‹ L'invincible obstacle [microforme]Chapitre 1 sur 3 · L'invincible obstacle [microforme] · texte numérisé non relu

L'invincible obstacle [microforme]

La reliure serrée peut causer de l'ombre ou de la distorsion le long de la marge intérieure

Blank leaves added during ;estoration May appear within the text. Whenever possible, these have been omitted from filming/

Il se peut que certaines pages blanches ajoutées lors d'une restauration apparaissent dans le texte, mais, lorsque cela était possible, ces pages n'ont pas été filmées.

Additional comments: / Commentaires supplémentaires:

This item is filmed at the reduction ratio checked below/ Ce document est filmé au taux de réduction indiqué ci-dessous.

L'Institut a microfilmé le meilleur exemplaire est

lui a été possible de se procurer. Les détails de cet exemplaire qui sont peut-être uniques du point de vue bibliographique, qui peuvent modifier une image reproduite, ou qui peuvent exiger une modification dans la méthode normale de filmage sont indiqués ci-dessous.

Coloured pages/ Pages de couleur

Pages damaged/ Pages endommagées

Pages restored and/or laminated/ Pages restaurées et/ou pelliculées

Pages discoloured, stained or foxed/ Pages décolorées, tachetées ou piquées

Pages detached/ Pages détachées

Showthrough/ Transparence

Quality of print varies/ Qualité inégale de l'impression

Continuous pagination/ Pagination continue

Includes index(es)/ Comprend un (des) index

Title on header taken from: / Le titre de l'en-tête provient:

Title page of issue/ Page de titre de la livraison

Caption of issue/ Titre de départ de la livraison

Masthead/ Générique (périodiques) de la livraison

L'Tnvincible Obstacle

P. HUGOLIN, eo. f. m.

L’Tnvincible Obstacle

Un soir de mars, dans le vaste salon de l'antique demeure en pierres roulées de Gaspard Préville, gros fermier de Saint-Ovide, deux jeunes gens causaient sous la clarté douce de la lampe suspendue : Marguerite, la fille de Gaspard Préville, et Léon Darbois, le fils unique de Pierre Darbois, l'hôtelier du village.

Les deux jeunes gens s'aimaient depuis longtemps, et dans le village on parlait de leur mariage comme d’une chose certaine. Ils n'étaient Pas encore fiancés, mais cela ne pouvait tarder, disaient les bonnes femmes — et les jeunes filles aussi —, ct les premières roses de l'été orneraient la Couronne d'épousée de la belle Marguerite Préville.

Jamais l’église de Saint-Ovide n'aurait vu s'unir Plus beaux jeunes gens et mieux assortis; ce serait le mariage chic de la saison.

— Marguerite, it la voix du jeune homme trembla sous les coups saccadés du coeur qui battit plus fort, Marguerite, vous savez que depuis longtemps je vous

aime... Voulez-vous faire le bonheur de ma vie en devenant ma femme?

La déclaration était brusquée. On ne connaît pas les périphrases chez les villageois. On dit ce qu'on a à dire — gauchement, timidement, honnêtement.

Léon soupira ; ces quelques paroles lui enlevaient un poids énorme de dessus le coeur.

Il allait continuer, plus à l’aise, le grand coup maintenant donné.

Subitement Marguerite avait pâli, et ses mains que tenaient le jeune homme se dégagèrent et tombèrent sur les bras du fauteuil. Une souffrance mortelle travaillait les traits de son visage; ses yeux s'étaient à demi fermés.

Léon se tut un instant, abasourdi. Il reprit aussitôt:

—Ne vous attendiez-vous pas à cette demande? Depuis longtemps je suis pressé de la faire, et vous avez dû la deviner bien souvent sur mes lèvres et dans mes yeux. Mais je ne sais quoi la retenait. Vous paraissiez toujours vouloir l'arrêter. Ce soir je me suis décidé. J'ai été brusque peut-être... Pardonnez-moi, mais dites que vous acceptez. Je vous aime plus que je ne puis le dire.

La jeune fille leva les yeux vers le jeune homme, et lentement, d'une voix atone que la volonté seule poussait :

—Oui, vous dites bien; j'ai plus d’une fois arrêté sur vos lèvres cet aveu. Je sentais qu’il viendrait pourtant un jour ou l’autre. J'aurais dû vous avertir que c'était inutile...

—Que dites-vous? Non, ce n'est pas possible. N’avez-Vous pas......

—Écoutez-moi, Léon, il faut que moi aussi je vous parle franchement. Oui, j'aurais dû depvis longtemps Vous avertir qu’un Mariage entre nous est impossible, Si vous m'aimez, de mon côté j'ai... de l'estime pour vous, et je ne pouvais me résoudre à vous causer cette peine. J'ai manqué à mon devoir, et je me le reproche,

—Je ne comprends pas. Vous m'aimez, Marguerite, oui, mon coeur me le dit; votre père, j'en suis sûr, sera heureux de cette union. Quant au mien, j’ai son consentement. Que faut-il de plus, puisque vous m'aimez et que je vous aime?

A ce moment, un bruit du dehors fit tressaillir la jeune fille. Des Pas lourds et mal assurés faisaient crisser sur le Perron la neige gelée.

La porte s'ouvrit, et dans le vestibule qui donnait sur le salon, un homme entra en titubant, et s’affala Sur le parquet. Au bruit de la chute, les jeunes gens accoururent, avec un serviteur de la ferme.

Le père de Marguerite — c'était Jui cet homme ivre —— éssayait avec peine de se remettre sur ses jambes. Léon l’y aida et conduisit le malheureux dans la chambre qu’on lui désigna ; puis il rentra au salon, très confus pour son amie, embarrassé et n'osant regarder la jeune fille.

Celle-ci au contraire avait comme été ranimée par cette scène pénible, Pâle d'émotion et de douleur, mais la voix vibrante d’indignation et de colère contenue, elle dit :

—Vous savez maintenant ce qui rend entre nous un mariage impossible.

Léon baissa la tête sans répondre. Il sentait bien ce que la jeune fille n’osait ajouter par délicatesse.

C'était chez son père, Pierre Darbois, que le père

de Marguerite s’enivrait régulièrement depuis trois ans; c’est de là qu’il revenait ivre ce soir même.

La jeune fille reprit, moins amère:

—J'ai tout mis en oeuvre pour guérir mon malheureux père de sa passion. Aussi longtemps que j'ai conservé quelque espoir de réussir, j'ai fait en sorte de prévenir de votre part une demande qui m’eût obligée à un refus. Mais j'ai lutté en vain. Toutes les Promesses de mon père, ses résolutions, ses efforts, sont toujours allés échouer au seuil de la buvette. L'hôtel est l’invincible obstacle à la conversion de mon père, l'obstacle invincible à notre union. La fille de Gaspard Préville ne peut devenir la bru de l’hôtelier de Saint-Ovide.

La jeune fille se tut. Des larmes coulaient sur le visage de Léon; puis ce furent des sanglots, violemment retenus. Marguerite elle-même, brisée par la lutte intérieure que se livraient son amour pour Léon Darbois et sa colère contre l’hôtelier, eut une soudaine détente nerveuse devant les larmes de celui qu’elle aimait, et se prit aussi à sangloter.

La scène était des plus pénibles pour tous deux. Mais Léon le comprenait: l'obstacle dénoncé par la jeune fille n’était pas imaginaire; c'était une brutale réalité que tous les raisonnements ne pourraient atténuer. Il n’y avait qu’un parti à prendre: faire disparaître l'obstacle. Le renverser, ou renoncer à la main de Marguerite; il n’y avait pas d'autre solution.

Renverser l'obstacle! S'il pouvait amener son père à ne plus donner de boisson à Gaspard Préville... Oui, son père y consentirait pour le bonheur de son fils. C'était si peu de chosel.. Mais s’il refusait? S'il refusait! Ah! il ferait beau voir son père lui refuser

soif NS . SO.

cela... Il lutterait alors contre son père, et l'hôtel dis- Paraîtrait...

Les pensers du jeune kom larmes s'arrêtèrent, et c jeune fille:

—Marguerite, jusqu'ici vous avez Intté seule contre la passion de votre père. Désormais nous serons deux, et ce que seule vous n'avez py obtenir, à deux nous l'obtiendrons. Votre père cessera de boire, ou bien mon père cessera de tenir hôtel !

