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CHAPITRE II

I/Inventeur.

§ I. — Comment on devient inventeur. — Bernard Palissy. — Hasard et révélation; Colomb; Pedro; Alvarez Cabrai; Galilée; les ouvriers foutainicrs de Florence; Jeûner; Galv.nii ; Niepcc; Hargreaves; Scnefelder; Grey; Daguerre; Newcomen ; Amontons; Bcaiidouin et l'esprit du monde; manomètre Bourdon; une voile déchirée et un matelot ivre.

— L'inspiration; la filiation de l'idée; la tradition; lampe des mineurs; du Vervey et Galvani; Villiam Lee; le caoutchouc; les ballons; la phrénologie ; l'inoculation; Habaut-Pommier et la vaccine; Charles Brise et l'artillerie légère; Gaétan et Coock ; l'Amérique; gravure à l'eau-fortu; le thermomètre; l'abbé de l'Kpée, Pierre Ponce, Vallis, Amman, Bonnet, Pereira; le potassium; Deîisle et Ballery ; la pisciculture ; le* allumettes ; les ponts suspendus ; les tunnels ; presse hydraulique; fusées de guerre; fusils; blutoir mécanique ; sondes; forceps; spéculum; scarificateur; anesthésiques; cartons; stuc; emploi du fer dans les constructions; télescope; machine électrique; alchimie et astrologie; écluses; télégraphe; méthode prosthaphérétique ; paratonnerre; télégraphie électrique; locomotives; rails; machine Jacquard ; life-boats; lampes ; éclairage au gaz. — L'idée dans l'air; la plauète de M. Le Verrier; l'ovariotomie ; Spencer et Jaeobi; Scheele et Priestley; Franklin et Bévis; l'imprimerie. — La Révolution; sa force génératrice.

— Idée commune; Olivier Ewans; la vaccine. — Les satisfaits; les dédaigneux; les routiniers; la timbale; la clarinette basse; l'œuf de Colomb. — Naissance de l'idée; que conclure? quel est l'inventeur? sans manifestation, néant; la théorie du succès; les créanciers de la société; inventeurs et perfectionneurs ; l'association; son but; la cité de l'intelligence.

§ IL — Caractère de l'inventeur. — Vie errante. — La tyrannie de l'idée.

— Aveuglement de l'inventeur. — Dix inventions par jour. — L'enfantement de l'idée; Otto de Guéricke ; Bernard Palissy; lutte contre la nature et contre la misère. — Courage. — Le char de Jaggernaut. — Misère. — L'inventeur amateur. — Le génie, et les circonstances; Sax; Conté, etc. — Suppression du hasard dans la société.

« Sache qu'il y a vin^t-cinq ans passés, dit Bernard Palissy, qu'il me fut montré une coupe de terre, tournée et esmaillée, d'une telle beauté, que dès lorsj'entray en dispute

avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos, qu'aucuns m'avaient tenus, en se mocquant de moy, lorsque je peindois les images. Or, voyant que l'on commençoit à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n'avoit pas grande requeste, je vay penser que si j'avois trouvé l'invention de faire des esmaux je pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'avoit donné quelque chose d'entendre de la pourtraiture, et dès lors sans avoir aucun esgard que je n'avois nulle connoissance des terres argileuses, je me mis à chercher les esmaux, comme un homme qui taste en ténèbres. »

Et le voilà qui' tout en exerçant son métier de géomètre, se met à étudier la nature, la géologie qui n'existait pas encore, à ramasser des échantillons, à broyer, combiner, mélanger toutes sortes de substances, et à fondre tous ces mélanges pour parvenir à son but.

Colomb croit qu'en allant toujours à l'ouest il rencontrera l'Asie ; il fait des démarches auprès de toutes les cours de l'Europe; il court de ville en ville, annonçant sa nouvelle foi ; il plaide sa cause devant tous les tribunaux ; il s'embarque enfin; un de ses matelots crie un matin : Terre 1 Colomb aborde sur une île qu'il croit être le Japon et qui est l'île de Cuba ; suppose que les côtes de Veragua sont près de l'embouchure du Gange, donne aux naturels le nom de Chinois qu'emploient encore les Espagnols pour désigner les Indiens et découvre l'Amérique.

Un coup de vent jette le portugais Pedro Alvarez Cabrai sur les côtes du Brésil, et lui ouvre ce magnifique pays.

Galilée voit osciller une lampe, suspendue à un plafond : ces oscillalions lui révèlent la théorie du pendule.

Des ouvriers fontainiers s'aperçoivent que l'eau ne peut A'icver dans un corps de pompe au dessus de trente-deux pieds; Torricelli découvre la pesanteur de l'air.

L 1S VKNTfclR.

Un jour Jenner voit traire une vache et découvre la vaccine.

Galvani dissèque une grenouille dans son laboratoire; un de ses amis Taisait en ce moment quelques expériences de physique au moyen d'une machine électrique ordinaire; un de ses aides-anatomistes touche avec la pointe d'un scalpel les nerfs cruraux de la grenouille, dont les membres inférieurs se contractent ; et ce fait donne lieu à d'immenses découvertes.

Qui suivra les voies ténébreuses par lesquelles Niepce fut amené, à la suite de quelques essais ayant pour but de remplacer la pierre par l'étain dans la lithographie, à se poser ce gigantesque problème qui eût fait reculer tous les savants : fixer les objets par la lumière.

Une boule de cire tombe dans l'essence de térébenthine. Bachelier retrouve la peinture sur cire.

En 1767, Har^reaves voit un rouet qui, renversé par accident, continue de tourner en s'éloignant à une assez grande distance de la fileuse, et il invente le métier dit Jeannette.

Un jour Senefclder écrit un mémoire de blanchisseuse sur le coin d'une pierre, il lave avec de l'eau forte, étendue d'eau, ces caractères tracés avec une encre composée de cire, de savon et de noir de fumée : le principe de la lithographie est trouvé.

Grey s'aperçoit qu'un duvet de plume qui était dans le voisinage d'un tube élcctrisé, fermé par des bouchons, est attiré vers l'un d'eux, puis repoussé; il découvrealors le transport de l'électricité à distance.

Continuant ses expériences, il emploie une corde de chanvre pour servir de conducteur à l'électricité; cette corde était très-lourde, ayant quatre-vingts pieds de longueur. Il la soutient avec des cordons de soie, parce qu'ils lui présentaient plus de garanties de solidité que ceux de toute autre matière, et il s'aperçoit qu'il faut distinguer

l'INVEiN'TEL'R

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entre les corps conducteurs et les corps non conducteurs de l'électricité.

Une cuiller d'argent est laissée par mégarde sur une plaque d'argent iodée. Par l'action de la lumière ambiante, elle y marque son empreinte. Daguerre substitue l'iode aux substances résineuses dont on s'était servi jusqu'alors. « Ce fut le premier pas vers la solution d'un problème qui avait coûté vingt ans de recherches. »

Newcomen trouve ce passage dans un livre : a Si Papin pouvait faire le vide sous le piston, la machine à vapeur serait trouvée. » Il est frappé de cette idée et la réalise.

L'eau froide tombe un jour, à travers un trou survenu par accident dans le piston, dans la partie inférieure du cylindre et opère rapidement la condensation de la vapeur ; les machines à double pression sont inventées.

Araontons est sourd, cette infirmité lui fait inventer le télégraphe.

A Grossenhayn, en Saxe, vivait jadis un savant bailli appelé Baudouin qui, avec le docteur Fltiben, avait cherché le moyen de recueillir l'esprit du monde, spiritum mundi. Un jour Baudouin, à la suite d'une expérience sur cet important objet, cassa une cornue dans laquelle il avait calciné de la craie et de l'esprit de nitre ; il remarqua que le produit qui y restait brillait dans l'obscurité ; le phosphore était découvert.

Le manomètre Bourdon est inventé en redressant un serpentin.

Je m'arrête ici : à quoi bon poursuivre plus loin cette ^numération? N'est-ce pas toujours la répétition de cette histoire que raconte Diderot : « L 'Écossais nous dit : « Imaginez que nos voiles étaient déchirées, nos mûts rompus^ nus matelots épuisés de fatigue, le vaisseau sans gouvernail, abandonné aux flots, le vent nous portant avec fureur droit contre les rochers; douze autres et moi assis en silence dans la chambre du capitaine, la téte baissée, les bras

croisés, les yeux fermés, en attendant à chaque minute le naufrage et la mort. On est bien vieux quand on a passé une entière journée dans ces transes-là. Ce fut un matelot ivre qui nous sauva. Il y avait à fond de cale une vieille voile pourrie et criblée de trous ; il alla la chercher et la tendit comme il put. Les voiles neuves qui recevaient la masse du vent, avaient été déchirées comme du papier. Celle-ci en arrêtant et en faisant échapper une partie, il rasa le pied des rochers terribles, mais n'y toucha pas... »

Inspiration d'ivrogne, inspiration de génie; c'est tout un. Le génie n'est-il pas une névrose? N'est-ce pas un îlot baigné par la folie, comme dit M. Emile Augier? Quel est le premier germe d'une invention? Où aller chercher son point de départ? Dans quelles profondeurs était cachée la première idée d'une œuvre ? Comment en a-t-elle été arrachée? Quelle torche a éclairé les ténèbres qui l'enveloppaient? Où était-elle? Quels sentiers a parcourus le premier qui la trouva? Où a-t-elle germé pour la première fois? Qu'est-elle devenue depuis le jour où elle naquit dans un cerveau jusqu'au jour où elle se manifesta à l'univers tout entier? Comment a-t-elle pu rester pendant si longtemps cachée, enfouie, latente? Comment un jour a-t-elle passé dans l'air, a-t-elle germé dans dix cerveaux à la fois? Comment un courant l'a-t-il apportée à une génération et l'a-t-il déposée dans ces dix cerveaux? Comment suivre cette tradition de l'invention ? Quel d'Hozier pourrait dresser sa généalogie? Qui pourrait exposer sa filiation? Quel historien pourrait pénétrer ses origines?... Nul : on voit parfois quand on remonte dans le passé, quand on s'enfouit dans les vieux bouquins auxquels personne ne songe, et dont la poussière n'est essuyée que bien rarement par la manche de quelque érudit, curieux et chercheur, une invention apparaître, il y a deux, trois, quatre, cinq siècles avant le moment où elle est entrée réellement dans la vie sociale. Avec de la bonne volonté môme, on peut trouver que toutes

L'iN VENTEUIl.

