‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 20 sur 64 · Dédicace de Belluaires et Porchers qui · texte numérisé non relu

Dédicace de Belluaires et Porchers qui

vient de paraître :

On vous dira peut-être, mon cher Henri, que je suis moi-même un « porcher ». Je pense, hélas ! qu'on aura raison. Il est sûr que la houlette de PEn* fant prodigue est bien plus à ma main que le filet du Bétiaire antique.

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i>. — Irrévérence de Léon Bloy à l'égard des ecclésiastiques et des grands hommes. Article, dans le Sourire, de mou ancien camarade au Chat noir, Alphonse Allais. Il parait avoir eu l'intention de m'ctr e utile en recommandant la lecture de Cochons-sur-Marne, mais surtout la volonté bien arrêtée de déplaire à Hanotaux, ayant choisi quelques citations désobligeantes pour ce grand homme.

12. — J'entre aujourd'hui dans ma soixantième année, d'après un extrait de naissance haïssable. Je veux être né le 11, nombre premier que des circonstances m'ont rendu trèscher.

14. — La Chienlit patriotique m'inspire la lettre que voici :

Mon cher Vallette, voud riez-vous avoir la douceur d'insérer ceci :

« Depuis un assez grand nombre de trimestres, le Mercure ne parle que de moi. C'est scandaleux et idiolifiant. On ne peut pas ouvrir cette revue sans que le nom de Léon Bloy saute aux yeux. C'est une obsession, c'est à croire que je vous couvre d'or, ce qui fiche par terre ma réputation, rudement acquise et combien profitable l de mendiant ingrat. Certes,

je veux qu'on m'admire et même qu'on m'adore, puisqu'il est entendu que je suis le seul écrivain acceptable de la fin du dernier siècle et du commencement du nouveau.

« Mais dire cela sans cesse, ne dire que cela, à chaque page, presque à chaque ligne d'une revue bimensuelle où il est parlé de tout, c'est une flagornerie épouvantable qui me compromet horriblement.

« Exemples. A la rubrique Science sociale, n° du 15 juillet, je trouve: « A la ration qui revient à chaque humain dans le partage des produits de la terre, il manque environ un tiers d'albuminoïdes,une moitié de graisses et près d'une moitié d'hydrates de carbone.» Un peu plus loin, à la rubrique Psychologie, je lis ces mots effrayants : « Me^v/jo-o anurreiv (souviens-toi d'être en défiance) ». Si je dois être, tout le temps, affiché comme ça, autant vaut renoncer à vivre. Ce lyrisme d'enthousiasme est insensé et m'enterre sous le ridicule.

« Il eût été si simple d'écrire, une bonne fois pour toutes : « Léon Bloy vient d'escalader encore l'Empyrée, qui n'est plus gardé du tout, et son dernier livre sur les Cochons est certainement ce qu'on a écrit de plus suave, depuis des siècles. Que sera-ce du prochain volume en préparation pour cet automne : Le Liehig du Taureau céleste, morceaux extraits de cet auteur? »

Votre L. B.

Triste speciacle de la Basilique, républicai-

nement illuminée, ce soir, d'une immense nappe rouge et se détachant, sur le ciel noir, comme une église écorchée, comme une cathédrale de sang !

15. — La Croix de Seine-et-Marne me proclame décidément obscène et me reproche l'ingratitude monstrueuse qui m'a porté à déchirer la réputation des honnêtes chrétiens de l'endroit. L'auteur de l'article est un certain abbé « Galette » qui opère derrière un guichet de prêteur sur gages.

18. — Que faire pour une victime des villégiatures estivales ? Un riche, débiteur d'un artiste pauvre, lui a dit en partant : « Vous me voyez navré. Les frais de mon voyage me forcent à différer votre règlement jusqu'à l'automne, > On a une femme, on a des enfants, — on a un propriétaire !... Il faut avaler cela, refouler le désir fou de se jeter sur une trique ou sur un couteau ! Mais c'est comme cela que couvent les incendies. Hier on me parlait d'un propriétaire qui donne congé quand naît un enfant dans sa maison !!! Où donc est Moïse qui changeait les fleuves en sang ?

l/IN VENDABLE

Lettre d'un congrès belge, me proposant d'adhérer à Hanotaux et à beaucoup d'autres salauds pour « l'extension et la culture de la langue française ». Je réponds, sur Tiniprimé, que le Mendiant ingrat adhère à l'extension et à la culture de l'imbécillité contemporaine qui aura lieu à Liège et qu'il envoie zéro franc pour sa cotisation. Ensuivant Tordre des demandes, j'ajoute que je désire être inscrit parmi ceux qui ont horreur des couillons et des saltimbanques. J'ajoute encore que je suis de tout cœur dans la « section » de ceux qui se torchent et qui rendent sur la Belgique.

