‹ L'inversion du complément direct et l'accent oratoire dans le Roman de Troie, texte français du 12e siecleChapitre 20 sur 29 · C.d. — Imp. — C. c · texte numérisé non relu

C.d. — Imp. — C. c

Tout ceci nous amène à conclure que, pour ce qui est de la tendance à précéder le verbe, nous pouvons ranger les différents meiTibres de phrase dans l'ordre descendant suivant, qui constitue une sorte d'hiérarchie : Sujet ou Imviératii — Complément direct, ou Complément circonstanciel — f-*articipe passé — Verbe. "

Si l'on a cette gradation présente à Tesprit, on concevra facilement le fait que l'inversion est moins fréquente que Tordre direct dans les phrases contenant un sujet ou un impératif, contrairement à ce qui se passe dans les phrases à deux membres, et que, d'autre part, l'auteur du Roman de Trcle a moins de répugnance à commencer une proposition par un participe passé que par un verbe simple.

Rappelons enfin vr). détail curieux • qui a été signalé à propos du complément direc': n?.ns article {§§ 25 et 29). Les noms abstraits tend^ avant le verbe (et cela

lors mcme ouc \r sujet est exprimé, v. § 29), tandis que les noms concrets se mettent de préférence après le verbe; par exemple :

dreit a,

merciz lor en rent Antenors;

à côté de :

sonent harpes,

A gamennon prist messagiers.

Ainsi, bien que l'emploi de l'inversion et de Tordre direct ne soit pas déterminé par des raisons d'accentuation logique, en vieux français, le choix entre les deux constructions n'est pas toujours laissé au gré de l'écrivain.

A mesure que l'on avance dans le temps, i invf.rsiun u.uib les groupes atones devient de plus en plus rare. Déjà, au xiv° siècle, .on

n'en trouve plus beaucoup de traces (102). Mais u c'est au commencement du xviF siècle que Malherbe a... condamné la vieille construction : l'espoir ne sert à rien qu'à mes maux empirer. Il ne faisait que lonsiater un usa^^e ^n'néral et l'imposer. » (103) Exceptionnellement, on -en re!è\-e des exem}>les isolés chez La Fontaine (104), chez Racine et mc/nc chez \'oU'tire (105), rhais aujourd'hui elle ne s'est guère cuns;rv<'e que dans quelques locutions archaïques telles que chemin faisant, au plus oflia)it. saus uiai dire, à vrai dire, autant vaut, si guerre il y « (abstraction faite du cas des pronoms et adjectifs personnels, relatifs, interrogatifs et exclamatifs, ainsi que des vers du Décalogue et des Commandements de l'Eglise, dont le stvle artificiel-est, du- reste, manifeste)., (106)

§ 48, ~ V inversion cachée dans le RoMAN DE TroiE.

Dans le Roman de Troie, Tinversion cachée du complément direct, si courante en français moderne, ne se rencontre que très rarement. Ainsi, l'inversion cachée de première espèce n'y a lieu que dans les phrases interrogatives (v, §§ 33 et 43). Quant à 'l'inversion cachée de seconde espèce, nous n'en avons que cinq exemples (v. §§11, 20, 33 et 38), encore que dans deux d'entre eux (33 et 38), l'emploi du pronom soit déterminé par l'étendue du complément direct plutôt que par des raisons d'accentuation logique. D'autre part, le complément direct n'est répété sous forme de pronom personnel que dans un seul vers (v. § 33); dans tous les autres on se sert d'un pronorn démonstratif (celui, celés).

Là où aujourd'hui on emploierait une inversion cachée,

(102) Millardet : LingulsHquê et dialectologie romanes, p. 150.

(103) Brunot : La Pensée et la Langue, p. 319.

(104) Par exemple: Puis en autant de parts le cerf il dépeça.

(105) Quitard : Dictionnaire des rirties, pp. 84-85.

(106) J'enregistre une inversion hardie dans « Le P.<!aume sous les étoiles » de Pierre Devoluy, paru en 1923: en ioi mon espoir j'ai.

le Roman de Troie pratique le tour des inversions simples.

