‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 15 sur 16 · VILLERSEXEL · texte numérisé non relu

VILLERSEXEL

Ibillés!... Il fallait voir nos vieilles loques à cftté de Eleurs uniformes. Nous avons traversé le pont. Il y avait déjà de grands las de fusils sur le bord de la route. En passant, nous avons jeté aussi nos fusils, et un officier suisse nous a indiqué notre chemin. Nous nous sommes arrêtés à une petite ville, et nous ayons trouvé là de bien braves gens. On nous a mis dans l'église protestante, et tous les habitants arrivaient avec de grosses boues de paille, avec des couvertures. Les femmes nous ont apporté du pain, du vin et de grands seaux de soupe bien chaude. Le lendemain, une vieille dame me donnait de bons souliers, un paletot et une paire de gants.

Voilà, en gros, ce qui m'est arrivé pendant la guerre. On a été bien malheureux, et cependant, si on recoaunence un jour à se battre contre les Prussiens, j'en serai et de bon cœur. Seulement il faut espérer que, cette fois-là, le gouverneirent s'arrangera pour nous donner des officiers, des armes, des vivres, des souliers... enfin tout ce qui nous a manqué.

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■Ç'/TAi^'l.*^ r -^ t

1.0 13 février 1871, à midi, nous quittons Goder-^ ville. A une lieue de là, sur la route de Fauville, nous rencontrons notre premier Prussien. Nous ne sommes plus en France, nous sommes en Allemagne ; nous entrons dans le territoire prussien, pour ne le quitter qu'au milieu du pont de Neuilly. Ce premier Prussien était un dragon de la garde royale, qui seul, à pied, casque en tête, avec son grand manteau bleu et ses grosses bottes, s'en allait, d*un pas lourd, du côté de Goderville.

Nous arrivons à une heure et demie à Fauville, qui regorge de soldats allemands. Ce sont des Prussiens, de vrais Prussiens, des landwers avec le schako h double visière. Il y a deux types caractérisés dans Tar-

mée prussieniie : rAllemaiid jaufpu ei rAJlemand barbu. Le barim a Tair maussade, revècbe, triste, dur, bratal ; le joufflu tous oiontre une grosse figure rougeaude, épanouie, souriante, ingénue, naî^e. Bacbus et joufflus, d'ailleurs, crèTent de santé. H faut les voir de près, ces Allemands qui, dans les proclamations de M. Cambetta, étaient démoralisés, abattus^ harassés, las de la guerre. Tous ces solides coffres allemands sont bondés de notre viande et goi^és de notre vin.

Nous continuons notre route. D est trois henres quand nous nous arrêtons k Yvetot, devant le perron de rhAtel des Victoires. L*hAtel des Victoires !... Des bandes de Prussiens et des bandes de mendiants, voilà Yvetot ! Et plus de mendiants encore que de Prussiens. La misère est horrible. Yvetot compte une très-nombreuse population de tisserands, et pas un métier n*a marché depuis six mois. Ce matin, les Prussiens ont présenté à ta tHairie d'Yvetot une petite facture de quatre cent-cinquante mille francs. Toutes les mairies ont reçu leur note. On demande quarante, cinquante, soii^ante mille francs à des communes qui n*ont pas trois mille francs de budget annuel. Les Prussiens ne perdent jamais leur temps et savent s'occuper pendant un armistice. On réclame, on se plaint, on supplie st. de Bismarck d'accorder au moins des réductions, et M. de Bismarck répond que ces impositions ont été calculées régulièrement d'après le taux légal de vingtciil() francs pur habitant des campagnes et de cin-

ItftJEH tIT

quante francs {làf hafaîtâ&t des villes. Le taux légal ! n y a im inféra âe la guerre èomme il y a un intérêt de Targent La gaerre est deîeûue une affaire» une entreprise, une spéculation eotnmerclale. Ce qoi est véritablement odienx dans toute cette càmpagûe, c'est la préméditation, c'est roi^anisation, c'est la réglanentation du pUIage, de la réquisition, de rincendie. ^ f habitais un village de Normandie pendant la guerre. Quatid les dragons de la garde royale sont arrivés dans ce village, un officier, qui avait tout l'air d*un homme parfiiiteffleût distingué, est entré dans là salle de la maille, et, après Un salut fort courtois, nous a dit :

— Mes hommes sont en train de détruire le télégraphe. Ayez h bonté de prévenir les propriétaires du pays que si on rétablit le télégraphe, nous imposerons uoe amende de dix mille francs et nous incendierons le village.

Cet officier nous faisait cette menace, le sourire aux lèvres, avec une impertinente affectation de politesse. Et cette menace, dans sa bouche, n'était pas vaine. II n*aurait pas brûlé tout le village, mais huit ou dix maisons, choisies avec soin, marquées à la craie, les maisons qui auraient paru combustibles. La campagne de France a été pleine d'exécutions de ce genre. Un petit corps prussien est surpris dans Êtrepagny par des troupes venues de Rouen. Deux jours après^ les Prussiens brùlaieât quarante maisons dans Êtrepagny. Pendant qu'on change les chevaux de noire voilure,

S4S r/JlfTASIOM

Doas nous proinenoDS dans les rues de la rille. Aii milieu de toas ces Prussiens et de tous ces mendiants, se traîne sur deux béquilles un de nos malheureux soldats, enveloppé d*une grande capote grise en guenilles. Une charrette passe, conduite par un soldat prussien, qui, gras, rose, rebondi » reluisant, fume une grande pipe de porcelaine blanche. La charrette est pleine de paille, et sur cette paille sont étendus, roulés dans des couvertures grises, quatre prussiens, les joues creuses, les yeux ardents, tremblant la fièvre. Notre pauvre soldat, avec ses deux béquilles, s'arrête, se range contre le mur pour laisser passer la charreite. Nous remontons en voiture.

