CHAPITRE IX
I/luTenteur et l'économie politique.
M. Saint-Chamans, le Constitutionnel et les machines à vapeur. — Un principe de Frédéric Bastiat. — Influence des inventions sur la richesse publique; les meuniers d'Ulysse et lo moulin de Saint- Maur; le cheval» la route, le canal, le chemin de fer ; machines à filer.... — La machine détruit-elle le travail? Fait-elle baisser le prix du salaire? — L'invention donne richesses et vie. — Le vrai roi .'—Les hommes d'Etat et leur politique; les égouts de Londres; dépenses productives et dépenses improductives. — a L'avenir est le mal. » — La loi du progrès.
On ne dit plus avec M. Saint-Chamans : « Bénissons les obstacles que la cherté du combustible oppose chez nous à la multiplicité des machines à vapeur. » On ne déplore plus avec le Constitutionnel de 1847 : « L'excès des travaux publics et le nombre exagéré des chemins de fer. » On ne regarderait plus comme un grand malheur la manivelle fantastique de Sismondi, à l'aide de laquelle le roi d'Angleterre eût fait tout l'ouvrage de ses sujets.
Non, maintenant nous n'avons plus en vue l'effort ; nous ne croyons plus que c'est lui qui crée la valeur ; nous regardons la nécessité du travail comme le mal ; nous regardons la satisfaction comme le bien ; c'est la grande gloire de Frédéric Bastiat de l'avoir formulé et proclamé, ce principe économique : « La richesse de l'homme, c'est l'abondance des choses. »
Or, comment accomplir cette loi, si ce n'est en produisant le plus possible avec le plus de facilité possible; si ce
n'est en tirant le plus possible des agents naturels qui sont gratuits?
Et n'esk-ce pas la machine, n'est-ce pas l'invention qui doivent conduire l'humanité à ce but? N'est-ce pas par leur aide que nous parviendrons à économiser le temps, la force de chaque homme, de manière que sa vie et ses forces soient doublées, triplées, quadruplées, quintuplées, etc., et que la production suive la môme proportion ?
La machine, comme l'a dit M. F. Passy, est l'épargne, la vie et la puissance de l'homme.
Voyez quels résultats ont produits quelques inventions :
Selon Homère, douze femmes étaient sans cesse occupées à moudre le grain dans la maison de Pénélope.
Le moulin de Saint-Maur a quarante meules, surveillées par vingt ouvriers, qui réduisent en farine sept cent vingt hectolitres de froment, de quoi alimenter soixante-douze personnes.
Du temps d'Ulysse, une personne était donc employée à moudre la farine nécessaire à vingt-cinq personnes. De nos jours, une personne suffit pour satisfaire le môme besoin de trois mille six cents personnes 1
Partout où le cheval est substitué à l'homme pour le transport, le progrès est comme trente kilos sont à deux cents.
Le progrès pour une route carrossable est vingt fois plus grand : pour un canal, quatre-vingts ou cent fois, un cheval pouvant traîner de quatre-vingt à cent mille kilos sur cette voie.
Nous avons maintenant des vaisseaux qui représentent une force de quarante mille chevaux ordinaires.
Un calcul présenté à la Chambre des députés en 186o constatait que la diminution des frais de transport avait valu, depuis l'Empire, une économie dç plus de quatorze cents millions.
En 1763, la voiture d'Édimbourg à Londres effectuait ce
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trajet en quinze jours; en 1835, les diligences l'accomplissaient en quarante-huit heures, aujourd'hui le chemin de fer le parcourt en 12 heures.
En 1672, on passait un mois pour aller de Paris à Marseille, aujourd'hui on passe trente heures.
Le premier chemin de fer de Liverpool à Manchester tripla le nombre des voyageurs qui parcouraient cette route, et, malgré la concurrence des canaux, il transportait mille tonnes de marchandises par jour.
« Le temps est l'étoffe dont la vie est faite, a dit Franklin. » En 1854, Robert Stephenson a calculé que la rapidité des communications, en économisant le temps perdu sur les salaires des ouvriers, donnait un bénéfice net de cinquante millions par an à la richesse publique de l'Angleterre. Ce bénéfice était alors de quarante-cinq millions en France.
