‹ L'inversion du complément direct et l'accent oratoire dans le Roman de Troie, texte français du 12e siecleChapitre 15 sur 29 · Rien que seit vive n'am jo plus Com jo faz tei · texte numérisé non relu

Rien que seit vive n'am jo plus Com jo faz tei

1670. Rien nule en terre ne crembras.

Dans les phrases où le verbe est composé ou accompagné d'un infinitif, il y a aussi demi-inversion :

545. Mais ni porent nul bien trover. (A côté de 140. Nule autre rien ni voudrai mètre.)

La mémo construction se retrouve dans tou> Us anciens textes l'r.'iiu.als :

\iilc chose d '

;)7.^. (Joinville)

Kien nuh:' a faire ne ledoi Que moi vos plaise a comander For Je chaste] desfendre.

(Aiicassin el Xicolet! .} , ';

En français moderne, on aurait en pareil cas l'ordre direct (iit ne craindras rien sur la terre), Tusage de Tinversion simple (rien tu craindras) et pas plus que celui de l'inversion cadv'" d<' r-ron-^u'-rr' (^^ly., ,. (c'est rien que tu craijidras) n'étant pas admis.

Toutefois, si le verbe est accompagné d'un intînitit ou qu'il soiL composé, c'est la demi-inversion qui est de rigueur, dans ce type de phrases, lors même que l'italien, l'espagnol ou le roumain se servent de l'ordre direct : je n'ai rien vu, je ne veux rien dire, je n'ai rien pu faire (rjn regard de : roum. )i'ani vezu.t niniic, it. non voglio d'r nulla, esp. no lie podido hacer nada).

La mise en tête du complément direct négatif est très fréquente dans la plupart des langues indo-européennes' :

Lat. Xihil agis, nihil moliris, nihil cogitas qu(i<l . if'i(<'i-(>n : Discours contre Catilina I.)

It. Nulla avrebbero essi potuto afferrare. (D'Anrun/io : ti)rse che si, forsc che no.)

Xessuna part'colare espressione era possihile sorprouiere su ijueJla faccict. (R. Bracro : // Gigante.)

Piii nulla intesi.

Xulla mi dovete (en face de « non mi dovete nulla »). (80)

Esp. Nada descuidaré ( = je ne négligerai rien).

Danois (avec rejet du sujet) : Intet ved jeg (je ne sais rien). (Xorman-Hanson : Den Uvidr v,,/.) (8i)

(79) A plus forte raison ne faut-il pas s'étonner de les trouver dans les « Serments de Strasbourg » {ab Ludher nul plaid nunquam prindrai).

(80) Voici d'autres exemples tirés de Matilde Serao [Dopo li pcrdono) : i due sposi nuUa si eran detto (p. 30) ; io nulla temn, Mary (p. 32) ; e nulla ci chicsero elle Icro anime (p. 35); ancora egli nulla vide (p. 41); nulla egli puo fare (p. 152).

Je relève, d'autre part, un curieux exemple de nienie employé en chiasme dans Rcberto Bracco {N eW ombra) : Ma io non posso dirvi nienfe, perché niente ho visto coi miei occhi.

J'ai observé la même alternance de l'ordre direct avec- l'inversion dans une phrase dialectale entendue à Laigueglia (Ligurie occidentale) : u nu ga ninte, ninte u nu ga (litt. « il n'a plus rien, plus irien il n'a »).

(81) Toutefois, en anglais et même en allemand, on a en général l'ordre direct : angl. / k^ow nothing; ail. ich weiss nichts.

- llô -

Suédois : Iiii^txiiu^ i^s.r nâgot nu (L. Lagerioî, Korkarteti. p. 73.)

Tchèque : Xic nevezeme { = nous ne portons rien). (32)

Il en va de même dans les langues finno-ougriennes.

