CHAPITRE PRECHER
Nos procédés d'information et de preuve
Le propre de ce qui est scientifiquement établi, c'est d'être si solidement prouvé que personne ne cherche plus sérieusement à le révoquer en doute. Par exemple, si l'on a admig d'abord les définitions, axiomes et postulats qui forment la base de la géométrie eucHdienne, on peut considérer comme scientifiquement étabU, par rapport à ces principes initiaux, un théorème comme celui-ci : la somme des trois angles d'un triangle est égale à deux angles droits : en effet, on rie pourrait rejeter cette proposition sans être obhgé de renoncer, du même coup, aux conventions initiales qu'on a commencé par admettre. D'une manière analogue, on peut dire scientifiquement étabUs, une loi de physique, comme celle de la chute des corps dans le vide, une vérité de physiologie, comme celle de la circulation du sang chez les vertébrés supérieurs, un fait historique, comme l'existence de Louis XIV. Et assurément ce
sont là des choses qui ne sont pas prouvées par une méthode aussi sûre que celle qui triomphe dans les mathématiques. Elles n'en sont pas moins hors de doute.
On voit, dès lors, comment se pose la question de savoir si les problèmes de la métaphysique sont susceptibles d'une solution scientifique. On peut la formuler ainsi : étant donné les moyens d'information et de preuve dont notre esprit d'homme dispose, avons-nous une chance quelco7ique de pouvoir découvrir une solution des problèmes de la métaphysique et de pouvoir la démontrer, par une méthode quelconque, d'une mxinière suffisaiite pour qu'elle présente une certitude égale à celle des propositions que personne ne conteste plus ?
(Comment résoudre une telle question ? Un programme s'impose : 1° chercher quels sont les types de raisons pour lesquels nous afi&rmons et nous estimons démontré ce que nous considérons comme véritable : 2° examiner si nos procédés d'information et de preuve sont susceptibles de nous fournir, en métaphysique, des solutions vérifiées.
Quels sont donc nos procédés d'information et de vérification des idées ? Ils sont, en
réalité, fort peu nombreux. Nos convictions s'expriment dans des propositions tantôt particulières, tantôt générales, tantôt relatives à des faits, tantôt relatives à des valeurs. Mais, qu'elles appartiennent à une catégorie ou à une autre, nous ne les formulons jamais que parce que, à tort ou à raison, nous nous fions à l'un des six ordres de motifs suivants : P le témoignage de nos sens : 2° le témoignage de notre conscience : 3° l'intuition rationnelle de leur évidence : 4^ la vérification expérimentale plus ou moins parfaite de leur vérité : 5° la démonstration a priori plus ou moins bien conduite de leur certitude : 6° enfin le témoignage d'autrui. Pas une de nos convictions, légitime ou illégitime, qui ne provienne d'une de ces six sources. Que sont-elles donc les unes et les autres exactement ? Nous n'en dirons ici que l'indispensable.
(10) — Nous affirmons, en premier lieu, une quantité de propositions sur le témoignage de nos sens. Seulement, bien que nous ayons d'abord l'impression du contraire, nous n'en aflârmons, en réalité, qu'assez peu sur leur témoignage direct. Il faut distinguer, en effet, entre ceux de nos jugements qui sont une traduction immédiate des données natiirelles de nos sens, ceux qui résultent de raisonnements-
que rend seule possibles l'éducation instinctive qu'ils subissent pendant les premières années de la vie, et ceux qui résument les états affectifs qui entourent leurs opérations.
Les jugements d'existence que nous prononçons instinctivement et sans réflexion philosophique à propos des objets que nous croyons réels hors de notre représentation sont des affirmations occasionnées immédiatement par nos sensations elles-mêmes. Si je dis : « ce fauteuil existe », c'est assurément parce que je le vois, je le touche, je sens la résistance qu'il oppose à mon effort lorsque j'appuie la main sur lui, ou lorsque je fais le nécessaire pour le déplacer. Ma croyance en la réalité de l'objet et mon jugement qui en est l'effet semblent bien être ici, tout simplement, l'expression, en termes objectifs, d'un sentiment qui procède spontanément des sensations mêmes que j'éprouve. Et il ne s'agit pas, en ce moment, de savoir si cette croyance et ce jugement sont fondés. Il s'agit seulement de constater qu'ils résultent d'une tendance instinctive, suite .naturelle de l'usage de nos sens.
J'entre maintenant dans un magasin; j'aperçois, de loin, un fauteuil. Par rapport à cet -objet, ma vue seule, en ce moment, est en exercice. J'ai cependant l'impression que ce fauteuil n'est pas un fantôme. Je n'hésite pas
à lui attribuer une solidité, un poids, une certaine forme dans l'espace, un certain éloignement des objets qui l'entoiu-ent et de moi-même qui le vois, une aptitude déterminée à rendre certains sons, à provoquer certaines sensations d'odeur, de saveur, de contact, etc. C'est là une opération que l'esprit de chacun d'entre nous exécute à toutes les secondes de la vie. Nous ne nous dirigeons, en réalité, dans le monde, avec quelque sécurité, que parce qu'elle se fait en nous d'une manière presque immédiate et généralement sûre, D'oii vient donc qu'elle s'exécute comme elle le fait ? Assurément elle ne se produirait pas si nous n'étions pas capables d'éprouver des sensations. Mais elle ne se produirait pas non plus si notre esprit ne fonctionnait pas suivant certaines lois, lois qui rendent possibles une éducation progressive des sens et un travail d'interprétation mentale assez compliqué. C'est ce que démontre aisément une étude, même sommaire, du phénomène de la perception. Tout le prouve : l'enfant nouveau -né, quand un seul de ses sens est excité par la présence d'un objet, n'est pas capable de se représenter, comme le fait un adulte, toutes les quahtés de cet objet. Cela résulte, d'abord, de la spécialité de nos sens : chaque sens ne peut fournir par lui-même qu'un seul ordre de sensations ; l'ouïe, des sons, l'odorat, des
odeurs, la vue, des couleurs. Si donc nous nous représentons, en sentant une odeur, qu'elle provient d'un bouquet de violettes que nous ne voyons pas, en entendant un son, qu'il est occasionné par une voiture de cha,rge qui passe dans la rue, en apercevant une tache verte, qu'elle correspond à un objet solide qu'on appelle une feuille, ce ne peut être que le fruit d'une éducation. Cela résulte ensuite des expériences qu'on a pu faire sur les aveugles nés opérés de la cataracte : ces sujets sont incapables, au début, de reconnaître par la vue les diverses qualités des objets qu'ils reconnaissent le mieux par le toucher : mais, dès que leurs sens se sont exercés, ils deviennent aptes à juger au premier couj) d'œil, comme nous le faisons nous-mêmes, des diverses qualités des objets. Cela résulte, plus nettement encore, de la simple observation des adultes normaux. Dans beaucouj) de cas, l'adulte, même le plus éduqué, est hors d'état de dire, à première vue, certaines des quaUtés d'un objet nouveau pour lui. Par exemple, si l'on présente à un individu un fruit exotique tel qu'il n'en ait jamais goûté d'analogue, il sera dans l'incapacité de se représenter sa saveur ou sa structure interne. Cela résulte enfin de l'étude des erreurs classiques que nous commettons dans la perception des objets. Si je crois à la solidité du bouquet ma-