Le chemin de fer du Nord a transporté en 1861 huit millions de voyageurs. Supposons une heure d'économie pour chacun d'eux, ce sont huit millions d'heures, c'est-à-dire, huit cent mille journées à dix heures, c'est-à-dire deux mille cinq cents à trois mille années de travail, à dix heures par jour, ou l'équivalent de deux mille cinq cents à trois mille existences actives. (F. Passy.)
Le chemin de fer souterrain de Londres transporte cent onze millions de voyageurs. Mettons une heure d'économie pour chacun, c'est trente-huit mille années.
Un ouvrier qui produisait six kilos de fer en produit maintenant cent cinquante !
Un ouvrier fileur de coton fait trois cent vingt fois plus de travail qu'avant l'invention d'Arkwright.
On a calculé que la machine à vapeur et la machine à filer sont arrivés en Angleterre à un développement de forces égalant quatre cents millions de travailleurs.
En 1810, la France avait quinze machines à vapeur ; en 1827 ce chiffre s'élevait à deux cent vingt-huit; en 1829 à
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cinq cent cinquante-quatre ; en 1863 il était de vingtrdeux mille cinq cent seize, représentant une force de six cent dix-sept mille huit cent quatre-vingt-dix chevaux, ce qui équivaut à la force motrice que pourraient donner douze millions neuf cent soixante-quinze mille six cent quatrevingt-dix hommes de peine, chiffre supérieur au nombre des hommes capables de travailler en France.
L'industrie de l'impression des cotons, introduite en France par Oberkampf, emploie six mille balles de coton, et la main-d'œuvre qu'elle nécessite donne à la France un bénéfice de 240 millions.
Une bien modeste industrie, celle des eaux gazeuses, se chiffre, d'après M. Barrai, à la somme de trente raillions.
Voyez quelle magnifique production ! quelle puissance acquiert l'homme quand il est secondé par la machine! Voyez dans quelle proportion grandit la richesse sociale.
Cependant certains économistes n'en sont pas contents; ils viennent nous dire : Là où il fallait cent quarante-quatre personnes pour moudre le blé, il n'en faut plus maintenant que vingt ; là où pour l'extraction du fer, vingt-cinq hommes trouvaient de l'occupation, il n'en faut plus qu'un ; pour les gros ouvrages une machine à coudre remplace vingtcinq hommes ; pour la couture ordinaire, dix ouvrières ; la machine à faire des poulies de Brunei n'emploie plus que dix ouvriers là où il en fallait cent dix.
Et alors ces gens poussent les hauts cris, et ne comprenant pas que la production engendre partout la richesse, ils disent : ce travail que fait votre machine est enlevé à l'homme; la machine est la ruine de l'ouvrier. Ils citent Montesquieu et ces paroles de Proudhon : « Plus le travail se divise et les machines se perfectionnent, moins l'ouvrier vaut ; conséquemment moins il est payé ; partant, plus, pour un même salaire sa tâche augmente. » Vous tuez ainsi des populations entières. Souvenez-vous que Philippe de Gi-
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rard a tenu dans sa main la vie de huit cent mille habitants des Flandres !
Et sur ce, quelques-uns proposent de faire indemniser les ouvriers par l'inventeur; d'autres voudraient que l'État achetât les machines, les gardât sous verre, comme des objets de curiosité, servant à montrer la puissance de l'homme et qu'il en prohibât l'usage jusqu'à ce que tout fût préparé pour les recevoir.
Oui, en plein dix-neuvième siècle, en l'an de grâce 1866, il y a des gens qui viennent vous dire des billevesées de cette force.
Ils sont plus arriérés qu'Hésiode, en vérité, qui, admirant les cyclopes, disait : « Ils ont la force, l'activité et des machines pour les aider dans leurs travaux. »
Franklin définissait l'homme : « L'animal qui sait se faire des outils. » Et il avait profondément raison. L'homme seul est faible, il n'acquiert de force que par son intelligence qui lui soumet les forces de la nature. Le bâton qu'a pris le premier homme pour résister aux bêtes féroces a été un outil, la pierre qu'il a lancée pour abattre un oiseau qu'il ne pouvait atteindre a été un outil. L'homme s'est servi d'une machine dès le jour où il a été assez intelligent pour comprendre son emploi. Si les adversaires des machines sont logiques, ils doivent désirer la suppression de la truelle, du marteau, du couteau; ils doivent vouloir que nous labourions la terre avec nos ongles ! « Car les machines, comme Ta dit un ouvrier anglais, c'est tout ce qui, en plus des ongles et des dents, sert à l'homme pour travailler. » 11 n'est donc pas besoin de réfuter de telles absurdités ; les conséquences auxquelles les amène leur principe suffisent pour prouver leur nullité.
