‹ L'inventeurChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Développement de» forces individuelle*.

§ 1. — La véritable richesse. — Des hommes ! des hommes ! — La peur du feu. — Les Ignorants. — L'instruction comme en Turquie.

§ II. — Définitions diverses de l'instruction. — Les grands hommes que veut faire l'État. — M. Dupanloup et l'éducation. — Les réformes de M. Duruy. — Le baccalauréat. — La préparation do l'examen. — Veuton avoir des hommes* ou des perroquets? — De la mémoire, p?is de raison. — L'Université et Uelvélius. — La vocation. — Les mauvais sujets. — Arago, le grec et le latin. — La circulaire du fi avril. — M. Leneveux et M. Emile de Girardin. — Autres opiuions. — Les moutons de Panurge.

§ III. — L'enseignement supérieur. — Les Facultés des sciences. — Enseignement officiel et enseignement libre. — Enseignement uniforme et enseignement universel. — Facultés de médecine. — Docteurs et officiers de santé. — Ecoles spéciales. — L'Ecole navale et les marins du commerce. — L'École polytechnique. — Opinion d'Auguste Comte : Propres k tout et vous à rien. — Balzac. — Les occupations d'un ingénieur. — Les damnés de Dante. — Ce que devient un vieil ingénieur.

— Les concours. — Les officiers d'artillerie. — École centrale des arts et manufactures. — Les grands hommes se forment seuls. — Les inventeurs ne sont pas des savants. — L'enseignement professionnel. — M. Corbon. — Une école d'inventeurs. — La ligue de l'enseignement.

— Le budget de l'instruction publique.

§ IV. — Musées, bibliothèques. — Le colportage.

, Le» économistes et les gouvernements cherchent par tous les moyens possibles à augmenter la richesse sociale ; mais les moyens dont ils se sont servis jusqu'à présent sont mauvais, parce qu'ils n'ont jamais reposé sur des principes ab-

solus et immuables. Ce n'est pas le système protectioniste qui empêchera notre industrie d'être en souffrance, non plus que les autres lois, décrets ou règlements du môme genre. Pour créer la richesse sociale, il n'y a qu'un moyen : c'est d'empêcher toute force de se perdre. Malheureusement, jusqu'à ce jour, la plupart des gouvernements n'ont pas voulu comprendre cette vérité si simple : ils font venir du guano du Pérou à grands frais, ils donnent des privilèges aux navires qui l'apportent, mais ils se gardent bien d'utiliser tout l'engrais qui s'échappe parles égouts de nos villes, va empoisonner nos fleuves et se perdre dans la mer. Lisez les admirables pages de Victor Hugo sur ce sujet. Si l'engrais est le plus puissant moyen de culture, si Olivier de Serres a dit : « En agriculture, que faut-il? de l'engrais, toujours de l'engrais et encore de l'engrais! » il n'est pas moins vrai qu'avant tout, pour qu'un peuple soit grand, il faut des hommes.

Des hommes ! des hommes! voilà ce que nous demandons. Je ne désire pas, en poussant ce cri, une grande augmentation de la population ; je prends le chiffre d'hommes que nous possédons, et je pose alors cette question : « Ces hommes emploient-ils toutes les forces dont la nature a doué chacun d'eux?»

Eh bienl non évidemment. Sur dix millions d'hommes, il n'y en pas dix mille qui usent de toute leur énergie et de toute leur intelligence. Quelle terreur ne doit pas inspirer à l'homme qui pense et à l'homme qui calcule cette immense perte de richesses naturelles? La société actuelle est une machine à vapeur dont le foyer est disposé de telle sorte, que le combustible employé ne produit pas un pour cent d'effet utile. Quel est le mécanicien qui ne condamnerait pas une semblable machine? Pourtant notre ordre social actuel n'est pas meilleur, et il se trouve des gens qui se vantent, qui sont contents du statu quoy qui ne veulent pas qu'on y touche, qui poussent des rugissements de co-

1ère chaque fois qu'un esprit mal fait ne partage pas leur optimisme. C'est cette immense perte de calorique qui explique la lenteur du progrès.

Il faut donc que nous nous attachions à améliorer le foyer de notre machine. Il faut que nous lui donnions une nouvelle disposition et do meilleurs combustibles. Il faut que sa flamme ait une surface immense comme dans la chaudière tubulaire, et que passant et repassant en mille tours au milieu de la masse à échauffer, elle produise cette force irrésistible qui brise tous les obstacles.

ChaufTons donc les cerveaux ; allumons partout de vastes foyers ; jetons-y les combustibles qui s'enflamment le plus facilement, qui produisent le plus de chaleur, afin qu'il n'y ait plus nul ôtre à mourir de froid.

Mais les gouvernements ont peur des incendies et des explosions; et, au lieu de chercher à faire des foyers qui produisent le plus de chaleur possible, ils s'ingénient à en construire qui ne donnent qu'une toute petite chaleur, juste assez pour ne pas laisser geler ceux qui peuvent s'en approcher...

Ceux qui peuvent s'en approcher, car bien peu sont admis à venir réchauffer à leur flamme leurs pauvres membres grelottants.

Et cependant, si vous leur donniez, à ces pauvres déshérités, la chaleur dont ils ont besoin, quelle force et quelle énergie n'auraient-ils pas? qui vous dit que le casseur de pierres, que le balayeur des rues, que le manœuvre, ne fût pas devenu un homme de génie, si son cerveau avait reçu le choc qui fait jaillir l'étincelle du silex? et alors, s'ils sont dix mille dans cette triste position, quel crime de lèse-humanité n'avez-vous pas commis ! J'ai connu un meunier qui a opéré d'immenses travaux de dessèchement, lesquels eussent fait honneur à plus d'un ingénieur, et qui ne savait ni lire ni écrire ; j'ai vu un paysan faire de la trigonométrie, sans le savoir.

Que seraient devenus ces hommes, s'ils avaient reçu une éducation proportionnée à leurs facultés? Chacun d'eux avait peut-être 1 étoffe d'un Riquet ou d'un Pascal ; et, faute d'éducation pour leur révéler leur force, leur permettre d'agrandir le théâtre sur lequel ils travaillaient, d'employer leurs facultés, ils se sont bopojés, l'un à diriger son moulin, l'autre à. bêcher la terre.

Il faut remédier à un pareil état de choses. Une partie de la société ne doit pas demeurer dans l'obscurité, tandis que l'autre absorbe la lumière. Quand donc ne seront plus vraies ces douloureuses paroles de Voltaire : « Il y a plus de différence entre Descartes et un paysan , qu'entre ce dernier et un cochon. » On lui a reproché ces paroles. Le reproche est injuste , car elles sont vraies. Si jamais vous vous êtes trouvé dans le fond de quelque campagne, vous avez dû être épouvanté de l'absence d'idées, de l'ignorance des moindres choses qui y règne, comme si vous vous trouviez dans le vide et que vous cherchiez en vain quelque aspérité où vous accrocher.

Les hommes qui vivent dans leur cabinet, qui sans cesse remuent des idées, qui apprennent continuellement et ont chaque jour une nouvelle soif d'apprendre, sont bien terrifiés quand ils voient sur une statistique que la proportion des hommes sachant lire est de 28 à 100; que la proportion des enfants fréquentant d'une manière assidue l'école est de 46,4 à 400; mais ils ne peuvent se figurer, s'ils ne les ont vues, palpées en quelque sorte, les sinistres conséquences de cette ignorance qui s'étend sur près de la moitié de la population française.

Et les gouvernements, qui ont autre chose à faire, qui ont à entretenir une armée, à envoyer des expéditions en Chine ou au Mexique « pour créer des débouchés à nos produits » ne sont pas ému3 par ce spectacle ! Tranquilles, ils daignent à peine répondre à ceux qui les pressent de faire cesser celte épouvantable disette d'instruction. Ils parlent,

à ceux qui leur demandent des réformes, de la prospérité nationale; ils disent qu'ils cherchent à l'augmenter par tous les moyens possibles, violents ou pacifiques; ils donnent un prix de quelques milliers de francs à un inventeur quelconque ; ils le gratifient d'une décoration ; et ils croient avoir tout fait !... Ils n'ont rien fait, car ils n'augmenteront la prospérité publique, ils n'enrichiront réellement la nation, ils ne feront naître des inventions que par l'instruction. C'est ce qu'ont admirablement compris tous les départements où l'industrie a atteint un haut développement. Les manufacturiers intelligents ont môme fondé des écoles dans leurs usines, sachant que le seul moyen de lutter avec des nations rivales, surtout avec l'Angleterre, depuis le traité de commerce, était non pas de se plaindre et de demander l'ancien régime, mais de préparer des ouvriers qui pussent égaler les ouvriers étrangers ou les surpasser.

Il faut donc que l'instruction soit répandue à foison ; il faut qu'elle inonde, qu'elle envahisse tout, degré ou de force. Il faut forcer le père à donner l'éducation à son enfant; il faut lui offrir toutes les ressources possibles pour qu'il accomplisse ce devoir.

Je ne viendrai pas, dans un ouvrage où je ne traite cette question qu'incidemment, répéter ce qu'ont déjà si bien dit MM. J. Simon et Duruy sur cette question. Je ne citerai que les chiffres de la dernière statistique, qui prouvent surabondamment la nécessité des réformes que demandent tous ceux, de quelque parti qu'ils soient, qui veulent hâter la marche de la civilisation.

27,642 écoles sont installées dans des maisons appartenant aux communes; 10,465 sont louées parles communes, 509 sont prêtées par des particuliers, 70 appartiennent à des associations religieuses.

20,585 maisons affectées à des écoles laïques et 2,! 67 affectées à des écoles congréganistes sont convenables. 1 5,634 ne sont pas convenablement disposées, parmi lesquelles

44,762 sont affectées aux écoles laïques et 872 aux écoles congréganistes.

Les communes ont donc à faire construire 10,744 maisons dont elles ne sont pas propriétaires, et à faire approprier 8,245 maisons qui ne conviennent pas à leur destination. La dépense à faire est évaluée à 134,422,693 fr.

Le mobilier doit être complété dans 16,659 écoles et renouvelé dans 11,700 écoles. Les dépenses ont été fixées à 3,648,703 fr. ; ajoutés aux 134 millions 122,693 fr. nécessaires pour l'appropriation ou la construction des écoles, ils forment un total de 137,741,396 fr. qui représentent la somme que les communes, les départements et l'État ont encore à s'imposer pour la bonne installation des écoles spéciales aux garçons ou mixtes.

Les écoles publiques de garçons ou mixtes ont été fréquentées, en 1863, par 2,399,293 enfants. Les écoles laïques ont reçu 1,986,441 élèves; les écoles congréganistes, 412,852 élèves .

Les élèves payants sont au nombre de 1 million 553,762 (64 p. 100); les élèves gratuits, au nombre de 845,531 (36 p. 100). Le nombre des écoles absolument gratuites est de 1 ,886 pour les laïques et de 866 pour les congréganistes.

Sur les 2,399,293 enfants, 831,258 ont fréquenté l'école d'un à six mois; le nombre d'élèves qui ont fréquenté l'école d'un à neuf mois est de 1,286,744. Il n'y a donc que 1,122,549 enfants (46 p. 100) qui fréquentent l'école plus de neuf mois ou toute l'année.

519,185 enfants sont sortis des écoles en 1863. 70,386 ne savaient ni lire ni écrire; 133,850 ne savaient que lire et écrire; 234,255 savaient lire, écrire et compter; 80,794 possédaient quelques connaissances accessoires. En somme, 204,236 élèves n'ont emporté de l'école que des connaissances insignifiantes.

Le nombre des écoles publiques ayant plus de 80 élèves est de 8,480.

D'après le dernier recencement, sur une population de 37,382,225 habitants, on compte 4,018,427 enfants de 7 à 13 ans. Les enfants recevant l'instruction dans les écoles primaires étant au nombre de 3,143,540, il en resterait 874,887 qui n'auraient fréquenté aucune école ; mais il faut en retrancher les enfants qui reçoivent l'enseignement à domicile et dans les établissements d'instruction secondaire. Ce chifTre peut être fixé approximativement à 180,000. On peut évaluer à 692,678 les enfants qui ne reçoivent l'instruction ni dans l'école primaire, ni dans un autre établissement, ni dans la famille.

Tels sont les résultats que produit l'instruction primaire d'après les documents officiels. Or, en voyant plus de la moitié des enfants n'aller à l'école que d'une manière insuffisante, en voyant 204,236 élèves n'emporter de l'école que « des connaissances insignifiantes », il faut bien en arriver à reconnaître que l'instruction obligatoire est nécessaire. Tout en admettant en principe que l'instruction obligatoire pouvait être imposée aux parents par la loi, rien ne me répugnait plus qu'une pareille nécessité : mais les chiffres de la statistique sont là; mais j'ai vu par expérience la nonchalance, l'indifférence du paysan pour l'instruction de ses enfants ; j'ai même vu l'aversion que témoignaient contre l'école de riches fermiers, parce qu'ils prétendaient que leurs enfants pouvaient leur être utiles en leur économisant un pâtour; et, en adversaire de bonne foi, malgré les plaidoyers de MM. Laboulaye et Louis Reybaud contre l'instruction obligatoire, j'en suis arrivé à penser que l'état actuel des choses la réclamait absolument. En la proclamant, vous n'attaquez pas le droit du père, vous défendez celui du fils ; vous protégez l'avenir contre le passé. L'année dernière, M. Pelletan demandait la liberté de la presse comme en Turquie; je demande l'instruction comme en Turquie: 4 ou 5 individus sur 100, au maximum, n'ont pas fréquenté l'école; tandis qu'à Paris nous trouvons

\2 ouvriers sur 100 ne sachant ni lire ni écrire; tandis que, dans la Vendée, 44 jeunes gens sur 400, dans le Morbihan 53, dans les Côtes-du-Nord 56, dans le Finistère 60, sont absolument privés d'instruction. Et nous prétendons être le peuple le plus éclairé de la terre 1

Il faut donc, et le plus vite possible et par les moyens les plus énergiques, changer complètement le système actuel de l'instruction primaire, afin que, tous ayant les moyens d'apprendre, nul ne soit plus condamné, par sa naissance, à rester plongé toute sa vie dans l'ignorance. Alors, quand ces réformes seront accomplies, quand toutes les intelligences aujourd'hui engourdies pourront se réveiller, il sortira du fond de ces ateliers et de ces campagnes où ils dorment une légion de génies qui, venant se joindre à ceux qui existent déjà, apporteront à l'œuvre de la civilisation leur puissant secours.