D'une façon générale, la formule c'est que est rare en ancien français, sauf dans les iAterrogations ; mais l'inversion cachée de seconde espèce l'est hf^niimun mr.in^ On la trouve dès la Chatisnn de Roland (v. 1101) :

ne r deii^ruasL.. (107)

^'f'tte dernière figure, ainsi que l'inversion rompue de seconde i>|i.M«- qui lui sert de pendant (v. ^ '2), <l(x\ imnent rrlriti\Tni<>nt fréquentes au xv^ et au xvi<^ siècle :

'tnpue) \'ous 1 emportastcs par barat,

Mon drap...

{Miiilie Pathelin)

{lu.. Liunci, .\Kn7> vv ^li. wv.na .^-..iwmc. j;wur ics autres, c'est par certain jugement et par discours de raison que nous le sentons.

(Montaigne : Lu mort de Lu Hoétie.)

I formule si commode c'est que... qui sVst imposét.' dans l'usage m.KM-tive est un vrai i^'-":-— /- "^•" •-■■♦'■ ''•■"- ''"^- '..'i.-- i:,.nr""- indc- <'uro|>éennes. (108)

('<■ n'est qu'à titre <-xc«*ptionnel qu'un y admet cette tournure, l>r('f« rant toujours y substituer l'inN'ersion simple ou l'ordre direct. (109)

L'inversion cachée de seconde espèce, elle, est plus usuelle même dans les langues qui évitent celle de première espèce (italien, espagnol, l)ortugais, roumain, catalan, grec moderne, bulgare), bien que l'emploi n'en soit pas aussi régularisé et généralisé qu'en français moderne, par exemple.

n.o drrbhd d r ./ îutC))ieia i 'ncnif ill AngUu. (110)

US la langue populaire, il existe une espèce d'anaeoluihe qui rapp. Ho les inversions cachées et que l'on pourrait désigner <lu nom d'iiutrsions doubles. Ces figures consistent à remplacer le

(107) Cf. Mort. IJ.. .... f. Ilmv. ,m alfltr.n.' ., ,. R<,l:,ndJ „ d.-

I>. 33. — Voir aussi le § 34

(108) Ail. Die syntax ist es die icir stiidieren --an^i. syniox it is tUat we study it. è la sintassi che siudiamo — russe eto sintal^sis mï izutxayem.

(109) Ail. Die Syntax studiren wir^anel. we study syntax ït. studiamo la sintaaai-ruHRc sintaksia mï izutxayem.

(110) Botez I.: Aspecte din Civilizat'i^ engleza'. las'i 1916. p. 158,

relatif-complément direct par l'outil-passe-partoiit que accompacTnc du pronom personnel de la troisième personne, par exemple :

L'homme que je l'ai vu pour l'homme que j'ai vu. (cf. Je docteur que son fils est parti pour le docteur dont le fds est parti). (111)

Des tournures analogues, mais considérées comme tout à fait correctes, se retrouvent dans beaucoup de Tangues :

Roum. onnd jte carc l'am vezut = grcc mod, anihropos pu ton /(ihfl=persan mard ki ura didam =arahe ragil elli xuftoh =?>erbc c'ovek s'to sa7n ga video = R\h. burri kjë e kam pare, etc.

§ 49. — L'ordre des rtiots et V accent phonétique.

A priori, on pouvait supposer que l'accent oratoire s'était exprimé en ancien français soit au moyen de l'ordre des mots (inversion et ordre direct), soit à l'aide de formules syntaxiques (inversions cachées, inversions rompues, etc.). Mais l'examen de la question de l'inversion du complément direct dans le Roman de Troie nous a fait voir que les deux procédés n'y sont employés que d'une manière tout à fait exceptionnelle (§§ 46 et 48), et qu'aucun d'eux ne peut être considéré comme suffisant pour montrer que dans tel ou tel cas il y a accent logique grave ou aigu.

Dès lors, on peut se poser cette question : l'ancien français possédait-il un autre moyen pour faire ressortir un mot de la phrase et en particulier un complément direct ? Sans grandes chances de nous tromper, et bien que nous n'ayons pas de données positives à cet égard, on peut admettre que la présence de l'accent logique y était annoncée par des procédés phonétiques bien nets, tels que l'accent tonique d'intensité, l'accent musical, etc. Ceci paraît d'autant plus vraisemblable que, par exemple, l'italien et l'espagnol (ainsi

(111) Voir aussi Brunot : La Pensée et la Langue, p. 181, et Vendryès Le Langage, p. 174.

que les langues germaniques et surtout les langues slaves), où les formules syntaxiques indiquées plus haut sont plutôt rares, ont un système très développé d'accentuation phonétique traduisant les nuances de tous les accents oratoires. Dans cette hypothèse, l'ancien français serait, en ce qui concerne les moyens de faire ressortir les différents mots de la phrase, comparable aux langues romanes actuelles autres que le français.

