GRAVELOTTE — SAINT-PRIVAT
rAgit d'un OFFicifii' de hussards
4 4 aoùi 4870. — Le soir, k quatre henrcs, violente attaque du côté de Borny. Nous étions à ce moment sous le fort Saint-Julien. Le général Ladmirault rappelle les troupes qui avaient déjà passé sur la rive gauche de la Moselle et réunit tout son corps d'armée. Nous montons à cheval et nous marchons dans la direction de Borny. Nous passons entre le fort Bellecroix et les Plantiëres. Il est huit heures du soir, quand, par un grand détour, à travers des routes détestables et encombrées, nous nous trouvons en arrière du champ de bataille, sur la route de Bouzonville. La lutte est très-vive. Nous y assistons sans y prendre part. Vers neuf heures du soir, Thorizon est en feu ; des incendiei» s'allument de tontes parts ; les Prussiens brûlent le^
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villages environnants. Ordre de reitrer an bivouac.
Nons traversons le faubourg Saint-Julien au milieu d'une effroyable confusion. Que de voitures chargées de morts et de blessés I Nous passons devant une vieille église ; les portes sont toutes grandes ouvertes. Des torches, des falots éclairent l'intérieur de Téglise, qui est pleine de blessés étendus sur de la paille; des chirurgiens vont et viennent ; on entend des plaintes, des cris. Très-nombreuses, des femmes se pressent sous le porche; elles se lamentent, pleurent et ne peuvent cependant se détacher de cenSpe(5tacle.
Dans les rues la fogi^«st^horme. Nons n'avançons que difficilement et^aJ^nient. Les habitants de la ville nous interrogent. Est-ce une victoire î est-ce une défaite! Nous ne savons que répondre à ces questions. Nous passons la nuit sous la tente sur les hauteurs de la Moselle.
18 août. — De frrand matin ordre de monter à cheval. Changement de bivouac. Nous nous installons dans des prés délicieux, sur les bords de la Moselle, audessous de Grimont. Près de nous est le troupeau de bestiaux du corps d'armée. Nos hommes découvrent qu'il est très-facile de se procurer du lait, et le régiment tout entier s*en va traire les vaches. On pourrait appeler cette journée la Journée du café au lait, du riz au lait, de la soupe au lait. Le temps est charaânt. Pas un coup de canon. Un régiment d'infanterie est campé dans notre voisinage. La musique de ce régiment se met à jouer vers trois heures, et nous allons entendre
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une fantaisie sur le Trovatore et une valse de Strauss. A cinq heures du soir, alerte. Nous attendons des ordres^ la bride au bras. La nuit vient, pas d'ordres ; on desselle les chevaux; on essaye de dormir un peu. 16 août. — A deux heures du matin, nouvelle alerte, et nous voilà encore pendant trois heures la bride au bras. A six heures nous passons ta Moselle; on nous dirige sur Moulins. L'encombrement des routes est tel que nous nous jetons dans un chemin vicinal. A huit heures et demie, halte, et nous déjeunons assis sur le bord d'un des fossés de la route. Déjeuner très-sommaire : du pain et du fromage. Nous entendions très* distinctement le canon à notre gauche.
Notre divisionnaire, le général Legrand, arrive mourant de faim et de soif. Il s'arrête^ descend de cheval, vient au milieu de nous. On lui donne un morceau de pain, un verre de vin. Pauvre général ! Je le vois encore dans sa tenue d'officier d'Afrique, avec ses cheveux blancs, ses moustaches noires, son haut képi galonné, sa grande ceinture de laine rouge.
Neuf heures du matin. — Nous nous acheminons, longeant raucienne voie romaine. Nous traversons un petit bois. Dans un fossé nous apercevons un homme étendu sur le ventre^ dans une position si naturelle qu*il parait endormi. On s'approche, c'est un uhian* On le secoue, on le retourne. II avait reçu une balle dans la tète. Un peu de sang sortait par le nez. Il était mort.
La canonnade est très- vive, très-proche. Nous hâtons
notre marche. Nous avançons à travers champs régiments déployés. Nos pelotons d'éclaireups flanqneurs fomllent les bois à droite et à gauche. ^^4 arrivons h Doncourt à dix heures et demie. Cette fc c*est une bataille, une vraie bataille, et nous en sem
Ordre de décharger les chevaux à la hâte e^ prendre position à droite et en arrière de la premièi division d'infanterie. Marche rapide vers les points di signés. Nous rencontrons des éclaireurs du 3* corps, nous disent qu'une grande action est engagée du cAi de Rezonville, que tout va bien, qu'un régiment cuirassiers blancs a été complètement détruit
Nous faisons halte dans la plaine. Devant nous, à| cinq ou six cents mètres, la première division d*infan^i terie fait bonne contenance et maintient ses positions. La canonnade, après avoir été très-violente, s'apaisa et, vers trois heures, s'arrête presque complètement sur toute la ligne.
