieux village où Napoléon III respire et conspire. C'est le samedi SO mai 1871 que nous ayons, mon ami X...et moi, accompli le pèlerinage de Cbisleburst. Nous arrivons, nous sortons de la gare, et nous adressant au premier Gbisleburstien qui nous tombe sous la main : c Camden-bouse, s*il vous platt ? — La maison de Tempereur? » nous réçond-t-il; — car pour tous les Anglais, Napoléon III, e'est l'empereur. A nous, il a donné Tinvasion ; mais à TAngleterre, il a donné le libre-échange ; aussi les Anglais sont-ils fort étonnés ec même légèrement irrités que la France ne se hâte

pas de rappeler un souverain qui a tant fait pour la prospérité et la grandeur de l'Angleterre.

Donc le Chislehurstien nous indique le chemin de la maison de l'empereur, et, après une promenade de dix minutes, nous nous trouvons en présence d'une somptueuse grille dorée et argentée, surmontée de deux grandes lanternes d'un mauvais gobt éclatant : quelque chose comme rentrée du jardin Mabille. A droite de cette grille, se tient un policeman anglais, blond, rose et souriant sous son casque de cuir bouilli; à gauche, un de ces hommes qui, avant le quatre septembre, se promenaient, du matin au soir, sur le tit)ttoir de la rue de Rivoli, près du guichet de la rue de rËchelle, un agent de police en bourgeois et du type le plus vulgaire : longue redingote boutonnée, chapeau sur Toreille, épaisse moustache et grosse canne à la main. Les journcuix de la Commune prétendent que tom Us mouêhardê ie Bonaparte sont à VersaillôB, dans Varmie ruraie. Je pais attester qu'il y en a un, au moins, qui na s'est pas rallié à la politique de M. Thiers at qui m resté fid^e à la Csumile impériale. D'ailleurs, aucune relation, aucune amitié entra le^ deux agents ; ils se tiennent réeiproquamAOt à distance ; les deux polices ont évidâminast un certain éldgnemait et m oertain fpépris Vnjm pour l'antre.

Nous noQs arrêtons devait oetta grille, devant ce poiiaemao et devant ca poliaiar. Notre compatriote nous examine avee le plus ffraod soin.., Spounes-nous des amis, ou des ennemis?

DE GBlSLEHUftST AUX TUILERIES 27*^

De Pantre eMé d« la grille, à gaache, sons les pins beaux arbres da nMmde, an petit panilon de coDcierge on de garde... Aa milieu de la fiçade de ce pavillon, les anneirieadapn^riAaire.... Un immense écosson simipté dans la pierre m portant cette devise :

HALO MOai fffSAM rCBDARI

Potiuê mon fuam fÊtiari serait préférable, mais enfin Je eite textuellement : Mah mori quam fœdari. € J'aime mieux mourir qu'être déshonoré. » L'empereur ne peut ni sortir m rentrer, sans dtf Iw devant ce fier

conseil.

Nous eontînnons notre promenade et^ tournant le dos au pare de Chislehurst, mus nous en allons du cMé du viliage. Sur la route, grand mouvanmit de voitures : landaus ouverts, paniers, tilburys, poney-chaises, ete., etc. Sur le siège très-élevé d'un grand breack, une petite lady de huit à dix ans, prenant une leçon de guides. Toute blanche et toute rose, à la fois émue et ravie, des yeux blêus de eiel, de longs cheveux d'or èpxs^ sur une robe de velours gris. A c6té de cette délicieuse mifiant, un ^eux cocher de bonne maison, attentivement et respectueusement, surveille les petites mains de sa petite mdtresse. Je n*ai jamais rien vu de plas gentil et de plus anglais.

Six heures, n faut rentrer à Londres. Nous repassons devant la grille or et argent, devant la devise : Vlutôl la mort que le déskanneur I Is temps est admi-

.' jv:

«76 L'inVASlON

rable... Le soleil éclaire violemment les grands arbres qui entourent Gamden-house. Une grande prairie^'s'éieud devant le château... De grosses boules blanches roulent çà et là dans Therbe... Ces boules blanches sont des moutons, de ces montons anglais énormes et fantastiques auxquels ressemblent si peu nos maigres et chétifs moutons français. Le son d'une cloche lointaine et pas un autre bruit... Je regarde ce parc et ce château. Quel repos ! quel silence ! quelle douce habitation ! Je pense aux ruines du palais de Saint-Gloud... Je pense à la France ravagée, mutilée, détruite, livrée à la Prusse et à la Commune ; je pense à tous les Français qui sont morts et qui meurent en ce moment.

Nous retournons à Londres. Nous dînons avec un Anglais de nos amis... Il nous fait de la morale.

— Comment y nous dit-il, ne reprenez- vous pas cette famille Napoléon T.. .

Nous de nous récrier; et lui, alors, avec beaucoup de conviction :

— Vous allez être tmreasonable et faire de la politique sentimentale. Le sentiment est une chose et la politique une autre chose. Les hommes de Tempire seraient seuls assez énergiques et assez unscrupulma pour faire le nettoyage de Paris (the cleaning of Paris). Votre M. Thiers fait et fera de la politique gothique et antédiluvienne. H a déjà pris, il y a quinze jours, une mesure odieuse.

— M. Thiers, une mesure odieuse ?

— Oui certainement, le rétablissement des passe-

ports î Les Anglais obligés d'avoir des passe-ports pour entrer en France, et défaire viser ces passe-ports en Angleterre par des agents français qui vous demandent 8 shillings !... De quel droit M. Thiers lèvet-il cet impôt sur des Anglais?

— Ce n'est qu'une mesure transitoire.

— Pas du tout I pas du tout I c'est une mesure définitive. Et M. Thiers ne s'arrêtera pas là... Il rétablira les lazarets, les quarantaines, les diligences, les pataches, le coche, le télégraphe aérien qui faisait des signaux en l'air sur les tours, etc. M. Thiers est un homme d un autre siècle. L'empereur était de son temps... et vous aurez beau dire, il a fait beaucoup

' pour la France ; il lui a donné le libre-échange.

Quand les Anglais ont dit cela, ils ont tout dit. Le soir nous rftdons dans les rues de Londres. En ce moment, tout ici est douloureux pour un Français : le calme et Tordre de cette grande ville; son activité ; sa ridiesse; son luxe, qui n'est pas le luxe violent et tapa* geur de Paris, mais un luxe tranquille et s^eux.

Dans la journée, en allant à Ghislehurst, je regardais le dernier numéro du Bradshaw^qm est le Uvret- Ghaix de l'Angleterre. Or, ce dernier numéro débute par rénumération de douze nouvelles ouvertures. En Angleterre, douze sections de chemins de fer viennent d'être livrées à la circulation, et notre journal des chemins de fer n'est plus en France qu'un lamentable catalogue de lignes interceptées, détruites ou devenues allemandes. Notre pauvre grande Comédie-Fran-

«1S L'INYASIOll

«aîM» «httfée dft Pviiptf ta (kMDraime, jouail hier soii Tmrtmfi àLoadrct pov tas Ab^jîs.

Ce otttîB, dimiMtft M, après fadaûrafale temps dliier, fcoi, fraid et turailtard. Da pied de h eslonne de Trabigar, je ne fois pat Mekoiien l'air swsa [ri^de* fmne. D dnt y éCie eependaftt. Les conwnBBistes de liMidias lariiiiit nal veçis s'iU 70iitaii»i traiter le YaiBqveor de Tra61gar, comme les eemmanistes de Paris ant traité ta falMpieur d'Aiisterlitz. Les Anglais a'aimaiit pas ta gierre, mais ik aimwt levs vietoiras.

Nous qailtoss LopdKs à midi, FoHmsteae à ^patre beores. Haas dâiarqioiis à Boidope. Les feodannes français wuûiiâit nos papiers et uiiis disent : c AI* tel! 9 Nom soDunesen France, mais qm'elle estëtnHte bPrmiea de eacAté!... Ammnsde vingt lienes d'ici, à AUieviita, eoaHnenea l'aeoipation pmsaienDe. Noos voi|l9BSdtar àRûomipar Amiens. Pas de tr^ ce soir. Il (!uit dîner et eaueliar àBonlogne.

Nons montons sw les tafaAses de Bontagne. Noag arrifrons au GaivaiM. Là, sur le point ta j^ étevé de ta &taise, teot pxk iMMd et oeauie sospendne sur ta par» une grande niche vilrée. Dans cette arm<nre, une mrgarMs et bleoet tenant djms ses bras nn petit en-r fiipt Jésus M eaoHne un ver. Le tant en bois peint grossiitoeuient scnlpté. An^essas de ta nidie, une gmode ma, de M*. Les trois extrémités de ta ermx 8^ immiêiè par de gHMses boules jaunes. Snr la ci4Hf^ ta Gbrist est ét^du, et, sur ta boule du milieu,

Ofi GHISLEHURST AUX TUILERIES fï»

au-dessus d% la tète penchée du Christ, tin coq blanc se dresse et chante. Ce monument très-naïf el tfëstouehant^ porte cette inscription t Ce monUmetit a été élevé paf les fêckêun, te 10 aùûi 1817i

A genoux, par terre, devant la statue de la Vierge^ une femme prie, là tète dans ses deux mains. Elle se relève, nous regarde et nous dit :

« Je vieds ici tous les jours« pour mon atné, qui était B à l'année de la Loire dans lés marins^ et qui est main<- 9 tenant sous Paris à Tannée de Versailles. Je l'ai sauvé > jusqu'à ce jour par mes prièresi »

Le Calvaire a la mer devant lui, le del h sa droite et Napoléon I*'à sa gauche. Oili, Napoléon i^'l A dix pas de là s'élève une ridicule statue de Temporeuri Le pié^ destâl porte oette in&criptioh :

HÀPOLÊON i**

Cette statue a été érigée

sur remplacement même

qu'occupait la baraque de FBmpereur

au camp de Boulogne en 1 804 ; et elle a été inaugurée le 1 4 juiu 1 856, le jour du baptême du Prince Impérial, 4an8 la quatrième année du régde de Napoléon iti, après la signaiure de la paix qai tefmina la gUe^^e d*OHet)t, Boutenue par laPratice et rAngletërrë iilllêc*; Projeté et érigé par Alfred Killick Keiif, propriétaire^

Napoléon I*' fait sur ce piédestal lamine la plus sotte et la plus piteuse. Il regarde d'un air confus et enobarrassé les cOtes de cette Angleterre qu'il a voulu et n'a pu envahir, de cette Angleterre qui, en ce moment, donne asile à son neveu et fait des vœux pour la restauration d'un Napoléon ; car voilà les fantaisies de Thistoire I

Qu'est-ce que c'était que ce M. Alfred Killick Kent, propriétaire? Mon ami X... soutient que c'était un monsieur qui voulait avoir la croix de la Légion d'honneur. Je prétends, moi, que c était un homme d'esprit qui s'est tout simplement moqué de nous avec son monument. Voici, en effet, le véritable sens des phrases écrites sur ce piéde^^tal :

En ce lieu s'élevait, en 1804, la baraque de r Empereur Napoléon 1", au milieu de ce camp de BoulagnCy qui rCa été qu'une vaine menace contre V Angleterre et qu'un échec éclatant pour la politique de V Empereur. Les Anglais ont battu Napoléon I" d Watei'loo et Vont envoyé mourir à Sainte-Hélène. Puis, quarante ans aprèSf les Anglais ont eu Vairesse d'entraîner le neveu de Napoléon !•' dans une guerre contre la Russie ^ où seule r Angleterre était intéressée.