gique, si je me trompe sur la vraie nature d'un fruit en marbre ou d'un biscuit en étoupe habilement déguisés, si je m'imagine que toutes les étoiles sont suspendues à une même sphère dont j'occupe le centre, n'est-ce pas, précisément, parce que ma vue est incapable, par elle-même, de me représenter exactement les diverses qualités et les divers rapports des objets qui m'entourent ? Mais alors d'oii vient, et que nous soyons en état de percevoir les objets comme nous le faisons à l'âge adulte, et que nous ayons l'illusion de croire que nous l'avons toujours pu ? L'analyse l'établit. Ce qui rend possibles nos, premières perceptions d'objets, c'est l'association, par contiguïté dans le temps, de sensations données simultanément par l'exercice concourant de tous nos sens. Ce qui rend possible le mécanisme de nos perceptions subséquentes, c'est un double jeu : 1° de l'association par ressemblance qui nous rappelle, à propos d'un objet donné, l'image d'autres objets analogues; 2° d'un raisonnement analogique inconscient qui nous porte à attribuer à cet objet les qualités antérieurement perçues à l'occasion du premier. C'est ce que souligne la moindre étude de nos erreurs de perception. Si je me trompe, par exemple, sur la consistance du bouquet magique, c'est que, sans m'en apercevoir, je lui attribue des qua-
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lités qu'il n'a pas, par analogie avec celles que j'ai constatées maintes fois sur des .bouquets présentant une apparence visuelle analogue, et que je me rappelle à son occasion. — Et, sans doute, à la base de toutes nos perceptions, se trouvent nos sensations qui leur fournissent la matière sans laquelle elles seraient impossibles. Notre jugement n'en est pas moins ici, non pas le résultat direct de la sensation, mais celui de tout un travail de cristallisation d'images et de raisonnements inconscients qui s'exécute autour d'elle. La sensation joue seulement, dans la perception, le rôle d'un centre d'associations et d'inférences. C'est le produit de la synthèse mentale qui s'opère grâce à elles que le jugement de perception finit par exprimer. Un tel jugement est donc, en dernière analyse, une anticipation d'une expérience future fondée sur la connaissance d'une expérience passée. C'est, pour ainsi dire, la conclusion d'un raisonnement a 'posteriori établi sur une documentation rapide et, par suite, très souvent insuffisante.
Il ne faut pas confondre non plus avec les jugements qui sont une simple traduction instinctive des sensations représentatives, les jugements de valeur que nous prononçons à leur occasion. Lorsque nous disons : « voilà une belle couleur, un beau son, une bonne odeur, un bon
goût », notre. jugement n'est pas du même ordre que ceux que nous venons de caractériser. Ces derniers procèdent d'opérations intellectuelles : les autres sont d'ordre affectif. Us disent l'émotion particulière, agréable ou pénible; que nous ressentons à l'occasion des impressions de nos sens, et rien de plus. La qualification que nous employons et qui semble attribuer à l'objet lui-même la qualité de beauté ou de bonté que nous affirmons nous voile seule la vérité sur ce point. Nous sommes illusionnés par un tour de langage décevant. Hâtons -nous toutefois de le reconnaître ; quand nous prononçons des jugements de valeur esthétique, ils ne son^ pas toujours fondés sur des impressions sensorielles aussi simples. Par exemple, lorsque nous disons, du portrait d'une personne très laide, qu'il est beau, le motif de notre jugement n'est plus le plaisir qui accompagne la sensation et s'y mêle. La cause de notre plaisir et de notre jugement est alors une chose d'ordre intellectuel autant que sensible : c'est le sentiment que nous avons d'une réussite, autrement dit, d'une difficulté vaincue par une juste proportion entre le but poursuivi et les moyens employés pour l'atteindre. C'est donc seulement quand nous apprécions la valeur de simples sensations prises en elles-mêmes que le jugement esthétique se réduit à une simple
traduction objective d'impressions subjectives de plaisir. Il est, alors, parfaitement distinct du jugement d'ordre représentatif que nous fondons sur les mêmes sensations.
En somme, nous devons certainement à la confiance que nous avons en nos sens une infinité de jugements d'existence vrais ou faux. Nous leur devons aussi la notion première des diverses qualités à l'aide desquelles nous bâtissons nos représentations dérivées d'objets. Mais nos jugements d'expérience, qu'ils portent sur des objets ou sur des événements, traduisent plus souvent le travail Imaginatif qui se fait dans l'esprit autour des impressions sensorielles que ces impressions sensorielles ellesmêmes. Il est vrai que ce travail ne s'opérerait pas si les sensations en question n'avaient pas été préalablement données. Mais, entre les jugements que rendent possibles les produits des sens bruts et ceux que rendent possibles les produits des sens éduqués, il y a un abîme
Signalons, pour finir sur ce point, un fait important. Que notre jugement de perception s'inspire d'une simple sensation naturelle ou qu'il procède de nos sens éduqués, il ne peut jamais être que particulier. Ce que nos sens nous représentent, c'est telle couleur, tel son, telle saveur. Ce que nous percevons, après l'éducation de nos sens, c'est tel objet ou tel événe-
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ment. Et sans doute,, c'est dans l'expérience fournie par les sens que nous prenons pied pour nous élever à dçs représentations générales de types d'objets, de lois d'événements, de théories de toute sorte. Mais nous ne le faisons, comme nous le verrons bientôt, qu'en dépassant par le raisonnement les simples données de l'expérience sensorielle brute ou éduquée.
(2°) — Une seconde source de nos affirmations est le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes et de nos propres états de conscience. Si l'on appelle expérience externe l'expérience qui résulte du fonctionnement des sens, on peut nommer celle-ci l'expérience interne. On peut la désigner également par les mots d'introspection ou d'intuition expérimentale immédiate interne.