Temps splendide. Tout le monde très-confiant, trèsgai. Le bruit se répand que la bataille est gagnée, que les Prussiens se retirent.
^rive une division de cavalerie : chasseurs d'Afrique, lanciers et dragons de la garde. Nous voilà maintenant huit régiments de cavalerie dans cette vaste plaine. Les officiers se retrouvent, se reconnaissent, vont les uns aux autres, causent le plus joyeusement du monde. Dn officier apporte une grande peau de bouc pleine de café. La chaleur était ardente; on accourt, on se presse, et, avec de grands éclats de rire,
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cbiJ^ bouscule pour boire. La brigade de la garde et if^jj/ifthasseurs d'Afrique avai»t accompagné l'empegg^jj^ jusqu'à Conflans; là, ils^ avaient été relayés par un Iron de guides et par deux autres régiments qui ;gu semant pris l'escorte jusqu'à Stenay. On interroge les ij^l^^iers : « Que disait-il? quelle figure avait-il T De minute en minute un coup de canon. On n*y '^î^it pas grande attention.
wxmlf^ quatre heures, la canonnade reprend avec la plus (fflÂiente intensité. C*estla bataille qui recommence. inde poussière à Thorizon. Qu'est-ce que c'est que te grande poussière î
On nous reforme en bataille; on nous porte en rant. Nous apercevons distinctement des mouvemis de troupes cherchant à déborder notre aile iroite. Le colonel envoie en reconnaissance sur BrulUe un sous-officier et trois hommes, hardis, intelligents et bien montés. Us partent, descendent au grand f/ galop la pente du ravin qui était devant nous et disi paraissent dans la vallée. Mais, au bout de quelques minutes, nous les voyons de l'autre côté du ravin, escaladant, toujours au galop, la pente au sommet de laquelle était le village. En approchant des maisons, ils reçoivent et rendent quelques coups de feu. Le village était occupé. Les quatre hommes se replient, reviennent du même train dont ils s'en étaient allés, et rendent compte au colonel.
Nous commerçons à souffrir du feu de Tartillerie ennemie , une batterie prussienne vient s'établir à
gauche du village, à bonne portée et en excellente p(^ sition pour nous faire le^ pins grand mal. Cette batteiie se met à tirer et en un instant nous couvre de projectiles. Deux hommes et quatre chevaux sont atteints par des éclats d'obus.
Un officier d'état-major arrive porteur de cet ordre ; du général en chef : < Ramasser toute la cavalerie, la » faire charger en masse afin de dégager la droite de » la ligne menacée. >
Il y avait toujours la même grande poussière à Thorizon. Nous échangeons quelques paroles avec cet officier d*état-major. Nous lui demandons ce qu'il pense de ce nuage. « Nous avons d'abord cru, nous dit-il y> que c'était de la poussière française : une grande » reconnaissance de la cavalerie du maréchal Lebœof; y>. mais nous nous trompions ; c'est de la poussière prus- » sienne. Ce sont des réserves qui entrent en ligne. La » bataille n'est pas finie. »
Cependant, nous nous ébranlons. La brigade légère fait demi-tour par pelotons et rompt par quatre au galop. Nous descendons le ravin d'une vitesse insensée. J'entends les hommes dire joyeusement autour de moi : « — On va charger! ça va chauffer l * Nous allons droit devant nous, passant par-dessus les baies, sautant des rigoles et des fossés, traversant des cours de fermes. Les obus prussiens nous font la conduite ; toutes les habitations, d'ailleurs, silencieuses, abiiudonnées, désertes. Cependant, dans une cour de ferme, un niaiheureux enflant d'une douzaine d'années, debout dans
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QD lombereau^ poussait des cris aigus, dansait et gambadait en noos regardant passer. Quelque pauvre petit idiot qu'on avait oublié là.
Nous remontons le ravin, nous franchissons la route de Verdun et nous nous trouvons haletants, en nage, hommes et chevaux, adossés à un bois, formés en bataille, ta gauche à la grande route. Plus de projectiles prussiens. Nous voyons se rallier devant nous le régiment de chasseurs d'Afrique qui, par une charge en fourrageurs bien conduite, venait de dégager le plateau et avait obligé à une retraite précipitée les batteries prussiennes qui nous mitraillaient.
Mais quand les chasseurs d'Afrique, en se ralliant, déblayent le terram, nous apercevons devant nous, à travers la poussière, un immense développement de cavalerie ennemie. Deux régiments étaient rangés en bataille, et, derrière leur aile gauche, se tenaient plusieurs autres régiments formés en masse profonde.