Et Ton pourrait ajouter aujourd'hui :

Quinze ans après^ en reconnaissance de ce service rendu et de tout le sang français versé pour une cause anglaise^ les Anglais ont applaudi aux victoires prussiennes et à la défaite de la France.

A six heures du matin, nous prenons le train d'A-

DE CHISLEHURST AUX TUILERIES 2fil

miehsy et, dans la gare d*Abbeville, noQs voyons les premiers casques prussiens... Nous achetons des journaux à Amiens. « Les troupes de Versailles sont en- » trées dans Paris hier soir par la porte de Saint- » CUmd^ etc., etc. » Nous déjeunons au buffet d'Amiens, an milieu de trente ofBciers prussiens, bleus, blancs, verts, marrons, etc., etc. Trois ou quatre de ces messieurs ont des lunettes et de petites figures paisibles et ratatinées de jeunes vieux savants ; mais les autres, vrais capitaines Fracasses, parlent et rient bruyamment, traînent leurs sabres sur le plancher de la salle, font sonner leurs éperons, boivent et mangent énormément. .

Nous partons à onze heures. Nous arrivons à Rouen à trois heures. La gare est pleine de prisonniers français revenant d'Allemagne. Le petit poste prussien a pris les armes, et nos malheureux soldats en loques, en haillons, couverts de capotes déchirées, drapés dans des couvertures trouées, défilent devant les casques prussiens. Nos vainqueurs excellent dans l'art de nous infliger ces petites humiliations. Le passage étant très-étroit entre la ligne prussienne et le rebord du quai, les prisonniers devaient passer un à un; les Prussiens laissaient éclater leur joie à la vue de ces pau vres gens. Ils riaient lourdement, échangeaient en tre eux des quolibets allemands. Il y avait peut-être, parmi ces Prussiens, des hellénistes, des savants et des professeurs de sanscrit... car il est entendu que l'Allemague est le premier peuple du monde, le plus instruit,

L'INYASIO!!

le plus értidit... mais ^atteste 411*11 n'y âVâit pdtii, pàfttii ceft f ingt soldats, un seul hônitâG dont lé &œar ftit otlyert k ce sentiment ^èté i le fes^^ect de l' ëtoàetni yaihcd . Les prtsonniers passaient, ihâifTéfeilts bu S6lilb^es ; mais la gaieté des Prussieiis né connut pââ de bornes et ce fat un fou rife dâtis tout le peloton, qtaâtid parut un grand Arabe débraillé, ëbufeft dé feuilles et superbe dans son délabi'emeiit De^ yeiil éclatants et douï ; une petite bârbë Uôli^e, B6é et légère ; des dents étinceladtes de blancheur, au tniliett dé oe visage de bronze; utl vieut tet rongé sur la tête; ^ttf les épaules un btirnous blanc, plus tfotté, pliiS l^piécié . et plus déchiré que le manteau de Don César de bâtau; de grandes bottés jaunes qni totnbaient ëU i^uines, et de longs épelt)tls à la lurctue qui sonnaient su^ l'âsphalte. C'étaient les débris d*uii unifbrme de spahis. Dès que les Prussiens aperçurent cet homme, ils Hé virent et ne regardèrent plus que lui. Ils furent pris d'Uné ! sorte de gaieté épilectique. Le spahis alors s^âttéta, laissa tomber sur ces Prussiens un regard feirtné, fiei^ et tranquille, les examina tous Tun après l^âUtre, ramassa son manteau qui traînait un peu par tefre et continua sa foute en souriant. Le silence aussitôt âe fit dans les rangs prussiens. Le sourire de cet Âi^bé était un sourire d'étonnement, de Curiosité et de dédain. Il regardait ces Allemands courts, lourds et balourds, et il se disait : t Quoi! voilà nos ennemis! » voilà les soldats qui nous ont battus ! Cotnmé i\È sont » vilains! Pourquoi rient-ils? De tels hommes, si petits

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> et si laids, ne peavént ^ moqnef de mol H\A ^uis

> grand et beau. > Il s*ëloigiia. Un ^ssien» un seul, essaya de remettre ses camarades en gaieté par un nouvel éclat de rire. L'Arabe se retourna, regarda le Prussien et le Prussien redevint sérieux.

Nous entrons dans Rouen... Deux musiques militaires allemandes jouent dans le square de l'ex-rue de rimpératrice... Une fantaisie sur l'opéra de Fatisf succède à une Valse de Strauss. Temps chaf mant. fieau soleil. Des dames sont assises suf des chaises. Une foule de petits gamins français cotirent et jouent dans les jambes des officiers prussiens, qui se promènent, guindés, roides et sanglés dans letifs uniformes.

J'achète lin journal de ftouen et, en tête de ce journal, au son de cette valse délicieuse Jouée mollement par cette musique prussienne. Je lis les deux lignes suivaùtett :

Les autorités allemandes nous cofnmuniquent la notification suivante :

NotifieationJ

Les nommiê Bervin [Ptd^spër), garçon boulanger à fvetotj et Grandin (François), vannier à Routes, accusés d'avoif attaqué y le 1*^ mars, deux soldats prussiens et de ïéÈ avoir UééÈk dé ùoupè dé hàton, ont été

ao4 ' LINVASION

cùnAafMdt par un conseil de guerre à la peine de mort, et fusillés à Yvetot, le S mai.

Le lieutenant général commandant la 9^ di

vision dHnfanterie prussienne, |

Von tritzelwitz. f \

La valse prussienne continue.

Le soir, à deux heures du naatin, nous quittons Rouen. Le même désir nous a pris en même temps. Revoir Paris 1 Nous arrivons, à trois lieures du ma- ■ tin, à Poissy qui est devenu tête de ligne. Pas un omnibus, pas une voiture. Nous étions là huit ou dix daos le même embarras. Il n'y a que six kilomètres, à travers la forêt, de Poissy à Saint-Germain. La nuit avait été très-belle, et le ciel déjà s'éclairait d'une teinte rose... Allons à piedl... Nous partons en caravane.

Quelle caravane! Un marchand de bestiaux qui allait traiter à Versailles pour des fournitures et qui ne cessait de répéter : c Ont-ils une chance, ces Versail- » lais !.. L'armée prussienne pendant six mois... Far- » mée française maintenant... et la Chambre, et le gou- » vemement, et tous les fuyards de Paris!.. En a-t-on > gagné de l'argent dalis ce Versailles depuis un an!»

13n officier de cavalerie, revenant d'Allemagne et qui allait se mettre à la disposition de M. Thiers.

Un Havrais, artilleur de la garde mobile, prisonnier de La Fère, et lui aussi revenant de Prusse.

Un vieux monsieur qui, tout le long de la route,

DE CHISLEHUBST AUX TUILERIES ^r^

nous disait : < Je sais qa'on touche le 3 % à Versailles, » mais savez-YOus si oo touche les coupons des obli- » galions de chemins de fer ? »

Quatre personnages muets, dont X... et moi qui écoutions avecbeaucoupd'intérétlemarchand de bœufs, les deux prisonniers d'Allemagne et le vieux monsieur qui allait toucher son 3 % à Versailles. A chaque pas nous étions obligés d'enjamber par-dessus des arbres abattus et jetés en travers de la route.

Tout d'un coup, nous approchions de la grille de Saint-Germain, Tofùcier s'arrête : c Le canon, mes- » sieurs, nous dit-il, le canon du côté de Paris. » Nous reprenons notre course. Nous marchons au canon. A Saint-Germain, chacun se dit au revoir. X... et moi, nous allons droit à la terrasse. La campagne à nos pieds est baignée dans le brouillard du matin. Le soleil, dans un ciel éclatant, rayonne. La grande masse noire du Mont-Valérien se dresse devant nous. Nous entendons la canonnade dans Paris. Nous nous accoudons sur la terrasse, et nous restons là, pendant quelques minutes, à écouter le bruit lointain du bombarciç^ent de Paris par des canons français.

Un cantonnier passe près de nous : c Ça devient » bien monotone, nous dit-il, cette canonnade... Enfn » il paraît que ça va finir ces jours-ci ; mais dire que, » par canons prussiens ou par canons français, tantôt » les uns, tantôt les autres, voilà neuf mois que ça dure, » sauf les deux mois de l'amnistie. » Pour cet homme Vamnistie^ c'était Varmistiee.

A neuf lieiirés, iiOti§ ktûioM 8 Téf&âiUéS. faut Allait bien. Uamée avâHOdit, àVfln/^it èf dééîtpait déjà la moitié de Paris. Notis côtlroûs à là pi'éfôAtife. Nous obteùons deux laissez-pàssêlf et notl^ ¥Oilà êfl f dute potif t>aris. Fumer ml cigafe dèi soif, Stif le bôtileVârû, nous n'avons pas d'aiitfe ambition. A Sàint-Clotid, tiofis renvoyons tiotre Voitlire; nous tonûmetotï^ nôlte route à pied. Nous déjetitionS;.. pas à la Tétê^ffoiréi il n'y a plus de Têté-Noifê... mais chei Legflel... Legriel n*est pas détruit. C'e^t tfn Oubli J il Ile faut pos être trop isëvëre pour ceti^ hégligeilôe , Tld^eàdie de Saint-Cloud ayant été lifaé opération feUiaf quable^ exécutée avec un grand ensemble, et (]tll fait lé plus gf^nd honneur à M. dé Moltke.

