‹ L'invasion; souvenirs et récitsChapitre 3 sur 16 · FORBACH · texte numérisé non relu

FORBACH

le reçois, le 5 août, à Metz, la visite de mon ami H... U avait assisté, en amateur, au combat de Saarbruck. c Je retourne demain à Forbach, me dit-il; v< nez avec moi. Nous irons déjeuner à Saarbruck, en Aliemagoe. La victoire du 2 août a été un peu une victoire pour rire; mais cependant elle nous a ouvert la frontière, et nous pouvons risquer, sans passe-ports, cette légère invasion en pays ennemi. Venez et, sur le terrain, je vous raconterai la petite bataille ou plutôt la petite guerre de Saarbruck. >

Le lendemain matin, par le train de cinq heures, nous partions de très-bonne humeur tous les deux. Itous faisions d'avance le menu de notre déjeuner allemands nous l'arrosions de vin du Rhin, et

,.^ -^ .êj.

nous nous rappelions les vers d'Alfred de Musset :

Si vous oubliez voire bistuire,

Vos jeunes fiUes, sûrement.

Ont mieux gardé notre mémoire;

Elles nous ont versé votre petit vin blane.

Nous arrivons à Forbach à sept heures et demie. H y avait un buffet dans la gare. Je propose à M... de faire à tout hasard de petites provisions.

— Non, non, me répond-il, à Saarbruôk, nous déjeunerons à Saarbruck. Je sais un petit hôtel excellent, tout près du pont, sur les bords de la rivière.

Nous sortons de la gare. La voie était coupée an delà de Forbach. Nous avions à faire à pied quatre ou cinq kilomètres. Nous voilà tous les deux sur la grande route qui, longeant le chemin de fer et passant par Styring-Wendel, conduit à Saarbruck. A notre droite, dans les champs, des régiments d*infanterie, les fusils e» faisceau, attendaient. Un commandant d'artillerie passe à côté de nous, au petit galop d'un admirable cheval noir.

-- Ah ! c'est trop bête ! se disait-il à lui-même, ah! c'est trop bête !

Cet officier, évidemment, avait vu faire ou était obligé de faire quelque chose qui lui paraissait absurde.

Nous laissons à notre gauche Styring-Wendel, petit village et grande usine. Les huit ou dix hauls-fourn(Mux de M. de Wendel étaient surmontés de gros pa-

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naciies de fumée noire ; ou enteDdait le bruit des uiachines, on voyait aller et venir les ouvriers... toute l'apparence d'ateliers en pleine activité.

Nous nous trouvons au milieu d'un régiment de ligne — le 67% si J'ai bonne mémoire. Un vieux sergent nous dit :

— J'étais à Saarbruck, nous leur avons donné une fiëre frottée... ils ont tous décampé... Nous aurions pu pousser en avant., il n'y avait plus rien devant nous... Hais nos généraux sont des malins... Nous avons fait semblant de reculer. C'est un piège. Nous avons ici de rades positions... Que les Prussiens essayent de venir s'y frotter !

Nous continuons notre route.

— Voyez-vous, me dit M..., cette maison rouge, sur les hauteurs en face de nous... c'est la frontière, c'est TAilemaiÇne.

Un factionnaire nous airéte : On ne passe pas. Nous , nous adressons à un officier d'état-major.

— Mais vous ne pouvez aller plus loin, nous répondil, vous trouveriez les Prussiens à Saarbruck. On se battra peut-être ici dans une heure.

Et notre pauvre déjeuner à Saarbruck ! Nous étions, hélas ! d^à revenus de notre voyage en Allemagne. Quelque chose, en effet, annonçait et sentait la bataille. Le général Verger, qui commandait la division rassemblée en avant de Forbacb, était là, dans les champs, allant et venant, à pied, une lorgnette à la main, au milieu de ses officiers. Il monte à cheval. Grand mou-

vement d*estafettes. Un régiment reçoit l'ordre de jeter la soupe qui était sur le feu.

— Elle allait si bien, notre pauvre soupe! dità cftté de nous un soldat qui docilement renversait la marmite ; mais c*est toujours comme ça, quand la soupe va bien, il faut la jeter.

— Et quand elle va mal, ajoute un autre soldat, il faut la DTutuger.

— Et quand il n*y en a pas du tout, il faut s'en passer.

— Enfin, on ne regrettera pas la soupe s'il s'agit d*essayer les cbassepots et de les essayer pour tout de bon.

