‹ L'Invendable ... 1904-1970Chapitre 55 sur 64 · Réponse au curé bienveillant · texte numérisé non relu

Réponse au curé bienveillant

...Vous recevrez ma Femme pauvre dans la semaine de Pâques, époque de délassement pour un prêtre. J'espère que ce livre,/)ù j'ai mis toute mon âme, vous paraîtra, en effet, « captivant ». Il n'en existe pas de plus douloureux.

Je ne suis pas content de votre dernière lettre. C'est à croire que vous n'aviez pas pris le temps de lire la mienne. Voici vos paroles qui vous étonneront vousmême : « J'attendais mieux, j'attendais de vous un

livre qui se vendît ». Mais mon cher ami, je ne suis pas dans le commerce et, après ce que je vous avais écrit, je suis un peu stupéfait d'une objection si complètement humaine... Enfin vous priez pour moi, c'est l'essentiel.

C'est vrai que je respecte peu le cerveau de la plupart des contemporains dont vous connaissez parfaitement l'imbécillité. Vous avez vu et montré la sottise de Spinoza, de Fichte,de Schelling,de Hegel, de combien d'autres encore. Toutes les dupes de Satan sont immédiatement vouées à la sottise. Le philosophe Blanc de Saint-Bonnet a écrit un livre, malheureusement insuffisant, intitulé avec une sorte de génie : De V Affaiblissement de la Raison. Tout chrétien capable de protondeur conviendra qu'il est impossible, en effet, de perdre la Foi sans perdre, jusqu'à un certain point,Ia Raison qui est la faculté par laquelle on connaît Dieu. Un homme opposant la Raison à la Foi est aussi stupide qu'un cavalier qui ne donnerait pas à manger à son cheval. Or vous savez que c'est le niveau actuel, non seulement des mécréants, mais de la plupart des catholiques. Je vous serais reconnaissant de me dire comment je pourrais m'y prendre pour ne pas mépriser ça.

Je ne prétends pas «imposer de force ma manière de voir ». ainsi que vous le dites. Je veux seulement rendre témoignage à la Vérité. Cela je le veux de tout mon cœur, comme les martyrs sous le couteau. Quant à V habileté ^ je n'en veux pas. Je la remplace par la confiance en Dieu...

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27. — Voir, dans chaque mot do l'Écriture, ua vase plein du Sang de Jésus-Christ.

28. — Un ami vient de découvrir mon Exèn gèse des Lieux communs, lue déjà, mais jusqu'ici peu comprise. Il s'exprime ainsi : « Je vois deux époques dans ma vie : celle où je n'ai pas connu Léon Bloy et celle où je l'ai connu », Semblable à d'autres, il était si loin de moi qu'encore aujourd'hui, il me découvre peu à peu.

29. — Vendredi Saint. Je connais des âmes merveilleuses. Aussitôt que Jésus les a regardées, c'est la sainteté, sans étapes.

Notre Véronique est pleine de compassion pour un de nos amis qui vient de perdre sa mère. Afin de consoler cet affligé, elle a compose une sorte de cantique sur Marie douloureuse, Mère et Consolatrice des bourreaux de son Fils. Je ne sais comment dire la joie qui me vient de cette enfant.

31. — Dimanche de Pâques. Grand'messe à la basilique. Décidément ces concerts ne me réussissent pas. Il m'a fallu entendre une horrible musique de foire, à faire danser les animaux

savants, sous prétexte d'une fugue de Bach. Je n'ai pu cacher mon mécontentement extrême et j'ai répandu la tristesse autour de moi. Joli résultat.

Avril

1. — Aux Maritainen leur envoyant une copie de mon chapitre sur le « Paradis » :

Voilà, mes chers filleuls, ce que vous offre le parrain, en manière d'œufs de Pâques. Il me semble que je ne pourrai jamais laire mieux que ce chapitre. Accueille-le, douce Raïssa, comme une réponse à ia lettre si belle. Non seulement l'Ordre des Apôtres des derniers temps existera, mais je me persuade que nous sommes désignés pour faire partie de leur troupe. En ce qui me concerne, il y aura bientôt trente ans que j'en suis sûr.

