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L'Irland

L'Irlande ! quels souvenirs évoque ce seul mot ! légendes, poésie, histoire, arts, littérature, brillantes épopées, longue suite de malheurs, guerres continuelles, sanglantes persécutions, cruelle agonie nationale, luttes pour la liberté, martyre religieux, amour patriotique ; tout est là.

L'existence actuelle de l'Irlande catholique est la manifestation vivante d'une Providence divine, veillant sur certaines nations d une manière plus spéciale.

Cette vérité nous paraîtra de plus en plus manifeste au déroulement des pages de la lamentable, mais héroïque histoire du peuple irlandais. Tel est le but que je me propose.

Les origines historiques d'Erin sont perdues dans les brumes de la fable, dans les poésies des anciens bardes, dans les mémoires des vieux chroniqueurs, dans les antiques traditions des peuples celtes, dans les vieilles légendes nationales, dans les récits des combats héroïques, et souvent dans des chants d'amour.

Il paraîtrait que l'antique Irlandais fut toujours un fier galant, brave jusqu'à la témérité, impétueux dans le combat, courageux en toutes circonstances, poétique jusque dans la mort. Le fond de la nature irlandaise est, de fait, la passion, la poésie, le patriotisme et l'amour.

En vain cherche-t-on à découvrir les origines véritables de l'Irlande ; l'on marche à tâtons, les yeux remplis de cette poussière de feu qui aveuglait Dante dans ses promenades infernales.

Vous parcourez les catacombes de Rome ou les pyramides d'Egypte ; bien des monuments de morts sont semés partout ; mais où est l'histoire de ces morts ? Ainsi en est-il des chants ossianesques, des annales de Tighernach, d'Ulster, d'Inis Nerinn, d'Innisfallen,

(ij Conférence donnée à l'Union Catholique de Montréal le 29 janvier 1888.

des récits de Ballymote, du livre jaune de Lecain, de celui des " quatre maîtres," pour découvrir la vie sociale, les commencements historiques, le mode politique, l'organisation civile des anciens peuples de l'Irlande.

Cependant les" indications, qui nous sont parvenues, démontrent l'état avancé de civilisation de ces peuples et leur grand respect pour la femme. Comme la fière Romaine, l'Irlandaise pouvait dire à son époux l'égal itaire formule : " Ubi tu Gains ego C<da." Les arts, les sciences, les armes, les monuments antiques ; tout indique la haute culture intellectuel^ ; des anciens habitants d'Erin ou de l'île à'Ieme des Phéniciens.

Peu après le déluge, la primitive Irlande fut colonisée par Partholan, le parricide, issu de Japhet, qui le premier occupa le pays, vers la soixantième année du patriarche Abraham, en l'an du monde 2520. Sa progéniture gouverna le pays durant trois cents ans, mais elle fut complètement détruite par une peste inexorable qui sévit avec une violence inouie. Des milliers de ses descendants sont couchés dans une tombe commune près de Dublin et appelée " Tarn Lacht" ou le sépulcre de la peste.

Ce fut alors l'époque de Ja première des cinq grandes invasions de l'Irlande, ou celle des Némédhiens, sans Némedh, barbares accourus des rivages de la Mer Noire et appartenant aux tribus de la Scythie ; ils se répandirent sur toute la surface de l'île.

Ils ne devaient pas jouir en paix de leurs conquêtes ; car, attaqués à leur tour par les Fomoriens, espèce de pirates, descendants de Cham, les Némédhiens furent vaincus. Les restes de ce peuple se dispersèrent en trois partis ; l'un se dirigea vers le nord de l'Europe, et fut l'origine des fameux Tuathes de Dananns qui revinrent régner sur l'Irlande ; un autre parti porta ses pas vers la Grèce où ils furent faits esclaves. On les appela Firbolgs à cause des sacs de cuir qu'on leur faisait constamment porter. Enfin un troisième parti gagna le nord de l'Angleterre et prit le nom de " Bretons," de leur chef Briotan-Maol.

La troisième invasion se fit par les Firbolgs, dont les pères avaient été chassés de l'île ; tant l'amour de la patrie est fort au cœur de l'homme. Mais ces pauvres aventuriers furent de nouveau dépossédés par leurs frères Némédhiens, les Tuathes de Dananns, qui revinrent de la Grèce, vers l'an du monde 3303.