— Tu n'arriveras pas à Rouen avant la nuit, dit à notre cocher le garçon d'écurie, prends des bougies pour tes lanternes.

— Ah! ce n'est pas la peine, répond le cocher. H n'y a plus de gendarmerie, plus de poUce, plus de procèsverbaux... Faisons des économies de bougie. Profitons au moins dti bon des Prussiens.

El, en disant cela, il me regardait, riant d'un gros rire bête qui voulait être fin.

Nous partons.*Sur la route, jusqu'à Barentin, nous sommes poursuivis par des troupes de mendiants : vieillards, femmes, enfants. Ils courent après la voiture , s'accrochent aux portières , criant d'une voix lamentable : La charité I un peu de pain !

Dix minutes de halte à Barentin. L'écurie de l'hôtel est pleine de chevaux et de dragons prussiens. î^es

RD UBN ti9

chevnnx mangent ravoîne. Les hommes ftament et font cercle autour d'un de leurs camarades qui leur chante... la Marseillaise/... oui, la Marseillaise! en français, mais avec quel accent !

Le ehnr te eloira est arifé.

Le jour de gloire ! la Marseillaise!... Je me rappelle ces bandes qui, dans les derniers jours de juillet, défilaient sur le boulevard, ciiani : A Beriin ! et chantant la Marseillaise... Le résultat de toutes ces fautes, de tontes ces folies, c'est un dragon de la garde royale prussienne qui, dans une écurie de Barentin, pour égayer ses camarades, leur chante à tue^éte :

Le ehnr te doire est arifé.

le fais quelques pas dans la grande rue de Barentin. Deux femmes se tenaient sur le seuil d'une pauvre maison ; assis par terre devant ces deux femmes, un petit garçon d'une dizaine d'années, pâle, maigre, effrayant à voir. Je m'approche ; j'offre à l'enfant une pièce de dix sous. Il hésite, regarde sa mère :

— Oh ! tu peux prendre, dit-elle, tu peux prendre ; on est si malheureux maintenant !

L'enfant prend les dix sous.

La pauvre femme continue : ~

— Vous allez à Paris, monsieur?

-Oui.

— Ah! monsieur, que Paris nous fnsse avoir la paixF

ttO X'IflVASION

Il est teifips Qtle tout cela finisse. On n*a pas de qnoi manger, et il faut nourrir les Prussiens. Voilà pins de deux mois que j'en di ttn, logé à la maison. Il veut toujours de la viande et menace de tout casser si on ne loi en donne pas. Il dit qu'il a droit à tant de viande, qu*il n*a pas son poids. J'ai là mon frère qui est malade de la guerre; je suis obligé de lui mesurer la nourriture, et il faut que je donne tous les jours deux gros morceaux de bœuf à mon Prussien.

Écrites, ces choses-là ne sont rien ; mais dites^ elles étaient navrantes. On ne saurait faire comprendre tout ce qu'il y avsût de tristesse, de misère et d'humiliation dans deux simples mots : Mon Prussien.

Je dis à cette pauvre femme :

— Votre frère était soldat!

— - Oui, monsieur, dans la ligne, à l'armée de la Loire.

— Et il à été blessé?

— Malheureusement non. U aurait plus facilement guéri d'une blessure que du mal qu'il a pris. La misère en a tué bien plus que les balles des Prussiens.

— Peut-on le voir, votre frère ï

— Oui, Il est là; entrez.

J'entre, et, dans le fond d'une grande pièce humide et sombre, sur un grabat, enfoui sous des loques et des guenilles, jélrois un jeune homme d'une vingtaine d'années. Ce n'était plus une figure humaine ; c'était une tête de mort qui essayait de voir, d'entendre et de parler.

nOUEN ISi

— Eh bm, mOD garçon, vous Ates malade T.

— Qh ! QJÙ, iK^Dsiear, bien malade. Je ne sais pa^ ce que j'ai, mais ca ne va pas. Je n'ai pas en la chance d'être tué là-bas. C'est bien dommage* Tout serait fini.

-^ n ne faut pas dire de ces ehoses-là. Vous allés étrç bien yite guéri.

— Non, monsieur, non, je ne guérirai pas, et je serai peut-être long à mourir. C'est ce qui me fait peur.

— Vous *étiei dans l'armée du général Chanzy?

— Je crois (jue oui, monsieur, mais je n'ai jamais vu de général, ni celni-là, ni un antre. Je n'ai jamais va, non plus, de Prussiens... Je n'ai pas tiré un coup de fusil, rai marché pendant trois mois dans la boue, dans la neige, du cAté d'Orléans, du cété du Mans. Nous aurions mieux aimé nous battre, mais nous n'avons pas eu de diance, nous tombions toujours dans les déroutes, et alors il n'y avait plus qu'à se sauver devant les Prussiens.