Il paraît qu'une plainte collective contre moi va être adressée de Cochons au parquet de Meaux. C'est l'abbé Galette, ci-dessus nommé, qui mènerait le cotillon. Il lâcherait un instant sa littérature, ses sacrilèges, ses opérations et son guichet.

19. — Un autre prêtre, excellent d'ailleurs, mo juge dénué de justice et de charité pour avoir traité rudement quelques horribles gredins de plume. Jugerie facile, d'une banalité extrême. Voilà donc un prêtre intelligent et bon, et pieux, qui ne comprend pas que j'écris pour rendre

témoignage et que telle est ma mission. Qu'attendre des autres ?

20. — Un pauvre homme, qui est, en même temps, un homme très-pauvre, m'écrit qu'il a reçu mes deux derniers livres, mais qu'il ne pourra les lire, ni môme les parcourir, avant une dizaine d'années. « Si Dieu, dit-il, nous accorde dix ans de force et de courage, nous pouvons espérer avoir huit ou neuf cents francs de rente et nous livrer à la vie intellectuelle » !!! Ce serait bien comique si ce n'était pas si douloureux. Voilà des êtres humains qui se condamnent à une existence de bêtes de somme pour avoir neuf cents francs de rente dans leur vieillesse, si la vieillesse ne leur est pas refusée.

24. — Il n'y a qu'une fatigue. Celle du péché. Toute fatigue est une suite de la Chute. Je suis fatigué de la chute.

Lettre de Joseph (Josef) Florian dédicataire de Belluaires et Porchers. Sublime style de ce tchèque enivré qui écrit « pauvre prêtre d'esprit » pour prêtre pauvre d'esprit et « dominical » pour seigneurial.

25. — Quelle aventure surnaturelle, quelle bénédiction pour nous, ces deux amis envoyés le 20 juin et que nous voyons en train de se perdre si amoureusement dans notre caverne! Le jeune homme est un de ces idéalistes ignorant Dieu, qui se laissent traîner par les cheveux ou parles pieds dans l'escalier de la Lumière. La jeune femme est une juive russe toute petite. Elle me fait penser à un muguet des bois qu'un rayon de soleil trop lourd inclinerait sur sa tige. En cet être charmant et si frêle habite une âme capable d agenouiller des chênes. Son intelligence, dès le premier jour, me déconcerta. A Jeanne qui lui disait trouver en elle des sentiments chrétiens : « C'est, sans doute, a-t-elle répondu, parce que nous sommes chrétiens que nous avons aimé votre mari». Chère petite Samaritaine qui avez eu compassion du voyageur percé de coups, soyez guérie à votre tour par cet autre Voyageur que vos ancêtres ont crucifié.

26. — Mes livres ne se rééditent pas, c'est sûr, même les épuisés qui sont célèbres et que tout le monde réclame. Mais la Gazette d'Asnières (/), toute fumante d'enthousiasme et de sottise, m'apprend que Huysmans vient de lancer une nou-

velle édition d'A Rebours, enrichie de l'édifiante histoire de sa conversion. Qui m'envoie cela et pourquoi?

27. — Tenebrœ densissimœ* Une couleuvre matinale avalée sous un soleil brûlant restaure ma confiance. Quand on est à l'extrémité de la peine, il faut sans doute revenir. Pourquoi Dieu nous jetterait-il dans la boîte aux ordures de son Paradis ? Il y a des assassins qui obtiennent leur grâce après vingt ans de bagne. J'en ai déjà fait plus de trente. L'élargissement doit être proche.

29. — A la fin d'un repas chez nos jeunes amis nouveaux, comme on parlait de M. Hue, le célèbre missionnaire, et de son admirable Voyage en Tartarie et au Thibet, j'ai tenté d'expliquer la situation de tant de malheureux idolâtres nui ne peuvent pas connaître le christianisme et qui, mourant de la faim de Dieu, acceptent volontiers d'horribles tourments pour le Démon.

