GRAVELOTTE
uoe cinquantaine de mètres; il se détache enûii du cheval et reste immobile, par terre, sur le dos. L*animal aussitôt s*arrôte ; un de nos hommes s'approche, le prend par la bride et l'emmène .
Cependant le ralliement sonne de part et d'autre. Les débris de nos hussards, pêle-mêle avec des cavaliers detoutes armes, repassent le ravin. Les chevaux sont exténués, rendus, brisés. On se reforme, non sans peine, sur le plateau opposé. On se compte. On fait rappel. Le général Legrand a été tué dans la mêlée. Le général Montaigu disparu. Et un tel? Qui l'a vu ? -- Moi, répond un camarade, il est tombé à quatre pas de moi, tué roide d*une balle en pleine poitrine, dès le commencement de l'affaire ; toute la charge lui a passé sur le corps. — Et un tel ? — Moi, je l'ai vu. 11 était emballé par son cheval. Il est prisonnier, s'il n'est pas tué, car il s'en allait droit vers les dragons hanovriens.
En ce moment arrive épuisé, haletant, les yeux hagards, tout couvert de sang, sur un cheval à moitié fourbu, un adjudant. Ses vêtements en lambeaux et son sabre en tire-bouchon témoignent éloquemment des combats corps à corps qu'il a dû livrer* 11 ramène nn de nos camarades qui est littéralement haché de coups de sabre : nez enlevé, poignets coupés, etc., etc.
Au loin nous apercevons la cavalerie prussienne qui se reforme, elle aussi, en désordre et bien loin du plateau dont elle nous avait disputé la conquête et dont la possession ne restait en définitive ni aux um ni aut autres, après cette sanglante diversion.
i>« L'IHVASIUN
Nous ramassons nos morts et nos blessés sur le plateau (le Uoncourt. Le premier blessé que je rencontre est un capitaine de dragons. Il a la tête fendue, la cervelle sort et fail bourrelet en dehors du crâne. Il râle dans un buisson d'épines. Ses mains sont altreusemeot déchirées :
■ Sommes-nous vainqueurs, nie dil-il en soulevant
■ ses paupières alourdies ? >
Et moi, je ne pouvais lui répoudre ni oui, ni non, car cette question qu'il m'adressait, nous nous l'adressions tous h nous-mêmes : Où en sommes-nous î Qu'est-ce que nous avons fait aujourd'hui î Voilà les phrases qui étaieut sur toutes les lèvres.
Je fais descendre un homme de cheval. Il enlève sa selle, prend sa couverte, l'éteud par terre. Sur cette couverte nous plaçons le blessé et nous nous mettons en route. Il soulîrait et gémissait horriblement. Cepea~ dant il put me dire quelques mois :
• Je suis marié. J'ai deux enfants. H y a un petit
■ portefeuille dans la poche de ma veste. Dans ce por-
> tefeuille une lettre pour ma femme, avec l'adresse.
> Je vous recommande celte lettre. •
Nous rencontrâmes par bonheur un caeolet. On étendit le blessé sur une des sellettes. Il y avait de l'autre calé un mort pour faire contre-poids, un tout jeune homme, maréchal des logis aux lanciers de la garde.
Nous restons là une grande heure, visitant les sil- Ï0D3, ramassant les blessés et les morts. Nous remontons sur le plateau et nous retrouvons le régiment
par- '-;-*'
GRâYëLOTTë 6»
qnî opérait an mouvement en arrière* Mauvais signé. On était inquiet, triste.
Neuf heures du soir. Nuit noire. Au loin, très au loin, plusieurs incendies.
Oii allions-nous ? A Doncourt, disait-on, reprendre nos effets jetés à la hâte sur le bord du chemiu, quand on avait déchargé les chevaux pour partir à la légère. La plaine était silencieuse. Le champ de bataille désert. Les sillons remplis de morts prussiens que l'ennemi, qui semblait se retirer et renoncer à la lutte, ne venait point relever. Était-il donc bien nécessaire de revenir sur nos pas ? L'ennemi n'avait pas gagné un pouce de terrain et n'avançait pas. On se demandait : Pourquoi ne pas pousser sur Mars-la-Tour? On verrait, au moins, ce qui se passe par là.