Il s'était levé sur ces dernières paroles, le regard décidé, la voix énergique.

Marguerite le regarda. L'assurance de son ami [ui

me ayant pris ce cours, ses est avec fermeté qu'il dit à la

mit un rayon de joie dans les yeux. Elle tendit la main à Léon.

—Que Dieu vous entende! Brisez l'obstacle et alors...

—Alors vous répondrez à ma demande de ce soir.

Et il mit un baiser au front de la jeune fille.

L'hôtel Darbois avait Pour ainsi dire toujours existé à Saint-Ovide, Il était né avec le village, avec l'église —— Avant elle — et de génération en génération les Darbois en avaient été les Propriétaires; c'était une race de buvetiers.

Buvette bien plns qu

la plupart des hôtels de la Campagne. Les voyageurs

me de vivre. Il se rabat sur la buvette; la clientèle véritable, la bonne,

tèle des buveurs —

C'est sur ce pied qu'était tenu l'hôtel Darbois.

On conçoit dès lors ce qu'est un hôtel dans un petit village, et ce qu'était l’hôtel de Saint-Ovide: un foyer d’alcoolisme et de misères. Pas autre chose. Et des alcooliques, et des ivrognes, il en avait fabriqué cet hôtel depuis cinq générations, sur les deux rives du Richelieu! Et des accidents et des malheurs et des ruines dûs à la boisson, les annales de Saint-Ovide at de la région en étaient remplies depuis un siècle!

Le médecin du village, vieux praticien expérimenté, qui par sa profession avait été à même de sonder le mal dans sa hideuse pro.ondeur, avait un jour lancé ce défi:

“Il n'y a pas une personne dans cette paroisse qui, remontant à la troisième génération, ne trouve dans sa famille un malheur, une maladie ou un décès dû à la boisson. J'en ferai la preuve si on le veut.”

Personne n'avait relevé — et pour cause — ce défi qui fit alors grand bruit, mais la constatation que chacun avait faite du bien-fondé de son défi, avait ouvert les yeux à plusieurs sur les méfaits de la boisson, et ç'avait été chez une partie de la population le point de départ d'une vie plus sobre et u’une hostilité croissante contre l'hôtel. Même, un conseiller avait déjà proposé au conseil de retrancher da licence. Sa proposition n’avait pas été soutenue, mais elle avait eu pour effet de consolider encore le parti hostile à l’hôtel, ét l’on sentait que la question de l'abolition de l’auberge, maintenant posée devant le conseil et devant l'opinion publique, serait débattue un jour ou l'autre pour tout de bon.

‘Pierre Darbois s'était bien rendu compte de ce courant d'opinion; sa caisse en avait aussi ressenti le contre-coup, et il rageait.

Il avait à la vérité tenté de détruire l'effet produit par le fameux défi du médecin, mais cela n'avait pas réussi. De bons clients, voire quelques piliers de sa buvette, s'éloignaient, et ni les traites libéralement prodiguées par lui Pour amorcer ses pratiques, ni les picnics et les bals organisés our rétablir son achalan-

dage et raffermir sa Puiss ice ébranlée, n’y avaient réussi à son gré.

C'était un homme âpre au gain que Pierre Darbois, une conscience fermée aux maux que causait son commerce. Il n’en avait cure; Son commerce était légal. cette légalité le mettait au-dessus des scrupules de conscience. Il ne voulait qu'une chose: débiter le plus

possible d'alcool, et consolider l'existence menacée de son établissement.

C'était dans cette vue qu'il avait acquie-cé au projet de mariage de son fils avec la fille du Gaspard Préville, un de ses bons clients et surtout conseiller municipal.

Unir son fils à Ja fille du conseiller.

, n'était-ce pas s’as- Surer une voix au conseil, et une sérieuse influence dans la paroisse?

Le bruit courait bien que Gaspard Préville était ruiné, que ses habitudes d’intempérance le jetteraient un jour ou l’autre sur le chemin, et personne ne devait mieux que l’hôtelier savoir à quoi s'en tenir sur ces rumeurs ; mais il avait tout de même consenti au mariage de son fils avec la fille du conseiller.

C'était à cet homme et dans ces conditions défavorables, que Léon allait demander de ne plus donner de boisson à Gaspard Préville.

Le lendemain même de Sa conversation avec Marguerite, Léon eut à ce sujet une entrevue avec son

père. Ce fut celui-ci qui le premier posa cette question:

—Eh bien, mon garçon, à quand la noce?

—Cela dépend de vous.

—De moi? Oh! je te laisse bien libre de fixer l'époque et le jour.

—Je veux dire qu'il dépend de vous que je me marie.

—Comment! mais tu as mon consentement...

—C'est vrai, et je vous en remercie, mais il faut encore que vous consentiez à autre chose.

Et le jeune homme mit son père au courant de ce que nous savons déjà. Il lui déclara la volonté formelle de Marguerite Préville de ne pas se marier avec lui aussi longtemps que son père aurait de la boisson à l’hôtel.

—Vous voyez, conclua-t-il, que notre mariage tient à bien peu de chose, et que notre sort est entre vos mains. Je vous en supplie, mon père, ne donnez plus de boisson au père de Marguerite. Vous n'allez pas

me refuser cela ?

—Tout ça, c’est bien beau, mais qu'est-ce que ça peut bien faire à cette petite Marguerite que son père prenne un coup de temps à autre! Préville n’en est pas plus mauvais pour cela. Les femmes, ça ne comprend rien; ça n'écoute que leur sentiment. Voyons, mon garçon, il faut faire entendre raison à cette petite. Tu sais bien que ce n’est pas moi qui fais boire son père, et qu'après tout, quand même je ne lui donnerais pas de boisson, ce n’est pas cela qui le guérirait et l’empêcherait de boire.

—Ce n’est pas l’avis de Marguerite. Elle a tout essayé pour corriger son père, ét rien n'a réussi, tous ses

ues-

efforts et toutes les bonnes résolutions de son père ont échoté ici, Elle sait à quoi s’en tenir. Aussi je vous demande, je vous supplie de ne plus donner de boisson à Gaspard Préville,

—Ta, ta, ta, tu arranges Ça vite, toi. Tu ne penses qu’à toi, je l'excuse, c’est comme Ça la jeunesse, Mais moi je dois penser un Peu à toi et à moi, Les affaires ne sont pas d'or par le temps qui court, et je n’ai pas

Préville.

—Quoil Vous me refusez ?

—Ne te fâche Pas, Sois raisonnable. J'ai pour en agir ainsi des raisons que je ne peux te fai

Léon fit un geste de dégoût... Lui, succéder à son père à la tête de l'hôtel? I] travaillerait plutôt au pic que de jamais se mettre derrière un comptoir. Depuis longtemps ses convictions étaient formées 1àdessus. Il n’en manifesta rien toutefois, si ce n’est Par un geste involontaire de répugnance, que son père Put interpréter autrement. Mais il reprit:

—Vous travaillez Pour assurer mon avenir, pour mon bonheur, je n’en doute pas. Mais je vous affirme que mon véritable bonheur serait d’unir ma vie à celle de Marguerite Préville. Comment donc pouvez- Vous empêcher ce bonheur et briser ma vie? Je ne comprends pas.

—Moi, je comprends ce que je fais, ça suffit.

—AÂlors, c’est un refus ?

— Oui. Gaspard Préville boira ici quand il le vouéra.

Léon, pâle de douleur et de colère, eut la force de se contenir, et après un moment de silence où il refoulait sa rage qui voulait éclater, froidement et avec un accent de décision qui troubla l'aubergiste:

—Désormais, c’est fini entre vous et moi. Ou plutôt la lutte va commencer. Puisque vous ne voulez pas fermer votre maudite buvette à Préville, je vais lutter contre l'hôtel et je le ferai fermer.

La paroisse de Saint-Ovide devait avoir une retraite pendant le carême. Depuis cinq ans cette paroisse n'avait pas eu ce bienfait, et elle en avait rudement besoin. Le curé avait en outre un secret dessein en faisant prêcher cette mission. Le revirement d'opinion contre l'hôtel et quelques autres indices lui faisaient espérer qu’un grand coup pouvait être tenté avec succès pour l'abolition de l'auberge, et i! voulait y prépa-

rer les esprits et les coeurs par une bonne retraite, à l'issue de laquelle une requête d'opposition au certificat de licence serait signée et portée devant le conseil. Il escomptait obtenir alors la majorité des signetures des électeurs.