Nous partons, nous traversons Barentin. Dans tontes les maisons des dragons prussiens. Ce n'est plus la guarre; c'est quelque chose de plus triste et de plus affreux encore : c'est Toecupation paisible de la France par les Prussiens. Devant la porte d'une maison, un dragon cirait ses grosses bottes de cheval. Il avait le bras gauche entré dans la botte, et du bras droit frottait, firottait, frottait vigoureusement. De temps en temps, il s'arrêtait, regardait sa botte, prenait du ci* rage, crachait sur sa brosse et se remettait à frotter de plus l>eUe. C^q ou six ^ants dégueniliéb le contem'-

ià

plaient avec admirulion. Tout d'un coupole dngou prussien eut une idée spiriiuelle... Il mit sa brosse sous io nés d'un des enfants et lui barbouilla la figure avec du cirage* Les auires enfants poussèrent des cris de Joie et se mirent à houspiller leur petit camarade qui pleurait. Le dragon riait bruyamment. Ce n'était rien vt c'était horrible. Je me rejetai au fond de la voiture. Dos larmes me venaient aux yeux.

Nous arrivons à Rouen, à huit heures du soir. La vUlo est lugubre; toutes les boutiques fermées; les cafi^s seuls ouverts et remplis d*officiers prussiens. tVans les rues des soldats allemands. Point ou peu de Fraudais.

Nous dtnons à Thôtel, puis nous allons foire un tour dans la ville. Le soir, à dix heures, nous rentrions à rhfttol par la rue du Grand-Pont, quand nous sommes livurd^ par un Rouennais qui sortait violemment de rallia d^une maison, tenant un soldat prussien par le brasi le tirant derrière lui et criant :

<— Venox chu Topticien 1 venei chez Topticien !

Il était impossible de ne pas être intrigué par te spectacle de ce Prussien, ainsi conduit de vive force, à dix heurea du soir, chez Topticien. Nous rebroussons cliemin, et, nous aussi, nous allons chez Topticicn. La route ne fût pas longue. L*opiicien demeurait à quelques pas de là. Les volets de sa boutique étaient fermés, mais, lui, prenait Tair et ftamait sa pipe, assis sur une chaise, devant sa porte ouverte. Quand le Rouennais lui arrivé devant Topiicicn, il s'écria : c ^yez

ROUBlf S5S

» juge, » et mettant avec foreur sod poing sous le nei du Prassien, qui était étonnamment calme, il ajouta :

« Je Tai fait manger œ matin à huit heures, je Pai » fait manger à midi, je l'ai fait manger à six heures, » et il yeut encore manger avant de se coucher. Soyez • juge. »

L'opticiep se recueillit un peu, puis adressa, en allemand, un petit discours au Prussien; mais ce petit discours ne fut pas du goût du Prussien, qui sortit de son calme pour crier deux ou trois fois phrases rauques, dans lesquelles le mot : Fleiseh! fleisch I revenait constamment. Après quoi, Topticien, quittant la langue allemande pour la firançaise, dit au Rouennais :

— Il reconnaît avoir pris trois repas et il déclare que trois repas lui suffiraient, si on lui donnait assez de viande à chaque repas, mais il dit qu'il n*y a jamuis assez de viande.

Le Prussien, alors, d'intervenir et de dire :

— la ! ia ! Fiante 1 fiante !

Nous nous éloignâmes. Le cœur nous montait aux . ^ lèvres. Cette discussion bestiale, ce Prussien qui vou- , lait de la viande, ce Français qui disait : « Je l'ai fait

manger trois fois depuis ce matin , » et l'arbitrage de cet s opticien qui essayait de concilier la voracité du Prus- : sien avec-l'économie du Rouennais, voilà donc la guerre

et la victoire au dix*neuvième siècle !

Les correspondances du Time$ avaient eu pour moi

jusqu'ici une certaine autorité. Je les croyais exactes et

sincères. Je découvre qu'il faut un peu rabattre de cetie

:ldl

2W L-IWVASION

confiance. Le Time$ publiait, U r a quelqa^^ jours, le 6 de ce mois, — une correspondance datée de R<mi€B|^ et le reporter anglais racontait que cette ville était de^ ven'ie un Éden depuis Toçcupation prussienne. L^ Allemands déclaraleut que Rau#n était un séjim délicieux, et que les Rouennais étaient charmés de la présence des Allemands. Je n'iuyepte p^s, je traduis :

« La population parait aussi heureuse et aussi indif* » férente que si le siège de Paris et la moitié de )a » France aux maîQS des Allemande constituaient iip » état de choses normal. Quand les mnsiques alle^ » mandes jouent dans les squares pulpes, §lles ont oo , fi auditoire distingué de dames et de gentlemen fran- » çais. Une Rouennaise, scuudalisée de la condoite » des femmes de la ville, me disait avec indignation D qu'elle croyait que les jeunes filles seraient très-heu- )> reuses d'avoir de§ bal^ #t de danser ave« les offieiers » prussiens, si ce n'était pour l'effet de h ekm> Di- ;) mancb^9 dans Tapr^^midi, ]^s quais étaient remplis » d'une foule de i^adauds qui ressemblaient toat à fait n au^ promeneurs babUaels du boulevard des Italiens. i> §oit k cau^e d^ la grande quantité d'argei^; répandu j> dans la ville par les Allemands, ioU k cause de la 9 h%cmX\on{fa$c%mtiQn) de leurs grandes belles tour^ » nures et de leur bonne bnui^ur g^érale> je pense que la popul^iion rQuennais(e, et surtout les proprié- » taires de cafés, seraient trèiHxmtrariés de voir partir » les Prussiens. Aussi, les rue» de fiouen sontrdUes

AOUEN S5i

m aussi Tirantes et aussi gaies que* jamais. (4^ Uvely 9 and as gay as ever.) »