A côté de cette œuvre sur laquelle il n'est pas besoin d'insister, parce que tout le monde maintenant, sauf certains esprits rétrogrades qui ont peur du mouvement et de la lumière, comprend la nécessité de cette réforme, il y en a une autre dont on s'occupe moins et qui est tout aussi importante.

Jadis, sous Louis XIV, on déGnissait l'instruction : «l'art de manier et de façonner les esprits ».

Cette définition est encore restée celle du ministère de l'instruction publique. Il ne l'a pas encore changée pour celle que donne Kant : « Développer chaque individu dans toute la perfection dont il est susceptible » ; il n'a pas compris que le développement de toutes les forces et de toutes les énergies individuelles est le but que doit poursuivre la société dans l'éducation. Elle ne peut l'atteindre

qu'en donnant à l'homme nue bonne nutrition et en le débarrassant de tous les langes qui l'enserrent.

Mais ministres, professeurs et autres fonctionnaires croient qu'il est, au contraire, de leur devoir de comprimer autant que possible ce développement; ils ficellent chaque homme comme une momie ou le chargent de fers comme Latude.

Ils cherchent bien à augmenter la richesse sociale, ils veulent rendre leur pays grand et puissant, ils ont le désir d'avoir de grands hommes et de faire de grandes choses ; mais, de peur que la chaudière n'éclate, ils ont supprimé le feu; de peur qu'il n'y ait des incendies, ils ont défendu les allumettes; de peur que le vin ne fermente, ils y ont mis de l'eau ; de peur que le canon ne crève, ils ont mouillé la poudre.

Ah! ils auraient bien voulu des grands hommes, mais ils auraient voulu des hommes qui se pliassent à toutes leurs volontés, qui fussent malléables comme de la cire, souples comme des gants. Et comme les grands hommes ordinairement ne sont pas si flexibles, ils ont encore mieux aimé s'en passer que risquer de trouver en face d'eux des Hercules, marchant droit, ne se dérangeant devant personne et abattant à coups de massue ceux qui voudraient les empêcher de parcourir librement leur chemin.

Les Hercules effrayent singulièrement les pygraées gouvernementaux.

Cela se conçoit : avec eux, impossible de rester tranquille; les hommes de haute stature et de forte encolure occupent un grand espace et ils veulent en jouir librement; ils ont besoin d'air pour leurs vastes poumons, et ils veulent respirer à leur aise, et tant qu'ils n'ont pas conquis l'espace dont ils ont besoin, tant qu'ils n'ont pas la quantité d'air qui est nécessaire à leur vie, ils s'agitent, se remuent et ébranlent tout à chacun de leurs mouvements.

Dans une société bien constituée, bien réglementée, où chacun a sa petite place déterminée par l'autorité et d'où

il ne doit pas sortir, les Hercules sont fort gênants.

Aussi faut-il les empocher de se produire, donc il faut les prendre dès leur naissance, les emmaillotter étroitement, comprimer chacun de leurs membres, arrêter le vaste développement de leur poitrine, et puis les passer ensuite au laminoir du collège. Il faut changer la barre de fer inflexible en souple ûl de fer.

Il n'y aura peut-être pas de grands hommes, mais il n'y aura pas d'hommes dangereux.

Il est vrai que Napoléon I" s'étonnera que, sous son règne, n'ait pu se produire aucun chef-d'œuvre, malgré les prix et les encouragements qu'il donnait à la littérature.

Naïveté des despotes 1 ils voudraient que le palmier qui est coupé par le pied donnât encore des fruits; ils prennent à tache d'arrêter tout développement individuel, ils cherchent à paralyser toutes les forces à l'aide de narcotiques; ils font tous leurs efforts pour arrêter toutes les énergies ; ils veulent changer les lions en moutons, ils veulent n'avoir à gouverner que des Lilliputiens, ils veulent ne régner que sur des pygmées : et ils s'étonnent qu'à leur voix, quand ils en éprouvent le besoin, les pygmées ne soient pas des Titans, que les Lilliputiens ne soient pas forts comme des Milon de Crotone, que les moutons n'aient pas la puissance des lions. Ils ont fait un peuple impuissant et ils voudraient que ces eunuques procréassent 1

Quelle indignation ne doit-on pas éprouver quand on voit le système de dégradation qu'emploient certains gouvernements sur les peuples I Au lieu d'élever des hommes, ce qui serait leur devoir, de développer leurs facultés, ils les atrophient 1 Il n'y a pas de paroles qui répondent à la colère que doit soulever un tel spectacle.

Pour les despotes, l'éducation est toujours l'art de manier et de façonner les esprits ; quand donc comprendront-ils qu'elle est l'art d'élever les hommes ?

Il faut que ce soient des prélats, comme M. Dupanloup,

c'est-à-dire des hommes qui luttent contre le progrès et la civilisation moderne, qui viennent donner ces définitions, que des gouvernements prétendus civilisateurs ne veulènt pas admettre.

Je viens de vanter le rapport de M. Duruy sur l'instruction primaire; mais je ne partage pas la môme admiration pour les réformes qu'il a faites dans l'éducation secondaire, et j'ai été profondément étonné que la plupart des journaux s'accordassent à les louer : car ces réformes, au lieu d'être progressives, d'essayer de s'accorder avec le mouvement actuel, de vouloir faire mieux qu'autrefois, nous ramènent en arrière.

En effet, qu'a voulu faire M. Duruy? augmenter le cadre du baccalauréat et supprimer graduellement la scission des études.

Eh bienl le cadre du baccalauréat n'est-il pas déjà trop vaste? Voyez ce qu'en dit M. Dupanloup dans son ouvrage sur l'éducation, et lisez l'éloquent passage dans lequel il le flétrit.

Savez-vousce qu'est le baccalauréat? C'est un examen de perroquets, excellent pour les jeunes gens doués de peu d'intelligence et doués d'une grande mémoire, d'une grande facilité, comme disent les parents et les professeurs. C'est une pure affaire de mnémotechnie, où la palme appartient à celui qui sait le plus de mots et connaît le moins de choses.

Le baccalauréat n'est pas destiné, comme on pourrait le croire, à peser le bagage de connaissances qu'a pu acquérir un jeune homme; pas le moins du monde: des bacheliers excellents qui ont passé leur examen avec le plus grand succès, qui ont reçu les félicitations de l'Université, dont le nom même a été publié par les journaux, ne savent rien.

Toute leur science est une vessie : si on la presse, elle s'évanouit.

Ce sont des jeunes gens à brillantes facettes. Us ont été bien taillés par leurs professeurs, bien polis par dix ans de

frottement sur les bancs du collège; vus de loin, ils font un certain effet : ils citent des dates précises ; ils savent en quelle année Mérovée est mort; ils vous réciteront tous les noms des rois d'Égypte; ils placeront à propos un vers latin, et même un vers grec... Eprouvez le diamant, vous trouverez du stras.

Le baccalauréat ne travaille qu'en faux ; les jeunes gens énergiques, vigoureux ne peuvent pas entrer dans son moule.

Pour lui la surface est tout, peu lui importe le fond. Il ne demande au jeune homme que de la mémoire ; il ne lui demande pas d'idées; il regarde l'homme comme une de ces tablettes de cire dont se servaient les Romains ; l'homme est une machine à apprendre ; quant à la raison, il peut s'en passer.

Les aspirants au baccalauréat connaissent bien les opinions de leurs examinateurs, et ils en profitent.

Savez-vous comment se prépare cet examen ? on achète un Manuel, celui de Lefranc, par exemple, et, deux ou trois mois avant 1 examen, on se met à peu près à l'apprendre par cœur. Rien de plus commode que ce Manuel; M. Lefranc est un homme intelligent : il a compris les nécessités du baccalauréat. Ancien membre de l'Université, il les connaît par expérience. Aussi a-t-il rédigé son Manuel dans le sens demandé par les professeurs, c'est-à-dire que ce Manuel ne contient qu'une masse de faits, de formules, de dates sans liaison entre eux, n'apprenant rien, ne disant rien à l'intelligence. Mais qu'on le sache par cœur, qu'on le récite à peu prôs, et on passe un examen triomphal. 11 est vrai qu'on est si abruti par cette étude, qu'il faut au moins un mois pour s'en remettre. Au bout d'un mois on a oublié tout cela, on s'est débarrassé le cerveau de tout ce fatras inutile, on redevient soi-même et on recouvre l'intelligence quand on a oublié la dernière ligne du Manuel.

Alors, les deux ou trois mois qui ont précédé ou suivi le

DÉVELOPPEMENT DBS FORCES INDIVIDUELLES. Al

baccalauréat vous apparaissent comme un mauvais rêve, comme un cauchemar qui vous a rempli le cerveau et a manqué de vous reodre idiot.

Est-il nécessaire de demander si c'est à cet examen que devraient aboutir dix années de collège? Un examen, oui ou non, doit-il avoir pour but la récitation d'un Manuel, et la palme doit-elle être donnée à celui qui Ta le mieux récité? Est-ce à l'intelligence ou à la mémoire qu'il faut s'adresser? Veut-on avoir des hommes ou des perroquets?

Et n'est-ce pas une chose triste réellement qu'après avoir passé cet examen, on soit obligé de s'en purger à peu près complètement pour redevenir homme?

Voilà donc le résultat donné par le baccalauréat : vous faites perdre à l'homme les dix plus belles années de sa vie pour aboutir à un examen qu'il devra oublier aussitôt après l'avoir passé!

Chose facile, du reste, car le bachelier n'a rien appris. Je me rappelle qu'un bachelier ès sciences ne savait pas, le jour même où il avait été reçu à son examen, la différence qu'il y a entre une pompe foulante et une pompe aspirante !

Et cependant, grâce à une heureuse mémoire, un certain brio, il avait eu beaucoup de succès : il est vrai que tout était fort confus dans sa tête et dans ses paroles; mais il avait récité imperturbablement sans s'arrêter et sans chercher à comprendre ce qu'il récitait. Précieuse chose que cet aplomb, dont les examinateurs se contentent le plus souvent!

Aussi voit-on tous les jours des jeunes gens bien plus faibles, pour me servir du terme consacré, que d'autres, dans leurs classes, passer un examen triomphal. Us ont plus de blague, plus de surface, moins de fond : là est leur avantage.

Eh bien ! est-ce la surface des jeunes gens qu'on doit développer? Veut-on donc des jeunes gens qui puissent citer

des dates sans savoir un mot d'histoire, se servir de termes scientifiques sans en connaître la valeur, parler de philosophie sans y rien comprendre, et formuler hardiment des jugements d'après le Manuel Lefranc?

Veut-on obtenir de petits pédants, qui parlent de tout, se mêlent de tout, connaissent tout? Et c'est là un des caractères des bacheliers. Ils ont un amour-propre immense, infini ; comme en deux mois, ils ont appris l'histoire universelle, la logique, la physique, la géométrie, etc., dans le Manuel Lefranc, ils se figurent posséder la science universelle.

Aussi dit-on : l'outre cuidance d'un bachelier, comme : la pédanterie d'un professeur.

Et il faut de sévères leçons pour les faire rentrer un peu en cux-môraes et leur montrer la nullité de leur savoir. Et cependant ce ne sont pas eux qui devraient les recevoir, car ils ne sont pas responsables de l'esprit qu'on leur a donné; la punition devrait frapper le professeur qui les a gonflés et bouffis comme de petits ballons.

Il faut bien les presser un peu pour faire sortir la bêtise et l'orgueil qu'ils ont amassés.

Tel est le beau résultat qu'obtient notre éducation universitaire.

Il n'est pas nécessaire de prouver qu'il est mauvais. Vous ne pouvez m'accuscr de charger les faits que je viens d'exposer, vous ne pouvez nier que les examens ne se passent ainsi. Que ceux qui douteraient de la réalité de ce que j'avance interrogent tous les professeurs, et ils en recevront la confirmation. Qu'ils interrogent les jeunes gens qui viennent de passer les Fourches Caudines avec le plus de succès, ceux que Ton appelle de « bons sujets », et ils verront qu'ils n'ont rien gardé de leur examen , qu'ils ne savent rien.

Cela pourra les étonner, et cependant ce fait n'a rien d'étonnant.

Tout le monde sait qu'il y a deux mémoires : la mémoire des mots, et la mémoire des faits et des idées. Les deux mémoires s'excluent réciproquement. Laquelle faut-il développer? Est-il nécessaire de répondre à cette question ? La mémoire des mots n'est-elle pas une chose toute secondaire, qui ne peut servir à l'homme, qui ne le forme pas?

La mémoire des faits et des idées, au contraire, n'est-elle pas une des bases les plus solides sur lesquelles puisse s'asseoir la raison? N'est-elle pas l'élément le plus indispensable du jugement humain? Juger, en effet, c'est comparer; et pour comparer, il faut savoir.

Par conséquent c'est donc celle-là qu'il faut s'attacher à développer, nourrir, remplir de manière que les jeunes gens deviennent des hommes.

Et c'est celle-là précisément que l'Université ne connaît pas. Elle a une sorte de haine contre elle. On dirait qu'elle voudrait l'étouffer.

Et cela se comprend.

« Napoléon, a dit Edouard Laboulaye, fait de l'Université une sorte de couvent laïque et lui donne à administrer l'âme de ses sujets. »

Aussi regarde-t-elle la raison comme son ennemie, et s'acharne-t-elle à en détruire tous les germes dans l'esprit des jeunes gens qui lui sont confiés. Au lieu de développer les facultés qui se montrent chez eux, elle les combat; au lieu d'essayer de rendre plus puissantes les forces naturelles dont la nature a doué chacun d'eux, elle les annihile.

Elle cultive l'esprit humain : soit; mais aveuglément. Elle veut exiger des sols les plus différents les mômes produits; et pour cela elle ordonne le même engrais et le même labour, et elle croit avoir bien rempli sa tâche; et elle regarde comme mauvais le terrain qui ne rapporte pas des récoltes qui sont contraires à sa nature.

Si un agriculteur en faisait autant, on lui rirait au nez ;

mais ici, il ne s'agit pas du sol, il s'agit de l'homme, et c'est bien différent !

Le baccalauréat est comme l'anneau dont on se sert pour mesurer le macadam; toutes les pierres qui sont trop grosses pour passer à travers doivent être brisées de nouveau : ce qui prouve que l'éducation des jeunes gens est aussi mal faite que possible, puis ju'au lieu de développer leurs forces on cherche à les anéantir.