A vrai dire, et il est nécessaire de faire tout de suite cette réserve, l'opposition des deux formes de l'expérience externe et interne est, à certains égards, artificielle. Toute expérience est, en effet, inévitablement, une expérience intérieure. Comment l'objet sur lequel porte l'expérience existerait -il, en effet, pour nous, si nous n'en avions pas conscience ? Et comment pourrions-nous en avoir conscience, si ce n'est intérieurement à notre propre moi ? Seulement, certaines de nos représentations
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conscientes n'en procèdent pas moins d'un travail auquel nos sens sont directement intéressés, tandis que d'autres ne sont pas déterminées par l'activité d'un organe sensoriel. Quand je saisis par la conscience une couleur à l'état de sensation forte, c'est que mon œil est physiquement impressionné. Quand j'ai conscience d'une émotion de colère, ce n'est certainement pas pour une raison du même ordre. Que devons -nous donc à cette expérience intime que nous avons de nous-mêmes ? D'abord, et avant tout, évidemment, un jugement d'existence, un jugement qui nous paraît être le plus décisif de tous. Ce jugement est celui par lequel chacun d'entre nous affirme £a propre réalité comme être pensant. Nous avons tous un sentiment de l'existence de notre propre moi que rien ne peut ébranler. Ce sentiment, nous le puisons dans l'acte de notre conscience qui s'éprouve elle-même pendant sou propre travail. Tous ceux qui ont attribué une importance de premier ordre à l'introspection en philosophie ont été amenés à décrire plus ou moins nettement cette impression intime qu'ils ont de leur propre moi. Les uns, comme Maine de Biran, ont vu, dans le sentiment de l'effort spontané et libre, la caractéristique de leur être. D'autres, comme Schopenhauer, ont déclaré que l'essence de leur
moi était la volonté, et ils ont entendu par là cette sorte de tension que quelques philo- -, sophes appellent la tendance. Tout récemment, M. Bergson a cru saisir l'essence du moi dans ce qu'il nomme la durée pure et l'élan vital. Toutes ces formules prouvent, à défaut d'autre chose, que l'introspection nous donne l'impression de nous-mêmes comme d'une force, ou libre, ou spontanée, et, c'est de cette impression que nous tirons la croyance à notre propre réalité.
En dehors de ce jugement d'existence que nous portons tous sur la réaUté de notre moi conscient et voulant, l'expérience interne nous révèle les divers états de notre vie affective et de notre volonté. C'est par elle que nous connaissons nos émotions de plaisir et de douleur, de tendresse et de peur : c'est par elle que nous avons conscience de nos amours et de nos haines, de nos espérances et de nos craintes, ainsi que des compUcations multiples de ces états affectifs : c'est par elle que nous connaissons les déterminations que nous prenons et les efforts que nous faisons pour les exécuter. Bref, l'introspection nous révèle le mouvement des états de conscience qui s'opère en nous et que nous rattachons à ce moi dont elle nous persuade l'existence.
On peut même se demander, avec Maine de
Biran, si ce n'est pas à l'intuition intérieure que nous avons de nous-mêmes que nous devons les expériences initiales à l'aide desquelles nous fabriquons ensuite des idées exactes ou fausses comme celles de cause, de force, d'unité, de substance, et si, par suite, il n'entre pas un certain degré d'anthropomorphisme légitime ou illégitime dans les représentations que nous forgeons ainsi. Ce n'est pas le moment d'examiner la solution d'un tel problème. Contentonsnous de signaler son existence. Si Maine de Biran a raison, l'étendue et l'importance des notions que nous devons à l'expérience intérieure que nous avons de notre propre moi est énorme. Mais, même dans l'hypothèse contraire, le nombre des croyances qui traduisent en nous la simple expérience que nous avons de notre vie psychologique est déjà considérable.
Répétons, enfin, ici, ce que nous disions à propos des jugements qui procèdent directement de l'expérience externe. L'expérience intérieure ne nous fournit, elle aussi, par elle-même, que des connaissances particulières. Cette expérience ne me donne qu'un seul droit : celui de dire : «j'existe comme sujet conscient; je ressens tel plaisir, telle douleur ; je me sens comme une certaine cause, comme une certaine substance. » Quant aux notions générales qui en procèdent, il en est d'elles comme de celles' qui proviennent
de l'expérience externe. Qu'elles se rapportent à un type de phénomène extérieur ou à une loi d'événement psychologique, elles dépassent l'expérience, et, si elles s'établissent sur ses données, elles vont au delà.
(3°) — Voici maintenant une troisième source de nos convictions et de nos jugements. Nous l'appellerons, dans cet ouvrage, l'intuition rationnelle.
Nous admettons tous, assez inconsciemment, un certain nombre de principes qui ont, pour notre esprit, une valeiu? axiomatique. Ces principes, nous les appliquons, au début de notre vie, dans nos raisonnements, sans les connaître. Puis vient un moment où ceux qui réfléchissent se les formulent d'une manière plus ou moiiis correcte. Ils se présentent alors sous la forme de vérités universelles et évidentes qui nous semblent posséder une valeur de nécessité absolue. Considérons, par exemple, ce principe: «Une chose ne peut pas être à la fois elle-même et son contraire en même temps et sous le même rapport. » Nous n'en avons, assurément, aucune représentation abstraite et lucide dans le premier âge de notre vie. Même, si on le formule dans ses termes logiques devant un enfant ou un personnage inculte, ils ne le comprennent pas. Pourtant ils raisonnent, l'un
et l'autre, comme s'ils le connaissaient et comme s'ils étaient convaincus de sa nécessité. Dès qu'un enfant a une habitude suffisante de la parole, chacun peut le constater facilement. On ne lui fait pas croire, par le raisonnement, des absurdités sur un sujet qui l'intéresse assez pour que son attention se maintienne. Qu'on essaye, par exemple, de lui persuader, après lui avoir pris trois bonbons, qu'on lui rend son compte en ne lui en restituant que deux, et; l'on constatera qu'il raisonne comme s'il savait qu'une chose ne peut pas être à la fois ellemême et son contraire. Qu'est-ce à dire ? Que tout se passe chez l'homme quand il s'agit de penser comme quand il s'agit de vivre. Un homme n'a pas besoin de connaître les lois de la digestion et de la respiration pour digérer et respirer. Tout se passe en lui comme s'il connaissait ces lois et comme s'il faisait le nécessaire pour y plier ses organes. Il n'a pas besoin •davantage de connaître les axiomes qui s'imposent à l'esprit humain pour les apphquer. Il pense comme s'il les connaissait avant d'en déterminer les formules et même d'être en état de les comprendre. Eh bien ! ce sont précisément ces axiomes que nous saisissons, semble -t -il, par l'opération mentale que nous venons de baptiser : l'intuition rationnelle.