Il serait, en outre, facile de la réfuter par les faits. Elle fut bien loin de diminuer le nombre des ouvriers, la machine à filer d'Arkwright, puisque dans les dix années (1777-1787) qui suivirent son adoption, le nombre des ou-
L'IN VE.NTEUH.
vriers employés aux filatures et au tissage des cotons s'éleva de sept mille neuf cent à trois cent cinquante-deux mille; en 1750 la population du duché de Lancaster était de trois cent mille habitants; en 1801 , grâce au développement de l'usage des machines à filer, elle comptait six cent soixantedouze mille membres et, en 1831, leur nombre s'élevait à un million trois cent trente-six mille. Quant au taux des salaires, doit-il diminuer quand le besoin d'ouvriers est aussi grand? Évidemment non. De 1777 à 1787, le salaire des ouvriers eraplojés à la filature et au tissage s'éleva de cent cinquante pour cent. L'importation des machines a augmenté beaucoup les salaires dans le Jura. Ce fait se produit partout.
De plus, loin de supprimer, comme on le prétendait, certaines industries, elle leur donne souvent une nouvelle vie. Ainsi tous criaient que les chemins de fer supprimeraient la circulation sur les routes; or, de 1857 à 1866 elle a augmenté de vingt-deux pour cent dans certains départements, l'Hérault entr'autres.
L'expérience a donc démenti la théorie de ces timorés, et cela devait être, car leur théorie était fausse.
En effet, si au lieu d'employer deux ouvriers, je n'en emploie plus qu'un, j'économiserai le salaire de cet ouvrier; mais de cette économie que ferai-je? ne l'utiliserai-je pas à autre chose? L'emploi sera le même, mais la production sera double I
De plus, comme la production est augmentée, la consommation est facilitée, et par conséquent augmentée. Par conséquent plus il y a de production, plus il faut de travail. Le travail de la machine crée de nouveaux travaux par cela même qu'il crée une nouvelle production et une nouvelle consommation.
Qui doute qu'il n'y ait pas plus d'imprimeurs qu'il n'y avait de copistes ? qui doute que les chemins de fer n'emploient pas plus de monde que jadis les messageries et les
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diligences. La télégraphie électrique nVt-elle pas ouvert au travail une large carrière ? La navigation à vapeur a-t-elle détruit la marine!
Non évidemment, mais il y a encore autre chose à dire.
Admettons que la consommation reste la même, quoique la production soit doublée, s'ensuit-il qu'une portion de travail a été frappée d'inertie? «Non, répond Bastiat;... car le fonds des salaires n'en demeure pas moins sauf; ce qui ira de moins à cette industrie se retrouvera dans l'économie réalisée par tous les consommateurs, et ira de là salarier tout le travail que la machine a rendu inutile et provoquer un développement nouveau de toutes les industries. »
Il n'y a rien à répondre à de pareilles preuves ; maintenant il serait facile de montrer encore que cette gigantesque production qu'apportent les progrès de l'industrie est favorable à l'ouvrier quand il devient consommateur, puisque tous les objets dont il a besoin sont d'une qualité supérieure et d'un plus bas prix.
Et non-seulement l'invention est la richesse pour tous, mais elle fait cesser les durs travaux qui écrasaient la femme, comme le prouvent l'Angleterre et les États-Unis; mais elle est encore la vie, car c'est elle qui a détruit certains métiers insalubres, la dorure et l'argenture, l'étamage des glaces par le mercure et autres qui condamnaient à de hideuses et horribles maladies incurables, à la mort même, les malheureux ouvriers qui, forcés de sacrifier l'avenir au présent, leur donnaient leur vie en échange du pain de chaque jour.