« Nos lycées d'internes, dit Edouard Laboulaye, lycées impériaux ou municipaux, demi-séminaires et demi-casernes, ne sont pas meilleurs pour l'esprit que pour le corps. S'il y manque d'air et de place, il y manque plus encore de cetle liberté qui, dés l'enfance, apprend à l'individu à se conduire... L'obéissance passive fait des soldats et des prêtres; elle ne fait pas des citoyens. »

Et n'cst-il pas vraiment atroce, ce lit de Procuste sur lequel on étend toutes les intelligences?

Ah I on rit des bacheliers! on ne leur porte nul intérêt; les parents les traitent de paresseux; les hommes sérieux sont tentés de ne pas trouver les examinateurs assez sévères... Ah! si on savait toutes les tortures auxquelles le baccalauréat soumet les intelligences, on frémirait...

Heureusement que les jeunes gens le passent à un âge où leur intelligence est encore malléable; alors la souffrance est moins vive pour eux ; mais \,o\ir ceux dont le cerveau a déjà acquis la dureté qu'il doit avoir plus tard, c'est un supplice atroce.

Et à ceux dont le cerveau est encore une cire molle, le baccalauréat laisse une empreinte funeste qui ne s'efface pas toujours, et fait d'hommes qui auraient pu devenir remarquables, de simples crétins.

Ne doit-on donc pas réagir contre cette violence? N'est-ce pas en la détruisant qu'on peut faire faire des progrès à l'instruction publique ? Développer les forces individuelles

au lieu de les comprimer, voilà le but qu'on doit se proposer; ce sera par lui qu'on arrivera à élever le niveau moral et intellectuel du genre humain.

Eh bien ! puisque jusqu'à présent on a fait précisément le contraire de ce qu'on eût dû faire, il faut changer complètement de méthode.

Jusqu'ici, l'Université a suivi l'idée d'Helvétius, qui prétend que tous les hommes naissent avec des facultés égales et qu'ils ne diffèrent que par l'éducation. Alors, comme elle est bonne logicienne, elle a voulu être conséquente avec elle-même.

Il faut chercher l'égalité, a-t-elle dit; et puisque les hommes ne diffèrent que par l'éducation, il faut leur donner une éducation égale, leur faire subir le môme examen pour les rendre égaux.

Certes, l'égalité est une très-bonne et très-belle chose ; mais elle n'existe pas plus entre les intelligences qu'entre les tailles; et il y a des enfants de génie comme il y a des enfants idiots.

Or la même éducation, les mêmes méthodes ne convenant pas à ces enfants, on ne peut exiger d'eux les mêmes résultats.

Par conséquent, il ne faut pas donner la même éducation à tous, aboutissant au même examen.

Car les enfants sont loin de n'avoir pas de vocation : en voyant les différences qui existent entre le caractère de deux enfants du même âge, on s'en convainc parfaitement. En voici un qui est rêveur, en voici un autre qui est gai, celui-ci est emporté par sun imagination, celui-là réfléchit; l'un sera artiste, l'autre mathématicien.

On ne peut pas nier ces différences : il suffit d'avoir regardé une fois deux enfants pour les avoir reconnues. Il n'y a pas besoin de se livrer à de grandes spéculations philosophiques pour l'établir. C'est un fait.

Maintenant, la vocation n'est pas quelquefois très-bien

marquée. C'est vrai ; mais elle n'en existe pas moins et elle se montre tôt ou tard.

Les parents, les hommes sérieux ne l'admettent pas. Joseph Prudhomme est au-dessus de cela.

Tàtez-donc un peu les bosses de vos enfants et voyez quelles sont celles qui sont le plus développées chez eux.

Quel haro on pousserait contre moi si j'allais émettre cette idée dans le sein de quelque honorable famille.

Non, non, ce n'est pas ainsi que cela doit se faire.

Je prends un père entre cent mille ; il dit, en reniflant une prise de tabac :

— J'ai été reçu bachelier, mon ûls le sera.

De plus le fils prendra du tabac, aura un gros ventre et un fils auquel il répétera les mômes paroles , si le baccalauréat existe encore. Et voilà comment se font les éducations. Si le fils a de l'énergie, et s'il ne peut plier ses facultés au niveau universitaire, et si un penchant violent l'emporte vers certaines études et l'éloigné des autres, eh bienl il passera pour un mauvais élève. Et si enfin, ne pouvant contraindre plus longtemps sa nature, il rompt avec cette éducation qui veut l'atrophier et sous laquelle il ne veut pas se courber, il est repoussé par toute sa famille, mis à l'index et reçoit cette terrible épithète :

— C'est un mauvais sujet !

Voilà l'histoire de mille jeunes gens.

Et ces jeunes gens, en général, sont les meilleurs de la société, ceux qui sont les plus forts, ceux qui pourraient lui rendre Je plus de services. Ceux qui, ne succombant pas dans la lutte, malgré le lycée et leur famille, parviennent à s'élever, le prouvent bien.

Voyez tous nos artistes, tous nos littérateurs, tous nos inventeurs, à bien peu d'exceptions près, ils se sont formés seuls, en dépit du lycée, en dépit de leurs parents.

Qu'est-ce donc qu'une éducation qui est en lutte continuelle avec les natures énergiques, au lieu de les développer

dans leur sens le plus favorable? N'est-ce pas réellement une chose atroce que ce combat qu'entreprennent la famille et le collège pour étouffer la plante quand elle veut s'élever; pour atrophier le jeune homme, le dessécher, comme un jockey anglais, afin qu'il ne dépasse pas le poids régle- . nientaire?

Pour remédier à cet état de choses, il ne faut pas vouloir soumettre toutes les intelligences au môme joug; il faut varier les études selon les aptitudes, laisser à chaque jeune homme le choix d'une spécialité qu'il devra cultiver principalement.

Il y a longtemps qu'Arago a demandé, à la Chambre des députés, la liberté entière pour chaque collège et pour chaque élève de varier ses études selon les lieux et les capacités, chose qui comportait par conséquent l'abolition du baccalauréat.

« Dans nos écoles modernes, taillées du nord au midi, de l'est à l'ouest, exactement sur le même patron ; soumises à des règles communes, à une discipline uniforme ; où les enfants n'arrivent d'ailleurs qu'à l'âge de neuf à dix ans, pour n'en sortir qu'à dix-huit ou vingt, les individualités s'effacent, disparaissent ou se couvrent d'un masque de convention. »

Et quand on lui objectait qu'il pourrait arriver que l'étude du grec et du latin en souffrît, il disait simplement : « Messieurs, c'est peut-être un malheur, mais je m'y résignerais sans un très-grand chagrin. »

« L'instruction de Bayonne doit-elle être la même que celle du Havre ? » demandait-il.

Non sans doute. Eh bien! l'instruction de Paul, qui a de l'imagination, de l'enthousiasme, doit-elle être la même que celle de Pierre qui est froid et calculateur? — Non.

On ne peut pas plus les soumettre tous les deux à digérer Ja même dose de latin, de grec, d'histoire, de géographie, de logique, qu'on ne peut donner la même dose de jalap ou

de rhubarbe à doux hommes d'un tempérament différent.

La scission qui avait lieu au sortir de la quatrième était mauvaise, parce qu'elle était insuffisante ; mais elle était un acheminement à diversifier les études. Déjà on avait créé des cours spéciaux poui la marine et pour le commerce. On pouvait espérer que le ministère de l'instruction publique suivrait celte tendance, qu'il irait en restreignant de cadre du baccalauréat qui était beaucoup trop vaste.

Mais M. Duruy est venu rétablir un baccalauréat unique. N'est-ce donc pas rétrograder complètement et ne doit-on pas s'élever contre cette réforme, comme contre toutes les tendances rétrogrades?

Si avec la scission, à partir de la classe de troisième, le baccalauréat était rempli de tous les inconvénients que j'ai montrés plus haut, s'il ne développait que la mémoire des mots sans rien apprendre, s'il ne donnait que de la surface sans donner aucune profondeur, s'il laissait au bout de dix ans de collège les jeunes gens complètement nus, s'il n'était qu'un exercice mnémotechnique dont le cerveau ne gardait nulle trace, nulle impression durable, nul germe qui pût fructifier, que sera-ce donc maintenant, quand il n'y aura plus qu'un baccalauréat qui augmentera encore les vices du système?

Il faut donc réagir contre cette tendance déplorable; il faut demander qu'on multiplie les études spéciales, qu'on diminue les études générales, si l'on veut empêcher la jeunesse de perdre ses plus belles années au collège sans nul profit, si l'on veut avoir des hommes forts et vigoureux qui augmenteront la puissance et la gloire de la France.

Tous les penseurs sont unanimes pour demander un remaniement de notre système d'éducation.

Le grec et le latin sont de vieux préjugés qu'il faut secouer. Lisez l'excellente critique qu'Edmond About en a faite dans le Progrès, lui qui est un homme d'esprit en dépit du prix de philosophie qu'il a gagné au concours.

Il est vrai que M. Duruy a fondé, ou du moins encouragé

renseignement spécial industriel dans les lycées. Mais ce n'est qu'une branche greffée sur l'autre; c'est un accessoire au lieu d'ôtre une chose principale ; c'est une espèce d'aumône faite aux enfants « qui ne peuvent disposer d'un gros capital de temps et d'argent » (circulaire du 6 avril 1860); et encore, dans cet enseignement industriel, M. le ministre a-t-il soin de faire remarquer que les études littéraires y occupent une très-grande place. « En môme temps que les scissions appliquées mettront son esprit dans une voie pratique, les cours de littérature, d'histoire et de morale lui donneront le goût de s'élever au-dessus des réalités du monde physique pour arriver beau, au au bien et à Dieu, d'où viennent et en qui se confondent toutes les perfections. » Pauvre science I elle ne sufOt pas par elle-même pour développer l'intelligence, ou plutôt non, on a encore peur d'elle. Sans cesse Dieu doit ôtre mis en face d'elle ! « La matière éternelle comme son étemel auteur! » dit M. Costc.

Cet enseignement n'est qu'une transaction bien timide : cependant nous devons la louer c'est plus qu'autrefois, mais ce n'est pas assez. Il a le défaut de tous les compromis et demi-mesures. Ce que nous demandons, c'est une réforme entière, universelle.

Permettez-moi de citer le programme d'éducation posé par M. Leneveux :

« Le grec et le latin ne seraient enseignés qu'à ceux qui auraient quelque chance de s'en servir dans les lettres ou dans les sciences.

« Des langues étrangères pourraient ôtre réservées pour les voyageurs et les commerçants futurs.

« Les enfants ne seraient plus surchargés, comme ils le sont encore, de travaux écrasants pour leur jeune intelligence: « L'enfance de l'homme, dit Michelet, comme celle « des plantes et de toute chose, a besoin de repos, d'air, de « douce liberté. Tout semble combiné pour étouffer les en-

« fants. Les aimons-nous? oui, sans doute... et cependant v nous les tuons. »

« Les vocations artistiques ne seraient plus vouées à tant de souffrances et de luttes, puisque des écoles spéciales leur seraient ouvertes et les moyens de se perfectionner mis à leur portée.

« Les aptitudes industrielles diverses trouveraient, à leur tour, des écoles professionnelles où l'instruction scientiCque se combinerait avec l'apprentissage des métiers.

« Le temps de la jeunesse ne serait plus gaspillé comme il l'est aujourd'hui ; l'industriel et le négociant ne regretteraient pas d'avoir perdu de longues années à apprendre ce dont ils n'avaient nullement besoin et à ignorer ce qui leur aurait été si utile. »

M. Emile de Girardin veut, de son côté, que l'instruction commune se borne aux limites suivantes : lecture, écriture, orthographe, géographie, calcul, dessin linéaire, comptabilité. Voilà le tronc : ce que chacun doit savoir; au delà, chacun pourra apprendre ce qu'il voudra, selon ses aptitudes.

« Instruction universelle , dit-il, n'est pas ici une expression employée pour dire : la même instruction donnée à tous. Loin de làl Telle que je l'entends, instruction universelle signifie instruction nécessaire, et rien de plus; conséquemment instruction graduée et variée selon le niveau et la diversité des aptitudes. Certes, ce n'est pas moi qui voudrais prendre pour exemple cette instruction uniforme que l'Université exige sous le nom de baccalauréat ès lettres et baccalauréat ès sciences, véritable lit de Procuste dans lequel elle mesure indistinctement les mémoires les plus inégales, étend impitoyablement les aptitudes les plus diverses. Un tel enseignement est le pire de tous les communismes, la pire de toutes les promiscuités, car c'est le communisme et la promiscuité des intelligences. Aussi, quels n'en sont pas les tristes résultats au double point de vue de la société et

de l'individu ! Quels hommes forme cette instruction communiste ! Ne semble-t-il pas qu'en eux tout ressort soit brisé, toute spontanéité éteinte I Hors du chemin battu, quand il est obstrué, et il l'est souvent, ils sont incapables de s'en frayer aucun autre. Il ne semble pas que ce soient des hommes se dirigeant par la force qui leur est propre, il semble que ce soient des machines se mouvant en raison de l'impulsion reçue.

« A l'exception du parc de Versailles et d'une allée des Tuileries, où cette barbarie est restée en usage et en honneur, on a renoncé à tailler et à rogner les arbres comme on les taillait et rognait sous Louis XIV, qui ne permettait ni à une branche ni à une feuille de dépasser une autre feuille et une autre branche : branches et feuilles ont recouvré leur liberté. Un jour aussi, je l'espère, les intelligences recouvreront la leur; elles cesseront d'être assujetties à cette uniformité d'études que l'Université leur inflige, et dont celle-ci semble avoir emprunté l'idée aux jardins dessinés par Le Nôtre... Si l'élève, qui saura lire et écrire, a une aptitude exclusive pour la littérature, celui-là ne sera pas contraint de perdre son temps à pâlir sur les livres de géométrie; il ne sera pas contraint de faire à sa nature une violence qui, le plus souvent, n'aboutit qu'à émousser en lui le goût de l'étude, qu'à l'éteindre; se développant toujours dans le sens naturel de ses dispositions, tout progrès qu'il fera le stimulera d'autant plus qu'il aura moins coûté. Si, au contraire, l'élève qui aura appris le calcul et le dessin linéaire a une aptitude marquée pour la géométrie et les mathématiques, celui-ci ne sera pas contraint de perdre son temps à graver machinalement et péniblement dans sa mémoire rebelle force mots latins et grecs dont plus tard il ne saura que faire et qui cependant lui auront coûté à retenir infiniment plus de peine qu'il ne lui en eût fallu pour s'élever à la hauteur des théorèmes les plus difficiles à démontrer, les plus difficiles à résoudre.