Le dimanche qui suivit les précédents évènements, le curé annonça donc que dans quinze jours commenceraient les exercices d'une retraite paroissiale. Sans faire allusion à son projet, il déclara cependant qu’au cours de la retraite la Société de tempérance serait établie; il augurait le plus grand bien de ces exercices spirituels, et il invitait tous les fidèles à s’y bien disposer par la prière.

Au sortir de la grand'messe Léon et Marguerite se rencontrèrent. Le jeune homme fit part à son amie

ce de il reavec

| pluoulez > vais

traite roisse ment in en inion saient c suc- >répate, à certinseil.

tures

nents, nmen- Sans qu'au serait rcices n dis-

rite se | amie

du refus catégorique de son mande,

—Mais je lui ai juré que j'allais lutter pour faire fermer son hôtel. Ayez confiance, Marguerite : bientôt votre père n'aura plus de boisson à l'hôtel Darbois.

—La retraite qui va s'ouvrir me donne aussi de l’espoir. Si mon père pouvait Prendre la tempérancel. ” je vais tout faire Pour l'y décider.

—Et moi je vais travailler contre 1 va m'être d’un grand secours.

guerite.

Les deux jeunes sur ce thème, puis

confiance,

Le plan de bataille de Léon n mé, et malgré la fermeté de sa pleine conscience des difficultés des obstacles qu'il fallait renver une puissance, et le conseil étai bientôt présenter son certificat a nouvellement de sa licence:

jours organiser une opposition

chissait, et allait tour à tour de 1 ment.

Deux jours plus tard, le mardi, devant la salle du conseil municipal, à l'endroit ordinaire, l'avis que la p tion du certificat de licence de Pie lieu dans quinze jour la retraite,

père d'acquiescer à sa de-

‘hôtel. La retraite Priez pour moi, Mar-

gens devisèrent quelques instants se séparèrent, le Coeur rempli de

était pas encore fordécision, il avait la de son entreprise et ser. L'hôtelier était t pour lui. Il allait u conseil pour le recomment en quelques efficace? Léon réfléa confiance à l’abatte-

comme il passait il aperçut, affiché rise en considérarre Darbois aurait s, c’est-à-dire au début même de

L'hôtelier, que l'annonce s'était hâté, dès le lundi, ignatures requises par la

de la retraite avait effrayé, de recueillir les vingt-cinq loi, et il avait aussitôt pré-

tn

senté son certificat au conseil, qui avait ce jour-là sa séance régulière; le conseil avait immédiatement fait afficher l'avis public que Léon avait lu avec consternation.

La pensée lui vint d’aller voir le curé, et de le mettre au courant de tout, pour lui demander conseil et peutêtre recevoir son appui.

Cinq minutes plus tard il était introduit dans le bureau du curé,

—Bonjour, Léon, dit celui-ci avec un large sourire de bienvenue. Je gage qu’on vient pour les bans. Mais il y a encore du temps d’ici à Pâques.

—Oui, il y a encore du temps ; aussi ce n’est pas pour cela que je viens. Il y a d’ailleurs un empêchement.

Le jeune homme était embarrassé. Il ne savait trop quoi dire, ni comment le dire. Il ajouta toutefois, saisissant la perche que lui tendait la question du curé:

—C'est au sujet de cet empêchement que je suis venu vous parler... Vous savez que mon père a demandé le renouvellement de sa licence?

Le curé demeura quelque peu surpris. Il ne voyait pas le rapport entre ces deux choses, si étroitement liées dans l'esprit du jeune homme, son mariage et la question de l'hôtel.

—Non, je ne savais pas. Est-ce que l'avis est affiché ?

—Oui, il a été affiché ce matin. Le certificat sera pris en considération dans quinze jours, pendant la retraite. Eh bien! il ne faut pas que la licence soit accordée! C'est pour cela que je suis ici.

Le curé fut encore plus surpris. Cette ouverture était plutôt étrange de la part du fils de l’hôtelier.

—Voyons, dit-il à son interlocuteur, expliquez-moi

r-là sa nt fait mstèr-

mettre t peut-

le bu-

sourire s. Mais

1s pour nent.

it trop is, sai- 1 curé:

mis vea de-

| voyait tement ze et la

est af-

at sera it la resoit ac-

iverture lier.

uez-moi

de quoi il s'agit, Quel rapport y a-t-il entre votre mariage et cette question de licence? Païiez-moi en toute confiance; je ferai tout en mon pouvoir pour vous être utile,

Ainsi mis à l'aise, Léor raconta au curé ce que nous savons déjà, et lui déclara sa résolution de faire fermer l'hôtel.

Le curé l'écoutait avec sympathie. Et il réfléchissait que la prise en considération du certificat devant avoir lieu au début de la retraite, son projet de contre-requête tombait à l’eau. Cela ne faisait ni l'affaire de Léon Darbois ni la sienne.

—Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.

—Je ne sais trop. Je songe à faire signer une requête en opposition. Mais je crains bien de n’avoir pas la majorité des signatures si je fais signer la requête avant la retraite.

Le curé resta quelques instants songeur, puis :

—ÉEcoutez, Léon, je puis vous confier que mon but en faisant prêcher cette retraite était précisé-

ment de faire signer une contre-requête à l'issue de la mission. Et puisque l'avis est déjà affiché, il ne me reste qu’une chose à faire, avancer la retraite de huit jours — si je puis obtenir cette faveur. Je vais essayer. N'en parlez à jersonne. Je vous avertirai à temps.

Léon quitta le preshytère encouragé et confiant. Le curé était pour lui, c'était la victoire assurée.

Le curé téléphona aussitôt au supérieur des Franciscains, à Montréal, et lui demanda, pour des motifs très graves, disait-il, de bien vouloir avancer la retraite de huit jours.

Ce n'était pas facile. Durant le carèême les missionnaires sont tous et constamment en service, et il est pour ainsi dire matériellement impossible de modifier le programme de leurs prédiations arrêté d'avance pour toute la saison. Toutefois, le supérieur promit au curé d'essayer une combinaison qui lui permettait d'envoyer le Père Bernardin à Saint-Ovide huit jours plus tôt.

Il se mit martel en tête pour trouver cette combinaison, et après une heure d'un travail ardu il put téléphoner au curé de Saint-Ovide une réponse favorable.

Le samedi suivant, le Père Bernardin, fameux missionnaire de la tempérance, descendait à la station de Saint-Ovide, distante de trois milles du village,

Le curé était venu lui-même avec sa voiture recevoir le missionnaire à la station. Au cours du trajet il le mit au courant de la situation.

—Vous le voyez, mon Père, le sort de l'hôtel est entre vos mains. Il faut que vous décidiez nos hommes à signer en masse contre la licence.

L'arrivée du missionnaire causa de l’émoi dans le rang de l'église et mit les langues en mouvement.

—Le Père qui arrive... chuchotaient, les bras tendus vers la voiture, les enfants qui sortaient de l’école.

—T'iens, disaient les bonnes femmes, qui guettaient aux fenêtres le retour de la voiture du c’ré que l’on avait vu descendre à la station pour le train de quatre heures, c'est-i déjà le missionnaire qui arrive? Mais la retraite commence rien que dimanche en huit...

L'hôtelier fronça les sourcils au passage de la voiture. L'arrivée d’un religieux à la veille du dimanche lui parut une menace personnelle. Sans doute venaitil faire le lendemain un sermon de tempérance e:1 pré-

vision de l'octroi de sa licence. Darbois fut de mauvaise humeur jusqu'au lendemain. Mais le lendernain, à la grand'messe, lorsque le curé annonça que la retraite était avancée de huit jours, dans son banc l'hôtelier étouffa un juron.

Et 1x retraite s'ouvrit le même soir, Elle fut ce qu'on pouvait attendre du prédicateur : un succès.

