Lettre de mon petit abbé de la Salette
C'est fait! Les cochons sont à la curée de mon âme. La catastrophe finale est arrivée. Je suis prié de partir du séminaire, après les avoir tous fustigés en présence de Monseigneur, La partie était perdue depuis longtemps ; je me suis donné le luxe suprême de sonner Phallali moi-même. Je leur ai tout dit, toutl Ah si, un jour, je fus bien inspiré, ce fut celuilà. J'en avais assez, à la fin, et j'étais écœuré des couleuvres que, depuis deux ans, ils me faisaient avaler. Je ne sais malheureusement pas ce que je vais faire, mais cela, au fond, est peu important. J'ai fait ce que j'ai cru, en conscience, devoir faire. Ils ont été obligés de m'écouler jusqu'au bout et je leur en ai fait entendre de belles vérités 1 Et cela à pro- 'pos de saint Thomas! Un discours débité en grande séance académique devant toutes sortes de pompeuses autorités. D'ordinaire on leur servait de l'eau tiède; pour une fois ils ont eu de la lave et, durant une heure et demie, je les ai tenus et louettés. Encore
une fois, je fus, je crois, éloquent, parce que je vivais ce que je disais, terriblement...
Durant toute ma vie, hélas! il me restera celte plaie d'avoir vu les prêtres de trop près et dans les coulisses, et c'est affreux ! affreux ! Il y a de quoi perdre la foi, si on ne l'avait pas chevillée au cœur.
« Cherchez, avant tout, le royaume de Dieu et sa justice ». Que cette recherche soit l'unique et total but de votre vie. Que tout, chez vous, cœur, force, intelligence, soit tendu vers ce point. Que votre âme halète d'épuisement dans cette course. Et omnia hœc adjicientur vobis. Vous recueillerez à pleines mains la calomnie, l'indifférence, le mépris, la haine. Votre grandeur sera dénommée monstruosité ; votre génie s'appellera folie. Tous, sarcastiques, s'écarteront de vous, le rire aux lèvres et l'ironie aux yeux. Et après quarante ou cinquante ans de cette torture, si vous n'avez pas, je le répète, la foi tenacement chevillée à lame et de l'enthousiasme plein le cœur, vous mourrez fou de désespoir. Heureusement Dieu reste. Us n'ont pu le tuer dans mon cœur...
18. — On me dit que Rodin est un grand homme qu'on cache volontiers. On finira peut-être par Y enfermer. Tel sera le résultat de ses tentatives de sculpture métaphorique et telle l'immolation d'un artiste véritable par certains critiques flagorneurs. Voilà vingt ans qu'on lui parle de son génie et qu'il s'en affole comme un renard
à la queue duquel on aurait attaché uftbrandoç. Les grands hommes ordinaires se contentent d'être des bonzes. Ce tailleur de pierre est passé Bouddah.
23. — Le comble de la misère humaine, c'est le mépris des pauvres pour les pauvres. Quand on pratique la charité envers les pauvres, surtout envers les pauvres abandonnés par les autres pauvres, on accuse terriblement ceux qui ne la pratiquent pas et on est traité en délateur.
24. — À propos de la rapacité, du mercantilisme d'un certain clergé paroissial et, par suite, de tout le personnel. Un bedeau exprime à un sacristain, ou à une chaisière, leur commune vexationde la pénurie de grands mariages : « La crevette n'a pas donné cette semaine ». Huysmans eût aimé cette horreur,
26. — Lutte contre notre vieille femme de ménage, une vierge bardée de médailles et scapulaires et,par conséquent, salope avec immunité. Cette gueuse antique a pour spécialité de détester les pauvres et les enfants. Une espiégleiie insignifiante Ta mise en fureur contre nia (Mette
que j'ai aussitôt défendue en imposant silence à la sorcière. Dévote belge, elle ne manquera pas de me vouer aux flammes éternelles.
27. — « Envoyer de l'argent à Bloy, c'est le fondement de notre espérance ». Première phrase d'une lettre de Josef Florian.
28. — Mes jours passent devant moi comme des étrangers que je ne distingue ordinairement que lorsqu'ils m'affligent ou me consolent et que j'ai tant de peine à me rappeler le lendemain, quand je dois écrire ce journal.