Voici un conseil que je vous donne avec mon Paradis. Peut-être même est-ce un de mes secrets que je vous livre. Vous avez lu dans le Salué par les Juifs que Dieu ne peut parler que de Lui-même. Or Dieu, c'est Jésus, et nous sommes ses me mires. Donc l'Es-

prit-Saint est forcé de parler en même temps de nous et chacun est en droit de s'appliquer à lui-même, en cette qualité, chacune des paroles du Livre Saint. J'aurais beaucoup à dire sur un tel sujet. Je m'en tiens à ce conseil tout à tait pascal. Faites ainsi et vous serez stupéfaits du résultat. Je vais jusqu'à prétendre que l'Écriture prophétise chacun de nous d'une manière spéciale, précise. Quand on découvre cela, c'est à mourir d'amour...

Le monument de Villiers de TIsle-Adam est achevé. Si ce n'est pas là un chef-d'œuvre, j'abolirai par décret le sens de ce mot. Je n'ai rien à changer à ma brochure, écrite alors que la maquette seule existait, brochure que l'avarice de Féditeur m'empêche — bien que sans droit et sans contrat — de reproduire ici. Tout ce que je peux, c'est d'en donner une traduction faible par l'héliogravure.

...L'érection d'un tel monument, disais-je, est difficile à concevoir. Songez que le groupe est, en réalité, je ne dis pas de trois personnes, mais de trois figures^ Il y a, comme je l'ai dit, la Gloire, la gloire excita-* trice, — telle que Villiers pouvait la comprendre. Elle se nomme Tullia Fabriana, Claire Lenoir, Ellen, Morgane, Sara, Akedysséril ; une femme unique dans les deux sens du mot. Il y a ensuite Villiers se réveillant et, enfin il y a la Mort signifiée parce

cercueil, debout comme un homme, s'efforçant de résister à la Gloire !

Qu'on essaie de se représenter l'effarement, Paf~ iolementde la multitude à l'aspect de cette troisième figure dressée sur une place publique, comme un échafaud ou un trône, comme ce trône de Grèce auquel le pauvre Villiers se crut des droits ;

Un trône pour celui qui rêve, Un trône est bien sombre aujourd'hui...

Il est formé de quatre planches Asolument comme un cercueil l

Le Bourgeois, le « Tueur de cygnes », ainsi que le nommait notre poète, n'aime pas qu'on lui rappelle le cimetière. Il n'est pas lyrique, lui, il ne rêve pas, il ne croit pas qu'on se réveille dans les sépulcres. Sa chair immonde qui rend fétide le cœur des fleurs et qui fait crever les vers, il ne l'imagine pas revivifiée. Alors cette fin dernière exaspère ce réprouvé et tout ce qui le contraint d'y penser lui remplit la gueule de malédiction et d'écume.

Ce serait pourtant beau et fier, et si noble, et combien juste 1 qu'il y eût ici ou là, à Montmartre ou au Luxembourg, — en ce Paris horriblement souillé et défiguré de bêtise, mais qui est tout de môme encore le vieux Paris des élus — une telle protestation de la Poésie contre la Mort !

Mais, une lois de plus, quelle peur et quelle fureurl Jésus s'est nommé lui-même la Vie et c'est pour cela qu'il ressuscitera, un jour, tous les morts. Il

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n'y aura jamais eu d'épouvante comme celle-là. Pour un grand nombre ce sera, sur la dernière marche de l'escalier des temps, le premier grondement do l'Épouvante éternelle.

En attendant, l'affirmation telle quelle de la survie d'un poète serait quelque chose de foudroyant. Personne ne ressusciterait, c'est infiniment probable, mais il y a des chances pour que ceux qui auraient pu faire semblant de vivre longtemps encore fussent horrifiés à en crever. Dans le cas de VilliersdeNsle- Adam, surtout, l'expérience vaut d'être tentée...