Eh bien I je ne sais pas ce qnA se passe le diQianche

«ir les qfiais, mais je sais <pie fioneii ce soir est aussi

'nvant et aussi gai qu'un toiiil)eaa. Les rues désertes,

pas ijNM boatiqne, pas un ihéâire ouvert. J'ai parcouru

In ville dans tous les sens. 8eul un ignoble café^oncert

de troisième ordre donnait une r^ésentation. Au fond

4^lI^ salle fumeuse, perchée sur une estrade, une mal-

heurense créature blonde^ aveo une robe de soie bleue

fanée et une rose dans les cheveux, chantait d'une voix

fausse^ devant une vingtaine de sous-^offieisrs alle-

vaands, la romance des Noees de Jeannette :

ie rentra k l'hOtel. Gipq ou six personnes sont réu* nies (tann It bureau, [iO mi^tr^ de l'hôtel^ un journal à la inaip, donnera b^te voix, lecture d'une dépêche qui apporte le résultat de^ électii^s de Paris : Félix Pyat, llalqn, WUike. Tolaio, Qlémisoce^lt» Ra;»)ua, Gvfippo, j3tOf9 Otc. J'ai vu bien souvi»!; dçs pbysionol»i^ exprimant te ^urpnsf^ mai^ jiimais je n'ai yu d'étonpeio^iit iSQioparaÛ» à 1^ stpp^or (}a ces provmciaux.

Xe f9»$» devant la mm^, Je yoî;»4aiixi$ol(l»t.$ prussiens qui ^^my^ïA ^ ompiMoot' des assiettes ; < Kpfts • Dtvo»$ àloger um dizaine d# çoldatf», P»e dif l^ gar- 9 £on A'Wéi; ce% A^n%,^\^ f^'^i^iam^i # oe ri^n

L'INYASIOll

B fâre ; Os ont demandé an patroo la pennissioa de ^ » laTcr la faisselle, le soir. »

14 février, — Ce matin, à neuf heures, sur la grande place, devant Fégiise Saînt-Onen, manœuvre un régimnt prussien. De diaqne cMé de Téglise, des recmes wurtembergeoises finit leur apprentissage. Les hommes sont pris un à un et, sous la direction d'ua instmctev, cherchent à attraper le pas prussien. Quand no«8 mardums, nous autres Français, nous levons le pied en Fair, puis nous le portons en avant et nous le reposons tout simplement par terre, au bout de renjambée. Ainsi font les Anglais, les Italiens, les Chinms et les Tores , mais ainsi ne font pas les Prussiens. Pour attraper le pas pncssieriy il faut d*abord se roidir de toutes ses forces, rejeter les épaules en arrière, projeter vigoureusement le veûtre en dehors; puis, quand on est, de la sorte, fortemeni tendu et contracté du haut en bas, au premier sipal, on lance violemment, automatiquement et aussi haut que possible, la jambe droite en avant, toute roide, sans la moindre inflexion du genou. Quand la jambe droite est arrivée n bon pon, la jambe gauche doit partir comme un ressort, avec la même vigueur, la même rigidité. Et la machine ne doit plus s'arrêter. Voilà le pas prussien.

Il faut que TAllemagne tout entière se mette aa pas de la Prusse, et ces malheureux conscrits se donnent une peine infinie pour devenir de parfaits Prussiens. I! y en avait un surtout, un petite tout petit Wurtember-

geots, Trai bébé de vingt ans, avec une figure rouge et des cheveux jaunes, qui s'épuisait dans une puissante concentration de toutes ses forces, pour venir à boQt de ce terrible pas prussien. Il se campait sur ses petites jambes, redressait sa petite taille ; puis, cambré à la façon l'un clown, les veines gonflées, il attendait avec anxiété le signal du départ. L'état de préparation paraissait très-satisfaisant. L'instructeur criait : En avant! et le petit Wurtembergeoîs se mettait en mouvement ; mais, hélas ! ce n'était pas cette projection sèche et géométrique de la jambe qui caractérise la pure démarche prussienne. C'était un pas quelconque, sans couleur, sans relief, san<5 originalité. L'instructeur aussitôt criait : Halte ! et accablait de sottises le petit Wurtembergeois qui s'arrêtait découragé, désespéré. « Je n'y arriverai jamais, se disait-il, je ne deviendrai » jamais un vrai Prussien. » L'instructeur s'emparnit du petit Wurtembergeois, le tournait, le retournait, le manipulait, l'apprêtait et lui adressait un long discours, puis, tout d'un coup, pour joindre l'exemple à ta théorie, au milieu d'une phrase, s'interrompant brusquement, s'écriait : « Sieh mich an... (Regardezi moi...) 3> Et alors... et alors... Ah ! que c'était bien le pas prussien ! Il se mettait en marche, le sergent instructeur. Un vrai soldat de bois mécanique. Quatre pas en avant... demi-tour à droite... encore quatre pas... demi-tour à droite... Et le sergent instructeur manœuvrait autour du petit Wurtembergeois, lequel se tenait immobile, ébahi, émerveillé, écrasé d'admiration, de-

^ Ik:..

an L'iMVAsioif

▼ant cette mécaniqae n parfeitement ezaete el oorreeie. Sur li place, devant Téglise, un répment tmil ea* lier faisait Texercice. Deux ouvriers^ à oôté de mot, regardaient et causaient

— Voilà tout de même des soldats^ diaût Fim de ces ouvriers, de vrais soldats»

— Oui, ça marche droit.

— Ah l si nos mobiles avaient manœuvré comme ça i

— Manœuvrer comme ça? des Français ! n ne faut pas compter là-dessus.

