INTRODUCTION
Le Problème
Qu'est-ce qui existe véritablement? En quoi consiste l'essence même de ce qui existe? D'oîi vient qu'il existe quelque chose plutôt que rien ? D'où vient que ce qui existe soit précisément tel qu'il est ? Quelle est la destination de l'univers et de l'homme ? Quelle est la destinée qui attend, en particulier, les individus ? Voilà les problèmes fondamentaux de la métaphysique.
Ces problèmes, ce sont les premiers peut-être que l'humanité se soit posés. Ce sont aussi les plus angoissants de ceux qu'elle a conçus. Ne s'agit-il pas de savoir si l'univers et la vie ont un sens ? Et la solution du problème moral, celui de la direction qu'il convient d'imprimer à la conduite, ne dépend-elle pas, au moins dans vuie grande mesure, de l'opinion qu'il convient d'avoir sur un tel sujet ? Or ces pro-
blêmes sont aussi ceux qui ont subi, peut-être, les plus étonnantes vicissitudes.
Pendant des siècles, la majorité des hommes compétents les a considérés comme des questions d'ordre scientifique, susceptibles d'une solution aussi démontrée que toutes les questions du même genre, et qui devaient être abordées par des procédés analogues à ceux qui réussissent, soit dans les sciences mathématiques, soit dans les Bciences de la nature. Même l'opiiiion régnante a fait longtemps, de la métaphysique, la science par excellence ; on a cru, pendant des siècles, que les autres sciences n'en étaient que des préparations ou des dépendances. C'était l'opinion de Descartes. Pour lui, la philosophie était « comme un arbre dont la métaphysique forme les racines, la physique, le tronc, et qui porte trois branches : la mécanique, la médecine et la morale ». La métaphysique était donc la science la plus importante de toutes ; n'étaitelle pas le principe même des autres, celle dont les propositions commandaient et expliquaient la série des vérités que l'esprit humain pouvait établir sur la nature ? Une telle façon de penser n'est pas isolée. La plupart des grands penseurs de l'antiquité, du moyen âge et du xvn^ siècle la formulent autrement, mais ils la parta- , gent. Jusqu'à la fin du xvm^ siècle, le titre de métaphysicien se confond avec celui de savant.
Et, si quelques isolés renient la métaphysique, c'est qu'ils nient aussi la valeur de ce qu'on appelait, de leur temps, la science.
Depuis la fin du xvin^ siècle, les choses ont bien changé. Les sceptiques anciens et modernes n'avaient jamais eu une action profonde. Il y avait, dans leur critique des produits de l'esprit humain, des exagérations qui effrayaient. Le développement des sciences positives, les mathématiques et les sciences de la nature, a porté à leurs doctrines un coup mortel. Qui s'aviserait de douter des résultats de sciences vérifiés chaque jour par l'expérience et par la pratique? Comment n'y aurait-il pas quelque chose d'incontestable dans les coimaissances qui permettent la construction des ma,chines et leurs prodigieux résultats ? L'épanouissement des sciences a tué le scepticisme. En revanche, il a fait naître une catégorie nouvelle de philosophes. Ceux-ci n'ont plus rien du sceptique ; car ils admettent intégralement les résultats dûment démontrés et vérifiés des sciences mathématiques et des sciences de la nature. Mais ils n'ont rien non plus du métaphysicien dogmatique d'autrefois. Ils rayent, en effet, la métaphysique du nombre des sciences.
Kant, le premier, tout en attribuant aux sciences un pouvoir souverain dans l'étude des phénomènes, a proclamé le noumène inconnaissable.
Et, sans doute, il reconnaît à l'esprit humain le droit de se faii*e des croyances d'ordre métaphysique pour des raisons morales ; mais il oppose soigneusement le règne de la science à celui de la foi, si raisonnée que celle-ci puisse être. Après lui, A. Comte, puis H. Spencer, suivis par la majorité des savants de profession, ont rangé dans V inconnaissable la solution des questions d'ordre métaphj^sique. Bref, sous l'action combinée du criticisme et du positivisme grandissant, la métaphysique a été considérée de plus en plus comme un prétexte à rêveries poétiques et morales peut-être, mais assurément extra-scientifiques. Aujourd'hui, cette opinion est certainement celle de la majorité de ceux qui pensent, comme l'opinion contraire réunissait, à l'époque de Descartes, des suflErage» presque unanimes.
Toutefois, la métaphysique dogmatique semble avoir, depuis peu de temps, un certain renouveau. Des métaphysiciens, comme M.Bergson, recommencent à nous avertir qu'ils ont un moyen de saisir l'absolu. Et l'immense réputation qui s'attache à l'œuvre d'un tel philosophe est de nature à ramener une période d'afiBrmations dogmatiques. Il est donc nécessaire de poser la question une fois de plus. Peuton garder l'espoir de résoudre les questions métaphysiques d'une façon définitive ? Faut-il,
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au contraire, avouer, avec les positivistes, l'existence d'un inconnaissable ?