[Ah ! j'ai trop parlé d'Édison 1 Cet américain trop inventé déjà par Villiers, dans Y Eve future j'avais espéré qu'il nous aiderait, Brou et moi, à glorifier le poète qui lui conféra magnifiquement et absurdement le génie, en multipliant cette âme par la sienne. Oubliant la sottise et la vilenie américaines, j'avais voulu croire qu'Édison inscrirait son nom en tète de la liste des souscripteurs et que le monument, réalisé en bronze ou en marbre, se dresserait à Montmartre, un prochain jour. Oui, j'avais fait ce rêve. Edison est mort comme il a vécu, sans rien voir, peutêlre sans rien savoir, sur ses millions imbéciles. Les souscripteurs n'ont pas suivi un chef de file qui ne se montrait pas et la belle œuvre est restée dans l'atelier du statuaire qui n'a pas,

comme Rodin, le suffrage universel des journalistes et des putains.]

2. — Mardi de Pâques. Aqua sapientiœ pota^ viteoSy alléluia. Une paix très-douce est revenue. Pluie de printemps, pluie pascale sur mon jardin désolé.

Véronique nous chante sa Notre Dame des Orphelins, inspirée par une forte émotion religieuse, dans le désir de consoler notre ami Ricardo Viiies. C'est effrayant de penser aux souffrances réservées à une pauvre enfant si surnaturel! ement douée.

4. — Je ne me rassasie pas de cette messe du Jeudi de Pâques. Que s'est-il passé aujourd'hui, ce matin même ? Je ne me souviens pas d'avoir été plus ému, plus amoureux de Dieu, plus en larmes. Est-ce la joie qui vient ou la douleur?... J'ai beaucoup pensé à notre Véronique si chère... Jeanne, un peu bouleversée, m'avait dit : « Cette pauvre petite est écrasée du don qu'elle a reçu». Je sens qu'il en est ainsi. C'est une nature d'holocauste. Que Dieu soit béni et qu'il nous prenne en pitié I

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6, — A mon curé bienveillant du 23 mars :

•.. L'orgueil est le seul reproche dont il soit impossible de se défendre. C'est triompher bien facilement que de se servir de cette arme et c'est ce que vous laites quand vous m'écrivez que je n'ai pas confiance en Dieu, mais en moi-même. Qu'en savez-vous ? Je ne peux pourtant pas vous répondre que mes ossements sont sur les autels, à côté de ceux des autres martyrs. Je vous priais d'avoir confiance en moi. Vous préférez méjuger et même me (aire juger.

Vous voudriez que je ne tombasse que sur les Évoques prévaricateurs ou les Missionnaires de la Salette,etc.,etqueje laissasse en paix les pharisiens laïques et les catholiques mondains dont l'infamie réelle est inexprimable. Ce serait le comble de l'injustice, Marie n'a pas menacé seulement « les personnes consacrées à Dieu ». Elle a menacé tout son peuple qui n'a que ce qu'il mérite quand Dieu l'abandonne aux mauvais pasteurs. Je vous avais demandé votre confiance, je vous la demande encore, en vous faisant observer qu'il serait équitable autant que iacile de supposer que Dieu peut avoir sur moi des desseins en dehors de vos prévisions...

8. — Incapable d'écrire, je cherche, comme tant d'autres fois, un peu de consolation dans la lecture de Thiers, Consulat et Empire, et je ne suis pas déçu. Puisse l'âme de ce triste bour-

gcois, en quelque lieu qu'elle soit, recevoir en retour un peu de rafraîchissement!

Visite d'un jeune homme inconnu, auteur d'un roman qu'il va m'envoyer. Il a voulu me voir. Je le reçois le mieux que je peux, mais la sympathie ne vient pas. J'ai déjà oublié son nom.

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