Quel plus magnifique rôle que celui de l'homme qui, par son génie, peut ainsi créer plus de richesses du fond de son atelier que des milliers de travailleurs réunis ; qui peut sauver la vie à des légions de malheureux, donner le bienêtre à des millions de misérables et changer, à l'aide d'une chaudière ou d'un fil, tout un ordre social I
Écoutez ces paroles de M. Eugène Pelletan :
t'îlf VBNTECR.
« L'histoire dit bien que tel prince du nom de Louis, qui porte je ne sais plus quel numéro onze, douze, treize ou quatorze, a détruit la féodalité, rasé les donjons, émancipé les communes, soumis les petits brigands titrés qui pillaient les chemins et divisaient la France en mille petites Frances, ornées de créneaux.
« L'histoire en a menti. Voici la vérité : Un homme, d'autres disent un moine, découvre un jour, en rêvant, une nouvelle espèce de poussière, il met dans un pilon du soufre, du charbon et du salpêtre, et avec un grain de cela, il trouve moyen de lancer en l'air des blocs de rocher... il est le roi de son temps, il est le roi des rois, et à l'heure qu'il est, il règne encore.
«... On peut appeler Charles-Quint un grand roi, parce que ses généraux ont pris sur la carte deux points imperceptibles qui se nomment Rome et Milan. Mais le grand roi est Christophe Colomb...
« Car le signe de la véritable royauté est de trôner sur le temps et l'espace. Elle n'a pas de durée, pas de frontières, elle ne craint ni les invasions, ni les défaites. Elle est éternelle et universelle comme Dieu dont elle descend. Elle est véritablement une dynastie dans un seul homme du droit divin.
« L'autre roi, le petit roi de convention meurt, et souvent tout entier. Qui pourrait par exemple compter la vie du dernier Christern? Le roi est mort, vive le roi! et on est obligé de crier ainsi pour résoudre tant bien que mal cette éternité intermittente, continuellement déchirée par une maladie. Mais qui donc pourrait jamais crier : Colomb est mort, vive Colomb ! Colomb vivra éternellement sans avoir besoin de tous ces vivats.
a ... Vous tous qui cherchez la monarchie où elle n'est pas, où elle ne peut pas être, voyez autour de vous, il n'y a plus qu'un roi régnant : c'est Gutenberg. Il a détrôné successivement tous les autres rois depuis le pape jusqu'à l'em-
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pereur. Il exerce seul en ce monde la souveraineté. En voulez-vous la preuve? la voici : le jour où vos petites anarchies sont vaincues, où vos petites dynasties sont proscrites, à quel allié, à quel roi des rois allez-vous demander secours? A Gutenberg. Vous fondez un journal...
« Le malheureux Louis XVI n'a été roi que pour mourir, mais sous son règne Parmentier a mille fois plus régné que lui, avec un coup de pioche dans la plaine de Grenelle.
« ... Napoléon a pu rêver la souveraineté universelle, mais il ne Ta pas connue, et après avoir traversé l'Europe, il a fini douloureusement sur un rocher. Le souverain universel du dix-neuvième siècle était ailleurs, c'était un pauvre Américain, sans nom, sans titre, sans argent, que l'Institut de France par-dessus le marché déclarait dûment atteint de folie.
« Fulton... a imposé sa loi à tous les États de l'Europe; que disons-nous! de l'Europe, de l'Amérique, de l'Asie, du monde entier. Il règne maintenant partout. »
Voilà la vérité, l'inventeur est le vrai roi ; le premier roi ne futril pas un inventeur? Il fut roi, Triptolème, parce qu'il avait inventé la charrue ; il fut roi, Godrus, parce qu'il l'avait importée à Athènes; il fut roi, Gecrops, parce qu'il avait trouvé l'olivier.
Voilà la vérité 1 l'inventeur est le vrai roi 1 honneur à lui I Il ne demande ses titres qu'à lui-même; il n'a pas besoin d'armées pour s'imposer au monde; il règne de par le ^énie, le plus grand des droits, et avec ce génie il change le monde, et non pas seulement matériellement mais socialement : « La poudre rend tous les hommes égaux, dit H. Heine. Un fusil bourgeois tue tout aussi bien qu'un fusil noble... le peuple se lève ! »
« Les grandes découvertes, dit Gabet, dans les sciences et dans l'industrie ne font pas seulement les révolutions scientifiques et industrielles, mais aussi les révolutions sociales et politiques... »
l'invekteub.