Ce qui caractérise un axiome, c'est, disions-
nous, d'abord, l'universalité de ce qu'il exprime, ensuite, la nécessité que notre esprit lui attribue. Or, assurément, nous ne serions aucunement disposés à considérer comme une vérité axiomatique une proposition qui, à notre connaissance, aurait des faits contre elle. Mais il ne suffit certainement pas qu'une proposition nous soit suggérée par une multitude de faits constatés et ne soit contredite par aucmi pour que nous soyons tentés d'y voir un axiome. Sans quoi toutes les lois des sciences de la nature nous sembleraient avoir une valeur axiomatique, ce qui ne se produit pas.
Il ne faut pas croire non plus, comme l'ont pensé d'illustres philosophes, que l'esprit de chaque individu soit, au début de sa vie, une page blanche, que l'expérience y inscrive autcmatiquement sa loi et que notre disposition à penser suivant certains axiomes, à l'âge adulte, soit l'effet d'une siihple habitude individuelle acquise sous l'action du milieu. Une hypothèse de ce genre implique cette conséquence : comme il n'y a pas d'innéité, l'organisation cérébrale et mentale de tous les jeunes des différentes espèces animales est la même : un jeune chien, un jeune singe, en sont fatalement au même point qu'un nouveau -né humain : tous ont des sensations, des images, une mémoire qui fonctionne suivant les lois de l'association
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des idées : rien de jilus. Or, tout prouve qu'il n'en est pas ainsi. \En matière physiologique, l'innéité est la règle : du reste, suivant les espèces, les organisations innées diffèrent : par exemple, tous les jeunes des diverses espèces naissent avec un système digestif, un système respiratoire, un système circulatoire innés : ces systèmes ne sont jamais exactement les mêmes chez deux espèces différentes. Il faudrait donc une raison péremptoire pour étabUr qu'en matière d'organisation nerveuse et mentale l'innéité n'existe pas. Mais voici que l'expérience, loin de fournir cette raison, suggère précisément le contraire. Si, à la naissance, un chien, un singe et un homme ne différaient pas par leurs prédispositions inteUectueUes, en leur donnant la même éducation, on devrait pouvoir les amener à exécuter les mêmes ojDérations mentales : en fait, on n"y arrive aucunement. D'autre jiart, du singe au protozoaire, en passant par le requin, la tortue, le ver de terre et la méduse, on constate une différence extrême des capacités intellectuelles ; cette différence s'accompagne d'une différence parallèle de la structure des orga-, nisations nerveuses correspondantes : or, point décisif, cette différence des organisations nerveuses est innée. Comment le nier dès lors ? Hommes, singes, lézards, escargots, etc., naissent avec des prédispositions nerveuses et Intel-
lectuelles qui se manifestent à Foccasion de l'expérience, comme se manifeste leur disposition native à digérer ou à respirer d'une certaine façon. Et sans doute il se peut que de telles dispositions natives ne soient, comme le veulent les évolutionnistes, que des habitudes ancestrales. Il n'en est pas moins vrai que, même dans cette hypothèse, un axiome traduit autre chose qu'une simple habitude individuelle. Mais alors, que traduit-il ? Pascal répond : « Les principes se sentent, les propositions se concluent. » Et assurément nous ne considérons une proposition comme a:^omatique que parce qu'elle porte en elle une sorte de saveur d'évidence, parce que nous sentons que, pour pouvoir y renoncer, il faudrait que notre esprit renonçât à lui-même et se brisât. Se'ulement d'où vient que nous sentions ainsi ? Rappelonsnous la mécanique de nos membres. Nous ne pouvons retourner l'articulation de notre genou en sens inverse de sa direction normale. Notre situation est exactement la même dans les choses d'ordre intellectuel. Nous avons une organisation cérébro -mentale native : elle nous résiste quand nous faisons effort pour nier les axiomes, comme le fait notre jambe quand nous voulons lui faire faire un mouvement iinpossible. C'est ce sentiment de résistance que nous éprouvons dans l'acte de l'intuition ration-
nelle. C'est lui qui commande notre certitude et lui communique son caractère absolu.
L'axiome n'en est un pour nous que, parce qu'étant donné sa structure, notre esprit d'homme ne peut, quoi qu'il fasse, arriver à le considérer ni comme faux, ni comme douteux. A tort ou à raison ? C'est une question que nous réservons.
(40) — Venons, à présent, à un type d'argument qui agit puissamment sur nos convictions d'hommes dans une multitude de cas. L'usage méthodique de cet ordre d'argument est, en réahté, ce qui nous amène, dans les diverses sciences de la nature, à affirmer la plupart des propositions générales et des théories que nous y considérons comme prouvées. Son usage instinctif et approximatif est, d'autre part, ce qui nous porte, dans un grand nombre de circonstances, à croire vraies d'innombrables propositions générales dont les unes sont exactes et les autres ne le sont pas. Nous pourrions appeler cette manière de preuve : l'art de confronter a posteriori les idées générales conçues par l'esprit et leurs conséquences avec les différents faits que l'expérience, sous toutes ses formes, permet d'enregistrer.
Les sciences de la nature se proposent la découverte de trois principales espèces de choses.
Elles cherchent, d'abord, à dégager, de l'étude de l'univers, des classifications et des défininitions de types d'objets : par exemple, la botanique nous fait connaître ce qu'elle appelle les phanérogames, les cryptogames, les muscinées et les thallophytes, elle nous en dit les caractères constants et elle nous apprend ainsi à classer les différents individus naturels par rapport à ces types. Elles cherchent, ensuite, à formuler et à vérifier des lois d'événements ; par exemple, elles nous font savoir que tout corps plongé dans un fluide éprouve, de la part de ce fluide, une poussée de bas en haut égale au poids du fluide déplacé, ou encore que la fièvre typhoïde est un effet de la présence, dans l'intestin d'un individu, de microbes virulents qui appartiennent à une certaine espèce. Elles cherchent enfin à bâtir des théories sur la nature de la matière et des forces qui agissent sur elle : à vrai dire, elles ne donnent jamais ces théories pour des vérités absolues ; elles les suggèrent simplement, comme des représentations schématiques commodes pour mieux classer et mieux retenir les idées, commodes aussi pour mieux prévoir les événements futurs et pour mieux pourvoir aux nécessités de la vie : tout au plus en font -elles des probabihtés ou des vérités provisoires qu'on peut et doit conserver jusqu'au jour oii l'on en pos-
sèdera de meilleures. Pour souligner cette attitude, les savants les plus conscients ne disent point d'une de leurs théories : «Elle est véritable»; ils disent : «Tout se passe comme si elle était véritable », expression éminemment significative du caractère relatif qu'ils lui attribuent.
