AU HARAS DU PBINCE S
Un (Hsson parcourt le petit groupe.
— Voyez, dit Émilien, ce n'est qu'une brute, mais comme il comprendl...
André se tait, puis, comme dans uo rêve, la voix étranglée, essaie de parler : « Eti bien, voilà... Visapour, Visapour, voilai s Mais il ne peut continuer, ses lèvres tremblent et sa voix meurt dans sa gorge ; il baisse les yeux pour cacher les pleurs impossibles & retenir, tourne le dos brusquement et, s'éloignant d'un pas saccadé qu'il cherche à raffermir, disparaît dans l'ombre qui monte. Tous le suivent des yeux ; Visapour semble étonné ; un frémissement passe sur son corps; le palefrenier en silence le ramène vers l'écurie. .
I^ nuit est froide ; le ciel étoile ; sur la terre, des brumes blanchâtres et opaques courent en se déroulant. Le village dort d'un sommeil de plomb ; parfois, dans le silence, un chien hurle ou jappe, un taureau beugle sourdement au fond d'un clos. Des courlis passent au loin dans la steppe et leurs cris lugubres et tendres se prolongent dans les hauteurs obscures.
Émilien ne peut dormir; une secrète angoisse l'étoufTe ; ce n'est pas seulement l'ignorance de son propre sort livré au caprice d'un chef dont le ridicule l'humilie, ce n'est pas l'égotsme de son orgueil blessé de se sentir désormais sous les ordres d'un ignorant, d'un citadin imbécile; non, c'est surtout le dernier regard d'André Lavronn qui le hante; ce regard du vieillard considérant Visapour; il se rappelle un homme frappé par une balle, dans une chasse & l'ours ; l'homme n'était point tombé ; vingt-quatre heures durant, il avait vaqué à ses afîaires, sai> gnant intérieurement, puis il s'était afTaissé, mort: cet homme avait le même regard qu'André Lavronn.
Ëmilien tourne dans sa chambre comme une bête fauve en cage; tantAt il entend des bruits imaginaires, tantôt il semble voir des visions menaçantes ; une sueur froide coule sur ses tempes; n'y pouvant plus tenir, il prend une subite résolution et s'achemine vers la demeure du gérant. La rue déserte élargit ses ténèbres ; il lui semble entendre d'autres pas derrière lui;
AU hauas du prince s**' i«
il h&te sa marche ; c'est en courant qu'il monte l'escalier de bois, ses mains t&tonnent pour trouver le loquet de la porte, il l'ouvre et se précipite dans la chambre.
D'abord il ne distingue rien : la pièce éclairée à peine par une minuscule lampe clignotante derrière les vitraux de la ch&sse, où les images saintes reluisent sous leurs nimbes de cuivre, semble emplie de vapeurs. Mais après un instant, il aperçoit, immobile, appuyé contre les pilastres du lit, André Lavronn qui, du haut de sa grande taille, les yeux Axes, semble le dévisager avec un calme désespoir.
Émilien s'approche de plus près ; il tremble, il observe que la tète farouche du vieillard se penche sur lui et que sa stature par^t démesurément grande et rside.
Et, tout à coup, il voit qu'André Lavronn est mort ; un bout de cuir très fin , ayant servi à attacher le caparaçon de Visapour, serre son cou ; le vieillard s'était ingénié k nouer ce cuir assez haut pour pouvoir mourir debout.
lU L INVINCIBLE RACE
Émilien pousse un grand cri et s'enfuit, laissant la porte ouverte.
Le vent de la nuit entre en frissonnant et soulève les cheveux blancs d'André comme pour jouer avec eux ; la cuisinière, réveillée par le hurlement d'Émllien, accourt et donne l'alarme au village.
PLACIDES et transparentes sont les nuits de l'Ukraine. Elles ont les buées diaphanes alourdies d'arômes, les pénétrantes mélancolies, indiciblement charmeuses des nuits tropicale .
Leurs pleines tunes, rosies par d'humides effluves, cerclées de halos irisés s'élargissent démesurément.
Une trépidation rythmique secoue les vastes couches d'air superposées comme d'invisibles tuyaux d'orgue éoliens que font vibrer des courants tantât frais, tantât tiëdes.
iM L INVINCIBLE RACE
Nulle ombre ne tache la terre, étalée ruisselante et blanche dans sa circonférence parfaite. Elle dort, immense, et les vapeurs silencieuses de l'horizon montent et se fondent avec les lointains bleus des plages célestes.