Les Firbolgs avaient cependant fait de grands progrès et le pays était alors divisé en cinq royaumes.

Les envahisseurs, ayant à leur tête leur chef Nuad, â la main d'argent, livrèrent un grand combat, près de Sligo, à Eochy, le monarque Firbolg et le défirent. De là leur conquête du pays. Ces Tuathes de Dananns, descendants des Némédhiens, sont l'origine de la race celtique. Ils sont célèbres, dans les anciennes chroniques, par leur bravoure, leur artifices, leur gaîté, leur finesse, leur courage, et leurs ressources. Qu'ils sont bien les dignes pères des Irlandais actuels !

La cinquième invasion, avant l'établissement du christianisme en Irlande, fut celle des Milédhiens, conduite par les fils de Miledh en l'an du monde 3500. Ces tribus venaient aussi de l'Asie, à la recherche d'une île que les Destins leur avaient annoncée.

De terribles batailles s'ensuivirent pendant lesquelles le Tuathes de Dananns furent vaincus et obligés de céder la plus grande partie de leur pays à Eber et Erémon, fils de Miledh.

Pas moins de 118 rois milédhiens régnèrent sur l'Irlande, depuis leur conquête, 1700 avant J.-C, au temps de Saint Patrice, l'an 432 de notre ère. Ce fut Tiernmas, l'un des plus célèbres de leurs chefs, qui introduisit le culte des idoles et surtout celui du soleil en Irlande ; il établit aussi des distinctions honorifiques et des couleurs pour les soldats. De là l'origine des plaids écossais.

Il serait fastidieux de passer en revue les actions, les combats, les nombreux faits légendaires des grands capitaines, des puissants guerriers, des héroïques combattants, des nombreux rois d'Erin, avant leur conversion au christianisme.

Cette partie de l'histoire est entremêlée de fictions et de fables. Nous connaissons cependant les grands faits d'armes de ces générations, leur ardent amour de la liberté, leurs batailles chevaleresques, auxquelles, souvent, prenaient part les reines et les filles des rois. La tenure des terres était alors commune, le partage des successions étant tellement égalitaire que les enfants illégitimes étaient appelés à partager les biens, à la mort de leur père, avec les enfants légitimes.

Comme chez tous les peuples asiatiques, les richesses consistaient plutôt en troupeaux de tous genres qu'en terres. Ainsi en est-il encore aujourd'hui parmi les populations orientales.

Les anciennes familles d'Erin prirent leurs noms des descendants milédhiens d'Eber et d'Eremon, et l'un d'eux, Cairbré Kiada, le Keuda de Bède, fut un des chefs des anciens Scots d'Ecosse, quoique la royauté en ce pays ne fût fondée que trois cents ans après par

Fergus, fils d'Ere, qui y conduisit une colonie irlandaise de Dalriadans.

Le roi s'appelait Ard Righ ou le monarque en chef ; il y avait aussi nombre de rois ou chefs inférieurs qui s'étaient partagé le pays. La capitale était l'antique Tara, dont la magnificence est restée célèbre. Hélas, comme le dit la barde national :

The harp, that once through Tara? s halls

The soûl of music shed, Now hangs as mute on Tarais wall

As if that souï ivere fled.

So sleeps the pride of former days,

So glorfs trill is ofer :

And hearts, that once beat high for praise,

Now feel that puise no more.

" No more to chiefs and ladies bright

The ha/p of Tara swells :

The chord alone, that breaks at night,

Its taie of ruin tells.

Thus Freedom nozv so seldom wakes,

The only throb she gives Is when some heart indignant breaks,

To show that still she lives."

Cormac McAirt fut l'un des plus illustres rois païens de l'île ; c'est sous lui que fut créé l'ancien code des lois irlandaises, si équitables, si justes et si sages.

L'hérédité royale était tempérée par l'élection dans sa famille, à cause du grand principe d'égalité qui régnait partout ; ce fut là l'occasion de nombreuses guerres et de sanglantes querelles entre les chefs irlandais.

