ENVOI
Mais une voix répond — l'irréductible l'oix dont les diclames souvei'ains parlent an fond dea consciences allières, — elle dit :
H Rien jamais tic périra, rien jamais ne a disparaîtra de ce qui fut t image el l'allie « des aspirations nobles et des efforts gém'- (f reuœ de l'Élite. Les êtres tjravilent, étera uelle spirale ! L'ascension progressive de « leurs matérialUt's subit diverses métamor- « phases, toutes ensemble tendant vers lu « perfectibililé et, parallèlement, Icr Idées *f s'incarnent en des Formes qui, plus ellcf Il ne rapprochent de l'Idéal, plus elles u demeurent et persistent, triomphantes des a vicissitudes et des éclipses. * '
En ses mulUples symboles à travo's la léi/ende et l'histoire, tel nous parvient le Cheval, évoeatcur des rêves fougueux de gloire et de beauté, et tel il s'en ira jusqu'aux postérités les plus reculées : ailé, le Poète le chevauche; héroïque, il porte les Héros ; attelé au char brûlant d'ÊUe, il franchit l'au delà des deux espérés ; apoca-
lypliqtte, il épouvante les Devenirs ; simple ouvrier des lentes civilisations, l'Humanité reste son insolvable débitj-tce.
Bien loin de n'en plaindre, réjouissonsnotts de constater que les Forces insensîblett vont remplacer l'ardeur volontaire cl trop souvent sacrifiée de son imtincl.
D'aujourd'hui, vont cesser pour lui ?ps labeurs brutaux et bestiaux ; il se libère du lourd harnais de la charnie ; il s'arrache aux besognes inférieures et meurtrières : il appartient tout entier désormais et pour toujours à eeuœ qui gardent au cœur l'amour des belles choses et la fidèle loyauté aux traditions artistiques et arislocraliques.
Ceux-là se glorifieront du monopole jalousement possédé par eux seuls, d'honorer, de conserver et île s'approprier exclusivenienl...
C'ÉTAIT le matin de l'Epiphanie. Les gelées intenses de la nuit cédaient, mais le baromètre marquait encore 15° au-dessous de zéro.
Un clair soleil trônait dans le bleu mat du ciel ; l'air était un sorbet vivifiant et léger : les sons y vibraient, distincts, pénétrants et les contours des choses tranchaient nets, un peu durs, sur les clartés crues.
Les cloches des innombrables églises de Saint-Pétersbourg carillonnaient à toute volée.
Le grand bourdon de l'église de Kazan grondait, répondant au formidable gong de la baai-
tt L INVINdBLB RACE
tique de Saint-I&aak ; leur basse profoDde soutenait toutes les sonneries aux éclats aigus, grêles, assourdissants, des clochers moindres.
La messe touchait à sa fin. Parles portails de bronze, larges ouverts, la foule endimanchée sortait à flots, silencieuse et rapide.
Un vague parfum d'encens flottait dans l'atmosphère aux abords de chaque temple.
Sur le seuil venaient mourir, étouffées par les bruits du dehors, les dernières notes en accords parfaits du plain-chant grégorien, graves, lentement cadencées.
Par milliers, les pigeons picoraient en liberté dans les rues étincelantes : leur plumage mordoré et leurs jolis becs roses tachaient les m^es blancheurs; les neiges s'amoncelaient sur les toits, les trottoirs, les murs, moelleuses comme des housses de ouate autour des arbres squelettes longeant les boulevards et peuplant les p&rcs déserts.
Encaissant tes larges voies des beaux quartiers de la vilte, s'alignaient les colossales maisons aux façades crépies roses, jaune citron ou
gris bleu : parmi elles, çà et là, de massifs palais en marbre multicolore avançaient leurs vulgaires portiques atbéniens, appuyés sur des colonnes en jade ou bien en pierre micacée de Finlande.
Le soleil de midi frappait les innombrables fenêtres, dont les vitres transformées en fournaises ardaient et répercutaient ses rayons enflammés.
Et tous- ces llamboiements, ces incandescences, ces blancheurs diamantéea, se mariaient en une vaste fête de couleurs et de vitalités triomphantes, en une apothéose de clartés et de prismes.
Hais dans l'intérieur d'une chambre, dépassant de beaucoup en dimension les salons ordinaires, toutes les fulgurances du dehors ne pénétraient qu'adoucies et tamisées.
Les six fenêtres de cette pièce plutdt longue que large, munies chacune de trois chftssis, — les deux extérieurs rapprochés l'un de l'autre formant d'impénétrables boucliers de verre contre les gelées meurtrières du climat de Saint-
,Çooglc
U LINVINOBLR RACE
Pétersbourg, le troisième encadraot la profondeur des mure laides d'un mètre et demi, — cet espace, ainsi clos, devenait une ravissante serre chaude, où, comme un paravent de verdure, s'épanouissaient en pleine floraison les plantes de tous les climats, interceptant et voilant l'éclat des neiges ensoleillées et les lumières brutales des rues.
Au pied de ces plantes, presque arbres, se massaient, encastrés dans un fouillis de mousse, tulipes, roses, muguets, jacinthes : odwvntes masses de couleur et de forme, assemblages hétéroclites de toutes les fleure de toute l'année qui raillaient par leur vivant défi la routine et l'intermittence usuelle des saisons.
Le brocard bouton d'or des grands rideaux à la florentine et des tentures drapant les murailles et les meubles, chatoyait sous cette lueur amortie d'un éclairage printanier, a la fois doux et voluptueux.
Les meubles en bois de rose incrusté de cuivre ciselé, style premier Empire, offraient la raideur un peu froide, mais imposante 4e cette époque.
COUnSES SUR LA NEVA i:,
Le plancher, une merveille de marqueterie, prenait les tons adoucis de vieux cachemires ; la chemiDée monumentale, de basalte noir, portait une pendule en bronze doré d'un fini charmant, représentant Chloé endormie sur les genoux de Daphnis, et deux caodélabres du même métal k trente tiges, dressant leurs ciselures enchevêtrées, semblaient veiller le sommeil de l'enfant sous l'œil extasié du berger.
Et partout, dans les coins, autour des fauteuils, ombrageant des lits de repos semblables à celui sur lequel s'accoude M" Récamier dans le fameux tableau de Prudhon, des palmierspalmyres, d'énormes rhododendrons, des citronniers, des fougères géantes atténuaient, par leurs groupes habilement agencés, la correction surannée des tables et des guéridons.