La haute voûte concave que gemment par myriades les étoiles d'une grosseur et d'un éclat surprenants est barrée largement par la voie lactée, dilTuse dans les douces fulgurances de ses neiges éparses ; l'Étoile polaire, vrai clou de feu, trflne dans sa fixité frémissante et le Chariot d'or flamboie et s'avance avec lenteur vers l'Occident.
Landes sur landes, étendues sur d'autres étendues se prolongent et ondulent à l'inAni, et les rosées abondantes des emblaves reflètent les prismes stellatres, semis de feux multicolores.
Par une de ces belles nuits, imprégnées de sérénité religieuse où la nature tout entière, dans son blêmissement auguste, semble être devenue le sanctuaire d'un sommeil universel, voyez se mouvoir & perte de vue une masse
vivante, étrange et compacte. On dirait lea replis multiples et homogènes aux lenta remous de quelque monstre fabuleux.
C'est un troupeau d'au moins dix à douze mille moutons, appartenant à un seul maître.
Ces troupeaux extraordinaires, inconnus dans le reste de l'Europe, sont une physionomie particulière aux plaines désertes de la Russie méridionale, de la Bessarabie et des steppes riveraines du Dnieper; souvent, jusqu'à cinquante mille moutons, parqués ensemble, portent l'initiale d'un propriétaire unique, brûlée au fer rouge sur leur cuisse.
Ils paissent l'herbe courte, séchée par les fortes chaleurs estivales et que fraîchissent seules les sueurs nocturnes de la terre.
Une confuse rumeur, — éternuements brefs et répétés, toux rauquea, bêlements plaintifs des agneaux, trépignements des béliers amoureux, appels, bruissements de m&choires broutant et broyant les brindilles coriaces des tiges flétries et des chardons, — monte de la foule ruminante.
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Et c'est une vision merveilleuse, presque effrayante par ses dimensions, que cet amoncellement animé de toisons innombrables, ensemble confondues, étincelantes sous les magiques clartés lunaires, pareilles aux écailles d'argent d'une cuirasse lumineuse sur le dos d'un typhon monstrueux.
Les bergers, peu nombreux, une quinzaine, tout au plus, accroupis autour d'un feu de paille, se partagent les choux aigres cuisant dans une chaudière de fonte suspendue à trois bfttons plantés en terre au-dessus du foyer en argile.
La flamme intermittente et orangée allume trait par trait les visages, creuse plus noirs les trous d'ombre, ondoie sur les cheveux et profile crûment les rudes silhouettes.
Ils sont là, en cercle, serrés les uns contre les autres, trempant à la ronde leurs cuillers de bois dans le chaudron, mâchant en silence, farouches dans le recueillement physique de leurs appétits et sans lever les yeux, comme pour ne pas perdre de vue la p&tée.
LES BERGERS las
Deux d'entre eux, un peu à l'écart, en tace l'un de l'autre, boivent à même dans leurs écuelles fumantes avec cette gravité curieuse du paysan qui mange, opération semblant lui demander toute son attention, quotidienne communion de son être avec les forces animiquea de la création dont il fait si étroitement partie, dans sa simple et robuste animalité.
L'un est un colosse barbu, voQté, aux poils roux qui flambent sous les jets enflammés de la paille. Ses traits durs, écrasés, presque informes, se boursouflent, ses sourcils gros et drua cachent presque ses yeux exigus et leurs paupières gonflées.
L'autre, un maigrelet nerveux et dont les prunelles noires vrillent la face osseuse presque imberbe, a du simiesque dans les gestes vifs et les attitudes grimaçantes.
Ils s'observent & la dérobée, en évitant de croiser leurs regards louches et rapides.
Pas une parole ne desserre leurs lèvres. ïterrière eux, leurs chiens décharnés et boueux, assis sur les jarrets, les oreilles dressées, trem-
blent d'eapérance afTamée, guettant les pauvres restes qui leur seront jetés après le repas.
Des enfants mi-nus jouent aux osselets non loin de là, et une femme, jeune encore, les bras croisés sous son tablier, attend que les m&les se soient repus pour partager avec les petits et les chiens le fond de la marmite.
Elle est debout dans une immobilité absolue, cette attitude de toutes les autres la plus difficile à garder gracieuse et naturelle. Sa taille élancée un peu roide, son cou mince et ses épaules grêles avec une tète très petite rappellent les types préférés des primitifs Florentins.