Hongr. Stmaiit sem tesz (à côté de uctu tesz stinviit) (=il ne fait rienK

Tu p. : Hix i pwaz. (S3)

Si, au contraire, un complément direct négatif est régi par le verbe avoir, on a généralement l'ordre Verbe — Complément direct.

8164. N'ont nul reguart d'ome qui seit.

12223. N'avait nul heir, e por ço fu Lis reiaumes tôt confondu.

29495. N'a mais enfant nul de sa femme Qui après lui tienge le règne.

A plus forte raison y a-t-il ordre direct si la phrase contient en outre l'expression soz ciel, ce qui a lieu dans dix-sept vers; l'inversion dans ce cas ne s*observe qu'une seule fois.

2306. Soz ciel n'aveit nul meillor.

Si le cpmplément direct n'est pas un mot négatif, mais se trouve régi par un verbe accompagné d'une négation, le Roman de Trcie pratique le plus souvent l'inversion.

1078. Damage, orgueil, honte ne tori:

Ne volions faire en sa terre,

Ne n'avions talent de guerre.

l''ro?ssart

■les. cd. de K, dj LctLcrhovt.',,p. &J.) .\i'înt'rd'hui on t dr:n> co? cns l'ordrr» direct ■

(la mort

(83) Dans les langues balto-slaves, ce tour ^s'applique également au cas où l'accusatif est remplacé par un génitif : russe nityceco ne zdelayut — \-\\.. nie\o nepcdarys (--ils ne feront rien).

i^) x-=ch fr.

pi-i.s). L'inversion simple ne se rencontre guèr<' quo dans la tradiictii)n du Décalogue (numéros 8, 9, 10) et dans les Commandements de l'Eglise (n« 6). Ainsi, le 6° Commandement de rKgli^- ^- l^t :

Faux témoignage ne diras Xi metitiras aucunement.

Quant à l'inversion cachée de première espèce, elfë ne s'emploie que si la négation porte sur un mot déterminé de la phrase : ce n'est pas vous que je crajïis (comparé à je ne vous crains pas). (84)

Lorsqu'il s'agit d'une phrase négative dont le complément direct est dépourvu de négation, l'inversion cachée de seconde espèce est iissez usuelle dans toutes les langues romanes :

]i. Cerlo (juella farfalhi la protedon non J'ha.

(Cavallotti : 7/ (\nitico dei Cantici, se. \'.)

Esp. La )}iuerte no la temo.

Roum. Tôte nu le ani vezut.

Par contre, les langues germaniques ont recours à l'inversion simple ; cette inversion (abstraction faite de l'anglais) y est toujours accompagnée du rejet du sujet :

AU. Den Datih, Dame, hegehre ich nicht.

(Schiller : Der Ilandschuh:) Su/'doi> : Bôker ser man da icke, Angl. This proposai î cannot accept.

Its exceUe)icc I don't dispute.

Whelher he ^i'rote it, nobody knovvs.

En japonais, le complément direct est en ce cas mis en valeur ])ar la particule lua (j)ar ex. mina u<a }niniasen'=^]e ne les ai pas tous vus (litt. tous ? /'(' ;/'(// pas vus).

Le mot autre servant de régime à un \erbe accompagné d'une négation se place généralement avant le verbe; il est clair que dans tviutes* les phrases négatives ce mot est oxyton.

1216. Autre parole ne voz faz.

L'nniic direct est beaucoup moins fréquent.

i;'l,,-'.. Jo n'en [;uis prendre autre conrei.

Même construction chez Rabelais :

Aultre don pour le présent ne requeroit des cieulx, sinon qu'il lui

(G*}) Ru5&e ya ne vas boyus (comparé à ya vas n'e boyun).

,, . 1 iii' i(uiir>]"iirc- en qv.elqiif- vf-r\ifo ?îçri-< nl.%-, n-,

tua. Livre i, rhn].

De même dan> ies autres lang'ues romanes et en grec :

]r. Ail ri> }ii>fi i uni.