Jusqu'au mercredi soir il ne toucha pas d’un mot la tempérance. Il s'appliqua uniquement à pénétrer les coeurs de componction par la prédication des grandes vérités du salut: la fin de l'homme, le péché, la mort, l'enfer, la miséricorde de Dieu. La parole puissante, colorée, populaire, du Franciscain, était goûtée, évidemment. C' ait à qui ne Sarderait pas la maison afin de se rendre aux sermons.

Le père de Marguerite, comme tout le monde, assistait aux exercices de la retraite, assidûment, à la grande joie de sa fille.

Ce n'était d'ailleurs pas un méchant homme que Gaspard Préville. N'eût été sa Passion de boire, dont il gémissait, mais sans avoir l'énergie de s’en libérer, c'eût été un bon chrétien.

Il avait toujours bu un peu, mais depuis trois ans surtout, 1] était livré entièrement à sa passion. Vers cette époque il était devenu songeur, avec des moments de profond découragement, dont Personne ne savait bien la caus La rumeur courait, avons-nous dit, que ses affaires allaient imal, et c'était vrai. Mais on ne connaissait pas toute la vérité. Il était ruiné; la vieille ferme des Préville était grevée d’hypothèques au nom

res

de Pierre Darbois, l’hôtelier. Marguerite, comme tout le monde, ignorait cet état de choses; elle s’apercevait seulement, car cela sautait aux yeux, que les folles dépenses de son père pour la boisson le mettaient souvent dans l'embarras pour ss paiements. La ferme était mal administrée et la culture négligée, par suite de l’incurie du propriétaire ; la jeune fille en gémissait. Lorsqu'elle avait touché cette question devant son père pour l'engager à ne plus boire, toujours celui-ci était devenu plus sombre, et des éclairs de colère avaient brillé dans ses yeux; puis l'abattement succédait. Le malheureux Préville était aux mains de l’hôtelier comme entre les serres d’un vautour. Il buvait maintenant par découragement, pour oublier. Il courait à l’abime, et il s'enivrait pour ne le point voir.

Tels étaient l’état d'âme et la situation de Gaspard Préville à cette époque: ruiné et désespéré, victime de l'hôtelier.

Il importait assez peu à celui-ci que le conseiller suivit la retraite et même qu’il y prit la tempérance. Il n'avait plus un sou que Darbois püût lui soutirer, quoiju’il l’eût désigné à son fils comme un de ses bons clients; le principal était qu’il gardât sur Préville sa main-mise et son influence. A ce point de vue, il était de bonne politique de ne pas exaspérer sa victime en l’empêchant de suivre la retraite et en le retenant à sa passion, dont il savait bie1 que le pauvre homme souffrait et dont il voulait guérir. Il le laissa donc en paix; il ne l’incita pas à boire. Gaspard Prévill= put suivre les exercices de la mission à son aise. Il y alla de lui-même, sa fille n’eut pas à l’y pousser; mais elle priait beaucoup pour que son père prit la tempérance, et elle était résolue à tout mettre en oeuvre, s’il le fal-

lit, pour engager son père à cette démarche. Elle attendait le moment opportun.

Le soir du mercredi, le missionnaire entama, par un discours Véhément, le sujet de la tempérance.

Le lendemain et les jours suivants, il consacra l’un de ses deux sermons quotidiens au même sujet, et dès le jeudi, après un discours où les buvettes étaient dé- : oncées comme une cause de ruines et de misères, il déclara que l'heure était venue pour cette paroisse de faire disparaitre l'auberge, et qu'à cet effet une requête en opposition au certificat de l’hôtelier allait circuler de maison en maison.

Ce fut une sensation.

C’en fut une autre quand on vit, le lendemain, Léon Darbois, le propre fils de l’hôtelier, se mettre à la tête du mouvement oppositionniste et présenter lui-même la requête à la signature de ses concitoyens.

Les commentaires allèrent leur train. On pressentait quelque raison mystérieuse de cette initiative étrange du jeune homme.

L’hôtelier traita son fils de Sans-coeur, d'enfant dénaturé, ce à quoi ses bons clients firent écho entre deux verres. Et il insinua que Léon en agissait ainsi Pour se venger de ce qu’il lui avait refusé son consentement au projet de mariage avec la fille de Gaspard Préville.

Ce bruit mensonger se rénandit dans la paroisse,

La question de son mariage ainsi brutalement jetée en pâture aux commentaires du public, et de façon aussi fausse qu'indélicate, était de nature à nuire à la Campagne du jeune homme. Il se vit obligé de pro-

clamer la vérité; il la proclama. En générai on crut à sa parole; sa douleur, sa sincérité, son couragr plaidaient pour lui. Seuls les intéressés au maintien de l'auberge firent mine, pour refuser une signature qu’ils ne voulaient pas donner, de croire à un acte de vengeance.

En même temps que la contre-requête se couvr de signatures, la liste des inscriptions dans la Soci : de tempérance, ouverte à la sacristie, se couvrait, après chaque sermon, d’un nombre toujours croissant de noms.

Son père allait-il donner le sien? Mürguerite attendait, dans la prière et l’anxiété.

I1 le donna, à la suite d’une violente altercation avec l’hôtelier. Préville n'avait pas été lent à connaître la rumeur mensongère semée par l’hôtelier. Il en fut, on le conçoit, profondément blessé. Darbois se défendit d’avoir répandu ce bruit, et lui affirma qu’au contraire il serait très heureux que son fils se mariât avec la fille de son meilleur ami. Certes, il désapprouvait la conduite de Léon, mais il n’aurait pas répandu un bruit aussi faux, füt-ce pour l'empêcher de réussir. — Même, ajouta-t-il, je soupçonne que c'est Léon qui aura répandu cette rumeur, pour se faire la patie plus belle!

—En tout cas, on le dit, répliqua Préville, et on dit aussi que si ma fille ne se marie pas, c’est parce que je bois. Je vais prendre la tempérance, et jamais plus je ne remettrai les pieds ici.

Il partit sur cette assertion, qui laissa l’hôtelier incrédule et souriant, et le soir il alla se faire inscrire dans la Société de tempérance.

Ce fut une joie immense pour Marguerite.

—Merci, père, dit-elle en l’embrassant, au retour de l'église. Quel plaisir vous me causez! Désormais, c’est bien fini, vous ne boirez plus, et nous serons heureux comme autrefois.

Quelques larmes coulèrent sur les joues du père, qui répondit seulement :

—C'est pour toi que je l'ai fait. Prie bien Pour que je tienne parole,

— Oui, je vais prier si fort que vous ne serez jamais plus tenté de retourner à l'hôtel.

L'immense majorité dec citoyens de Saint-Ovide entra dans la Société de empérance. Et ce fut un grandiose et consolant spectacle que celui qui se déroula dans l’église le dimanche soir à la clôture de la retraite, lorsque tous ces hommes, pour un bon nombre buveurs convertis, s’avancèrent bravement dans le Sanctuaire pour recevoir des mains de leur curé, dont l'émotion se trahissait malgré lui, la croix de bois noire, symbole de leur renoncement et gage de leur fidélité,

Et lorsque tous furent armés de la croix, le dialogue Suivant s’engagea entre le missionnaire et ces vaillants :

—Mes chers Frères, pour l’amour de Jésus-Christ, et avec la grâce de Dieu, vous allez vous engager à Pratiquer la tempérance.

Promettez-vous de ne jamais faire usage de boissons fortes, excepté dans le cas de maladie?

—Oui, je le promets.

—Promettez-vous de ne “traiter” personne ?

—Oui, je le promets.

—Promettez-vous de n’aller aux auberges que pour de graves raisons ?

—Oui, je le promets.

—Promettez-vous d’exhorter à la tempérance vos Parents et vos amis?

—Oui, je le promets.

—Promettez-vous de garder les autres règles de la Société ?

—Oui, je le promets.

—À genoux, reprend le prédicateur, vous allez maintenant prononcer avec moi votre engagement, et que Dieu vous soit en aide!

Et la voix grave du Père articula lentement cette formule solennelle, que répétèrent membre à membre, avec une docilité d'enfants et une conviction de héros, les deux cents hommes massés dans le sanctuaire.

Devant Dieu et son prêtre — je prends — avec la croix de Jésus-Clirist — Ja résolution sincère — de pratiquer la Tempérance — Je reste de ma vie — conformément aux règles de notre Société.