— Jésus, ai-je dit, prendra ces infortunés à son compte. Ils ont cherché la vérité, prononcera-t-il, et c'est moi qui suis la Vérité.

— Ce que vous dites est très-beau ! m'a répondu gravement Raïssa, la délicieuse petite

juive en qui nous voyons déjà une chrétienne.

30. — Ce matin, désastre. Je trouve la fosse ouverte, ma fosse à moi, les vidangeurs ayant omis de la refermer après l'avoir vidée. Aspect horrible et puanteur épouvantable, démocratique. Nous voilà privés à la fois de notre jardin et de notre petite salle à manger dont nous ne pouvons plus ouvrir la fenêtre située au-dessus de cette fosse. J'écris au gérant l'urgence extrême du cas. Cette fosse ouverte et ma réputation de scatologuei Double abîme.

31. — Bienheureuse venue d'un maçon. L'immonde cauchemar est dissipé.

Mon agréable confrère du MercareyY&ri Bever, m'envoie les Œuvres poétiques choisies dJ Agrippa (VAubigné qu'il vient de publier. Pourrai-je lire, même un choix des vers de ce calviniste furieux? Mais un portrait authentique est mis en tête du volume et ce portrait me dévaste. Toutes les marques, tous les contours et linéaments de bête féroce ou de brute apocalyptique, accumulés sur ce huguenot, par mon imagination, depuis quarante ans, sont effacés. A la place du soudard arrogant, insultant et atrabi-

laire que je supposais, Van Bever m'offre un rigolo, un chef de rayon de Boucicaut ou de Dufayel, costumé, pour la mi-carème, en compagnon du Vert-Galant. Et voilà la (in des Tragiques! Toute l'histoire est décidément à refaire. Ce sera ia récompense de quelques bienheureux dans l'Éternité,

Août

3. — Dédicace d'un exemplaire sur Japon de Belluaires : « A René Martineau, un des rares qui ont commencé pour moi la postérité ».

5. — Belle pensée de Jeanne. La vue de l'hostie lui a donné l'idée dune pièce d'argent dont l'effigie est invisible et nous sommes tous d'autres hosties, d'autres pièces d'argent frappées à l'image de Dieu. Nous constituons ainsi sa richesse, son immense richesse dont il avait besoin pour payer une rançon mystérieuse. Tout étant figuratif et symbolique, on peut affirmer

que tout ce qui se dit de l'argent et des pratiques du change ou de l'échange s'ajuste à Dieu et aux hommes. Le lieu commun: Il faut que V argent ira vaille, s'explique d'une manière éblouissante. Il faut qu'il travaille et qu'il souffre comme son type a travaillé et souffert. L'argent enfoui, si fortement réprouvé dans l'Evangile, a, dès lors, un sens effrayant. Quant à la fausse monnaie* elle peut s'entendre de toutes ces âmes adultérées par le démon dont la mise en circulation est si dangereuse. Etc., etc. Quand on sait, quand on voit que tout est significatif d'un mystère divin, on a dans la main une clef merveilleuse. Au fond, ajoute Jeanne, il n'y a qu'une seule clef. C'est celle qui ouvre le Paradis.

6. — On peut tout contre moi, excepté me décevoir. Avec ou sans mérite, je suis trop établi dans la vie surnaturelle pour que le démon de l'Illusion puisse avoir sur mon âme un pouvoir quelconque. On me répondra, il est vrai, que cela encore est une illusion.

10. — Saint Laurent. Per signum cmcis, cœcos illuminant, dit Tan tienne. Me souvenant de quelques aveugles, je remarque, une fois de

plus, ma pente de prière. Il m'est impossible de demander quoi que ce soit, sans faire de moi une cible, sans offrir de payer! Ainsi s'explique le bagne immense de ma vie, depuis environ trente ans. Pensée qui me console et qui me fait peur.