« Chacun n'apprenant ainsi que ce qu'il préférera apprendre et que ce qu'il sera utile qu'il sache, il y aura plus d'hommes spéciaux, et il y aura moins d'hommes superficiels qui, ayant la prétention d'être aptes à tout, ne sont en réalité aptes à rien : ce sera un double progrès.

« D'un élève qui, naturellement et sans efforts, eût pu devenir un bon littérateur, que gagne-t-on à en faire un mauvais géomètre? et d'un élève qui, naturellement et sans efforts, eût pu devenir un bon géomètre, que gagne-t-on à en faire un mauvais littérateur? On y gagne d'en faire chèrement et laborieusement deux hommes médiocres. C'est donc à cela qu'aboutit la violence intellectuelle exercée sur la liberté des vocations parla tyrannie universitaire! Mais y a-t-il lieu de s'étonner que, fabrique de médiocrité, l'Université ne produise que médiocrité? la logique des causes s'atteste par leurs effets. »

Depuis longtemps déjà, d'autres penseurs ont condamné les mauvaises tendances de l'éducation dont on sature les jeunes gens.

Montaigne dit : « Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire et laissons l'entendement et la conscience vides. •

Érasme : « Les premiers qui se présentent sont les vénérables docteurs en grammaire, autrement les pédants... ils se croient les premiers hommes du monde. Ce qui les rend principalement heureux, c'est la haute idée qu'ils ont de leur érudition; ils ne sèment que des impertinences, que des sottises dans l'esprit des enfants... Ils passent ainsi chez les parents de leurs sujets pour des hommes d'une science profonde, ces sots croyant bonnement tout ce que nos pédants leur disent. »

Voltaire : « Vous m'avez donné là une plaisante éducation... Lorsque j'entrai dans le monde, je voulus m'aviser de parler et on se moqua de moi... Le pays môme où je suis né était ignoré de moi ; je ne connaissais ni les lois principales, ni les intérêts de ma patrie... Je savais du latin et

des sottises... Il faut que chacun apprenne de bonne heure tout ce qui peut le faire réussir dans la profession à laquelle il est destiné... La plupart de nos éducations sont ridicules et celles que l'on reçoit dans les arts et métiers sont infiniment meilleures. »

Vauvenargues : « On instruit les enfants à craindre et à obéir. On les excite encore à être copistes, à quoi ils ne sont déjà que trop enclins; nul ne songe à les rendre originaux, entreprenants, indépendants. »

Spurzheim : « La môme sorte d'éducation convient-elle à tous les individus? La réponse est négative sous beaucoup de rapports. »

Laurentic : « En apprenant les mêmes choses à tous les enfants, on ne prépare aucune disposition particulière, on n'a compris aucune vocation, on ne favorise aucun génie pour l'avenir.

« Les études modernes arrivent principalement à ce résultat, qu'elles multiplient les esprits sans vocation : et il n'y a pas de pire fléau. »

Basti «t : « Les grades universitaires ont le triple inconvénient ^uniformiser l'enseignement et de l'immobiliser, après lui avoir imprimé la désertion la plus funeste.,,

« Si encore les connaissances exigées pour le baccalauréat avaient quelques rapports avec les besoins et les intérêts de notre époque I Si, du moins, elles n'étaient qu'inutiles 1 mais elles sont déplorablement funestes. Fausser l'esprit humain, c'est le problème que semble s'être posé et qu'ont résolu les corps auxquels a été livré le monopole de l'enseignement.

« Les Grecs, qui n'apprenaient pas le latin , ne manquaient pas d'intelligence, et nous ne voyons pas que les femmes françaises en soient dépourvues, non plus que de bon sens. »

Rousseau : « Vos enfants ignoreront jusqu'à leur propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage

nulle part; ils sauront composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre ; sans savoir démêler l'erreur de la vérité, ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables par des arguments spéciaux... »

Lamartine : « J'ai souvent déploré moi-même ces persistances de la routine, qui donnent à une époque l'éducation d'une autre époque, qui enseignent à des Français la langue des Latins et des Grecs. »

Bernardin de Saint-Pierre : « Sept années d'humanités, deux de philosophie, trois de théologie, douze ans d'ennui, d'ambition et de sufGsance, sans compter les années que de bons parents font doubler à leurs enfants, pour les renforcer, disent-ils; à quoi donc tout cela sert-il à la plupart des hommes? Quelle utilité le plus grand nombre en tire-t-il dans le monde pour la perfection de ses propres lumières et pour la pureté de sa diction ? »

Charles Dunoyer : « Que l'étude des lettres grecques et latines soit un complément très-désirable pour certaines éducations spéciales, celle des érudits notamment, pour celle encore des hommes qui ont une éducation véritablement littéraire, on ne peut sûrement le nier. Mais qu'elle doive former en général le fond môme de l'éducation, et servir de base pour tout le monde à ce qu'on appelle les humanités ; que les peuples modernes les plus cultivés ne puissent faire leurs humanités dans leur propre langue et dans celles des nations voisines qui méritent le plus d'être cultivées, c'est infiniment plus contestable assurément... Au fond, rien ne semble plus stupide et plus fou, au moins de la part du trèsgrand nombre, que de consacrer de longues années, prises sur la partie la plus précieuse de la vie humaine, uniquement à apprendre deux langues que le plus grand nombre n'a pas le moindre intéfôt à savoir ; deux langues que l'universalité des personnes qui les étudient apprennent d'ailleurs fort mal, que presque tout le monde se hate d'oublier dès aussitôt et après les avoir apprises, et dont l'étude, que

son défaut d'objet, sa durée, et probablement aussi le vice des méthodes employées, tendent à rendre si rebutante, n'a souvent d'autre résultat que de faire prendre en aversion toute espèce de travail intellectuel. Quelle singularité n'est-ce point que de donner à l'étude de ces langues une importance si follement exagérée 1 d'en faire, sinon l'objet unique, au moins l'objet le plus fondamental et de beaucoup le plus considérable de toute l'éducation!... Quoi de plus bizarre encore que de préparer les hommes aux professions les plus diverses par un seul genre de travail, et par un travail qui n'a de rapport bien direct avec aucune de ces professions ! Nous avons dans l'Inde, observe un écrivain anglais, cent mille de nos compatriotes qui s'étaient préparés à ce voyage en faisant des vers barbares sur Apollon, Mars, Mercure, et qui, du reste, n'avaient appris aucune des langues que parlent les cent millions d'individus sur lesquels s'exerce leur domination. A notre tour, nous pourrions dire : Nous avons dans nos champs, dans nos ateliers, dans nos comptoirs, dans nos études, dans nos laboratoires, des milliers d'individus qui se sont préparés à la pratique de l'art agricole, de la fabrication, du commerce et d'une multitude de professions, en employant de longues années à faire des versions et des thèmes, ou à enfiler dans un certain ordre des ïambes, des dactyles et des spondées. »

Alphonse Karr : « J'ai fait sans cesse une guerre acharnée h cette instruction sans éducation, à ces études exclusivement littéraires qui vous laissent désarmé et ignorant aux portes de la vie, et, en 1850, à Paris, très-propre à vivre à Rome soixante-dix ans avant Jésus-Christ, conformément aux lois romaines, dussent les lois françaises vous envoyer aux galères. »

J.-B. Say : « De la manière dont l'instruction publique est organisée en France et, je le crois, dans la plupart des États de l'Europe, elle tend à multiplier dans les professions

lettrées plus d'individus que ces professions n'en peuvent nourrir ; ce n'est pas seulement un mal pour eux-mêmes , c'en est un pour la société. Beaucoup d'entre eux, ne pouvant subsister de leur état, n'ont d'autre ressource que de vivre aux dépens du public. »

Je pourrais multiplier ces citations à l'inflni : celles-ci suffisent pour condammer l'éducation actuelle.

Dans un ouvrage qui a pour but la revendication des droits de l'homme, je ne pouvais manquer de m'appesaiitir sur cette question. Il est d'un intérêt constant, flagrant, immédiat de réformer au plus tôt cette éducation vicieuse qu'on donne à la jeunesse.

A ceux qui ne reçoivent maintenant nulle instruction, donnez-en ; à ceux qui en reçoivent une fausse, erronée, donnez-en une autre. L'homme ne doit plus perdre dix ans de sa vie à recevoir une éducation qui ne lui servira jamais à rien, qu'il oubliera le lendemain du jour où il aura quitté les bancs du collège et qu'il sera obligé de refaire et de recommencer complètement pour pouvoir être un homme. Que de génies qui meurent étouffés dès leur enfance par cette horrible étreinte à laquelle ils sont soumis au moment de leur développement ! Il faut supprimer cet étau qui les serre, ce lamiuoir qui les brise. Il faut que le jeune arbre puisse pousser en toute liberté, ayant un libre espace pour étendre à droite et à gauche ses branches touffues. Il n'y a pas de végétation vigoureuse saus air et sans liberté.

Et avouons-le, le clergé, malgré son esprit de routine, est supérieur aux prétendus esprits libéraux partisans de l'Université. Les jésuites donnent une meilleure éducation que les lycées. Le collège de Sorrèze, qu'a fondé Lacordaire, a été, pendant tout le temps qu'il a plié à son inspiration, un modèle d'établissement d'instruction. Il avait supprimé cette effrayante obligation de douze heures de travail à laquelle sont soumis les enfants, et à laquelle les

hommes faits ne peuvent pas résister. Au lieu d'êtres étiolés, chétifs, que l'ennui livre aux plus pernicieuses et aux plus funestes habitudes, il s'attachait à former des esprits sains dans un corps sain en multipliant les exercices corporels, en plein air. Il variait les études selon les facultés de chaque élève. Et enfin, disons-le, pour montrer l'esprit libéral qui avait présidé à sa fondation, les (.lèves de religions dissidentes n'en étaient pas exclus. Malheureusement, le directeur actuel n'a pas eu le talent nécessaire pour perpétuer ces traditions et il a commencé par en faire un établissement exclusivement catholique.

Quand donc l'esprit libéral pénétrcra-t-il dans l'éducation ? Quand donc parents et professeurs cesseront-ils de combattre le développement intellectuel qu'ils devraient favoriser de toute leur puissance?

Les hommes qui sont à la téte du gouvernement ne connaissent jamais les causes intimes qui amènent les cfFets les plus pernicieux. Ils ne tiennent jamais compte des individus. Us n'eut confiance qu'en leurs lois et leurs règlements. Ils croient qu'en publiant un décret, ils ont tout fait. Ils sont convaincus qu'on doit marteler l'homme comme une barre de fer et que plus il est forgé, meilleur il est.

S'ils connaissaient les souffrances inlimes qu'occasionnent leurs lois et règlements ; s'ils savaient quelle perte de force immense résulte de la lutte qu'ils obligent tous les hommes à engager contre leurs institutions; s'ils savaient quelles entraves ils mettent au progrès en empêchant les fortes personnalités de se produire, en leur faisant perdre la plus grande partie de leur énergie dans des combats stériles; s'ils savaient quelle immense lacune ils creusent dans l'existence de chaque homme, en le faisant se livrer pendant douze ans à des travaux inutile?, et en le forçant de passer autant de temps à combler cette lacune : certes, il n'est pas à douter qu'à moins qu'ils ne fussent plus rétifs que tous les mulets du monde, ils ne se hâtassent de changer

l'éducation administrative qu'ils ont infiltrée dans l'esprit et dans le caractère français.

Car voici le résultat qu'amène chez le peuple le plus indépendant du monde la consécration de cet enseignement par l'autorité : Le père voit que tous les parents font recevoir leurs fils bacheliers ; il s'empresse de faire à son tour recevoir son fils bachelier. Pourquoi? parce que tout le monde le fait, parce que le baccalauréat est une affaire de bon genre. Un chapelier dont le fils doit faire des chapeaux fera recevoir, son fils bachelier, s'il est à l'aise ; un agriculteur dont le fils doit cultiver la terre fera recevoir son fils bachelier, s'il en a le moyen. Un peu de latin ne fait pas de mal, dit-il; cela pose un homme, ça développe son intelligencé. Et tous les moutons de Panurge se suivent l'un l'autre, condamnant leurs fils à passer tous dans le même moule.

Et vous voulez que votre industrie soit prospère ! et vous voulez que le monde marche ! et vous prétendez que vous êtes les apôtres du progrès !...

Commencez donc par faire des hommes du présent afin qu'ils soient les hommes de l'avenir, au lieu d'être les hommes du passé !

Voilà donc l'éducation que donne le lycée aux jeunes gens. Quand ils en sont sortis, quel enseignement trouventils? un seul et unique, celui du gouvernement. Pourquoi le gouvernement garde-t-il ainsi l'enseignement supérieur? Voici la réponse que fait un homme qui y occupe une chaire, M. Edouard Laboulaye : « Il n'y a aucune raison scientifique qui puisse autoriser l'État à garder pour lui l'enseignement des lettres, des sciences,

du droit, de la médecine. Toutes les études vivent de liberté. »

Laissons de côté les lettres et le droit, qui ne touchent pas directement à notre sujet. Commençons par l'enseignement des sciences.

Et d'abord, quelle est la protection que lui donne l'État? Pour juger cette protection, lisez la préface dont M. Dujardin, professeur à la Faculté des sciences de Rennes, faisait précéder son Histoire des helminthes, et vous verrez que, pendant tout le temps qu'a duré ce travail, privé de tout secours, obligé de se livrer seul à des travaux qui eussent nécessité des préparateurs, il n'a trouvé nul encouragement.

Et puis, à quoi servent la plupart des cours qui y ont lieu? Il y a un cours de mathématiques pures : le plus souvent, le professeur ne le fait que pour son appariteur. Le cours de physique obtient, en général, un assez grand nombre d'auditeurs; mais quels sont ces auditeurs? Des vieux soldats retraités qui trouvent là des expériences qui les amusent, du feu et de la lumière; des dames, faisant plus ou moins les bas-bleus , qui n'écoutent pas un mot des démonstrations, mais qui s'intéressent extrêmement, sans y rien comprendre, au ludion et aux phénomènes électriques que produit l'appareil Rumkorf. — Nulle sympathie entre le professeur et ses auditeurs : il ne les connaît pas de nom, pas plus à Paris qu'en province. Fourcroy ne pourrait plus maintenant découvrir, parmi ses élèves, le garçon apothicaire qui devint Vauquelin.

