CONCLUSION
§ 45. — Méthode suivie pour étudier le RoMAN DE TroîE au point de vue de l' inversion du Complément direct et de l'accent oratoire.
Nous avons pris à tâche d'examiner le rapport entre l'accent oratoire et l'inversion du complément direct dans le Roman de Troie. L'ordre Régime — Verbe était-il toujours destiné à mettre en vedette le régime et, inversement, le régime comportant un accent oratoire réclamait-il à tout prix l'inversion, ou bien n'y avait-il absolument aucune relation à établir entre cet accent et la place qu'occupe le complément direct ? Fallait-il voir, soit dans l'inversion, soit dans Tordre direct, une intention de la part de l'auteur de distinguer, de détacher le complément des autres membres de la phrase ? Telle est la question principale à laquelle la présente étude devait répondre. C'était là un problème qui n'était pas sans offrir des .difficultés déconcertantes à première vue, mais l'analyse du Roman de Troie s'est montrée on ne peut plus fructueuse à cet égard et a donné matière à d'intéressantes observations.
Et d'abord d'une manière générale, on n'a pas jusqu'ici poussé bien loin l'étude des problèmes de cette nature ;
- Ivô -
on dirait même que l'on craignait de s'engager dans cette voie et de s'égarer dans la diversité des exemples offerts par les textes littéraires. '< Ce genre d'étude, dit M. Vendryès (92), est des plus délicats... Aussi n'a- 1- il encore été cultivé que dans une mesure 'restreinte. Même sur des "domaines aussi travaillés que ceux de la philologie classique, on ne s'est mis que récemment à entreprendre des enquêtes méthodiques sur la place respective des mots dans la phrase. Et la méthode même qui convient à ces recherches commence seulement à se préciser. » En particulier pour l'ancien français, il ne semble pas que la question ait jamais été posée. (93)
Il a fallu, avant tout, définir et expliquer dans le détail ce qu'on allait entendre par accent oratoire et par mise en évidence d'un mot de la phrase (chapitre premier). C'est que, très souvent, en parlant de l'accent rhétorique, on ne cherche pas à préciser à quelle espèce particulière de cet accent on fait allusion. Or. même en mettant à part l'accent émotionnel qu'il importe de bien séparer de l'accent logique proprement dit, on ne peut se dispenser de distinguer l'accent logique grave (mots barytons) de l'accent logique aigu (mots oxytons), deux variétés d'une, seule et même notion qui se trouvent être aussi opposées l'une à l'autre que le sont les nombres positifs et négatifs en mathématiques. Entre ces deux variétés d'accent, il y a toute la distance qui sépare une quantité algébrique d'une autre aj^ant même valeur absolue, mais précédée du signe moins.
Ainsi, si l'on a une phrase du type de te jabula narratur et que l'on parle d'accent logique affectant les mots de fe, il est d'une importance capitale d'indiquer si l'on entend par
(92) Le Langage, p. 168.
(93) Sauf, pour un cas particulier, par A. Schulze (Die Wortatellung c=Kfran^.jei,iochcn direkten Frage&atze). Cf. § 12,
là que la phrase signifie ccst de toi que paik la fablv, ou bien quant à toi on t'a mis en fable.
En réalité, dans l'interprétation des textes, on se borne généralement aux expressions aussi indéterminées que (( faite ressortir un mot » et (( le mot le plus important » (94), sans se rendre compte que quelquefois, par là, on désigne involontairement des notions qui, bien que comparables entre elles, sont de nature à pouvoir se détruire mutuellement lorsqu'on les combine ensemble. On va même plus loin. Au lieu de chercher à établir le sens d'une phrase à ordre exceptionnel et à voir si cet ordre peut s'expliquer par le sens de la phrase, il arrive qu'on soit enclin à conclure à la présence d'un accent logique du seul fait que la disposition des mots n'est pas normale. Au lieu de dire accent logique, donc succession de rrùots exceptionnelle, on dit, au contraire, anomalie syntaxique, donc accent logique. On aboutit ainsi à un cercle vicieux. Pourtant, qu'on y fasse attention. On ne devrait pas, en analysant le sens d'une phrase, être influencé par le fait que tel mot occupe une autre place que celle qu'on s'attendrait qu'il occupât, mais, sans être dupe de l'ordre des mots, il convient d'en faire abstraction et de tâcher d'en établir la valeur logique en ne s'appuyant que sur le contexte.