— Et pourquoi donc T

— Parce que c*est la discipline prussienne qui fait des hommes comme ça, des hommes qui ne sont plus des hommes, qui sont des machines. Vois^fu, ce n'est pas des soldats français qui se laisseront mener à coups de pied et à coups de cravache.

— C'est vrai,

— Hier, à la maison, j'entends crier dans récurie. Je vais voir ce que c'est. C'était un petit moutard de sous-lieutenant prussien qui donnait une raclée à un grand dragon. Le dragon a fini par tomber à genoux dans le fumier et par demander grâce . n avait de grosses larmes qui lui roulaient dans les yeux, et ça lui a valu, en manière de pardon, un dernier coup de cravache sur la figure. Est-ce qu*on a jamais vu ça dans Tarmée française? un vieux soldat pleurant dans le crottin, à genoux devant un blanc-bec d'officier! Un Français ne supporterait pas ça !

— Et il aurait bien raison de ne pas le supporter !

lOOfiH St

i'entrd cheâ on libraire» Je titNnre de mauvais ro- VïanSy et puis les Nuits de César ^ le Mariage d'ww Espagnole f etc. Rien de toai oeia ne fiùaait idod affaire. Le libraire éuit dételé.

— ' Je n'ai plus rien, me Al-il^ kprovitice rarîtaille Paris de pain el de?iande;il est temps qoe Paris noue ravitaille de lin^s.

Je lui demande 8*Q n'a pas des Tolum^i de la petite bibbotbèque k cinq sons.

— > Je crois^ me répond*-!!, qu'il m'en reste quelqiies volumes» mais ils sont dans l'arrière-lK)utiqne, au fond d'une amK»re.

-^ Montrez^les**moi«

-^ C'est que j'ai là mes quatre Prussiens qui déjeunent.

— Ab! vous avez quatre Prussiens?

•^ J'en ai eu plus que ça; j'en ai eu jusqu'à sept.

•^ Eh bien! nous les dérangerons, vos Prussiens.

Nous entrons dans rarrière*boutique. Les quatre Prussiens étaient là, attablés devant une immense ratatouille de viande, de lard et de pommes de terre. Deux de ces hommes se lèvent de fort bonne grâce, nons laissent chercher dans l'armoire, et, dans le dos de ces Prussiens, nous trouvons deux petits volumes de Molière et deux de Racine.

Nous déjeunons; la grande salle du restaurant est pleine d'officiers allemands. Le mattre d'hôtel ne s'approchait jamais de notre table sans nous dire :

— Ah ! ça fait plaisir de servir des Français ! Nous

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ne voyons plus que des Prussiens... La maison ne désemplit pas.

— Et votre patron gape beaucoup d'argent?

7- Jamais il n'en a tant gagné. Dame, vous comprenez, on les fait payer. Mais c*est le café surtout qui rapporte, parce que les Prussiens ont une façon à eux d'aller au café. Ce n*est pas du tout conune nos officiers à nous, qui arrivaient à une heure, et restaient là jusqu'à cinq et six heures du soir pour une demi-tasse et un verre de cognac. Les Prussiens arrivent courant; courant. Ils sont toujours pressés : c Vite, vite, servez !» Et des punchs, et des bouteilles de madère, et du Champagne ! Puis ils, se sauvent, ils vont à lear affaire; parce que, c'est une justice à leur rendre, ilsî^ s'occupent de leur afTaire. H y en a qui viennent jusqu'à cinq et six fois par jour, et pas pour des consommations de quarante centimes. Vous comprenez que ça rapporte plus d'ai^ent que les officiers français. Hais ça ne fait rien, c'est tout de même bien dur d'avoir à servir ces gens-là!

A midi, nous partons entassés dans la diligence de Louviers. Nous arrivons à deux heures à Pont-de TArche. On s'y est battu. Les habitants s'étaient enfuis. Bien des maisons ont été saccagées.

— Tenez, monsieur, me dit un de mes voisins, voyez-vous ce mur crénelé?

— Parfaitement.

— Eh bien, j'ai travaillé à le créneler. Je faisais partie de la garde nationale de Rouen. Nous somoies

venus nous établir solidement à Pont-de-l'Arche; pms, à l'approche des Prussiens... • »

— Vous vous êtes repliés en bon ordre, s'écrie un gros monsieur qui n'avait pas encore ouvert la bouche.

— C'est cela même, monsieur...

La forêt de Pont-de-l' Arche est en pleine exploitation. Les gens de bonne volonté qui se sont chargés de cette besogne ne demandent aucun salaire; ils vendent sur place à de gros marchands de bois les arbres par eux abattus. Tout cela se passe au grand jour, en plein soleil.

— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur! me dit une vieille dame, on ne s'y reconnaît plus aujourd'hui.!! n'y a plus de tien ni de mien, plue de lois, plus de police, plus de gouvernement, plus de gendarmes, plus rienenfm. La conversation devient générale. Chacun se met à parler de ses Prussiens, c*est-à-dire des Prussiens qu'on a été obligé d'héberger et de nourrir.

— Moi, je n'ai pas eu à me plaindre. J'avais deux officiers... ils étalent très-bien.

— Moi, j'avais d'abord trois landwehrs qui n'étaient pas mal ; mais, après ça, j'ai eu quatre dragons qui ont forcé la porte de ma cave et qui ont bu une soixantaine de bouteilles en cinq jours.

— Mangeaient-ils, mon Dieu, mangeaient-ils! Aussi, ils engraissaient. 11 y en a eu un chez moi qui s*est pesé dans une grande balance à charbon. Il a amené 138, et il ne pesait que 130 à son départ d'Allemagne. Il avait pvfité de huit livres.