les inventions remontent à l'antiquité. Lisez Duttens, Coste, le Vieux Neuf d'Édouard Fournier, l'ouvrage de M. Saint- Germain le Duc, et vous verrez que les latrines anglaises étaient connues en France en 1769; que Kuncket avait découvert un siècle et demi avant Davy la lampe des mineurs (Davy même est précédé par Stephenson) ; qu'en 1700, Du Vervey avait produit sciemment les mêmes" phénomènes, que plus tard Galvani observa par hasard; que, sous Henri IV, William Lee établit en France une machine à fabriquer des bas; qu'en 1713, Beaumer prévoyait le caoutchouc; que la lithographie était inventée dès 1580. D'après Nodier, de Bergerac aurait inventé les ballons. Gavallo, h Londres, passe aussi pour avoir précédé Montgolfler. On dit encore que la phrénologie était connue des Brahrnes; que l'inoculation était connue en Géorgie, et que ce fut Rabaut Pommier qui le premier eut l'idée d'inoculer aux hommes la picote des vaches pour les préserver de la petite vérole ; que ce fut Charles Brise qui inventa, à Arques, l'artillerie légère et non pas Frédéric le Grand; que les Islandais, les Scandinaves, Cabot, les Basques auraient découvert l'Amérique avant Colomb; que Gaétan aurait abordé aux îles Sandwich vers le milieu du seizième siècle, bien avant Cook par conséquent. Sont-ce les Italiens ou les Allemands qui ont inventé la gravure à l'eau forte? La découverte du thermomètre a été successivement attribuée à Bacon, à Fludd, à Drebbel, à Sanctorius, à Scarpi, à Galilée. La découverte de la pisciculture est attribuée aux Chinois, au comte de Goldstein, à Rémy et à Gchin.

L'abbé del'Épée passe en général pour être le premier instituteur des sourds-muets, mais le père Feijoo réclame en faveur du bénédictin Pierre Ponce l'honneur de cette découverte; les Anglais interviennent dans le débat en faveur de Vallis ; les Hollandais en faveur d'Amman; d'aucuns font honneur de cette découverte a Jean-Paul Bonnet. Coste immole l'abbé de l'Épée à Pereira.

Quand Davy parvint à produire le potassium, on supposa que les alchimistes d'Orient en faisaient usage pour la composition du fe ; grégeois. — Delisle, en 1823, propose l'hélice qu'avait déjà inventée Dallery. — Ce furent les frères Havart de Rouen qui, en 1740, eurent la première idée du velours de coton. — Les allumettes étaient connues dès le dix-septième siècle; il a fallu près de deux siècles pour les rendre d'un usage pratique. — Les Chinois, dhv on, ont connu de tout temps les ponts suspendus; les Assyriens, les tunnels; les prêtres étruriens, le paratonnerre; ceci est difficile à croire, mais enfin!...

Ce qui est plus sûr, c'est que la presse hydraulique a été inventée par Pascal, mais exécutée par l'Anglais Bramah.

Les Indiens ont inventé les fusées de guerre ; au seizième siècle, on connaissait les fusils se chargeant par la culasse.

Cardan parle d'un blutoir mécanique.

Les sondes, attribuées à Décan, sont décrites dans le Traité de la passion calculeuse de Ant. Guéner.

On a trouvé un forceps à Pompeï.

Un spéculum a été décrit et figuré par Ambroise Paré. Un scarificateur est gravé dans l'Officine d'Ésaïe Lelièvre, publiée en 1583.

En 4681, Papin avait écrit un traité des opérations sans douleur, et au moyen âge on avait le vin de mandragore.

Dès le dix-huitième siècle, on avait des cartons incombustibles et indestructibles. On en faisait des voitures, des maisons, des vaisseaux.

Le stuc était connu au seizième siècle.

Dès le dix-huitième siècle, on employait le fer dans les constructions.

Roger Bacon eut l'idée du télescope.

On tâtonne d'abord; on prend un morceau d'ambre; puis Otto de Guericke fait une sphère de soufre ; Haukshee remplace cette sphère de soufre par un cylindre de verre; et on a la machine électrique.

l'inybnteur

Toujours la même histoire : l'alchimie a préparé la chimie ; l'astrologie a préparé l'astronomie.

Pendant le moyen âge, on trouva l'usage des pertuis répandu en France. Au commencement du quinzième siècle, ils sont convertis en écluses. On attribue cette innovation à deux ingénieurs deViterbe. Delà elle passa en Hollande. Léonard de Vinci appliqua ce système sur les canaux de l'Adda et du Tessin, dans les États de Venise, en le perfectionnant. Dans les premières années du seizième siècle, il l'importa en France, et ce motif le fait passer généralement pour en être l'auteur.

Le télégraphe est connu de toute antiquité; on en trouve Fiilée dans l'Iliade, dans Eschyle ; les Gaulois, les Espagnols, correspondaient à l'aide de signaux; Tamerlan se servait de drapeaux pour manifester ses intentions aux villes assiégées. Araontons invente un télégraphe qui est oublié ; l'abbé Chappe renouvelle ses expériences. D'après Robertson, il en emprunte l'idée à son oncle. Pour l'un et pour l'autre, était-ce une réinvention ou un plagiat?

On dit que l'idée du canal de Languedoc appartient au jardinier de Riquet, qui s'en serait emparé pour la féconder.

Avant la découverte des logarithmes, on se servait pour réduire les calculs de la trigonométrie rectiligne ou sphérique à de simples additions et soustractions, de la méthode prosthaphérétique. On la trouve d'abord décrite dans un ouvrage de Werner de Nuremberg; elle fut imaginée de nouveau, vers 1582, par Tycho et Wittichius; Juste Byrge l'étendit ensuite à tous les cas de la trigonométrie rectiligne et sphérique.

Ils sont dix, ils sont vingt, ils sont cinquante, ils sont mille qui par leurs travaux, par leurs efforts, par leurs idées, ont amené un résultat trouvé un jour par un seul homme.

Est-ce Wall, est-ce Franklin, est-ce Nollet, est-ce Ho-

un

mas qui ont découvert l'analogie physique de la foudre et de l'électricité. Non, on ne peut pas dire : c'est celui-ci, c'est celui-là; Romas avait fait ses expériences avant Franklin ; c'est aux efforts collectifs de tous les physiciens du dix-huitième siècle qu'on doit la découverte du paratonerre; et c'est à un seul homme qu'en reviendrait la gloire ! quelle injustice I

Non, car toutes ces idées étaient vagues, étaient confuses; elles étaient sans application, il leur manquait quelque chose, et ce quelque chose était tout; c'était la connaissance du pouvoir des pointes.

Mais d'abord Franklin qui en eut l'intuition n'en vit pas toute la portée; il ne parle que d'une expérience à exécuter; — soit.

Quel est le père de la télégraphie électrique? nous la trouvons indiquée dans un poPme latin de Strada, paru en 1617 : naturellement cela ne suffît pas; mais ensuite une lettre publiée dans le Scots Magazine, datée du 1" février 1753, et signée des deux initiales C. M., décrit un appareil; en 1760, Lesage de Genève en construit un; en 1787, Lomond en fait un autre à Paris ; puis viennent les essais de Reiser, de Bettancourt, de François Salva.

Cela est parfaitement vrai, nous avons des documents qui le prouvent; mais de là à la télégraphie électrique utile, avec toutes ses applications, il y a loin ; car à cette époque on ne connaissait que l'électricité statique, et l'électricité dynamique pouvait seule fonder la télégraphie.

Mais alors Volta serait-il donc l'inventeur du télégraphe? ue devrait-ce pas être à lui qu'appartiendrait le brevet?

Mais Arago et Ampère ont découvert un phénomène capital, l'aimantation temporaire; mais qui l'a utilisée? M. Wheastone disait, en 1838, qu'il avait compté soixantedeux prétendants à l'invention de cette application de l'électricité î

Rien de plus curieux, et en môme temps de plus em-

L*IW YENTEUR.

brouillé, de plus obscur que ces traditions scientifiques.

Trevithick et Vivian font d'abord une voiture à vapeur à haute pression, selon le système d'Evans, mais en en perfectionnant beaucoup de détails. Us essaient de l'appliquer au transport sur les routes; mais elle était trop pesante.

Alors, pour ne pas perdre tout le fruit de leurs travaux, ils la placent sur des rails, qui servaient dans les mines au transport de la houille.

Ce n'était qu'un pis aller, dont ils n'espéraient guère, grâce au préjugé qui soutenait que les roues devaient patiner sans avancer sur les rails.

Voilà comment arriva la réalisation des chemins de fer.

Les rails eux-mêmes étaient connus depuis longtemps.

Au dix-septième siècle on s'était servi d'ornières pour faciliter la traction ; puis étaient venus les rails en bois ; on les avait ensuite revêtus de bandes de fer; en 1738 pour la première fois on avait appliqué des rails de fonte ; on supprima ensuite les rebords qui donnaient trop de frottement, pour les remplacer par de simples bandes de fer. Pour empêcher alors les roues de quitter la voie, on les arma d'une saillie intérieure.

Voyons la généalogie des divers métiers qui ont engendré le métier Jacquart : — le métier de Jean Calabrais, importé en France au quinzième siècle; — en 1620, Dagon invente le métier à la grande tire ; — en 1687, Galantier et Blache inventent le métier à la petite tire ; — en 1723, Basile Bouchon invente le métier pour petit façonné ; — 1728, métier à grand façonné; — en 1744, Vaucanson crée le métier avec cylindres ronds; — en 1766, Ponçon invente le métier pour faire plusieurs armures; — en 1798, Vezier invente le métier petit façonné, dit ligature ; et ce n'est qu'en 1804 que Jacquart, appliquant le carton de Falcon à la machine de Vaucanson et y substituant le cylindre carré, crée la machine qui porte son nom et qui n'arrive à sa perfection

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qu'en 1812, grâce à un ouvrier nommé Breton qui invente l'étui du battant, la presse et la pièce coudée.

LionelLukin, carrossier de Londres, mort en 1834, a pour épitaphe sur son tombeau, dans le cimetière de Hythe : « A la mémoire de Lionel Lukin, le premier qui ait construit un lifr-boat; il fut inventeur de re principe de sauvetage par lequel tant de personnes ont échappé sur mer à une mort certaine; il reçut du roi un brevet d'invention en 178;>. »

Or, voici ce qu'on répond : il est vrai qu'il avait fait le plan et construit le modèle d'un canot, avec chambres à air; niais le canot a-t-il été éprouvé? N'est-ce pas plutôt à M. Greathead qu'on doit accorder la priorité de cette invention si utile.

En 1789 un navire appelé Y Aventure sombrait à l'embouchure de la Tyne. On ne put. lui porter secours. Cet événement donna lieu à une souscription en faveur de celui qui inventerait un canot de sauvetage.