Un autre problème important était de fixer la division et le plan de l'ouvrage. Dans quel ordre grouper les phrases du Roman de Troie pour les disséquer au point de vue de l'accent oratoire ? Nous avons cru nécessaire d'éliminer avant tout les phrases contenant des mots qui a priori, de par leur sens, auraient pu rechercher la mise en tête de phrase (v.§33), et de les réunir dans un chapitre spécial (cha-
(94) Ainsi que le dit Jespersen (Sprogets Logik, p. 52), ce que certains grammairiens appellent le plus importani des deux termes d'une phrase, d'autres le coiîsidèrent comme le moins important des deux.
pit.c IV : '( phrase à mot caractéristique ») ; les résultats obtenus ont justifié ce procédé d'élimination.
Quant aux autres phrases que nous avons examinées minutieusement en en dressant une statistique complète (sauf pour les phrases à plus de trois éléments où trop de facteurs étaient en jeu), nous y avons distingué la phrase «à complément direct défini et la phrase à complément direct sans article : ici encore, on pouvait supposer que le complément direct se comporterait diversement, suivant qu'il y aurait indétermination complète (95) ou détermination.
?' est mêm>:i clos laiiffi-'-^ uni ♦ tn i)!i .iciU dans ce^^ deux séries dilïé- <ie formes verba!< hongrois on a la conjugaison
v.rirrw]n^2 dont on se sen lorsque i»- régime est défini et la conjugaison indétermin/f résTvée nv ras où il <ist indéfini : az ujsugot kapom=H j'aelv ! j'achète
un journal ».
Enfin, dans chacune de ces deux catégories, nous avons distingué les phrases à indicatif ou subjonctif, de celles à impératif, infinitif et participe, et, d'autre part, les propositions à deux termes des propositions à trois ou plusieurs termes. Si l'on avait brouillé tous ces différents types, on aurait eu une compréhension absolument fausse des choses.
hématiquemer l'ordre ha se rencontre ii!O0 fois et les ordre?, /nu ou biU. 100 lois, et cju:^ l'on ait 150 exemples de l'ordre ah et 250 exemples des ordres abc serait porté h. en déduire, en réunissant les groupes b1nai- .. .u . ^ groupas ternaires, que l'inversion {ba, bac ou bca) a lieu dans 300 cas et l'ordre direct dans 400 cas, et que Tordre direct est !>'us fréquent que l'inver-'' ' " jue iK)ur
! .s groupes tornrrircs.
Etant parti de c^ principe, nous avons élaboré une méthode de classification de phrases qui s'est trouvée être conforme aux conseils méthodologiques de M. Vendryès: (( Il
(93) « L'absence d'article indéfini acViève d' indéterminer, » (Brunot [.a Ff^nséc et la L^nyii». p. 140.)
est établi aujourd'hui que pour étudier en grammairien la syntaxe d'une langue, il ne faut jamais prendre les phrases en bloc pour voir dans quel ordre les mots y sont rangés. 11 faut d'abord distinguer les divers types de phrases, puis fixer dans chacun de ces types certains groupes dont l'ordre est essentieh L'usage ne consiste pas en effet à ranger un à un les mots de la phrase, mais à combiner la place respective de certains groupes de mots. )> (96)
§46: — Rapport entre l' accent oratoire et l'inversion du Complément direct dans le RoMAN DE Troie. Voici les résultats que la méthode décrite au paragraphe précédent nous a donnés pour les phrases à accent oratoire du Roman de Troie. Et tout d'abord, à consulter le problème avec attention, on s'aperçoit que, dans le Roman de Troie, lorsqu'un complément direct comporte un accent logique grave, il se place avant le verbe. C'est, par exemple, le cas du complément direct contenant une idée négative ou interrogative, ou bien accompagné de tel ou tant annonçant une proposition subordonnée. C'est également le cas du complément direct représenté par un substantif baryton sans adjectif (par exemple, la mort vueil ^^ a c'est la mort que je veux ))), ou un démonstratif baryton (par exemple, ço distrent li respons divin), deux types de phrases qui nous intéressent davantage parce qu'ils révèlent un procédé plus raffiné et aussi plus fuyant.
On a en ce cas un ordre descendant (97) que Ton pourrait appeler aussi dcdiictif ou analytique (baryton... oxyton).
Toutefois, dans le Roman de Troie, un complément direct de cette nature n'est attribut logique que dans un
(96) Yendryès: Le Langage, p. 168.
(97) Richler E. : Zur Entwickeluug der rcmaniscîisn Wortstellung aus der lateinischen. — Weil H. : De l'ordre des mots dans les langues anciennés comparées aux langues rnçdernes.
nombre de vers très limité (v. §§ 10, 12, 15, 18, 22, 29) ;
ainsi, pour les compléments substantifs, il n'a été relevé que
cinq exemples de ce genre.
Bien que cela dépasse les cadres de notre étude, on peut dire, en passant, que les comp''''Ti! nr< indirect, circonstaaciel et attributif semblent, eux aussi, av« lance, dans le Roman de Troie, à se placer avant le verbe iorsqu Us sont affectés T * ' r
13352. n * ^ ' î drap fu faiz H manteaux.