Je le fais — pour l'amour de Dieu ; — pour mon salut et celui du prochain; — pour honrer la soif brûlante

— de Jésus en crolx; — Pour réparer les péchés — des

malheureux ivrognes ; — pour attirer les bénédictions du ciel — sur ma famille.

Je prie la Sainte Vierge — et Saint Jean Baptiste, notre patron — d'obtenir du Bon Dieu pour moi, — Ja fidélité à mes promesses.

—Amen! conclut le missionnaire.

Gaspard Préville et Léon Darbois étaient naturellement le point de mire de tous les regards féminins. Le pauvre Préville, c’est en pleurant qu'il reçut sa croix. Quant à Léon, ses yeux brillaient de mâle cou-

les de la

lez maint, et que

nt cette membre, le héros, ire.

avec la - de praconfor-

on salut >rülante s — des dictions

aptiste, x, — la

turelleminins.

Çüt sa le cou-

rage et d'espoir triomphant. Il] avait réussi dans sa campagne, et le père de Marguerite prenait la tempérance. N'était-ce pas le comble de ses voeux, et le bonheur assuré? Il aurait voulu rencontrer les regards de sa bien-aimée pour lui sourire de joie et voir reluire dans les yeux de Marguerite le bonheur de celle-ci. La jeune fille, par une instinctive délicatesse, était restée à la maison. Bien qu’elle ignorât les bruits qui couraient depuis quelques jours sur son mariage, elle s'était sentie l'objet d’une curiosité blessante les jours précédents, et elle se fût sentie mal à l'aise dans cette foule. Mais quels ne furent pas les transports de son bonheur au retour de son père, lorsque celui-c atra, sour'ant, la croix noire fièrement tendue vers sa fille! ;‘on père eut de la peine à s’arracher à ses embrassements et à ses caresses. Hélas! combien courte devait être la joie de Marguerite et combien cruelle la désillusion !

Le lendemain, lundi, devait se livrer le dernier épisode de la lutte contre l’hôtel,

Léon avait obtenu la signature de la majorité des électeurs municipaux; cette liste, assermentée par le secrétaire du conseil, était inattaquable. Le conseil refuserait la licence; son devoir lui était tout tracé.

On le pense bien, l'hôtelier, par ses suppôts, avait tout mis en oeuvre pour empêcher les gens de signer la contre-requête ; elle s'était quand même couverte de noms. Aussi, Darbois, qui Pressentait ce résultat, avait lui-même dirigé ses efforts d’un autre côté. Il avait “travaillé” les membres du conseil,

{ l Le maire Jui était hostile; c'était le médecin, enne déclaré de l'hôtel. Deux conseillers s'étaient au ouvertement déclarés opposés à l'octroi de Ja licence.

/ fallait à tout prix à l'aubergiste s'assurer les voix

Quatre conseillers, afin de prévenir Je Partage d votes, auquel cas Je maire eût (4

é jusque 1à : l'épicier

fidèle à l’hôtelier,

Pas. Quant à l’épicier, Darbois le

loir le lâcher, I] s'était montré assez froid depui

quelque temps, et il fréquentait moins l'auberge. L

/ fait est que cet homme songeait que si la licence d'hôte !

était refusée, il ance que le consei (#1 lui accordât un Il n'avait pourtan:

Lun

et Gaspard Prévill Darbois n’en douta

Soupçonnait de vo:

Pas non plus signé Je certificat de l’hôtei compromettre...

ait gagné à l'hôtelier, après avoir été approché Par celui-ci.

—Antoine,

Je puis toujours Compter sur vous au conseil ?

; c'est bien mon avis. Mais voilà, majorité des signatures, il nce, c’est la loi.

une opposition écrite de teurs résidants. On n'es

decin, ennemi ‘étaient aussi : la licence, I] r les voix de Partage des lement voté Stants, deux * autres l’aard Préville.

n’en doutait nait de vouroid depuis tberge. Le ence d'hôtel e le conseil it pourtant nme avisé; t de l’hôteomettre...

lier, après vous au

ace, On ne [ais voilà, atures, il

i des lisatisfacencontre des électrouver

satisfait... pas vrai? Et Puisqu'il faut une licence,

me celui-ci qu’un Conseiller doit montrer qu'il a du Courage. Et puis, vous Savez, la moitié de ceux qui ont signé l'opposition l'ont fait à Contre-coeur ; au fond ils sont pour l'hôtel, et ils seront très heureux de voir

sont ou des fanatiques ou des gens qui veulent se venger de moi: il ne faut pas en tenir compte,

—C'est peut-être vrai, tout ce qne vous dites, Mais tout de même, il Y en a beaucoup qui ne voudraient Pas de licence d'hôtel. Plusieurs m'ont dit: Si encore c'était une licence d’épicerie, on ne dirait trop rien...

Darbois plongea ses regards dans les yeux de l’épicier, qui détourna les siens. ‘Tous deux s'étaient Compris. Un quart d'heure plus tard ils se séparaient

Restait Préville. Celui-ci, il le tenait, croyait Dar-

bois, II ignorait Cependant que Préville avait promis au curé de voter contre l'hôtel.

Si l’hôtelier avait en effet agi auprès des conseillers, le curé de son côté en avait fait autant. Celui-ci, sa-

acquises; restait à s’en assurer une troisième. Laquelle? Celle de Préville évidemment. L'hôtel était l'obstacle à sa sobriété et l'obstacle au bonheur de sa

gr

nd …

ns

oem

bit

ot ot.

l'hôtel disparût. Mais d’

fille. C'étaient là des motifs de premier étant donné les circonstances, ville à voter contre l'hôtel,

Le soir du dimanch

ordre qui, devaient déterminer Pré-

e, à l'issue de la cérémonie de la Prise de la croix, Je cur.

é invita le Conseiller à venir au presbytère,

lui dit-il, je tiens à vous félici-

e de ce soir. J'avais beaucoup

oire comme VOUS faisiez ; votre fille était si malkeureuse |

Grâce à votre bon esprit, Avec la prière, la fréquentation des e des Occasions, vous resterez fidèle mpérance... La fuite des occasions

Ah! si cet hôtel Pouvait disparaitre... Ne VOUS pas heureux d’y aider? Je suis en effet bien convaincu que la b été

tre grande enne.

mie et qu’elle le sera er -ore, si elle ne disparaît pas. J'ai Confiance que demain VOUS saurez faire votre devoir au conseil,

Sacrements, la fuit

à votre croix de te:

Surtout,

—Il parait que la contrede la majorité des élect Pas autre chose des signataires.

requête porte les signatures eurs. En ce cas, le conseil n’a à faire que de se rendre à la volonté

de ceux-là Ssa la tête. Sans

,» n'est-ce pas ?

doute il désirait que un mot l’hôtelier Pouvait le

Préville bai

rdre qui, miner Pré-

onie de la venir au

Jus félicibeaucoup ez; votre n esprit, tion des ez fidèle Ccasions 2... Ne en effet le enne.

as. J'ai devoir

latures eil n’a olonté

ainsi, ‘8 sar- Vous À n2sscien-

que it le

11 songeait. Le Curé pensa que c'était la crainte seule de déplaire à l'hôtelier et un secret attachement

pour l'hôtel qui faisait hésiter Préville. Il reprit en conséquence :

Préville tressaillit ; le curé touchait juste,

Il coati-

vous débarrasser qe cet l'hôtel ne disparait pas, que vous avez été, tan

le bien, si Vous resterez le pauvre buveur dis qu’en faisant votre devoir, rance que vous voterez. Votre

ins; et non seulement le vôtre, mais celui de la paroisse.

—Oui, le sort de la paroisse dépend de votre vot: Si l'hôtel est maintenu, mes gens se remettront à boire et la retraite aura été perdue, Cela, je ne le veux pas et vous en répondrez devant le Bon Dieu. Votre de voir, a cher Préville, est &rave, il faut le rempli: Consciencieusement. Agissez comme un homme, com: me un chrétien, et Dieu vous bénira,

Le conseiller s'était levé Jui aussi, Il était résolu à voter contre Ja licence,

—Ce que vous dites est très juste, M.

le curé, et je ferai mon devoi

r, quoi qu’il puisse arriver.

—Je n'attendais rien d ami, et je ne Puis vous di Sausez, Et combien d'a merciements | Je serai pré

€ moins de Vous, mon cher

—Il ne fait pas c

haud aujourd’hui, entrez donc prendre quelque chose.