Est-ce pour ce résultat que l'État entretient des laboratoires et paye ces professeurs ? Son ambition est alors modeste. Si ses prétentions sont plus hautes, et il serait de toute justice qu'elles le fussent, alors il doit changer complètement l'esprit qui préside à l'organisation de ces Facultés.

Mais comment le changer? Quel est le vice fondamental de ces établissements?

GO

Le voici : Ces établissements sont, avant tout, administratifs; dépendant du ministère de l'instruction publique, ils sont condamnés à ne faire que de la science orthodoxe. Leurs professeurs n'ont nulle initiative. Ils doivent se traîner dans l'ornière, sans pouvoir en sortir. De plus, ils n'ont aucun motif d'émulation, carie public qui les entend n'est pas le plus souvent capable d'apprécier leur mérite.

Il faut commencer par affranchir ces établissements du joug auquel ils sont soumis. Si le gouvernement veut qu'ils soient réellement utiles, que leur rôle soit efficace, que leur influence soit réelle, il doit les délivrer de la centralisation qui les enchaîne complètement, leur faire perdre la déplorable uniformité qui les distingue : et pour qu'il y arrive, il ne doit plus se mêler de l'enseignement qui s'y professe. Les cours doivent se changer en conférences, dans lesquelles des esprits indépendants viendront tour à tour faire part de leurs lumières et de leurs travaux. Si l'État veut encore s'intéresser à ces Facultés, il doit borner son rôle à un rôle de subvention : qu'il entretienne des laboratoires, ouverts à tous ceux qui voudront y travailler, qu'il ait des monuments dans lesquels chacun pourra venir exposer la somme de ses connaissances, et alors cet enseignement, aujourd hui inutile, deviendra réellement ce qu'il doit être. Les savants ne resteront plus confinés à Paris. Quand l'un d'eux aura lait une découverte importante, il se mettra en route et, grâce à la rapidité actuelle de nos voies de communication, il fera profiter de sa science tous les centres scientifiques de la France. Comme le public ne sera plus éternellement condamné à entendre le même professeur, à recommencer tous les ans le môme cours, il se précipitera en masse sur la pâture nouvelle que lui offriront les novateurs qui viendront l'instruire. Un choc d'idées résultera toujours de ce tournoi qui éveillera les esprits, tandis que maintenant l'enseignement suit tranquillement son cours, comme un fleuve bien élevé, et est encore plus souvent stag-

nant, comme un étang. Que faut-il pour que ce résultat arrive? Bien peu de chose : il faut que l'État s'efface et donne à chacun le droit de tout dire ; il faut qu'il reconnaisse le droit le plus sacré, le plus inné dans l'homme : la liberté absolue de la parole. Alors, quand ce droit sera reconnu, tout cet enseignement des Facultés aujourd'hui si raide, si guindé, si pédant, fait tout entier par des hommes de second ordre, sera grand, large et puissant, fait par des hommes de premier mérite : à l'enseignement officiel succédera l'enseignement individuel.

Que le gouvernement donne la liberté d'association et la liberté de parole, qu'il ne fasse plus traîner pendant deux ou trois mois la moindre autorisation de Société scientifique, qu'il n'arrête pas sans cesse les chercheurs, et alors aura lieu cette puissante émancipation intellectuelle dont la libre Amérique nous donne maintenant un si magnifique exemple. En effet, la liberté d'association obtenue, la décentralisation s'opère avec rapidité. Si le siège d'un grand nombre d'associations, du plus grand nombre môme, est à Paris, elles auront cependant de nombreuses ramifications en province. Racines et branches, couvrant toute la France, viendront se réunir au tronc. Il y aura une unité vraie, et non plus une unité factice comme celle qui existe en ce moment; l'uniformité n'est pas l'universalité; à l'enseignement uniforme succédera l'enseignement universel.

Les travailleurs provinciaux trouveront de sérieux et de précieux encouragements. Les associations mettront à leur disposition les moyens de réaliser leurs conceptions ou de poursuivre leurs études, et leur donneront des secours et des encouragements efficaces. Les intelligences subiront alors ce frottement si nécessaire pour les électriser, et qui n'existera, ne pourra jamais exister tant qu'un enseignement officiel comprimera toutes les tentatives novatrices et ne donnera que des secours insuffisants aux chercheurs.

Enfin, du moment que la liberté d'association et de parole

m L'KNVENTEIH.

existera, l'inventeur pourra rapidement divulguer son invention. 11 pourra aller de ville en ville faire appel aux souscriptions, comme quelques-uns l'ont déjà fait ; il pourra aller exposer sa découverte partout où il y aura une chaire pour parler, un public pour l'entendre. Ce fut ainsi que Franklin, en Amérique, rendit populaires ses expériences sur l'électricité et put trouver des ressources pour en poursuivre de nouvelles. Car cette liberté de parole est le plus puissant moyen de divulgation qui existe : et c'est elle seule qui manque, tous à l'en\i la demandent et n'attendent qu'elle; que demain l'autorisation soit donnée à tous de se faire entendre, et tous les hommes actifs, tous ceux qui savent, répandront des connaissances de tout ordre et de tout genre aussi bien dans le fond de nos campagnes que dans nos villes. Il n'y aura pas un médecin de village qui n'apprendra l'hygiène aux paysans et pas un vétérinaire qui ne leur enseignera les principes de zootechnie dont ils ne se doutent pas.

Après les Facultés des sciences viennent les Facultés de médecine. Rien de plus étroit encore que leur organisation, rien de plus aristocratique que l'esprit qui les régit.

N'est pas médecin qui veut. 11 faut être très-riche pour obtenir un diplôme de docteur. Il faut pouvoir vivre pendant plusieurs années à Paris ; il faut payer des examens qui sont d'un prix très-élevé.

•De plus, on a trouvé bon d'obliger les médecins à passer un double examen de baccalauréat, baccalauréat ès lettres et baccalauréat ès sciences, sous prétexte que « le médecin doit être lettré afin de ne pas être inférieur à son client ».

Cette nouvelle obligation, combinée avec la difficulté, bien plus, l'impossibilité de vivre à Paris avec peu d'argent, a fait diminuer de près d'un tiers le nombre des étudiants en médecine, aspirant au doctorat. De deux mille sept cents qu'ils étaient en 1835, ils sont tombés à quinze cents ou dix-huit cents.

Cette disette de médecins est une plaie pour le pays : et que déjeunes gens souffrent de ne pouvoir continuer des études vers lesquelles ils se sentent poussés par une puissante vocation, mais auxquelles ils sont obligés de renoncer parce qu'ils n'ont pas le moyen de les poursuivre! Ils sont condamnés à n'être qu'officiers de santé. Pourquoi ce titre est-il, en quelque sorte, un brevet d'incapacité? Un sénateur, M. DumaSj convient qu'ils peuvent être aussi bons médecins que les autres. Pourquoi sont-ils condamnés à une infériorité blessante? Que de grands avocats qui ne sont pas reçus docteurs en droit I II n'y a pas de distinction offensante entre la licence et le doctorat. Pourquoi n'en est-il pas de môme dans la médecine? Pourquoi les officiers de santé ne peuvent-ils exercer leur profession que dans le département pour lequel ils sont désignés? Pourquoi, s'ils habitent sur la frontière de deux départements, ne peuvent-ils guérir que d'un côté de la limite? Toutes ces choses ne sont-elles pas vexatoires? Ces distinctions, ces délimitations ne sont-elles pas ridicules?

Que d'énergies comprimées, que de jeunes gens qui auraient pu devenir de grands médecins ont été enlevés à la science, parce que leur fortune ne leur permettait pas de se faire docteurs et de pouvoir, grâce à ce titre, exercer leur profession dans toute la France. Si le hasard n'avait pas favorisé Dupuytren, ne l'avait pas arraché de son village, aurions-nous donc eu le célèbre chirurgien? Le destin ne sourit pas ainsi à tous, et beaucoup sont condamnés, par l'insuffisance de leurs ressources, à aller enterrer leur talent dans le fond d'une campagne, parce qu'un officier de santé ne peut exercer dans une ville ; là, ils sont dénués de moyens pour poursuivre leurs études, continuer leurs travaux, acquérir de nouvelles connaissances. Ils peuvent à peine, à l'aide des journaux scientifiques, se maintenir au courant de la science. Découragés, fatigués, désillusionnés, renonçant à touto ambition, ils 6e contentent

de suivre leur routine, se marient, ont des enfants, font valoir un petit coin de terre que leur a apporté leur femme en dot, s'occupent de leurs affaires, fument, boivent et s'abrutissent en un mot...

Encore autant d'hommes enlevés à la science et à la cause de la civilisation 1

Et le Muséum d'histoire naturelle? Et le Collège de France? Et la Sorbonne? Entrons dans un de ces établissements et nous connaîtrons immédiatement les professeurs des autres, vu que la plupart des savants, qui sont arrivés à occuper une de leurs chaires, débordés tout à coup d'activité, font tous les efforts possibles pour occuper les autres. Il est vrai qu'Auguste Laurent, Gherardt, Gratiolet, meurent dans des places infimes, acceptées par désespoir; mais M. Balard a deux chaires, M. Valenciennes et M. Milne Edward en ont chacun quatre : tout est pour le mieux; de plus leurs fils, s'ils en ont, leur succéderont certainement; car les chaires créent ni plus ni moins que des majorats scientifiques. Le Muséum est la propriété de ses membres. Ils y sont chez eux et nul ne peut les en extirper, eux et leur génération. Aussi en usent-ils à leur aise avec les collections, qui sont mal tenues et dispersées, que nul inventaire ne garantit. Du reste, c'est par cet ordre que brillent tous nos établissements scientifiques. Le 25 février 1858, n'a-t-on pas découvert, par hasard, dans des décombres, parmi de vieilles ferrailles, à l'Observatoire, l'étalon du mètre? Sous prétexte de réparation, n'a-l-on pas abîmé le mètre de Borda?

Voilà des faits qui prouvent la curieuse organisation qui place sans contrôle, dans la main de quelques autocrates, nos grands établissements scientifiques.

De plus, les professeurs y sont privés de toute indépendance parce qu'ils dépendent entièrement de quelques gros messieurs qui peuvent les tuer ou les faire avancer, à leur gré. M. Tom Richard, au Conservatoire des arts et mé-

tiers, n'a-t-il pas été destitué parce qu'il avait refusé de consacrer cinq ou six leçons aux appareils du général Morin?

Que dire des Écoles spéciales du gouvernement? Saint- Cyr n'a pour but que de préparer des sous-lieutenants, qui, une fois ce grade atteint, s'empressent d'oublier tout ce qu'ils ont appris.

Vient ensuite l'École de la marine. Elle forme de bons officiers, soit. Mais pourquoi tenir dans une position si inférieure vis-à-vis de ces messieurs de la marine impériale les marins du commerce? Parmi ceux-ci se trouvent souvent des hommes très-distingués ; dans tous les cas, ils sont plus utiles que les marins de l'État. Cependant ils n'ont pas de grades : à bord des vaisseaux de l'État, ils se trouvent dans une position inférieure; ils sont mal vus par leurs collègues et même par l'équipage ; et cependant un grand nombre de baleiniers pourraient faire des voyages de découvertes avec une supériorité marquée sur les officiers de la marine impériale ; des pêcheurs, des capitaines de navires de commerce connaissent admirablement certaines côtes et certaines plages qu'ils ont l'habitude de fréquenter, et pourraient, s'ils y étaient appelés, faire d'excellents travaux d'hydrographie; des hommes de mer, des capitaines de stearnboats, qui ont d'excellentes notions et d'excellentes idées sur la navigation, ne demandent que les moyens de les appliquer. La marine de l'État, tout le monde le signale, est dans un état de malaise extrême. Beaucoup d'officiers donnent leur démission : on ne trouve plus le nombre de candidats nécessaires à l'École navale. La marine est tuée par le régime administratif auquel elle est soumise.

Maintenant arrivons à l'École polytechnique. C'est l'École par excellence, le peuple français est fier de l'avoir; c'est un honneur d'y être admis, c'est un honneur d'en être sorti.

Très-bien. Mais quels bienfaits rapporte-t-elle au pays? Auguste Comte, reçu le premier à cette École à l'âge de seize

ans, professeur de mathématiques à vingt-cinq, disait à Antoine Etex : « que cette École avait produit ce qu'elle devait produire ; que s'il avait eu un fils, il aurait préféré le voir entrer à l'École des arts et métiers de Châlons qu'à l'École polytechnique; qu'aux Écoles des arts et métiers, du moins, un élève pouvait sortir avec des connaissances réelles et d'un futur praticien, au lieu que dans l'École célèbre, ses élèves, sortant même des premiers, n'étaient le plus souvent que des bons à rien et propres à tout. »

Bons à rien et propres à tout , voilà ce qui caractérise universellement toute notre éducation secondaire et supérieure. On entasse connaissances sur connaissances dans la tête des jeunes gens, matières sur matières; on leur farcit le cerveau d'une gigantesque macédoine ; on y jette un vaste tohu-bohu de sciences de toutes sortes ; puis on leur dit : « Tirez-vous de là comme vous pourrez. » Et ce qui le prouve, c'est que les spécialités puissantes n'ont aucune chance d'être admis à cette École ; Evariste Galois, le prodigieux mathématicien, mort à vingt et un ans, y fut refusé, alors qu'il résolvait les plus formidables questions dans son cabinet.

De plus, rien de pratique, rien qui puisse servir. Des mathématiques pures, voilà ce qu'on leur donne. Quand il s'agit de les appliquer, ils éprouvent un étrange embarras. Us savent, savent beaucoup, mais ils ne savent rien d'utile. Leurs cerveaux sont fatigués par l'effroyable travail auquel ils ont été soumis; ils sont si pleins qu'on n'y peut plus y rien mettre ; ils sont desséchés par le feu auquel on les a livrés sans interruption, dans le four où on les a mis.

Arago a fait suivre sa Biographie de Gay-Lussac d'une longue liste, aussi détaillée que possible, des divers travaux qu'ont exécutés les anciens élèves de l'École polytechnique, afin de justifier cette École des accusations portées plusieurs fois contre elle.

