A Jacques Maritain
Une dépêche est ordinairement redoutable, surtout dans ma situation, le Malheur ayant, au contraire de la Justice, des pieds agiles et môme des aUes, les ailes de la Foudre. Mais, de vous, je n'ai à craindre aucune peine et, reconnaissant d'abord votre écriture, c'est ce que je me suis dit en ouvrant votre message.
Évidemment, il y a là quelque mystère, ainsi que je vous l'écrivais. Ce n'est pas naturel d'avoir des amis comme ça, surtout quand on a travaillé, trente ans, à se faire des ennemis. Il est vrai que je suis de ceux à qui tout peut arriver. Il m'arrivera peut-être, un jour,d'être fait pape, ce qui occasionnera des difficultés avec ma femme qui a tout prévu, excepté ça.
Eh ! bien, quand même, il me semble que je n'aurai jamais rien vu d'aussi étonnant que vos chères amitiés, Jacques et Raïssa, qui nous donnez votre cœur, comme on donne son sang à Jésus-Christ, quand on a des âmes de martyrs. Que puis-je voua dire, sinon que le pauvre vieux Lé3n Bloy est vrai-, ment consolé par vous et qu'il vous chérit comme
des enfants qu'il aurait eus de la belle Providence de Dieu.
31. — Seconde visite au Salon d'Automne. Il me paraît plus bête que la première fois. Découvert les envois de Rouault qui m'avaient échappé. C'est navrant. Il cherche une voie nouvelle, hélas ÎGet artiste qu'on croirait capable de peindre des séraphins, semble ne plus concevoir que d'atroces et vengeresses caricatures. L'infamie bourgeoise opère en lui une si violente répercussion d'horreur que son art paraît en être blessé à mort. Il a voulu faire mes Poulot (personnages de la Femme pauvre). A aucun prix je ne veux de cette illustration. Il s'agissait de faire ce qu'il y a de plus tragique: doux bourgeois, mâle et femelle, complets : candides, pacifiques, miséricordieux et sages à mettre l'écume de la peur à la bouche des chevaux des constellations. I) a fait deux assassins de petite banlieue.
l'INVIïNDABMï J3J
Novembre
2. — Jour des morts. Entendu, à la Basilique, le plus misérable sermon. Je songeais au discours à faire sur ces mots de la liturgie : « Vita mutatur non tollitur, apprenez, mes frères, que vous ne devez pas mourir ».
Je pense, m'écrit Jacques Maritain, que ce sera la punition des riches de ne pouvoir pas donner. Je me figure ainsi l'enfer, et je vois les riches, cherchant partout, jusque dans les plus puantes cavernes et les recoins les moins accessibles de leur âme désespérée, quelque chose à donner. Mais ils seront épouvantés de ne trouver que du fumier,un fumier palpable, mais sans cesse évanouissant, et qu'ils ne pourront môme pas — étant immatériel et qualité toute pure — avoir la ressource de vendre au poids. Mais une si épouvantable stérilité est nécessairement éternelle, puisque, dans leur vie, ils n'auront jamais cessé de ne vouloir pas donner.
C'est le jour des lettres intéressantes. Ce ma-
tin, lisant le Miserere, j'avais été impressionné par les mots : Sacrificium Deo Spiritus contribulatus et voici ce que m'écrit Louis Denise :
... Ah ! la Charité, monsieur ! Un jour que je pensais à ce mot, j'ai été frappé de stupeur et ravi d'admiration en découvrant que ce n'est pas l'Amour de Dieu, PEsprit-Saint, mais son Intelligence, le Verbe incarné, qui a été bafouée, flagellée, crucifiée pour le monde. L'homme sait quelquefois mourir par amour, Dieu seul meurt par intelligence.
Je ne peux pas penser à cela sans penser à votre jiolence, et c'est par ce- moyen que je suis arrivé à savoir que vous êtes charitable.