Au ]X)int de vue de l'acceni oratoire it, i>lus précisément, de l'accent logique, le français contemjxirain diffère complètement des autr( s langues romanes, ainsi que de l'ancien français, puisqu'il se s rt tr(^ volontiers de formules syntaxiques destinées à mettre en relief certains mots de la phrase et que, d'autre part, chose qui, à première vue, jxii'rrait paraître un paradoxe, dans cette langue au génie si particuli' I < i ->i intrinsèqu<\ i! ii'\ ;i guère de correspondance directe et bien nette entre l'accent jjhonétique et l'accent logique. En effet, l'accent r>horéiiiiu ■ m frrfncais non sriileinent n'exprime pas toujours '■■ ' : : , '|i:«'. 111,1 -ou\>iii il .-I l'air de le

eontredir<-.

Ainsi, dan -iirtout dans le langage ()ratoir(\

l'accent tonique d'intensité affecte souvent des mots jx^u importants ])our le sens, par exemple, des prépositions et des conjonctions, qu'on ne tient nullement à mettre en évidence d'une façon particulière.

Voici quelques exemples confirmant ce que nous avançons ;

si vous voulciî, nous pouvons partir ;

pour :\\\vv ri [vmr n'\<-nir :

cela n'exi- que vous me dites \'\ ;

(/;/(■ <f'ln vous plaise ou non, je le ferai ;

(la

JK-IS

/'(• n<- savais pas ça (avec appui de la voix sur ça, bien que ce mot ne comporte nullement d'accent logique);

lie vous en faites pas = ne vous en faites pas = ne vous en faites pas = ne vous en fuites pas = ne vous en faites pas.

lut

jr' mo suis laissé faire (où Tarcont phonctique (.l'intensité aiïecte h' mot -v/(/.s-. le pliis insignifiant U U' ])lus incolore (!<' la j>hi-a,>,');

mais pour ceci, je vous renvoie à vos manuels (1J2).

Un étranger qui serait peu familier avec le caractère phonétique de la langue française et qui voudrait juger des nuances de sens des phrases aux intonations de la voix et à l'accent tonique, se trouverait tout de suite fatalement dérouté et n'arriverait guère à s'y débrouiller, s'il ignorait qu'en français les accents phonétiques sont déterminés beaucoup moins par le sens des mots que par certains besoins d'esthétique rythmique.

N'est-ce pas encore ainsi que parfois le français sacrifie la régularité grammaticale et l'analogie stylistique à l'euphonie de la phrase clans l'usage qui s'est établi pour la dis'position respective de certains mt^mbres de phrase ? En effet, alors que l'allemand, le suédois ou le danois placent le complément indirect invariablement avant le complément direct (ail. er gah nieinem Vater eincn Brief), en français, « si les compléments sont de longueur inégale, roreillc exige ordinairement que le plus court soit placé le premier » (113); {il a donné une Jetive à mon père, à côté de // a donné à >non père une lettre venaiît de Pitris). La même remarque serait à faire à propos de la versification française où les principes d'harmonie et de beauté s'affirment impérieusement et priment toute autre considération.

En assujettissant souvent au rythme extérieur la valeur sém.antique de la phrase, qui exigerait une intonation irrégulière, quoique suivant les modulations de la pensée, le français acquiert un caractère tout particulier, et c'est là, en somme, ce que les Italiens et les Espagnols entendent en disant que la diction française est moins expressive et moins variée que la leur. Mais, plus bas, nous verrons que si ce trait caractérise le français, loin d'être un défaut il est lié à de sérieu->c

(112) Phrase notée avec l'intonation indiquée à un cours de rEcole des Hautes Etudes de Paris,

(113) Larousse: Grammaire supérieure, § 1090, p. 469.

avantages au point de vue du système d'accentuation logique, avantaç:es cîui le contrebalancent très largement.