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âElberf,

SsavaiéBt

iiqaes^ des Bavarois. Us dinîaa lev flwwDfnreniegt de dÉigae fgp» ; et Tair de se eaeker pour le dire, non père, qn esl pov lafoiéraoee^leiira ditinijoiir : € Oh! oevmsgéoez pas, ne soyez pas hoDteax^ dttes votre prière tout haut, à ca Toos aiDiise. >

^ rai depuis deoi mm mi oflider prusMo qui est très-coorenable, qm a de rédocation, d^ formes, et qui m'a donné des Iwnbons an jour de l'an. Je n'ai pas osé les refuser, mais j'ai mis le sac an fond d'une armoire, et je tous prie de eroire que, ni pour or ni pour argent, je ne mangefais des bonlxms de ee Prufr» ien. Il ne sera pas content si on fait la paix : € C'est trop tôt, me disait-il hier soir, beaucoup trop t6t ; la France n'a pas assez souffert, elle n'est pas assez ruinée. Nous serons obligés de revenir dans quelque temps. La guerre devrait durer encore au moins une bonne année, dans votre intérêt même. Car il vaudrait mieux pour vous que ça se fasse en une fois qu'en deux. Nous serons ennuyés d'avœr à recommenoef ; nous serons plus méchants, plus en colère. Les Français répnrent trop vite. Quâûd vous aurez reconstruit vos maisons^ et ce ne sera paslongt vous n*AUl*ez qu*uue idéOi oe sera de venir en démolir OhéKûous. » Moljen'ûi pu m*empécherde m'écrier : Ah I ta, e'e&t bien Vfai I » EtySlorg^sâns se fftcher^ il m*a dit : « Vous voyez, cette guerre-là va finir trop tôt. »

ftOUEH

Dae irès-vife dûoimoD s'élèfe aisaîte entre un bourgeois du Havre et in coHmOcv du Yexin normand. Il est qnestimi des francs«>tireors.

— Yoos antres gens de b campagne, dit le Barrais, Tons aimiea mien les Prussiens que les ftancs-tirenrs.

— n ne faut pas dire ça, noor détestons les Prussiens. Seulement, e'est ttû* nous n'aimions pas les francs^tireurs. Os nous finsaienl du mal et pas autre chose. Ils battaient la campagne à tort et à travers, sans ordre, sans discipline, ils allaient et venaient sans savoir oii ni pourquoi. Ils arrivaient dans un village. On les recevait bien. On leur donnait à boire et à manger, etavec plaisir. Pour nous remercier, ils commençaient par piller un peu à droite et à gauche; ils enfonçaient les portes des caves; ils cherchaient à attraper des femmes, enfin, ils faisaient les cent dix-neuf coups. Au milieu de tout ça, on signalait une reconnaissance de uhlans» On voyait huit ou dix cavaliers qui arrivaient au pas, dans la campagne, bien lentement, très-prudemment, le pistolet au poing. Les francfr-tireurs s'embusquaient, envoyaient des coups de ftisil auii uhlans, en descieodaient trois ou quatre, puis ils boudaient leurs sacs et détalaient, et au pas de course. Ils allaient recommeneef la méine histoire dans un autre village; mais ils avaient bien soin d'écrire d'abord au Journal au Havre : < Hier, > au village de Limett^ tious avon^ repoussé Tattaque » d'Une forte colonne prussienne. Les Allemands ont » dû réquisitionner huit charrettes pour emporter leurs

» mofls. » Et pendant qne l'aboiiné lisait ça le matin, an Havre, bien tranquille dans son fauteuil, les Prussiens étaient revenus en force, avec du pétrole, et le village de Limetz brûlait comme un tas de fagoLs.

— Vous deviez vous défendre quand les Prussiens sont revenus ! s'écrie le Havrais.

— Nous défendre? Avec quoi? Nous n'avions pas de l^ils ! Nous ne pouvions pas répondre à des coups de canon par des coups de poing.

— Nous nous serions défendus au Havre! Jamais les Prussiens ne seraient entrés dans le Havre! D'ailleurs, ils le savaient bien. Ils sont venus tâter le Havre et ils ont reculé devant notre attitude énergique.

— Us n'ont pas reculé du tout devant votre attitude. G*est le mouvement du général Faidherbe qui les a obligés à envoyer dans le Nord les troupes qui ma lâchaient contre le Havre.

— Je vous dis que c'est notre attitude énergique.... Enfin, jamais le Havre n'aurait capitulé honteusement comme Rouen.

Alors, un troisième interlocuteur intervient. C'est un Rouennais. Il repousse Taccusation du Havrais. Rouen voulait se défendre, mais la ville a été livrée aux Prussiens; il y a eu trahison.

Trahison! Ce mot-là, comme par enchantement, met tout le monde d'accord, et cinq ou six bouches s'écrient en même temps : c Oui, oui, il y a eu tra- >hison! Voilà ce qu'il faut dire... Il y a eu tra- » fiison! » Seulement la querelle recommence, quand il

s^i^tde nommer le traître, c C'est le général Briandl Pourquoi n'avait-il pas fortifié la ville? C'est le général Estancelin ! Pourquoi n'avait-il pas organisé les gardes nationales? C'est Mgr de Bonnechose ! Il a donné six millions aux Prussiens pour sauver sa cathédrale, etc. >