Louis Denise entrevoit donc, lui aussi, que la Passion du Fils de Dieu préfigure la passion plus effrayante encore de l'Esprit-Saint.
4, — Jacques et Raïssa. On ne sait comment dire ce qu'on éprouve les uns pour les autres. Ce temps est pour nous, au point de vue amitié, ce que les Actes des apôtres sont pour le christianisme.
7. — Un bon prêtre, malheureusement un peu bondieusard, a eu l'idée de m'envoyer, par la poste, une publication de la « Bonne Presse » qui m'a paru fétide. On a eu quelque peine à
lui faire comprendre qu'il devait en èlrc ainsi. Les meilleurs sont d'accord avec les pires en ceci qu'ils croient tous que l'apôtre doit descendre au niveau des rampants et des croupissants, pour croupir et ramper en leur compagnie, au lieu de les élever jusqu'à lui. Quelle inintelligence de supposer que la « Bonne Presse » peut agir sur moi autrement qu'à la manière d'un vomitif 1
8. — Encore une journée de misère I En guise de réconiort, nous déplaçons, une fois de plus, nos pauvres meubles. Notre petite salle à manger devient mon cabinet de travail. Nous gagnons ainsi plus de fatigue que de place. Mais tout est si vain et la nature humaine est si divine, que le changement, le déplacement d'une poussière donne l'illusion de la Pentecôte.
10. — Il y en a qui demandent le baptême apros m'avoir lu. Quelle sanction divine à mes violences ! Ceux qui me condamnent, se croyant sages, ne comprennent pas que je suis un témoin, que ma fonction est de rendre témoignage en un temps de renégats et que c'est pour cela que mes livres atteignent quelques âmes.
11. — Lisant le chapitre V des Actes, je remarque, pour la première fois, qu'après le discours de Gamaliel, les Apôtres sont renvoyés, mais après avoir été battus et je me demande si Ga maliei n'a rien fait pour s'opposer à ce mauvais traitement qui était un véritable supplice.
12. — On est plusieurs artistes et on parle d'art énormément, — sans pouvoir s'entendre. La seule chose nette, dite par moi et relevée tout de suite par la lumineuse Raïssa, c'est que les enfants de Dieu ne peuvent jamais demander trop, ayant droit à tout et que, par conséquent, il fdUt demander des artistes complets, des hommes de génie, ce qui épuise la discussion.
On parle aussi de Huysmans que Rouaulta été voir et qui est presque aveugle, atteint d'une maïadie très-rare dont le nom m'a paru sonner la mort. Il est remarquable que cet homme qui n'a vécu que par les yeux soit tué par une ma ladie des yeux.
14. — Nous disons combien est légitime la tristesse des exilés du Paradis. En réalité il n'y a pas d'autre tristesse et teiïe ôst la conclusion
de ma Femme pauvre. Les âmes profondes, les aimées de Dieu, ne peuvent pas être sans mélancolie. On ne peut pas se consoler d'avoir perdu le Jardin. Cependant il nous est demandé plus de patience qu'à beaucoup d'autres.
15. — Reveillé au milieu de la nuit par rémotion très-douce d'un songe. Je revoyais Alphonse Allais qui n'était pas mort et, je ne sais comment, Grasset était dans cette vision. Il y avait beaucoup de paix et d'amour. C'était comme la sensation bizarre et intraduisible du pauvre Allais sauvé de la mort pour avoir aimé la lumière et la paix des champs??? Quant à la figure de Grasset, elle était^ indistincte, effacée...
Amertume infinie d'être toujours, à soixante ans, incertain du repas le plus prochain. Dieu veut-il que cela continue jusqu'à la mort et puis-je, ô terreur ! espérer que cela ne continuera pas après la mort ?
16. — Je connais un grand artiste qui agonise parfois de chagrin et c'est une pitié infinie de vo ir un tel homme ravagé par les imbéciles et les canailles.