Dans le nit...^ v',...v ^ .uc— , l^ ,ci. .^,^.1 i..,,v.:..ii-e ofïie certaines analogies avec le français moderne sgus le rapp>ort de l'accent phonétique d'intensité. En effet, cette langue ne possède pas non plus d'ac- ' '^t f «nique aussi net que, par exemple, l'italien, l'allemand ou le l'élévation de la voix dans la syllabe phonétiquement tonique }■ V ui^it assez peu sensible. D'autre part, l'accent tonique y affecte, tout < onime en français ht'Ï* »'^'' 'i^- iii<it< ><:ins importance et des outils grammaticaux dont ucunement qu'on les fasse

^ Psi, dans :

AnaLa icu pan u'j kuiiu iiu^c de kanuiishila kaia (u puisque vous avez acheté h- pain dan^ ctt'-^ boutique »), les mots phonétiquement a<-rcni cSt-à-dire la particule du sujet,

<<lle du lognii:/ Uuv* t, la jm'* p< --iliun ilans et la conjonction puisqtie).

Enfin, en japonais comme en français, l'accent tonique se déplace ^niwint 1- iM.iii iabes que contient la phrase ou le membre de

phrase; aii^si, de im uk- quVn français on dît « vous purlcz, nous chantous. vîngt-c-'n./ <K mnî< r parUz-voHs, nous ne t'/ia;itons pas, r/»i^ç/-cinq

llabe fart déplacer l'accent du mot j>rrcé-

(H-nt atui qiM' dinx -\ iiaDi' > accentuées ne se suivent pas), de même, t'n

jijxin'iis, on prononce « hach/ » (huit^ avec un lég-^r appui de la voix

ki»«(JA- » (il vient ihh ]ù ii » (huit hun^) •■[

Evidemment il ne nous appartient pas de discuter sur les difrérentes intonations que pouvaient comporter en vieux français les termes barytons et oxytons, ainsi que les mots affectés d'un accent émotionnel ; du reste, nous n'avons aucune donnée positive à ce sujet. Mais ce qu'il faudra rete nir et ce que nous nous efforcerons d'expliquer dans le paragraphe 50, c'est que si le système d'accentuation oratoire a rubi, au cours du développement du français, un bouleversement qui a totalement modifié les habitudes syntaxiques des sujets qui le parlent, ce bouleversement a dû être amené par un changement non moins profond dans le caractère d'accentuation phonétique.

§ 50. — L'accent oratoire et révolution de$ langues.

Voici donc, en grandes lignes, comment l'explication des faits relatifs à l'accent oratoire dans le Roman de Troie semble pouvoir se dessiner.

On a vu que les compléments directs affectés d'un accent émotionnel s'y mettent presque toujours en tête de phrase et conséquemment avant le verbe, mais c'est là un procédé accessoire, puisqu'il porte généralement sur une catégorie de mots dont le sens seul suffit à révéler le caractère emphatique (grant, moût, joie, etc., v. § 46). Cette mise en tête souligne certainement la valeur affective des mots en question, mais elle ne constitue pas une nécessité au point de vue des nuances de l'accentuation oratoire, l'accent émotionnel pouvant se passer de moyens extérieurs pour se manifester.

Quant à l'accent logique proprement dit, le vieux français avait deux moyens à sa disposition qui étaient susceptibles de le mettre en valeur, sans compter le procédé des inversions cachées dont il ne se servait qu'exceptionnellement (v. § 48) : je veux parler de l'emploi des inversions simples et de celui des procédés de tonologie phonétique qu'on peut supposer avoir existé dans l'ancienne langue.

Le français moderne, au contraire, s'est sensiblement écarté du système du vieux français, en renonçant presque complètement à l'emploi des inversions simples et en réduisant considérablement la valeur sémantique des procédés phonétiques et, d'autre part, en développant le système des inversions cachées et en leur donnant une ampleur presque unique dans l'histoire fies langues. Ce sont là deux mentalités linguistiques diamétralement opposées.