Essayer les chassepots^ c'était la phrase qui était sur toutes les lèvres. Les hommes étaient gais, calmes, paraissaient confiants et résolus. Cependant, nous sommes obligés de rebrousser chemin. Nous rencon* trons un bataillon de chasseurs à pied, et je vois encore un vieuK capitaine qui, sans se retourner, étendait les bras, réglait le pas de ses hommes et leur disait d'un ton amical et paternel : c Marchez en ordre! marchez » en ordre ! » Sur toutes les figures le même air de bonne humeur et de décision. C'étaient de braves gens et qui ont fait bravement leur devoir; mais il n'y a pas de patriotisme et de courage qui puissent donner la victoire à des hommes qui se battent au conu*e trois et sous des chefs incapables.

L'artillerie met ses pièces en batterie dans la plaine* Un entend le c;mon du côté de Spickeren. Toutes iei

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troupes preDDent des positions de t;omhât. C'était la bataille, il n'y avait plus à en douter; mais oii était rennerai?

Les sentinelles commencent à noas malmener tout à fait et à nous repousser vers Fofbach. La place n'était plus tenable. Nous nous jetons dans les terres labou^ rées, et, après une demi-heure d^une marche très-laborieuse, nous arrivons sur le sommet de collines escarpées qui, à droite de la route, en face de Styring- Wendel, dominent toute la plaine. De là, nous avouB une vue irès-libre et très-étendue.

La bataille commence, et nous voyons bien maintenant oii est Fennemi. Il est dans ces bois qui, de l'autre côté de la plaine, en face de nous, à droite et au-dessus de Styring-Wendel, couronnent les hauteurs. Des balles et des obus sortent déjà de ces bois et viennent battre la plaine. Pas un Prussien ne se montre. Nos soldats vont avoir à combattre un ennemi invisible et insaisissable.

Une compagnie du génie est envoyée pour faire une sorte de retranchement. Deux charrettes suivent, chargées de pelles, de pioches et de brouetteti . Les hommes dans un ordre parfait, froidement, posément^ comme à la manœuvre, se rangent en une longue ligne droite... On distribue les pelles et les pioches. «^ Sous le feu de Tennemi, les soldats se mettent à attaquer la terre... Un homme, de temps en temps, tombait; on le relevait, on l'emportait, sans que le travail fût troublé ou interrompu.

Des tirailleurs sont jetés en avant dans la plaine et dépassent la ligne fortifiée par le génie. Ils rampent, se glissent, avancent à quatre pattes, à plat ventre. Je vois encore un de ces hommes, tout seul, à une distance énorme, touchant presque ces bois d'où sortait de plus en plus épaisse et de plus en plus violente une pluie tle balles et de boulets.

Notre infanterie aborde le bois. De midi à trois heures, c'est une série de petites attaques répétées, opiniâtres, hardies et infructueuses. Ce n'est pas contre des hommes, c'est contre des arbres que nos soldats ont Tair de se battre. Ils se jettent sur ces bois résolument, d'un seul élan, sans tirer un coup de fusil. Beaucoup, avant d'arriver, tombent... Puis les compagnies, déjà très-dinoinuées, disparaissent derrière les

arbres. Le bruit de la mousqueterie devient plus vif, plus serré. Et peu après les compagnies sortent du bois, en désordre, en débandade, accompagnées par les balles ennemies. Pas un Prussien, pas un. Si fait, à une grande distance, hors de portée, on voyait se mouvoir de grandes masses noires. C'étaient des régiments prussiens qui allaient renforcer et renouveler cette masse de tirailleurs enfouis dans le bois. Au milieu même de la bataille, continuait à s'élever la fumée des hauts-fourneaux de Styring-Wendel.

Du côté de la Maison-Rouge, Tartillerie prussienne se fait entendre. Une batterie française arrive au grand galop de Forbach par la route; les chevaux, sans diminuer leur allure, se jettent dans les champs et, tj-

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rant k plein collier, enlèvent les pièces dans les terres labourées. Un officier d'artillerie seul, en avam, le sabre haut, dessine le mouvement pour le premier attelage ; tous les autres attelages suivent et les six pièces se trouvent en batterie. Cette conversion, sous un feu très-violent, est exécutée avec un sang-froid et une précision admirables.