Nous allons, après déjedfiër, fàife ttné petite visité âclx ruines du château de iSaint-GloUd. Detant Chislehur^t, nouspensiôûs à Sâlnt-Cloud et mâinienant, detalll Saint- CloUd, nous pensdtiS à Chislehurst, à cette délidetise résidence, ai doUCémelit confortable entré ses gi*âtidës pelottseâ et ses grands arbres. L'emperéttr a eti bien îaisôti de ^'établir à Chiâlehurst. Son pâlaU d*été de l'année dernière n*est à présent qu'un tndfiôeâti de ruines. Plus une cloisoii I plus utt eâcâliér ! pldi une planche ! Et de éhacpie côté dé la porte pHdélpàle, on lit ces deux inscriptions charbondéés stir lé mbf :

Mort à Bismarck ! à ùuillàUihe I à Ifûpoléon Hl ! à toUle la clique! et aussi au comiii cefitfall^ 4 avril iSli.

homme de Sedan^ ^est M qui es èauÈe de tnnl

DE CHISLIfHUK8T AUX TUILERIES 287

ca... Pourquoi n^ét^yhtu pa« dam ton chAieau quand '

^ ce^ j^rdifi^ ffeervés, peuplés aair^ois de tant de délicieuses statues!.. Les voilà toutes mutilées de la fiiçon }4 pliiA bâta eî to pluft ignoble, ees pauvres statR^9 1 (^ fido (^t la destriiction de la ville et du château de Sdipl^-ClOiid ont été liirideminent, de la part des Prmssi^n;^, {I9§ opération froidement conçue et impilo^^'^vfi&iX exâîutéa. C'était la résidence habituelle di^ Bop^PAFi^, le palais de Napoléon I«' et le palais de Napoléon III. H. de Bismarck a saccagé le château, pil)é la ville et brillé le tout: Il a tenu à faire acte de Tandalisme politique, bistorique et philosophique^ à la très-granf}^ joie ^ H. fltrlyie, pédant anglais, et de y, Sfijîps» pédant aHemand.

A lA (r^< grande joia aussi de ce pasteur protestant qui, le 18 janvier, à Versailles, dans la galerie des GUeiBS, le jour du couFonnemest de Fempereur Guillamn'^, avait demandé, au nom de la religion, la destruction de Paris. Q faut garder peur Phistoire le nom de c§ lX>o prêtre. Il s'appelait Roggé, prédicateur de la cour ie| chapelain militaire. Le bras tendu vers Paris, il ^y9ît J§t4 j^ Mané-Thécd-Pharès sur la moderne Babylone. Le roi Guillaume est un honmie pieux et do- ' cile à la voix de fe f^ligiqn ; mm dMmire Paris, il n'a pu ou n'a osé. Il gi vQulu fa^ra (^pAPdant quelque chose pour être agréable au prédicateur de la cour, et, le jour même où M. Jules Favre venait traiter à Versailles de la capilMiatioB 4e Paris, le roi Guillaume a dit it,

M. de Moltke : c Hâtons-noas, la guerre va finir. Bru- » Ions Saint-Cloud, sans perdre une minute. » Et Saint- Gloud a été brûlé. La voix de la religion avait été entendue.

En reconnaissance de ce joyeux acte de bienvenue de l'empereur Guillaume, les habitants de la ville incendiée ont couvert d'inscriptions les piédestaux de ces pauvres statues mutilées, et quelques-unes de ces inscriptions me paraissent devoir être conservées comme expression à la fois naïve et violente du sentiment populaire.

Sur le piédestal d'une statue de Thalie, dont la lyre et les bras ont été brisés, on a écrit :

Ils ont craint que tu ne publiasses sur ta lyre les ravages qu'ils ont commis, que tu ne célébrasses leurs crimes et leurs cruautés; c'est pourquoi, 6 Thalie, ils ont brisé ta lyre et tes bras l

Au-dessous d'une statue, abominablement mutilée, de Mercure, je trouve cette très-spiriluelle inscription :

Ils n'ont pas même respecté leur dieu!

Et enfin sur le soc d'un admirable vase de marbre blanc, dont les deux anses ont été cassées à coups de crosse de fusil, s'étale en grosses lettres ce merveilleux distique :

Vart, ami de toutes les nations^ N'est abimé qu*par les cochons.

Cependant, des hauteurs de Saint-Cloud,

nous en-

tendions distinctement, dans Paris, la canonnade et la monsqueterie. « Continuons, me dit mon ami X..., » continuons notre tournée de palais impérianx... Al« » Lons aux Tuileries. » Et nous partons. Quel chemin prendre? La route banale, la route de tout le monde, c'était la porte du Poiut-du-Jour... Mais nous, un peu à Taventure, nous nous jetons à gauche, après avoir traversé le pont de Saint-Gloud, nous passons devant le château des Rothschild, et nous voici dans le bois de Boulogne.

J'ose prétendre que nous avons eu Thonneur défaire tous les deux la réouverture du bois de Boulogne. II est vrai que nous représentions assez piètrement la haute élégance parisienne... à pied, poudreux, en chapeaux mous, obligés d'escalader des barricades, de descendre dans des fossés, de franchir de petites montagnes de fascines et de sacs à terre... Ce n'était pas une course plate, c'était un steeple^chasse... mais enfin, malgré tout, nous faisions le tour du lac, ou du moins du grand trou vaseux qui, autrefois, était le lac du bois à^, Boulogne. De gazon, plus aucune trace ; mais quelle belle collection d'éclats d'obus !... Une v4ntable plaie de mitraille s*était précisément abattae sar la paiti < du bois qui méritait peut-être ma peu cette rude cor-^ rection. Je veux parler de ce petit bout de la piste de cavaliers qui, sous l'empire, portait le doux nom de Persil et qui â vu tant de brillantes cavalcades.

Nous arrivons à cinq heures au pont-levis de l'avenue de rimpératrice. Nous montrons nos laissez-pas-

ser. c Très-bien, entrez î » nous dit le chef de poste, un sellent. Et nous entrons, non pas dans Paris, mais dans Pompée ians Uerculanum... une ville morte, absolument morte. Pas un être vivant... Toutes les portes et tontes les fenêtres fermées... Le mouvemeni et la vie recommençaient aux alentours de Tare de rÉtoile. Dn régiment de ligne était campé sur la place, avec ses avant-postes dans les Cbamps-Élysées . Ifouvelle exhibition de nos laissez-passer. « Vous ne pouvez

> pas entrer par ici, nous dit un chef de bataillon.. • » Les insurgés ont encore les Tuileries... Vous » allez vous mettre entre deux feux. Les Champs-

> Ëlysées ne sont pas tenables. Vous êtes trop pressés 9 de revoir Paris. Retournez ce soir à Versailles.

> Revenez demain ou après-demain... Il fkut nous » laisser le temps de faire notre besogne. »

La vérité est que favenue des Champs-Elysées, enfilée par le feu des insuj^és, ne paraissait guère abordable. Courte délibération, dont le résultat est qu'il faut rebrousser chemin, dîner à Saint-Cloud et coucher à Versailles... Nous reprenons la route du bois de Boulogne. Nous retrouvons ccîre sergent : < Ah 1 nous a dit-il, c'était bon pour entrer, ce n'est pas bon pour ê sortir... Il fiiul le visa du général. — Où est-il votre

• général? — Dame, je ne sais pas au Juste... Vous

• comprenez... quand les troupes marchent, il marche 9 aussi, le générai... Cependant je crois bien qu'il est » dans les environs du Trocadéro. •

Nous nous en allons à la conquête de aotro visa.

HoQS trayersons Pa^sy... Nous iDlerrogeons des soldats. « Y a-t^l Qii général au Trocadéro? *— Oui,

> oui^ il y en a on... > Nous réassissons 11 mettre la main snr un aide de can^p de oe général. « Ah 1 nous » dit-il, ce n*est pas nous qui donnons les visas. Il » Ëmt aller au grand qoartier ^^énéral. *-- Et où esi- ,9 il le grand quartier-général T — Je ne saurais trop » vous dire. Le maréchal Mac M^* vn avance avec les

> troupes... 11 était à midi à I*École Militaire ; je crois » que maintenant il est aux Affaires Étrangères, mais 3 VOUS ne pouvei pas traverser le pont d'Iéna... Il faut » que vous fassiea le tour par Grenelle et par le Gros- 9 Caillou. >

Le tour par Grenelle et par le Gro»»C!aillottl... Il était sept heures et demie. DtnoDS k Passy 1 Couchons à Passy I Attendons à Passy la fin de la Commune ! Très-bien, et voilà qui est décidé... Hais où dtner et où coucher? Nous nous glissons par une porte entrebâillée dans une espèce de petite gargotte.*. « A dîner ! » s*écrie la gargotière, mais je n*ai plus une miette de

> pain, ni de viande, ni de qu<H que ce soit... l'ai été si

> contente de revoir les pantalons rouges, qpe je leur » ai tout donné... » Cependant nous raconte ns notre histoire ; nous expliquons à cette Inrave femme que nous sommes disposés à payer fort cher n'importe quel dîner et n'impwte quel lit... al bien que, non sanspeine^ elle déniche un bout de saudssem, quatre œufs durs et un gros morceau de pain. Nous Insons nndiner déUdeui. Pub on nous installe deux matelas sur le hUlard...

n± L*INVAS[ON

Nous nous couchons, roulés dans des couvertures, et, au bruit d'one belle canonnade, nous nous endormons du sommeil le plus profond.

Nous sommes réveillés par de grands cris : c Le feu I le feu l » Nous sautons précipitamment à bas de notre billard... Au même instant notre hôtesse ouvre la porte, nous crie : c Paris br&Ie ! tout Paris brùlel... » Cela dit, elle se sauve... Nous nous précipitons dans la rue, et alors, tous les deux, sans nous parler, sans nous consulter, nous nous mettons à courir, de toutes nos forces, comme des fous, dans la direction de Paris. De temps en temps, épuisés, haletants, nous nous arrêtions et nous nous adossions à un mur pour soufBer on peu... Puis Tmi de nous disait : Allons I... et nous repartions, ivres d'horreur et de curiosité, attirés par ces colonnes de fumée et de flammes qui remplissaient le ciel...

