‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 17 sur 64 · Mot d'un prédicateur parlant de Marie · texte numérisé non relu

Mot d'un prédicateur parlant de Marie

« Elle sourira au dernier jour 1 » Traduction sulpicienne et bondieusarde du Texte terrible : Ridebit in die novissimo. Prov. 31, 25, concordant avec celui-ci : Ego in interitu vestroridebo, et snbsannabo, cum vobis id quod limebatis, ad* venerit. Prov. 1, 26.

£2. — Un vieux prêtre qui m'aime voudrait que « le Sacré Cœur m'inspirât de changer le titre de mon livre », exprimant ainsi la pensée de bien des gens. Je pourrais répondre que ce titre m'a été inspiré précisément par le Sacré Cœur.

23- — Jeanne me disait hier, samedi saint : «c Ja ne peux pas me faire à cette brusque transition du Crucifiement à la Résurrection. Il me semble qu'il doit y avoir quelqu'un qui pleure encore. Celui qui mourrait de compassion, le Dimanche de Pâques, en pensant à la Mort de Jésus, serait peut-être Vami inconnu que le Fils de Dieu attend depuis dix-neuf siècles. »

Tout ce qui se passe étant préfiguratif, surtout dans les choses humaines, on peut et on doit dire que nous sommes tous prophètes à notre insu et que tous nos actes, bons ou mauvais, sont des prophéties.

24. — Profanation intolérable, tolérée pourtant. Dans l'après-midi, après vêpres, à l'heure probable où Longin perça le Cœur du Sauveur, la Basilique est odieusement envahie par des touristes ou d'infâmes bourgeois venus uniquement pour se promener, non sans insolence et goujatisme. On aimerait à les tuer. Pourquoi ne pas fermer les portes ? Il doit y avoir un moyen d'empêcher les oisifs et les curieux de polluer le sanctuaire. Ne pourrait-on pas, sur le budget des dépenses inutiles, prélever le très-utile salaire d'une demi-douzaine de gardes du Corps qu'on choisirait parmi les plus vigoureux ?

26. — Dédicace de Belluaires et Porchers dont l'impression s'achève : < Ce livre est offert à l'un des rares survivants du Christianisme, à Josef Florian, propagateur de Léon Bloy en Moravie. »

27. — Marc Stéphane, l'ami d'il y a dix ans, m'a envoyé un livre : La Cité des Fous, souvenir de son séjour à Sainte-Anne. Je m'attendais à un livre complètement détraqué. C'est, au contraire, un livre tics-raisonnable, infiniment

plus curieux que le roman de Nau, couronné par l'Académie Goncourt, lequel se passe aussi chez les fous.

Je voudrais que Marc Stéphane me pardonnât une offense grave dont je m'accuse. Il est le seul contemporain, dans le monde littéraire, qui puisse réellement me reprocher un acte d'injustice et d'ingratitude. Il est pénible que l'énorme divergence de nos vues et de nos sentiments soit un obstacle invincible à la reprise de nos relations. Je lui demande seulement de me pardonner.

30. — Je lis que Laurent Tailhade,démarqueur de Léon Bloy, vient de succomber à une attaque foudroyante de génie. Je demande qu'on l'isole et qu'un pot de chambre spécial, à son nom et à ses armes, soit son privilège^

Mai

Ie*. — Visité, pour la première fois, le musée Gustave Moreau. Ma stupéfaction de voir la quantité prodigieuse des œuvres de ce maître

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qui fut un travailleur colossal. Presque toutes les toiles peintes, car le nombre des dessins est infini, sont à l'état d'ébauche plus ou moins avancées. Quelques-unes telles que le Retour d'Ulysse ou le Triomphe ci Alexandre me hanteront. Je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un artiste d'une imagination aussi somptueuse. C'est un fou furieux de magnificence.

Pourquoi faut-il que la mythologie, les temps héroïques l'aient confisqué à peu près complètement. Si j'avais à écrire sur Gustave Moreau, je m étonnerais de ne pas trouver un seul tableau de lui inspiré par l'histoire deByzance. Le grandiose chrétien semble lui avoir été étranger. A peine deux ou trois projets de Calvaires, hélas!