La batterie commence à tirer. Un obus tombe sur un caisson de munitions qui éclate. Un cheval attelé à ce caisson se cabre, se débat, brise son entrave, vient à noas en ligne directe d'un galop fiineux, franchissant les fossés et les haies ; ses traits qui battaient le sol se prennent et s'entortillent dans ses jambes, il tombe, se relève, dresse la tête, hennit furieusement, reprend son galop, se jette dans les bois et disparait. C'est le premier fuyard que nous ayons vu.

Cependant, les attaques de notre infanterie contre le bois devenaient plus rares et plus molles. Les troupes évidemment se lassaient d'être jetées contre cet ennemi qu'elles ne pouvaient atteindre. Les pantalons et les képis rouges étaient moins nombreux autour du Wis. Beaucoup de tirailleurs étaient encore couchés par terre, à plat ventre, dans la plaine. Ce n'est qu'après un très-long temps et par réflexion, que, les voyant toujours à la même place, je me suis dit : c Ce sont des morts. » C'étaient des morts !

Je vis commencer la déroute. Le désordre se mit tout à fait dans nos régiments... la panique même... j

Des soldats, en couraut, traversaient la route, se je-

talent dans les terres labourées, et venaient à noos en criant : « Nous sommes perdus I nous sommes tra-« » bis ! > Parmi ces fuyards, un capitaine d'infanterie, cinquante ans, épaisse moustache noire, cheveux gris coupés ras, petit, gros, tête nue, la tunique estr'ouverte ; il n'avait plus ni sabre, ni ceinturon, sa gourde ballottait à ses côtés. Il vint à nooi, et, les bras au ciel» il s'écria :

— Ma compagnie ! ma pauvre compagnie ! Tous tués ! tous! tous ! Voilà ce qui me reste !

Et il me montrait une douzaine d*hommes groupés autour de lui.

— Ce bois, continue le capitaine, c'est ce bois I Nous y sommes entrés trois fois... Il est plein de Prussiens... de Prussiens invisibles. Je n'en ai pas vu un seul ! pas un ! Nous nous battions contre des balles. Ma compagnie ! ma pauvre compagnie ! Et je ne suis pas mort ! Pourquoi ne suis-je pas mort î

Il me prit par le bras.

— Ah ! je vous en prie, me dit-il, soutenez-moi, je n'en puis plus... Ce n'est pas ma faute, voyez«>vous, i si je ne suis pas mort... J'ai fait ce que j'ai pu..,

Puis, tout d*un coup , s'écartant violemment de moi :

— Un Prussien ! vous êtes un Prussien ! Laissezmoi. Venez, mes enfants, venez. Il faut essayer de mourir.

Et il se jeta dans les bois, suivi de ses hommes, qui para/ssaient attachés à lui, comme un petit troupeaa docile et tremblant.

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Nous avions sous les yeux un spectacle déchirant. C'étaient ces mêmes hommes que nous avions vus, quelques heures auparavant, pleins de bonne humeur et d'entrain... M... et moi, nous eûmes tous les deux, en méaie temps, k même pensée : nous ne voulions pas assister à cette déroute française... Nous entrons sous bois, nous marchons pendant dix minutes devaut nous, au hasard, muets, désespères.

Nous arrivons à une espèce de carrefour. Au milieu de ce carrefour, s'élevaient deux grandes croix de pierre, de ces vieilles croix simples et naïves qui représentent si bien la religion et la foi d'un autre siècle. Autour de ces cjroix, agenouillées dans la poussière, une vingtaine de paavres femmes, h tête dans les mains, priaient. L*endroit était charmant, en pleine forêt, entouré de grands arbres. On entendait distinctement les coups de canon de rarlillerie prussienne et aussi, mais déjà plus rare, le bruit sec et si particulier de nos mitrailleuses. Nous nous arrêtâmes surpris, émus devant le plus touchant et le plus extraordinaire des tableaux. Ce n'était rien encore, cependant. Un soldat — c'était un chasseur à pied, un tout jeune homme blond, l'air d'un enfant — sortit du bois. Il vit ce groupe de femmes qui priaient et, s'approchant, il ne s'agenouilla pas, mais il se laissa tomber auprès de l'une des deux croix; il posa son fusil par terre à côté de lui, et là, le front appuyé sur sa main droite, il se mit à pleurer... Nous nous approchons de lui... 11 relève la tête^ voit tuenous le regardons

S) L'INVASlOiN

— Ah! nous dit-ii comme pour s*ex.cuser, ce n*est pas pour moi, c'est pour mon frère; dous éiions dans la même compagnie, nous sommes entrés ensemble dans le Dois là-bas; j'en suis sorti, il y est resté.