Un clair-obscur teinté de soleil, où filtrait la lumière à travers lesombres vertes et les reflets de la soie couleur d'or, emplissait d'une coloration exquise le salon aussi sobre de détails que somptueux dans son ensemble, et, dans cette
M L'mVtNCIBLE BACE
buée fauve, une femme d'une taille élevée, aux cheveux roux crêpelés sur les tempes, mais tordus en casque sur le sommet de la tète, marchait tantât rapidement, Untôt s'arrêtait, distraite, puis reprenait vivement sa promenade interrompue.
Une longue robe en laine blanche, dont la coupe sévère avait une rigidité monacale, drapait son corps superbe, et donnait un relief sculptural à ses formes massives, un peu angu* leuses. Une sorte de douceur raide, singulièrement suggestive de force comprimée, caractérisait sa personne. Mais, certes, ce qui surtout frappait en elle par une étrange beauté c'était la couleur uniformément rose de son visage, de son cou et de ses mains.
Les pétales des roses de Chine seules pouvaient rivaliser avec la beauté de ce teint extraordinaire. Le type de son visage pur et puissant, aux traits moulés avec largeur, rappelait celui d'ane médaille romaine, d'autant plus que ses grands yeux, bleu faïence, à fleur de tète, aux paupières lourdes, aux cils jaunes peu four-
COURSES SUR LA NEVA n
nis, n'avaient presque pas de sourcils. L'expression froide de son regard lui donnait l'air d'un être à demi dormant.
De temps à autre, elle consultait un rouleau de papier sur lequel elle grilToonait des signes au crayon.
Enfin un domestique très galonné ouvrit la porte et annonça :
— Le capitaine Repnine !
tl n'avait point achevé ces mots qu'Alexandre Repnine entra et accourut, glissant plutôt que marchant, vers la majestueuse jeune femme arrêtée pour le recevoir et, lui baisant la main, s'écria, essoufflé :
— Pardon ! ma chère Ëlisaveta. Vous ai-je fait attendre?
Et le nouvel arrivé, mince, nerveux, aux yeux noirs, à la fine moustache ombrageant un bon sourire, regardait avec anxiété Ëlisaveta Pavlovna, beaucoup plus haute que lui, qui hocha négativement la tété.
— Ah ! tant mieux, tant mieux 1 Figurezvous, J'ai bien pensé ne pouvoir venir vous
18 L'INVINCIBLE BACE
chercher comme vous m'aviez permis de le faire. Jusqu'à la dernière minute, j'ai ététinùllé, cahoté, bousculé I Je ne savais plus où j'en étais ! Ah ! ce sera superbe, extraordinaire ! Jamais, de mémoire d'homme, la piste n'a été plus parfaite, aussi tisse et dure; pas une étoile de neige sur la glace bleue et polie comme de l'acier. Vous savez combien c'est diflicile d'en arriver là, avec ce maudit vent qui chasse les tourbillons de neige venant du Ladoga 1 II faut dire aussi que, durant toute la nuit, plus de cinq cents hommes y ont travaillé sans ral&che. Les plus fameux trotteurs de la Russie sont engagés. Le haras impérial bat son plein ; mais ce qui sera miraculeux, mirobolant, mirifique, c'est la course à trois chevaux. Jamais, au grand jamais, il ne fut d'attelages plus parfaits. Rien qu'à les voir, on s'imagine la beauté des coursiers de Phaéton.... Je deviens lyrique, ma parole d'honneur! Comme secrétaire du club des trotteurs, j'ai eu un mal énorme à éviter ces discussions qui s'élèvent toujours à la dernière heure — mais, enfin, le plus fort est
COURSES SUR LA NEVA t«
arrangé, b&clé, me voici. Je suis libre ! Je suis heureux, en extase... je triomphe... Mais... vous n'êtes pas habillée ?
— Si fait, répondit Élisaveta, je n'ai qu'à mettre mon greal-coal, ma toque et mes gants.
Très calme et attentive, elle avait écouté ce flot de paroles jaillissantes, débitées d'une voix chaude et gaie, en baissant un peu sur lui ses paupières paresseuses.
— Mais vous êtes donc bien pressé, mon cher ami, asseyez-vous là un peu, près de moi. Causons. Il est midi. Nous venons de déjeuner.
Vous aussi, je l'espère. Les courses commen* cent à une heure. Il ne nous faut pas plus de dix minutes d'ici à la Neva; et nous serons encore inévitablement, et selon votre habitude, des premiers.
— Je vous obéis, chère Veta — dit l'offlcier, se jetant sur un fauteuil bas, à ses cdtés : et doucement, il se mit à fredonner cette vieille chanson française :
Quand lu seras ma Temme M'obéiras-tu mieux ?
aa LINVINCIBLE RACE
— Il y avait déjà un monde fou, ajouta-t-il en allumant une cigarette. Tous les membres du club, la garde, les tribunes s'emplissaient et la foule noircissait les alentours de la piste.
Veta ne répondait rien ; elle souriait à peine, et ce sourire roulait sa lèvre classique, très découpée sur de petites dents parfaites et blanches. Deux fossettes se creusiuent aux coins de sa bouche. Mais son teint d'un rose si curieux, si mat qu'il en paraissait artificiel et comme étendu par un savant pinceau, ne se fonçait ni ne pftiissait aucunement.
A.lexan^re Repnine la considérait avec une admiration ravie, compliquée par l'étonnemeat que lui causait l'étrange dualité de cette physionomie énigroatique , presque inquiétante avec ce coloris placide et frais, pareil au teint d'une fleur.
— Mon Dieu I que vous êtes belle. Veta, a'écria-t-il enSn. Essentiellement, sévèrement belle 1 Et dans cette immobilité de votre visage, je découvre toujours tant de choses ignorées, changeantes, nouvelles 1 C'est éternellement
une surprise, une révélation, un problème que je cherche & pénétrer, à résoudre.
— Oui ? fit Élisaveta, je le sais : mais je serai bien plus belle dans cinq ans.
— Pourquoi? répliqua Repnine, surpris.
— C'est que, dans cinq ans, j'aurai beaucoup soulTert.
— C'est flatteur pour votre futur mari, sîécria Alexandre en s'inclinant jusqu'à terre.
— Ah I mon cher, je ne dis pas cala pour vous, répondit-elle sans se troubler. Vous ne serez que le couloir par o(i soufflera le vent glacé.
Alexandre éclata de rire :
— Va pour couloir, va pour tout ce que vous voulez, pourvu... pourvu...
— Pourvu quoi ? interrogea Élisaveta.