Mais j'aurais gagné ma journée, n'eussé-je vu que le tableau de Rouault, provisoirement déposé \k:Le Christ enfant au milieu des Doc* leurs. Un Dieu de douze ans et trois hypocrites qui en ont ensemble cent quatre-vingts. Jésus leur dit la Vérité qui est lui-même et, à mesure qu'il parle, on croit voir sortir, de chacun de ces hommes crucifiants, la bêle horrible qui le possède et qui doit, un jour, le dévorer. Je ne .^savais pas que Rouauit avait mitaient immense.

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Je le sais maintenant^ je le lui ai dit avec enthousiasme.

J'apprends que Rictus est devenu l'ami de Charbonnel. Il a du goût pour les renégats. Le Vendredi Saint, il aurait été au dîner gras de ce Judas imbécile, et aurait dit des vers. Le malheureux, que j'ai nommé ie Dernier Poète Catholique, est soutiré par le désespoir d'un apostat.

2. — Jésus marche tout doucement dans mon âme pour ne pas réveiller ma douleur. Jeanne.

7. — Correction des dernières épreuves de Belluaires et Porchers. Je décerne des dédicaces. Chaque chapitre sera donné à un ami. Plusieurs, sans doute, me lâcheront un peu plus tard. N'est-ce pas ma destinée?

9. — Démarches affreuses et inutiles, comme aux pires jours de mon pèlerinage. On souffre juste autant qu'on peut souffrir, La haute terrasse de la Douleur est garnie d'un parapet barbare, élevé comme une muraille byzantine que même les désespérés ne peuvent franchir pour s'évader dans le précipice.

11. — Le secret de voir clair, fût-on aveugle de naissance, c'est de fermer les yeux sur les conséquences les plus redoutables d'un mouvement de charité. C'est Jeanne qui a trouvé ce secret.

12. — L'exécution de Paris commenceraitelle déjà? Les journaux sont remplis de l'accident du boulevard Sébastopol. Une série d'explosions formidables sur une longueur de 500 mètres et un grand nombre de blessés. Premier avertissement, bien inutile.

Lecture du savoureux livre de Houssaye (1815. 2e Abdication). J'ai beau me décourager, je n'arrive pas à comprendre le découragement de Napoléon. La première abdication a été déjà fort mal digérée par moi, mais la seconde, c'est vraiment trop impossible.

14. — Voici ce que j'éprouve douloureusement. Napoléon, considérant l'imbécillité ou la lassitude des chefs militaires qui allaient lui succéder et l'infamie énorme de quelques individus tels que Fouché, prenant surtout en pitié la pauvre France livrée, par son abdication, à ces misérables ; n'aurait-il pas eu cent fois rai-

son de se reprendre, i'ûl-co le dernier jour, et d'appeler à lui tous ses vieux soldats ?

15. — Nouvelle farce de Mm# du Gast des Bazars et de quelques autres salauds. On voulait étonner le monde par une traversée fulgurante, en canot automobile, de Toulon à Alger ou d'Alger à Toulon, je ne sais plus. Tous les concurrents ont failli crever. Plusieurs canots ont été au fond de la mer avec une grosse part du pain des pauvres, ces imbéciles et vaniteux engins ayant coûté horriblement cher. Les salauds seulement ont pu être recueillis, l'État, complice de ces turpitudes, ayant fait accompagner les canots par de véritables vaisseaux. Il s'en est faliu de peu que la du Gast se soit noyée. Un matelot Ta sauvée en lui saisissant la gueule à temps, geste irrespectueux dont je veux croire qu'il sera puni sévèrement. Ce sauvetage ma profondément navré.

18. — Visite d'un admirateur belge. Un orage sans pardon l'immobilise chez moi. J'apprends à cette occasion que la Belgique est menacée de paralysie générale.

20. — Un ami de café se déclare sans hostilité contre le christianisme et déterminé à appeler un prêtre à son lit de mort. Banalité qui fait le trottoir depuis que la sottise et la lâcheté se sont localisées dans le même bordel. Mais le pauvre homme a des objections aussi stupides qu'on peut le désirer. Occasion pour moi d'observer, une fois de plus, la surnaturelle inintelligence de tout le monde, aussitôt qu'il s'agit de l'Immaculée Conception. Mon interlocuteur, qui n'est pourtant pas un âne, croit, comme le premier bourgeois venu, que l'Immaculée Conception c'est l'Incarnation.