La querelle dure encore, lorsqu'à dnq heures nous arrivons à Louviers, toujours au milieu d'un flot de soldats prussiens. Nous y sommes accueillis par cette nouvelle que l'on se bat à Paris, que l'entrée et la sortie sont interdites, etc. Nous trouvons dans une auberge cinq ouvriers qui ont quitté Paris la veille. Ils sont convaincus qu'il n'y a rien de vrai dans ces nouyelles. Paris est absolument calme. Nous causons avec ces ouvriers.

c Trochn est un traître, nous disent-ils, Jules Favre » est un traître. Ils croyaient en Gambetta; mais, de- 3 puis qu'ils sont hors de Paris, ils ont appris » que Gambetta, lui aussi, était un traître. La France

> a été vendue aux Prussiens, vendue par la ré- 9 publique, comme elle avait été vendue par Tem- » pire. Et d'abord ce n'était pas la république ,

> c'était la continuation de l'empire. On avait gardé » les mêmes généraux , et il n'aurait pas fallu » employer un seul général de profession. On aurait » trouvé des généraux dans le peuple, des généraux » qui n'auraient pas capitulé. II n'y avait que des bour- 9 geois dans le gouvernement, des propriétaires qui » nvnient peur pour leurs maisons. Il était défendu aux » gardes nationaux de Paris de tirer sur les Prus-

> siens. Tel garde de tel bataillon a été condamné h

> un mois de prison pouf avoif tué un Prussien. Trocbu » avait re$u 30 millions de M. de Bismarck. Il en

> avait gardé vingt pour lui et distribué 10 k ses mo- » biles bretons, qui massacraient le peuple. La Gom- 9 mane aurait tout sauvé, chassé lesi Prussiens, sauvé » la république. »

Ces choses sont dites très^érienêemétit et à^e une entière bonne foi.

Nous nous empilons dans une nouvelle diligence, et mon Yolsin, le paysan qui n'aime pas les fratics-tireurs, me dit :

« Vous avez entendu ceâ ouvriers avéc leurs his- » toires de trahison. Dire des bêtises pareilles, M c'est » permis ! Mais voyez-vous, les Parisiens, ils ont tous 3» la lête à Tenversi Ce n*eât plus que dans les cam- » pagnes qu'on a le sens commun. Le général Trochu » recevant 30 million^ de la Prusse! En voilà une in- » ventloni Je Vais vous dire, moi, le nom de l'homme > qui s'est vendu à la Prusse. Ce n'est pas le général » Trochu, c'est le maréchal Lebœuf. Il avait, depuis dôs » annéef^^ une grosse pension de H. de Bismaitek. Et » alors, dans en avoir Tair, il a détruit not^e armée. » L'empereur n'en savait fieû. On lui disait : Vous » avez un million de doldatâ. Il le Êi^oyait ; il né pou- » vait pas vérifier lui - même. Mais , n'ayeî pas » peur, il reviendra, rempereu)", et alors tont ^'éclair- »cira. »

Il éSt minilft, qllând noù9 descendons à Mantes dans

la cour de Thôtel du Grand-^Cerf. On nons conduit dans une grande chambre dont le pluâ bel ornement est un grand portrait à Thuile de Napoléon I*% un de ces tableaux qui se {(agtient à la loterie dans les fêtes de village. Il y a, dans une alcôve, une autre toile retournée contre le mur. Je regarde ce tableau. C'était le pendant, un portrait de Napoléon lU. On Taura décroché et retDisé dans TalcOve, après le 4 septembre.

J'ai toutes les peines du mobde à m'endormir, et je suis réveillé au milieu de la nuit par un ô&ucbemar absurde. Depuis deux jours, je lis sur les portes de toutes les maisons des inscriptions allemandes à la craie : Tel régiment^ tel bataillon^ tant d'hommes ; telle batterie^ tant de chevaux. Ces inscriptions remplacent le billet de logement. Je me mets à rêver que j'habite une ville envahie. Je suis sur le pas de ma porte. Un officier de uhlans arrive à cheval^ avec un grand morceau de craie, et écrit sur ma porte : 830 hommes^ 170 chevaux. J'essaye de IttI faire comprendre que jamais 530 hommes et 170 chevaux ne parviendront à se loger dans ma petite maison. Il ne veut rien entendre. Je cours chez le général. Je ttx)uve uu homme très-courtois, ^ui m'écoute avec beaucoup de bienveillance, et me dit ; < Vous avez parfaitement % raison, mais si Cela est écrit sur votre porte, il n'y a » plus à y revenir. » Alors, att désespoir, je retournais chéÈ moi. Leâ 830 hommes et les 170 chevaux ârrivaieiil. Ils entraient, efltralehl, entraient. Et moi J'étais écrasé, étouffé sous cette avalanche prussienne. .

fOè L'INVASION

Je me suis réveillé an momeot où la maison éclatait comme un obus. Tai allumé une bougie. J*ai regardé autour de moi. Pas de Prussiens. J*étais seul avec Na* poléon I" qui, dans son cadre, avait Tair de me soarire.

15 février. — Nous quittons Mantes dans une petite patacbe découverte. Une beure après, nous arrivons à Mézières. Quatre-vingts maisons ont été brûlées par les Prussiens. La moitié du village est en ruines.