Quelle heure était-il? Combien de temps avousnous couru? Par quelles rues et quels boulevards avons-nous passé? Je ne saurais le dire... Nous nous sommes heurtés plusieurs fois à des sentinelles qui nous criaient : c Au large... au large..* On ne passe » pas. > Ëtaient-ce des Yersaillais? Étaient-ce des insurgés? Nous n'y prenions pas garde... Nous nous jetions, à droite ou à gauche, dans une rue latérale... et nous allions, nous allions toujours, ne pensant qu'à une chose... On nous avait dit : Paris brftle!... Nous voulions savoir si véritablement Paris brûlait...

Enfin, tout d'un coup, nous entendons des cris...

Uoe fumée chaade et acre me prend à la gorge... X... me dit : c OU sommes-nous? — Rue de Rivoli. — » Et ça, ce grand bâtiment qui brûle, qu'est-ce que » c'est? — Comment, tu ne reconnais pas les Tuile- » ries? — Ah! oui, c'est vrai... Je reconnais main- » (enant... Les Tnileriesl Saint-Gloud! Chisiehurst! » Te rappelles-tu Chisiehurst ? la grande pelouse , » les gros montons blancs dt l'inscription latine?... » En ce moment, le dftme du pavillon de THorloge s'abimait, avec on fracas terrible, an milieu des flammes, et pent-étre, à la même heure, \ la même minute, un familier de Chisiehurst disait à Tempereur : Quand Voire Majesté rentrera aux Tuileries...

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OLATZ

Rilcir 9*vn BUtLQMnr au 6i« db licni

Le 29 oetobre, aa matin, nous sortons de Metz sans armes ; on avait rendu les fasils la veille. Nons traversons le village de Lorry. Les habitants étaient sur les portes, nous regardaient passer. Dans une grande plaine, entre Lorry et Plappeville, on fait halte. Il y avait des officiers prussiens à cheval, sur le bord de là route ; nous avons défilé devant eux. Notre colonel et nos officiers nous avaient accompagnés. Le colonel serra la main de tous les sous-officiers. Il était très-pâle, il avait l'air bien malheureux. Il essayait de parler ; mais il ne pouvait pas. . . Les mots lui restaient dans la gorge. Quand nous avons eu tous passé devant lui, il s'en est retourné du côté de Metz avec les officiers. Nous som-

rues restés au milieu des Prussiens. C'était fini : nous étions prisonniers.

Nous continuons à marcher dans la direction de Saint- Priyat. De chaque cAté de la route, dans les champs, il j avait des régiments prussiens. Les musiques jouaient des airs gais, des quadrilles, des polkas. Nous nous arrêtons tout près de Saint-Privat, vis-à-vis un château qui s'appelait, je crois, le château de Montigny-Ia-Grange. Nous avons passé là deux jours et deux nuits, dans l'eau, dans la boue. Nous avions nos tentes, mais on ne pouvait pas les monter. Nous étions comme dans un marais. On a donné quelques poignées de paille aux sous-offi* ciers. Nous avons i lit avec cela des espèces de petits ;;jailiassons et nous nuns tenions là-dessus, debout, sans bouger. D'ailleurs, on était resserré dans un si petit espace entre les sentinelles prussiennes, qu'on avait à peine la place de faire quelques pas. Le matin, après la première nuit, on a trouvé trois ou quatre hommes morts par terre, dans la boue. C'était une pitié comme tout le monde toussait, n y avait même des moments où c'était si fort, que ça avait l'air d'une plaisanterie et qu'on ne pouvait s'empêcher de rire en entendant toute cette toussérie. Pour la seconde nuit on avait pu nettoyer on peu le terrain et dresser quelques tentes; mais il n'y a pas eu moyen de rester dessous. La pluie était trop violente ; Teau entrait de tous les côtés.

Le 31, nous sommes partis pour aller à Hézières.On nous disait que là nous prendrions le chemin de fer pour TAUemagne, mais ce n'était pas vrai. Nous avoos

encore campé dehors à Ladonchamps. La pluie toujours. Les Prussiensv ont co mencé à nous nourrir atrec du pain et des saucisses aux pois. Jusque-là, on ne noas avait donné qu*un peu de pain, de temps en temps. Ainsi, le premier jour, jusqu'à minuit, nous n'avions rien eu du tout. La nuit de Ladonchamps, il tombe un peu de neige. On était toujours obligé de rester debout.

Le !•' novembre, nons allons jusqu'i Malroy. Tout le long de la route, des hommes tombaient de fatigue et de faim. Quand ils voyaient un homme par terre, les Prussiens arrivaient avec de grands cris : A.ufl auf! YorwasrU! vonvœrts!... et à coups de pied, à coups de crosse, ils obligeaient les hommes à se relever. Ils les prenaient par les bras, par les épaules. Ils les secouaient. Ils essayaient do les remettre sur leurs jambes. Et ces pauvres gens étaient si faibles, si épuisés, que, quelquefois, on aurait dit qu'il n'y avait plus de corps dans les uniformes. C'était comme des mannequins de coton, qui retombaient par terre dès qu'on les lâchait. Alors, quand les Prussiens voyaient qu'il n'y avait plus moyen de faire avancer l'honune, ils lui envoyaient un dernier coup de crosse et puis ils l'abandonnaient. Sur chaque tas de pierre, on voyait des nmlbeureux assis dans l'eau , le dos appuyé contre les cailloux. «r

À Malroy il faisait si mauvais temps, on avait laissé tant de monde en route, que les Prussiens ont compris qu'il fallait nous faire passer une nuit à couvert. On nous a logés chez les paysans, dans des écuries, dans

«8 L'INTASIOH

des granges. J'étais déjà étendu sur nne botte de padOe, quand an habitant de Bfalro j est arrivé et nous a emmenés, moi et trois antres sous-ofBciers, ea nous disant ;

c Je veux vous Cure bien diner^ vons donnera cbacnn 9 nne bonne boutôlle de vin et vons coneher dans des 1 lits. »

ny avait de bien braves gens de ce eôté^lk, et Je ne sais pas trop comment les Prussiens s*y prendront pour faire des Prussiens de tous les Français que j'ai vus à Metz et autour de Metz. On dit que H. de Bismarck est bien malin, mais ça ne fait rien, il aura de la peine.

Le lendemain, nous avons continué notre voyage, toujours à pied, et nous avons recommencé à camper dehors, n y avait un grand désordre; on était embrouillé, tous les corps ensemble, les fantassins, les artilleurs, les cavaliers. La pluie avait cessé. Le temps était devenu meilleur. Je ne me rappelle plus bien les dates, mais ça doit être le 5 ou le 6 novembre que nous sommes arrivés à Sarrelouis. Nous avons campé en plein air, dans l'en* ceinte des remparts . Nous étions gardés par des soldats de la landwehr prussienne. Il y en avait de méchants et il y en avait de bons. C'étaient des hommes, quoi... H y en avait qui nous brutalisaient, qui nous disaient des sottises, qui nous appelaient : Cochom de Français l Et puis il y en avait qui nous plaignaient, qui nous donnaient un peu de leur painet de leurtabac, qui nous appelaient: Pauvrei Français I Le capitaine quicommandait l'escorte était un assez brave homme. Il nous a conduits jusqu'à Glatz. Il parlait un peu français. Il faisait de petites plai-

«LATZ f99

santenes pour nous encourager à marcher, quand il voyait que nous étions trop fatigués. Il nous disait : « Encore dix minutes, et il y aura un petit repos. > Les dix minâtes duraient quelquefois une heure on deux. Mors le capitaine, avec un gros rire, disait : t Ce sont » des minutes allemandes, elles sont plus longues que > les minutes françaises. »

A Sarrelouis, on nous a fait prendre le chemin de fer. On nous a entassés dans des \(*agons découverts. II ne pleuvait pas, mais il faisait un vent bien froid . Nous étions une quarantaine au moins par voiture. On n'avait pas la place de se coacher. Alors nous nous tenions accroupis par terre, collés les uns contre les autres, pour avoir moins froid. Il faut dire les choses comme elles sont : nous avons trouvé de braves gens à Sarrelouis ; ils nous donnaient du tabac, du pain, du flromage.

A partir de Trêves, encore cinq ou six jours déroute k pied pour gagner le chemin de fer. Nous allions de village en village. La campagne était toute blanche de neige. Nous couchions chez les habitants, et c'était à peu près la même chose que pour les soldats de la landwehr : les uns étaient bons et les autres pas bons. Mais j'ai remarqué que, partout, c'étaient toujours les femmes qui étaient les meUleures et les pires, n y en avait qui nous disaient que c'était parce que nous étions des méchants Français, des scélérats de Français, que leurs hommes avaient été pris par la guerre et n'en reviendraient peut-être pas vivants ; elles nous montraient le poing, nous faisaient des menaces et nous

.ViO L'INVASION

ti^itairat comme des chiens. Etpiiisilyenavaitd'aatres, :^u contraire, qui nous prenaient en pitié, qui nous parlaient sans colère, qui nous expliquaient qu'elles avaient un fils on un frère en France ; qu'elles espéraient bien que si leurs fils ou leurs frères se trouvaient jamais prisonniers, il seraient reçus avec charité par les Françaises. Et alors en échange elles nous traitaient doucement ; si bien que la bonté ou la dureté de ces femmes venaient de la même cause.

Nous sommes arrivés comme ça, d'étape en étape, jusqu'à une petite ville oii nous avons pris le chemin de fer. Nous sommes restés dans les wagons pendant trois jours et quatre nuits. On nous avait mis dans des voitures couvertes, mais nous étions tellement entassés les uns sur les autres que nous ne pouvions pas faire un mouvement. Dans les grandes villes, à Magdebourg, à Berlin, on nous faisait descendre pendant quelques heures dans les gares. On avait bien besoin de ça pour se dérouiller un peu. Nous avions les jambes si roides et si cassées que les premiers pas nous causaient des douleurs à en crier.