Aux druides appartenait le privilège de maintenir la religion et les formules du culte. Niai fut l'un des derniers rois païens d'Erin ; il porta la guerre avec de si grands succès chez les Bretons, au dire du poète Claudien, que Théodose le Grand, empereur de Rome, fut obligé d'envoyer à sa rencontre le célèbre général Stilicon.

Conversion de l'Irlande, J/3% après J, G. — saint Patrice.

L'heure de la Providence allait bientôt sonner. A cause des excellentes qualités des peuples d'Erin, Dieu allait les récompenser en ouvrant leurs yeux à la lumière de l'Evangile et leur cœur aux douces consolations de la Foi.

Saint Célestin, alors pape, envoya vers l'Irlande saint Palladius qu'il sacra évêque ; mais ce dernier ne réussit pas dans sa noble mission, et fut mis à mort par les Bretons d'Angleterre et les Picts d'Ecosse.

A saint Patrice était réservé le grand honneur de convertir l'Irlande, en l'an 432 de notre ère.

Né en 373 près de Boulogne, dans le nord de la Gaule, Patrice fut baptisé sous le nom de " Succat " ou brave dans la bataille. Ce fut le pape saint Célestin qui, le premier, le nomma Patrice. Sa mère était nièce de saint Martin de Tours. Fait captif, dès l'âge de seize ans, pendant une des excursions dévastatrices de Niai, le roi païen d'Erin sur les côtes de la Gaule, le jeune Succat, emmené comme esclave, fut vendu à Milcho, qui l'employa à garder ses troupeaux. D'une piété angélique, le jeune captif supplia constamment le Ciel, durant six longues années, pour la conversion de ses maîtres et de toute la nation irlandaise. Le ciel se pencha pour écouter les supplications de l'innocence et du malheur ; la prière du jeune captif fut entendue.

Une voix mystérieuse l'engagea à quitter le pays et il courut vers le rivage où il trouva un vaisseau qui voulut bien le prendre à son bord. Arrivé dans son pays, après diverses vicissitudes, il alla étudier au monastère de Marmoutier, près de Tours, sous la direction de son oncle, le célèbre saint Martin. Après avoir été ordonné prêtre, Patrice eut une vision pendant laquelle il entendit une multitude de voix venant d'Irlande, lui demandant d'aller demeurer en ce pays. Il partit néanmoins pour le monastère de St. Vincent de Lérins où il passa neuf ans au milieu de plusieurs saints personnages de l'époque. Ce fut enfin en 432 qu'il fut envoyé par le pape Sixte III, pour évangéliser l'Irlande. Il y fonda le fameux siège épiscopal d'Armagh en 455.

Princes et peuples, grands et rois se convertirent à la voix et aux miracles du grand apôtre. De nombreux monastères furent fondés. Sainte Brigide, la célèbre religieuse irlandaise y établit en 483 le fameux monastère de Kildare. Des milliers de pèlerins y affluèrent et la foi brilla bientôt dans toute l'Irlande, qui mérita peu après son glorieux titre de " l'île des saints."

Saint Patrice mourut le 17 mars 493 avec la consolation de voir la foi chrétienne acclamée dans tout le pays. Sa mémoire y est restée à jamais chère à la nation irlandaise.

Une nuée d'apôtres, sortis quelques années après des monastères

d'Irlande, se répandirent pour porter le connaissance du christianisme dans les montagnes de l'Ecosse, les plaines de la Gaule et les forêts de la Germanie. On vit ces saints missionnaires partout, briller au palais de Charlemagne, dans les basiliques de Rome, ou sous la chaumière des paysans, et les anciennes traditions nous disent que saint Brendan aurait visité les côtes méridionales des États-Unis vers le lOième siècle.

Saint Colomban devint le réf ormataur des Gaules ; saint Colombkill, saint Faclan, saint Killian, l'apôtre de la Franconie, saint Aidan, saint Gall, le convertisseur de l'Hélvétie, saint Boniface, le grand missionnaire de l'Allemagne, sont tous des fils spirituels de saint Patrice. L'Église d'Allemagne ne vénère pas moins de 155 saints irlandais, celle de la Gaule 45, celle de Belgique 30, celle d'Italie 13 et celle de Scandinavie 8. L'Angleterre ne fut jamais évangélisée por les Irlandais, ceux-ci la considérant trop méchante pour s'en occuper. Montalembert nous dit, dans son inimitable travail Des Moines d'Occident, l'état avancé de culture intellectuelle, de science, de sainteté des moines irlandais.