Des pieds à la tète, le feu l'éclairé et la baigne -, elle fait face au foyer et hors de toutes les blancheurs environnantes où ondoient de mouvantes teintes bleutées, elle se détache, ambrée et rouge, dans sa pose calme.
Frêle, l'ovale court, le menton arrondi, ses cheveux sont partagés en bandeaux plaquant sur le front. Des paupières pesantes et moins hàlées que le visage se baissent frangées de cils si longs et si fournis qu'ils projettent
LES BEBGERS sa
une ombre profonde jusque sur ses joues creuses.
Par moments, une brise légère soulève quelque brande errante et fait voltiger les mèches fines s'éch^pant des torsades nouées sur la nuque de la paysanne.
Le repos et le recueillement de la nuit ont envoûté, semble-t-il, le groupe entier dans une sorte d'engourdissement.
Mais soudain, d'une voix grondante et gutturale, le géant profère sans regarder son voisin i
— Faudra pas y revenir, Gavril !
— Où ça,PavelStepanovitch?répliqueprestement celui-ci d'un accent nasillard et narquois.
— Je sais ce que je sais, grommelle le premier, essuyant sa barbe du revers de sa main, puis posant sur l'herbe son écuelle vidée.
— Amen ! dit l'autre se rejetant avec un petit rire sec en arrière et tirant de sa poche une vieille pipe qu'il se met à bourrer.
Un silence noir s'ensuit : ce mutisme de toutes les forces et de tous les êtres qui sa
recueillent avant l'explosion, — cette espèce de torpeur qui précède le tumulte.
Les autres bei^era terminent à regret le repas, prolongé à loisir, puis, un à un, s'éloignent et se couchent enveloppés de leurs grands manteaux en poil de chameau, quelques-uns pour fumer, la plupart pour dormir.
Pareils à des moineaux efTarouchés qui se hasardent k voleter près des râteliers laissés vides, les gamins, alors s'approchent, peureusement, puis s'enbardîssant graduellement, se précipitent et se tassent autour du foyer déserté.
La femme vient k son tour, lentement, prend place au milieu d'eux et mange à menuM bouchées, sans h&te, comme si c'était une fatigue.
Les deux paysans ne bougent plus ; — le jeune, étendu mollement, laisse échapper de ■es lèvres des anneaux de fumée qui montent et tournoient dans les fluidités claires.
L'autre, accroupi, les genoux au menton, morne, énorme, bossuant l'échiné, les prunelle pftles et phosphorescentes k forcede lixité,
LES BERGERS t«7
les cheveux embroussaillés et comme teints de feu, ressemble à une idole de pierre.
Ils paraissent avoir complètement oublié leur existence réciproque, et Gavril, très légèrement, commence à siffler en sourdine, d'un air détaché et langoureux.
Ce sifflement fébrile et susurrant exaspère le gros homme qui étire ses jambes formidables, soupire avec bruit, b&ille en ronflant, refermant ses puissantes m&choires qui claquent pareilles à celles d'un loup, puis crache comme s'il éjaculalt une injure.
Mais Gavril ne s'en émeut aucunement, il continue à suivre de ses yeux tout pétillants de malice audacieuse, la fumée qui s'efhle en spirales et plane, l'effleurant de ses nimbes floconneux. Puis, sans trimsitiOD, il se soulève, brusque, et s'appuyant sur un coude, entonne d'une voix aiguë et tremblotante le refrain populaire suivant :
A.h '. la femme du «oldat 1
Ah 1 la vache du barine 1
Ah ! l'oie de la popadia !
Ah < le bté de U voiaine !
isB l'invincible race
Et dans la nuit, pénétrée de brumes chaudes amortissant les sons et tes senteurs de la terre, le timbre métallique et vibrant d'une sournoise moquerie filait, trillait, perlait, goguenard et gouailleur, perçant comme une flèche, frôleur comme une plume envenimée.
La femme avait cessé de manger. Elle rassemblait à présent les cuillers et les croates de pain, puis, renversant la marmite, s'était mise à la récurer. Un grand pli coupait son front bombé, mais elle travaillait méthodiquement, absorbée en elle-même.
A une roulade plus stridente, fusée sonore qui fouetta l'air ensommeillé, le grand paysan roux se leva pesamment, dressa sa haute masse, puis s'en vint, à pas mesurés, droit au chanteur.
Celui-ci, sans se déranger, le toisa d'un air interrogateur, roucoulant de sa voix de fausset rieuse et méchante, aggravant de plus en pins la sournoiserie insolente de son refrain.