Nous avons quitté le chemin de fer à Frankenstein, à cinq ou six lieues de Glatz. Nous étions treize on quatorze cents dans le train, et le voyage nous avait tellement rompu les membres que nous n'aurions jamais pu faire la route à pied. On a mis des charrettes en réquisition et on nous a empilés sur les voitures. A rentrée de Glatz, on nous a fait descendre. Il y avait là beaucoup de monde pour nous attendre, et des gens

qui ricanaient, qui plaisantaient, qui criaient : c Paris capout! Paris capout 1 9 Et cependant il fallait avoir du courage pour se moquer de nous. Nous devions avoir l'air si misérable ! couverts de boue durcie^ les barbes longues, les mains noires. Nous ne marchions pas, nous nous traînions.

Tai été mis dans des baraques où Ton n'était pas trop mal. Ceux qui ont été placés dans les forts de Glatz ont bien plus souffert que nous. La nourriture était sufQsante. Chacun a reçu une paillasse; seulement ces paillasses, à la fin, étaient devenues comme des galettes sèches, parce que jamais, pendant six ou sept mois^ on n'a renouvelé la paille. On nous faisait travailler à des terrassements, à des constructions de cibles, etc., etc. Il y avait deux baraques, et nous étions 180 à 200 dans chaque. Le plus dur, c'était Tabsence de nouvelles. De temps en temps un camarade recevait une lettre de France, mais tout ce qui n'avait pas rapport aux affaires de famille, à la santé, était biffé par les autorités prussiennes. Alors les lettres ne nous apprenaient rien.

On nous donnait bien à lire un journal français qui paraissait en Prusse et qui s'appelait La Correspondance de Berliny mais c'était un journal qu'on faisait tout exprès pour décourager les prisonniers. Tout le long du journal, il était dit que les Français n'étaient plus rien à côté des Prussiens : qu'il n'y avait en France ni religion, ni mœurs, ni discipline, ni rien du tout enfin; que nous étions an peuple perdu; que Paris serait

801 L'IlfYASION

détrait et rasé sMi s*obstinait à se défendre; que la Prusse était le premier peuple du monde, ete., ete. Voilà ce qa*oo nous donnait à lire pour nous distraire.

Et pois, il y avait des nouvelles de la guerre. C'était toujours la même chose. Dans des combats qui duraient de six à sept heures, les Français faisaient des perles énormes et les Prussiens n'avaient qu'un soldai de première classe tué et six à sept blessés. Je me rappelle Tarticle sur le combat de Montretout. Les Prussiens avaient eu trois ndorts et six blessés, tandis que pour les Fi ançais c& se comptait par des mille et des cent.

Pour toutes les victoires on tirait cent un coups de canon. Quand on était dans la baraque au moment où le premier coup partait, tout le monde se taisait, on se regardait. Et puis il y avait des camarades qui disaient : « C'est des farces, tout ça, ils en tirent trop. » C'est pas possible que des Prussiens remportent tant > de victoires que ça sur des Français. — Et cependant » ils nous ont battus, nous autres. — Non, ils ne nous » ont pas battus. On n*y a jamais rien compris, à ces s batailles devant Metz. La vérité est que Bazaine nous » a fait prendre comme dans une souricière, etc., etc. i Alors on commençait à se disputer sur le maréchal Bazaine. Quant à moi, si Bazaine a trahi ou non, je n'en sais rien, naturellement, mais il me semble cependant que, s'il avait voulu, il aurait pu nous faire battre davantage contre les Prussiens.

Vers la fin de janvier, un jour, à midi, on tire les

ceDt un conps de canon. Un capitaine prussien entre dans la baraque et nous dit : « Paris a capitulé, vous

^ » ne tarderez pas à rentrer chez vous : la guerre est » finie. » On se met à attendre, et, en attendant, notre vie contiDnait toujours comme avant. La soupe à la

[ colle le matin, et une corvée de travail ; un peu de pois, de lentilles ou de haricots k midi, et une autre corvée. Le soir, encore la soupe à la colle, et puis par-dessus tout ça, on se couchait sur sa paillasse.

Un mois après, encore cent un coups de canon. La paix était signée. Cette fois on allait rentrer chez soi I Mais non, rien de changé. On nous envoyait toujours le journal français de Berlin, n continuait à dire du mal de la France : il n'y avait pas d'union, les partis allaient se disputer le pouvoir et se battre entre eux, etc. C'est parce journal que nous avons appris la Commune, et il fallait voir comme les rédacteurs étaient contents^ comme ils disaient que H.Thiers n'avait pas d^autorité, qu'il ne pourrait pas gouverner, qu'il n'y avait plus d'armée en France, que la Commune serait victorieuse, qu'on ne pourrait pas payer les cinq milliards et qu'on nous garderait comme otages en garantie de l'indemnité.

Alors le découragement nous a pris. Nous avions dôjà, avant la capitulation de Paris, eu des idées d'évasion. Mous nous mettons d'accord dix ou douze, et le 28 ou le 29 avril, — c'était un samedi, — nous commençons à creuser un souterrain. II suffisait de percer une dizaine de mètres, parce que les palissades étaient

tout près de la baraque. Au bout de huitjoursyleboyaa I; était creusé. Le trou partait de dessous un lit de camp

et devait nous conduire à deux mètres en dehors des palissades, tout près d'un poirier. Nous avions laissé à la sortie une croiite de terre de trente à quarante centimètres d'épaisseur. On fixa le départ au samedi 6 mai, à neuf heures du soir, après l'appel. Tous les camarades de la baraque, voyant que nous avions réussi à percer le souterrain, s'étaient décidés à partir avec nous. Les caporaux prussiens couchaient dans une petite chambre fermée qui était enclavée dans notre baraque. Ce soir-là ils rentrèrent plus tard qu'à l'ordinaire, à dix heures et demie. Ils éteignent les lumières. Ils s'enferment dans leur chambre.

Un quart d'heure après, je m'engage le premier dans le souterrain. Il fallait d'abord se laisser tomber en bas tout droit, d'une hauteur de deux ou trois mètres, et puis s'accroupir et se mettre à quatre paites pour entrer dans le boyau. Il avait de soixante-dix à soixante-quinze centimètres de diamètre. On était obligé de ramper. J'entendais au-dessus de ma tête le pas de la sentinelle. J*arrive à l'extrémité du boyau. Je me sers des racines du poirier pour me hisser en l'air, et j'enfonce la cipoûte avec un tisonnier. C'était l'instrument qui nous avait servi à creuser le souter- ■r rain.

i^ Je passe la tête dehors. Je regarde. Le temps

était très-favorable : noir et pluvieux. Le factionnaire ne marchait plus. Il avait le dos tourné et

OLATZ 305

frappait du pied sur place. Le trou arrivait juste au milieu du talus, qui descendait en pente douce à partir de la palissade. Je me laisse (:lisser. Je roule et je tombe dans nu jardin. Je le traverse. J'escalade la palissade de ce jardin. J'arrive au bord de la Neisse, à lin point qui avait été choisi d'avance comme rendezvous. Les camarades, l'un après l'autre, commencent à Tenir me rejoindre, mais, au moment où le neuvième sortait du trou, la forteresse tire un coup de canon.

Voilà ce qui était arrivé... Nous ne l'avons su que plus tard. Ce n'était pas pour nous qu'on tirait le canon... C'était pour un artilleur français, un Alsacien, qu'on employait comme interprète et à qui on laissait dans la journée un peu de liberté. Il avait la permission d'aller à la ville. H y avait fait une connaissance, et de temps en temps, la nuit, il s'échappait pour aller la retrouver. Jusqu'à présent ça lui avait réussi, mais, ce soir-là, comme il enjambait un petit mur, la sentinelle l'aperçoit, donne l'alarme et on tire le canon. Notre camarade, le neuvième, sort tout de même I du trou, malgré le coup de canon, et aussi le dixième et le onzième qui étaient déjà engagés dans le souterrain, mais les autres sont pris de peur et restent dans la baraque. Alors tous les onze, ramassés par terre, nous nous consultons et nous nous deinandons ce qu'il faut faire. Nous étions bien convaincus que c'était pour nous qu'on avait tiré le canon ; cependant, une fois dehors, il n'y avait plus à reculer. Notre plan n'était pas mal combiné et pouvait très-bien réussir. Pour gagner

ta frontière de Bobéme, nous n'avions à faire que vingtcinq à trente kilomètres dans des forêts trèsnépaisses. Si nous ne pouvions pas arriver d'une seule étape avant le jour, nous devions attendre la nuit suivante, cacbés dans ta forât.

Au moment od nous allions nous relever pour nous mettre en route, nous entendons le pas d'une patrouille prussienne. Nous nous rejetons par terre, à plat ventre, derrière une haie. La patrouille passe. Nous avançons alors d'une cinquantaine de mètres, à travers des jardins. Nous étions près des faubourgs de la ville. Nouvelle patrouille. Le coup de canon de la forteresse avait donné l'éveil et tous nos gardiens étaient sur pied. Nous nous arrêtons. La patrouille traverse le pont, prend un petit sentier qui longeait la rivière et s'éloigne. Nous devions surtout éviter les routes. Nous continuons à escalader des palissades et à traverser des jardrs. Nous arrivons à une petite place. Il y avait là. une baraque de saltimbanques. C'étaient des £ens qui montraient des singes, des cbiens, des chevaux, des danseurs de corde. Les cbiens des saltimbanques se mettent à aboyer. Une voiture heureusement passe sur la place. Nous profitons du bruit de la voiture. Nous traversons la place, nous traversons la route, nous sortons des faubourgs de la ville. Le plus dur était fait. Nous entendons sonner minuit à une horloge de Glatz. Nous marchons pendant toute la nuit. A trois heures du matin, au petit jour, nous nous trouvons près d'un village.. ^ Pas possible d*aller plus loin sans danger. Nous passons

9tiATZ SOT

toato lajooniéecaelié8daii8lttbob.Aiiiîdi,trottooiips de canon. Cette Ms, eétiSi bies poiv nous. Conmie ces coups de camoD sont pfès de nous ! Noos atons donc fai t U» peu de ekemm. La ploie n'afah pas eessé 'de tomber depuis lematiiL Vers quatre heures, le so^ leil se montre no momeot Gela ooos permet de noos orienter, de prendre on point de repère. D est oonveno qne, dès qne la noit Tiendra, noos reparliroiis dans telle direction. Pendant qne noos étions lii, blottis dans nne espèce de renfcmcement de terrain, en pleine forêt, nons apercevons tout à eoop deoz yeox qoi noos regardent. C'est le garde champéire do Tillage voisin, n s*éloigne rapidement.. Noos avons toos la même pensée : nons sommes pris.