Sixième invasion ou celle des Danois.

L'Église d'Irlande avait fait d'immenses progrès. Hélas 1 elle devait recevoir un premier choc par l'invasion des Danois, vers la fin du 8ième siècle. Ces barbares réussirent à s'établir en Irlande, grâce à la connivence ou à la trahison de certains chefs nationaux et y mirent tout à feu et à sang. Les églises, les monastères, les couvents furent saccagés, les prêtres mis à mort, tes religieux chassés et traqués comme des bêtes fauves.

Ce triste état de choses amena de graves désordres religieux et le synode de Kells, en 1152, pour rétablir la discipline, crut devoir mettre l'église irlandaise sous le contrôle immédiat de Rome. Les sièges métropolitains d'Armagh, de Cashel, de Dublin et de Tuam furent alors créés avec d'autres sièges suffragants, sous la primauté de l'archevêque d'Armagh.

Par suite de la malheureuse division des chefs irlandais, division qui a toujours perdu l'Irlande et que le poëte Moore déplore comme nous,

" // was fate, they say, a'^wayward fate

Your web of discord wove, And when your tyrants joined in hâte

You never joined in love."

les peuples d'Erin restèrent sous la cruelle domination de leurs nouveaux maîtres, qui s'étaient même emparés de l'Angleterre et y demeurèrent près de deux cents ans.

Enfin Brian Boru, frère du roi de Munster, se leva contre les oppresseurs de sa patrie, les battit vingt fois en bataille rangée de concert avec le grand Malachy au collier d'or, et les força à retourner dans leur pays ou à demeurer tranquilles dans les ports de mer que ces pirates détenaient.

' iLet Erin remember the days of old,

Ere her faithless sons betrayed her, When Mulachy wore the collar of goldt

Which he wonfrom her prou d invader."

Le victorieux Brian, qui était pourtant chrétien, aurait dû se contenter, d'avoir libéré son pays de ses terribles ennemis. Hélas ! l'ambition l'avait mordu au cœur et il se fit proclamer roi de toute l'Irlande, en 1001, après avoir écrasé les chefs de sa nation, qui s'opposèrent à son usurpation.

Douze ans durant il gouverna le pays avec bonheur et sagesse, mais les Danois, s'étant renforcés par de nouveaux contingentr, se livrèrent à de nouvelles déprédations ; l'illustre Brian les anéantit dans le sanglant combat de Clontarf, le Vendredi Saint de l'an 1014 ; mais il fut tué, sous sa tente, par le chef danois à la fin du combat. Ces barbares durent cependant, à cause de leur défaite complète, renoncer à la domination de l'Irlande, mais ils s'y établirent en grand nombre et se confondirent peu à peU avec les anciens habitants du pays, après s'être convertis au christianisme.

La mort de Brian fut un désastre national. Les provinces réaffirmèrent leur ancienne indépendance et, pendant un siècle et demi, le sang coula à flots, résultat de guerres intestines livrées par des frères contre des frères.

Si Y" Homo homini lupus" est un peu vrai partout, il l'est surtout pour l'Irlande dont la sanglante et tragique histoire se continue encore de nos jours.

Septième invasion, celle des Normands, 1169-1170.

La première femme perdit le genre humain ; de là l'éternelle lutte entre le ciel et l'enfer pour la conquête de l'humanité. Une femme mit l'Europe et l'Asie aux prises ; l'on croyait combattre

pour la vengeance d'Agamemnon, dont la belle-sœur, la trop célèbre Hélène, avait été enlevée par un jeune prince troyen. On se battait, en réalité, pour la domination du monde, pour la suprématie de la civilisation spiritualiste de l'Europe contre le panthéisme fataliste de l'Orient. Troie fut le prix de la lutte antique. La question cependant resta ouverte, et un jour ou l'autre, l'Angleterre ou la Russie seront la victime et le prix de la vieille idée, de l'antique dualisme entre les deux anciens hémisphères.