Debout, gigantesque, le mastodonte & face humaine surplombait Gavrîl ; il le dévisageait,
étendu à ses pieds, mince et grêle et tordu comme un ver, les prunelles noires lançant des étincelles, les dents blanches luisant sous ses lèvres ouvertes qu'ombrageait un imperceptible duvet.
L'odeur du tabac s'épandait, Pavel l'aspirait; — elle chatouillait les narines épaisses du nez camus, planté comme une noix brune audessus de ses gencives édentées ; un rictus tiraillait les muscles des jones et soulevait sa barbe ; sa vaste poitrine haletait par saccades avec le bruissement d'un soufflet de forge.
Après quelques minutes de cette espèce d'arrêt, soudain un hurlement enroué s'arracha de ses lèvres, il leva ses deux bras bossues de muscles, comme ceux d'un ours, et se jeta à corps perdu sur le chanteur dont le regard négligent avait glissé sur lui.
11 tomba lourd comme une pierre, mais avant que sa masse formidable eût touché le sol, Gavril se tordit, plus preste qu'une couleuvre, et, par un glissement prompt, évita l'avalanche de chair humaine, qui s'écrasa sur
soo l'invincible race
la terre avec un choc mou ; puis d'un subit et souple élan, il revint sur son terrible adversaire, accrocha ses deux mains maigres et nerveuses autour du cou monstrueux, gonflé de veines tendues, y enfonça les dix doigts et s'y suspendit comme un chat-tigre au museau d'un buffîe.
Fou de rage et d'angoisse, Pavel, se relevant sur ses genoux, étreignit les flancs de Gavril, les serrant à l'étouff'er de ses bras de fer.
Ils luttèrent ainsi pendant quelques minutes ; une démence croissante, une désespérance faite d'une sorte de terreur réciproque d'eux-mêmes les rendait muets. Seul le soutfle qui brisait leurs poumons harassés révélait l'effort et les convulsions de leurs membres.
La femme s'était rapprochée, tremblante un peu, extérieurement très froide, les considérant avec un regret douloureux, presque respectueux dans son silence. Et voici que le petit paysan râle dans un étau devenant d'instant en instant plus implacable, plus étroit ; il commence à sangloter et une épaisse salive dégoutte
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de sa bouche qu'il ne peut plus fermer. Mais plus il se sent défoillir, plus ses phalanges nerveuses aux ongles durs s'agrippent exaspé* rément et fouillent dans la chair pantelante de son ennemi, avec des secousses effrénées, cherchant à la déchirer.
Et dans le suave silence de la nuit printanière, ces deus êtres forcenés, héhètés de fureur, s'étranglaient, entrés l'un dans l'autre avec cette intense ardeur de la haine, plus impérieuse que toutes les forces de l'amour.
La femme aux beaux yeux compatissants mais impassibles, était maintenant à peine éloignée de quelques pas d'eux, dans sa gravité svelte et droite de figurine étrusque. Soudain l'homme roux s'affaisa. Un flot de sang coula de ses narines, de ses lèvres, de ses oreilles. Le vainqueur, sentant les bras furieux qui le tenaillaient relAcher leur prise mortelle, poussa un tel cri de triomphe et de joie, malgré la douleur de ses reins à demi-brisés, que le vaincu rouvrit ses yeux déjà clos avec une recrudescence d'agonie désespérée.
Mais Gavril, plus profondément encore, incrusta ses griffes dans le cou de l'homme qui défaillait sous leur morsure et, lorsqu'il le sentit évanoui, écroulé, veule, il le secoua dans 3a poigne victorieuse, le traîna, l'égratigna et. vomissant des injures pareilles à des glapissements fous et inarticulés, s'acharna contre le corps insensible.
C'était horrible et grotesque à la fois. Il piétinait, mordait, labourait le visage sanglant de ses ongles ; enfin, exténué par ses propres efforts, d'un coup de pied il retourna le corps inerte face contre terre et, défaillant à son tour, s'arrêta, rendu, vert comme un mort, titubant, à demi suffoqué.
Un instant il se redressa ainsi, tout droit, rigide, pareil à une tige de fer, et sa figure émaclée se transfigurait : elle prenait une beauté sauvage. Une expression intense de vengeance assouvie éclairait les traits vulgaires et le crâne mesquin, puis, hébété de joie et buttant à chaque pas, il s'en alla tomber non loin de son ennemi, épuisé par sod
triomphe, gémissant et pleurant comme un chien battu.