Aussitôt, marchant très-vite, nons noos enfiniçons dans la forftt, dn côté des montagnes. Noos rencontrons encore trois individus qoi noos regardent et passent sans nous rien dire. Jusqu'à huit heures do soir, sans jious arrêter, nous allons en montant toujours. Nous sommes arrêtés par nne route qui coupait la forêt. Nons n'osons pas la traverser avant la nuit. Nons restons dans les sapins et nons suivons la lisière de la forèl... De Tautre côté de la route, nons voyons quelques maisonnettes. Un de nos camarades pousse un cri, il nous montre deux canons de fosil 'jraqnés sur nous. Ce sont deux douaniers blottis dans des espèces de huttes de bois. Hais s'ils nous couchent en joue, c'est pour se protéger, pas pour nons attaquer. Nous sommes onze, tous déterminés, tons armés de gros gourdins coupés dans la

forêt. Nous |>assons à vingt mètres des douaniers.

La nuit arrive. Nous avions épuisé les provisions que nous avions emportées. Nous commencions à souffrir de la faim. Nous apercevons des lumières çà et là dans la forêt à notre droite. Nous avons pen^ ùepuis que c'étaient les deux douaniers qui avaient couru en avant avec des lanternes pour nous effrayer et nous faire changer de direction. En effet, nous appuyons à gauche. G'éuit retourner à Glatz ! Nous continuons à marcher jusqu'à minuit, le long d'un petit cours d'eau.

Nous tombons sur la lisière de la forêt. Nous apercevons un grand village. Nous marchions tout à fait au hasard depuis deux ou trois heures. U y avait de la lumière à une fenêtre. Nous frappons à cette fenêtre. Elle s'ouvre et nous voyons un vieux bonhomme qui avait l'air très-misérable. Nous lui demandons le nom du village. Il nous répond : Langenbilau. Nous lui offrons trois thalers — c'était tout ce que nous avions —s'il veut nous conduire à la frontière. U hésite un moment, puis nous dit : c Non ! non ! c'est trop dangereux ! Mais tenez, c'est » par là. Vous n'avez pas pour une heure de chemin. »

U referme la fenêtre. Je ne sais pas pourquoi, nous nous imaginonsque le vieux a voulu nous tromper: nous prenons une autre direction. Il nous avait dit la vérité.

Nous nous enfonçons dans la forêt. Nous traversons un petit ruisseau. Mais le bois devient très-épais. Pas de chemin frayé. Nous avançons avec beaucoup de peine. Nous avions marché très-vite. Nous étions épui-* ses, mouillés jusqu'aux os et surtout déchirés par la

faim. Nous revenons du c6té du village. Nous saurons bien nous faire donner du pain ! A l'entrée du village, nous rencontrons le crieur de nuit, qui avait à la main aneespèce degrande lance. Ilnous crie : Werdalwerda! Nous Tentourons et nous lui disons : c Du pain ! du pain ! » Nous voulons du pain !» 11 se met à trembler et nous conduit a une auberge près de Téglise. Nous frappons. On nor.s ouvre. II était deux heures et demie du matin. Nous demandons du pain, du vin et du fromage. L'aubergiste n'ose pas nous refuser, mais il met une dçmiiieure à nous servir. Nous nous jetons sur ce qu'il nous apporte. Quand nous avons fini de manger, nous voulons partir. La porte était fermée. Le jour venait. Par la fenêtre, nous voyons que la maison est cernée. Tous les hommes du village sont là, — une centaine au moins, — armés de fusils de chasse, de fourches, de bâtons, n n'y avait pas moyen de résister.

 sept heures du matin, le coounissaire de police de Glatz venait poumons chercher. On nous faisait monter dans deux charrettes. Huit jours après, nous passions devant le conseil de guerre, et nous étions condaomés h six mois de forteresse. Le lendemain, on nous conduisait, tous les onze, à pied, à la forteresse de Glatz. On commença par nous mener dans un grand magasin, et on nous donna des uniformes prussiens pour mettre à la place de nos uniformes français : une veste bleue avec une patte jaune sur l'épaule, un pantalon de gros drap, un béret avec une bande rouge. Tous ces effets étaient vieux et usés. On voyait qu*il y avait eu déjà des

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Prussiens là-dedans, et nous avons été obligés de nous y mettre à notre tour pour six mois. Je ne les oublierai pas ces six mois-là I Balayer les ponts de la ville, faire le métier de chevalàtralner de grosses charrettes, transporter des immondices, aroirà peine de quoi manger... eh bien, ce n'était rien encore qne tout ça: on s'y faisait ; mais ce qui était vraiment trop dur, c'était, tous les dimanches, après la messe, de faire la manœuvre à la prussienne avec les prisonniers allemands , d*étre coude à coude, dans le même rang, arec des Prussiens, d*étre forcé de marcher à la prussienne, d'entendre les commandements en allemand d* un sous-ofBcier prussien. Bien souvent on n'y comprenait rien, à ces commandements. Alors on avait des injures, des menaces et des coups. On disait : « Je n'ai pas compris. » Et le sousofficier répondait : c Vous devez comprendre. Vous > n'êtes plus Français maintenant; vous êtes Prussien, t Hicht mehr Franzose, Preusse nun.

Et c'était vrai. Aussi quand, au bout de six mois, on m'a rendu mes vieilles guenilles de Metz, rien que de les revoir, j'avais des larmes dans tes yeux! et ça ne m'arrive pas souvent des choses pareilles. Et pendant que je remettais mon pantalon rouge et ma capote grise, c'était comme si je me sentais redevenir Finançais.

rr

Hier soir, 27 janvier 1872, dans un salon de raris, une vingtaine de personnes étaient réunies. La conversation allait au hasard, touchant à tout, ne s'arrôtant à rien, passant sans transition aucune, de la dernière comédie du Gymnase au dernier discours de M. Thiers, traitant la comédie sérieusement et le discours légèrement.

La mattressede la maison, tout d'un coup, posa cette question :

— Quel jour a-t-on joué la Princesse Georges?

— Le jour de la première représentation de la PriB'cesse Georges, répondit M, X..., était un jour historique, c'était le 2 décembre.

Et alors M. X.,. s'adressant à une femme qui se tenait silencieuse dans un fauteuil au coin de la cheminée :

3it I/INYASION

— OÙ éiiez-vous, lui dit-il, madame, pendant que nous assistions, nous autres, à la première représentation du Gymnase ?

— Où J'étais ce jour-là... Je ne me rappelle pas... J'ai pai*couru TAllemagne dans tous les sens. Cependant, le 2 décembre, oui. Je me souviens à cause de la date, j'étais à Dantzig le 2 décembre au matin et à Graudenz le soir.

— Eh bien I racontez-nons cette journée de votre

▼oyage ?

— Mais elle a ressemblé à toutes les autres : des

visites aux forteresses où sont enfermés les prisonniers français, des visites aux cimetières où sont enterrés les morts français, c'était là toute ma vie pendant ce voyage en Allemagne.

J'appris alors, que cette femme, une Parisienne, poussée et soutenue par la seule passion de faire le bien, venait d'accomplir un acte de véritable héroïsme. Après avoir passé tout l'hiver dernier à soigner nos blessés dans les ambulances de Metz et de la Loire, elle venait d'aller visiter tous les prisonniers français dans les forteresses allemandes.

11 fallut lui faire violence pour obtenir oe réeit qu'on lui demandait. Cependant, à la fin, elle se résigna et se mit à parler. Il y avait dans ce qu'elle dit tant d'émotion simple et vraie que les conversations particulières, peu à peu, Tune après l'autre, s'éteignirent. Tout le monde se rapprocha et, pendant une heure, tous et toutes, le cœur serré, nous écoutâmes.

Ce récit m'a causé une impression si vive et si particulière, que ce matin J'ai écrit les lignes qui suivent, reproduction bien certainement pâle et affaiblie, mais

(exacte et sincère, de toutes les choses touchantes que J'avais entendues. Je commets une indiscrétion en publiant ce récit, mais il me semble que c'est une indiscrétion légitime. Certaines actions, précisément parce qu'elles se dérobent et cherchent l'ombre, méritent d'être mises en pleine lumière.

La Yaille, j'étais allée voir nos prisonniers de Dautzig, et tous m'avaient demandé des livres et des jourDaux français. Le matin, de bonne heure, je courais les libraires de la ville, et je nef pus trouver rien autre chose qu'une quarantaine de pièces de théâtre, des congédies et des vaudevilles de Scribe pour la plupart. J'envoyai mon petit paquet de Iivi*es à la forteresse. Je devais partir à midi pour Dirschau. Il me restait deux heures à peine pour ma visite au cimetière militaire de Dantzig, qui est en dehors de la ville, sur le versant d'une colline assez élevée. Le temps était beau, mais le froid très-vif, et le soleil avait ce ton rougeâtre qui annonce la neige. Je prends un traîneau sur la place devant ThAteL Le cocher fut très-étonné quand je lui demandai de me conduire au cimetière français. Je dus répéter la phrase. Ces tombes reçoivent pea de visites, et les traîneaux de Dantzig font rarement cette course. Je montai dans le traîneau» Le cocher, enfoui dans les fourrures de son manteau et de son bonnet, était assis derrière moi, sur un petit siège. Les grandes brides de laine rouge passaient à côté de ma tête. Nous sortîmes de la ville, et les deux chevaux

s'en allèreot d'un bon train sur la neige glacée jit^u*à la côte très-rude qui coodiût an cimeUère. Ils montèrent cette cAte au pas et s*arréiërent près de la porte d*uQ grand enclos entouré d'une palissade de bois. Nous étions arrivés.

G*est le cimetière militaire de Dantzig, et là reposent, dans la même terre, les morts français et les morts allemands. Cinq cents Français environ sont morts et ont été enterrés à Dantzig pendant la gaerre; nous en avons bien davantage dans d'antres yilleg ; il y a dix-sept cents Français dans le cimetière de Neisse.