Ainsi que nous Pavons dit maintes fois au cours du présent ouvrage, — au risque de repétitions — et ainsi que le prouvent de nombreux exemples justificatifs tirés des langues étrangères qui peuvent sembler accumulés à plaisir, mais qui ne sont cités que pour les besoins de la démonstration, la plupart des langues indo-européennes iet mêm.:* des langues non-indo-européennes), et en particulier les langues romanes, suivent le système de l'ancien français en mettant le mot à accent logique en tête de la phrase (114). Nous avons vu également que si dans ces langues, tout commue dans le Roman de i roie, les mots barytons et oxytons se placent avant le verbe, par contre l'inversion est loin de devoir récessai renient faire conclure à la présence d'un accent logiqut .

Ajoutons seulement qu'il est une umgue orKciaie qui uiruiv on cela des autres langues étrangères et se raproche au contraire du système du français actuel; c'est le japonais, qui, non s?ulement (§ 49) se comporte comme le français moderne au point de vue de l'accent phonétique (§ 49), mais a ceci de commun avec lui, sous le rapport syntaxique, que, d'un côté, il n'a pas la ressource d'enfreindre l'ordre des mots (ot doit toujours s'en tenir à l'ordre Complément direct- Verbe), et que, d'un autre côté, il a très souvent recours aux particuU s montrant que tel mot est attribut logique et tel autre, sujet logique; c'eft-^-dire emploie des figures syntaxiques analogues aux inversions cachées du français moderne. Ainsi, koso et ,^a mettent en relief les mots barytons; par exemple :

Aruite wa anata k"^-- f-" Z^.. .. -- . u c'est

vous qui serez fatigué;

pan ga umetai (c'est le pain qui est bon).

De même, pour m.ontrer que tel membre de phrase est oxyton et ix)ur le détacher du reste de la proposition, sans qu'il soit besoin de répéter ce membre sous' forme de pronom, on se sert de la particule iva, à telle point courante dans la conversation qu'on ne [X^ut, pc^ur .niisi <Iir,' fornit-r une i)hr:i!-<' sans l'oniuluver. Par exemple :

(11^) Autres exemples caractéristiques de la mise en tête de termes barytons :

h. Me cli lontano Pace diccno le tue colline ( = c'est la paix que...) (Carducci).

Angl. Lcague vcith you I seek. ( c'est une alliance que...) (Milton).

AH. Gift hast du in den Wein geworfen ( = c'est du poison que...)

Togami lua yonda, — la lettre, je l'ai lue;

Tokio ni 7ua ikimasen, — à Tokio, je n'y suis pas allé;

pan wa umetai, — quant au pain, il est bon.

Or, si, de relativement (115) libre qu'il était, l'ordre des mots s'est fixé en des types de phrases ne comportant guère d'exceptions, en particulier pour ce qui concerne le complément direct et le verbe, à quoi attribuer cette frappante cristallisation de construction qui s'est établie en français ? On dit généralement que c'est (( en perdant complètement les cas )) que « le français a résigné cette liberté )), et qu'il s'est vu privé de la faculté de dire, par exemple, à volonté, li rois jiert le baron et le baron jiert li rois (116).

Certes, il serait absurde de nier que l'adoption de l'ordre fixe, ainsi que le développement qu'a pris le système des formules c'est... que, etc., fût en rapport avec la disparition des flexions des cas et la chute du s du cas sujet (1 17), puisque dans les langues qui distinguent le cas sujet du cas régime par la désinence, (( les rapports entre les diverses parties de la phrase » sont « suffisamment indiqués par la flexion et par l'accord )), de sorte que « dans la plupart des langues modernes de l'Europe )) l'ordre des mots ne sert qu'à (( indiquer ces rapports » (1 18). Et c'est ainsi que, dans les langues anciennes, (( les mots étaient placés de manière à attirer l'attention sur la partie de la phrase essentielle pour le sens. Ainsi l'ordre des mots avait une valeur expressive et non

(115) Brunct: La Pensée et la Langue, p. 319, et Vendryès : Le Langage, p. 167.

(116) C. Delon: La Grammaire française d'après l'histoire, p. 390.

(117) Millardet: Linguistique et Dialectologie romanes, p. 150.

(118) Meillet: Introduction à l'étude comparative des langues indoeuropéennes, p, 349.

syntaxique; il relevait de la rhétorique et non de la grammaire. » (119)

Toutefois, il ne faut pas exagérer l'importance de la chute des désinences pour la syntaxe, puisque la liberté relative dans la disposition des mots peut coexister avec cette chute.