Les chevaux épuisés, à bout de souffle et de force, ne nous porlaient qu'à grand'peine. Leur pas traînait. Us buttaient au moindre obstacle. Us n'avaient ni bu i ni mangé depuis dix-huit heures. La colonne s'allon- I geait sUencieuse dans les ténèbres. L'avanl-garde était l comme vacillante et incertaine de la direction de notre point de ralliement. Nos hussards ramenaient beaucoup de chevaux allemands ramassés dans la plaine, et qui par leur épuisement témoignaient des grands efforts iaits par la cavalerie ennemie. Ces chevaux étaient chargés de butin : casques à pointe, selles, sacs d*inianterie, bidons, etc., etc. Toutes ces choses pendaient accrochées par des courroies, se heurtaient, se cognaient dans un perpétuel diauetis. Un de ces
70 L'IIHVASION
chevaux qui succombait sous la fatigue et sous la charge, fait un écart, tire sur la longe, se défend, se cabre. Un bidon de fer-blanc, mal û\é, se détache, vient battre les jambes du cheval qui s^échappe, se met à courir, épouvanté, affolé, et jette le plus grand désordre dans la colonne. Les hommes qui, pour la plupart, étaient à moitié endormis sur leur monture, se réveillent, et, avec de grands cris, se mettent à la poursuite du cheval. Celui-ci, aux abois, prend des temps de galop à tort et à travers, passe à ma portée, me lance une ruade. Mon étrier se brise comme du verre ; je crois avoir la jambe cassée. Moment de désespoir et de colère. Cette blessure me paraissait absurde. J'aurais préféré un bon coup de sabre prussien, deux heures plus tôt. Enfin, j'en ai été quitte pour une contusion.
Nous apercevons des feux dans la nuit. C'était Doncourt. Nous traversons le village. Grand encombrement de toutes les troupes du 4' corps. Partout des blessés : dans les maisons, sous les hangars, dans les cours de ferme, sur l'herbe. Pas de service organisé. Des falots vont et viennent dans l'obscurité. Nous nous arrêtons dans une terre labourée à côté du village. Là chacun se tâte, s'examine ; on se découvre de-ci delà de légères avaries : contusions, estafilades, écorni' flures. La plupart de ces petites blessures sont à la tête. Aussi, une heure après que nous avons mis pied à terre, la moitié des hommes se promenaient avec des bandes, des mouchoirs, des compresses autour de la
frz-- :^'
GRAVELOTTE ti
tête. Par là dessus, des képis déchirés, des shakos fendus, des bonnets de coton, des foulards indiens noués aux quatre coins, à la propriétaire, enBn les coiffures les plus variées et les moins noilitaires. Quelques blessures plus sérieuses et plus profondes se sont enflammées, nécessitent des pansements. Les chirurgiens ont peine à suffire à la tâche.
Enfin on réussit à remettre la main sur nos gros bagages. Nos voitures régimentaires arrivent. Nous allons pouvoir souper. Distribution de vivres aux soldats. Trois de mes camarades d'escadron sont blessés, le quatrième est à la distribution. Je soupe seul, assis par terre, appuyé contre la voilure de nos bagages et sans grand appétit, bien que je n'aie pas mangé depuis le matin . Notre cuisinier cependant s*est distingué ; il a, je ne sais comment, mis la main sur un lapin, et me sert une gibelotte qui a très-bonne mine.
Je ra* organise tant bien que mal une petite installation, et je me mets à écrire une lettre qui est tombée aux mains des Prussiens et s*en est allée à Berlin, au lieu de s'en aller à Paris. Je me souviens que ma première phrase : Je me porte bien^ etc., était suivie d'une longue et douloureuse liste : vingt-trois noms d'offi-* ciers blessés, morts ou disparus dans notre seul régiment.
17 août. — La nuit fut courte. A cinq heures du matin, ordre de se rendre au plateau d'Amanvillers. Pour nous décider à accepter avec résignation ce mouvement en arrière, on nous dit qu'il n'y a plus'de mu-
nitions. Nous arrivons à onze heures dn matin sur le plateau d'Aoïanvillers. Repos de vingt-quatre heures accordé aux troupes. Les voitures régimentaires sont envoyées à Metz en ravitaillement de vivres et de munitions. On fait l'inventaire des cantines des officiers morts, et, à une heure, triste exposition de tous les objets qui vont être vendus à la criée. Tout cela est étalé parterre, sur le gazon. Un officier fait fonctions de commissaire-priseur. La vente commence.
Une chemise de flanelle. Six paires de chaussettes. Deux caleçons en toile. Les poésies d'Alfred de Musset. Une douzaine de paires de gants. Un petit briquet en argent. Une paire de pantoufles. Une carte d'Allemagne.
Une carte ! Chose rare ! Aussi les enchères s'élèventelles à des prix extravagants. 51 francs la carte! Nous avions encore des illusions! C'était une cart« de l'Allemagne du Nord, excellente pour le Brandebourg et la Poméranie.
Un encrier de poche. Un porte-cigares très-bien garni. Une demi-livre de chocolat (de chez Marquis, messieurs, il est de chez Marquis, ajoute le commisisaire-priseur). Une lorgnette, une bonne lorgnette. Un caoutchouc. Une paire de revolvers. La Chartreuse de Parmej de Stendhal, etc., etc., etc.
Tous les officiers sont là rangés en cercle autour du commissaii^e-priseur et achètent. Rien de plus triste que cette vente, et cependant, de temps en temps, une plaisanterie éclate et fait rire. On est si bien prêt à