— Non, rien ! hésita Repnine ; j'espérais au contraire que mon amour apporterait le souffle tiède et printanier qui attendrirait ce superbe morceau de glace.
— C'est moi, le superbe morceau de glace, dit Veta, et vous le souffle tiède? Eh bien 1 non, cher, non, sincèrement je ne le crois pas. Vous
a LINVINCIBLE RACE
étas l'ami le plus ancien, le meilleur, mais voilà... Et cependant, vous avez décidé que je serai votre femme?
— Oh ! décidé, moi ? interrompît Alexandre.
— Ctiut ! que sert de protester? Vous le savez bien. Qu'est-cequecela&ut,puisquei'y consens? Mais vous êtes- vous demandé pourquoi, après avoir pendant trois ans répété sur tous les tons et du plus profond de mon cœur : « Non, non, non I • j'ai dit : « Oui ! ■ du jour au lendemain comme cela, sans crier gare 1
— Pardi ! parce que vous êtes une coquette et une capricieuse comme toutes les femmes... plus que toutes les autres femmes, devrais-je dire, et que vous en avez le droit.
— Vous n'y êtes pas, répondit Veta d'un air triste et affectueux. Coquette, capricieuse, moi? Vous plaisantez ! mon orgueil même me le défend. Mais une influence occulte, je dirai presque négative, ne fut peut-être pas étrangère à ce revirement... Je le crois du moins... sans même pouvoir l'expliquer à ma propre conscience. Vous souvenez-vous de Jean HotzLio?
COURSES SUR tA. NEVA £l
— Comment l'oubliertùa-je? N'est-il pas disparu d'une Eacon mystérieuse, du reste guère plus mystérieuse que aa personnalité?... fut-il jamais un être plus follement original, et qui ait laissé des traces plus ineffaçables dans l'imagination de ceux qui l'ont approché'.'... Car pour le connaître, qui jamais l'a connu?
— Ah I voilà legrand mot l&ché. Original! dît Veta, pensive et comme interrogeant sa propre pensée. — Oui, cette fougue, cet éternel rebondissement des forces physiques et morales, cette spontanéité des décisions aussi bien que des désirs, cette pensée sans cesse mise en action, ces actions simultanées aux vouloirs, cette incomparable combinaison d'enfantillage atten* dri, d'ardeur timide et d'ot^eil fou, tout cet ensemble, dis-je, qui, au fond, n'est que la Forme absolue de ce qu'un homme devrait être, nous l'affublons, nous autres, de ce nom grotesque: originalité!... terme presque dédaigneux, offensant par sa pitié même.
Veta se tut, puis reprit avec tranquillité :
— Quanta moi. j'ai toujours considéré Hotzko
2t L INVINCIBLE RACE
comme quelque chose de vivant au milieu d'êtres faisant semblant de vivre.
— Hum ! qu'est-ce à dire?... proféra Repnine. Bravo ! jamais je ne vous ai entendu par* 1er si chaudement.
— N'allez pas dire de bêtises, mon cher, interrompit Veta, les yeux très froids. Cela vous est si facile... Pardon ! pour en conclure, j'ai peu connu Hotzko. En effet, deux ou trois chasses au loup, quelques paris à cheval où je fus battue par son fameux sauteur (vous vous en souvenez, par ce f'auat, méchant comme un tigre, anguleux et tirant & décrocher les bras), une causerie par-ci par-l&, dans un bal, ou bien accoudés au rebord d'une loge; puis des rencontres passagères, imprévues, quelques paroles échangées au courant d'une danse et... un regard. Voilà tout... Gela vaut-il bien la peine d'en parler?
~ Ah ! murmurait très lentement Repnine, sans lever les yeux, quelques rencontres, des causeries par-ci par-là, des paroles échangées parmi la solitude de la foule, et... un regard 1
COURSES SUR LA NEVA is
Mais c'est beaucoup, Veta ! s'écria-t-il avec passion. Cest tout. Que vous faut-il de ptus, en vérité ?
— Qu'est devenu cet homme ? continua Veta sans écouter les exclamations de son fiancé.
Deux ans déjà passés, il se présenta un jour dans notre monde. Jeune, de parents peu. connus, fabuleusement riche, disait-on, il étonna pendant toute la saison notre société pétersbou^eoise par ses prodigalités excentriques, généreuses, ses folies, diriez-vous? Mon Dieu, comme ses manières, k la fois douces et hautaines, tantôt glacées par une réserve impénétrable, tantôt exubérantes et émues, contrastaient avec la superbe, composée et vulgaire dans sa correction, de tous ces fantoches qui ne toléraient Hotzko que parce qu'il était riche ! Qu'est-il devenu ?
— Je n'en sais que ce qu'à travers mille commérages la rumeur a retenu de probable.
Engagé, compromis dans des complications politiques et même financières, non de son propre chef, mais pour le compte d'amis peu délicats,
36 l'invikciblï: race
Hotzko disparut un beau Jour comme vous ne l'ignorez pas, du reste. Les créanciers furent tous payés, jusqu'au dernier denier, y compris les intérêts monstrueux accumulés par son inexpérience. Sa maison, tout ce qu'elle contenait de chefs-d'œuvre d'art et de luxe : vendue; et ce qui l'attrista bien certainement davantage, ses chevaux, presque tous — le fameux sauteur entre autres — furent dispersés à vil prix diez les marchands. Voilà, en résumé, tout ce que J'ai su.
Veta, muette, s'était levée, Après un instant, elle reprit avec lenteur, comme si elle pensait & autre chose :
— Je vais m'habiller. Voulez-vous m'attendre sur le perron, où je vous rejoindrai ? A tout à l'heure, merci 1
Elle s'éloigna, et Repnine, interloqué, tète basse, d'un air profondément triste, rallumait sa cigarette.
— Serait-ce possible '.' Mais alors... pourquoi m'a-t-elle accepté ? Hum ! étemelle énigme de la femme, cette fleur de neige au brfilant par-
COURSES SUR LA NEVA zl
fum, cette enfant à l'âme insondable. Statue de glace I £h bien, après ? ... Si je ne puis la faire fondre, elle restera ce qu'elle est... Cela suffît, je l'espère, au désir le plus ennammé.
La Neva, saisie par les glaces, sa nappe ruisselante arrêtée, solidifiée, devenue pour sept longs mois l'esclave passive et puissante de l'homme, pareille aune Titane qu'un charme magique aurait eiîchainée, n'est pins qu'une large voie carrossable, pavée de blancheurs immaculées entre lea deux superbes quais de granit rose qui l'encastrent.