Traduction : • n ce drap-là que fut fait le manterni. >
De même dans le Courouuement de Louis. {w 30' /., /,,> K.. gent i TO'i ' - ' "-t ' our la justice que../> f? in vers i ilièrement fréqucî
a m>n )^ : \arb<>u)ic a //"w=c'est Narbonne qu ri
s'appelle Narbonne. {Aimcri de Xarbonue, v. 261.)
.Xujourd'hui on ne |>eut plus rencontrer cette construction qut-
dm-, ]i' l;ir!f.-;i'-,. i:()')iil;iirr : à bii;J ri)ns /V. : ? iJ( i}iiii>i ro.'''.' l'iru Jij ~ ?
<'n uaii'-n ei cians i* - l.'lPt;l.'<'■^ !0' rr.iL!< s : ii. ni )ntîatorti <■; ii<n'. par m/taphorcs qu'il parle. (Cavallottî : // Catitico dci Cantu
De même, s'il s'agit de mettre en relief un complément
direct servant de sujet logique (v. §§ Il , 14, 17, 18, 29), c'est
encore à l'inversion que l'on a recours (par exemple, ma
jille avra; ç'ont il fait).
On pourr.-iir dîn- qu* i^trurtîon
descend :
b.iryton).
D'un autre côté, si un complément direct comporte un accent émotionnel, il se met aussi avant le verbe (lors même que ce verbe est à l'impératif); cela arrive, en particulier quand un complément direct exprime un nom de sentimen comme honte, ire, joie (§§ 23, 27, 29, 30), ou qu'il est accom pagné d'un adjectif de qualité ou de quantité (sans aïticle) tel que bon, grand, mille, beaucoup (§§ 37, 39, 40). L'auieur en proie à l'éKiotion que lui communique J' intensité séman tique de ces termes, est en quelque sorte impatient de nous dire au plus tôt le mot qui frappe le plus son imagination.
Mais, inversement, si le complément direct précède le
verbe, l'analyse du Roman de Troie nous autorise à établir que cela n'implique nullement que le complément direct eoit affecté d'un accent oratoire, l'ordre Complément direct — Verbe pouvant aussi bien correspondre au cas où le complément direct et le verbe sont atones. N'y eût-il autre chose à tirer de cette analyse du Roman, cette constatation serait de toute première importance. Bien plus, les cas où le groupe Complément direct — Verbe est atone sont considérablemeni: plus fréquents que ceux où, dans ce groupe, le complément direct ou le verbe est tonique; pour s'en convaincre, il suffirait de se reporter, par exemple, aux phrases à deux membres qui le démontrent éloquemment (§§ 12 et 24). Du reste, étant donné la duplicité de nature de l'accent logique (gravé ou aigu) et la double tendance à mettre en tête de la phrase tantôt le mot le plus important (attribut logique), tantôt le terme le plus connu du lecteur (sujet logique), a prier i l'ordre des mots n'aurait été à même de refléter l'accentuation que d'une manière bien imparfaite. Comment, en effet, pouva"t-on s'attendre qu'il en fût autrement, si les cas d'accentuation logique sont trois (mots barytons, oxytons et atones), alors qu'il n'y a que deux ordres dans lesquels le complément direct et le verbe se laissent ranger ?
Après un examen impartial de la question, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'une phrase du type (v. § 7) :
Le cheval prent a la main destre,
considérée indépendamment du contexte, doit se traduire soit par :
(( 11 prend le chemin de la main droite )), et, bien moins souvent, par : ^
(( C'est le cheval qu'il prend de la main droite )> (inversion cachée de première espèce), ou par :
(( Le cheval, il le prend de la main droite » (inversion cachée de seconde espèce).
Il est vrai que, souvent, /( dans tout ce qui concerne Tordre des mots, il faut partir de l'idée que différence de construction... implique différence de liaison entre les 98), qu'inversement, a pour faire ressortir un mot à accentuer par l'ordre des mots... il suffit que celui-ci soit opposé à l'ordre habituel » (99), et qu'en général, <( tout renversement de l'ordre habituel dans un type de phrases donné est expressif )) (100), mais, pour le Roman de Troie, et peutêtre pour d'autres anciens textes français, nous sommes amené à reconnaître que l'emploi des ordres Complément direct — Verbe et Verbe — Complément direct n'est pas déterminé par des nuances de sens. C'est du reste, exactement ce qui se passe dans les phrases modernes du type j'ai à écrire un rapport jinancier (ordre direct), identique, au point de vue de l'accent logique, à fai un rapport financ*-*- ' ^crhc.