Il n'y a pas de mystère que Dieu ait caché avec tant de soin. « L'Immaculée Conception, m'a dit une âme privilégiée, c'est le Poids de la Croix. » Ce privilège de Marie a été payé comme tout, par Jésus ; mais c'est ce qui a le plus coûté. C'est pour cela qu'il est si difficile de le comprendre.

Rien n'est plus étrange. On accepte tout : ia Trinité, l'Incarnation, la Rédemption, la Transsubstantiation, l'Infaillibilité même. L'Église affirme et enseigne. On l'écoute, on la croit, on sait ce qu'elle dit. Aussitôt qu'elle parle de l'Immaculée Conception, on ne sait plus ce qu'elle

dit, on ne veut même plus le savoir et Babel recommence. Qu'importe au Démon d'abandonner tout, s'il gagne cela ?

L'Immaculée Conception est le Mystère des mystères réservé pour la Fin, c'est le Cantique des cantiques, c'est la Passion, c'est la Résurrection, c'est l'Ascension, c'est la Pentecôte, c'est les Dix Persécutions, les Dix Croisades; c'est, en un sens, Napoléon, c'est le Jugement universel.

21. —-J'ai beaucoup pensé à l'Immaculée Conception, me souvenant d'hier, et j 'ai désiré d'être le Témoin, le Martyr et le Mégalomartyr de l'Immaculée Conception que ne connaissent pas les chrétiens et qu'ignorent surtout les pèlerins de Lourdes. On peut dire qu'il a fallu la Douleur infinie pour acquitter la Rançon de la Sainte Vierge. La douleur de Dieu et celle des hommes. Les guerres, les pestes, les famines, la misère, le désespoir, les méchancetés et les injustices et les maladies sans nombre ; toutes les suites affreuses du Péché ont payé depuis les siècles et continueront de payer pour Marie. Ce qui « manque à la Passion » de Jésus, c'est ce qui manque à Marie, simplement. Lo*»s-

que FApparition de Lourdes a dit. : « Je suis l'Immaculée Conception », c'est comme si elle avait dit : « Je suis le Paradis terrestre ».

23. — Lu un bel article d'Henry Houssaye qui m'a donné une idée de plus : L'Europe et la Révolution française. Document à garder. Toute l'histoire, depuis les premiers Capétiens jusqu'aux derniers Bourbons, expliquée par le besoin pour la France de ses frontières naturelles et par la haine constante de l'Europe contre la France qui serait alors insupportable au monde, — en tant que nation élue de Dieu. Je suis tout enivré de cette idée.

25. — Apparition de Cochons-sur-Marne. Wi carillon, ni tocsin.

27. — On parlait des morts sans beauté. « Le9 plus fréquentes, nous a dit un prêtre, sont les morts de prêtres. Presque tous se désespèrent de mourir et les confrères n'osent pas leur parer de Dieu. » Épouvantable !

30. — Nouvelle foudroyante, pour un grand jiombre, de l'anéantissement de la flotte russe

dans la mer du Japon. Dieu, assurément, n'est pas avec les Kusses. Le tour de l'Angleterre viendra. Le monde Unira bien par s'allumer, selon le « vœu » de Jésus (Luc, 12.49), quand on sera assez loin du Déluge. Le moment doit élre peu éloigné.

Cette puissance, désormais irrésistible, du Japon, parait une manifestation surnaturelle, en ce sens que rien n'était moins prévu. Marque de Dieu. On peut maintenant espérer ou craindre tous les déchaînements*

Juin

Ie*. — Attentat contre le petit roi d'Espagne. Dieu n'a pas permis le massacre de ce dégénéré lamentable que la servilité sentimentale de nos républicains a si parfaitement ridiculisé déjà. I/abjec iion de ce temps ne sera jamais dépassée.

2. — Après une nuit troublée par les images de noire misère, une mélancolie épouvantable

tombe sur moi. Me voilà toute la journée dans les griffes du Démon.

3. — Premiers effets, à Lagny, de Quatre Ans de Captivité. Un épicier de l'endroit, personnage bien pensant et avantagé d'un beau mufle (page 121), proclame que je suis un renégat et va jusqu'à me préférer Gharbonnel.

Affiche collée sur les murs de Lagny :

VIENT DE PARAITRE l

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