(ir<-r mod. viilg-. Ki'ulh' p'hi (//';

(Rang-abé : / epithyniiu.)

Si c'est le complément circonstanciel ou le sujet de la phrase qui comportent un sens négatif, alors que le. complément direct en est dépourvu, on a le plus souvent l'ordre direct:

8323. Onques nus hom de mère nez Ne vit ensemble tanz armez.

19020. One n'en preïstrent vostre escu Ne n'eiimes par vos secours.

En conséquence, bien que le complément direct tende aussi à précéder le verbe, dans la lutte pour la mise en tête de phrase, c'est généralement le mot négatif qui a le dessus, indépendamment de la fonction syntaxique qu'il remplit. A ce sujet, il y a une observation intéressante à faire. J'ai fait la statistique de toutes les propositions du Roman de Troie contenant un complément circonstanciel négatif (onc, jamais, etc.) : sur quatre cent quarante-huit propositions de ce genre, il y en a trois cent quatre-vingt-quatre cas du type Complément circonstanciel négatif — Verbe (1820. Onques mieudre jorgiez ne ju) et soixante-quatre seulement du type Verbe — Complément circonstanciel négatif (27558. Hom qui vivra n'orra ja mais), ce qui donne le rapport de 85,7 à 100. Le résultat est tout à fait concluant.

Chaque mot à sens négatif est presque toujours affecté d'un a.r''^'^<'•^ h-y<nru]n nnriiu-l s'arljoint f^affoifi un acrml /-niotionnel

§43. — Phrase contenant un mot interrogatij ou exclamatij.

Si le complément direct est un mot interrogatif (cas dont nous avons onze exemples dans le Romah de Troie), il précède toujours le verbe, comme en français moderne. Le sujet est généralement rejeté après le verbe, même dans le cas des pronoms personnels.

4005 . Que quiert il entre chevaliers }

12868. Que querez vos ne o\i alez,

Qui or chevauchiez a ceste hore ?

20703. Que vueus tu faire ?

21727. Quel parenté ont il vers vos Ne quel vaillance ne que nos ?

Mais, d'autre part, le complément direct interrogatif peut aussi être précédé du sujet ou du complément indirect ou circonstanciel. (85)

1429 et 13935. Jo qu*en direie.

9281. Dez faiz Hector que parlereie ?

18985 et 21539. Mais ço que chaut?

21 105. Mais ço que vaut ?

29334. E les dameiseles que diront >

nurcrhui, on rép^^-terait le sujet sous forme de pronom : Et ce ,,. ...i.'r, que désire-i-il ? La mise en tête du sujet (sans répétition de sujet)' est fréquente dans les langues slaves (pol. a ten Pan co chce = et ce monsieur, que désire-t-il), en persan et dans certaines

(85) En revanche, on ne trouve pas dans le Roman de Troie de phrases du type fr. fam. : vous partez pour quel endroit ? pour aller où ? sans voir quoi ? (avec ordre direct).

langues agglutinantes (turc hu cjJLndi nr isttyor = ce monsieur, qu;.« désire-t-il ? jap. ano hito 7i>a uani wo Hiisai>Hastikii = r: t honimo, que fait-il ?).

Si c'est un sujet ou un complément circonstanciel qui est le mot interrogatif, ce mot se met avant le verbe, tandis que le complément direct se rejette après celui-ci:

10439. Coment porra cuers endurer

Le grant duel qu'avons a passer ?

13234. Quos en fereie plus lonc plait ?

13982. Quos en fereie autre demore ?

La demi-inversion est plutôt rare :

25095. E qui porreit tant duel sofFrir ?

Parfois, le complément direct précède le mot interrogatif:

4671. Dame, fait il, ço que sera

Ne si fait duel qui soferra }

y..:. ;,,! cxtmpk' analog'ue tir<' ''" ''''- -' ■ • ■" ' '^' '^ !';ir>i :

Vns:frr terre qui drfn

fam. «./[5A hagu^iS, où Us luisse-t-on ?)