Nous nous remettons en route, conduits par un paysan. Nous arrivons à Forbach. Le général Frossard était là, à pied, entouré de ses officiers, devant la maison du maire. Je m'approche d'un capitaine d'étatmajor qui seul, à l'écart, se promenait, fumant un cigare. Je lui dis que j'arrivais de Styring-Wendel, que j'avais vu la bataille, que les choses allaient mal et très-mal pour nous de ce côté.

— Voulez- vous parler à mon général î me dit-il.

— Très-volontiers.

Il me conduit vers ce général, mais celui-ci, dès les premiers mots, m'interrompt pour me dire :

— Nous avons gardé nos positions, n'est-ce pas ? Je lui réponds que nous avons été obligés de les

abandonner.

— Ah ! réplique-t-il, il faudra que nous apprenions cette tactique prussienne de la guerre dans les bois.

Et ce fut tout. Personne, dans tout cet état-major du général Frossard, ne paraissait se douter que la bataille était déjà perdue et complètement perdue.

Nous trouvons à la gare un train qui partait dans la direction de Metz. 11 était environ cinq heures... Quel retour, et comme nous ne pensions plus à redire les vers d'Alfred de Musset !

A la première station, à Cocheren, je crois, un co-

lonel se promenait sur le quai, dans la gare. Il vient à nous. Il entcDdait le canon. Que se passe-t-il? Noos lui racoDtoDs ce que nous avons vu et comme les choses allaient mal, quand nous avions quitté Forbach. — Le général a des troupes ici, dans la main, nous dit- il ; mais il n'a pas d'ordres, et on ne peut rien faire sans ordres.

Ces troupes appartenaient-elles au corps Bazaine? }e ne sais ; mais ce que je sais, c'est que ces troupes, en un quart d'heure, auraient pu être portées à Forbach par le chemin de fer, et que les choses, par leur arrivée, auraieut pris peut-être une autre tournure Les commandants en chef, par malheur, avaient fait de leurs corps d'armée autant de petites républiques indépendantes, et ne paraissaient guère se soucier de porter secours au voisin. Il n'y avait pas de commandement supérieur, pas de direction d'ensemble. Sur ce point, les témoignages abondent et ont le caractère de l'évidence.

Tout était trouble et confusion dans la gare de Saint- Âvold. Il y avait encombrement de trains de vivres et de munitions. Fallait-il diriger ces trains sur Forbach? Fallait-il les faire rétrograder sur Metz? Fallait-il les garder à Saint-Avold? Le chef de gare ne savait quel parti prendre. Il n'avait pas d'ordres. Nous allons essayer nos ch^ssepotSy c'était la phrase de la matinée ; nous n'avons pas d'ordres^ c'était la phrase de l'après-midi. Le premier soin des Prussiens aurait été de mettre un chef de gnre militaire dans la gare de Saint-Avold,

mais nous ne soupçonnions pas ce que pouvait ëlre et ce que devait être en temps de guerre Torgamsation du service des chemins de fer.

Nous restons là une heure sur le quai, au milieu de ce grand désordre. Un autre train arrive de Forbacb. Les nouvelles continuent à élre mauvaises. On forme un train pour Metz. Nous partons. Un voyageur est monté dans notre compartiment : grand, mince, moustaches noires, redingote boutonnée; il est agité, irrité, indigné.

— Je suis un ancien capitaine de zouaves, nous dit-il. Je sais ce que c'est que la guerre, eh bien ! jamais, jamais je n'ai rien vu de semblable. Cette malheureuse armée est abandonnée. Il n'y a pas de commandement. Les soldats sont admirables. Je suis resté pendant deux heures au milieu d*un bataillon de chasseurs à pied qui s'est héroïquement conduit. Mais que pouvaient faire des troupes sans direction? C'est horrible 1

Nous arrivons à Metz, et nous nous séparons de notre compagnon de route.

— Vous savez qui c'est î me dit M...

^— Pas du tout.

— M. Jérôme David.

Metz était parfaitement calme. Le jour baissait. On allumait le gaz. Les cafés regorgeaient de monde. Pe^ sonne ne savait rien de ce qui se passait à Forbacb. Tombant de fatigue, mourant de faim, nous entrons dans un ci^fé, le café Turc, je crois. La foule y était

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