Sur la rive gauche du fleuve immobilisé se dresse le Palais d'Hiver, tout en marbre, b&ti par Catherine II, d'une architecture lourde, manquant de style, mais rachetant ses défauts par la grandeur même de sa masse. Des piliers de porphyre soutiennent les portiques di^racieux ; les innombrables fenêtres sont enchâssées de cuivre ; les plaques multicolores de
jade, de jaspe, de calcédoine, de basalte, revêtent l'imposante facaded'une mosaïque bariolée.
A fleur d'eau, sur le bord opposé de la demeure impériale, rampe la forteresse, noire, suintante et basse, mordue par des créneaux bruts ; sous elle se cachent des casemates, quelques-unes bien au-dessous du niveau de la Neva... Palais et prison, muets et mystérieux, en fkce l'un de l'autre, s'observent et semblent monter la garde étemelle d'une alliance inaliénable.
Derrière la forteresse s'élance, hardie et svelte, la flèche d'or de l'amirauté ; sa girouette, une frégate incendiée an soleil de midi, flambe dans le bleu sapbirien du ciel.
Non loin du palais, au milieu de la grande place qui longe le fleuve, se c^re un cheval en bronze noir ; sa queue monstrueuse écrase le typhon qui de ses replis soutient le ventre de la béte. Pierre l*' chevauche le lourd coursier, sa main menaçante, étendue vers la Baltique, — cette fenêtre de l'Europe comme il l'appelait.
COURSES SUR LA NEVA ts
Entre les quais, sur la plaine neigeuse de la Neva engourdie, se dessine un lai^e ruban bleu comme une lame d'acier moiré formant un cercle oblong d'une circonférence de plusieurs verstes : — c'est la piste, creusée et balayée dans la glace vive. Lavée d'eau chaude, à force de soins etd'entretienméticuleux,elle ressemble jtun miroir bruni.
Elle est frangée de jeunes sapins, plantés côte & cAte dans les remblais, et dont la verdure sombre tranche sur l'édat argenté de la plaine.
Plus de cent mille spectateurs, pour la plupart paysans, soldats, petits commerçants avec leurs (àmilles, entourent l'arène. De leur foule houleuse sort un immense et sourd bourdonnement.
Construites en bois léger, des tribunes occupent un tiers de l'enceinte. L& se prélassent des officiers, de riches marchands, des propriétaires et leurs femmes accourus de toutes les zones de la Russie. C'est un éblouissement de couleurs crues que leur variété même adoucit ; une richesse de tissus clairs se mêlant aux ora et aux panaches des officiers.
Au ceatre domine un grand pavillon drapé de pourpre où s'assemblent la grande noblesse, les hauts dignitaires, les princes va^aux des pays tributaires. Puis les grands-ducs et les grandes-duchesses, entourés de leurs cours respectives. Enfin, se détachant hors de tout ce ruissellement somptueux de vêtements cbamarés et de draperies, seul, debout, d'une taille gigantesque, serré dans son uniforme blanc, raide et impassible, avec son profil d'aigle et ses yeux bleu clair étincelants, l'Empereur, le Tsar, l'Autocrate de toutes les Russies.
D'innombrables équipages sont massés derrière la foule. De cette ruche humaine monte et roule une rumeur grossissante. Cris, rires, injures, appels des vendeurs de kvas, querelles, chants, le cliquetis des sabres de la gendarmerie montée et le grincement des fers cloutés mordant la glace, se confondent en ce vaste bruissement grondeur.
Un par un, les légers traîneaux amènent les assistants, et, dans le pesage, sont déjà placés les coureurs. Là, les grands étalons des haras prin-
ciers, les plus nobles juments du s&ng OrlolT, couverts de tapis de Perse ou de cachemires sans prix, attendent leur tour de parcourir l'arène.
A la tète de chacun d'eux se tient un palefrenier en chemise de soie blanche ou rouge et le kaftan de velours noir sans manches, serrant la taille. Les cochers, vêtus de l'habit russe à l'ancienne mode en drap un bordé de castor <u) de zibeline, et coiffés du bizarre chapeau de forme hiératique, ressemblantvaguement aune mitre basse, tiennent les rênes de soie nattée, immobiles sur les sièges, pareils à des figures en terre cuite peinte.
Un traîneau en bois de rose, tapissé de velours cramoisi, s'arrête devant le péristyle de la tribuneprincipale encombrée de monde. Le président des courses s'élance du milieu d'une haie d'oQlciers de la garde, des membres du jury, des clubs et des principaux propriétaires dechevaux. Il présente le bras à une jeune femme vêtue d'un great-coat de renardbleu, une toque de la même fourrure sur ses cheveux
fauves. Elle deacend, elle s'avance très calme — sa haute tailla cambrée et son port révèlent Élisaveta Petrovna. Repnlne la suit de près. Us montent ensemble les gradins tapissés de moquette écarlate ; puis le président des courses, après avoir reconduit la nouvelle arrivée à sa place, s'éloigne, avec un profond salut.
Le visage de Veta, sous sa toque inclinée très bas sur ses sourcils, est sérieuse avec une sereine impénétrabilité. Ses yeux, longs et étroits, observent la foule, ses voisins et le parcours de la piste, sans h&te et sans sourciller. Elle tire de son manchon sa lorgnette de thé&tre, une bonbonnière en or contenant du chocolat; puis, consultant une montre enchAssée dans un bracelet de cuir, elle dit d'un air triomphant :
I — Une minute ! Nous ne sommes qu'une minute à l'avance '. C'est beau cela ! ■ et, se penchant vers Repnine, ils se mettent à étudier le programme des courses.
Tout à coup un grand silence se fait. Le président des courses monte en courant sur son estrade réservée et la cloche sonne. Les grilles
du pesage s'ouvrent et deux chevaus, chacun attelé à un traîneau minuscule en osier doré, paraissent, tenus en laisse par leurs palefreniers. Ils viennent au pas, l'encolure encapuchonnée, fastueux et plains d'orgueil. Leurs longues crinières flottent au vent, leurs queues crépelées, légères comme des cheveux de femme, et si IfU'ges qu'elles semblent des traînes tombant sur leurs jarrets, sont coupées carrément à ras de terre... A chaque mouvement elles ondulent, soyeuses, et donnent à la démarche balancée des chevaux une véritable majesté.
Les harnais de cuir mince, presque imperceptibles, se rattachent par des chaînettes d'argent. Un arc léger en bois précieux s'élève sur leurs petites tètes aux larges frontaux.