Wouldave et Greathead en présentèrent chacun un. Ce dernier remporta le prix. On se servit de canots de son système jusqu'en 1849. Cette année, l'un d'eux chavira et noya vingt personnes. Le duc de Northumberland offrit un prix de 100 guinées à l'inventeur d'un bateau qui se redresserait toujours par sa propre force.

Deux cent quatre-vingts plans furent présentés. Ce fut M. Beuhing qui remporta le prix.

En 1783, la mèche circulaire des lampes est inventée par Argand ; Carcel remonte les lampes au moyen d'un mouvement d'horlogerie; et M. Franchot vient régler l'affluence de l'huile.

Un jour Philippe Lebon se trouvait à la campagne chez son père. Il étudiait les propriétés chimiques de la fumée qui s'échappait d'une fiole remplie de sciure de bois et placée sur des charbons ardents. Tout à coup cette fumée prend feu en jetant une vive lumière.

Ce fut une révélation pour Lebon. Les chimistes de l'époque connaissaient ce phénomène, mais ils n'en prévoyaient pas l'application. Lebon comprit l'immense avenir qui était réservé à l'utilisation de cette propriété. Il se mit aussitôt à faire des essais en grand, dans lesquels il dépensa beaucoup d'argent. Il put bientôt présenter au public des thermolampes, cela n'empêche pas qu'on lit sur une tombe du père Lachaise : « Windsor, inventeur de l'éclairage au gaz. »

Continuons rénumération de ces faits, nous tirerons la conclusion ensuite : conclusion excessivement importante comme vous le verrez.

Par moments un souffle passe dans l'air ; tout était calme, tout était paisible; nul ne songeait à l'avenir, ni au passé; l'humanité semblait dormir d'un sommeil profond; et voilà que ce souffle agite les tètes, remue les cerveaux, leur apporte une influence magnétique, établit entre dix, entre quinze, entre vingt hommes une correspondance électrique; et voilà que ces dix hommes, que ces quinze, que ces vingt hommes, sans avoir échangé, sans avoir communiqué leurs idées, sans se connaître personnellement et sans connaître leurs travaux respectifs, se mettent, comme s'ils obéissaient à un mot d'ordre, à étudier la même question, à suivre les mômes phénomènes, et arrivent presque en même temps aux mômes résultats : c'est ainsi que M. Leverrier, un Anglais, un Américain, et un autre Français produisent leurs titres à la même découverte, faite en môme temps ; c'est ainsi que cette merveille chirurgicale qu'on nomme l'ovariotomie est découverte à peu près à la même heure en Angleterre et à Strasbourg; c'est ainsi que Spencer et Jacobi découvrent en môme temps la galvanoplastie ; c'est ainsi que Scheele et Priestley arrivent chacun de leur côté, presque au môme instant, à la découverte de l'oxygène ; c'est ainsi que Francklin et Bevis construisent en même temps des batteries électriques; que Hugon produit sa

l'iNVENTEt'Il.

machine en môme temps que M. Lenoir ; c'est ainsi que l'intelligence humaine, demandant un plus rapide moyen que la main des scribes pour se répandre, fait naître à la même époque plusieurs tentatives pour réaliser la multiplication des écrits, tentatives qui enfantent la xylographie, la chalcographie et enfin la typographie.

Ou bien, il faut qu'une crise vienne tout à coup faire surgir les inventions ; quand le monde ne sent pas le besoin direct d'une chose nouvelle, quand ce besoin ne s'impose pas, tout dort, la science se préoccupe de chimères ; les savants passent leur vie dans leur laboratoire, comme un employé de bureau passe sa vie dans son bureau, c'est-àdire à ne rien faire ; tout est calme, tout est tranquille et le progrès est stagnant. Mais vienne une secousse qui ébranle tous les cerveaux, qui change tout un ordre social et qui, en transformant la société, transforme ses besoins, alors apparaissent Monge, Berthollet, Conti, Lebon, Ghaptal, qui en un an font plus d'inventions qu'un siècle, en temps ordinaire, n'en eût produit; aussi voyez pendant la révolution quel magnifique essor prend l'industrie française 1 On innove, on invente, on s'habitue à tout utiliser, à ne rien perdre, on apprend à faire de la poudre, à fondre les canons, la science refait son éducation ; il ne s'agit plus en ce moment de copier le passé, de se traîner à la remorque des anciens, de respecter les traditions ; il s'agit, au contraire, de créer tout dans de nouvelles conditions. Alors savants et ouvriers, pris de la fièvre qui fait battre le pouls à tout un peuple, transportent dans leurs travaux l'ardeur que montrent nos volontaires à la frontière, l'omniscience que montrent nos hommes à la Convention; et la révolution est non-seulement une révolution sociale, mais encore une révolution scientifique et industrielle.

Ou bien, il y a une idée qui court les rues, un vieux proverbe, un jouet avec lequel s'amusent les enfants. Tout le monde connaît l'idée; tout le monde connaît le

jouet; mais ni l'un ni l'autre n'ont fixé l'attention de personne; à quoi bon? ne sont-ils pas trop communs? Tout à coup cette idée ou ce jouet frappent un homme ; il les considère, les tourne et les retourne, il aperçoit des horizons nouveaux ; partant de ce point si simple, si petit, si infime, il se lance dans une voie immense ; il a pris un caillou que tous foulaient au pied ; il le taille, il le polit, il le passe à la meule de son intelligence et il en fait un diamant.

En Amérique les enfants s'amusent à un jeu appelé pétards de Noël ; ils bouchent la lumière du fusil avec une cheville, introduisent de l'eau dans le canon, sur laquelle ils mettent une forte bourre et le font chauffer. La vapeur d'eau chasse la cheville avec une violente détonation. Olivier Evans, âgé de 18 ans, simple ouvrier charron, voit ce jeu, s'aperçoit delà puissance expansive de la vapeur, comprend qu'elle peut être utilisée comme force motrice, s'étonne qu'on n'ait jusqu'alors employé la vapeur que pour faire le vide, elle, dont la puissance est si grande, et aussitôt combine les machines dans lesquelles elle agit par sa seule élasticité, puis est jetée ensuite dans l'atmosphère! C'est la transformation de la machine de Papin ; c'est la grande conception de nos machines actuelles.

La vaccine aussi était un fait' populaire, connu des pâtres des environs de Montpellier et des pâtres du comté de Glocester; mais sans Rabaut-Pommier et sans Jeûner ce fait si important serait peut-être encore enfoui dans ces pays.

Bah 1 toutes ces choses sont trop communes, qui donc penserait à aller les ramasser et à les appliquer? Traditions et croyances populaires! chimères! rêves! folies! superstitions! arrière donc! crient tous les savants et autres gens entendus ; et alors les remèdes contre la rage, contre le croup, contre les brûlures, qui se conservent dans les campagnes et guérissent, quoi qu'on en dise, restent le secret de quelques gens et ne dépassent pas le canton, où encore l'officier de santé, qui se croit un grand personnage et ré-

pondrait comme Pic de la Mirandole (le omni re scibili^ les poursuit à outrance.

Et puis tout n 'est-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles? A quoi bon innover, chercher du nouveau? Restons tranquillement enveloppés dans notre robe de chambre, assis dans un bon fauteuil, au coin du feu, au lieu de courir à travers rochers et précipices à quelque découverte nouvelle. Oh 1 le fameux cri : contentons-nous de ce que nous avons ; ce cri qui arrête tout élan, engourdit toute énergie, le cri du fumeur d'opium, le cri du fatalisme turc, le cri de l indolence orientale, qui donc la proféré? Contentons-nous de ce que nous avons; restons dans le statu quo : que de gens qui repètent ces monstruosités, qui se gardent bien d'essayer d'améliorer ce qu'ils ont, qui font tous leurs efforts pour arrêter ceux-là qui voient au delà du présenti Le perfectionnement à apporter est peut-être bien simple; il saute aux yeux; maïs à quoi bon?

Cela me rappelle la réponse que flrent à un voyageur français des ouvriers de carrières de marbre en Italie. Sur son observation, qu'ils feraient mieux d'employer des brouettes pour transporter les débris, que de se servir de petits paniers gênants, mal commodes et ne contenant rien, ils lui dirent : — Pourquoi?... tout le monde lait comme cela.

Il y a un instrument de musique qui paraît exister depuis que le monde existe : c'est la timbale. La timbale s'est composée de tout temps d'une peau tendue sur un chaudron ; le chaudron était bien gênant ; il coûtait cher, il était encombrant au possible, de sorte qu'on ne pouvait pas mettre plus de deux timbales dans un orchestre, ce qui était assez pauvre; munie de cet appendice, elle était du transport le plus difficile, il fallait deux hommes pour la porter avec toules les précautions possibles, de peur de la bossuer; compositeurs et musiciens faisaient bien des doléances sur le malheureux chaudron; mais quant à changer

la forme de la timbale, nul n'y songeait. Comprenez donc, la timbale avait toujours existé telle qu elle était; il fallait se résigner, et on s'était résigné jusqu'à ce que Sax, un homme qui ne respecte pas positivement une chose parce qu elle est vieille, s'aperçut un beau jour que la timbale pouvait parfaitement exister sans le chaudron, bien plus même, que le chaudron n'était qu'un accessoire nuisible, parce qu'il rendait le son confus.

Et le voilà qui se met à faire d'excellentes timbales, sans chaudron, plus faciles à fabriquer, beaucoup moins chères, solides, légères et permettant la superposition de tout un jeu de cet instrument.

11 y avait jadis une clarinette basse si défectueuse qu'on avait été forcé de l'abandonner à peu près complètement; « il a suffi à Sax d'ouvrir un petit trou, grand comme la tête d'une épingle, à un certain endroit qu'il lallait trouver, pour faire parler admirablement le haut de l'instrument, devenu aujourd'hui le mentor de nos orchestres. »

Et voilà tout ! l'histoire de l'œuf de Colomb I éternel svmbole I

Qu'est-ce donc que la première idée d'une invention? Qui peut suivre sa trace sur cette pâte molle que l'on appelle le cerveau humain? Elle naît, rayon lumineux; elle traverse l'obscurité, perce les ténèbres sans qu'on sache sa généalogie, sans qu'on puisse expliquer les gradations par lesquelles elle a passé pour arriver à se formuler complète, vive et claire. Hier, nul ne la voyait, entourée de ténèbres qu'elle était ; elle n'était accessible à aucun œil, et aujourd'hui la voici qui illumine tout un monde nouveau.

Que conclure? que conclure ?