Entre autres choses, nous parlons, lui et moi,
de la méchanceté diabolique de Huysmans puai par les yeux de son idolâtrie du bibelot (forme de son catholicisme). Je me rappelle mes prières passionnées, éperdues, d'il y a vingt ans, les pèlerinages à A.,., par exemple, pour ce malheureux, et les retours en larmes par les chemins solitaires en implorant sa conversion. Puis, le même, devenant un héros chrétien, une colonne de V Eglise et mon plus parfait lâcheur, pendant que continuait mon tourment, énormément aggravé par lui.
17. — Jacques et Raïssa entreprennent une réédition du Salut par les Juifs. V.s veulent un très-beau livre en caractères Grasset, rouges et noirs. Je ne saurai iamais ce que cette action généreuse aura coûté...
18. — Nous commençons à causer beaucoup, Brou et moi, de son projet d'un monument à Vilîiers de TIsle-Adam, pour être érigé à Montmartre où le malheureux poète a longtemps vécu, — si les contemporains y consentent. Idée curieuse, trouvaille de poète pour un poète. La gloire toute nue, la gloire des pauvres, arrache les planches du cercueil de Vilîiers qui appa-
r. INVENDABLE
rait ainsi dans une sorte de résurrection. C'est simple comme une métaphore d'enfant, mais quelle vision sous l'ébauchoir ou le eiscau d'un çrand statuaire !
21. — Je suis étrangement poursuivi, jusqu'au pied de l'autel, par le récit de l'effrayant naufrage d'un bateau en vue de Saint-Malo. 129 morts et 6 survivants hagards, à moitié fous. Les détails sont terribles. J'ai un filleul qui flotte, en ce moment, sur l'Océan. Que Dieu ait pitié de lui !
22. — Sainte Cécile. Cette vierge martyre a ?u la tête incomplètement tranchée et a mis trois jours à mourir de son effroyable blessure. Sainte Lydwine et Anne-Catherine Emmerich reproduisaient en leurs corps toute l'année ecclésiastique. Nous pensons que chaque jour liturgique, 3haque fête, opère, de manière ou d'autre, mais très-spécialement, en chacun de nous. Très-peu sont appelés à manifester cette loi mystérieuse.
26.— Affreusement tourmenté par la misère, je nie cramponne en désespéré au Texte de la Communion du jour ■ Quidquid orantes petitis,
crédite quia accipietis, etfiet vobis, et je communie en disant à Jésus : « Je me jette sur votre Corps comme un chien, mais, tout de même, donnez-moi ce que je vous demande, puisque je crois que vous me le donnerez ».
27. — Marc Sangnier, dit Yévangéliste Marc parles petits jeunes gens du Sillon Ut Chaque dimanche on beugle son journal, Y Eveil démocratique à la porte du Sacré-Cœur. Ah ! que j'aimerais mieux le sommeil et le silence ! J'ai lu cette feuille. C'est au-dessous même de la Croix vl du père Bailly.
§3. — La journée tombe sur moi, écrasante. En vain j'essaie de travailler. Ma pauvre le te, déprimée par la tribulation et l'inquiétude, ne fonctionne plus.
Alors je me jette à Ségur (1812) dont la rhétorique endort mon tourment.
Décembre
l#r. — Projet d'une brochure sur Villiers qui serait illustrée d'une reproduction du monument de Brou dont je viens de voir l'impressionnante maquette.
2. — C'est donc toi, une fois de plus, ô trïbulation,ma vieille compagne ! Dureras-tu donc toujours? Si je vis quatre-vingts ans, faudra- Mi qu'à cet âge encore je sois forcé de mendier? Je cours çp. et là, toute la journée, le cœur dévoré. Passant, la nuit tombée, rue Lafayette, non loin de l'Opéra, je lis en lettres lumineuses le mot Jamais au-dessus d'une boutique. C'est le nom d'un marchand de victuailles très-précieuses destinées aux Chevaliers de la table rectangulaire de Pythagore. Je contemple ça, les pieds dans la boue glacée, le cœur plein de larmes et je pense aux pauvres...