— Ce qu'il y a de plus triste, nous dit le cocher, c*est qu'il y a en des morts ; toute une famille : le père, la mère et les quatre enfants. lis ont été étouffés dans leur cave par Tinceodie. Ça s'est passé le 18 septem* bre. La veille, il était venu des uhlans, une cinquantaine. Il y avait dans le village des francs-tireurs qui descendent cinq ou six uhlans. Les Prussiens s*en vont d*nn côté et lesfrancsptireurs d*un autre. Le lendemain, les Prussiens reviennent à cinq ou six cents, avec trois pièces d'artillerie, et commencent à fouiller le village à coups de canon. Tout le monde se sauve, tout le monde, excepté ces pauvres gens. Tenez, ils demeuraient dans cette petite maison, à gauche, près de réglise, la maison qui n'a plus qu'un mur sur quatre. Us n'ont pas voulu la quitter. Cétait tout leur avoir. Les Prussiens canonnent pendant une heure ; quand ils voient qu'on ne leur répond pas à coups de fusil, ils se disent : Il n'y a pins de francs-tireurs, et ils entrent. Ils commencent par piller nne vingtaine de maisons. Puis ils mettent le feu de tous les côtés avec

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da pétrole qu'ils avaient apporté pour ça. Voilà la petite maison qui commence à flamber. Les pauvres gens, dans leur cave, ne se doutaient de rien. Au bout de cinq minutes, on entend des cris. Il parait que c'était aflreux. Les petits enfanta surtout ! Les Prussiens ne savaient pas ce qui se passait là-dessous. Hais éteindre une maison qui a été frottée de pétrole, ce n'est pas la peine d*y penser. Cependant, ça avait intrigué les Prussiens, ces cris, et le lendemain, pour voir ce que c'était, ils ont déblayé t^n peules décombres. Alors, dans la cave, on a retrouvé les six corps : le père, la mère et les quatre enfants. II paraît qu'ils étaient en tas , comme entortillés les uns dans les autres. On aura beau dire, voyez-vous, monsieur, ce n'est pas la guerre, de brûler comme ça des villages et de rôtir des enfants dans des caves !

Et comme, en regardant cette maison, je disais :

— Pauvres gens !

— Oh, mon Dieu, continua le cocher, il ne faut pas tant les plaindre, il y en a de plus malheureux que ceux qui sont morts. Je ne dis pas ça pour nous. A la maison nous n'avons pas été trop victimes. Nous avons tout caché et (ont sauvé, chevaux et voitures; mais il y a bien des misères dans le pays. C'est-à-dire que, si je voulais vous raconter des histoires à faire pleurer, je pourrais vous en jaser jusqu'à Saint-Germain. Et, au milieu de tout ça, Q y a aussi des histoires àfairerire*.. Tenez, si vous saviez ce qui est arrivé à M. Fribourg

— Qu'est-ce que c'est que M. Fribourg?

fflO L'IKTASIOK

— C'est ta des gros bourgerâ de Bbntes. Figurez^ TOUS que M. Fritxmrg i eu use idée, et U la croyait bonne ioa idée, et elle n'était pas bonne. Qnaod il a va arriver les Prussiens, il s*est mis en loqnes pour leur faire pitié. U avait Tair d'un vrai mendiant, et c'est on homme qui a, au moins, quinze mille livres de rente. Six Prussiens se sont installés chez lui. U leur a dit que le maître était parUi qu'il n'était qu'un pauvre domestique, qu'on Tavait laissé sans argent, sdns rien, c C'est bien, c'est bien, lui a dit un des Prussiens qui parlait français, ça vaut mieuz comme ça ; nous aurons toute la maison pour nous^ si le maître e^ parti ; et nous aurons le domestique pour nous servii"* Quant à de l'argent, il faudra bien que tu en trouves. Sans quoi, nous mettrons le feu à la baraque de ton maître. » Et ces Prussiens sont restés à Mantes pendant six semaines, et pendant tout ce temps-là le père Fribourg a été leur domestique. 11 était obligé de faire leurs commissions» leur ménage, leur cuisine. Tout le monde lui disait : c Avouez-leur donc que vous êtes le » maître... > Lui n'osait pas, il avait peur d'être fiisillé. Ils ne l'auraient pas fiisillé; mais un vieillard, vous savez, c'est craintif.

La route est couverte de Prussiens, k pied» à cheval, en voiture. D'interminables files de chariots, escortés par trois ou quatre uhlans, et conduits par de petits paysans en blouses et en chapeaux ronds, transportent des tonneaux de notre vin et des sacs de notre blé. Beaucoup de Parisiens, à pied, le bâton à la main, le

ROUEN m

sac sur le dos, s'en vont dans la direction de Mantes. Les voitures sont rares, coûtent des prix fous; bien des gens s'en passent. ♦

A Saint-Germain, cependant, nous avons la bonne fortune de trouver deux places debout dans une charrette. Les quatre places assises sont retenues et déjà occupées par deux jeunes dames et deux jeunes gens qui, non sans effort, se tiennent en équilibre sur de petites planchettes accrochées par des cordes. Notre cocher est un gamin d'une douzaine d'années, trèsbavard, et qui nous raconte des choses charmantes. Il veut absolument nous ramener à Paris par Montretout. — Ca ne vous coûtera que dix francs de plus, nous dit-il, et, voyez-vous, ça vaut la course, on déterre les morts pour les enterrer plus profond. C'est une chose '^ voir. Je suis allé hier par là. n y avait beaucoup de monde.

Notre charrette nous débarque, à trois heures, au pont de Neuilly , au milieu d'un énorme encombrement de piétons et de voitures. Des uhlans font TofSce de gendarmes et cherchent à établir un peu d'ordre dans cette confusion. Nous nous glissons dans la foule. Nous arrivons à la ligne de sentinelles prussiennes qui gardent la tête du pont. Nous montrons nos laissez-passer... « Allez, allez, nous dit un » officier prussien. » A l'autre extrémité du pont, nous apercevons des uniformes français, des gendarmes français. Nous sommes à Paris, nous rentrons en France.

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