Nous venons d'en avoir un exemple bien frappant celte année ; deux peuples, l'un de dix-neuf millions d'habitants, l'autre de quarante, étaient en présence. Tous les tacticiens promettaient la victoire h l'Autriche, Le fusil à aiguille paraît et anéantit toutes ces forces dans lesquelles tous avaient confiance.
Pour l'homme qui est la cause de pareils effets, nous ne demandons ni privilèges, ni protection; nous demandons pour lui le droit commun, nous demandons la propriété de son œuvre, sa liberté d'action; et pour que quiconque a du génie puisse arriver à doter le monde des résultats qu'il est capable de produire, nous combattons toutes les entraves que mettent au développement individuel et la routine, et les préjugés du public et des gouvernements.
Quand donc les hommes d'État comprendront-ils cette puissance bienfaitrice de l'inventeur? Quand donc daigneront-ils descendre des hauteurs où ils se placent, qu'ils prennent pour des montagnes et qui ne sont que des taupinières, d'où ils croient embrasser un horizon immense, et d'où ils ne voient qu'un petit coin de terre, pour s'occuper de l'humble alchimiste qui coule dans son creuset plus de lingots d'or que n'en produira jamais la Californie? Mais il s'agit bien vraiment de s'occuper de l'inventeur; les gouvernements ont bien autre chose à faire j n'ont-ils pas les expéditions lointaines, les armements militaires et maritimes, toile de Pénélope toujours à refaire, fantaisies qui coûtent quelques centaines de millions? Que l'inventeur vienne non pas leur demander des millions, mais leur en apporter, ils les dédaignent et ils ont bien raison, car les gouvernants sont des hommes positifs, des hommes pratiques, qui se regardent comme le centre du monde, font consister toute l'habileté politique en une petite ruse quelconque à l'aide de laquelle ils escamoteront une élection, un vote des Chambres, endormiront un moment l'opposition ou triompheront diplomatiquement d'une nation voisine, ruse qui est, bien
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entendu, un secret de la comédie que toute la presse révèle le lendemain du jour où il est employé. Ils ne comprennent pas l'avenir parce qu'ils ne comprennent pas le présent. Prétendant gouverner et diriger les hommes à leur gré, ils dédaignent l'étude des principes organiques des sociétés. Ils traitent d'utopistes, de rêveurs, d'idéologues, comme disait Napoléon, ceux qui cherchent à connaître les ressorts de l'organisation sociale. Us ont un suprême dédain pour ceux qui viennent leur dire qu'ils suivent une fausse route. Ils répondent aux téméraires : faites votre métier et laisseznous faire le nôtre. Ils ont un magnifique mépris pour le gredin qui du haut de sa mansarde prétend régenter les ministres et gouverner l'Etat 1 Et ils s'étonnent ensuite quand tout à coup, sans qu'ils s'y attendent, sans qu'ils aient aperçu aucun nuage sur l'horizon, l'ouragan populaire s'élève et emporte leur pouvoir sur son passage. Ils ne peuvent en croire leurs yeux ; ils refusent de voir la vérité, ils ne peuvent se convaincre de ce qui se passe ; ils sont calmes même et surtout alors qu'ils sont lancés sur la voie fatale au bout de laquelle se trouve le précipice où va s'engloutir leur puissance ; une fois qu'ils y sont arrives, ils ne peuvent comprendre comment ils sont tombés, ils cherchent la cause de leur ruine, et comme ils sont habitués à ne voir que de petites causes, ils attribuent ces effets à quelque petite intrigue d'antichambre et de cabinet. Des successeurs arrivent; ils ne voient pas plus loin que leurs prédécesseurs ; tous les hommes d'Etat, en arrivant au pouvoir, sont frappés de cécité. Aveugles comme des taupes, ils cherchent à se bâtir un empire sous la terre, par les voies étroites et tortueuses de l'intrigue; le grand jour leur fait peur; la ligne droite les effraye ; ils ne cherchent que méandres et souterrains.