Mais que prouve-t-il? Il prouve que quelques»uns de ces

messieurs ont fait, quelque chose. Personne n'a jamais dit le contraire; on a toujours reconnu que tous les anciens élèves de la célèbre École n'étaient pas des nullités. Mais il ne prouve pas, il ne peut pas prouver que tous ceux qui en sortent soient de grands hommes. Certes, nous ne demandons pas l'impossible, mais nous demandons que les résultats soient eu raison de l'effort. Quod est demonstrandum.

Lisez cette confession d'un ingénieur que nous révèle Balzac, dans le Curé de village:

« Je frémis aujourd'hui, quand je pense à l'effroyable conscription de cerveaux livrés chaque année à l'État par l'amhition des familles qui, plaçant de si cruelles études au temps où l'adulte achève ses diverses croissances, doit produire des malheurs inconnus, en livrant à la lueur des lampes certaines facultés précieuses qui, plus tard, se seraient développées grandes et fortes...

« L'Etat, en France, est sans entrailles ni paternité; il semble faire ses expériences in anima vili. Jamais il n'a demandé l'horrible statistique des souffrances qu'il a causées; il ne s'est pas enquis, depuis trente-six ans, du nombre de fièvres cérébrales qui se déclarent, ni des désespoirs qui éclatent au milieu de cette jeunesse, ni des destructions morales qui la déciment.

« Tels sont les efforts que la France demande aux jeunes gens qui sortent de cette École (polytechnique). Voyons maintenant les destinées de ces hommes triés avec tant de soin dans toute la génération ?

« On entre à l'École des ponts et chaussées ; on en sort à vingt-quatre ans ; on est alors ingénieur aspirant aux appointements de 150 francs par mois.

« Par un bonheur inouï, peut-être à cause de la distinction que mes études m'avaient value, je fus nommé à vingtcinq ans, en 1828, ingénieur ordinaire ; on m'envoya dans Une 6ous-préfocture, à 2,500 francs d'appointements* Quel

est le garçon épicier qui, jeté dans une boutique à seize ans, ne se trouverait pas à vingt-six sur le chemin d'une fortune indépendante? J'appris alors à quoi tendaient ces terribles déplacements de l'intelligence, ces efforts gigantesques demandés par l'État. L'État m'a fait mesurer des pavés ou des tas de cailloux sur les routes. J'ai eu à entretenir, réparer et quelquefois construire des cassis, des ponceaux, et à faire régler des accotements, à curer ou bien ouvrir des fossés. Dans le cabinet, j'avais à répondre à des demandes d'alignement ou de plantation et d'abatage d'arbres. Telles sont, en effet, les principales et souvent les uniques occupations des ingénieurs ordinaires, en y joignant de temps en temps quelques opérations de nivellement qu'on nous oblige à faire nous-mêmes, et que le moindre de nos conducteurs, avec son expérience seule, fait toujours beaucoup mieux que nous, malgré toute notre science. Nous sommes près de quatre cents ingénieurs ou élèves ingénieurs, et comme il n'y a que cent et quelques ingénieurs en chef, tous les ingénieurs ordinaires ne peuvent pas atteindre à ce grade supérieur; d'ailleurs, au-dessus de l'ingénieur en chef, il n'existe pas de chef absorbant , car il ne faut pas compter comme moyen d'absorption douze ou quinze places d'inspecteurs généraux ou divisionnaires, places à peu près aussi inutiles dans notre corps que celles des colonels dans l'artillerie, où la batterie est l'unité. »

Lisez aussi, dans l'Éloge de Fresnel, la peinture que trace Arago des misérables occupations auxquelles est soumis tout jeune ingénieur. « Combien, dit-il, un esprit de cette portée ne devait pas être péniblement affecté, quand il comparait l'usage qu'il aurait pu faire de ces heures qui passent si vite, avec la manière dont il les dépensait I »

Voilà donc où on arrive avec cette gigantesque École : à former des mesureurs de cailloux, des constructeurs de ponceaux 1

N'est-ce pas un (beau résultat , et la dépense de force

qui a eu lieu pour y arriver est-elle en rapport avec lui 1 En outre, rien de plus aristocratique que cette École : il faut être riche pour y entrer; l'éducation que nécessite son admission coûte cher, et le prix de la pension est élevé.

Ensuite, vous en sortez ingénieur tout jeune, bourré de mathématiques, mais incapable de faire le moindre travail . A côté de vous, — non, — sous vos ordres, il y a un conducteur des ponts et chaussées, plus intelligent que vous, sachant mieux dresser un plan, concevoir et exécuter un projet. Il est depuis vingt ans dans le métier; il l'a étudié, il Ta pratiqué. Il peut avoir une profonde intelligence; mais il n'a pas eu le moyen d'aller à l'École polytechnique; il a été obligé pour soutenir sa vieille mère de se hâter d'entrer dans cette administration, où il a dû déposer l'espoir à la porte, comme les damnés de Dante : car il est condamné à ne jamais dépasser son grade, il doit mourir conducteur des ponts et chaussées, il lui est interdit d'avoir une ambition plus élevée ; toute sa vie, malgré le talent qu'il pourra avoir, le génie qui pourra l'inspirer, il sera soumis à un ingénieur qu'il n'égalera jamais. Maintenant, tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal : pourquoi donc n'en est-il pas partout ainsi?

Croyez-vous donc que, dans cette pépinière déjeunes conducteurs, ne se trouvent pas des hommes de mérite et qui n'attendent que des encouragements et de l'indépendance pour se distinguer. Le corps des ponts et chaussées obtient-il donc, avec son organisation actuelle, des succès si brillants qu'il faille le maintenir à toute force? Voyez la critique qui en a été faite à la dernière cession du Corps législatif : ((Les ponts et chaussées emploient quelques milliers de francs partout où un agent voyer en dépense quelques centaines, et ce n'est pas mieux. » Donc, puisque vous ne pouvez invoquer cette considération, mettez fin, et le plus tôt possible, à cet état de choses. Vous ferez un acte

de justice, et en même temps vous ouvrirez toute une riche mine d'intelligences qui jusqu'à présent a été cachée par l'orgueil pédant de MM. les ingénieurs.

Cette réforme opérée, il ne faut pas laisser tant de talents se consumer dans des occupations stupides. Il n'y a pas de pays comme la France qui sache occuper les gens dans un travail inutile et improductif. Avoir des armées d'employés pour ne rien faire est le problème que semble sans cesse se poser l'État. Au lieu d'essayer de simplifier les rouages et de supprimer toutes les pièces inutiles, il les augmente chaque jour. Aussi les bureaux d'ingénieurs regorgent-ils d'employés qui passent leur vie à ne rien faire et à se plaindre du gouvernement qui leur donne des appointements trop faibles. Si l'État ne veut pas diminuer le nombre de ses salariés, qu'il les occupe ; qu'il envoie les ingénieurs en mission, qu'il leur fasse exécuter de grands travaux, mais qu'au moins il se serve des gens qu'il paye, quitte à les payer plus cher. N'y a-t-il donc plus rien à faire? n'y a-t-il plus de canaux à creuser, de routes à ouvrir, de ponts à construire, de chemins de fer à tracer? Qu'on y travaille, et, si l'on dépense quelques centaines de millions dans ces travaux, au moins rapporteront- Us plus que la somme, si minime qu'elle soit, qu'on perd aujourd'hui complètement, grâce à l'apathie dans laquelle on laisse pourrir tout le corps des ponts et chaussées.

Mais pourquoi donc garder ce corps? Pourquoi, quand il s'agit d'une grande entreprise, ne pas la mettre au concours? Pourquoi l'État ne veut-il se servir que des lumières de ses employés, au lieu d'utiliser les lumières de tous?

On connaît les hauts faits de MM. les ingénieurs en chef des ponts et chaussées. Je ne me permettrai de citer que l'histoire du pont des Invalides, de peur qu'on ne m'accuse de diffamation ou d'attaques envers un corps constitué; mais il y a d'autres et de nombreux exemples du môme genre.

La plupart des ingénieurs se rouillent, comme les officiers en garnison. N'ayant rien à faire , ou n'ayant à remplir que des fonctions insigniflantes, ils s'abrutissent : ils se marient, se font leur petite vie, se donnent leurs petites habitudes et prennent des plaisirs en proportion du temps qu'ils ont passé, enfoncés dans les mathématiques jusqu'au cou. Ils ne manquent pas un bal du préfet ni du receveur général. Ils tracassent leurs employés; n'ayant nulle émulation, n'étant excités par rien, ils oublient ce qu'ils ont pu apprendre.

Je connais un brave ingénieur en chef qui passe sa vie à préparer un ouvrage sur les voies romaines. Voici comment il le prépare. Un des employés de son bureau, jeune homme fort instruit et fort capable, mais qui, n'étant pas sorti de l'École polytechnique, ne pourra jamais franchir la modeste condition dans laquelle il est entré, emploie le temps qui lui est payé par le gouvernement à courir à droite et à gauche, toujours aux frais du gouvernement, pour amasser les matériaux de cet ouvrage; puis revient, les coordonue et les remet à son ingénieur en chef. Celui-ci les prend, les lit, ne les comprend pas toujours, et les transmet alors aux employés de son bureau afin qu'ils les recopient en magnifique écriture, avec entêtes en lettres romaines, notes en italique et titres en gothique. Quand l'ouvrage sera fini, il y mettra son nom et s'imaginera l'avoir fait.

Et voilà comment les choses se passent 1 et voilà comment les fonds de l'État sont dilapidés 1 et voilà comment nous sommes écrasés sous les impôts I et voilà comment notre richesse publique reste stationnai re et pourquoi nous nous traînons à la remorque de l'Angleterre I

Pourquoi conserver une administration qui rapporte de semblables fruits, une machine qui produit des effets d'une telle valeur? Pourquoi ne pas la supprimer?

Qu'on mette au concours les grands travaux à exécuter;

que tous puissent y participer, et que le plus habile remporte la palme: n'est-ce pas de toute justice? Déjà les concours ont lieu pour les monuments à édifier. Pourquoi n'en serait-il pas de môme pour la construction des voies ferrées, des canaux, des vaisseaux? Croit-on que l'émulation qui en naîtrait, qui pousserait vingt, trente, quarante, cinquante hommes de talent à étudier la môme question avec acharnement, avec passion, parce que chacun d'eux aurait l'espoir du succès, ne produirait rien? Est-ce que de ces études multipliées, faites avec soin, ne jailliraient pas mille idées lumineuses? est-ce que tous ces travaux ne fourniraient pas d'immenses matériaux à l'aide desquels s'élèveraient de grands monuments? Nul doute que cette émulation ne donne un développement considérable aux efforts individuels. Qui nierait que le génie humain, ainsi encouragé, ne prît un gigantesque essor? La société n'aurait-elle pas d'immenses avantages à ce qu'on procédât ainsi : avantage individuel, en ouvrant une arène à tous ceux qui se sentiraient assez forts pour y descendre et y venir disputer la victoire; qui donnerait, à celui qui la remporterait, gloire et richesse; avantage collectif, en assurant une discussion plus sévère pour l'adoption des divers plans qui seraient présentés : discussion qui pourrait être faite par un jury nommé ad hoc. Ce ne sont pas des ingénieurs, pas plus que des savants, qui ont fait les grands travaux : Watt, Brunei, Stephenson, Erikson n'étaient pas sortis de l'École polytechnique ni d'aucun établissement qui y ressemblât; c'est Windsor qui a apporté l'éclairage en France, Whcastone qui a apporté le télégraphe électrique; et, pas plus que Jacquard, Philippe de Girard, Sauvage et tant d'autres inventeurs de notre siècle, ils n'étaient sortis de l'Ecole polytechnique ni n'appartenaient au grand corps des ponts et chaussées.

Après les ingénieurs viennent les officiers d'artillerie que forme aussi cette École. Quel est le sortkle ceux-ci? Ils sortent

de l'École tout bourrés de mathématiques. A quoi sont-ils destinés? A surveiller le pansage des chevaux, le fourniment des équipages et des soldats et à faire de temps en temps tirer quelques coups de canon. Belle occupation vraiment 1 Aussi l'officier qui, le plus souvent, avait aspiré à entrer dans le corps des ingénieurs, en est-il vite dégoûté. Il profite de sa liberté pour s'amuser, et comme, en général, il a une certaine fortune, parce qu'on ne sort guère de l'École polytechnique si on n'a pas d'argent, il trouve toutes les facilités désirables pour jeter ses gourmes. Il est si heureux de n'avoir plus de cours à suivre ni d'examens à passer; il a pris en telle aversion l'étude, parce qu'il en est saturé et qu'il ne peut plus en absorber, qu'il jette toute espèce de livres de côté, ne quitte pas le café, où il fume et boit sans cesse, etc. — A trente ans, me disait l'un d'eux, nous sommes fatalement perdus.

Pourquoi donc, si vous tenez à conserver une armée permanente, dirai-je encore à l'État, ne créez-vous pas,<i tous les jeunes gens, des occupations qui les sauveraient de l'ennui, de l'abrutissement, et leur permettraient d'utiliser l'énergie qui les brûle et les consume en vain? N'y a-t-il donc rien à faire? N'ôtes-vous donc pas capable de leur créer des travaux? Je ne demande pas qu'on les leur impose, mais donnez un but à tous les jeunes gens, et tous s'empresseront de concourir? Que ces études ne soient pas spéciales à leur arme, qu'elles n'aient qu'un caractère scientifique, qu'importe? Elles seraient utiles, et c'est l'utilité qu'il faut chercher avant tout. Les meilleurs ouvrages sur les chemins de fer, en Prusse, ont été publiés par des officiers du génie. Groit-on que ces études n'ont pas servi aussi à leurs travaux stratégiques ? Et nos officiers, bercés au contraire dans la vieille tactique routinière, qui ne ttent pas compte des modifications apportées par les nouvelles conditions des peuples, laissent nos têtes de chemins de fer complètement à la disposi-

du premier ennemi qui voudra les prendre! Ne peut-on donc employer encore ces jeunes gens à de vastes travaux collectifs, comme déjà plusieurs d'entre eux l'ont été pour la carte de France. Qu'on multiplie ces travaux! Voilà ce qu'il faut. Que ceux qui se sentent portés vers d'autres branches de connaissances puissent s'y adonner librement ; et si vous doutez que parmi tant de jeunes gens sortis de l'École polytechnique, c'est-à-dire bourrés de science, il ne se produise nulle personnalité puissante, vous niez le génie de la France.