—Est-ce que je ne vous ai Pas dit que je ne mettrais Plus les pieds à Ja buvette?

—Comme Vous voudrez, Entrez chez

Mais j'ai affaire à vous.

moi, il faut que je vous parle.

C'est à Préville que l'hôt lundi matin, une heure avant

elier s'adressait ainsi le la séance du conseil,

Le conseiller savait bien ce aussi refusa-t-i] d’abord. Fin tances de l'hôtelier, et entra.

que lui voulait Darbois, alement il céda aux ins-

votre vote.

"ont à boire, le veux pas, Votre dele remplir mme, com-

it résolu à curé, et je

mon cher vous me t des relu conseil | buvette,

nc prenmettrais à vous.

insi le

seil.

arbois, iX ins-

—Alors, vous ne ‘oulez rien prendre?.,, un verre de bière ?

—Rien du tout.

—Comme vous voudrez. Moi, j'ai soif, il faut que je boive un coup.

D'une armoire il sortit une bouteille de brandy, qu'il POsa sur la table, avec deux verres. I] se versa une rasade.

—A votre santé!

Après avoir bu:

—Ça fait du bien... Et dire qu'il y en a qui voudraient réduire tout le monde à ne boire que de l'eau. Tas d'imbéciles | Ils vont bien se trouver le bec à l'eau aujourd'hui... sans calembour. Ils devront être satisfaits, Qu'est-ce que vous en dites ?

Préville ne répondit rien, Darbois reprit:

—S'ils s’imaginent influencer Je conseil avec leur contre-requête ils se trompent. Je sais que le conseil va la rejeter, A Part peut-être d’une couple de conseillers, tous les autres vont voter Pour l'hôtel. Na. turellement, je compte sur VOUS, qui êtes mon meilleur ami.

—Ne parlons Pas de ça...

—Comment! ne Pas parler de ça? Est-ce que par hasard... Mais non, ce n’est pas Possible, vous ne Pouvez songer à voter contre ma licence?

Préville prit son courage à deux mains, et se levant, pâle et la voix frémissante :

—Oui, j'y songe, et même c'est une affaire décidée : je voterai contre l'hôtel,

#2 L'hôtelier se leva, lui aussi, brusquement.

—Oui-dà! vous voulez me trahir... C'est bon, mais nous allons régler tout de suite une autre affaire, Si je perds ma licence, je vous avertis que je ne veux pas me trouver sur le chemin. Dès demain, je vous demande de me rembourser mes prêts sur hypothèques, et si vous ne pouvez le faire, eh bient faute de pouvoir rester hôtelier je deviens habitant...

Préville s'attendait à cette menace; malgré ses prévisions, elle alluma dans ses yeux des éclairs de colère et de haine, et Darbois se repentit d’avoir été aussi vite en besogne: il jugea prudent de mettre une sourdine à sa menace, et l'attitude d'abattement qui chez Préville succéda soudain au premier mouvement de

colère et de défi, le servit heureusement, Darbois il s'était laissé tomber Sur sa chaise; la tête entre les { mains, il pleurait.

— Allons, mon Pauvre ami, je n'ai parlé de la sorte que pour vous ramener au bon sens. Vous savez bien que je n'ai pas besoin de votre terre pour vivre. Et qui sait? peut-être que tout Pourrait s'arranger, si vous votiez pour moi, Si Léon se mariait avec votre fille, la ferme passerait à eux.… un jour ou l’autre. Cela arrangerait toutes choses.

Ces paroles mirent un rayon d'espoir dans le coeur du malheureux conseiller. En eitet, l’idée était bonne, et ce plan arrangerait tout, en le sauvant du désionneur, sinon de la ruine, aux yeux du public.

S'il avait pu lire dans le coeur de l'hôtelier| Celuici n'avait nulle envie de laisser échapper au bénéfice de son fils qu’il haïssait, la ferme de Préville.

su

ee ge ar ETS

1, mais ire. Si ux pas us deèques, ouvoir

Ce dernier ne le comprit pas.

Il entrevit seulement le salut possible, et il songeait que ce salut il fallait le payer de son vote. .. Mais ce vote même donné à l'hôtel, n'allait-il pas d'un autre côté briser le projet d'union entre Léon Darbois et sa fille? Et alors?... La situation restait la même, et l'hôtelier demeurait son maitre,

Darbois avait réfléchi à tout ceci, avant son entrevue avec le conseiller, Chacune de ses paroles était d'avance pesée, Ii reprit :

—Vous savez, je ne veux pas vous faire voter contre votre conscience. Mais il y a un moyen de tout concilier : votre conscience, vos intérêts et les miens. C'est tout simple, vous n'avez qu'à ne pas assister à la séance du conseil, De cette façon, personne ne pourra vous blâmer.

C'était habile. Et dan: l'état d'esprit où le conseil-

ler avait été par degrés amené, c'était un coup décisif. L'hôtelier en eut conscience. Posément, il remplit de boisson les deux verres.

—Alisis, dit-il, trinquons pour sceller notre en tente, Rien qu'un verre, ça ne Peut pas vous faire de tort.

Et il tendait à Préville un verre rempli jusqu'au bord.

La tentation fut cette fois trop forte pour la volonté désemparée du malheureux. Ses promesses, son entrevue avec le curé, tout cela était enveloppé d’un broui''ard flottant. Il était tout à la nouvelle situation, faite d’espoirs fallacieux. 11 prit le verre et d’un trait le vida...

La passion de boire le reprit aussitôt tout entier. L'hôtelier le sentit, et avec une habileté diabolique, il

continua, tout en conversant, à faire boire le conseiller. En même temps il lui montait la tête contre les adversaires de l’hôtel. Il fallait à tout prix laver l’affront que ces fanatiques avaient fait à l’hôtelier, son meilleur ami. Est-ce qu’on pouvait se passer d’un hôtel à Saint-Ovide? Non, évidemment, et il fallait le faire savoir au conseil, au maire, au curé, et à tous les signataires de la contre-requête.

Lorsque l'heure approcha de la séance du conseil, Préville était complètement fanatisé par l’hôtelier. Celui-ci prit un ton de défi.

—Je vais au conseil, moi, et je vais parler s'il le faut. Restez ici si vous le voulez, mais moi je m'y rends. Je veux leur conter leur affaire. Tous les conseillers vont rejeter la contre-requête comme un seul homme. Il ne va manquer que vous. Allez-vous abandonner votre ami? Allons-y ensemble.

Et ils partirent. L'hôtelier triomphait. Préville allait voter, c'est à quoi il avait travaillé.

Le conseil est au complet, et la salle trop étroite déborde de spectateurs. En attendant l'ouverture de la séance, les propos s'échangent. Le conseil va-t-il rejeter la contre-requête? Les partisans de la buvette s’en tiennent pour assurés, et leur assurance n’est pas sans jeter quelque inquiétude dans l'esprit des adversaires de l’hôtel. Le curé est là, aux côtés de Léon, et ils attendent, nerveux, échangeant seulement de brèves paroles. Le curé est confiant, Léon l’est aussi, mais il

a besoin que le curé lui donne quelques mots de réconfort :

—Je vous répète que Préville sera pour nous. J'en ai reçu de lui la promesse formelle, et je vou: =seure que c'était réfléchi et sérieux. Que faut-il 2 pius pour vous rassurer ?

—C'est vrai, mais vous ne connaissez p:': inon père comme je le connais. Il y a tout à redouter de 22 part... Tenez, le voici qui entre... regardez comme il a l'air triomphant..…

Le curé tourna la tête vers l'endroit indiqué, et il tressaillit; l’hôtelier le fixait avec un sourire narquois...

Le conseiller Préville avait en même temps pris sa place à la table du conseil.

La séance est déclarée ouverte. Les voix se taisent. Le secrétaire lit le certificat de l’hôtelier puis la contre-

requête, avec les noms des signataires. ‘Tout est en forme, et les signataires sont la majorité des électeurs municipaux.

Le maire se lève.

—Messieurs, dit-il, devant cette opposition écrite et signée de la majorité des électeurs municipaux, je crois que notre devoir est tout tracé. Il ne nous est pas permis par la loi d'accorder la licence demandée.