Aussi ces grands hommes d'Etat n'ont-ils garde de comprendre les nécessités de leur époque, les intérêts de l'avenir, de poser le principe des sociétés et d'étudier leur ino-
leur. Ils trouveront toujours de l'argent pour aller faire une guerre quelconque ou commettre une folie telle que l'embastillement de Paris. Une majorité qu'ils ont faite et façonnée de leurs mains les approuvera et jettera de hauts cris d'admiration en voyant leur habile politique et en les entendant parler de l'honneur et de la gloire du drapeau; on ne leur marchandera pas les milliards quand ils invoqueront ces deux considérations. On les applaudira quand, dans des tirades toutes faites, ils viendront réduire en j>oudre les arguments de ceux qui prétendaient qu'il eût mieux valu ne pas se lancer dans ces entreprises et employer l'argent qu'elles engloutissent à des dépenses productives. Ils traiteront de révolutionnaires ceux qui diront qu'il vaudrait mieux diminuer le budget de la guerre et bâtir des écoles, creuser des canaux, construire des routes et des chemins de fer, etc. Ils traiteront de folies les dépenses productives de la paix et ils célébreront les nobles dépenses de la guerre l Quand on leur parlera de la nécessité du développement individuel de l'homme, ils répondront comme M. du Mirai : « Que l'état actuel est fort satisfaisant. »
En vain M. Jules Simon s'écriera-t-il :
« Ecoutez ces mille voix qui sortent des ateliers et qui demandent que l'éducation soit versée à pleins bords, et que, dans ce grand pays, qui si longtemps a mené le monde, il ne reste plus d'autres ignorants que ceux qui le seront par leur faute. »
En vain les raisons suivantes leur seront-elles alléguées par M. (Juichard:
u De faits manifestes, de calculs incontestables établis par les hommes les plus compétents, il résulte que chaque année, faute de quelque soin, de simple prévoyance, faute d'instruction on perd, en France, une portion considérable des produits agricoles surpassant de beaucoup le montant du déficit qui amène la rareté de ces mômes produits; de
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sorte que notre ignorance nous coûte plus que les inondations, la gelée, la grêle et tous autres fléaux réunis.
« Il faut cependant bien le reconnaître, l'homme est le plus grand agent de l'industrie et de l'agriculture, c'est donc lui, avant tout, qu'il s'agit d'améliorer, c'est-à-dire d'instruire, pour travailler sérieusement au progrès industriel et agricole. »
En vain leur rapportera-t-on ces mots que Lambert écrivait, dans le Cahier des pauvres, déposé en 89 sur le bureau du district de Saint-Etienne du Mont :
«L'argent ne fait rien, ne produit rien, il n'est que le signe des choses, et les choses ne sont produites que par le travail des hommes. Ce n'est donc pas l'argent, mais les hommes qui font la force et le nerf des États... que l'on s'occupe donc enfin des hommes I »
En vain le rapport du 20 mars 1843, de la commission composée de MM. Barthélémy, rapporteur, Davillier, Félix Faure, Odier et Petit, sur le projet de loi concernant les brevets d'invention, proclame :
« Que l'emploi plus ou moins intelligent des forces vitales d'un peuple... appliquées au produit du sol par l'industrie, est la principale cause de la puissance et de la richesse des nations. »
En vain M. de Girardin ne cesse-t-il de répéter :
« Il y a pour un État deux systèmes :
« L'un, qui consiste à diminuer le plus possible ses dépenses.
«L'autre, qui consiste à augmenter le plus possible ses revenus.
« Entre ces deux systèmes, nous persistons à penser et à soutenir que la France n'a pas le choix. »
M. Emile de Girardin se trompera, comme tous les autres ; ses paroles ne seront pas plus écoutées que les autres ; la voix de la vérité ne sera pas entendue; nul encouragement ne sera donné aux travailleurs ; nul effort pour ré-
pandre universellement rinstruction ne sera fait ; nulle tentative de développement individuel et social n'aura lieu ; les dépenses ne seront ni diminuées, ni faites de manière à augmenter les revenus delà France; nous continuerons à nous traîner à la remorque de l'Amérique, de l'Angleterre, de la Belgique et de bien d'autres pays ; nous serons condamnés, de par la loi, à rester mineurs et à être, comme tels, assujettis à un tuteur.