Nous voudrions essayer d'établir ici les propositions suivantes : Il est également faux de dire que la solution des problèmes métaphysiques est inconnaissable et que nous pouvons en posséder une solution prouvée. Il est également faux d'affirmer que notre esprit ne peut pas se faire une idée exacte de la nature du réel, de son origine et de la destinée qui attend les êtres et de prétendre qu'il peut être sûr, à mi moment, qu'il possède, sur ce point, des notions satisfaisantes. La vérité, c'est que, étant donné les moyens de connaître dont nous disposons, nous ne pouvons pas vérifier la valeur des conceptions métaphysiques que nous formons. Nous savons peut-être ce qui est : car nous l'avons peut-être deviné, soit totale» ment, soit partiellement. Mais nous sommes, et nous continuerons d'être hors d'état de nous assurer de la valeur dernière de nos théories sur ce point. Bref, toute doctrine d'ordre métaphysique est et sera toujours fatalement invérifiable.
Cette thèse comporte deux conséquences capitales.
D'abord, une fois écartée la chimère d'une doctrine métaphysique scientifiquement et indubitablement prouvée, il reste, devant les
problèmes de la métaphysique, non pas une attitude défendable, mais trois. L'une consiste à ne plus s'en occuper du tout. C'est le positivisme le plus franc. Une autre consiste à tenter de se faire, à propos des questions métaphysiques, non plus des connaissances étarblies, mais des croyances. Seulement on peut chercher à réaliser un tel programme par des procédés d'ordre différent. On peut se guider sur l'idée du probable et se construire une croyance fondée sur des considérations de vraisemblance. Cette attitude est celle des probabilistes d'esprit scientifique. On peut se chercher une croyance simplement possible, mais réconfortante, qui soit, dans la vie, une règle de conduite, une espérance et un soutien. Cette attitude est celle des pragmatistes d'esprit religieux. Ces trois façons d'envisager la métaphysique sont évidemment défendables. On ne saurait prouver d'une façon absolue que l'une doive s'imposer à l'exclusion des autres. H pourrait bien se faire qu'elles conviennent, les unes, à certains tempéraments, les autres, à certains autres.
Ensuite, il ne faut plus étudier les métaphysiciens d'autrefois et d'aujourd'hui comme des savants. Il faut les disséquer comme des spécimens ou des variétés curieuses du type humain. Un métaphysicien, c'est un homme qui admet, par tempérament ou par éducation,
certains axiomes, certains principes théoriques ■ou pratiques auxquels il se tient d'une manière, pour ainsi dire, instinctive, qui est disposé à faire passer avant toute autre chose, soit les satisfactions logiques de son esprit, soit les satisfactions morales de son cœur, qui possède, enfin, une connaissance plus ou moins étendue de l'état des sciences à l'époque où il vit, et qui, partant de là, bâtit un édifice d'idées dont il s'encliante. En dernière analyse, un métaphysicien porte son système comme un pommier porte ses pommes. Et de même que l'étude d'un pommier comporte celle de la graine dont il est sorti, de la greffe qui l'a modifié, des conditions de fumure, de sécheresse, d'humidité, de chaleur, dans lesquelles il s'est trouvé, l'étude d'un métaphysicien doit porter sur ses qualités natives, sur l'action qu'il a subie du milieu physique, famihal, social, intersocial, dans lequel il a vécu et sur la façon dont tout cela -a concouru à lui suggérer les idées et les convictions dont il s'est fait le promoteur ou l'interprète. Faire avec un autre esprit l'histoire de la métaphysique, c'est méconnaître la vraie nature des systèmes que les philosophes ont élaborés dans tous les temps et les pays.
En somme, nul n'a, plus justement que Eontenelle, parlé de la métaphysique. « Je crois, écrit -il, que l'on trouve quelquefois la vérité
sur des articles considérables : mais le malheur est qu'on ne sait pas qu'on l'ait trouvée. Car la philosophie... ressemble à un certain jeu à quoi jouent les enfants, oîi l'un d'entre eux, qui a les yeux bandés, court après les autres. S'il en attrape quelqu'un, il est obligé de le nommer : s'il ne le nomme pas, il faut qu'il lâche la prise et recommence à courir. Il en va de même de la vérité. Il n'est pas que nous autres philosophes, quoique nous ayons les yeux bandés, nous ne l'attrapions quelquefois ; mais quoi, nous n& lui pouvons pas soutenir que c'est elle que nous avons attrapée, et, dès ce moment-là, eUe nous échappe (1). » Il est impossible, à notre avis^ de caractériser plus fortement la situation singulière oii se trouve placé l'esprit humain devant les problèmes de la métaphysique.
(1) Fontenelle, Dialogues des morts modernes, IV.