3. — Reçu un livre de cette crapule de Bonnefon sur Lourdes. Ennui d'avoir à détruire ça. On s'expose à obstruer le tuyau de descente des latrines et on est trop loin de la Seine ou d'une bouche d'égout. C'est fort difficile. Le vendre ou le donner serait criminel. De tels objets font des taches hideuses et puantes qu'on ne peut plus effacer. La destruction lente par le feu s'impose.
7. — Trouvé dans un catalogue de librairie : «Quatre Ans de Captivité à Cochons-sur- Marne, avec deux portraits de l'auteur sur un pavé.,» !
9. — Voici ce que me donne une chrétienne qui est tout près de moi. « Jésus me disail : Ne vois-tu pas que toute la terre est rouge de mon sang ? Alors je voyais toute la terre rouge du Sang de Jésus, et la Lumière du monde éclairait ce Sang, et les prières teintes de ce Sang montaient vers Dieu ».
Lecture des épreuves de la nouvelle édition du Salut par les Juifs. Travail doux et même un peu enivrant. Où est l'écrivain moderne capaple de présenter l'équivalent de ce livre ? C'est avec autant d'orgueil que d'amour que je le dé-
die à ma petite juive Raïssa (Uachel) que son frère Jésus saura bien récompenser.
10. — On parle des dangers actuels, menaces terribles déchaînées parla grande agitation russe et certifiées en France par la loi de Séparation. Assurément tout est à craindre. Je dis que le crible donnera,pour sûr, peu de vrais chrétiens, pas un sur mille, mais que, n'en restât-il qu'un soûl, il assumerait nécessairement toute la force de l'Eglise, ayant alors le pouvoir des mica comm3 un Moïse. J'ai déjà écrit cela, mais il faudrait le redire à satiété.
15. — Un docteur connu à Montmartre, et déjà consulté, vient pour Jeanne qui se sent fort mal* Car tel est le préjugé invincible. On croit avoir besoin du médecin. Voyant sur ma table une Blblia sacra, il ne peut s'empêcher de me dire sottement que FÉglise aurait dû, depuis longtemps, jeter ce « bouquin » par-dessus bord. Il le juge immoral, etc. Niveau de garçon d'amphithéâtre. C'est lui-même qui a été jeté par-dessug bord. Mais c'est tout juste s'il n'a pas empoisonné ma pauvre femme sur laquelle il a ou la condescendance d'essayer un poison nouveau,
Ie« pyramidon », que je recommande aux personnes qui voudraient s'offrir un avant-goût de Fenfer.
De même que les prêtres sont exorcistes, il est certain que des médecins peuvent conférer le démon et le nombre de ces docteurs est étrangement inconnu.
16. — Ma pauvre Jeanne est malade au point qu'on lui porte le Saint-Sacrement à domicile dès aujourd'hui.
18- — Nuit extraordinaire. A 2 h. 1/2, Jeanne m'appelle. Je la vois souriante et paisible, sans fièvre. Elle me dit qu'elle sent qu'on a prié pour elle et me parle amoureusement de la mort, allant jusqu'à ces mots : « Il y a des personnes qui semblent loin de mourir et qui en sont trèsprès. Je crois que Dieu m'appelle ». Cela était très-beau, très-doux, et je pleurais à la fois de chagrin et de tendresse.
19. — Nuit d'épouvante et d'agonie. Exténué, je venais de m'assoupir, lorsque Jeanne s'élance de son lit et vient à moi, dominée par une peur surnaturelle. Je retrouve, avec quelle an-
goisse! ma pauvre compagne de 95, notre année terrible. Particularité remarquable, elle ne voulait pas articuler un seul mot, n'exprimant son excessive terreur que par des signes. L'ayant forcée doucement à se recoucher et mes paroles affectueuses restant sans effet, je m'avise de réciter sur elle le Magnificat. Effet soudain, admirable- La parole revient et la peur s'éloigne.. .'