Passons à l'École centrale des arts et manufactures. Elle n'est pas positivement une École spéciale; elle est destinée à former de jeunes ingénieurs indépendants. En général, ces jeunes gens sont instruits et peuvent se rendre utiles. Ce sont eux qu'emploient le plus souvent les Compagnies de chemins de for. Mais cette École a plusieurs défauts : elle est d'un très-difficile accès et pécuniairement et scientifiquement; sa pension est très-chère; ses examens sont trop difficiles, trop vastes, embrassent trop de matières et ne sont pas assez spéciaux. C'est le vice fondamental de l'éducation qu'elle donne. Cette éducation n'est pas pratique. Elle forme des hommes brillants, — en admettant qu'on puisse être brillant en ces matières et qu'une formule puisse être élégante ; — mais elle ne forme pas d'hommes ayant des connaissances approfondies et pratiques sur un sujet donné. Aussi les constructeurs, les grands entrepreneurs ne prennent-ils presque jamais pour se faire seconder ces jeunes gens. Ils aiment bien mieux les élèves des Écoles d'arts et métiers de Châlons, d'Angers. Ceux-là savent ce qu'ils savent; ils n'ont pas une éducation très-développée, mais cette éducation est solide; et ce n'est pas la surface qui importe, c'est le fond.

Trop de science nuit. « L'étude, a dit M. Renoua rd, a peine à croire à l'inspiration. » Elle ne peut la comprendre. La science a pour effet de dessécher le cer-

veau, de parlayser toutes les facultés personnelles, de détruire l'énergie et la vigueur individuelles, d'enlever toute espèce d'originalité, quand elle est enseignée dogmatiquement. Elle habitue l'esprit à recevoir les solutions toutes faites, à recourir sans cesse au professeur. Elle lui fait perdre toute indépendance, tout désir de chercher et de trouver par lui-même. L'élève, sachant qu'on lui donnera toujours la solution et l'explication qu'il demandera, devient paresseux, s'habitue à croire sur la foi des autres, prend un grand respect pour l'autorité et ne garde plus cette indépendance si précieuse, sans laquelle il n'est rien.

Aussi, consultez les biographies de tous les hommes supérieurs, de tous les novateurs, ils ont tous commencé par réagir contre l'instruction qui leur avait été donnée, ou bien ils se sont formés seuls.

Je ne parlerai pas ici des écrivains ; je me bornerai à citer des noms d'inventeurs.

Voici ce que dit M. Louis Figuier à cet égard : « Il (Niepce) appartenait à cette race d'infatigables chercheurs qui, sans trop de connaissances techniques, avec un bagage des plus minces, s'en vont loin des chemins courus, par monts et par vaux, cherchant l'impossible, appelant l'imprévu, invoquant tout bas le dieu Hasard ; Niepce, c'est tout dire, était un demi-savant. La race des demi-savants est assez dédaignée. L'ignorance surtout aime à l'accabler de mépris ; cependant il est peut-être bien de ne pas en niédire... Précisément parce qu'ils sont malhabiles à apprécier d'avance les éléments infinis d'un fait scientifique, ils se jettent du premier coup tout au travers des difficultés les plus ardues, ils touchent intrépidement aux questions les plus élevées, les plus graves, et parfois ils arrivent ainsi à des résultats si étranges, à de si prodigieuses inventions, que les véritables savants en restent eux-mêmes confondus d'admiration et de surprise. Ce n'est pas un savant qui a découvert la boussole, c'est un .bourgeois du royaume de

Naplcs ; ce n'est pas un savant qui a découvert le télescope, ce sont deux enfants qui jouaient dans la boutique d'un lunetier de Middlebourg;... ce n'est pas un savant qui a découvert les applications de la vapeur, c'est un ouvrier; ce n'est pas un savant qui a trouvé la vaccine, ce sont des bergers du Languedoc; ce n'est pas un savant qui a imaginé la lithographie, c'est un chanteur du théâtre de Munich; ce n'est pas un savant qui a découvert le galvanisme, c'est un médecin de Bologne qui, en traversant sa cuisine, s'arrêta devant sa ménagère occupée à préparer un bouillon aux grenouilles. »

On prétend qu'il y a un autre inventeur du télescope, mais il n'est pas plus savant que les deux enfants. Il s'appelait, dit une vieille chronique publiée en Hollande, Adrien Metius, «semblait lourd d'intelligence; » il resta toujours à peu près analphabètes, c'est-à-dire sachant à peine lire.

Tous ces découvreurs, inventeurs, sont le plus souvent des hommes habitués à vivre avec leur intelligence et ne comptant que sur elle; remplissant un métier quelconque en dehors duquel ils se livrent, comme récréation, à d'autres travaux. Bernard Palissy était un géomètre, un arpenteur, une espèce de mesureur de terrain, quand il conçut le projet de faire ses émaux.

Day, qui, en 1774, a fait deux espèces de bateaux sousmarins, était un simple ouvrier. L'honneur de la découverte de la machine à tisser appartient à Wyatt, pauvre artisan de Lichtfield ; mais cette machine était trop grossière pour qu'on pût l'employer. C'est un ouvrier fileur de Stanhill, James Hargreaves, qui a inventé, en 1760, les shock-cards; c'est un obscur barbier de village qui, en 1768, inventa la machine à filature continue ou à laminoir, Arkwright. Crompton étaitouvrier tisserand, Woolf charpentier, Telford maçon, John et Philip Ta y lord fabricants de produits chimiques, Maudslay forgeron, Herschell musicien.

Ce n'est pas un savant qui a donné la théorie de l'électri-

cité, c'est un ancien apprenti dans une fabrique de chandelles, devenu ouvrier imprimeur, séparé par deux mille lieues des centres scientifiques, dépourvu d'instruments et de ressources pécuniaires, sans conseil, sans guide, un ignorant en science s'il en fut jamais : Franklin, en un mot !

Romas, qui a fait avant lui ces magnifiques expériences sur l'électricité contenue dans l'air, n'était pas non plus un savant : c'était un simple juge assesseur au présidial de Nérac.

Savery, Newcomen, Cawley, n'étaient que des ouvriers, un mineur, un serrurier, un vitrier. Thomas Grey avait ce dernier état.

Senefelder n'était qu'un pauvre auteur et artiste dramatique ayant, paraît-il, plus de bonne volonté que de talent.

Qu'était Stephenson? un ouvrier.

Chappe, l'inventeur du télégraphe, était un pauvre prêtre.

C'est un dentiste fort ignorant qui a trouvé l'éthérisation.

Qu'était Fulton? Né de pauvres émigrés irlandais , ayant appris à lire et à écrire dans une petite école de village, apprenti de là chez un joaillier, Fulton fut depuis peintre, et peintre de talent, puisqu'à dix-sept ans il vivait du produit de son travail, et était envoyé par MM. Scorbitt et Franklin en Angleterre, chez Benjamin West, qui devint son protecteur et son ami. Cependant il renonça à cet art, s'adonna à la mécanique, et pour se perfectionner dans les procédés industriels il passa deux ans à Birmingham. Revenu à Londres, après avoir reçu les idées de Turasey, il les abandonna pour quelque temps, et se lança dans l'exécution d'une foule de projets mécaniques.

Il est bien facile de comprendre pourquoi les savants n'inventent pas : il y a certainement une part pour la science dans toute invention , mais il y a encore une bien plus grande part pour l'inspiration.

Papin, par exemple, n'a fait ses inventions que par jets. Elles ont jailli de son cerveau comme des éclairs. Il n'a

pas même pu les relier entre elles. Il n'avait pas l'esprit d'ordre et de méthode que préconisent les savants, mais qui est l'éteignoir du génie. On ne fait pas d'invention en partant du point A et en allant au point B par la ligne droite. Un travail régulier n'engendre jamais de chefs-d'œuvre. Cela ne veut pas dire que les chefs-d'œuvre viennent sans travail et que le travail est ennemi du génie. Au contraire, pour seconder le génie et pour lui faire produire ses fruits, il faut un travail soutenu, acharné, fiévreux. Mais de ce travail-là à l'autre, il y a toute la différence de vitesse qui existe entre le pur sang anglais et le mecklenbourgeois.

Watt non plus n'était pas un savant, quoiqu'il eût des connaissances encyclopédiques; il n'était qu'un «sachant,!) comme dit Alexandre Dumas. Et c'est parce qu'il n'était qu'un sachant qu'il a inventé.

Voici ce que M. Louis Figuier dit, avec beaucoup de raison, en parlant de lui :

« Watt... avait reçu de la nature la faculté, l'imagination, et il eut la fortune de préserver ce don brillant du dangereux contact de l'éducation des écoles. Son humble origine, les modestes occupations de sa jeunesse eurent pour résultat d'éloigner de son esprit les régies absolues et les tranchantes formules de l'enseignement classique. S'il eût pris sa part de l'instruction banale qui se débitait à l'Université d'Oxford, il serait devenu sans doute un professeur érudit; livré à lui-même, il devint le premier mécanicien de son temps. 11 est reconnu que James Watt n'avait aucune de ces connaissances obligées et ardues qui font le mathématicien savant; on assure qu'il n'avait jamais résolu une équation d'algèbre;... les traités de mécanique étaient le seul genre d'ouvrage dont il se refusât la lecture. »

Aussi les inventions naissaient-elles naturellement, sans effort, dans son cerveau. Son parallélogramme articulé lui avait été inspiré si facilement que, quand il le vit fonctionner, il fut étonné de la perfection de son jeu.

De môme, après avoir résolu d'opérer la condensation hors du cylindre, toutes les autres améliorations lui vinrent immédiatement à l'esprit; et deux jours après, il avait tout le plan de sa machine arrangé dans la tête.

N'espérons donc pas que l'enseignement supérieur, tel qu'il existe maintenant, puisse nous donner des inventeurs ; espérons davantage dans l'enseignement professionnel.

Là est l'avenir : c'est dans cet enseignement pratique que l'on doit trouver les hommes qui sont appelés à perfectionner les inventions déjà existantes et à en faire de nouvelles.

Mais que de choses à faire pour qu'il devienne ce qu'il doit être : maintenant il est remplacé par l'apprentissage. Or quel est le sort de l'apprenti?

D'abord, le plus souvent, il embrasse tel métier plutôt que tel autre sans savoir pourquoi. Ici pas plus que dans l'enseignement secondaire, il ne connaît sa vocation. Les parents ne sont pas plus éclairés que lui à ce sujet. Ils lui font rarement embrasser le métier qu'ils exercent, parce qu'ils en connaissent tous les inconvénients. — Pourquoi cet autre métier? Ils ne sont déterminés à le choisir que a sur des rapports mensongers ou intéressés, dit M. Leneveux. Pendant que la femme du voisin ou de l'ami, qu'un grain de vanité chatouille, affirme que son mari gagne « ses six francs par jour », et que les parents, alléchés, inclinent à donner à leurs enfants un état aussi productif, le mari, qui voit dans l'enfant à placer un futur concurrent, jure ses grands dieux que son métier ne procure pas de l'eau à boire, et qu'avant peu il sera obligé d'en changer, s'il est jeune, ou d'aller mourir à l'hôpital. »

Sur ces belles données on se décide, sans tenir nul compte de la vocation, des aptitudes, du tempérament de l'enfant. Aussi, tel qui aurait fait un très-bon mécanicien ne sera qu'un mauvais jardinier. Mais cela ne fait rien. Le père ne

l'ikventeur.

regarde pas à tout cela. Certains métiers sédentaires ne conviennent pas non plus à certains tempéraments qui ont besoin de mouvement et d'exercice. Qu'importent toutes ces considérations?

Le hasard décide. L'enfant est conduit par son père chez un patron qui lui impose des conditions ruineuses. Il devra travailler pendant quatre ans sans recevoir nul salaire et donner au contraire une certaine somme.

Lisez, dans l'ouvrage sur l'enseignement professionnel de M. Corbon, l'histoire de l'apprentissage que souffre, c'est le mot propre, chaque enfant.

Pour le jeune ouvrier, mêmes tortures que pour le lycéen.

D'abord les ouvriers, qui voient en lui un concurrent futur, se gardent bien de lui faire part de toutes les connaissances qu'ils ont et qui pourraient lui être utiles. Il est employé le plus souvent à balayer l'atelier et à faire des commissions. Quelquefois il est le très-humble domestique de madame sa patronne.

L'enfant est dégoûté, découragé. Il voit avec indifférence son métier qu'il n'apprend pas. Rousseau nous a dit, dans ses Confessions, l'influence qu'avait eue sur lui l'apprentissage; quoiqu'il eût déjà une certaine éducation, il fut corrompu et abruti par lui. La tyrannie de son maître lui rendit insupportable le travail, pour lequel cependant il avait du goût, et lui donna des vices, tels que le mensonge, la fainéantise et le vol.

Dans cette position, l'enfant ne fait rien : il a, au bout de quatre ans d'apprentissage, une instruction professionnelle, mauvaise, incomplète, qu'il eût pu acquérir dans une année.

Le maître lui donne alors le certificat de capacité qui est nécessaire à l'obtention du livret ; et le voilà lancé dans le monde.

La première chose qu'il doit faire est d'apprendre son métier.

Mais il est habitué à la routine qu'il a trouvée guidant souverainement l'atelier d'où il sort; et s'il n'a une puissante volonté, il ne peut secouer son joug. Aussi continue-t-il à se traîner dans l'ornière dans laquelle il a été placé dès son entrée en apprentissage; et croyant qu'on ne peut pas faire de progrès dans sa profession, il ne cherche rien en dehors de son travail habituel ; il ne s'occupe nullement des moyens de le perfectionner.

Il faut lire l'ouvrage de M. Gorbon et quelques autres livres sur l'enseignement professionnel pour juger de la petite quantité de force qu'emploie l'ouvrier. « En prenant des nombres pour mieux préciser ma pensée, je dis que si l'ouvrier peut comme dix, il dépense comme deux. J'entends parler, bien entendu, de la puissance intellectuelle. »

Il faut apprendre à l'ouvrier ce qu'il vaut; il faut lui montrer cette immense perte de force, le relever dans son opinion, le guérir de la croyance qu'il a à son infériorité.