— Vous dites vous-mêmes, me dira-t-on, que l'invention n'est qu'une affaire de tradition et de hasard ; qu'il est impossible de déterminer précisément dans quel cerveau naquit la première idée, quelles phases elle a suivies depuis, par quelles filières elle a passé, avant d'apparaître au

jour, de se manifester hautement, de devenir un fait pratique. A qui donc sont dues la gloire et la propriété d'une nouvelle invention? Cette gloire que demain un homme pourra venir vous disputer, cette propriété dont il est impossible de suivre la tradition, peuvent-elles exister?

Question immense, sous ses apparences subtiles, que celte filiation de l'idée, car c'est d'elle que dépendent les droits des inventeurs ; et il m'est impossible de ne pas l'aborder en finissant ce paragraphe, quoique j'y revienne dans le chapitre consacré spécialement à la propriété industrielle.

Que nous disent tous ces faits? que l'idée est d'abord un avorton, qui ne peut marcher, qui ne peut se soutenir, mal bâti, tortu et bossu comme Quasimodo : cette idée est un embryon. Elle périt, si un homme profitant de l'expérience de ses devanciers, fort de la science actuelle, ne vient pas à son secours, ne la pétrit pas, ne la remanie pas, ne la fait pas passer par le corset de fer de son cerveau, ne l'emboîte pas dans un brodequin inflexible, ne la redresse pas envers et contre tous, et un jour ne la tire du coin où il l'avait cachée, par honte de sa faiblesse, de ses difformités, pour la présenter au monde, droite, grande, belle et forte, en disant :

— Voilà mon enfant, et cet enfant est un messie 1 Mais au lieu d'être deux, ils ont pu être vingt à la redresser successivement. A qui sera la gloire? à qui sera le profit?

Sans manifestation, néant. A celui qui l'a tenue dans bon coin, qui n'a pu encore la faire assez belle pour la produire, à celui qui l'a travaillée en silence, sans rien dire à personne, à celui-là : Rien 1 — à peine un souvenir.

Rien î ai-je dit. J'entends d'ici les clameurs qui accueillent ce mot. Rien î mais n'est-ce pas une indigne et une odieuse spoliation ; mais en refusant tout bénéfice à celui

qui ne réussit pas ou qui ne réussit qu'à moitié, vous raillez tous les martyrs, vous découragez tous les enthousiastes, vous émettez une infâme doctrine, vous formulez une infâme théorie, la théorie du succès.

A ces accusations, je réponds hautement : oui, je formule la théorie du succès : réfutez-la si vous le pouvez : la société ne doit de reconnaissance morale ou de reconnaissance matérielle qu'à celui qui la fait profiter directement d'une œuvre quelconque. Elle ne doit absolument rien à l'écrivain qui garde ses ouvrages dans son cabinet, à l'inventeur qui conserve précieusement ses projets dans ses cartons; ils ne sont ses créanciers que ceux-là qui lui apportent une certaine somme; ceux qui ne lui fournissent rien, ne peuvent rien exiger d'elle : cela est de bonne économie ; vous ne pouvez rien répondre à cela.

Mais vous m'arrêtez et vous dites : Il est vrai que directement les hommes chez lesquels a germé la première idée n'ont rien apporté à la société ; mais indirectement, n'estce pas eux qui ont tout fait? Si Papin n'avait pas inventé sa marmite, aurions-nous maintenant nos steamboats et nos locomotives?... etc. Et parce que Papin aura été malheureux, parce qu'il n'aura pu exécuter son œuvre, parce que cette œuvre même, en admettant qu'il pût l'exécuter, n'eût été dans ce moment que de peu d'utilité à la société, faudrat-il donc ne lui accorder qu'un peu de gloire et ne lui donner qu'un petit bénéfice ? Si vous adoptez cette doctrine, vous placerez alors le perfectionneur au-dessus de l'inventeur : Watt sera supérieur à Papin !

Vous le voyez, je ne recule devant aucun argument ; je mets en avant ceux qui paraissent devoir être les plus forts ; je ne dissimule rien, je ne recule devant aucun d'eux.

Eh bien! oui, il faut en arriver à cette conclusion : oui, l'inventeur tant qu'il n'a pu rendre son œuvre pratique ne peut rien demander à la société en retour de ses efforts : oui, il faut l'avouer, quelque triste que ce soit, la société ne

LllN VKNTKUR

peut pas prélever sur sa fortuue une récompense pour celui dont les œuvres ne se sont pas encore manifestées d'une manière profitable pour elle, ne lui ont pas apporté les bénéûces immédiats.

C'est triste, je l'avoue; mais il ne peut en être autrement, cette situation est forcée.

Mais ne vous épouvantez pas tout d'abord, et ne croyez pas que, pour ces raisons, je condamne le premier inventeur à ne pouvoir réclamer aucun droit. Au contraire, j'espère que, plus tard, lui ou ses descendants pourront profiter amplement de la première idée qu'il aura conçue. Si autrefois Papin eût été condamné à ne percevoir nul bétuficc de son invention, si en ce moment-ci, il serait encore condamné à périr dans la misère auprès de son œuvre, il n'en sera pas de même dans l'avenir. Quand les inventeurs se seront organisés, se seront réunis en associations, alors chacun d'eux percevra une part de gloire et d'argent, proportionnelle à la part d'utilité qu'il aura eue dans l'enfantement de la nouvelle œuvre: alors disparaîtront les monstruosités dont nous traçons en ce moment le tableau.

Mais, déplus, l'inventeur aura toujours la certitude de pouvoir employer toutes ses forces, d'amener son œuvre à la limite extrême imposée à son prénie. Il ne sera plus, comme Sauvage, vingt ans sans pouvoir faire un essai sur une échelle suflisante; il n'échouera plus comme autrefois, faute de secours et d encouragements ; il ne sera plus empêché de faire produire à son œuvre les résultats qu'on en peut attendre ; si son idée est complète, il pourra l'appliquer immédiatement et en recueillir les bénéfices : si son idée est incomplète, mais cependant a été utile à la question, l'association qui poursuivra son œuvre, lui donnera une part de bénéfices en raison de sa valeur, ou s'il est mort, en gratifiera ses descendants. Alors, nulle injustice envers l'inventeur ne se produira plus ; la société remplira son devoir, payera sa dette et ne lui fera plus banqueroute.

L'inventeur ne travaillera plus pour le roi de Prusse; il recevra un juste salaire de ses efforts, et si, en mourant, il n'a pas le bonheur de voir son invention triompher complètement, il emportera du moins dans la tombe la consolation de penser que ses enfants ne seront pas dépouillés de son héritage et que son œuvre ne périra pas, que d'autres la Lcondrontet qu'elle vivra.

L'association! ai-je dit; grand motet grande chose. L'association seule pourra assurer et équilibrer les droits de l'inventeur : seule elle pourra leur rendre une complète justice ; seule elle pourra hâter la marche du progrès.

Que fera-t-elle en effet? Elle recueillera les traditions, elle établira des rapports entre les hommes qui poursuivront la môme œuvre; elle empêchera les idées de se perdre, en concentrant les forces disséminées, éparses, sans lien entre elles; elle économisera le temps; elle arrêtera cette déperdition immense d'efforts dans lesquels se consument tant d'inventeurs, parce qu'isolés ils ignorent souvent les travaux faits sur la môme matière, travaux dont la connaissance supprimerait mille obstacles, résoudrait mille questions dont ils ne voient pas eux-mêmes la solution, soit que la nature de leur esprit s'y oppose, soit que le manque d'observations ou de documents sur ce point les arrête; elle recueillera les idées et les faits, elle les groupera ; elle en portera rapidement la connaissance à tous ceux qui s'intéressent à la question; elle sauvera de l'oubli les efforts antérieurs; elle en tiendra compte; elle déterminera le rôle qu'aura joué chaque pionnier; elle biffera le hasard qui a eu une si grande influence sur la vie et les œuvres de la plupart des inventeurs ; elle permettra à chacun d'utiliser toutes ses forces, d'employer tout son talent et toute son énergie; elle supprimera les chances aléatoires auxquelles l'inventeur a été soumis jusqu'alors et les changera en certitude.

Voilà ce que l'association devra faire et voilà ce qu'elle fera le jour où elle pourra prendre une libre expansion et

l'IH VENTEUIl.

où tous les inventeurs, au lieu d'être défiants, de s'isoler, s'uniront pour arriver à la réalisation de l'œuvre.

L'association, de même qu'elle sera le plus grand moteur social, de même qu'elle fera cesser toutes les tyrannies particulières, toutes les injustices qui, appliquées à des individus, restent impunies, de même qu'elle mettra une borne à toutes ces oppressions contre lesquelles l'être isolé ne peut réclamer, de même qu'elle doit être le levier social, de même l'association sera le plus grand moteur scientifique.

Vas soli! Malheur à celui qui marche seul ! a dit la Bible. Nul ne peut rien isolé. Le progrès naît de l'association des idées et des faits. C'est le frottement qui produit l'électricité; c'est le frottement des hommes entre eux qui électrise les cerveaux. Il y a une tradition évidente entre chaque siècle; tout siècle est la synthèse du siècle précédent : il absorbe tout ce qu'il a produit, et c'est cette nourriture qui le rend fort et vigoureux, qui le rend plus puissant que l'autre siècle ; nous sommes fils de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Diderot, de Turgot, de tous les encyclopédistes, de Mirabeau, de Danton, de Robespierre, de tous les révolutionnaires, en croyances politiques et philosophiques; nous sommes fils de Newton, de Lavoisier, de d'Alembert, de Clairaut, de Bayen, de Galvani, de Volta, de Franklin, de Hatiy, de Geoffroi Saint-Hilaire, de Watt, de Jouffroy, de tous les savants, inventeurs et découvreurs en matière scientifique ; mais jusqu'à présent la chaîne qui nous a unis à nos pères a été souvent brisée, ressoudée, rompue encore, réunie de nouveau, au prix d'efforts individuels immenses ; notre but doit être de supprimer ces efforts, en ayant soin que cette chaîne ne se rompe jamais. Mais en même temps qu'il y aura sécurité et garantie pour l'inven • teur précédent, il y aura aplanissement de mille obstacles pour son successeur; l'invention ne demandera plus de si prodigieux efforts ; elle naîtra presque d'elle-même par la force des choses. Quand une idée sera dans l'air, il n'y aura

plus choc comme entre Le verrier et les autres compétiteurs de sa planète, entre Spencer et Jacobi, etc.