Cela posé, sauf dans les cas encore exceptionnels où les sciences de la nature justifient leurs propositions par des démonstrations a priori, leur procédé de preuve est toujours le même. Une analyse sommaire du travail de la découverte dans les sciences de cet ordre permet de s'en assurer.
Ce travail s'exécute, pour ainsi dire, à travers cinq phases successives.
La première de ces phases peut être appelée la cause occasionnelle de la découverte. C'est tantôt la constatation d'un fait nouveau et inattendu, tantôt le sentiment de l'insuffisance d'une loi, d'une théorie, d'une doctrine admise. Les fontainiers de Florence constatent, par hasard, que l'eau ne monte pas, dans les corps de pompe, au-dessus d'un certain niveau ; Papin voit remuer, sous l'influence de la vapeur, le couvercle de sa marmite ; Claude Bernard s'aperçoit avec surprise que des lapins à jeun, quoique herbivores, ont uriné clair et acide au lieu d'uriner trouble et alcaUn
selon la règle ordinaire. Autant de tremplins d'où leur esprit va s'élancer vers la découverte. Et, naturellement, ce ne sont ici que des tremplins. Car des centaines d'individus ont pu constater, avant ToricelU, avant Papin, avant Claude Bernard, ce qui a été pour ceux-ci l'occasion d'une idée géniale ; et cependant ils ont eu beau voir de leurs yeux et toucher de leurs mains, ce qu'ils ont vu et touché ne leur a rien suggéré du tout. Les faits ne parlent qu'à ceux qui sont mûrs pour les comprendre et pour en tirer quelque chose. Pour les autres, ils restent morts.
Le second moment de la découverte est, par suite, celui où naît, dans l'esprit du savant, une idée directrice. Celle-ci surgit, chez l'homme de génie, tout à coup ou progressivement, après des réflexions prolongées ou sans aucune méditation, après incubation lente ou comme un éclair jaiUit des nues. Elle est, du reste, presque toujours le résultat d'un raisonnement analogique plus ou moins conscient. Si Toricelli exphque par la pesanteur de l'air la déconvenue des fontainiers de Florence, c'est qu'il se rappelle comment, pour faire équihbre à un poids placé dans le plateau d'ime balance, il est nécessaire de mettre un poids égal dans l'autre plateau. Si Papin devine l'usage possible de la vapeur, c'est qu'il se représente qu'une force
capable de mouvoir mi couvercle de marmite doit par analogie être également capable de faire monter un piston dans un corps de pompe. Si Claude Bernard devine qu'un herbivore à jeim doit se dévorer intérieurement lui-même, ce qui le met dans les mêmes conditions que n'importe quel Carnivore, c'est qu'il se rappelle quelle est la nature des urines des carnivores et qu'il la trouve analogue à celle de ses lapins à jeun. Il y a là un des procédés les plus constants et les plus remarquables de l'esprit humain.
Mais, quelle que soit la cause de sa formation, l'idée directrice une fois conçue, il faut la vérifier. C'est à cette nécessité que correspondent la troisième et la quatrième phase du travail d'esprit que nous analysons. La vérification d'une idée directrice suppose sa confrontation avec l'expérience. Pour faire cette confrontation, deux choses sont nécessaires.
Il faut d'abord, et c'est la quatrième phase du phénomène, établir un programme d'expériences à réaUser. Pour cela nous n'avons à notre disposition qu'un seul procédé. Il consiste à nous placer dans l'hypothèse d'après laquelle , l'idée directrice conçue est vraie, à imaginer des conditions expérimentales en rapport avec cette idée, et à prévoir, par un travail de déduction a priori, ce qui doit nécessairement arriver si nous avons deviné juste. Par exemple,
un savant veut établir un programme d'expériences en rapport avec cette idée directrice : « C'est la pesanteur de l'air qui explique le phénomène du baromètre », il est forcé de raisonner de la façon suivante : si mon idée directrice est vraie : 1° à supposer qu'on substitue au mercure contenu dans le tube du baromètre des liquides moins denses, il faudra, pour faire équilibre à la même pression, des hauteurs de ces liquides d'autant plus grandes qu'ils seront plus légers ; 2° si l'on peut, par un moyen quelconque, soit en transportant l'instrument au sommet d'une montagne, soit en faisant le vide total ou partiel autour d'elle, soumettre la cuvette d'un baromètre à une pression moins forte, la colonne de liquide doit s'élever moins haut dans le tube ; 3° si l'on peut provoquer, par un moyen quelconque, autour de la même cuvette, une -pression plus forte, on doit constater une élévation plus grande du liquide dans le tube correspondant, etc. Comme on le voit, cette opération est, pour ainsi dire, à deux temps. Au premier temps, elle est d'ordre exclusivement Imaginatif. C'est, en effet, un acte Imaginatif que celui qui consiste à concevoir les différentes situations dans lesquelles il est possible de placer la cuvette d'un baromètre. Au second temps, elle est d'ordre strictement déductif. C'est, en effet, un pur
syllogisme qui nous fait prévoir que, si notre hj^othèse est exacte, dans les conditions imaginées, les phénomènes doivent tourner d'une certaine façon et non pas d'une autre. Qu'il s'agisse, d'ailleurs, d'une loi de faible importance ou d'une théorie aussi considérable que celle de l'attraction imiverselle, le procédé dont nous disposons pour formuler notre programme d'expériences est toujours identique. Il consiste, en somme, à prévoir les plus lointaines conséquences de l'idée directrice conçue, avec un maximum de soin et de précision.
Quand ce travail est terminé, il faut examiner si les expériences sont ou non d'accord avec les prévisions. Pour cela, le mieux, parce que c'est le plus rapide et le plus simple, est d'expérimenter. On constate ainsi, dans un temps très court, ce qui se passe, en fait, dans les cas où l'on a prévu qu'un certain phénomèmfe devait se passer. On a, par suite, un résumé de ce que l'observation ne révélerait que très lentement et peut-être même jamais. Mais il y a des cas où l'expérimentation est soit impossible, soit immorale. Il faut alors attendre que le hasard amène la réalisation des circonstances dans' lesquelles on a prévu qu'un phénomène ne pouvait manquer de se manifester et voir si ce phénomène se produit, en effet, ou ne se produit pas.