11. — Une sorte de peintre et sa femme nous tombent du Danemark. Ils se disent catholiques el le sont, en effet, à la manière danoise, observée par moi dans leur patrie. Ignorance infinie des choses religieuses et manque absolu de foi. On veut, je ne sais pourquoi, être catholique, mais on est incertain de l'existence de Dieu. Puis, orgueil diabolique et besoin de se faire valoir dans la discussion. Nous voilà forcés de bienvenir deux catholiques restés protestants. Quel dégoût, quelle amertume 1

12. — A ma jeune amie, la douce juive Raïssa qui s'est infligé pour moi un travail pénible et fastidieux :

Vous avez donc fait cela pour moi ! Vous aves ajouté cette peine à votre peine de malade ! Je ne peux que vous bénir du fond du cœur, comme font les vieux pauvres. Votre copie n'arrive pas trop tard

— non plus que votre amitié. Vous êtes de ceux qui n'arrivent jamais trop tard, mes bons amis. Dieu sait ce qu'il fait. Il vous avait tenus en réserve pour ce moment de ma vie très-douloureuse — pour ce moment et non pour un autre. Parfaitement sûr que tout ce qui arrive est adorable, je pense avec simplicité que vous étiez désignés d'une façon toute particulière pour m'apporter un peu de jeunesse, au commencement de ma soixantième année.

De quelle joie vous serez payée pour avoir eu pitié du vieil écrivain chrétien» Raïssa, les deux grands hébreux qui se nomment Isaïe et saint Paul ont renoncé à le dire !... Je suis incapable d'autre chose que de pleurer en y songeant.

Affaibli par l'âge et père des aimables enfants que vous connaissez, je désire naturellement une existence moins difficile, mais j'espère la grâce de ne jamais devenir un riche, car je sais que les seuls pauvres ont le pouvoir de donner le Paradis.

15. — J'apprends que les anticléricaux auront un congrès international, le 3 septembre, et qu'à cette occasion on a décidé la profanation du Sacré-Cœur. Je veux croire que ces crapules trouveront les portes fermées. Depuis l'abolition du sens des mots, celui de congrès signifie simplement une foire d'animaux à vendre.

1G. — Lettre bizarre dun inconnu qui a peur

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de se nommer. Il me fait savoir seulement qu'il est pauvre, qu'il veut se faire religieux, qu'il m'admire et qu'il prie pour moi... ? (Je n'ai jamais rien su de plus.)

17. — Nous avons pour voisine, occupant le pavillon le plus proche, en notre bocage de la, rue de La Barre, une horrible dame en noir dont les ficelles sont inconnues. Ce matin, levé dès l'aube, j'entends des chuchotements, des bruils étouffés derrière les arbres. Du pavillon sortent des gens qui semblent marcher avec précaution. D'abord une femme, puis trois individus que je n'ai pas le moyen d'examiner. Tout cela en grand mystère. Une heure auparavant, Jeanne venait de se plaindre d'une insomnie affreuse traversée de fantômes très-menaçants. La méchanceté d'une certaine personne qui nous afflige et la méchanceté devinée de la dame en noir lui faisaient comme un ensemble de tourments, un cumul d'angoisses. Il en a passé quelque chose en, moi et je sens, à cette heure indécise et crépusculaire, comme le froid d une présence redoutable, d'unêtreinvisibleethagard qui mettrait sa main sur mon cœur. Sensation bien connue qui m'accompagne, pour m'y troubler, jusque dans Té-

glise où je vais aussitôt, non sans avoir trèssoigneuseinent verrouillé notre maison. La dame en noir est une dévote de la Basilique, opérant avec assiduité le rabattage des pèlerins pour son propre compte, j'ignore en vue de quelles manigances, car on toit entrer chez elle hommes et femmes, de toutes conditions et d'âges divers, à toutes les heures. Se sachant observée, elle doit dire de nous un mal atroce aux autres dévotes de son espèce dont labasilique est empuantie. Je vois le Cœur de Jésus environné de ces adoratrices épouvantables l

— Je suis trop belle pour être aimée, dit la Douleur.

22. — Réveillez-moi ! crie l'âme vers Dieu. Réponse : Depuis la chute vous n'avez pas cessé de dormir profondément. La mort envisagée comme un réveil. Juste le contraire du lieu commun : Le sommeil de la mort.