Alors de son pas de statue animée, la paysanne s'approcha et, sans se hâter, se courba sur le vaincu.
D'une main douce et ferme, elle le souleva, le remit sur le dos et, de son tablier, essuya l'écume rougie maculant les lèvres, la figure horrible et les vêtements du moribond.
Elle rejetta les cheveux épais, collés de sueur, descendant sur les yeux ouverts, mais sans regards. Débarrassant la gorge tuméfiée, cou> turée, hideuse à voir, des lambeaux de la chemise déchirée, elle alla chercher de l'eau dans une outre de peau gisant prés de la marmite renversée ; elle en humecta le front, les joues, les yeux, puis versa quelques gouttes dans la bouche béante et noire. Elle lava les mains enflées, et après de longs efforts patients et savants, le blessé poussa un très profond soupir et, retrouvant sa connaissance, laissa errer autour de lui ses prunelles bleu faïence, cherchant & se souvenir pourquoi il était là.
îoi l'invincible hace
La paysanne lui présentaà boire et la coupe de bois choqua ses dents serrées par la douleur revenue avec le sentiment.
A ce bruit, il tressauta, se releva comme mù par un ressort et vit à quelque distance de lui Gavril étendu, sans force, comme endormi.
Une haine indicible, féroce, a^ravée par la honte de sa défaite, le mordait au cœur et crispait ses traits repoussants.
Être battu ! Et par qui ? Par ce misérable avorton ? ce singe, ce chanteur de refrains imbéciles. Être écrasé par cette vermine ! quelle humiliatiou! Lui, dont la carrure égalait celle de l'ourse grise de Sibérie, lui, le lutteur Jamais contesté, le champion devant qui fléchissaient les jeunes athlètes de toutes les foires ukrainiennes! Oh 1 oui, honte &cre,amère, abjecte!...
Et dans cette àme de brute, cette ftme de bète engourdie, sourdait un besoin de rancune, de revendication à tout prix, aveugle, irréfléchie, . . Et alors il aperçut, penchée sur lui avec lin sourire de divine pitié, ce beau visage de Irmme respirant une douceur sereine et rési-
LES BERGERS Vf,
gnée, les truts lins et si pâles qu'ils semblaient sculptés en nacre.
Avec une imprécation ordurière, cet homme, que i'évangélique compassion de la paysanne venait de secourir, se releva lourdement et, d'un seul coup de poing, la renversa en arrière. Elle tomba sans un cri, assommée.
Lui, se soutenant à peine, rassembla ses dernières forces pour se ruer sur cet être encore plus débile que l'avorton dont il subissait la victoire et a'acharnant dessus, lui tordant les bras, les jambes, la piétinant, il cherchait à la soulever pour la rejeter encore inerte sur ie soi.
— Fille de chienne, fille de chienne ! balbutiait-il, la langue sèche, les yeux hagards, sa lureur devenue démente à force d'inanité.
Enfin la voyant si immobile, la sentant si molle sous ses brutalités, il se lassa de ses vaines violences contre ce corps insensible et s'affaisa épuisé auprès de sa victime.
Mais dans cet anéantissement, à demi mort, sa figure maintenant, à son tour, reOétait l'inexprimable satisfaction d'un véritable orgueil.
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N'svait-il pas rejeté sa torture sur une créature dont la compassion l'exaspérait? Ne s'était-il pas vengé sur cet être fragile de ce fardeau de honte qui le brûlait plus encore que la douleuc physique de ses membres ?
Pendant toute cette scène, aucun des bergers it'avait seulement bougé.
L'inertie fataliste et indifférente de l'homme inculte, sans besoins, sans biens, sans désirs, ne tenant point à la vie, les clouait dans une apathie de bétes prudentes, soucieuses seulement d'elles-mêmes.
Et bientdt sur la steppe assombrie que la lune, empourprée par son déclin, abandonnait avec rapidité, on n'entendait plus que l'étemuement, la toux sèche, les bruissements du troupeau bêlant et meuglant, tandis que près de la femme frêle, toute pliée, jetée sur le sol comme une fougère brisée par le vent, un chien de berger poussait des hurlements, tristes plua que des r&les ; sa maigre échine frissonnait.
Assis, tête baissée, les oreilles retombantsur ses yeux pleine de larmes, son regard anxieux plongeait avec une muette interrogation, infiniment douloureuse, dans l'œil fixe, déjà terne de la paysanne.
Humanité, hélas ! adjugée à l'abîme.
AMBLEUR