« Les ouvriers, disait fort bien M. le docteur Dupré, dans Y Éducateur populaire, ont accumulé observations sur observations. Ils ont amassé une quantité prodigieuse de matériaux... On a tellement repété à l'ouvrier que, pour Ctre savant, il fallait avoir fait des études nombreuses, commencées dès l'enfance, avoir passé sa jeunesse au collège, (d'où l'on sort sans rien savoir), qu'il ne peut s'imaginer que s'il voulait s'appliquer à coordonner les connaissances qu'il possède, il serait en réalité plus savant que les bacheliers ès lettres et ès sciences sortis des collèges et des écoles normales. A coup sûr, un grand nombre de docteurs, que je pourrais désigner par leurs noms, ne seraient pas dignes de délier les cordons de ses souliers. Que serait-ce donc, si on l'instruisait dès son bas âge et par cette méthode (la méthode naturelle, l'observation)! Non-seulement il serait cent fois plus savant, mais producteur mille fois plus capable, plus intrépide et plus habile : la richesse sociale se multiplierait à l'infini. »

Il faut donc changer cet état de choses. Il y a urgence. Il faut que l'ouvrier puisse employer toutes ses forces , dépenser toute son énergie et sortir du bourbier dans lequel il est plongé. Ici comme partout, il y aura double avantage : avantage pour l'individu, avantage pour la société.

Maintenant, comment parvenir à ce résultat? Par l'enseignement professionnel.

Comment doit-on le diriger? On doit mettre les enfants tardivement en apprentissage; remplacer le premier apprentissage par des écoles professionnelles où l'enfant, après avoir essayé divers métiers, choisira celui qui conviendra le mieux à ses aptitudes, à son tempérament et à ses goûts.

Généralement, on commence à comprendre l'importance de cet enseignement. Tout le monde s'en préoccupe activement. Mais il faut dire que nous sommes encore bien en arrière sous ce rapport. Si quelques tentatives ont déjà été faites à Lyon, à Mulhouse, etc., cet enseignement est bien loin d'avoir chez nous l'importance qu'il a en Allemagne. Il faut donc se hâter de le répandre. Gomme il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de faire une étude complète sur l'instruction publique en France, je me borne à ces considérations.

M. Sax a eu une idée fort originale : celle de faire une école d'inventeurs. Cette idée me paraît fausse. On n'apprend pas plus à inventer qu'à écrire; jamais école ne formera des Shakspeare ou des Papin.

Ce qu'on doit demander, c'est que tous les moyens d'apprendre soient mis à la disposition de ceux qui veulent s'instruire. J aime mieux l'idée d'un marchand de Boston, qui proposait de faire un musée pour les inventions et découvertes. Si nous n'avions du génie envers et contre tous, nous nous traînerions en arrière de tous les peuples. Voyez, à côté de nous, à quels magnifiques résultats arrive l'Angleterre; son école de South-Kcnsington seule a produit en dix ans cent mille élèves.

M. Baudrillart disait avec raison :

« Si les moyens de l'instruction primaire existent en France, quoique imparfaits, les éléments môme de l'enseignement industriel y font presque partout défaut. »

Il faut créer cet enseignement, et modifier profondément tous les autres. Formons une ligue de l'enseignement comme celle qui vient de s'organiser en Belgique et en Hollande, et, comme elle, demandons la révision des lois qui s'opposent à la diffusion de l'instruction, et favorisons de toutes nos forces l'établissement d'écoles et de bibliothèques.

Mais l'État répond qu'il fait tout ce qu'il peut, qu'il est obéré, qu'il a des dettes et qu'il ne peut augmenter le budget de l'instruction publique. Pitoyables objections auxquelles le bon sens ne peut se rendre. On ose objecter la dépense, quand nous avons un budget de 2 milliards ! On ose objecter la dépense, quand le budget de l'instruction publique est de cinquante-trois fois moins fort que celui de la guerre 1

Alors, si dans ces 2 milliards l'État ne peut trouver que 20,000 millions pour former des hommes ; s'il a sans cesse de l'argent pour faire toutes les dépenses improductives, et celles qui lui ont été léguées par ses prédécesseurs, et celles qu'il a innovées ou augmentées, et s'il ne peut trouver de l'argent pour créer la plus puissante richesse qu'il y ait au monde; si, pour l'instruction primaire il ne peut donner que 6,843,100 fr., tandis que l'Angleterre, qui a 27,000,000 d'habitants, donne 25 millions; que la Belgique, qui a 4,500,000 habitants, donne 3 millions ; que l'État de New- York, qui compte 3,851,563 habitants, donne 15,500,000 f., qu'il abandonne ses prérogatives : et puisqu'il reconnaît son impuissance, qu'il laisse faire à la liberté ce qu'il ne peut accomplir lui-môme.

Qu'il donne la liberté d'enseignement complète, comme elle existe en Amérique et môme en Allemagne; qu'un avocat sans clients, un médecin sans malades, puisse élever

une faculté de droit ou de médecine ; qu un ouvrier puisse enseigner sa profession comme i) l'entend, librement, dans des cours publics ; que tout homme qui a une voix puisse la faire entendre : alors l'enseignement fera des progrès ; alors nous irons en avant et nous ne resterons pas sans cesse enfoncés dans ce cloaque fétide de l'ignorance d'où nous ne pouvons sortir.

Mais quelle garantie présenteront tous ces hommes? disent les timides avec cfTroi. Celle du public; c'est la seule vraie.

Gomment donc se peut-il qu'en France, dans une nation qui a des prétentions à marcher à la tôte de la civilisation, on soit forcé de demander de l'instruction, et que cette nation soit régie par un gouvernement qui la donne d'une main si parcimonieuse?

Qu'il se rappelle ces paroles de Channing :

« Une cité où les hommes seraient élevés de manière à être dignes de leur nom serait la métropole de l'univers. »

Qu'il médite les paroles de M. Leneveux :

« La société doit agir de façon qu'une seule de ses forces vives ne puisse se perdre. »

Si l'État, par sa propre initiative, ne fait pas tous ses efforts pour en arriver là, ou s'il ne laisse pas toute liberté aux particuliers pour accomplir ce qu'il se déclare impuissant à faire, il commet un crime de lèse-humanité.

Maintenant, entrons dans quelques autres considérations. Quels moyens peut trouver l'adulte pour travailler, pour apprendre? nul laboratoire, nul atelier n'est mis à sa disposition. Une Société, celle du crédit au travail, s'est fondée sous la protection du Prince impérial ; son but est louable. Mais n'y a-t-il donc que le travail manuel? Et si un chimiste est pauvre, où trouvcra-t-il les réactifs, les cornues,

les fourneaux nécessaires pour poursuivre son œuvre? N'y aurait-il donc pas moyen d'organiser des laboratoires où il pût travailler, librement, sans danger de se voir frustrer sa découverte et où il eût les ressources nécessaires? N'est-il pas triste de voir des hommes comme Boutigny et Gaudin ne pouvoir poursuivre leurs travaux faute de charbon ou de réactifs ?...

Mais à quoi bon m'étendre sur cette question ? Pourquoi demander ces établissements? Le gouvernement ne les fondera pas : ce n'est pas à lui qu'appartiennent ces tentatives; il e>t impuissant, il le déclare lui-même; cessons de solliciter; c'est un débiteur qui n'a pas le sou; contentons-nous de lui envoyer un protêt... Ou plutôt faisons-nous mêmes. Pourquoi tous les professeurs ne suivent-ils pas l'exemple de M. Frémy qui, avec l'aide de quelques coopérateurs, a fondé une école de chimie pratique, à laquelle il doit joindre un laboratoire de découvertes?

Il veut que les jeunes gens qui, au sortir de leurs études, se livrent à la culture des sciences ne soient plus réduits à consumer leur temps dans de vaines luttes contre les nécessités de la vie, et aient à leur disposition ces moyens qui manquent à tant de chercheurs.

Mais ce n'est pas à l'État que M. Frémy s'adresse : il le connaît bien ; c'est à l'initiative privée; il est du devoir des industriels qui ont profité de la science de la remercier en apportant leur concours à ce projet, dont la réalisation est d'une absolue nécessité. « On ne concevrait pas, dit M. Claude Bernard, un chimiste sans laboratoire... Le laboratoire est la condition sine quâ non du développement de toutes les sciences expérimentales. » Sans lui, nulle découverte n'est possible. Si donc nous voulons que la science progresse, ouvrons des laboratoires, et agissons, nous qui avons intérêt à son progrès. Laissons l'État jouir tranquillement de son repos, faisons par nous-mêmes.

Cependant, puisque, d'accord avec les municipalités, il

dirige les musées, ne pourrait-il pas les multiplier et les compléter. La plupart des villes de province n'ont pas le plus petit établissement ressemblant au Conservatoire des arts et métiers.

Les Facultés de province ont des cabinets de physique, mais ces cabinets sont parfaitement invisibles...

Les bibliothèques publiques ont une administration déplorable. Elles ne contiennent, en province, que très-peu d'ouvrages scientifiques : ce sont les derniers qu'elles achètent. Elles aiment bien mieux faire l'acquisition d'un vieil in-folio que d'ouvrages savants et utiles.

Il y a encore à s'élever contre le désordre qui y règne presque toujours, et dont la Bibliothèque impériale présente un magnifique exemple.

Je ne parle pas du temps que font perdre aux travailleurs les recherches qui s'y font et dont ils sont obligés d'attendre le résultat; on est bien heureux quand on ne renvoie pas votre bulletin d'une salle dans une autre et quand vous ne passez pas une demi-heure avant d'avoir obtenu le volume demandé, quand on l'obtient (I).

Tous les jours on vous répond : « Monsieur, nous avons tel ouvrage, mais il est égaré, et vous comprenez que nous ne pouvons le faire chercher dans les deux millions de volumes que nous possédons! »

M. Chassin demande une brochure à la Bibliothèque. On lui répond qu'elle est au cartonnage. Au bout de six mois, il renouvelle sa demande ; on lui fait la même réponse !

Et que d'exemples semblables! Il n'est pas un travailleur qui n'ait maudit mille fois l'administration de la Bibliothèque!

Autre question : Pourquoi la bibliothèque du Conserva-

(!) Je ne parle pas de mille autre? petits ennuis. Pourquoi la Bibliothèque ne s'organiserail-ellc pas sur le plan de celle du Britisli Muséum ? Serait-ce par amour-propre national ?

toire des arts et métiers n'est-elle ouverte au public que trois fois par semaine? Pourquoi la Bibliothèque impériale n'est-elle ouverte que de dix heures à quatre heures?

Et si j'ai un travail pressé à faire 1 et si je ne peux pas venir à ces heures-là 1 vous m'enlevez donc les moyens de travailler; votre bibliothèque n'est qu'une illusion pour moi.

Dans la vieille Bibliothèque royale, il y avait trente chandeliers et une lampe d'argent, allumés sans cesse, pour qu'on pût y travailler à toute heure. Pourquoi n'en est-il plus de même maintenant? pourquoi? pourquoi?

Mais comme l'État ou l'administration ont réponse à tout, il faut que l'initiative privée fasse tous ses efforts pour n'en avoir pas besoin et constitue en aussi grand nombre qu'elle le pourra les bibliothèques populaires, sur le plan de celles que Franklin a fondées en 1730 en Amérique, où elles ont atteint un si beau développement. Elles commencent à peine à paraître à Paris, et encore quels livres les composent I elles sont surveillées et elles ne sont pas libres. Que voulez-vous faire avec un pareil régime? La meilleure volonté, la plus acharnée, pourra-t-elle former une bonne bibliothèque sous le régime de Vindexî Espérons que la Société que préside M. Boussingault parviendra à surmonter ces difficultés et à atteindre le but qu'elle se propose.

En dehors de Paris, si j'en excepte quelques villes qui, grâce à la persévérance de quelques hommes de bien, deviennent des villes modèles, nous ne trouverons nulle tentative analogue.

Le gouvernement, il est vrai , a voulu fonder des Bibliothèques communales : seulement, à voir le choix des ouvrages dont il les compose, on dirait qu'il voudrait écouler des rossignols de librairie. Un exemple de l'intelligence qui préside à cette distribution de livres : il envoie des traités d'esthétique aux paysans bas-bretons!

Mais comme les bibliothèques publiques, quelque grandes

que soient les ressources quelles offrent, ne sont jamais aussi commodes que les bibliothèques particulières, il faut que celles-ci puissent se multiplier à bas prix. La librairie fait de louables efforts dans ce sens. La Bibliothèque nationale , la Bibliothèque utile, et quelques autres publications du môme genre, doivent donner d'excellents résultats. Que la liberté devienne plus grande, que les journaux ne soient plus soumis à l'impôt écrasant du timbre, et alors une foule de connaissances variées, diverses, pourront être plus facilement répandues. Chaque Français aura son journal, chaque commune son organe, comme en Amérique. La lumière brillera pour tous.

La plus nécessaire des libertés de ce genre est la liberté du colportage. Eu ce moment, seuls peuvent circuler les ouvrages les plus faux et les plus arriérés. Pour recevoir la bienheureuse estampille, il faut qu'un livre ne parle que du bon Dieu, de ses saints, etc., et condamne le progrès. La Clef des songes, voilà un ouvrage précieux et inoffensif qui peut passer partout; mais la Science du bonhomme Richard est dangereuse. Les membres de la commission du colportage sont faciles à effaroucher. Ils ont sans cesse peur que l'esprit révolutionnaire ne vienne troubler la tranquillité dans laquelle sont plongées les classes inférieures. Ils posent leur éteignoir sur tout livre qui contient les aspirations de l'esprit moderne. Ils ne laissent passer que les bons livres, c'est-à-dire des ouvrages ennuyeux et niais qui , au lieu de répandre dans les populations le goût de l'instruction, le désir d'apprendre, ne font au contraire que les en éloigner.

Il est urgent, il est nécessaire, vous voyez, que notre éducation soit changée profondément; il ne faut plus qu'il y ait un homme à ne pas savoir écrire; il ne faut plus que nos lycées soient des étouffoirs, que nos écoles ne produisent que des bons à tout et propres à rien; il ne faut plus que nos ouvriers soient encore soumis à l'apprentissage

routinier ; il faut que chaque homme puisse développer ses facultés à Taise, il faut que nul obstacle ne soit plus mis à ce développement, il faut qu'il puisse employer toutes ses forces et toute son énergie; il faut que l'enfant et l'adulte puissent avoir toutes les ressources nécessaires à leurs travaux.

Elevons l'homme, grandissons-le, augmentons-le, renforçons-le!

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