Un ami qui s'occupe de litiges me donne à relire Le Salon de M™ Truphot qui est bien certainement un livre abject. G est une grande humiliation pour moi d'avoir formé un tel élève, d'avoir suscité un tel imitateur, car la chose est bien de Tailhade, quel que soit le

nom du signataire. Autant qu'il peut, le drôle prend mes formes, mais comme il ne peut prendre ni mes idées ni mes sentiments, il ne lui reste plus que de me pasticher en pamphlétaire avec son âme de cyclope. Il y a des pages entières, des chapitres empruntés au Désespérée ou à la Femme pauvre et qu'il a démarqués en les trempant dans son ordure. Le résultat est monstrueux de vilenie et de sottise. L'auteur dune pareille cochonnerie ne relève que de la trique et de la voirie. Dieu qui nous envoie notre pain de douleur me préservera de la tentation d'un procès contre ce misérable en vue de gagner quelques sous qu'il me faudrait recueillir dans les plus horribles excréments... Ici, on me reproche de manquer de générosité à l'égard d'un pauvre infirme. C'est vrai. Mettons que je n'ai rien dit.

23. — Lu dans Jeanne de Matel cette affirmation extraordinaire que Jésus se nomme luimême, dans l'Évangile, Fils de l'Homme pour honorer saint Joachim.

Je me lamentais sur cette continuelle et perpétuelle angoisse d'argent qui m'empêche si souvent d'écrire.

— Tu écris intérieurement pour Dieu, m'a dit Jeanne, et cela suffit. C'est ce qu'il veut. Les livres que tu n'auras pu écrire pour les hommes seront lus dans la vie éternelle.

24. — Saint Barthélémy. Découvert enfin que Je massacre de la Saint-Barthélémy est une suite de la Liturgie, une sorte d'événement liturgique. Voir la Secrète de la messe... Tibi taudis hostias imrnolamus.

25. — Je connaissais déjà la sottise et l'infamie des justices de paix. Témoin d'un malheureux étranger, victime d'une hôtelière scélérate, je ne puis être que l'assistant bien inutile du plus cynique et ignominieux déni de justice. Je i^j savais pas qu'il fût possible d'aller jusque-là. La gueuse paraissait en fort bons termes avec tout le monde, et le plaignant, très-pauvre,qu'on avait préalablement contraint de verser 5 francs pour la citation, n'a pas été admis même à formuler sa plainte. Le malheureux ne savait pas un mot de français et le bon juge ne m'a pas permis de parler à sa place, ignoblement heureux de confondre ma très-modeste fonction d'interprète avec l'auguste magistère d'un voa-

cat, incompatible, selon cet âne, avec la qualité de témoin. Notre salope a donc parlé toute seule avec larmes et pathétiques mouvements des deux abatis levés à chaque instant vers le ciel. Tous mes efforts pour placer un mot n'ont abouti qu'à la menace de mon expulsion. Tribunal de crapules, magistrat à gifles et à coups de pied dans le cul.

A la sortie, la voleuse, non contente de son triomphe, arrive sur nous, furieuse, les yeux hors de la tête, la gueule pleine dlnjures. Tranquillement je lui donne le conseil de ne plus boire, ce qui la rend enragée au point de se jeter sur un maçon qui passe, invoquant son témoignage. Mal venue de cet homme qui lui déclare qu'il s'en fout complètement, elle fait mine de s'élancer sur divers passants étonnés, au grand émoi d'un sale vieillard, son compagnon et son conseil, qui court après elle, éperdu. Nous partons sur cette scène grandiose.

Cette charmante personne est une adoratrice probable. Je l'ai souvent aperçue à la Basilique où elle édifie.

A Raïssa :

Pour commencer, je ne peux que vous écrire ce que j'écrivais, le 29 juin 1903 (voir Quatre ans de

Captivité...) ,à un pauvre musicien qui m'avait parlé, lui aussi, avec enthousiasme du Salut par les Juifs:

« Alors vous êtes vraiment mon frère et vraiment l'ami de Dieu. Celui qui aime la grandeur et qui aime l'abandonné, quand il passera à côté de l'abandonné, reconnaîtra la grandeur, si la grandeur est la. Celte parole magnifique est d'Ernest Hello qui fut un abandonné ».

11 faut donc, Raïssa, que vous soyez vraiment ma sœur, pour m 'avoir fait cette charité. Quand on aime le Salut, on n'est pas seulement mon ami, on est, par force, quelque chose de plus. Car il est extrêmement fermé, ce livre qui représente, en un raccourci étonnant, des années de travaux, de prières et de douleurs qui ont été, je crois, hors de mesure, tout à fait hors de mesure.