•ns tjiH' ti'i' (/; p!ii II piiu f, non t //</ </< '"' "/'' /'<.•'"'■
.'» fait r'^"^<;f>rt «urtout d<» la romparaiîîoi; l>liras?s disjx)-
i;. (finie 1 vi>i mi pr<'i>:5r:nt — .Si, strane rose luUrai.
(GoldonI
An^l. / necd.
^Shakcsji
Pour se laiiT' iitK' idée apprt)xinian\" au rajj^Mui caii-'- i-'> (iiiirn lUcs constructions que peut admettre un gfroupc de mots et leur
(98) Tobler : Vermischte Beitraet:e II, p. 6. La même idée se trouve développée dans Ginneken : Principes de linguistique psychologique.
(99) E. Hermann, dans Zeilschrift fiir vergleichende Sprachforschung, 1895. xxîll, p. 503.
(100) Meillet A. : Intrcducticn à l'étude comoarative des langues indoeuropéennes, p. 351.
(101) Voir aussi la note du S 42 sur lu y:.i - u nu ga nmle, ninle u nu ga ». De même, en italien, on entend couramment des tournures comme l'ho' visto icri ieri Iho V'.sto.
valeur logique en ancien français, il est également utile de faire appçj à l'exemple des langues slaves actuelles, en particulier à celui du russe, où chacune des vingt-quatre permutations pratiquement admissibles que compvorte l'ensemble des mots on ( = ille), mn'c (^mihi), kn'igu (-librum), prislai (=-^misit) peut signifier non seulement c'est le livre qu'il m'a envoyé, mais encore, suivant le contexte, le livre, il me l'a envoyé et il m'a envoyé le livre.
La même nature de rapport entre Tordre des mots et l'accent logique a dû exister en ancien français. En tout cas, pour le Roman de Troie y on ne saurait considérer l'inversion comme un moyen suffisant pour montrer que le complément direct est attribut logique, puisque tous les cas d'accentuation logique s'y expriment généralement par un seul ordre : l'inversion.
Je me suis borné, dans cette étud'^ à un fait particulier au complément direct, mais si l'on voulait l'étendre au complément indiiect ou au comi>lément circonstanciel, il est probable qu'on aboutirait à
tirs ( ()n>-i ti iiiioiis rmalogucs. Ainsi, un complément circonstanciel prc- <édant Ir \ir!n' ;'st, dans la grande nrijorilé' des ci'S, atone ])ar ra|)port à celui-<"i ;
1433. A femme vos esposerai.
1734. En la terre les sèmeras.
2003. Kn la cité H reis l'en meine,
2385. ïsnelenT?nt arma son corps.
19955. En triuës furent li Grezeis.
20937. p P-'ris josta MenelaiJs.
29781. O le fil Hector ot amor.
Dans tous ces exemples, aujourd'hui, le complémient circonstanciel suivrait le verbe ; ainsi le vers 2C03 ne signifie ni (( c'est dans la ville que le roi le conduit », ni, encore moins, « quant à la ville, le roi l'y conduit bien >;, mais, tout simplement, " le roi le conduit dans la ville )).
Il s'ensuit que la faculté de se servir tantôt de Tordre direct, tantôt de l'inversion, n'offre pas, dans le Roman de Troie, un moyen sûr de distinguer l'accent logique grave de Taccent logique aigu, pas plus que les termes toniques des termes atones; elle procure, par conséquent, fort peu d'avantages pour l'expression des nuances de la pensée, tout en étant très utile au point Ac ■ ! t variété rythmique
de la phrase et de l'élégance stylistique, comme cela a lieu pour les chiasmes et autres figures rhétoriques.
§ 47. — L'inversion dans les groupes atones du RoMAN DE
Troie.
Si l'on élimine les cas où le complément direct ou le verbe peuvent être considérés comme comportant un accent logique ou émotionnel, on constate que dans tous les autres groupes de deux membres, l'inversion est considérablement plus fréquente que Tordre direct. En effet, l'analyse de la question nous a donné les résultats suivants, qui montrent la part des phrases à inversion dans la totalité des phrases à complément direct et qui convainquent par leur seul énoncé :
u. viciini
sans
art.
d. précédé de un
Complément direct — Verbe Verbe — Complément direct
Ainsi qu'on s'en aperçoit, la tendance à précéder le verbe est sensiblement moins forte lorsque le complément direct, ne désignant pas un nom propre, est employé sans aucun article, que dans le cas contraire.
Si la phrase contient un sujet, le complément direct est, le plus souvent, obligé de lui céder sa place malgré sa forte
tendance à la mise en tête. Ainsi, pour les phrases de ce genre, nous avons obtenu les chiffres suivants :
Sujet — Verbe — C. d.