J'entre... Les tombes et les allées étalent recouvertes d'une neige épaisse. Pas une seule trace de pas. Des tombes dans la solitude, après la mort dans l'exil... Quelques croix de boisnoir sortaient delà neige qui, c^ et là, ondulait un peu sur les tombes; on devinait des couronnes enfouies sous cette neigé. Je passai dans toutes les allées, essayant de donner un regard à chaque tombe.

Je grattai un peu la neige et, à grand'peine, j'e déterrai une petite feuille de lierre. Tai visité en Allemagûè une vingtaine de ces dmetières et partout j'ai ramassé ainsi nn brin d*herbe ou une fleur desséchée

La vue était admirable : une vaste campagne toute blanche de neige, les hauts remparts de Dantzig, la mâture des navires dépassant les toits des maisons de la ville et au delà l'immensité de la mer Baltique. A ma droite, s'élevait la tour de la forteresse de Wgich-

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selmûnde, où la veille j*avaig été autorisée à voir on prisonnier eondanmé à quinze ans.

. Pendant que fêtais Ut, des soldats prussiens passé* rent sur la route qui longe la palissade du cimetière. Us traînaient une petite voiture à bras, dans laquelle il y avait du bois. En haut de la côte, près de la porte da cimetière, les soldats s'arrêtèrent pour se reposer un peu, et, s'appuyant sur la balustrade, ils se mirent à regarder silencieusement. Quand je sortis, ils me saluèrent ^ me dirent ; c Bonjour. » Et mon cocher, avant de remonter sur sw siège, me montrant le cime* tière, me dit :

— * Ils sont tranquilles maintenant. Il a*y a plus d'ennemis. Ils dorment tous ensemble.

Je partis à midi par le chemin de fer. J'arrivai vers trois heures à Dirschau, qui est le point d'embranche«ment des trains de Pologne. J*avais une heure à attendre avant le départ du train pour Warlublen. Je sortis. J'allai marcher un peu sur la voie jusqu'à l'entrée de Tadmirable pont qui traverse la Yistule.

Il pouvait être cinq ou six heures, et la nuit était noire quand j'arrivai à Warlubïen. C'est là que j'avais à prendre la voiture pour Graudenz, oùj'allais voir des prisonniers. Je trouvai une espèce de grand iiacre jaune, très-large, et nous nous entassâmes cinq dans cette voiture : un monsieur et une dame qui parlaient polonais, une mère et sa fille qui parlaient allemand. Ces deux dernières n'étaient préoccupées que d'une chose :

— Le pont de bateaux, disaient-elles, aura été rompu par les glaces; il faudra passer le fleuve dans le bac; vingt personnes ont été noyées Pannée dernière, etc., etc.

A huit heures la voiture s'arrête. Nous descendons dans une nuit profonde. Pas de clair de lune, pas une étoile au ciel. Un homme était là, sur la route, attendant la voiture..Il nous dit : Je vais vous conduire au bateau. Nous le suivons tous les cinq, tantôt enfonçant dans la neige, tantôt glissant sur le verglas. Nous arrivons sur les bords de la Vistule. Le fleuve dans cet endroit est très-large. On apercevait vaguement de rautre côté de Teau, loin, très-loin, et très en Tair, de petites lumières. C'était Graudenz. La ville est construite à pic sur une colline qui s'élève à partir du fleuve.

Une barque large et plate nous attendait. A la lueur d^une lanterne tenue par un des hommes, nous passons sur une planche vacillante. On entendait de toutes parts le fracas des glaces qui se heurtaient en descendant le fleuve, n y avait déjà six à sept passagers dans le bac : un médecin militaire allemand, deux soldats prussiens, des paysans et des femmes de la campagne. Le patron de la barque reste à l'arrière. Quatre mariniers s'installent à Favant. Nous sommes tous as* sis. Personne ne bouge ni ne parle. La barque se met en mouvement. L'obscurité était moins grande. Ces masses énormes de glace couverte de neige donnaient une sorte de lumière pâle. L'eau entre les morceaux de

GRAUDEWZ 317

glace paraissait noire comme de Tencre. Les mariniers, avec de grands efforts, essayaient de ramer, mais les avirons très-souvent ne prenaient pas l'eau, rebondissaient sur la glace; les hommes, par le choc, étaient bousculés et renversés. La traversée a duré une heure et demie. Les deux soldats prussiens avaient pris des avirons et aidaient à la manœuvre. De temps en temps le patron de la barque nous criait : A droite ! A gauche ! Nous, alors, rapidement et silencieusement, nous faisions tous ensemble le mouvement indiqué à droite ou à gauche. La barque trois ou quatre fois fut prise dans les glaces, et les hommes eurent toutes les peines du monde à la dégager. Il y avait une paysanne qui pleurait et ne cessait de répéter : Nous sommes perdus ! Nous suivions une sorte de chenal oh le courant était très-rapide; d'un c6té la glace charriait, de l'autre elle était solidement prise et arrêtée. On était obligé de retenir cette pauvre femme qui voulait monter sur cette glace et rester là jusqu'au jour. Le médecin militaire nous disait avec beaucoup de calme : « Il y a eu bien » souvent des accidents. »

II était neuf heures et demie quand nous touchâmes rautre bord. Des habitants de Graudenz attendaient rarrivée du bateau. Deux petits bonshommes d'une dizaine d'années prennent ma valise et mon sac de fourrure. Ils me conduisent à l'hôtel ; quelques a restaurations » étaient encore ouvertes : on apercevait des lumières rougeâtres à travers les vitres couvertes de glace. J'étais très-fatiguée. J'arrive à l'hôtel ; on me fait

818 L'INTASION

monter dans «ne chambre... Je me laisse tomber sur ane chaise. Une petite bonne était en train d'allumer le feu.

— YoQS êtes PolonaiseT me dit^Ile.

— Non.

~ C'est qu'à votre façon de parler allemand* on voit bien que vous n'êtes pas Allemande.

~ Je suis Française.

~ Vous êtes Française 7

Rt elle me regarda avec étonnemeut. On ne vmt pas beaucoup de Françaises en ce moment dans les pro* viDces prus»ennes« près des frontières de Pologne.

~ Ouit je suis Française. Je viens voir les prisonniers français.

— Ah ! vous avez un parent dans la forteresse?

— Non, je n'ai pas de parent. Je suis Française et je viens voir les prisonniers français.

Cette jeune fille me regarda avec plus d'étonnement encore que la première fois. Elle n'avait pas l'air de comprendre.

Le lendemain matin, à huit heures, j'attendais dans la salle commune de l'hôtel. On était allé me diercher une voiture. Il y avait là un jeune homme amputé du bras droit. La maîtresse de l'bfttel me dit :

— Tenez, voilà un pauvre garçon qui a laissé son bras en France. Ob avez-vous été blessé ?

— Près d'Amiens, répondit-il. C'est là qu'os m*a coupé le bras... 3*tà été très*bien soigné par des religieuses françaises... On les appelait... je ne connais pas

6RAUDENZ 810

d^expression dans notre langue ; mais en français on disait : des sœnrs de charité. Elles avaient des robes de laine grise et de grands bonnets blancs... Elles ont été très-bonnes pour mol, et, quand je suis parti, elles m'ont donné quelque chose en me disant de le garder, que cela me porterait bonheur. Attendez, je vais tous montrer.

Et alors, dans sa poche, difficilement, avec la main qui lui restait, il prit un vieux portefeuille. Il posa ce portefeuille sur une table, l'ouvrit et en tira une petite image coloriée de la Vierge, entourée d'un cadre de découpures.

-^ Je l'ai gardée, ajouta-tnl, je la garderai toujours. Vous pouvez dire cela aux religieuses d'Amiens, si vous les voyez, quand vous retournerez en France.

A neuf heures du matin, j'arrivai è la forteresse. Le commandant me reçut avec la plus grande courtoisie et la plus grande bienveillance. Partout d'ailleurs, je dois le dire, j'ai trouvé le même accueil. Le commandant fait venir un sous^ofBder et lui dit :

*-* Conduisez madame au quartier des prisonniers fiançais ; elle est autorisée à les voir.

Et me voici traversant la cour de cette immense for« teresse, à côté de ce sous-ofBcier prussien qui se met h causer avec moi et qui m'adresse la môme question qui m'avait été faîte la veille par la petite bonne de l'hôtel :

— Vous avez un parent ici?

— Non, je n'ai pas de parent.... je viens voir les Français.

— Et VOUS venez de France exprès pour cela ? Cest un grand voyage dans cette saison. G*est loin la France. J'y suis allé. J'ai fait la campagne. Quel beau pays, la France!

Que de fois en Allemagne, j'ai entendu cette phrase : Quel beau pays la France! et, comme dite, là-bas, par les Allenuinds, elle est dure à une oreille française!

Nous arrivons devant la porte d'un corps de garde.

— Entrez là, me dit le sous-oflBcier, il y a du feu, vous aurez moins froid ; je vais aller chercher les Français. Ils travaillent aux terrassements.

J'entre dans ce corps de garde. Cinq ou six soldats, étendus sur des lits de camp, en me voyant entrer, lèvent la tête et se redressent un peu appuyés sur leurs coudes. Des sous-officiers étaient là, fumant auteur d'un poêle. Ils me font place. Je m'assieds sur un vieux banc de bois et j'attends. Les sous-oflGcîers prussiens me regardaient avec beaucoup de curiosité* Us ne disaient pas une parole. Par les vitres d'une petite fenêtre, je voyais les vastes cours et les immenses bâtiments de la forteresse. Des soldats, tout près de là, faisaient l'exercice; j'entendais les commandements, le bruit régulier des pas et des armes.

Quelques mstants après, la porte du corps de garde s'ouvrait; le sous-officier qui m'avait amené) là reparaissait et me disait : c Voici les prisonniers. » Ils entrèrent, portant, à Graudenz comme partout ailleurs, le costume des pénitenciers allemands : pantalon et veste de couleur foncée, sur l'épaule la patte bleue sans

GKAUDENZ SSl

numéro, et snr là tète le béret prussien. Les condamnés français sont habillés, traités et nourris absolument de la même manière que les condamnés allemands. Certains journaux ont dit que le régime de la prison était plus dur et plus sévère pour les Français. Cela n'est pas exact. On ne fait aucune différence.

Je me levai et^ prenant la main des deux prisonniers qui entrèrent les premiers, je leur dis :

— C*est une Française, mes amis , c*est une Française qui vient vous voir.