Cette construction est usiu^ dans les langues slaves (ruskto zval — n qui est-ce qui t'a appalë ? »), et dans certaines langues extraeuropëennes (turc, japonais, chinois ). (86)

Le complément direct interrogatif peut être résolu en une périphrase au moyen de la formule c'est. . . .que qui l'encadre et qui n'est autre chose qu'une inversion cachée de première espèce :

19421. Que ço sera que il diront )

\.i< [w'ri|>hi.- ' . ' trinquent»-

(86) Voir aussi Richter : 2ur Entwickelung der romàhischen Wortstellung au8 der lateinischen, pp. 112-113.

// '!•' . i')}n')it {() fud,

Ko ,ii aveuuil.

{Vie de ,s. Cilles, 1175.) (87)

'' ' ' '{lit' appartient au plus ancien fonds de la langue, est .'iii riiiers monuments de notre littérature, remonte même

s.'tiis (idUl,^ jii>qLl\-iu l'itin. )) (SS)

l^lli'S sonl ir^s (()Ui':int<'s i'\^ h.iiirais moderne :

Oit'esl-er ijiir .'oiis iiiles ? ( -que dites-vous ?).

Oii'est-ce que c'est que cclu ? ( =^ qu'est-ce que cela ? = qu est-ce ?).

Mais la langue actuelle no s'eii tient pas à ce procédé, elle possède un autre moyeii cr<"X])rlirier l'interrogation ' de façon à éviter l'inversion, laquelle tend de plus en plus à disparaître (89) :

C'est de remplacer la principale par une subordonnée et de faire de quel complément direct un attribut grammatical.

Quelle est la couleur que vous préférez ? ( = quelle couleur préférez-vous ?).

On peut aussi substituer au terme interrogatif un relatif introduisant le verbe de la proposition subordonnée :

]\.rus avez vu le toii qu'Uni pris ? ( = vous avez vu quel ton il a pris ?).

Dilcs-iïioi i^l'.cni'e (///; e.'/i.s iivez fixée (=dites-moi quelle heure \t;r,s a\-e/ f"i.\<''(').

Sais-tu le beau loin que nous jcik' la pri)}cesse ?

(Miissi'l : Ias (\i priées de Miiriaiuie.)

Le complément direct exclamatif (trois exemples) précède toujours le verbe :

19033. Quelle vergoigne devez aveir !

Qu'il soit interrogatif ou exclamatif, le complément direct ne peut être que baryton (§ 5).

(87) Voir aussi Ritchie : Recherches sur la syntaxe de la conjonction « que » dans l'ancien français.

(88) L. Foulet: Comment ont évolué les formes de l'interrogation? p. 264.

(89) San^; rompt'^r les particularités de la langue populaire, telles que l'emploi pléonastique de que: Quel âge qu'il a ? (V. aussi L. P'oulet, i. c. p. 282.)

§ 44. — Proposition subordonnée.

Comme en français moderne, le complément direct-pronom relatif se met en tête de la phrase subordonnée; par ex.:

2633 I . Le cors Achillès firent rendre

Qu'il voleient a forches pendre.

Il va sans dire qu'un tel complément direct n'est jamais baryton.

D'une façon générale, les k relatifs », c'est-à-dire les pronoms et conjonctions de subordination (qui, que, quand, si, etc.), occupent la première place dans toutes les propositions subordonnées. Ici, il convient de distinguer deux cas : 1' le complément direct est un mot qui, dans une proposition principale, aspirerait à se mettre en tête (mot à accent oratoire, nom accompagné d'un nombre ou d'un article défini, pronom démonstratif, etc.); 2** aucune raison d'ordre oratoire ou autre n'oblige à mettre le complément direct en relief.

Dans le premier cas, le complément direct précède généralement le verbe et se met tout de suite après le mot relatif :

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