20. — Encore une nuit cruelle, sans fantômes, sans épouvante, mais si douloureuse ! Nul repos à espérer. Quelle sera la fin? Nos admirables amis, par bonheur, ont recueilli les enfants,
21. — Jeanne me raconte une belle vision. L'enfer est déchaîné. Les démons ont décidé d'en finir avec l'Eglise. Un jour est fixé. Alors chaque élu de Dieu reçoit l'avertissement intérieur d'avoir à se rendre en tel lieu ou d'accomplir tel acte. Il obéit avec une grande simplicité. Notre petite Véronique, par exemple, se lève au milieu de la nuit et sort très-résolument pour aller où elle se sent appelée- Tout le peuple de Dieu fait de même et quand arrive, suie de la victoire, l'armée des démons, il njy a olus personne.
23. — Après une nuit de fièvre, la malade se trouve beaucoup mieux et espère. Mais la communion est impossible à cause des potions qu'il lui a fallu prendre toutes les deux heures. La dispense du jeûne eucharistique n'est accordée aux malades qu'en cas de danger grave ou les jours de très-grandes fêtes. Seuls les curés des paroisses riches peuvent permettre aux précieuses baronnes de l'Usure ou aux belles vicomtesses de Gomorrhe, de prendre leur chocolat avant la communion. Reçu cette information d'un chapelain du Sacré-Cœur*
28. — Causerie avec mon cher Brou. Accord parfait de nos pensées et sentiments d'exécration à l'égard des bourgeois dont le salaire nous paraît peu éloigné. En Russie on les égorge par milliers. Nous espérons que cette réforme gagnera le reste de l'Europe.
27. — Visite douloureuse d'un ami horriblement éprouvé par la misère ; homme supérieur, par conséquent exploitable. Forcé de nourrir, au moins un peu, sa femme et ses enfants, il se laisse utiliser par les catholiques dont c'est le principe de payer aussi chiennemenl que pos-
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sible, A côté d'eux les youtres les plus sordides paraissent des anges de miséricorde. Le malheureux est employé en ce moment par le père bénédictin M, de L.., crapule sacerdotale et foudroyant imbécile qui n'a pas môme la sale vaillance de l'apostasie.
28. — J'ai trouvé, en ces jours cruels, un peu de secours dans la lecture d'un livre reçu dernièrement : Vicia Perpétua par J. de Tallenay, roman sur la Garthage de sainte Perpétue et de Tertullien, essai de restitution à la Flaubert, mais avec toute la supériorité d'une certaine compréhension du christianisme. Béni soit l'auteur !
Janvier
le\ — Mes étrennes. Reçu les deux premières bonnes feuilles du Saint par les Juifs. Ce sera un très-beau livre et je prie ceux qui m'ont donné cette joie de se dire qu'étant le Mendiant ingrat, je ne peux, en aucune façon, exprimer ma reconnaissance.
Un brave jeune homme que je ne connais pas, mais que je devine pubère, tient absolument à ce que je sache qu'il est athée, et m'en informe par une lettre aussi généreuse qu'altière où il m'assure de sa protection.
2. — On m'apporte La Littérature contemporaine, Opinions des écrivains de ce temps, par Georges LeCardonnelet Charles Vellay, jeunes gens qui vinrent ensemble m'interviewer, il y a quinze ou seize mois. Les pages me concernant sont exactes et j'ai voulu les conserver :
Léon Bloy
(interview)
C'est derrière Montmartre, dans un quartier de solitude et de misère, que s'est réfugié l'auteur du Désespéré. Pauvre, il vit au milieu des pauvres, qu'il chérit comme l'image vivante de Jésus-Christ. Son existence tourmentée connaît ici une halte bienfaisante. Entre sa femme et ses filles, il poursuit son labeur ingrat, son œuvre pleine de malédictions, de colères et d'espérances infinies.