N',i.-t-uii pas l'exemple de l'italien, de l'espagnol ef du portugais dont l'ordre des mots est beaucoup plus libre que celui du français et qui pratiquent assez couramment Tinversion du complément direct, surtout en i;t;<'siL' (120). bien que sous le rapport de la distinction formel' - langii' .ibsol^iment comparables au français (121) ? N'a-i-on pas celui df l'anglais qui accuse certainement une préférence pour Tordre direct, quoiqu'il n'exclue pas l'inversion, mais observe en même temp« Tordre Sujet — V'erbe là où le français

"inversion .fusion ne -ri.iit "i oiinil,:

\erh<' i;récédait le >uj«t (iir scihi jniur dit-il, etc.; v. ^ 17).

Du reste, en français modr-mr-, on n'a point éliminé Tin version dans les j>hr:ises interrogai ciuf r.il)-^<n'«- (!• t1<'xion v prrtr

souvent à double sens (quel sort attend cet honinu '/).

Et, au contraire, les compléments drconstanciel lI indiivei ul- ^ont

pMs restés, dans la grande majorité des ca<î. étrangers :\ la régula-

onstructic! r dcsccnt),

quoique le plus souvent ils se rccunnais;,enl tacilenicnt a première vue

D'autre part, dans bien des lançrucs. qui distinguent l'accusatif du nominatif in^M iilnin^- -p/. iaiix, i'^nli;- du cumi>léni(nt

direct par rappur urtani invariable (turc si~i laiii-

(119) Meillet. loc. cit.

(120) Ainsi, pour l'italien, dans le Cantico dei Cantici de Cavallotti. j'ai relevé 27 cas d'inversion (sur 48 cas d'ordre direct). Dans les langues en question, il en résulte parfois une ambigiiité pour les propositions subordonnées, p^r ex. i7 bambino che chiama la baglia { = qui appelle la nourrice ou qu'appelle la nourrice). Mais l'anglais, qui est dans le même cas, y remédie en distinguant that calls thc nurse de that the nurse calls.

(121) L'inversion est admise même dans la langue chinoise, dont la syntaxe est pourtant fondée sur la succession régulière des mots de la phrase; v. Vendrycs : Le Langage, p. 177, et Kainz : Gramrnatik der Chinesischen Sprache, p. 41.

ImiUii, !ts langues qui aclnictt.'nt l'inversion vX qui ont conservé la distinction dos cas, confondent le sujet et le complément dir ■ t dans bien des types de déclinaison, ce qui souvent ne manque pas de rendre la eonstruction obscurç, sans'- que cela serve de motif pour adopter des constructions immuables (ail. Die Muttcr liebt das Kind; lat. aiiiiualia coiispiciuut pastorcs; sanscrit kavî hatax gn/ù).

J'hésite donc à considérer la chute des finales en français comme l'unique explication que l'on puisse apporter à la rigidité syntaxique qui a remplacé l'ancienne liberté. En revanche, il ne serait pas arbitraire de prétendre que la naissance et le développement des formules c'est... que, etc., dussent également être attribués à l'affaiblissement du rôle de l'accent phonétique en tant qu'exprimant l'accent oratoire. C'est la disparition des procédés phonétiques (renforcement de l'accent tonique, intonation musicale), qui a pu aussi déterminer l'extension de l'emploi des inversions cachées et des figuras analogues, à moins que, chose moins vraisemblable, ce ne soient ces figures qui, surgissant tout d'un coup à l'horizon de la svntaxe française, aient .sonné l'heure de la disparition de l'ancien système phonétique.

Reste à comparer les deux systèmes d'accentuation oratoire que nous venons d'examiner, au point de vue de leur valeur logique et expressive. Le S3^stème du français actuel est -il supérieur ou inférieur au système de l'ancien français et des langues étrangères modernes (122), et la langue actuelle a-t-elle subi un progrès ou un retour en arrière, en adoptant le système si particulier des in^^ersidiis cachées et autres figures analogues, système lié (sauf dans quelques cas isolés) à l'emploi obligatoire de l'ordre Verbe— Complément direct ?

Une enquête impartiale et approfondie nous amènerait à

(122) Autres que le japonais.

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