Les hommes qui poursuivront cette idée se reconnaîtront, s'uniront et iront de concert au but qu'elle doit atteindre. Quand viendra une de ces crises qui précipitent l'activité humaine, qui obligent de faire sortir les inventions du sol en le frappant du pied, alors tous seront prêts pour la lutte , les matériaux seront préparés, la tâche de l'homme se réduira à les édiûer.

Helvétius a dit avec raison : « Les idées qu'on appelle à tort neuves ne proviennent jamais d'un homme, elles résultent d'une association de pensées et non d'une unique pensée.

« On en retrouve en outre le germe plus ou moins longuement indiqué dans les générations et aux époques précédentes, môme les plus éloignées. Comme un arbre, l'idée subit l'état de graine, de développement et de force avant d'atteindre la maturité. »

Associons-nous pour ne laisser se perdre aucune idée, pour assurer les droits à tous, pour sauver les droits des inventeurs en même temps que pour assurer ceux de la société, pour supprimer le hasard I Et alors quand de vastes associations de chaque art, de chaque métier, de chaque branche de la science rempliront le monde, l'inventeur trouvera partout aide et soutien, lumière et force ; et nul ne sera plus, sous quelque prétexte que ce soit, dépouillé du fruit de ses u\i • vaux ; le premier qui conçut l'idée nouvelle aura sa part de droit comme celui qui venant le dernier s'inspira de l'esquisse, mais acheva l'œuvre. Chaque ouvrier aura son salaire de gloire et d'argent : toutes les injustices dont le tableau est si hideux seront supprimées; l'inventeur ne sera plus un misérable paria, n'ayant nulle espèce de droit pour le protéger. Les associations formeront une nouvelle cité ; il ne sera plus permis à nul d'ignorer qu'elle existe; elle réunira dans son sein tous ces enfants perdus, tous ces

l/lNVKNTErn.

tirailleurs do l'idée, dispersés à la surface du monde ; elle en formera un peuple imposant qui aura son budget et son armée. Tous ceux que Romulus appela à lui quand il traça l'enceinte de sa ville étaient proscrits, sans asile et sans patrie; bientôt en se groupant, ils purent prendre le titre qui devint le plus beau qui existât, celui de citoyens Romains, et marcher a la conquête du monde ; de même tous les artistes, écrivains, inventeurs, aujourd'hui séparés, sans lien entre eux, formeront, en se réunissant, la cité de l'intelligence et feront eux aussi la conquête de l'univers.

En attendant qu'unis et serrés les uns contre les autres, les inventeurs forment une phalange indissoluble, ils vont, disséminés par le monde, ils errent inquiets, cherchint la vérité et un asile. Ils n'ont pas de toit où abriter leur tête, car ils effrayent tous les timides; et comme Hercule et comme Esus, ils obéissent à cette voix du progrès qui leur crie sans cesse : Marche ! marche !

Un prince cesse-t-il de les protéger, ils vont à une autre cour chercher quelque asile; une université leur ôte leur chaire, ils vont chercher une autre tribune ; et quand ils ne peuvent la trouver, ils se retirent, comme Abeilard, dans le désert et y portent la vie !

Ils comprennent, avant tous les autres, la grande union des hommes ; ils ne s'inquiètent pas de la pitrie de leurs auditeurs : que leur importe? pourvu que leur voix soit entendue et forme des disciples. Jadis les apôtres parcouraient le monde pour répandre leur foi ; ils étaient pauvres et persécutés, et finissaient par le martyre. Plus tard les portes, comme Camoëns, Cervantès et Dante étaient chassés d exil en exil ; puis ce sont les inventeurs qui errent ainsi :

L'i N VENTE l* R.

c'est Colomb qui parcourt pendant 40 ans les mers, va de Venise en Portugal, de Portugal en Espagne plaidant sa cause devant tous; c'est Kepler, c'est Tycho-Brahé errant en Allemagne; c'est Papin exilé de France à cause de sa foi, se réfugiant en Angleterre, puis en Allemagne et revenant mourir dans la misère à Londres : c'est Fulton venant d'Amérique en Angleterre, d'Angleterre en France et retournant dans sa patrie; c'est Fairnbnirn parcourant toute l'Angleterre avant de s'arrêter; c'est Brunei qui, destiné à l'état ecclésiastique, part à 17 ans comme volontaire sur une corvette, visite rAmérique et revient en Angleterre.

C'est Senefelder courant l'Allemagne comme auteur, comme acteur et venant enfin inventer la lithographie à Vienne ; e'est Erikson, abandonné en Suède, apportant ses locomotives et ses bateaux à hélice à l'Angleterre, et, s'y voyant repoussé, va construire aux Etats-Unis son terrible Monitor.

Ce besoin de mouvement, de nouveauté, est dans leur sang : ils errent parce qu'ils ne trouvent pas d'asile; mais ils errent aussi par passion, par goût, ils ne peuvent pat rester en place; Paracelse est un voyageur infatigable; Montgolfier se sauve du collège à l'âge de 13 ans et va vivre en ermite sur les bords de la Méditerranée; Kennedy parcourt toute l'Angleterre avant de s'établir. Esprits indépendants, altérés d'air, ayant besoin d'espace, eux qui aspirent sans cesse l'avenir, ils ne peuvent rester enfermés! Ah! s'ils se tenaient tranquilles! Ah! s'ils étaient bons privs de famille, bons époux. Ahl s'ils faisaient deux parts de leur vie, l'une consacrée à la satisfaction des besoins matériels, au gain nécessaire pour entretenir leur existence et l'autre à la réalisation de leur œuvre, comme ils sont en L'énérai gens adroits et intelligents, ils pourraient vivre heureux. Les bonnes gens qui raisonnent ainsi 1 gens calmes, gens tranquilles, qui rangent notre vie en partie double !

Faites de votre cœur un registre et de votre cerveau une case de bureau, certes vous pourrez vivre heureux, certes vous pourrez faire fortune, gagner une jolie aisance, mais vous ne créerez jamais rien. Il vous est aisé de dire avec calme que tel est un fou qui mange son argent tandis qu'il pour rait en gagner; car vous ne connaissez pas l'empire d'une idée fixe, vous ne savez pas ce que c'est que cette fonte dévorante qui brûle le sang, s'infiltre dans chaque veine, remplit tout l'être et brûle dans le cerveau toute idée qui tomberait dedans. Si autrefois le monde n'avait pas été une fournaise, aurait-il le granit? vous ne pouvez demander à l'homme de génie la froideur de Thomme médiocre. Niepce est sans doute un mauvais citoyen, un égoïste, parce qu'il n'entend pas le canon, les pas des chevaux, le choc des armées, les écroulements de trône qui ébranlent le monde en 4814. Ce que vous blâmez en lui est ce qui fait sa force. Vous connaissez l'œuvre de Richter : Pégase est enchatné, on lui lie les ailes, il est attelé à la charrette, il est accouplé au bœuf: il se débat, il essaye de briser ses entraves, il renverse le tombereau, il tue le charretier, il écrase tout ce qui se présente à lui, jusqu'à ce qu'épuisé par les privations, succombant sous les coups, il tombe !... Il en est de même de l'inventeur : ce n'est pas son idée qui est à lui; c'est lui qui appartient à son idée. Dès qu'elle s'est emparée de son esprit, il ne s'appartient plus ; il doit la suivre, s'y soumettre, subir tous ses caprices et toutes ses fantaisies.

Il ne sait pas toujours où elle le mène. Pas plus que Shakespeare, pas plus que Michel-Ange, il ne connaît la portée de son œuvre : comme nous l'avons déjà vu, Colomb croit aller en Asie et il découvre l'Amérique; Senefelder veut graver sur pierre et il découvre la lithographie; Papin veut cuire des légumes et il invente la machine à vapeur; Beaudouin veut faire de Y esprit du monde et il trouve le phosphore; Arkwright s'occupe du mouvement perpétuel et arrive à construire son ingénieux métier; Niepce veut

Hthographier sur métaux et il photographie; Gifffard cherche la direction des ballons et trouve l'injecteur auquel il a donné son nom, etc.

Qu'importent leurs erreurs? qu'importent leurs chimères? ils marchent toujours. Pour faire le moins, il faut vouloir le plus : ce n'est qu'en pensant ainsi qu'on arrive à faire de grandes choses. Aussi l'inventeur n'écoute-t-il pas tous ceux qui lui crient qu'il est insensé et qu'il doit s'arrêter : il va toujours, sans reculer devant nul obstacle. Ce qui fait sa force c'est son entêtement. Il n'y a pas de grands hpmmes sans une grande volonté. Ceux-là qui manquent de persistance, qui se rebutent au premier échec, sont des caractères faibles, sans énergie. Pour arriver au but, il ne faut pas craindre le danger ni la fatigue. Il faut avoir un cœur de bronze dans un corps de fer.

Ah! c'est qu'on ne réussit pas tout à coup; c'est que la route n'est pas tracée, belle, bien propre et bien ratissée ; c'est qu'elle est semée d'ornières dans lesquelles on verse, de bourbiers qui vous retiennent, de rochers qui vous arrêtent, de broussailles qui vous déchirent et qui vous cinglent : c'est qu'on ne peut y avancer que pas à pas, la hache d'une main, la torche de l'autre, comme dans les forêts d'Amérique ; et il faut de hardis et vigoureux pionniers pour oser s'aventurer dans ces solitudes sans fin et sans issue, qui engloutissent, sans en laisser nulle trace, l'imprudent qui a eu plus d'audace que de force.

Il y a des gens qui croient que les inventions viennent toutes faites au monde, qu'on les trouve sous une feuille de chou comme les petits enfants. Allez donc parler de l'enfantement d'une œuvre à ces gens ; ils vous riront au nez. « Mais rien n'est plus facile que d'inventer, disent-ils. Il me semble que si je voulais m'en occuper, je ferais dix inventions par jour. »

J'ai connu un homme fort ignorant, cela va sans dire, qui disait un jour :

l/l N YENTEUIl.

«Je m'étais r.ssocié avec un jeune homme. Il médisait, en me promenant : — Tiens tu devrais bien inventer telle chose. Et le soir je lui donnai* son invention !... »

J'en ai connu un autre qui faisait des inventions en s'habillant, en déjeurant, en se promenant, en causant, en dînant, chez lui, dans la rue, au spectacle, le jour, la nuit et plus fort que feu le marquis de Boissy, qui ne bénissait l'empereur que quand il ne dormait pas, il en faisait en dormant.

C'est absolument comme ces petits commis greffiers, clercs de notaires, calicots et autres qui disent en lisaDt Molière ou Voltaire : « Mais ce n'est pas si malin d'écrire 1 quand on a un peu d'idées î... j'en ferais bien autant, moi!»

