‹ L'inversion du complément direct et l'accent oratoire dans le Roman de Troie, texte français du 12e siecleChapitre 21 sur 29 · UT · texte numérisé non relu

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reconnaître que le système de l'ancienne langue est, au point de vue de la logique pure, inférieur au système actuel. En effet, on verrait que les avantages tant vantés (123) de la construction libre pour l'expression des nuances de l'accent oratoire sont plutôt illusoires.

Soit un groupe de deux mots : il ne peut admettre que deux permutations (ab et ba), alors que les cas d'accentuation logique sont trois. Ainsi, si l'ordre Verbe — Complément direct devait impliquer un accent logique affectant

Wrbe fût réservé au cas où 1^ vjrbc e>L sujet lugiquj, un n aurait

aucune construction pour le ras d'atonii' loL'-iuuc. Dr nirnie les six

as possibles de dispositi< «i. cab,

orrespondraient à dix cas d'actenluation logique (deux cas

u ..M'iiii' pour a, deux ca< " '' deux cas ' ••■" "^ - ■ ■ "■ - -^

b à la fois, un cas pour ^ i cas poui

\ii contraire, le système des formules syntaxiques, combmé avec l'ordre dit « logique », procure toujours (même s'il s'agit de mettre en valeur une proposition entière, principale ou subordonnée) un moyen commode et général de caractériser chaque terme séparément et de distinguer un mot tonique d'un mot atone (cest la clef que je cherche, la clef je la cherche, je cherche la clej). Bref, le point faible du système de l'ancien français réside en ce qu'on n'y voit jamais à première vue si tel mot mis en tête comporte un accent grave ou aigu; pour un vers tel que :

(123) Delon: La Grammaire française d'après l'histoire, pp. 389-390. Il est certarn que la syntaxe latine offre sous ce rapport « une liberté quasi illimitée et une immense richesse de construction >, mëi&. ces avantages d'ordre stylistique s'acquièrent toujours au détriment de la netteté et du caractère logique du système.

- lis --

Rois, fait il, ensi m'a bailli Renarz con vos poez veoir

(Rom, Renard, 704),

si on n'avait le contexte (Li rois dit : a Bruns qui t'a ce fait?), on pourrait hésiter entre deux interprétations {c'est ainsi que... et c'est Renard qui...), alors qu'une traduction en français moderne comme celle que donnent pour ce passage G. Paris et E. Langlois ne laisse auclm doute quant à la valeur logique des termes : — Roi, jait-il enfin, c'est Renard qui m'a mis dans l'état où vous me voyez. Du reste, il est de fait que le système du français moderne se suffît à lui-même, alors que la pratique de nos langues montre que le système de Tordre des mots mis au service de l'accentuation logique va toujours de pair avec les procédés purement phonétiques qui le complètent et qui suppléent à son imperfection.

La langue a évolué vers une plus grande précision et se

recommande aujourd'hui (( par son exactitude et sa clarté » (124). D'ailleurs, sans être taxé de parti pris, on peut dire que le français actuel se prête beaucoup mieux que toutes les autres langues à l'expression des finesses et des nuances de la pensée scientifique.

(( Tout ce qui pouvait nuire à la clarté des rapports dans la phrase la plus compliquée, dit M. Brunot dans son discours prononcé le 7 octobre 1922 à l'Académie de Langue Française de Belgique, à Bruxelles, avait été recherché et interdit : la netteté absolue comptait parmi les vertus premières, de sorte qu'une probité rigoureuse, qui venait seulement d'être acquise, semblait être le génie même de l'idiome. La pensée moderne n'avait jamais possédé un instrument si fin et si sûr. »

Mais il y a autre chose. Si Ton approfondit la nature du passage de l'ancien système au sj'stème actuel, on s'aperce-

(124) Veïîdryès: Le Langage, p. 405.

vra qu ii > a eu là une espèce de ciéroncrétisation des procédés linguistiques. La raison et l'élément rationnel l'emportent sur la matière.

Ce fait est, d'ailleurs, conforme à la conclusion que M. Vendryès tire de son magistral exposé des langues de la terre, étudiées dans toute leur éblouissante variété.