Ils s'avancent du pas cadencé des chevaux de l'Orient et regardent k droite et à gauche en s'ébrouant comme pour bien se rendre compte combien on les admire.
L'un est noir, d'un noir bleu, sans une tache blanche, de petite taille, à la poitrine bombée, la croupe puissante, aux pieds nerveux, le dos
court et droit, un magnifique produit des forts trotteurs qu'élèvent les gouvernements de l'Est.
L'autre, est un étalon du haras impérial, un OrlofTpur sang, gris pommelé, aux crins blancs étincelants comme du verre filé. Ses nobles flancs moulés en coupe, ses formes élancées accusent son origÎHe plus arabe que flamande, ces deux races dont le prince OrlotT, après sa campagne en Turquie, inventa l'heureux croisement. Un réseau de veines gonflées sinuent sur son corps lisse et des pointes de ses petites oreilles recourbées jusqu'à ses sabots ronds, tollés en agate polie, il frissonne d'impatience contenue.
A cdté du cheval noir, inscrit sur le programme t l'Aigle », amble un petit coureur cosaque à l'encolure de chevreuil, ses longues oreilles couchées en arrière, jambes fines, lespostérieures plus hautes que celles du devant, croupe aiguë, corps levreté, crins durs et héris> ses, l'œil flamboyant et fou, tout nerf, tout muscle — type parfait de laideur, mais une deces bétes qui font deux cents verstes en vingt-
quatre heures sans tomber et qui, ensemble, ont créé la plus belle cavalerie de l'iuiivers, ces légions cosaques, jadis elTroi de Napoléon lui-même et absolument incomparables dans l'attaque et les marches forcées.
Un jeune Tatare, Agé de quinze ans à peu près, penché sur une haute selle, courbé sur l'arçon, monte cet étrange spécimen des races sauvage de l'Ukraine. II tire de toutes ses forces sur les rênes du bridon en cuir brut, qu'omeot des plaques en argent ciselé et deux énormes turquoises-talismans. Cet être simieaque et farouche tient un fouet court en ivoire à plusieurs mèches, le classique knout russe.
Il doit, galopant près de l'étalon noir au sang hollandais un peu flegmatique, l'exciter et l'encourager dans la course.
En ce moment, l'Empereur se lève. Lui et sa suite s'approchent de la balustrade ; te starter fait un signe, la cloche frappe un coup bref, et les trotteurs partent simultanément.
D'abord câte k cAte, relevant et marquant le pas et mesurant leurs forces, il semblent s'ob-
server... Et, dans lesilence absolu de toutecette multitude, le bruit des fers résonne strident et régulier. On entend même le souffle qui, & chaque respiration, sort des naseaux par jets de vapeurs brûlantes, visibles dans l'air glacé.
Le petit Tatare, couché sur les oreilles de son cheval, semble cloué aux brancardsde < l'Aigle >, juste une demi-téte en avant de lai. Sa figure sauvage, jaune de frénésie, révèle une intense et une inconsciente férocité. Le cheval, sous lui, prend exactement l'allure d'un lévrier coui rant après le lièvre. A son galop facile et ramassé, il est clair qu'il ne donne pas un quart de sa vitesse.
L'Aigle, sans précipiter ses mouvements, allonge avec précision, jetant les sabots d'une force telle que chaque fois qu'ils fendent l'air, on croirait qu'il va se les arracher. A chaque enjambée il couvre insensiblement un plus grand espace de terrain.
Mais rOrlolfgris f Lovki ■», d'un trot balanceur, et comme jouant de tout son corps superbe et souple, gagne par degrés son adversaire.
Alors les paris s'élèvent, une rumeur confuse, toujours plus montante, secoue \& foule. C'est comme le grondement d'un tonnerre qui approche.
Le Tatare pousse un cri rauque, touche légèrement son cheval qui bondit eu l'air, et l'Aigle, avec la régularité d'une machine et une solide puissance de jarrets, révélant aux connaisseurs ' que plus la distance serait longue, plus les chances lui devenaient favorables, augmente aussi sa vitesse.
Sans lever la tète, l'œil sombre ombragé de longs crins, il semble sur desa force et de son fond. En quelques minutes il atteint l'Orloff' et se maintient & son niveau ; puis, lentement, comme en rampant, la tête d'ébène, puis toute l'encolure se dégagent de l'étalon gris et irrésistiblement prennent l'avance...
En ce moment, la moitié du parcours est franchi ; des hurlements retentissent. .. L'Aigle, l'Aigle gagne, cent... deux cent mille roubles pour l'Aigle ! ...
Hais alors le cocher du cheval blanc secoue
les rênes, claque de la langue, et, comme une flèche échappée de l'arc, se haussant et levant la télé pareil & un cygne en colère, Lovki, dont les fers ne touchent plus la glace, semble nager, voler, planer. A trois quarts de la piste, à son tour, il atteint son rival et, après quelques secondes de lutte palpitante, te dépasse et tient la tête.
Le petit Tatare, alors pris de véritable folie, devenu non plus jaane mais vert de rage, se met à pousser des cris qui n'ont rien d'humain, des interjections inarticulées qui rappellent des jappements de chacal. Cependant, l'Aigle, toujours impassible, poursuit sa marche rythmée et taciturne et suit de près le blanc. Entln, au dernier moment, à deux cents mètres environ du but, on le voit — comme si tout k coup la conscience de son péril l'avait frappé — donner son trot en entier. Et c'est miracle de constater ce subit et magnifique accroissement de vélocité dans une bête si calme et si imperturbable ; à dix mètres de la cloche ils courent nez & nez; à cinq, VAigle est en avant d'une
tête : le Tatare hurle comme un orchestre da démons. Mats se dégageant, comme s'il déployait des ailes, Lovki s'élaoce et, dans un effort suprême, gagne d'une demi-longueur !
Le tumulte qui s'élève alors est indescriptible. La foule entière, comme un seul homme, se rue sur la piste, entourant le vainqueur, lui baisant le front, les yeux, les sabots, la croupe et jusqu'au cocher, impassible au milieu des bourrahs interminables.
Enfin son palefrenier, un grand tapis sous le bras, parvient & se frayer un passage jusqu'à lui, et, couvert de ses housses chamarées traînant jusqu'à terre, qui le font ressembler à un des anciens palefrois du moyen Age bardés et drapés de riches étoffes, au milieu du délire général, il s'éloigne lentement.
La piste est aussitôt déblayée. Chacun reprend sa place. Les tribunes se calment peu à peu.
L'Empereur s'est assis.
De nouveau un silence relatif règne sur cette marée de tètes mouvantes.