Et tous les hommes d'État sont partout les mêmes : vous avez tous lu le magnifique passage da Victor Hugo sur les égouts de Paris. Eh bien 1 les miasmes de la Tamise ayant forcé de suspendre les séances du Parlement et ayant gêné les nez aristocrates, on a construit des égouts pour ne pas laisser le fleuve empesté désormais par les immondices d'une cité. Mais qu'a-t-on fait? au lieu d'amener les immondices dans un lieu où elles pussent être recueillies et utilisées, on les a fait déboucher plus près de la mer; mais ces milliers de tonnes d'engrais qu'ils charrient sont encore perdus. De même on vient d'ouvrir une nouvelle bouche d'égout à Paris; on infecte trois ou quatre communes: on perd toutes les matières fécondantes qu'ils entraînent. Qu'importe?
En ce moment les paquebots font par an cinq voyages à Calcutta aller et retour ; mais le bateau qui va de Mons à Paris n'en fait que trois. Or, si les hommes d'État étaient prévoyants, n'ayant même en vue que la guerre, sachant que le charbon est maintenant considéré comme contrebande de guerre, ils s'empresseraient d'essayer d'accélérer, par tous les moyens possibles, son parcours par eau, de peur que nous n'en manquions à certains moments. Mais il s'agit bien de cela; au lieu d'augmenter les dépenses utiles et nécessaires, ils crient: économisons 1 Nos routes sont en mauvais état : en 1863, le crédit qui leur était alloué montait à trente-cinq millions; en 1866, il est réduit à trente et un. En revanche le budget delà guerre est augmenté.
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Tous les hommes d'État montrent la même prévoyance. L'exemple d'aucun d'entre eux ne corrige les autres : tous ont le môme dédain pour les considérations philosophiques ; tous méprisent souverainement l'intérêt général ; tous, enracinés au présent, regardent le progrès, la civilisation, l'avenir comme le mal et cherchent par tous les moyens possibles à combattre ce mal. Aussi comme ce mal a ses racines dans lo caractère de ceux qn\, n'étant pas optimistes, ont foi dans la perfectibilité humaine et veulent de toutes leurs forces contribuer à créer un avenir meilleur, ils se gardent bien d'encourager cet accroissement de vie, ce développement de puissance; ils paralysent, au contraire, autant qu'ils le peuvent, ce déploiement de vigueur, arrêtent cet élan, compriment cette énergie ; ils serrent les freins, ils ferment les soupapes et ils s'étonnent que la machine éclate î
Quoi qu'il en soit, malgré eux, malgré leurs efforts sacrilèges, il viendra un temps où nulle entrave ne gênant plus l'homme, où ses droits à la propriété, à l'instruction étant assurés, où le principe de l'association s'étant répandu et ayant triomphé de l'égoïsme, il n'aura plus besoin d'employer la plus grande partie de son existence, de consumer toute son énergie à se débattre dans les liens avec lesquels l'ont enserré les préjugés du despotisme, et il pourra user de toutes ses facultés, sans nulle déperdition de force, pour atteindre le but qu'il se sera posé. Et alors quel magnifique accroissement de vie! quelle immense production! quelle activité fiévreuse !
Et dans ce temps comme l'effort sera presque nul, comme le travail manuel sera en grande partie anéanti par la machine, comme nul ne sera plus condamné à ces opérations abrutissantes dans lesquelles s'étiolent l'intelligence et le corps, le développement intellectuel sera proportionné à l'accroissement du bien-être.
La production étant immense, la consommation se fera
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sans frais; tous pourront satisfaire leurs besoins. 11 n'y aura plus de gens mourant de faim ni de froid.
Alors sera réalisé l'idéal du progrès : A chacun selon ses œuvres, à chacun selon ses besoins 1
Et cet idéal se réalisera non par une constitution forgée par un rêveur et sortie de toutes pièces de son cerveau, non par un remaniement de la société ; il sera réalisé par les harmonies économiques : l'invention détruira l'effort et donnera la satisfaction ; les intérêts opposés deviendront harmoniques ; à l'utilité onéreuse succédera l'utilité gratuite. C'est la machine qui a détruit l'esclavage ; ce sera elle qui détruira le prolétariat. Là est la loi du progrès.