Léon Bloy est le dernier des prophètes. Il a l'âme farouche et simple des nabis de l'antique Judée. Chacun de ses livres est un cri de foi, où l'on sent trembler et vivre son cœur. Du Mendiant Ingrat à la Femme pauvre, la même exaltation douloureuse, les mêmes fureurs, les mêmes évocations tragiques sont la nourriture de ce génie amer et désolé.
Debout sur le seuil de sa porte, il nous regarde venir vers lui. Et, dès les premières paroles, l'amertume de sa destinée lui monte aux lèvres :
— Vous venez me voir? Mais ne savez- vous pas que je suis un homme dangereux qu'il ne faut pas approcher ?
Nous pénétrons cependant dans la petite pièce, toute simple, qui lui sert de cabinet de travail. Pendant un instant, ses yeux seuls nous interrogent, et il y a entre nous quelques minutes de silence.
Cet écrivain violent a le regard doux et ingénu
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d'un bon pasteur; mais les angles de son visage révèlent une volonté vigoureuse. Ses jugements sont tranchants et durs, et il les iormule avec passion :
— D'écoles littéraires, il n'y en a pas. La dernière école a été celle de Zola, il n'y a rien eu depuis.
D'ailleurs, les écoles ne peuvent que tuer l'art. Je nie l'utilité des écoles.
Il est bien difficile de distinguer des tendances dans la littérature présente. On parle de la tendance catholique. Mais Huysmans, c'est moi qui Fai fait, qui l'ai pondu. J'ai passé six ans de ma vie à catéchiser Huysmans. J'ai écrit les Dernières Colonnes de l'Église. Eh 1 bien, si j'ai iait ce livre, c'est parce que ma conscience y était intéressée. On me disait : « Personne n'élève la voix . Voilà Huysmang Père de l'Eglise, Bourget, Brunetière, Coppée, les voilà, les colonnes de l'Eglise ! » Alors, j'ai lait cô livre. J'ai parlé, parce que j'ai compris que si je no parlais pas, personne ne parlerait.
J'ai vu des prêtres qui croyaient que Coppée est un grand chrétien. C'est épatant ! Et ce pauvre Huys: mans, qui ne sait même pas le catéchisme I J'ai relevé, dans un de mes livres, qu'il ne savait pas ce qu'est l'Immaculée Conception, qu'il coniond avec le dogme de l'Incarnation. Et cela par ignorance des participes passés. L'Église dit : « Marie conçue sans péché... » Les cordonniers comprennent : « Marie conçut... » Huysmans en est là !... Comme Zola l
Léon Bloy eut une moue de mépris. Puis il se pen* cha vers nous, et continua :
— De tendances littéraires, il n'yena point. Chacun cherche le succès. Où va Lavedan?Oii va un homme comme Lavedan? Vers l'accumulation des pièces de vingt francs. Il ne peut que chercher le succès, par les moyens les plus connus.
— Et le roman ?
— Des romans? 11 n'y en a point. Il n'y a que des romans-feuilletons. Un jour, Rictus — le seul poète de notre époque — m'a dit : « Il y a un romancier que je vais vous taire lire ». Et il m'a prêté Bu bu de Montparnasse, de Charles-Louis Philippe. Ce livre m'a beaucoup étonné. Cet écrivain n'a pas de talent, il a presque du génie. Du génie dans l'expression. C'est un homme tout à fait remarquable.
On m'a parlé de Mm0de Noailles. Ce que j'en ai lu, eh 1 bien, vraiment, c'est rien du tout. D'ailleurs, il y a une loi pour moi: Tout livre où il n'est pas parlé du pauvre, où on ne tient pas compte du pauvre, est un livre à cracher dessus.
Pour ma part, j'ai en projet un livre — qui sera peut-être mon prochain livre — sur l'Argent.