Pendant la durée de la course, assourdie de
toutes ces clameurs, Veta était restée dans son feuteuîl, les coudes appuyés au rebord de la tritHine, soutenant sa lorgnette de théâtre des deux mains et suivant les péripéties de la lutte sans donner signe de l'intérêt passionné qu'elle y prenait.'
Seulement, au moment où, malgré les vociférations du Tatare, l'OrlofT avait aSirmé sa supériorité, elle s'était levée toute droite. Son beau masque froid n'avait point frémi, ses lèvres étroitement serrées réprimaient les cris d'impatience, de lièvre et de triomphe qui brisaient aa poitrine pendant qu'elle secondait de ses désirs les efTorts victorieux de son EaLVori.
Mais quand tout fut terminé, se rasseyant, elle dit & Repnine, très calme ;
— Je le savais bien. Chevaux et hommes, c'est tout un. Le sang triomphe toujours.
Plusieurs courses & peu près pareilles se succédèrent, puis ce fut le tour des chevaux attelés en paire. L'intérêt allait croissant. On eût dit que chaque homme et chaque femme, se pressant autour de l'enceinte, se considéraient
en quelque sorte propriétaires de l'un de ces beaux animaux, champions du sport préféré des Slaves.
Enfin les programmes annoncèrent U dernière, la plus fiévreusement attendue des courses, celle des trois chevaux, marchant ensemble de front, l'attelage russe par excellence: la < troïka s.
C'était là le vrai clou de la fête. Aussi, lorsque, après le coup de cloche réglementaire, les trois traîneaux, attelés chacun de leurs trois coursiers piaffant et se cabrant, s'approchent et se rangent au poteau du départ, tout le monde dans les tribunes est levé, et au silence vibrant qui tombe subitement, on sent l'&ttente âpre de toute cette multitude.
La distance à franchir est de vingt verstes (environ vingt-sept kilomètres), parcours habituel des courses de troïka, relativement peu nombreuses.
Dans l'air rare et glacé, les sonneries des innombrables grelots, accrochés aux harnais, tintent mélodieux en tierces habilement ména-
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gées, et la clochette d'argent pendue à la douga peinte de couleurs variées sur fond or, accompagne en sourdine les grêles carillons.
Le premier attelage est de trois fines bétes roux or, aux crins plus pâles, harnachées de cuir fauve natté, orné de glands de soie éiiieraude, les rênes de même couleur.
Le second se compose de trois Finlandais bai brun, trapus, doublés, au poil dru et onde, aux crinières démesurément longues. Leur harnais de cuir noir se plaque de cuivre.
Le troisième traîneau suit, attelé de trois étalons blanc, d'un éclat de neige immaculée. Leur poil court luit, aveuglant. Des reflets d'argent moirent leurs cuisses et leurs cous élégants. Leurs membres secs frémissent comme ceux des élans de la forêt. Leurs museaux seuls, très fins, sont d'un noir de charbon et les naseaux roses, immenses, trouent cette ombre comme deux brûlants soupiraux. Les yeux tendres, proéminants et pleins de flammes, sont cerclés de bistre, comme ceux des femmes de l'Asie.
Leurs harnais de cuir brun merveilleusement travaillé ressemblent à de minces rubans tissés etrsttAcbés richement par des couronnes d'or.
Le cocher, un jeune gars, svelte et brun, a le type régulier des paysans de Bessarabie. Le propriétaire de cet équipage beau comme uQ traîneau de fées, n'est autre que le prince polonais Sangoushko, dont le haras possède les seuls authentiques produits arabes en Europe.
Les conducteurs des deux autres traîneaux sont des hommes ventrus et barbus, aux faces kalmouks, aux yeux étroits et pétillants.
Ils sont là, les neuf chevaux, immobiles, si jnerveilleusement dressés que pas un seul ne dépasse d'une ligne la corde imaginaire, qui semble tendue par le starter devant la tribune impériale. Leurs flancs se soulèvent ; ils renâclent, et, d'un pied timide, grattent & peine la neige. . .
Quelques minutes s'écoulent... le signal du départ ne vient point. Un soupçon d'impatience, presque d'étonnement, envahit les visages de la foule qui ne comprend rien à ce délai.
u l'invincible race
Le silence devient intense... les chevaux semblent pétrifiés... La cloche ne frappe point le coup attendu... Veta elle-même, debout, penchée hors de sa loge, machinalement, saisit le bras de Kepnine et le serre de toutes ses forces. Des plus lointaines extrémités de la piste, la foule se presse sur les barrières et se pousse à les briser.
Depuis quinze minutes environ que cette attente dure, une espèce d'angoisse s'empare de toute cette multitude, lorsque, tout à coup, les grilles du pesage s'ouvrent et un spectacle inouï vient s'offrir à l'assemblée tumultueuse.
Trois rosses efflanquées, mélancoliques, éclaboussées de neige sale, que de vieux harnais déchirés, mi-ficelle et mi-cuir, attachent à un immonde véhicule en écorce de bouleau, comme ceux qui servent aux Lapons à porter aux halles" le poisson sec et les porcs gelés, paraissent, tête baissée, traînant les jambes, et viennent lentement se poster cOte à côte de leurs aristocratiques prédécesseurs.
Ceux-ci reniflent et s'ébrouent, semble-t-il, de dédain et de fureur contenus, regardant avec des coups d'œil obliques s'approcher d'eux ces misérables intrus.
Une sorte de gémissement d'horreur et de surprise s'élève des poitrines oppressées de la foule. C'est comme te souffle rauque d'une goi^e monstrueuse, le cri étouffé d'une t)éte à mille voix. Veta tressaille et se mord la lèvre jusqu'au sang. Mais la cloche sonne trois coups qui retentissent avec une intensité inusitée au milieu de l'ahurissement général. Les nombreux sabots frappent ensemble à l'unissson la glace sonore, et c'est un fracas dont l'écho frappe tous les coeurs, serrés par une longue attente.
Les alezans se détachent sans retard du groupe des attelages et se trouvent tout de suite en avance de plusieurs longueurs. Le chevat du milieu, auquel on donne le nom pittoresque de racinier, un vieux trotteur, fameux par ses exploits d'antan, jette les pieds avec la grande allure d'une ancienne étoile des hippodromes
nationaux. Son Age ne lui pennettaot plus de courir seul, et les luttes de troïkas exigeant un plus grand fond mais une vitesse moindre, il stoppe légèrement et dédaigne l'aide des chevaux de volée, maigres et ardents coureurs du DoD, qui galopent sans même se presser, les naseaux à terre, recourbés en demi-cercle et soulevant leurs croupes légères.