On s'arrête un instant, le général et notre colonel semblent se consulter : « Laissez-nous faire un feu » avant de charger, mon général, dit le colonel. — » Mon, répond le général Montaigu, Tordre est for- » mel. » Et mettant l'épée à la main il s'écrie : « À » l'arme blanche, allons, messieurs! > Le colonel alors se tourne vers son régiment qu'il embrasse du regard, et, debout sur ses étriers, le sabre haut, avec un geste qui aurait peut-être paru banal sur le champ de manœuvre, mais qui était sublime à ce moment-là, com-' mande d*une voix éclatante : < Escadrons, garde à
> VOUS, pour charger, sabre h la main, au galop, mar-
> chc ! » Les clairons sonnent la charge et tous les officiers répètent le commandement : Chargez ! L'en* train des hommes est admirable. Nous n'avons pas besoin de les exciter. Il y a de l'émotion dans tous les cœurs, mais une émotion haute et généreuse.
Nous partons. Nos excellents et légers et conrageuik petits chevaux bondissent de sillon en sillon. Le cheval aussi bien que le cavalier s'anime et se grise à la guerre. Rapidement la distance se rapproche, et, à travers le nuage de poussière qui nous enveloppe, nous apercevons la ligne ennemie, imposante et calme. C'est une grande masse qui nous paraît immobile et qui vient à nous cependant, mais qui vient au pas, comme certaine de sa force, au-devant de notre torrent. Nous rassemblons et nous enlevons violemment nos chevaux.. Nous approchons! nous approchons! Un grand cri se fait entendre : Chargez! chargez! Qui le pousse ce cri? Tout le monde. Il sort à la fois de toutes les poitrines. Des hurras frénétiques l'accompagnent. On entend le petit bruit sec de mille revolvers déchargés en même temps. Il nous semble que le oanon et la mousqueterie se taisent.
Quant à moi, couché sur l'encolure de mon cheval, les étriers chaussés jusqu'au talon, l'éperon au flanc, les rênes courtes, le sabre et uue poignée de crins dans la main gauche, le revolver dans la main droite, je jette deux coups de feu dans la muraille vivante qui me fait fice et j'entre dans cette muraille, enlevé, poussé,
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porté par €inq oa six braves cavaliers de mon peloton qui s*écrient : Les voilà ! les voilà ! Nous les tenons ! Je fais brèche, je pénètre. Mon cheval aussitôt, après un écart terrible, se cabre follement. Il a reçu un violent coup de pointe dans l'épaule. Presque désarçonné, je suis cornai remis en selle par une masse qui me tombe sur le bras gauche. C'est un hussard, mon plus proche voisin, qui vient d'être atteint et renversé.
Alors juste en face de moi, au-dessus de la cnniëre d'un cheval alezan, je vois deux grands yeux bleus, doux et sans colère, une longue barbe blonde sous un casque noir à l'aigle d'or. Ces deux yeux me regardaient. Je tire un coup de revolver. La tête blonde disparaît le long de l'encolure du cheval, le corps s'affaisse et roule.
Un visage brun, dur et ensanglanté, une manche d*habit bleu passent ensuite devant mes yeux. Mon revolver rate. Mon sabre, repris de la main droite, pare un violent coup de plat de sabre. Le choc a été si dur que mon bras retombe tout engourdi. Je me retourne. Je regarde. Personne autour de moi. Mes hommes ont été ramenés. Je m'écrie : A moi ! à moi ! Je me sens àla nuque une sorte de chaleur moite et éccèurante. Je porte la main derrière ma tête. Je ramène mon gant tout ensanglanté. Une vigoureuse estafilade m'était tombée du ciel sur la nuque. Je n'avais pas eu le temps de m'en apercevoir.
En cet instant, près de moi, passe le colonel ; son malheureux cheval avait le poitrail presque coupé en
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morceaux et laissait derrière lui une trace ronge. Le colonel, lui aussi, faisait de vains efTorts pour rallier les honoraes. Les dragons et les lanciers de la garde lancés à notre rescousse viennent augmenter le désordre. Sis régiments de cavalerie française et autant de régiments allemands sont entassés, confondus pëlemêle dans un étroit espace. On entend les cris et les commandements et aussi les gémissements dans ies deux langues. Les morts et les blessés, hommes ei chevaux, couvrent déjà la terre. C'est sur des cadavres qu*on galope, qu'on se cherche, qu'on se poursuit, qu'on se bat et qu'on se tue.
Au milieu de cette mêlée, j'aperçois le général, qui, tout à rheure, au premier rang, nous avait si bravement entraînés à la charge.... démonté, courant à pied, brandissant son épée, blessé à la tète» la figure rouge de sang. Des cavaliers ennemis le poursuivent. Il va être atteint. Un officier de hussards prussien s> — dolman vert, tresses jaunes et noires, à peu près l'uniforme de notre régiment des guides, — pique droit sur le général d'une course effrénée. Il va l'atteindre. Non, le cheval est emporté, dépasse le but. L'officier prussien, uu tout jeune homme» fait pour l'arrêter de vains efforts^; le cheval continue sa course et l'emmène au milieu d'un petit groupe de lanciers de la garde; il reçoit au passage cinq ou six coups de pointe, dont un en pleine gorge; il tombe à la renverse, sur la croupe, puis glisse, mais une jambe est engagée dans l'étrier. Ainsi accroché par le pied, l'officier est traîné pendant
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