‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 28 sur 64 · Ensemble de misères et de tourments très-parfait · texte numérisé non relu

Ensemble de misères et de tourments très-parfait

4. — Le caractère de la maladie semble avoir changé. Les visions d'épouvante ont cessé. Maintenant c'est la douleur atroce toute pure.

G. — Lu, d'abord par curiosité, bientôt avec le plus vif intérêt, un fascicule des Cahiers de la Quinzaine, de Charles Péguy (3e cahier de la 46 série). Il s'agit de la misère. Je ne puis m'empècher d'écrire à l'auteur :

Monsieur, vous ne me connaissez pas et nous sommes si loin l'un de l'autre que je ne sais pas comment une velléité de ne plus m'ignorer pourrait naître en vous. Cependant un de vos amis m'a lait lire votre étude sur Jean Coste et je serais forcé de me vomir moi-même, si je ne vous félicitais pas. A notre époque d'automobilisme et de crétinisme à outrance, c'est éblouissant de rencontrer, au coin d'une brochure, un démonstrateur si méthodique, un dialecticien de précision si impeccable et, en même temps ô prodige 1 une âme si jeune, un talent si pathétique! Cet endroit : « La misère est une grandeur... » m'a donné la commotion d'un rajeunissement de Pascal.

Il y en a d'autres, la page 23, par exemple : « Le misérable est dans sa misère... » dont nul autre contemporain, je crois, n'eût été capable.

Vieux captif de la misère, n'ayant pas, à soixante ans, réussi à m'évader; mais, tout de même, cramponné encore à l'espérance, je vous remercie d'avoir, sans me connaître, pris la peine d'écrire pour moi cette remarquable page.

Péguy a raison de vouloir une délimitation entre la misère et la pauvreté, mais il ne montre pas la différence que voici : La Misère est le manque du nécessaire, la Pauvreté est le manque du superflu.

14. — Enormément tourmenté en cette fête de saint Hilaire, je reçois la carte d'un inconnu: Pierre Termier, ingénieur en chef des Mines, professeur à l'Ecole des Mines, un gros monsieur, dirait-on, qui veut me voir et m'entendre, m'ayant lu. « Encore un raseur ! » Tel est mon premier cri. Cependant je ne dois pas mépriser ce que Dieu, peut-être, m'envoie et je réponds quelques heures après :

Cher monsieur , Assurément je verrai avec plaisir un ingénieur que mes livres ont pu intéresser, ce que je croyais au moins difficile. Mais vous voyez, nous som-

l'inviîndaijle 150

messéparésmatériellementpar un grand espace. Vous seriez bienvenu dans ma petite maison. Ma femme, à peine convalescente, après une maladie grave qui nous a tous mis en danger, et nos deux aimables fillettes vous feraient un accueil très-doux. Cependant un tel voyage vous serait peut-être difficile. Alors donnez-moi un rendez-vous. J'y serai fidèle. On me reconnaît à ceci que je suis vêtu de velours comme un charpentier et que j'ai l'air d'une brute. Je veux croire que vous ne tenez pas absolument à me nommer « cher maître ». N'étant pas huissier, ni avoué, ni même notaire, je vous serais particulièrement obligé de ne pas me flétrir de ce protocole.

Page 1