Après eux, viennent les Finlandais, tirant sur leurs rênes à tout rompre. Déj& l'œil du timonier s'enflamme et les connaisseurs présagent qu'ils donneront bien du mal à leurs concurrents.
Assez loin en arrière arrivent tes étalons blancs, véritables merveilles de beauté et de race, incomparablement appariés et dressés de telle sorte que leurs corps souples serrés les uns contre les autres et leurs trois fines têtes aux crins étincel&nts dressées avec orgueil, présentent l'aspect fantastique d'un seul être multiple, superbe en son envolée de grand animal héraldique.
Le trotteur du milieu nage : ses sabots, très petits, frAlent la glace et sa lai^ queue s'épand
sur aes traces, s'ouvrant et s'allongeant comme la queue d'un paon. Ses deux compagnons, recourbés en serpents, le touchent de leurs croupes et leurs encolures s'écartent en éventail de la sienne ; leurs naseaux roses étincellent comme des trous de sang ; élastiques et joyeux dans leurs mouvements, ils bondissent comme des cbevaux en liberté.
Endn, tristement, suivant de très loin le sillage de ces pompeux coursiers, viennent les pauvres bêtes harassées, levant peu les pattes, et leurs clochettes de cuivre aux sons fêlés tintent mélancoliquement.
D'une couleur indéfinissable, la maigreur de ces misérables haridelles les fait paraître difformes ; ils semblent n'être là que pour une gageure ridicule. Le cocher, un homme voûté, affublé d'une houppelande rapiécée, — est-il gris ou engourdi?... personne ne l'eût deviné. — Sur son passage, une immense huée etdeséclats de rires accompagnent cette grotesque apparition. Nul n'avait jamais vu semblable défi aux bienséances sur l'aristocratique arène de la Neva.
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W LINVINaSLE RACE
C'est dans cet ordre que les troïkas passèrent devant les tribunes.
A la moitié du second tour, les petits chevaux noirs, jetant les pieds avec une telle vélocité qu'on ne les distinguait pas plus que les rais d'une roue lorsqu'elle tourne, dépassèrent les alezans assez facilement. En vain ceux-ci luttaient et précipitaient leurs pas ; les Finlandais étaient seuls, en avant de tous, sous la tribune du starter.
Pendant la majeure partie du troisième parcours, les distances se soutinrent à peu près, mais en approchant du poteau, les Sangoushko, jusqu'alors retenus k force de poignets par le Petit Russien, fondirent soudain d'un tel élan inattendu que, sans visibles efforts, ils atteignirent les chevaux roux, dépassèrent les Finlandais, marchèrent quelques instants cdte & côte avec eux et les laissèrent irrévocablement bien loin en arrière. De l'entière multitude, ce cri monta :
( Les blancs gagnent, hourra pour les Sangoushko 1 *
COURSES SUR LA NEVA ig
Et les chevaux, excités par ce bruit, comme s'ils comprenaient les applaudissements, entrent dans un affolement de joie et d'ardeur. Ils hennissent et renâclent, ils exultent, pris du délire du combat, et, au terme du cinquième tour, ils sont à quatre cents mètres en avant.
Eodn commence le dernier tour.
Pendant les diverses péripéties de ses rivaux, la troïka du paysan, assez en arrière des autres, ne perdait cependant pas trop de terrain, malgré le galop nonchalant ou plutôt fatigué des chevaux ; on s'étonnait même de les voir à la moitié du dernier parcours, lorsque les Sangoushko n'étaient plus qu'à cinq cents inètres des tribunes.
Tout à coup, le paysan se redresse un peu dans son traîneau, retrousse le bonnet de fourrure qui lui descend sur les yeux, rassemble les rênes et fait entendre un siftlement aigu et prolongé. Alors une métamorphose curieuse frappe de stupeur la foule. Les chevaux, comme à un appel surhumain, se redressent, et leurs osseuses silhouettes prennent une beauté de
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lignes absolument Douvelle et foite pour ainsi dire de leur transformation morale ; leur poitrail se bombe, leurs têtes, tristement penchées, suivissent hautes, échevelées, dardant le feu de leurs orbites et de leurs naseaux, un courage ancien raffermit leurs flancs, leurs jambes brisées retrouvent la grâce puissante d'une allure presque oubliée, leur queue orgueilleusement déployée en étendard bat leurs cuisses amaigries. Et c'est comme les coursiers d'une vision spectrale, tralneurs fourbus de la décrépitude, k qui soudain un souffle r^énérateur, une réminiscence héroïque sonne le clairon delà victoire.
Tel, un vieux carcan de flacre à demi tombé sur les genoux, presque sourd et aveugle, accablé du poids de l'immonde véhicule qui grince sur ses essieux, entend soudain la trompette du régiment que servirent ses premières années.
Il dresse les oreilles, il secoue les harnais, il se grandit, it emporte, battant en mesure la terre de ses sabots, la lourde voiture, son quotidien martyre. 11 n'en ressent plus le poids.
COURSES SUR LA NEVA a
Ainsi la troïka, arrachée de sa torpeur par le sifHet de son maître, s'élança et fendit l'air d'uo bond prodigieux et que rien ne faisait prévoir. Les chevaux transfigurés, rehaussés par le réveil de leur sang, portés en quelque sorte par une puissance secrète jusque-là engourdie, sans secousses et comme sans difficulté, volaient, accéléraient leur vitesse ardente; ils louvoyèrent entre les noirs et les alezans, qui, désespérés, cherchaient à se mettre en travers de leur route pour les arrêter, les dépassèrent sans broncher et déj& gagnaient sur les Sangoushko.
Alors, en un effort suprême, non plus chétifs, boueux, misérables, mais dans toute la fougue de leur gloire et de leur triomphe prestigieux, développant leurs membres d'acier et fouettant l'air de leur haleine sonore, ils atteignent les étalons princiers, les côtoient pendant quelques instants, les fraient de leur tourbillon et, les laissant derrière eux, s'arrêtent net sous la tribune impériale, victorieux d'au moins dix longueurs.
Un long moment, la foule,ahurie, reslamuette
de stupéfaction, littéralement dans l'impossibilité d'applaudir ou de huer. Elle contemplait bouche bée ces chevaux sordides qui avaient battu les plus hauts sangs de l'Empire et qui, subitement calmés, déjà reprenaient leurs attitudes mornes et leur laideur primitive. Telle, dans le conte de Perrault, Cendrillon, au coup de minuit, dévêtue de ses riches parures, se retrouve dans sa pelisse grise et ses sabots de bois.
