Je me laisse écraser par les heures
6. — Voisinages inquiétants. Nos enfants ne doivent pas se mêler aux autres. Nous sommes chrétiens des catacombes et les autres familles sont assises dans le Golisée pour y assister à la dévoration des Martyrs.
11. — Vu l'exposition des Primitifs français.. Quelques pièces d'une beauté extraordinaire, mais en quel petit nombre ! C'est à donner le vertige de penser qu'il en reste si peu et qu'il a été permis aux Calvinistes d'abord, aux républicains ensuite, enfin et surtout, peut-être, aux ignares curés de campagne de tant détruire. Dieu ne protège pas les œuvres d'art, sa Mère non plus, si outragée depuis Raphaël, inclusif yement. Je m'accoude sur la margelle de ce
puits très-sombre et je songe au mystère de l'Idolâtrie.
13. — Nous découvrons, chaque 'jour, une rosse nouvelle dans notre concierge.
Annales de V Association des Prêtres adorateurs.
Réclame :
« Musique religieuse. A Jésus. Au Sauveur, Prière pour la France (Poésie de François Goppée). Cantate à trois voix, etc.. La transformation de quelques paroles de Coppée, la fera s'adapter (sa poésie) aux mystères de Noël, de la Passion et de Pâques... S'adresser à M. l'abbé Cu... rue des Machabées (!!!)Lyon. »
15. — Apologue explicatif de l'insuccès de mes livres depuis vingt ans
La Recherche de V Absolu. — C'est le titre d'un roftian de Balzac, très-beau et très-angoissant.
Il s'enfaut cependant qu'il ait tout dit, car ce grand écrivain ne paraît pas avoir bien compris lui-même ce que c'est que l'Absolu.
Les matelots espagnols qui accompagnaient Christophe Colomb se mutinèrent plusieurs l'ois, jusqu'à le menacer de mort s'il ne donnait pas Tordre du jetour, bien avant qu'on ne fût arrivé dans le voisinage de San-Salvador. Il ne fallut pas moins que la merveilleuse confiance en Dieu de cet homme incomparable disant aiLv incrédules : « Faites moi ci
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de trois jours encore et je vous donne un monde », pour que l'Amérique fût découverte.
Mais l'Amérique n'était pas I'Absolu. C'était un point d'arrivée extrêmement difficile à atteindre, mais tout de môme un point d'arrivée où il serait possible de s'asseoir et d'où l'on reviendrait à la fin. L'Absolu, au contraire, est sans retour. On n'en revient pas parce que c'est un voyage sans fin.
Le mystère, c'est que l'Absolu n'est point seulement un gouffre sur l'Éternité, mais qu'il est, en môme temps, l'unique point de départ, la tête de ligne. On part de Dieu pour aller à Dieu, et c'est le seul déplacement qui ait un sens appréciable, une utilité. Tout le reste, c'est-à-dire tout voyage où l'on croit aller quelque part, est exactement stupide et, plus on va vite, plus c'est idiot. Je ne suis pas riche, on le sait, mais je promets dix mille francs, vous m'entendez bien, je m'engage à extraire de ma poche vide une dizaine de billets de mille franoe et à les donner à la personne qui me prouvera qu'il y a quelque chose de plus crétin que de faire 150 kilomètres à l'heure avec un masque de démon d'opéra-comique, dans une hideuse machine qui coûte fort cher, qui pue et qui écrase.
Mais, encore une fois, l'Absolu est un voyage sans retour et voilà pourquoi ceux qui l'entreprennent ont si peu de compagnons. Songez donc! vouloir toujours la même chose, aller toujours dans la même direction marcher nuit et jour, sans se détourner à droite ni à gauche, une seule fois, et ne fût-ce que pour un
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instant, ne concevoir toute la vie, toutes les pensées, tous les sentiments, tous les actes et jusqu'aux moindres palpitations que comme une suite perpétuelle d'un décret initial de la Volonté toute-puissante.
Essayez de vous représenter un homme d'action, une espèce d'explorateur en partance. La force de sa parole a suscité quelques enthousiastes qui ont décidé de le suivre. Le commencement du voyage est un triomphe. Pluie de fleurs, acclamations, délire de la multitude. Dans les villes et dans les villages on pavoise, on illumine, on régale les audacieux. Les campagnes même sont en ribote sur leur passage.
Pourtant l'allégresse diminue bientôt. On entre dans des pays nouveaux qui ne savent rien, qui ne comprennent rien et qui s'en fichent. Quelquefois aussi les voyageurs excitent la défiance. Le désir passionné du Oui ou du Non évangéliques, exclusifs de toute autre forme du discours, n'est certes pas une recommandation. Insensiblement les victuailles et les vins fins sont remplacés par les épluchures, et le contenu des pots de chambre succède aux fleurs.
L'enthousiasme des compagnons est déjà tout à fait éteint. Plusieurs se sont éloignés sous divers prétextes et ne sont pas revenus. Les rares fidèles, à leur tour, cherchent le moyen de fuir, sans trop se déshonorer. On n'avait pas prévu qu'il y aurait à souffrir.
Toutefois on se résigne encore par pudeur ou par orgueil. Aussi longtemps qu'il y aura des habitations humaines et des hommes bons ou mauvais,
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avec un peu d'énergie, le voyage pourra être supporté.
Mais voici que les unes et les autres se clairsèment. On entre dans le désert, dans la solitude. Voici le Froid, les Ténèbres, la Faim, la Soif, la Fatigue immense, la Tristesse épouvantable, l'Agonie, la Sueur de sang...
Le téméraire cherche ses compagnons.il comprend alors que c'est le bon plaisir de Dieu qu'il soit seul parmi les tourments et il va dans l'immensité noire, portant devant lui son cœur comme un flambeau !