Malheur ! malheur à ceux-là, car leur sot amour-propre les condamne d'avance; ils ne feront jamais rien, car ils n'ont jamais pensé.

Oh 1 que le langage de celui qui a connu les luttes de l'idée est différent. Allez demander à l'écrivain quelle filière ont suivie ses idées avant qu'il ait pu les transporter sur le papier et les faire vivre I Suivez les luttes de la pensée, son cours si divers, parfois si calme, d'autres fois si tempétueux, rompu souvent, terrible et dévorant jusque dans sa tranquillité, et alors vous serez effrayé et vous ne croirez plus h la facilité que vous prêtez au cerveau d'engendrer les grandes choses; vous aurez plus de respect pour les hommes qui sont si supérieurs à vous : apprenez à les connaître pour apprendre ce que vous leur devez, ne contemplez pas seu- Iemer.t les résultats et ne les trouvez pas tout simples ; suivez la marche qu'a été obligé de parcourir celui qui les a obtenus , et alors vous ne vous effrayerez plus de la fortune qu'il pourra faire si on lui reconnaît la propriété de son œuvre.

Le voyez-vous seul avec sa pensée, la nuit, à la lueur de sa lampe, combinant, calculant, cherchant à harmoniser toutes les parties de son invention, demandant à l'observa-

tion, à toute la science passée et présente, des matériaux, obligé de faire cinquante découvertes, cent inventions pour produire son œuvre, appelant à son secours la chimie, la physique, la géologie, la zoologie, tout ce qui est inconnu et ce qui est à connaître, leur appliquant, à toutes ces connaissances immenses, la règle des mathématiques; — le jour, forcé d'être technologue, mécanicien, de connaître la trempe de l'acier, le maniement du for, de savoir la résistance de tous les matériaux, leurs propriétés diverses, de travailler lui-même de ses mains, de faire passer sa pensée dans la pensée de ses aides, de faire corn prendre par intuition une chose qui n'existe pas encore? Le voyez-vous se heurtant à mille obstacles, aux accidents ordinaires qui surviennent dans toute fabrication et de plus à toutes les chances imprévues de la création; forcé d'aller partout, de voir tout, de consulter mille hommes, de lire mille ouvrages, de multiplier les pas et les démarches pour puiser di s renseignements , vérifier des faits, faire de nouvelles observations? Si vous vous figurez alors l'inventeur, méditant la nuit, courant et travaillant le jour, vous serez, effrayé en songeant à l'immense dépense (îe force et d'activité qu'il est obligé de faire; vous ne croirez plus qu'une invention n'est rien a produire; vous aurez le vertige en comprenant son existence fiévreuse, et vous ne lui ménagerez plus ni gloire ni récompenses.

Si l'écrivain est obligé à une immense dépense de force, d'activité, d'énergie, s'il est soumis à un immense travail de cerveau; si le peintre est obligé à de longues études, à de longs tâtonnements, nul cependant n'est condamné à toutes les tortures que doit subir la pensée de l'inventeur, car nul, comme lui, n'est forcé de lutter, avec la même force, en même temps avec sa pensée et les obstncles matériels.

II est non-seulement, en effet, condamné à marcher dans ses idées, à suivre leur cours,à les faire passer de l'état d'em-

i2i l'inventeur.

brvon, à l'état de fœtus, à les former, à les nourrir; mais il doit encore les enfanter, et nul enfantement, je vous le dis, n'est aussi terrible que celui-là. Il ne peut aller que par des tâtonnements. Ce qu'il a fait hier, il faut qu'il le détruise demain. Il s'aperçoit aujourd'hui que le calcul qu'il croyait vrai est faux. Ici c'est une loi scientifique qui lui a fait commettre une erreur; là c'est un de ses matériaux qui n'a pas les qualités qu'il lui attribuait. Puis c'est un ouvrier qui a mal compris et mal exécuté son plan ; c'est le plan lui-même qui est erroné en certains endroits, chose dont il ne peut s'apercevoir qu'en le traduisant. Il faut qu'il le corrige, et la lutte recommence terrible, acharnée entre sa pensée et la matière.

Qui donc peindra cette lutte si passionnée, si ardente, si dévorante que si peu de gens soupçonnent?

Je ne vais pas suivre les essais qu'a faits chaque inventeur pour accomplir son œuvre. Souvent ils ont été retracés, mais ils ne l'ont peut-être pas été assez intimement. Les dernières histoires des inventions et découvertes qui ont été publiées jusqu'à ce jour n'ont pas suffisamment pénétré dans le drame de l'enfantement qui a précédé toute œuvre, drame émouvant et terrible, mais impossible à suivre dans toutes ses phases.

Je vais seulement ici citer un fait, qui vous prouvera les difficultés qui se rencontrent dans l'exécution de la moindre invention.

Un jour, un bourgmestre de Magdebourg conçoit la magnifique idée de faire le vide.

D'abord, pour la réaliser, Otto de Guericke essaye de se servir d'un tonneau fermé de toutes parts. Il applique à sa partie inférieure un tuyau de pompe à incendie. Il fait jouer la pompe ; mais, môme avant que toute l'eau fût évacuée, la pression atmosphérique brisait le tonneau.

Otto de Guericke ne se décourage pas, il en relie les douves avec des cercles plus forts.

Mais alors, à mesure que l'eau est expulsée, on entend un sifflement : c'est l'air qui pénètre dans le tonneau à travers les pores du bois.

Otto de Guericke recommence encore.

Il enferme un plus petit tonneau dans un tonneau plus grand, tous les deux étant également remplis d'eau. Le tuyau de la pompe s'adapte à la partie inférieure du petit tonneau.

On fait jouer la pompe. L'opération va bien. Mais un léger gargouillement annonce que l'air s'est encore fait jour à travers les deux tonneaux et quand, au bout de trois jours, on retira le petit tonneau, on le trouva à moitié plein d'eau.

Otto de Guericke recommence. Seulement il apporte deux modifications à sa machine. Au lieu de tonneaux, il se sert de sphères de cuivre. Il ne les remplit plus d'eau et fait agir la pompe directement sur l'air.

L'opération réussit parfaitement d'abord, mais quand une partie de l'air fut chassée, on ne put soulever le piston qu'avec les plus grands efforts, et il arriva un moment où, au grand effroi des assistants, la sphère vola en éclats.

Otto de Guericke comprit de suite la cause de cet accident: la sphère n'était pas parfaitement ronde.

Il recommence de nouveau : cette fois il réussit.

Vous voyez quelle lutte contre la nature est obligé de soutenir Otto de Guericke, par quels tâtonnements il est obligé de passer. Mais il est riche, mais il peut faire facilement des expériences ; qu'eût-ce donc été, si, non-seulement il avait eu à dompter ces difficultés, mais encore à vaincre la misère I

Il est un homme que vous connaissez tous, qui est devenu en quelque sorte légendaire, non pas tant par ce qu'il a fait, quoique son œuvre soit merveilleuse, que par le récit simple) naïf, mais intime des souffrances qu'il a endurées pour parvenir à réaliser cette œuvre; cet

L'i.Wt.NTEL'ft.

homme, est-il besoin de le dire, est Bernard de Palk>y.

Il veut faire dos émaux. Il n'a nulle connaissance des terres argileuses. Il se met à les éludier pendant ûnglcinq ans, les mêlant, les déposant sur des tessons de poterie, les taisant cuire aux fourneaux de tous les potiers voisins, puia aux fourneaux des verriers, et enfin à un fourneau de sa propre invention. Après plusieurs années de travaux et de luttes il parvient à découvrir l'émail blanc. Mais ce n'est encore que le premier pas. 11 lui reste encore à découvrir les émaux coloriés. Il hésite tout d'abord à poursuivre son œuvre, en voyant les efforts qu elle lui a déjà coûtés et ceux qu'elle doit encore exiger de lui. Mais cette incertitude ne dure qu'un moment; il se relève, il reprend courage ; il se livre de nouveau à ses travaux; pendant six mois, il fait de nouvelles poterie», puis il construit un four avec les débris d'un autre qui lui a\ait déjà servi. « Or parce que le dit four avoit si fort chauffé l'espace de six jours et nuits, le mortier et la brique du dit four s'estoient liquéfiés et vitrifiés de telle sorte, qu'en desunçonnant j eus les doigts coupés et incisés en tant d'endroits que je fus contraint à manger mon potage ayant les doigts enveloppés de drapeaux. Quand j'eusse deflbit le dit four, il fallut ériger l'autre, ce qui ne fut pas sans grand peine : d'autant qu'il me falloit aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun avde et sans aucun repos, le fait, je fis cuire, l'œuvre susdite en première cuisson et puis, par emprunt ou autrement, je trouvay moyen d'avoir des eatoffes pour faire des esmaux, pour couvrir la dite besogne, s'estant bien portée en première cuisson. Mais quand j'eus acheté les dites étoffes, il me survint un labeur qui nie cuida faire rendre l'esprit. Car après que par plusieurs jours je me fus lassé à piler et calciner mes matières, il me les convint broyer, sans aucun aide, à un moulin à bras auquel il falloit ordinairement deux puissants hommes [mur le virer; le désir que j'avois de parvenir à mon entre*

L'iN VENTEUIl. [27

prise me faisoît faire dos choses que j'eusse estimées impossibles. Quand les dites couleurs furent broyées, je couvris tous mes vaisseaux et médailles du dit esmail, puis ayant le tout mis et arrange de dans le fourneau, je commençay à faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuay le dit feu, jusques à ce que j'eus quelques indice et espérance que mes esmaux fussent fondus et que ma fournée se portoit bien. Le lendemain quand je vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que je perdis toute contenance. Car combien que mes esmaux fussent bons et ma besogne bonne, néantmoins deux accidents estoient survenus à la dite fournée, lesquels avoient tout çasté. Et, alin que tu t'en donnes de garde, je te dirai quels ils sont. Aussi après ceux-là je t'en diroi un nombre d'autres, afln que mon malheur te serve de bonheur, et que ma perte te serve de gain. C'est parce que le mortier de quoy j'avois maçonné mon four estoit plein de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu (lorsque mes esmaux comraençoient à liquéfier), se crevèrent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans le dit four. Or ainsi que les esclats des dits cailloux sautoient contre ma besogne, l'esmail, qui estoit déjà liquéfié et rendu en matière glueuse, print les dits eailloux et se les attacha par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela ^e fussent trouvés beaux. Ainsi connoissant que mon fourneau estoit assez chaut, je le laissai se refroidir jusqu'au lendemain. Quand j'eus demeuré quelque temps au lit et que j'eus considéré en moy inesme qu'un homme qui seioit tombé dans un fossé, son devoir seroit de tascherà se relever, en cas pareil, je me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens je repris peine de recouvrer un peu d'argent : puis je disois en moy même que toutes mes pertes et hazards étoient passés et qu'il n'y avait rien de plus qui nu peust empêcher

que je ne fisse de bonnes pièces; et me prins comme auparavant à travailler au dit art.