Jamais charme magique n'opéra plus vite et plus complètement.
Et soudain, de plus de trois cent mille gorges, jaillît un long cri, un hurlement formidable, saluant la victoire de ces bétes inconnues sur leurs aristocratiques concurrents.
Lea paysans, le monde, entassés autour de la piste, les tribunes, toute la foule debout battait des mains, poussait des exclamations redoublées. Ce fut une apothéose. Chacun voulait savoir le nom du cocher, la race de ses chevaux... mais, sans faire nulle attention aux clameurs et aux ovations qui l'entouraient, celuici tourna bride, renfonça son chapeau sur ses
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yeux et, aussi piteusement qu'elles étaient entrées dans la course, léte basse et flancs rentrés, les pauvres rosses reprirent le chemin du pesage ; il semblait que le léger traîneau d'écorce leur fût devenu à présent un poids insupportable.
Rien ne put arrêter leur retraite obstinée et presque honteuse... Bienlât ils disparurent derrière tes portes du pesage.
Mais Veta s'était levée, elle serrait fiévreusement sa lorgnette, sa tabatière dans son manchon et, boutonnant son pardessus, elle prit le bras de Repnine et l'entraîna vers la sortie. ..
— Vite, vite — murmunùt-elle. .. je veux le voir, je veux les voirl...
Repnine, sans répliquer, la pilota à travers les groupes agités discutant les événements de ta journée.
— Vite ! répétait la jeune femme, se dirigeant vers la sortie du pesage.
. Son regard brillait d'une inquiétude inexplicable, sa lèvre arquée semblait agitée d'un frémissement intérieur.
En ce moment, les grandes rosses sombres de la troïka victorieuse surgirent si près d'elle que Repnine la retint brusquement... Mus, se dégageant de son étreinte, elle s'élança rapidement au devant des chevaux.
— Que je voudrais le voir, lui, que je voudrais les avoir, ces nobles bètes, — dit-elle de sa voix claire et nette...
Le paysan tressaillit, tourna la tète du côté de cette voix ; d'une main fiévreuse, il souleva un peu le bonnet de fourrure qui ombrageait son front, et ses yeuK tristes rencontrèrent 1^ yeux humides, interrogateurs de Veta.
Cette fois, elle p&lit... et ce fut tout.
Pas un mot ne sortit de ses lèvres, Le traîneau boueux, à demi démoli, crissant sur la neige gelée, avec le paysan, retombé dans son attitude raome, passa dans la buée chaude montant des chevaux, qui semblaient prêts & tomber sur leurs genoux.
Un an s'était écoulé, l'événement extraordinaire qui bouleversa toutes les cervelles et
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les imaginations des Pétersbourgeois n'était plus qu'une histoire ancienne. Nul n'avait appris le nom du paysan dont l'équipage misérable avait remporté la plus étonnante des victoires inscrites aux Castes des courses... Les uns croyaient h un 80rtil^> d'autres assuraient qu'un docteur mystérieux avait donné k ces cbevaux un breuvage puissant, dont la force galvanisait les animaux épuisés. Mais l'actualité succédait déjà au pâlissant souvenir de cette déconcertante victoire.
Repnine épousait Élisaveta Petrovoa. C'était l'événement du jour. Le soir du mariage, revenant de l'église, oti toute la cour, la haute société et la garde au grand complet assistaient au mariage d'une des plus célèbres beautés de la saison, un coupé neuf aux initiales des nouveaux époux ramenait chez eux Veta et Repnine.
La tune pleine éclairait les neiges fulgurantes, leur éclat baignait d'une douce lueur la robe en satin blanc de la mariée. Sa tête, un peu renversée sur les coussins sombres du coupé, semblait porter avec peine ses lourds
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cheveux fauves ; son beau profll était calme, son regard pensif.
Au seuil de leur hôtel, ilepnine ouvrit la portière, s'élança dehors et tendit la main à sa femme. Celle-ci, lentement, descendit à son tour et s'arrêta un instant pour admirer les fluidités argentines de l'incomparable nuit boréale... Le coupé s'éloigna, ils restèrent seuls sur le perron, Repnine, d'un geste, avait éloigné les serviteurs...
Tout à coup, Veta se retourna comme frappée d'une influence mystérieuse :' elle aperçut, attachée à la grille du parc, & quelque distance du perron, une troïka de chevaux...
Leur haute taille, leurs ombres monstrueuses, donnaient & l'attelage un aspect surnaturel ; et le silence et l'immobilité de ces animaux ajoutaient à l'impression spectrale de leur apparition.
Veta, brusquement, descendit les marches du perron et, d'un pas vif, marcha du cdté de la vision mystérieuse.
Sa longue traîne soyeuse et serpentine reflétait les ondoiements des lueurs lunaires, et
c'était merveille de voir cette femme élaDcée, blanche, aux cheveux déroulés, superbement inondée des clartés ambiantes et s'avancant sur un talus aveuglant de neige. Elle formait avec toute Is nature une symphonie pariaite de blancheur. Elle s'approchait sans hésitatioa du traîneau et, cependant, un frémissement contenu faisait battre son cœur.
Elle avait reconnu, en effet, les trois haridelles victorieuses du grand prix de la Neva.
Le traîneau était vide, mais sur le siège en loques, de couleur indéfinie, un papier tranchait. Elle te prit et lut :
« Jean Hotzko à Élisaveta Petrovno Repnine. >
Veta tressaillit; d'un mouvement involontaire elle porta à ses lèvres le chiffon de papier qu'elle Jaissa choir ensuite, comme effrayée, puis s'approcha des chevaux, qui, au son de sa voix pénétrante et chaude, hennissaient doucement...
Elle caressa leurs nobles tètes que la faim et les privations avaient amaigries et flétries, mais
qui gardaient encore leurs formes parfaites, et les examinant de plus près, elle reconnut les trois plus fameux trotteurs de Hotzko da temps de sa prospérité. Dans l'effondrement de sa vie, de sa fortune et de son avenir, il n'avait gardé qu'eux. Ils étaient sa joie unique, le dernier lien qui le rattachait à son passé. Mats Veta avait dit : — Je voudrais les avoir ... — c'était son cadeau de noce.
Veta passa une main tremblante sur leurs beaux yeux enveloppants et tendres, détacba doucement la corde qui les nouait k la grille et les amena elle-même dans l'écurie où elle les installa avec tous les soins possibles, dans cet abri qu'ils ne devaient plus quitter.