—Aux voix! interrompt un des conseillers favorables à la licence.

Le vote est pris. Dans la salle règne un silence de mort. Tous les visages sont tendus vers les conseillers. Chaque vote donné aiguise encore l'intérêt du public et sa curiosité.

Le conseil est-il Pour ou contre la r

Position? Chacun des conseillers parle —Pour.

—Contre, —Cuntre, —Pour.

—Contre.

Et Préville?

C'est à son tour de Parler.

vergent vers Jui. Le sort de l'hôtel dépend de lui; un mot tombé de ses lèvres va l’abolir ou le maintenir.

Dans le silence solennel le mot fatal est prononcé qui en un instant anéantit les efforts et les espérances du curé, l'espoir ‘des citoyens honnêtes, et, brisant les espérances de Léon, maintient invincible l'obstacle à

Son mariage avec Marguerite Préville :

—Contre.

equête en opà son tour,

Tous les regards con-

Gaspard Préville veille auprès du lit de sa vant avec angoisse le progrès de la maladie.

Le résultat de la séance d pauvre Marguerite.

nouvelle, et depuis h mort. Ah!commes me il maudit l’hôteli

fille, sui-

ü conseil a terrassé Ja Elle est tombée inerte au su de la uit jours elle git entre la vie et la on père se reproche son votel comcr, cause de tous ses malheurs!

—Ma fille, je ne boirai plus, jamais plus, je te le jure, et je réparerai ma faute. Tu seras heureuse,

Cent fois il a répété cette promesse à sa fille, depuis huit jours.

D'abord, Marguerite a détourné la tête avec horreur.

Mais la piété filiale et l'espoir aidant, elle écoute main-

tenant avec un coeur où la confiance pénètre les paroles de son père.

Une haine violente contre l’hôtelier s'est emparée du coeur de Préville.

Du coeur de Léon Darbois également. Il ne s’est pas trompé sur le vote de Préville; il a parfaitement compris que le grand coupable, c'était son père.

Au moment même du vote il avait, hors de lui, en pleine salle du conseil, apostrophé son père:

—Misérable, je me vengerai!

Puis il était parti, et depuis huit :ours personne ne l'avait revu.

Les jours s'écoulent. Le village de Saint-Ovide a repris sa physionomie accoutumée. Les buveurs fréquentent comme jadis la buvette, seul Gaspard Préville ne s’y montre plus.

Son âme s'exacerbe toujours plus contre Darbois. Les reproches que de tous côtés son vote lui a attirés, les remords de sa conscience, la douleur et la maladie de sa fille, la vue nette de l’égoïsme de l'hôtelier qui s’est joué de lui et reste comme avant le maître de sa terre et de son honneur, tout cela l’exaspère ; mais pardessus tout d’avoir brisé lui-même le bonheur de sa fille en maintenant l’obstacle qu’il fallait renverser. Darbois savait mieux que lui que l’hôtel était un obstacle à l’union de son fils avec Marguerite, et le sachant, il l’a délibérément trompé &1 lui faisant entrevoir, pour capter son vote, dans cette union que ce même vote devait rendre impossible, le moyen de sauver son honneur.

Ah! comme îil en vent à t’hôtelier!

Un soir que, le coeur rongé par tous ces pensers de

colère et de haine, il passait devant l'hôtel, Darbois, du seuil de la buvette le salua et l'invita à entrer.

Un afflux de colère au cerveau, un temps d'arrêt, et Préville entre. Ce n’est pas pour boire, certes! mais Pour jeter son mépris à la figure de son ennemi.

La buvette est déserte.

—Darbois, et les Yeux de Préville lancent des éclairs et sa voix frémit, je suis entré chez vous pour Vous dire que vous êtes une canaille {

L'hôtelier SurSaute, mais devant l'attitude de son visiteur prudemment il se tait.

—Vous êtes un misérable, Vous avez fait de moi

un ivrogne, et ma femme est morte de chagrin. Vous

m'avez ruiné, et comme une bête féroce vous n'avez eu aucune pi.ié pour moi.

Vous m'avez odieusement trompé, et c’est à cause de Vous que ma fille est malade. Darbois, je vous hais!

Préville s’avance menaçant, ses poings fermés ten-

dus vers le buvetier. Celui-ci recule effrayé, et met le comptoir entre lui et Préville.

Il regrette amèrement son inv va-t-il se terminer? Préville est L’hôtelier pâlit.

itation. Comment cela de force à l'étrangler.

Que faire? essayer de calmer son redoutable adversaire? Une parole d’hypocrite conciliation qu’il balbutie a le don de l’exaspérer encore plus.

—Pas de mensonge,

canaïlle! Je te connais, et je connais tes intentions.

Ma terre, tu veux m'en chas-

ser. Ose donc dire que ce n’est pas vrai... Réponds... mais réponds donc, misérable!...

L’hôtelier,

qui s’est un peu remis, croit qu'il vaut

mieux jouer le tout pour le tout. Tenir tête à Préville, le menacer, le dominer lui réussira peut-être. Comprimant sa peur et d’un ton de maitre:

—Je suis bien bon de me laisser insulter chez moi. Oui, votre terre est à moi, et si vous n'êtes pas raisonnable, je vous en chasserai...

Ces dernières paroles s'étouffent dans son gosier. D'un bond, Préville a franchi le comptoir, et des deux mains il a saisi Darbois à la gorge. Ses doigts, comme des tenailles, serrent, serrent...

Soudain, une voix retentit:

—LÂâchez-le!

En même temps, deux bras le saisissent et le forcent à lâcher sa victime qui tombe inerte sur le parquet, le visage bleui, les yeux ouverts et pleins d’une indicible épouvante, sanglants, la langue pendante..….

—Sauvez-vous! reprend la même voix.

Et Préville, déjà revenu de sa colère alcoolique, affolé, s'enfuit, sans même reconnaître l’homme qui, dans la demi-obscurité de la buvette lui crie: Sauvez-vous!

Après la séance du conseil où le pauvre Léon Darbois avait été si cruellement déçu, il avait, désespéré, quitté Saint-Ovide. Il ne pouvait plus vivre dans le voisinage de l'hôtel; il ne voulait pas assister au triomphe de son père; il ne voulait pas être exposé à voir entrer à la buvette le père de Marguerite. Saint-Ovide où en si peu de jours il avait tant souffert, lui faisait horreur, et il était parti, sans même revoir Marguerite,

sans lui laisser un mot.

à ce point: il n'avait pl

réaction vint Our pour la vie, à

—Margueritel.….

—Mon Dieu, d’où venez-vous? Ah! que j'ai souffert!

—Pardonnez-moi, mais j'étais tellement découragé. . Ah! j'ai bien souffert, moi aussi

Leurs regaras en disaient beaucoup plus long que leurs brè; cs exclamations; ils étaient chargés de tonte la tristesse évocatrice des récents événements.

—Léon, vous n'en voulez pas à mon pire, dites? Vous lui Pardonnez? Si vous Saviez combien il a de Peine de son acte. Il ne parle que de réparer sa faute, et il m'a juré qu'il ne boirait jamais plus.

—Si vous-même ne lui en voulez Pas, comment moi Pourrais-je lui garder rancune? je que le plus coupable ce n’

. Je pensais que éloigné et...

s même: peut-être me haïit-il aussi.

* que cette prasée m'a fait souffrir...

—Pauvre chère Marguerite, VOUS avez pu penser

cela? Comme je me reproche à présent ma folle coaduite! Mais je ne vous quitterai plus, Marguerite. Je vais demeurer à Saint-Ovide, et je suis bien décidé à reprendre la lutte contre l'hôtel, et cette fois, je vous le jure, je remporterai la victoire.

—Avez-vous quelque projet ?

—Oui. Puisque la majorité des gens sont contre la licence, je vais faire demander au conseil par trente électeurs un règlement de prohibition, que le conseil sera obligé, en vertu de la loi, de soumettre à l’approbation des citoyens. Comme ceux-ci se prononceront en majorité pour la prohibition, c'est la mort assurée de l’hôtel au premier mai de l'an prochain,

—Que Dieu vous entende... Mais c’est long un an! Aussi longtemps que cette buvette subsistera, je craindrai toujours qu’elle ne fasse trébucher mon père, tout résolu qu'il est à n’y plus mettre les pieds. Ah! si votre père avait seulement consenti à ne plus lui donner de boisson...