« Mais en cuisant une autre fournée, il me vint un accident duquel je ne me doutois pas ; car la véhémence de la flambe du feu avoit porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que par tous les endroits où la dite cendre avoit touché, mes vaisseaux estoient rudes et mal polis, à cause que l'esmail estant liquéfié s'estait joint avec les dites cendres. Nonobstant toutes ces pertes, je demeuroy en espérance de me remonter par le moyen dudit art ; car je fis faire grand nombre de lanternes de terre à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand je les mettois au four, afin que par le moyen des dites lanternes mes vaisseaux fussent garantis de la cendre. L'invention se trouva bonne et m'a servi jusques aujourd'huy.

« Mais ayant obvié au hazard de la cendre, il me survint d'autres fautes et accidents tels, que quand j'a vois fait une fournée, elle se trouvoit trop cuite et aucunes fois trop peu, et tout perdu par ce moyen. J 'estais si nouveau que je ne pouvois discerner du trop ou du peu. Aucune fois ma besogne estait cuitte sur le devant et point cuitte à la partie de derrière ; l'autre après que je voulois obvier à tel accident, je faisois brûler le derrière, et le devant n'estoit point cuit. Aucune fois mes esmaux estoient mis trop clairs et autre fois trop épais, qui me causoit de grandes pertes. Aucune fois que j'a vois dedans le four diverses couleurs d'esmaux, les uns estoient brûlés premier que les autres fussent fondus. Bref j'ai ainsi tasteté l'espace de quinze ou seize ans; quand j'avois appris à me donner garde d'un danger, il m'en survenoit un autre, duquel je n'eusse jamais pensé. Durant ces temps-là je fis plusieurs fourneaux lesquels m'engendroient de grandes pertes auparavant que j'eusse connoissance du moyen pour les eschauûer également. Enfin je trouvai moyen de faire quelques vaisseaux de quelques esmaux entremêlés en manière de jaspe. Cela m'a nourri

l'invente un»

quelques ans; mais en me nourrissant de ces choses, je cherchois toujours à passer plus outre avec frais et misère, comme tu sais que je fais encore à prosent.

« Quand j'eus inventé le moyen de faire des pièces rustiques, je fus en plus grande peine et en plus d'ennuy qu'auparavant. Car ayant fait un certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvoient les uns beaux et bien fondus, autres mal fondus, autres estoient brûlés, à cause qu'ils estoient composés de plusieurs matières qui estoient fusibles à plusieurs degrés. Le verd des lézards estoit brûlé premier que la couleur des serpens fut fondue ; aussi la couleur des serpens, écré\isses, tortues et cancres, estoit fondue auparavant que le blanc eust reçu aucune beauté. Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d'esprit qu'auparavant que j'aye eu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, j'ay cuidé entrer jusqu es à la porte du scpulcbre. Aussi en me travaillant à telles affaires je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu'il « y avoit aucune forme ny apparence de bosse aux bras ny aux jambes : ainsi estoient mesdites jambes toutes d'une venue ; de sorte que les liens de quoi j'attachois mes bas de chausses estoient, soudain que je cheminois, sur les talons avec le résidu des chausses. »

Quelle vie pendant vingt-cinq ansl quel labeur de tous les jours, de tous les instants! que d'études I que de tentatives 1 et quand vous voyez le fruit de tant de travaux échouer tout d'un coup, quand vous voyez des essais tentés avec tant de .peines ne pas réussir, ne vous sentez-vous pas le cœur serré, et pris d'une sorte d'effroi? Ces échecs successifs me font éprouver une sorte de désespoir agacé du genre de celui que produit sur moi le cousin Pons livré sans secours à son infâme portière : n'est-ce pas toujours le fond du même drame? un homme se débattant contre d'insaisissables ennemis, luttant contre un Protée qui se dérobe à chacun de ses coups, combattant un Antée qui prend de nouvelles forces chaque

fois qu'il touche la terre, essayant de remplir le tonneau des Danaïdes ou de rouler le rocher de Sisyphe. Effrayant tableau que celui de l'inventeur travaillant et travaillant encore, échouant et recommençant ses tentatives le lendemain. Ne sont-elles pas épouvantables les alternatives d'espoir et de désespoir, qui aujourd'hui vous portent au ciel et demain vous plongent en enfer. La vie d'un homme s'use vite dans ces luttes : bien étonnés sont des gens en apprenant qu'un écrivain, un artiste, qu'un inventeur meurent de l'enfantement de leur œuvre comme une femme meurt en mettant au monde un nouvel être. Pour vaincre toutes les difficultés qui s'entassent, qui redoublent, qui renaissent d'ellesmêmes, qui se multiplient à chaque pas, qui poussent, quand elles sont vaincues, plus abondantes et plus touffues, comme les branches d'un chêne émondé, l'homme doit être fort comme une barre de fer, flexible comme l'acier. Il doit résister à la tempête, ne se laisser ébranler par rien, supporter sans plier tous les fardeaux, et puis, quand ils sont trop lourds, quand ils vont le briser, il doit s'incliner pour se redresser avec plus de force, comme un ressort qu'on débande. Rien ne doit le rebuter : il faut qu'il ne recule devant aucune difficulté, aucune répugnance, aucune douleur : l'idée est là, impérieuse, qui commande et à laquelle il doit obéir.

Alors il grimpera, comme Vésale, aux gibets pour détacher les cadavres et s'en faire des squelettes ; il se privera pendant une disette d'eau à bord de son bâtiment, d'une partie de sa ration pour arroser son plant de café comme Déclieux; esclave pendant le jour, il triomphera du sommeil et passera ses nuits à construire son métier, comme Jacquard.

Il éprouvera, comme Stephenson, une lampe de sûreté pour les mineurs, dans une mine remplie de gaz qui pourra faire explosion au moindre contact de la flamme; menacé à chaque instant d'être foudroyé, mais prêt à sacrifier sa vie

à la science, il approchera, comme Homas, son excitateur du conducteur ; il se livrera, comme Galvani, aux expériences qui avaient coûté la vie à Richmann, pour éprouver les effets du choc en retour; il s'enlèvera lY'piderme avec des vésicatoires, comme Humboldt, pour faire des expériences sur l'électricité animale. Pas plus que le voyageur, l'inventeur ne craint les dangers. Les souffrances de Mungo-Park n'ont fait reculer aucun explorateur de l'Afrique. Plus une religion a de martyrs, plus elle trouve de fidèles. Qu'importent, qu'importent quelques vies humaines dans la grande mêlée du progrès?

Ils sont mille qui ont échoué, qui sont morts à la peine, que le stupide public a attachés au pilori avec le stigmate de fou ; et cependant cet exemple ne décourage ni les uns ni les autre». D'autres et d'autres encore viennent s'offrir chaque jour en holocauste. Le martyre de leurs prédécesseurs ne les effraye pas. Leur sang au contraire les enivre. En avant I en avant! et ils se jettent dans la mêlée; ils voient tomber autour d'eux et de beaux jeunes gens et de vigoureux vieillards ; qu'importe? Ils marchent toujours, sans regarder en arrière, sans entendre les cris de douleur qui s'élèvent autour d'eux ; ils franchissent les cadavres de leurs prédécesseurs, ils repoussent les timides qui voudraient les retenir et ils vont la tête haute, les regards fixés sur le but qu'ils se proposent; ils vont jusqu'à ce qu'ils tombent ou qu'ils arrivent.

Quand le char de Jaggernaut se met en mouvement, la multitude se précipite, et tous, à l'envi, se jettent sous les roues du dieu ; ils entendent les hurlements de douleur de ceux qui, brisés par le char, vivent encore et se tordent dans les convulsions de l'agonie , ils entendent le craquement des os sous les roues ; ils sentent le sang chaud dont elles sont couvertes : c'est horrible, et cependant nul ne recule ; les victimes attirent les victimes, et on s'en étonne I Ah ! ceux-là qui s'en étonnent, c'est qu'ils n'ont jamais été

dominés par une foi ardente; sinon, ils sauraient que la foi éteint la douleur dans le corps et la crainte dans le cœur.

Mais leur foi, à eux, à tous ces malheureux qui se font broyer par le char, est une foi étroite : ils ne se tuent que dans l'espoir d'une autre vie plus heureuse ; leur mort est égoïste.

L'inventeur se jette sous les roues d'un char ; mais ce n'est pas dans le vain espoir d'une autre vie : s'il se fait broyer, c'est pour faire avancer la machine humaine.

En avant 1 en avant 1 qu'il meure, mais qu'il réussisse I que rien ne l'arrête ! qu'il s'attende à tout souffrir, mais qu'il marche ! Il donnera pour réussir sa vie dans ce monde et son salut dans l'autre ; quand épuisé par le travail, il désespérera, il appellera, comme Faust, Méphistophelès à son secours.

Quelle lutte que celle de l'inventeur, lutte contre sa pensée, contre les obstacles matériels que présente la réalisation de son idée et le plus souvent encore contre la misère! Il est seul, et s'il abaisse un moment son orgueil, pour demander un morceau de pain moins encore pour lui que pour son œuvre, on lui répond ce qu'on disait à Bernard de Palissy : « 11 lui appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son métier. » Mais évidemment et bien fou celui qui s'en étonnerait 1 pourquoi délaisse-t-il son métier, cet insensé? Il pourrait vivre heureux et gagner de l'argent I Oui, oui, c'est un fou, il est indigne de toute pitié, on ne doit pas le secourir. Qu'il crève comme un chien ! ce sera bien fait! Et un cri de réprobation unanime s'élève! Mais, ne pourrait-il pas, disent les modérés, ne se livrer à sa folie que le dimanche ! au lieu d'aller au café comme les uns, pécher à la ligne comme les autres, il pourrait s'occuper de sa toquade ; mais au moins qu'il travaille le reste de la semaine L

C'est cela: ces bonnes gens veulent qu'on soit inventeur

L'ilf VENTEUIl.

amateur, comme certaines gens veulent être peintres, musiciens, écrivains amateurs ! Aussi voyez les œuvres de ces messieurs! elles sont ridicules et rien déplus. La science pas plus que l'art ne souffre de partage. Il faut se livrer tout entier à elle, s'abandonner à ses caprices, subir complètement son joug, dût-elle vous conduire à l'hôpital, en retour de votre obéissance.