Quelle que soit la constatation finale, il ne reste plus qu'à conclure. Nous le faisons d'instinct. Toute idée directrice qui semblait comporter certaines conséquences est totalement ou partiellement fausse, si l'expérience établit que ces conséquences ne se produisent pas. Toute idée directrice vérifiée par un certain nombre de types d'expériences est probable, tant qu'elle n'est contredite par rien ; sa probabilité est d'autant plus grande qu'on a pu constater qu'elle se vérifiait dans un nombre plus grand d'expériences et dans des expériences plus compliquées, oii le succès était plus invraisemblable. Une idée directrice devient tellement probable que nous la disons spontanément certaine, quand nous avons pu faire à son sujet une grande variété de types d'expériences aussi bizarres que possible et quand nous avons toujours constaté que les choses avaient tourné dans le sens même que nous avions prévu.
Voilà, dans ce qu'il a de plus essentiel, le procédé de preuve auquel nous ' devons les convictions que traduisent nos affirmations générales dans les sciences de la nature. Un tel procédé est, jen dernière analyse, assez simple. Le savant qui a conçu une idée et qui veut la vérifier se tend à lui-même ime série de pièges : il les organise de manière qu'ils
lières, les autres générales, à un ordre de preuves tout différent. Le mode de contrôle qui consiste à vérifier les idées directrices par une confrontation de leurs conséquences avec les faits que l'expérience met en évidence est le procédé constant de la preuve a posteriori. Il en est un autre, qui joue un rôle capital dans les mathématiques, qui est çmployé parfois dans les sciences de la nature et qui est d'usage courant dans la réflexion de chaque jour : c'est le raisonnement a priori.
Rien de plus simple que la preuve a priori. Prouver, par ce moyen, une proposition, soit particuhère, soit générale, c'est toujours montrer que, pour pouvoir la rejeter, il faudrait rejeter, du même coup, soit une, soit plusieurs autres propositions qu'on a commencé par admettre pour une raison ou pour une autre. On ne fait pas autre chose quand on bâtit, soit un syllogisme, soit une démonstration analytique, soit une démonstration a i^riori dans les sciences de la nature.
Construire un syllogisme, c'est poser d'abord, comme des vérités, deux propositions, une majeure et une mineure. C'est en extraire, ensuite, une conclusion et le faire de telle manière qu'elle doive manifestement être admise, les deux prémisses mie fois acceptées, d^ sorte qu'il faut, ou la considérer comme vraie, ou nier,
du même coup, soit Fune de ces prémisses, soit les deux, ou renoncer aux axiomes les plus fondamentaux que l'intuition rationnelle nous impose. Par exemple, une fois qu'on a posé comme conventions initiales les deux propositions suivantes : « tout chien a des ailes » et « ce caniche est un chien », il est évident a priori que la conclusion ne peut manquer d'être la suivante : « donc ce caniche a des ailes ». Et, en effet, on est condamné ou à accepter cette affirmation, ou à déclarer qu'il est faux de prétendre, soit que tout chien a des ailes, soit que ce caniche est un chien, soit qu'un chien ne peut à la fois avoir des ailes et n'en pas avoir. Bref la démonstration a priori a consisté ici simplement à mettre synthétiquement en évidence la nécessité logique de certaines propositions par rapport à certaines autres.
Il en est exactement de même dans la méthode de la démonstration analytique. Un mathématicien commence par poser sans preuve un certain nombre de défhiitions, d'axiomes et de postulats. Ces propositions seront les fondements sur lesquels il bâtira toute son œuvre. Après quoi, il essaie d'étabUr, à chaque pas de son travail, que, pour pouvoir considérer comme suspecte une proposition qu'il conçoit, il faudrait cesser d'admettre ces conventions premières dont il est parti. Pour cela, il dé'
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compose tout problème complexe en un certain nombre de problèmes plus simples : ceuxci sont décomposés, à leur tour, en problèmes plus simples encore, et les choses se poursuivent ainsi, de décomposition en décomposition, jusqu'aux notions premières qu'on a commencé par admettre sans démonstration. Le propre du raisonnement analytique est, par suite, en dernière analyse, de procéder à une série de substitutions de questions les unes aux autres : ces substitutions mettent finalement 4'esprit en face de lui-même et de ce qu'il a cru d'abord pouvoir et devoir accepter comme base de ses démonstrations futures : elles le contraignent ainsi, soit à se renier, soit à reconnaître la vérité de certaines affirmations.
Naturellement, le procédé est identique dans la partie des sciences de la nature oii la méthode employée est la méthode démonstrative a qyriori. Voilà, par exemple, l'optique géométrique : elle se développe tout entière à la manière mathématique. Seulement elle ne peut le faire que parce qu'elle prend le parti d'ajouter, d'abord, aux conventions mathématiques ordinaires un certain nombre de propositions. Parmi ceUes-ci, les unes sont des définitions : par exemple, c'est ime définition nouvelle que l'acte de la pensée qui consiste à envisager un miroir concave comme un miroir à facettes
régulières planes infiniment petites. Les autres sont des lois vérifiées par l'expérience qui viennent, pour ainsi dire, augmenter le nombre des postulats : par exemple, c'est ime loi de ce genre que celle de la réflexion des rayons lumineux sur un miroir plan. Ces définitions et ces lois une fois posées comme des vérités, la science avance a priori, ou, plus exactement, la clas.sification des lois naturelles de l'optique et la démonstration des unes par les autres devient possible. Elle se fait en établissant, comme en géométrie, que, du moment qu'on a admis telles et telles propositions, on est contraint logiquement d'en admettre aussi certaines autres.
Disons-le, du reste, en passant, puisque nous en trouvons l'occasion. L'avantage de présenter les choses de cette façon est si évident qu'on peut prévoir une époque où la science entière s'exposera dans l'ordre synthétique. Au début, on placera, sans doute, un premier groupe de définitions, d'axiomes et de postulats. Puis on en tirera un nombre défini de conclusions. Après quoi, on introduira dans l'exposé un nouveau groupe de définitions et de lois expérimentales qui seront des postulats nouveaux et on procédera à une nouvelle série de démonstrations. Et ainsi de suite, chaque passage d'une partie de la science à une autre
se caractérisant par une introduction nouvelle de définitions et de lois très générales tirées de l'expérience. Quand on possédera un tableau complet des vérités scientifiques ainsi classées et rattachées les unes aux autres, on aura "^eutêtre l'illusion de croire que la science s'est faite de cette façon-là. On aura peut-être aussi une disposition à oublier que la valeur des démonstrations qu'on établira dépend des faits d'expérience sur lesquels s'appuient les lois qu'on n'emploiera plus que comme des principes. Un tel oubli sera la plus fâcheuse des erreurs. La méthode d'exposition scientifique qu'on aura adoptée sera, sans doute, extrêmement avantageuse, puisqu'elle sera, à la fois, simple, logique et rigoureuse. Elle ne le sera complètement -que si l'on ne perd pas de vue son caractère artificiel, factice et dérivé. Quoi qu'il en soit de ces considérations, une vérité reste incontestable. Une preuve a priori n'en est jamais une que pour quiconque a commencé par admettre les propositions dont elle dépend. Pour les autres, elle est sans valeur.