« On a remarqué... une tendance générale des langues à dépouiller les caractères mystiques pour devenir de plus en plus intellectuelles, et à laisser tomber l'expression des idées concrètes pour s'élever à l'abstraction. » (125) k L'esprit d'un civilisé est plus apte à l'abstraction que l'esprit d'un primitif, parce que les conditions de la vie civilisée orientent l'esprit vers les coosidérations abstraites au détriment de ce qui est concret. » (126) Ce à quoi nous faisons allusion n'a évidemment pas trait aux idées, mais exclusivement à la forme qu'elles revêtent et à la façon de les exprimer (127); or. même à ce point de vue, n'y a-t-il pas dans l'emploi syntaxique des inversions cachées quelque chose de plus abstrait et de plus raffiné, au point de vue de la spéculation intellectuelle, que la manière purement physiologique, plus nerveuse, plus impulsive et plus brutale de rendre l'accent oratoire par des modulations spéciales de la voix ?

Il ne semble pas déplacé, non plus, de citer une réflexion de M. Sayce (128) faisant valoir le rôle de l'évolution syntaxique du langage :

K L'accent et le ton varient en raison inverse de la syntaxe, et nous pouvons apprécier le développement de là syntaxe dans une langue par son accentuation plus ou moins

(125) Vendryès: Le Langage, p. 414.

(126) Vendryès: Le Langage, p. 418,

(127) Voir, au sujet du rapport entre les idées et les moyens de les exprimer, Trombetti : Elementi di Glottologia, p. 227.

(128) Principes de philologie comparée, § 17,

prononcée... Ce que la civilisation exprime par des procédés intellectuels, la barbarie le rend par le manège physique de la voix et des muscles .^*accent va de compagnie avec le geste; l'action est nécessaire à l'orateur qui doit faire appel aux passions et non à la raison de ses auditeurs. )> (129)

M. Passy (130) voit la chose sous le même angle, quoiqu'il ne parle que de l'accent musical :

(( Ce qui paraît prouvé, c'est la diminution du rôle de l'intonation lorsque le langage se développe sous le rapport grammatical. ))

Enfin, et c'est là le troisième fait qui ressort de la comparaison des deux systèmes, on ne saurait manquer d'être impressionné par le trajet que le français a parcouru au point de vue de la seule accentuation oratoire, pour aboutir à l'état actuel. Qu'il y ait eu progrès ou non, l'ancien système e.st sans contredit entièrement diiîérent de celui dont se sert la langue actuelle et qui ne s'est imposé que par degrés successifs. C'est ainsi que, si à l'époque du Roman de Troie le français possédait (( la plus musicale des phonétiques », aujourd'hui il est arrivé à avoir (( la plus algébrique des syntaxes » ; en un mot, la langue française, dit M. Brunot dans le discours cité plus haut, « de toutes les langues humaines, est celle qui a le plus changé, c'est-à-dire le plus vécu, qui a passé par des extrémités que les autres n'ont jamais connues )).

Le latin considère Tordre Complément direct — Verbe comme sa construction habituelle et ne pratique guère d'inversions cachées; le vieux français, tout en conservanl l'inversion, y substitue dans certains cas l'ordre direct et, d'autre part, commence, quoique timide-

(129) « 11 y a d'ailleurs, dit M. Vendryès, dans cet ordre d'idées (Le Langage, p. 129), des procédés variés d'intonation ou de geste qui per-mettent de suppléer à l'absence de catégories. »

(130) Etude sur les changements phonétiques et leurs caractères généraux, § 246,

- cachées; l'ital: .. ......v . „i. ^^ ,. ^ ,, ,

avancé que l'ancien français et beaucoup moins évolué que le français moderne, conserve les deux ordres, mais préfère l'ordre direct à l'inversion et emploie assez volontiers les inversions cachées de second? espèce: enfin, 1--^ français ront^'mporain renonce complètement (ou à

grand usage d'inversions i^.MU-f > <i<-s (Lux «■.;e-v-^. l.a disparition progressive des inversions simphs ♦ st i>ait(.iit rdrniv'nsf'-M par une s\nii)athie de plus on plus marqii' ■

Or, comme, au point de vue de l'accentuation oratoire, les autres langues romanes n'en sont en ce moment qu'à une étape assez voisine de celle où était le français il y a sept ou huit siècles, il s'ensuit que le français est la langue qui, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, s'est le plus écartée de son prototype latin, et qui a abouti au plus haut degré de développement. Ainsi, l'étude de la question de l'inversion du complément direct montre une fois de plus non seulement que le français a progressé depuis l'époque du Roman de Troie dans la voie de l'abstraction et qu'il a réalisé un idéal de précision et de clarté qui est devenu à juste titre proverbial, mais encore que, toute question de perfection linguistique mise à part, il marque l'évolution la plus avancée parmi toutes les langues romanes, sinon parmi toutes les langues indo-européennes, évolution qu il courue avec une surprenante* rapidité.

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