Écoutez encore Bernard Palissy : que l'exemple de ses souffrances apprenne à la foule, aux indifférents, à ceux qui ne se doutent pas du sort de l'inventeur, quelle considération ils doivent avoir pour l'homme qui se soumet à de telles extrémités, sans regret, afin d'arriver à doter le monde d'une création nouvelle.

« J'étois endetté en plusieurs lieux, dit-il, et j'avois ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires. Personne ne me secouroit... mon esprit disoit.,, tu n'as rien de quoy poursuivre ton affaire; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que tu puisses jouir de ton labeur?... »

11 prend un potier « commun » pour économiser le temps :

« Mais c'estoit une chose pitoyable ; car j'estois contraint de nourrir ledit potier en une taverne à crédit, parce que je n'avois nul moyen en ma maison... 11 fallut donner congé au potier auquel, par faute d'argent, je fus contraint de donner mes vestements pour son salaire...»

Puis ce sont les matériaux qui lui manquent pour faire un four... 11 emploie les débris de celui qui lui avait déjà servi ; mais ils se trouvent de mauvaise qualité et lui font perdre sa fournée, et cette fournée lui avait coûté six vingts écus.

« J'avois emprunté le bois et les estoffes (matériaux), et si avois emprunté partie de ma nourriture en faisant la dite besongne, j'avois tenu en espérance mes créditeurs qu'ils

L'IN YENTBUR.

seroient payés de l'argent qui proviendrait des pièces de la dite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand je comraençois à désenfourner. Dont par ce moyen furent redoublées mes tristesses... J'ay été plusieurs années que n'ayant rien de quoy faire couvrir mes fourneaux, j'estois toutes les nuits à la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide, ny consolation, sinon des chats -huants qui chantoyent d'un côté et les chiens qui hurloient de l'autre . Parfois il se le voit des vents et tempêtes de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux que j'eslois contraint de quitter là tout, avec perte de mon labeur; et je me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoient tombées, je m'en allois coucher à la minuit ou au point du jour, accoustré de telle sorte comme un homme qu'on auroit traîné par tous les bourbiers de la ville, et en m'en allant ainsi retirer, j 'allois bricolant sans chandelle, et tombant d'un costé et d'autre, comme un homme qui seroityvre de vin, rempli de grandes tristesses; d'autant qu'après avoir longuement travaillé, je voyois mon labeur perdu... »

Méditez ces paroles, vous qui êtes toujours prêts à railler la misère de l'inventeur; méditez-les, vous qui dites que c'est lui qui la cause ; méditez-les, vous qui voulez vous lancer sur la même voie. Si vous ne vous sentez pas le diable au corps, elles vous décourageront : si, au contraire, vous avez une énergique volonté, elles seront le coup de fouet qui décide le cheval à franchir la barrière.

Àvez-vous vu au salon de 1864 le tableau de Dehodencq? Il fait partie de ces toiles qui devraient être placées dans le vestibule de tout corps législatif, sénat, chambre du conseil, académie, etc. Au lieu de délibérer devant de grandes figures qui ne disent rien, des gloires bien connues, bien joufflues, bien portantes, bien nourries, bien roses et bien blanches, en pleine santé, ils devraient être

l'irvinteur. 435

entourés de tout ce qui rappelle les douleurs de l'humanité, les sombres luttes qui la torturent, les cruelles misères qu'elle subit.

Ce tableau de Dehodencq représente un homme en effet qui est un des saints et un des martyrs des idées nouvelles : cet homme est Christophe Colomb; mais ici il n'a encore découvert l'Amérique que dans son cerveau ; il n'a pas encore accompli son voyage et rapporté à la reine d'Espagne de l'or, des diamants et des sauvages ; il est regardé comme un fou et traité comme tel, repoussé partout, méprisé, honni, bafoué, réduit à demander l'aumône, un morceau de pain pour vivre !

Méditez, o législateurs qui vous attachez à comprimer toutes les facultés de l'homme au lieu de les développer; méditez, ô corps savants qui avez réduit tant d'inventeurs et de découvreurs au désespoir, cette phase de la vie de Colomb. Je voudrais que ce spectacle frappât sans cesse vos yeux afin que vous l'ayez toujours présent à la mémoire.

Ah ! elle est sombre et triste cette légende de l'inventeur ; ici elle nous montre Charles Avisseau de Tours, jetant dans son creuset l'anneau nuptial de sa femme pour trouver l'alliage de l'or et des métaux; ailleurs Aloys Senefelder, aîné de neuf enfants, forcé de les soutenir avec un maigre talent d'auteur et d'acteur, ne pouvant pas même se faire soldat, car la Bavière ne veut pas d'un étranger dans son armée; Delambre, vivant de pain et d'eau; Davy, misérable garçon apothicaire; Denis Papin, traînant une existence de misère; Robert, en mourant; Lee et Hargreaves, subissant le même sort; Adam de Crappone, forcé d'abandonner son entreprise à ses créanciers avant d'avoir pu l'achever ; Philippe Lebon se ruinant dans les essais de gaz à éclairage et périssant dans l'oubli; Vidal, auteur de l'ébullioscope, mourant à la peine, après avoir épuisé toutes ses ressources; Dallery, brisant son bateau faute de 30,000 fr. pour l'achever; M. Ruolz, passant un an, dans une sorte

de grenier de la rue du Colombier, ouvert à tous les vents, à essayer toutes les substances chimiques qui pouvaient l'amener au résultat qu'il poursuivait.

11 ne suffit donc pas d'avoir du génie et d'en user, dit Quinola avec raison, il faut encore des circonstances... Le hasard ! un fameux misérable.

Écoutez ce que raconte M. 0. Comettant de Sax : Sax était à bout de ressources ; il y avait trois jours qu'il vivait avec un sou de pain par jour. Il allait mourir d'inanition, quand il rencontra un ami, M. D...

— Viens avec moi, lui dit-il, je crois avoir trouvé un emplacement qui peut servir à ton installation.

C'était une sorte de remise, un piètre local, qu'eussent dédaigné bien des gens ; Sax se serait trouvé très-heureux de le posséder; mais il fallait de l'argent pour le louer et s'installer ; et il n'en avait pas. Il s'en expliqua franchement avec le propriétaire. Heureusement que celui-ci le comprit, et lui dit :

— Eh bien! monsieur Sax, je vous laisse mon logement; et comme vous réussirez, dans un an, j'espère vous me payerez.

Pour comble de bonheur, D... dit encore à Sax :

— J'ai 4,000 francs, c'est tout mon avoir; je les mets à ta disposition ; j'ai confiance en toi comme homme et artiste.

Et si Sax n'avait pas trouvé cette confiance dans le propriétaire, n'avait pas rencontré cet ami, que serait-il devenu?

Cette question fait dresser les cheveux sur la tête; car il y en a d'autres qui n'ont pas eu ce bonheur.

Que seraient devenus Dupuytren, Davy, si le hasard ne les avait pas favorisés de môme. Cugnot, sans une dame, mourait de misère à Bruxelles.

Si Conté n'eût trouvé des protecteurs il serait resté tranquillement à cultiver son champ.

i,*IH YENTEUH

Quelle est donc l'organisation de cette société dans laquelle il faut que le hasard fasse presque tout, môme pour les hommes les plus puissants. Ces exemples ne sont-ils pas sa condamnation la plus terrible? Voilà des hommes qui ont passé dans le monde laissant après eux un sillon lumineux; et si un jour une circonstance toute fortuite n'était pas venue les arracher de l'obscurité où ils étaient, ils y seraient restés toute leur vie.

Dans une société bien organisée, doit-il donc y avoir de ces hasards?

Mais remarquez bien que je ne demande pas que l'intervention de l'État les prévienne : j'ai horreur de cette intervention ; c'est le despotisme.

Ce que je demande, c'est que l'éducation librement et largement départie à tous aille chercher jusque dans le fond des campagnes les diverses aptitudes, les révèle à ceux qui les ont et qui souvent, faute de lumière pour voir clair en eux-mêmes, ne les aperçoivent pas; c'est que l'association, établissant de nombreux rapports et concentrant les études et les facultés de môme ordre sur chaque point de la science, permette à chacun de venir trouver tous ses frères en croyance, de chercher en eux, mais au grand jour et en plein soleil, l'assistance que se donnent les francsmaçons entre eux et de diriger ses travaux sur le point où le pousse sa vocation.

Maintenant un utilise tout, depuis l'écaillé d'huître jusqu'aux chiffons ; il n'y a plus de déchets. L'association empêchera aussi de se perdre tant de richesses intellectuelles qui sont les déchets du monde, et de la valeur desquels on commence seulement en ce moment à sentir l'importance.

Allez demander à la Seine combien ses eaux vertes et sombres emportent chaque année de millions de kilogrammes d'engrais à la mer : allez lui demander aussi à combien d'inventeurs elle a servi de linceul , et l'inventeur est l'homme-engrais de la civilisation.

L'association doit s'attacher à provenir ces immenses hécatombes du désespoir, cette immense déperdition de forces qui restent ignorées, impuissantes et inoccupées , parce qu'isolées elles ne peuvent servir à rien ; elles sont comme une machine à vapeur sans eau et sans charbon ; elles se rouillent, elles s'oxydent, elles s'usent par leur inactivité, plus que si elles étaient employées tous les jours ; elles sont dans la société un poids inutile et gênant.

A l'association de leur fournir l'eau et le charbon, de les mettre en mouvement et de leur faire dépenser tout ce qu'elles ont d'énergie et de puissance; à l'association de les empêcher de se consumer en tant de pas, de démarches, d'efforts isolés et si souvent infructueux, en tant d'études étrangères, éparses, isolées, qu'il faut aller puiser aux sources les plus diverses, en groupant tous les faits de môme ordre, toutes les observations qui les relatent, toutes les idées qui les éclairent, tous les hommes qui les connaissent. A l'association de séparer l'inventeur de sa vieille compagne, la misère, en lui prodiguant les ressources dont il a besoin, pour l'arracher aux préoccupations étrangères au but qu'il poursuit, pour lui fournir tous les éléments qui peuvent assurer son succès. Voilà le rôle qu elle doit jouer, rôle immense, comme on le voit. Je ne dirai pas avec M. Taylor : « L'association est le mariage de la Providence avec la liaison. » Mais je dirai, l'association, c'est la suppression du destin, du hasard , de la fatalité, c'est la vie de l'homme devenant mathématique, allant du point A au point B sans détour et sans station; c'est l'avènement de la certitude.

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