A une époque intellectuelle, il eût été remarqué, au moins pour sa forme littéraire, le plus grand effort d'art de toute ma vie.

Je l'avoue, très-ingénument, j'avais espéré alors, on 92, que des Hébreux instruits et profonds verraient l'importance de ce livre chrétien, V unique, depuis dix-neuf siècles, où une voix chrétienne se soit fait entendre pour Israël, affirmant, avec la science et l'éloquence nécessaires, qu'il n'y a pas de prescriptions pour les promesses divines et que tout doit appartenir, en fin de compte, à la Race qui a engendré'le Rédempteur.

le me trompais. Les juifs se sont montrés aussi imbéciles que les chrétiens, les uns et les autres

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étant laminés sous le rouleau d'un crétinisme puissant.

Ce livre a eu le pire destin, vous le savez. Il y aurait pourtant quelque chose à faire. Il suffirait qu'un juif que l'argent n'aurait pas idiotifié, capable de voir ou de sentir l'exceptionnelle validité d'un pareil témoignage, réalisât, par lui-même ou par ses amis, la délivrance de ce papier imprimé qui croupit ridiculement à Gentilly, parmi les ustensiles d'une industrie de plombier...

On vit sur des lieux communs et des ûncries. On en meurt plutôt. Je suppose que cela se passe, là bas, aux rives du Don, tout juste comme en France, en Danemark ou en Angleterre. Le Paradis perdu, c'està-dire la Chute, est, dans tous les pays cultivés, une légende agréable ou mélancolique, selon les tempéraments, au fond une jolie blague.

Regardez autour de vous sur les montagnes lointaines, sur tous les balcons de l'horizon, ces tètes paniques, ces millions de faces d'horreur et de douleur, aussitôt qu'il est parlé de la Chute et du Paradis perdu. C'est le témoignage universel de la conscience des hommes, le témoignage le plus prolond, le plus invincible.

11 n'y a qu'une douleur, c'est d'avoir perdu le Jardin de Volupté et il n'y a" qu'une espérance ou qu'un désir qui est de le retrouver. Le poète le cherche à sa manière et le plus sale débauché le cherche à la sienne. C'est l'unique objet. Napoléon à Tilsitt et l'immonde ivrogne ramassé dans le ruisseau ont exac-

tement la même soif. Il leur faut l'eau des Quatre Fleuves du Paradis. Tous savent instinctivement que cela ne peut pas être payé trop cher. Le terrassier ou le zingueur y a dépensé sa quinzaine, et Napoléon quaire millions d'hommes.

Empli estis pretio macjno, vous avez été achetés à grand prix. Cela c'est la clef de tout, dans l'Absolu. Quand on sait cela, quand on le voit et quand on le sent, on est comme des Dieux et on ne s'arrête pas de pleurer. Votre désir de me voir moins malheureux, bonne Raïssa, c'est une chose qui était en vous, dans votre être substantiel, dans votre âme qui prolonge Dieu, longtemps avant la naissance de Naclior qui fut grand-père d'Abraham. C'est, strictement, le désir de la Rédemption accompagné du pressentiment ou de l'intuition de ce qu'elle a coûté à Celui qui pouvait payer. C'est le christianisme et il n'y a pas d'autre manière d'être chrétien. Agenouillez-vous donc au bord de ce puits et priez ainsi pour moi :

— Mon Dieu qui m'avez achetée à grand prix, je vous demande très-humblement de faire que je sois en union de foi, d'espérance et d'amour avec ce pauvre qui a souffert à votre service et qui souffre peutêtre mystérieusement pour moi. Délivrez-le et délivrez-moi pour la Vie éternelle que vous avez promise à tous ceux qui seraient affamés de vous.

Voilà, très-chère et très-bénie Raïssa, ce que peut vous écrire aujourd'hui un homme vraiment doulou reux,mais comblé de la plus sublime espérance pour ^lui-même et pour tous ceux qu'il porte dans son cœur.

28. — Une excellente femme que nous aimons a reçu ceci d'un prêtre de sa paroisse : « Contentez-vous de Ja communion pascale et soyez une bonne mère de famille. Gela suffit ». Et la malheureuse dort en paix sur cette parole de Judas, persuadée qu'on peut être une bonne mère de famille, une chrétienne, quand oa ne communie qu'une fois par an.

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