(6°) — Reste un dernier facteur dont le rôle est considérable dans la formation de nos croyances : c'est le témoignage d' autrui. Aucun peut-être ne contribue davantage au développement des convictions de chaque indivirlu.
Aucun n'est, du reste, plus dangereux?:. Car si nous lui devons tous bien des croyances exactes nous lui devons aussi bien des opinions, soit douteuses, soient complètement fausses.
Si l'onse place sur le terrain de la pure logique, on le comprend, en effet ; nous ne devrions nous fier au témoignage d'autrui que dans certains ordres de sujets et après avoir pris certaines précautions.
Les questions dans lesquelles l'usage du témoignage d'autrui est non seulement permis, mais encore indispensable, sont celles qui touchent à la connaissance des faits qid se sont produits avant notre apparition sur la terre, et de ceux qui se sont produits et se produisent encore aujourd'hui dans des régions du monde éloignées de celle que nous habitons. Comment saurions -nous qu'il y a eu des personnages qui se sont appelés Alexandre, Cé&ar, Napoléon ; comment saurions-nous qu'en telle année a eu lieu telle écUpse, telle disparition d"étoile ; comment saurions-nous les circonstances dans lesquelles s'est faite la première éruption du Vésuve, si nous ne pouvions pas consulter sur ces points des témoignages lointains et si nous n'avions pas dans la nature même de ces témoignages, de quoi nous rassurer sur leur valeur ? Et, sans doute, nous pourrions savoir par notre expérience personnelle qu'il y a des villes qui
s'appellent Pékin, Lima et Tombouctou, que ces villes sont habitées actuellement d'une certaine manière et qu'on y mène un certain genre de vie ; mais rien n'est plus légilime que de nous en rapporter, sur des cités de ce genre, à ce que nous en disent ceux qui y sont allés, quand les circonstances de notre vie nous ont interdit d'en prendre une connaissance directe. L'écoulement du temps et l'éloignement de l'espace nous condamnent à ne rien savoir de l'hier et de Tailleurs qu'en nous fiant à ceux qui s'y trouvaient. Seulement, même dans les cas où l'usage méthodique du témoignage d'autrui est indispensable, il suppose de grandes précautions. C'est par des documents de toute sorte que nous connaissons les témoignages des hommes des siècles passés. Quel est donc le degré de l'authenticité de ces- documents considérés dans leur ensemble et dans leurs parties ? Quel est, d'autre part, le degré de crédibilité du témoin ? A-t-il vu lui-même et entendu ce qu'il raconte, ou n'en parle-t-il que par ouï-dire ? î]tait-il bien placé pour comprendre ce qu'il a vu et entendu, ou s'est-il trouvé un spectateur fatalement médiocre de ce qui s'est passé devant lui ? Son imagination est-elle équihbrée ou bien est -elle de celles qui grossissent ou diminuent tout ? N'a-t-il, dans la question dont il parle, aucun intérêt qui risque de lui
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taire apercevoir la réalité à travers une sorte de prisme déformateur l N'a-t-on enfin aucun motif de croire qu'il mente volontairement ? Il faut avoir posé toutes ces questions à propos de chaque témoignage, et les avoir examinées sans complaisance, pour avoir, en principe, le droit d'accorder ou de refuser sa confiance aux faits qu'un témoin afiirme avoir constatés.
Quant aux propositions qui expriment autre chose que des faits particuliers et qui formulent ou des lois générales ou des théories, il ne suffit, évidemment plus, logiquement, pour les étabfir, d'avoir prouvé qu'elles ont été acceptées et proclamées véritables, fût-ce par le personnage le plus remarquable et le plus digne de tous les respects. Lorsqu'un historien nous fait connaître que Saint Simon rapporte tel événement et nous montre que, sur ce point, rien ne peut nous rendre suspecte la parole de Saint Simon, il a fait, du même* coup, tout ce qui dépend d'un homme pour démontrer qu'en effet l'événement en question s'est produit. Mais si, après nous avoir rapporté une loi ou une théorie, on ne nous dit, pour en confirmer la vérité, qu'une seule chose : « C'est Pascal qui l'a formulée », quelque autorité que puisse avoir le nom de Pascal, le problème reste intact. Et, sans doute, c'est une présomption en faveur d'une doctrine qu'elle ait pu être admise, après
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examen, par un esprit aussi considérable. Cette présomption doit donc nous engager à étudier de très près les motifs qu'il a pu avoir de croire et d'affirmer ce qu'il a cru et affirmé en effet, avant d'être tenté de le rejeter. Mais c'est tout. Car, lorsqu'il «'agit d'autre chose que de simples faits particuliers, ce qui prouve la vérité ou la fausseté, ce n'est plus l'affirmation d'un homme, c'est la confrontation de la proposition conçue soit a posteriori avec les faits d'expérience, soit a 'priori avec les axiomes et les principes posés par l'esprit. Autant donc il est légitime et nécessaire, en matière de simples faits, de se rapporter au témoignage d'autrui dûment contrôlé, autant il est indispensable, en bonne logique, de ne jamais considérer comme prouvée une proposition d'un autre ordre, sous ce prétexte fallacieux qu'elle a été défendue jDar un personnage célèbre.
Par malheur, si l'on passe du terrain de la logique sur celui de la psychologie, on est forcé de faire une pénible constatation. Non seulement, nous admettons sur le témoignage d'autrui une quantité de faits controuvés, • parce que nous nous fions à ce témoignage sans prendre aucune des précautions nécessaires, mais encore les idées générales et les théories de la plupart des individus ne sont, très
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souvent, ancrées dans leur tête que parce qu'ils se sont fiés au témoignage d'autrui et non pas aux raisons qu'on pouvait faire valoir en leur faveur. Que chacun fasse, à cet égard, son examen de conscience. Qu'il se demande à quoi il est redevable de la plupart de ses convictions scientifiques, morales, religieuses, historiques, poHtiques même. Les doit-il vraiment à sa réflexion persomielle, à un contrôle librement conduit ? Possède-t-il même toujours la notion des raisons qu'on peut faire valoir en faveur des idées qu'il défend avec le plus d'enthousiasme ? Parmi ceux qui sont convaincus du mouvement que la terre exécute sur ellemême et autour du soleil, combien y en a-t-il qui puissent exposer exactement les preuves d'où résulte la valeur de leurs convictions ? Parmi ceux qui croient à l'existence des microbes et à leur rôle dans la fièvre typhoïde, combien y en ^.-t-il qui les aient vus de leurs yeux ? Parmi ceux qui se déclarent entièrement attachés aux doctrines catholiques, combien y en a-t-il, je ne dis pas qui aient pesé par eux-mêmes les arguments historiques sur lesquels elles s'apiDuient, je dis qui connaissent exactement quels sont ces arguments ? Pas im individu sincère, même parmi les plus instruits et les plus sérieux, ne pourra manquer de le reconnaître : chacun de nous ne possède
qu'un très petit nombre de certitudes assises sur des preuves parfaitement connues de lui et vérifiées par lui.