— Une Française ! Vous êtes Française!

Tous en même temps •— ils étaient huit ou dix — tons répétèrent ces mêmes mots, et,très-troublés,trèsémus, n'ayant pas l'air de comprendre, ils restaient là, nnmobiles, comme cloués par terre, fixant avidaoaent lenrs regards sur moi, n'osant pas avancer. J'étais obligée d'aller à eux, de leur faire une sorte de violence pour leur prendre et leur serrer les mains... Et je continuais à leur dire :

— Oui, je suis Française... je suis Française. ..

L'émotion bientôt les prit très- violemment... Presque tous se mirent à pleurer... Ce sont là des scènes impossibles à raconter. Les paroles ne sont rien. Toul se passe dans le cœur même. Je les vois encore, ces pauvres gens, s'enhardissant et se familiarisant peu à peu, s'approchantdemoi, m'en lourant, dans ce corps de garde enfumé, sous le regard de ces soldats allemands. J'entends encore leurs premières phrases : « C'est pour » nous voir que vous avez fait ce long voyage... Vous

Il» •!

» L'IlfVàSIOlf

> arrivez de FnmoeU. Pariez-nous ftmicais, etc. » D y en avait im qui, sUencieax, me regardait avec

ane attention particulière et cpii tout à coup me dit : ff Mais je Tons reconnais. Je Tons ai déjb vne. — Vons » m*avet vue? *- Oui, dans Tambulance, àMetz*.. » C'est vons qui m'ares soipé... Est*ce que vous » n'étiez pas à Mrtz? — Oui J'étais à Metz, seulement » j'ai vu tant de blessés ! Je ne me rappelle pas. Je ne » vous reconnais pas. — (Ni! €*était bimi vous, à

> preuve que quand, après la capitulation, vous avez » été obligée de vous en aller de Metz, vous avez » beaucoup pleuré en nous quittant. Et puis d'ailleurs, 9 je suis béte, j'oubliais. Tenez, vous allez voir. » Et de la poche de sa veste de prison, il tira un petit por^ tefeuilletout en lambeaux, y trouva un bout de papier plié en quatre et me le donna. Je dépliai le papier. Je lus mon nom et mon adresse.

Je suis restée là deux heures, prenant leurs nomsi tons et aussi les noms et les adresses de leurs parents en France. « Vous donnerez de nos nouvelles, me di- » saient-ils, on s'occupera de nos parents, etc., etc. » Et je le leur promettais. Un d'eux, un tout jeune homme, quand je l'interrogeai, au lien de répondre k mes questions, me demanda si j'étais de Paris et si je retournerais à Paris, en revenant en France. Je lui ré«potidis que oui. Et lui, alors, avec un air d'end)arras, les yeux à terre, tortillant son béret entre ses mains, répéta deux ou trois fois : « Ah! vous allez retourner » à Paris!... Si j*osais... mais non, jen'oserai jamais. »

a 6RAUDENZ S9%

Je loi dis : « Vous avez des parents à Paris? — Uui,

> me répondit-il^ c'est cela, vous avez compris... J'ai

> on petit garçon de quatre ans maintenant. Je ne l'ai B pas vu depuis bientôt dix-huit mois. Je devais me

> oiarier après la guerre et quitter le régiment; mais B la mère est morte à Paris, pendant le siège, et Ten- B fimt serait resté seul, si de braves gens du quartier ^ ne ravaient pas recueilli. Je crois qu'il est bien » soigné ; mais si vous pouviez aller voir le petit et

> m'écrire après pour me donner de ses nouvelles, Je

> serais si heureuxL. > Je le lui ai promis, et je suis allée voir Tenfont en

arrivant à Paris. H a été recueilli par des marchands de vin, dans le quartier des Halles. Us ne sont pas riches et m'ont dit cependant que, tant que le père se- ' rait retenu prisonnier en Allemagne, ils garderaient r^fant*

Tous ces pauvre gens continuaient à me dire les mêmes phrases : « Quand reviendrons-nous? Quand » reverrons-nous le pays? Âvez-vous vu les autres

> prisonniers? Combien sommes-nous encore en Aile- » magne? On dit quil j aura une amnistie à ta Nbët ;

> savesB-vous si cela est vrai? La Noël, c*est dans vingt

> jours, etc., etc. »

A la fin, il fallut les quitter. Ils allaient sortir, quand

je les vis qui se pariaient tout bas el semblaient se concerter. Un d'eux alors» le plus hardi, s'approcha de moi et me dit : c Notre camarade a votre nom, et nous

> nel'ooUierons pas; mais nous voudrions bien savoir

tu L'IHTASION

• siTeiisdemsareztoajoiink b même adresse, parce

» que si Dons sommes «flcoreiâ le l" jmner, nous

> TOuârioDs poiTotr tous ëoire ai Prince, pour tous

> MHihaiter uie bonne année. *

Et, eo effet, le 1* janvier, de Gnnidaiz,îls m'ont écrit, car ils n'ont pas été graciés k la Noël...

Ils s'en allèrent M, deboat sur le smil de la pwte dn corps de garde, ie les regardai s'âoigaer.

Ds formaient une p^le esconade, soos le comnaitdanent d'un soldai prussien, A chaque pas, ilstoarnaient la Itte pour me -rtàr. Ds diqiaiiiFent ao coio dn mnr d'no grand bâtiment.

Le dmâière militaire est tout près de h forteresse, dans une dairiëre, ai pldne fbrft. Noos avons là une centaine de morts. La porte était fermée. Se n'ai pas pu entrer. l'ai bit le tourdn dmâjère. Li, comme ï Da&tâg, nne smfie palissade de bois enloorait les tombes , et là aussi la neige était intacte dans les allées. Pas une trace de pas. Quelle tristesse, moa Dieu! quelle tristesse!

Le soir, à cinq beures, je quittais Graudenz ; j'allais T3ir les prisonniers de ThMm. J'avais cinq compagnons dans la TUturede poste, trois hommes et deux femmes. Les bfflDines, tons les trois, avaient lait la campagne de France : deux dans les armées devant Paris et le iroisiëme dans l'armée du princfi Frédéric^harles. Ils se mirent à parier de la France et ce fut aussitôt le même refrain sur toutes les lèvres : ■ Quel ' » beau paysl Quelles jolies maisons de campagne

jrjT- ■ "■

» autour de Paris ! Et que de châteaux dans la Tou- » raiue! comme c'est beau, la France 1 1

Je tombais de fât>gue et de sommeil. Je m*eDdormis à moitié... et, de temps en temps, j'étais réveillée par un éclat de voix. Je saisissais alors quelques phrases. De la France, ils continuaient à parler de la France.

A huit heures et demie, nous changeons de voiture. La neige commence à tomber très-épaisse. Les chevaux ont beaucoup de peine à avancer. Le cocher, très-souvent, est obligé de s'arrêter. J'ai un nouveau compagnon de route : un gros monsieur qui a un énorme Y>onnet de fourrure sur la tète, et sur les genoux un chapeau de soie enveloppé dans du papier. Ce gros monsieur me raconte qu'il va à une noce ; qu'il n'a pas pu emmener sa femme ; qu'elle a été obligée de rester k la maison, à cause des enfants, etc.

A onze heures, nous arrivons dans un petit village. Nous descendons de voiture, au milieu d'une véritable tourmente; nous sommes entourés d*une muraille de neige. C'est là que nous devons prendre une troisième voiture de poste, mais cette fois le cocher refuse absolument de partir : « Demain au jour, dit-il, on verra; » mais voyager la nuit par un pareil temps, c'est im- » possible, etc. » Il faut passer la nuit ici. Le gros monsieur est au désespoir. « J'arriverai trop tard pour » ma noce, s'écrie-t-il. »

Y a-t-il un hôtel, au moins ? Un petit gamin prend ma valise et me conduit. J'arrive dans une misérable auberge; on me fait entrer dans une grande chambre

glaciale au rez-de-chaussée. Un garçon apporte du bois et du charbon. Il allume un poêle de faïence, tt Nous ne voyons pas beaucoup de voyageurs en hiver, » me dit-il On n*a pas fait de feu ici depuis Tannée • dernière. Vous êtes Polonaise?— Non, je suis Fran- > çaise. — Àh I Française ! vous êtes Française ! Je B connais bien votre pays. J'ai fait la campagne. Je » parle un peu français. Je voudrais bien retourner en » France. On vit si tristement ici ! Vous voyez quel B temps nous avons. Eh bien ! c'est comme ça la moitié B de l'année. Et puis on gagne bien peu. Une pllace » dans un hôtel ou dans une maison boui^eoise en » France, voilà ce que j'aimerais, mais il parait qu'on » nous en veut là-bas. »

Moi, sans l'interrompre et sans lui répondre, je le laissai parler. Il fallait donc ainsi retrouver partout des hoinmes qui avaient été eh France et qui saisissaient, avec une espèce d'avidité, cette occasion de pailér de la France.

Quand ce garçon eut fini d'allumer le feu, il s'en alla. Je restai seule dans cette chambre. Le poêle donnait de la filmée, mais pas de chaleur. J'étais à la fOi$ glacée et asphyxiée. Je fus obligée d'ouvrir la fenêtre. Un ouragan de vent et de neige entra dans la chambre. Je fus prise alors d'un accès de véritable découragement. Si cette voiture, demain matin, ne pouvait pas partir, et si j'allais être retenue deux ou trois jours dans cette auberge, dans ce village ! Et jrme rappelle que je faisais cette réfiexion égoïste : c Si au moins

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» j*avais ici des prisonniers français, j'irais les voir, je i 9 les sentirais près de moi, je ne serais pas seule. » Il y avait dans cette chambre quelque chose qui ressemblait à un lit, mais je n'osai pas me coucher. Je passai toute la nuit à remettre en ordre la liste des noms et des adresses de mes familles de prisonniers.

Le lendemain matin, par bonheur, la neige était nooins forte et le cocher consentit à se mettre en route. Je continuai mon voyage, toujours en compagnie du gros monsieur. Il était enchanté, il était sûr d'arriver à temps pour sa noce.

Je vis les prisonniers de Thorn, et d'autres après ceux-là, et puis d'autres encore qui tous me répétaient : c La France ! la France ! quand retournerons-nous en « France? »

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