Je suis nourri de l'Ecriture sainte, et de l'exégèse biblique. C'est mon fonds, mon vrai fonds. J'ai passé dix ans de ma vie à étudier le symbolisme scripturaire. Dans mes livres, vous trouverez cette préoccupation constante de la réalité divine exprimée par un symbole, n'importe où. C'est ainsi que je considère l'Argent comme le symbole de Dieu.
Jésus a promis à ses apôtres qu'ils seront les juges do la terre. Mais, parmi ces apôtres, il y avait Judas.
Judas n'a pas cessé d'être un apôtre. Il est devenu le mauvais apôtre, mais il est resté un apôtre. Il est donc de ceux qui jugeront la terre. Et alors, de qui Judas sera-t-il juge ? Voilà la question.
Il sera le juge de ceux qui n'auront pas rendu l'argent, parce que lui, Judas, a rendu l'argent. Il sera donc le juge de ceux qui crèvent sur leurs rentes.
Ah I les milliardaires ! Concevez-vous ce que sera l'agonie de ces hommes qui devront expier chaque parcelle de leur homicide richesse et qui verront, à 1 heure de la mort, s'avancer sur eux cette montagne de tourments? On est pénétré de compassion pour ces monstres, comme Pierpont-Morgan, qui ont gagné tant d'or, alors que Judas, en vendant le sang du Christ, n'avait gagné que trente deniers.
Tout homme qui s'enrichit vend le Christ.On ne peut être riche qu'en vendant le Corps et le Sang de Notre- Seîgneur Jésus-Christ. Et c'est pour cela que Jésus- Christ a prononcé cette parole terrible: Vœ divitibus!
Je vais donc faire ce livre dans une volonté absolue de malédiction et d'exécration pour les riches.
Deux enfants entrèrent. La colère flamboyante de Léon Bloy s'apaisa soudain. Il sourit :
— Ce sont mes deux filles, Véronique et Madeleine. Je leur ai dédié le Mendiant ingrat.
Nous demandâmes :
— Que pensez-vous de la critique?
— La critique? Il n'y en a pas. Autrefois, il y avait un critique dans chaque journal. Maintenant ça n'existe plus. Il n'y a absolument plus de critique.
Savez-vous ce qu'un Belge disait de moi, dans un article récent? « Que je suis rongé d'envie, que je meurs de désespoir de n'avoir pas de décorations, et que si on me donnait quelques honneurs on verrait tomber mon hostilité contre les riches... »
Léon Bloy éclata d'un rire bruyant. Il attira à lui un cahier, qu'il feuilleta :
— Tenez, dit-il, voici une note : « Tout homme, en venant au monde, apporte avec lui son principe de mort. Et cela est absolu. Il y en a qui naissent avec une cheminée sur la tête ou un boulet de canon en pleine poitrine. Moi, ]e suis né dans un four. On naît avec toute sa destinée ».
Le cahier se referma, et Léon Bloy, d'un ton plus familier, nous confia quelques-unes de ses rancœurs :
— Il y a cependant une chose que j'ai mal digérée: j'ai fait Sueur de sang, dont personne ne parle, et les Margueritte sont les seuls qui aient le droit d'écrire sur la guerre de 1870 ! Cela, je le digère très-mal. En dehors de la supériorité du talent sur ces gens-là, qui se mettent à quatre pattes pour écrire un livre, moi, j'ai fait cette guerre et j'ai pu sentir des choses dont ils n'ont aucune idée...
... J'aime les études d'histoire. En dehors de la Bible, je lis l'histoire du Bas-Empire, et aussi l'histoire de Napoléon. Je veux faire un livre sur ce sujet. Je me suis mis en relations avec Henry Houssaye. J'ai aussi écrit plusieurs fois à Frédéric Masson; mais celui-là ne m'a jamais répondu.
Et, sur cette dernière amertume, Léon Bloy nous lendit la main.