—N'en parlons plus, Marguerite. Vous savez son refus obstiné et insensé,

—Il ne voulait pas s'aliéner le vote de mon père au conseil. Mais à présent qu’il a sa licence, peut-être écouterait-il votre prière... ou la mienne. J'ai songé à aller trouver votre père pour l’apitoyer....….,

—Vous, dans cette buvette infime! Marguerite, vous ne savez ce que vous dites. Vous ne connaissez pas Pierre Darbois. Non, jamais, jamais, vous ne ferez cette démarche, je ne le veux pas!

Et après un silence:

—Ecoutez, Marguerite. Pour vous, j'irai moi-même auprès de mon père encore une fois, je m’humilierai

devant lui, je le supplierai de ne plus jamais donner de boisson à votre père. Ce sera bien inutile, je le sais, mais je veux faire cela Pour vous...

—Non, Léon, je ne le veux Pas; puisque ce serait inutile, n’en parlons plus.

—J'irai, Marguerite, et ce soir même. Je ne veux omettre aucune tentative. Mais ce sera mon dernier effort auprès de lui, ajouta-t-il avec amertume. Je reviendrai demain vous donner les nouvelles. Ne vous faites pourtant pas illusion sur l'issue de ma démarche.

—Je vais prier pour vous, quelque chose me dit que vous allez réussir.

Une demi-heure plus tard, Léon, qui avait {ait taire ses répugances et refoulé son ressentiment, le coeur préparé du reste à recevoir un refus humiliant et des injures, entrait chez s0= bère, non par la porte de la buvette, mais par celle du logement attenant. Son père était sans doute au bar ; il hésita : allait-i] l’attendre, ou aller l’y chercher?

À ce moment, un bruit de lutte où se mêlaient des râles frappa ses oreilles. Ce bruit venait de la buvette. Il accourut et vit, en entrant , son père aux prises avec un homme qu'il reconnut pour être Gaspard Préville. Celui-ci tenait l’hôtelier à la gorge et l'étranglait. Un cri spontané jaillit des lèvres de Léon:

—Lâchez-le!

Nous savons le reste. Léon, dans le tumuilte des pensées qui remplirent subitement Son cerveau, songea avant tout à Marguerite:

—Sauvez-vous!

CARTON Poeme:

EE

Cela voulait dire: je vous promets le secret! 11 deyait le garder, ce secret, jusqu’à l’héroïisme.

L'hôtelier avait été étranglé net ; les premie.s clients qui le lendemain matin pénétrèrent dans la buvette reculèrent épouvantés devant son cadavre.

Dans toutes les bouches vola aussitôt la sinistre nouvelle: Darbois a été assassiné.

Quel pouvait être l’auteur du meurtre? La rumeur ne fut pas lente à le désigner: ce ne pouvait être que Léon. N'avait-il pas juré à son père qu'il se vengerait ? Et après être disparu durant deux semaines, n'était-il pas revenu au village précisément la veille du meurtre?

Quelques heures plus tard Léon était arrêté sous inculpation de meurtre, et conduit à la prison de Saint- Jean. L'enquête préliminaire conclut à sa mise en acsation. Le terme des assises criminelles s’ouvrait queiques jours plus tard, et la cause du Roi versus Léon Darbois se trouvant être seule au rôle, le procès du malheureux jeune homme suivit de près son arrestation.

Il plaida “non coupable,” selon le term- consacré.

Les témoins à charge ne dirent que ce que nous savons déjà. L'ensemble de leurs témoignages constituait une présomption accablante contre le prévenu; sa haine contre l’hôtelier, sa déclaration publique qu’il se vengerait, sa disparition du village, puis son retour le jour du meurtre — car l'enquête du coroncer avait démontré que Darbois était mort le soir

même —, mais il n’en ressortait aucune preuve directe.

Léon protesta de son innocence, puis se renferma dans un mutisme absolu, ne voulant rendre aucun compte de ses démarches à Suint-Ovide le jour du meurtre. Cette attitude lui était certes peu favorable. Mais après tout, quelles preuves avait-on de sa culpabilité? Un jury avait-il jamais condamné un homme sur de simples conjonctures ? L'avocat de Léon ap- Puya fortement là-dessus, et visiblement, après sa plaidoirie, les membres du jury parurent sympathiques au malheureux jeune homme.

Les plaidoiries terminés, le jury se retira pour délibérer.

Or pendant que se débattait entre ces douze hommes le sort de Léon Darbois, à Saint-Ovide une autre scène se passait, des plus dramatiques.

Lorsque Gaspard Préville, so ‘oup accompli dans un accès de rage où l’alcoolisiie chronique avait sa large part d'influence, était revenu à lui, il avait été atterré. Il avait tué! Pour Échanper à l’horrible vision qui ne le quittait pas d’une seconde, il se replongea dans l'ivresse. Depuis huit jours que son crime avait été commis, il n'avait Pas eu une lueur de raison.

Que l'on juge de l'état d'âme de sa malheureuse fille! Léon accusé de meurtre — à tort, elle n’en doutait heureusement pas — €t son père entièrement et plus que jamais repris par la maudite passion |

La pauvre enfant était littéralement au supplice, et il était merveilleux que ces coups inattendus et terribles n'eussent pas été fatals à Sa santé à peine réta-

a Rte atom

blie. 11 lui était cependant réservé une épreuve plus épouvantable encore.

Le huitième jour de sa beuverie, Préville tomba dans le délire alcoolique ; le médecin et le curé furent mandés en toute hâte.

Près du lit où se débat le malade, se tiennent le curé, le médecin, Marguerite; le curé, épiant le retour du malade à la raison, le médecin impuissant à faire naître cette lueur de conscience. Marguerite, affaisée sur ellemême, priant au milieu de sanglots qui se mélent aux hurlements du malade, et font de cette scène une scène d'enfer.

Une brusque commotion de tout son être jette subitement Préville hors de sa couche, debout. Les bras se tendent, ses mains saisissent quelque chose d’invisible, que ses doigts étreignent. Et rauque sa voix saccade :

—Ma terre! ma terre!... Ah! tu veux m'en chasser, misérable, voleur!... Tiens, tiens... tu ne me feras plus boire... Ah! Ah! Ah!... tu vas mourir... Non, non, je ne le lâcherai pas... je veux l'étrangler.…..

Et il serre, il serre... et soudain il lâche prise. Une autre vision d'épouvante se dresse devant ses yeux de fou : il court dans la chambre comme pour chercher un endroit où se cacher...

—Sauvez-vous!... sauvez-vous!... Non, non, ce n'est pas moi... je ne suis pas un meurtrier... Marguerite, ma fille, ce n'est pas ton père qui l'a tué... Tu seras heureuse, heureuse. .. À boire, à boire!...

Le curé et le médecin se regardent effarés. Ils ont compris, Préville est l'assassin de Darbois. Marguerite aussi a compris ; poussant un gémissement doulou-

reux elle tombe inanimée sur le parquet,

—1l n'y a pas une minute à perdre, dit le médecin au curé. Je me rends à Saint-Jean, et vous allez rester auprès de ces deux malheureux, à qui vos soins seront plus efficaces que les miens. Je ne crois pas que Préville meure de cette crise, et sa fille aura besoin de vous lorsqu'elle reprendra ses sens. Voici une drogue que vous lui ferez prendre pour la calmer.

Il regarda sa montre:

—1l est trop tard Pour courir au train. Mon automobile est heureusement à la porte; j'espère, en faisant de la grande vitesse, arriver à temps pour sauver ce pauvre Léon Darbois.

Sur la route boueuse l'automobile roule à toute vitesse, au risque de s’enliser dans les fondrières ; i! y a quinze lieues à franchir Par ces chemins d'avril. La machine brûle la route, avale les lieues; dix lieues, cinq lieues, une lieue... et elle entre dans la petite ville en coup de vent, s'arrête brusque, cuirassée de boue, devant le Palais de Justice.

Le docteur pénètre dans la salle d'audience, où règne le solennel silence d’une foule attentive. Le jury a terminé ses délibérations : son Président, debout, pronon-

ce le verdict unanime:

Non coupable!

Page 1