Et alors, pourquoi admet -il le reste de ce ^ qu'il admet ? Rappelons-nous ce qu'est l'histoire de tous les esprits. Un enfant vient au monde. Il apporte avec lui certaines prédispositions mentales qu'il possède en commun avec tous les hommes : il apporte, en même temps, certaines dispositions qui lui sont particulières et qui le différencient du type général de l'homme. Or, il tombe dans un miUeu physique et social. Il tombe, en particuUer, dans | une certaine famille, une certaine cité. Une | certaine patrie, une certaine époque de l'huma- | nité. Il n'en faut pas plus pour tout expliquer. | L'enfant est naturellement imitateur, sans | défense contre l'autorité, disposé à subir une | infinité de suggestions. Or, on lui donne des f exemples, en agissant et en parlant devant | lui d'une certame manière. D'autre part, consciemment ou inconsciemment, on le dresse, dans . sa famille, à prononcer certains mots, à croire à certaines idées, à éprouver certains sentiments ou à agir tout au moins comme s'il les éprouvait ; dans le miUeu scolaire qu'il fréquente, tout en essayant de former son esprit à la réflexion personnelle et à la critique, on lui donne, en réalité, bien des
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occasions de se persuader certaines choses uniquement parce que le maître les a dites ; dans l'atmosphère intellectuelle que créent autour de lui les livres, les revnes, les journaux, il trouve des sources abondantes de préjugés, sources d'autant plus dangereuses que pour nombre d'individus, cette proposition : « c'est imprimé, donc c'est vrai » est l'équivalent des preuves les plus décisives. Ajoutons à cela tout ce que rexemj)le du milieu d'amis où chacun de nous coule son existence peut déposer dans l'esprit de formules toutes faites, de propositions mal digérées, de certitudes irréfléchies. Autant de voies par lesquelles l'autorité de la parole d'autrui nous contamine dès l'enfance : autant de voies qui restent dangereusement ouvertes toute notre vie.
Et, sans doute, tout n'est pas absolument imauvais dans la tendance que nous avons à nous laisser suggestionner par le témoignage des autres et envahir par l'imitation. La tradition nous transmet, en effet, un nombre considérable de vérités. D'autre part, nous ne pouvons pas avoir la prétention de vérifier par nousmêmes et de soumettre à une critique originale et approfondie toutes les propositions que toutes les sciences nous déclarent véritables. Il n'en est pas moins vrai que notre disposition à admettre sans choix ce que nous
suggère l'autorité de nos parents, de nos maîtres, de nos livres et de ce personnage anonyme qui s'appelle « monsieur tout le monde », est l'une de celles auxquelles nous devons le plus grand nombre de nos idées fausses et de nos préjugés.
Telles sont les six opérations d'oii proviennent, en somme, toutes nos croyances et toutes nos certitudes morales et logiques. Trois d'entre elles nous mettent plus ou moins immédiate- • ment en face des faits particuliers du présent | et du passé : ce sont celles qu'exécutent les sens et la conscience, et celles qui nous font connaître et contrôler le témoignage d'autrui. Une d'entre elles nous fait saisir, par une intuition directe, des propositions universelles qui \ nous semblent indubitables et axiomatiques : c'est celle que nous avons appelée l'intuition rationnelle. C'est à ces quatre opérations-là, bien ou mal conduites, que chacun de nous ; doit les bases de toutes ses convictions. Quant i à nos autres certitudes, elles se forment en nous | par une opération à deux degrés : au premier | degré, nous imaginons une idée, une théorie, | un système ; au second degré, nous confrontons ce produit de notre imagination, soit a posteriori avec les faits que nos sens, notre conscience ou
le témoignage d'autrui nous ont permis de recueillir, soit a "priori avec les axiomes que nous avons admis, les définitions que nous avons posées, et les vérités que nous avons contrôlées auparavant a 'posteriori ou a priori. Tous les travaux de notre esprit en vue de la connaissance se réduisent à ceux-là. Sur eux et sur eux seuls, repose tout l'édifice de nos convictions. Quand nous commettons des erreurs, c'est toujours que : ou bien nous avons pris pour des faits réels ce qui n'en était qu'une apparence, ou bien nous avonâ eu l'illusion d'avoir affaire à des axiomes quand nous n'avions affaire qu'à des propositions qui s'accordaient avec notre sentimentalité particulière, ou bien nous avons mal raisonné et mal confronté les idées formées par notre imagination avec ce qui devait leur servir de point d'appui et de contrôle. Et peutêtre y a-t-il, dans quelque planète lointaine, des êtres qui sont pourvus de procédés d'information et de preuve différents des nôtres et supérieurs à eux, comme il existe, peut-être, des insectes sensibles à des forces qui ne se traduisent pour nous par aucune sensation. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à l'heure actuelle un esprit d'homme ne possède aucun moyen de savoir et de vérifier ce qu'il croit savoir, en dehors de ceux que nous venons de caractériser.
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Nous voici donc en état de préciser la façon dont se pose le problème que nous nous proposons de traiter. Nous avons dit comment se formulent les questions de la métaphysique. Nous venons d'énumérer les seuls moyens dont nous disposons pour nous faire, sur un sujet quelconque, des convictions raisonnées et prouvées. Etant donné, dès lors, et la nature des problèmes à envisager, et celle des moyens de connaissance et de démonstration qui sont en notre pouvoir, est-il donc possible d'affirmer, soit que nous pouvons en découvrir une solution vérifiée, soit que leur solution est nécessairement inconnaissable pour un esprit d'homme, soit que nous ne saurions établir si, parmi les solutions que nous en concevons, il y en a une dont nous ayons le droit de dire qu'elle est la vraie ? Toute notre discussion doit tourner autour de ces trois points capitaux.