L'histoire s'est répétée plus en petit par l'Irlande. L'enlèvement d'une femme y fut la cause d'une lutte acharnée qui dure depuis près de huit siècles, entre l'Irlande d'un côté, et l'Angleterre de l'autre. D'abord on pensait revendiquer l'honneur d'une famille ; on se battra plus tard pour la cause d'un principe, pour le maintien de l'idée catholique menacée par l'idée protestante. Voilà le fonds de la question.

Pour bien la comprendre, il faut se rappeler l'état social et politique du pays, avant la conquête normande. La nation était alors composée de tribus ou clans, connus par les noms de leurs chefs. C'était une nation de rois. Les O'Neil possédaient Ulster ; les O'Connor, Connaught ; les O'Brien et les McCarthy, Munster ; les McMurrough, Leinster. Au septentrion les O'Donnell, les O'Kane, les O'Sheil, les O'Carroll, etc., étaient puissants. Les O'Dogherty régnaient sur la pointe extrême nord de la péninsule ; et dans Cannaught les O'Rourke, les O'Reilly, les O'Kelly, les O'Flaherty les O'Malley, les O'Dowd étaient de grands seigneurs. Les McGeogeghan, les O'Farrell, les O'Connor, les O'Moore, les O'Brennan, les McMurrough gouvernaient dans Meath et Leinster. Hélas, ces chefs, au lieu de s'unir, se livrèrent constamment à des guerres fratricides les uns contre les autres.

Le roi de Leinster, le brutal Dermot McMurrough, ayant enlevé la belle Devorgilla, femme de Tiernan O'Rourke, seigneur de Brefny, mit le feu à toute l'Irlande ; ce fut la cause de tous les maux qui pèsent depuis sur cette malheureuse nation. Les persécutions dont elle fut depuis la triste victime ont cependant servi les fins du Ciel, en forçant les Irlandais catholiques à se répandre sur tous les continents pour y porter les lumières de la vraie foi. Dieu tire ainsi le bien absolu de ce que les hommes croient être le mal relatif.

L'Angleterre était déjà depuis longtemps, soumise aux Normands, venus de Normandie, à la suite de Guillaume le Conquérant. Le Pape Arien IV (ou III d'après quelques historiens), connu sous le

nom de Nicolas Breakspeare, et le seul Anglais qui régna jamais sur la chaire de Saint Pierre, avait émané (dit-on) quelques années auparavant, en faveur du roi normand d'Angleterre, Henri II, une bulle d'autorité sur l'Irlande.

Dermot, traqué par O'Rourke et ses alliés, au nombre desquels était le dernier roi d'Irlande, Rory O'Connor, se réfugia en Aquitaine où se trouvait alors Henri II. Ce dernier, prenant le ravisseur sous sa protection, résolut de s'emparer de l'Irlande. Dans ce but, il confia à Dermot une armée de barons normands, établis au pays de Galles et conduits par Richard de Clare, comte de Pembroke, appelé " Str<mgbowr '.

A cause de cette division des chefs l'Angleterre put (ce que n'avait osé tenter Jules César) subjuguer l'Irlande. De nombreuses batailles s'ensuivirent ; mais la victoire resta, en définitive, aux Normands qui se partagèrent certaines parties du territoire et s'y fixèrent. Henri divisa le pays en comtés et y introduisit les lois anglaises afin de normaniser et d'anglijîer la nation irlandaise, plus sûrement et plus promptement.

Les barons normands se 'construisirent des châteaux-forts sur toute la surface de l'île et s'y maintinrent, grâce toujours à la trahison de nombre de chef irlandais. Dans la suite des temps, le peuple conquérant fut conquis à son tour aux mœurs, aux usages, aux coutumes, au langage même du peuple irlandais. L'assimilation devint si complète que le parlement anglais passa, en 1315, un statut pour empêcher les Normands de s'habiller à la manière des anciens habitants de l'Irlande et de parler leur langue. On se moqua de cette loi et l'on continua à s'irlandifier. (1)

La révolte d'Edouard Bruce, couronné roi d'Irlande à Dundalk, ne réussit cependant pas à affranchir l'île de la domination anglonormande. La Guerre des Deux Roses y eut aussi son contre -coup ; la romantique famille Géraldine se rangea du côté des Plantagenets à la rose blanche, tandis que les Butler de Munster et les Ormond de Tipperary et Kilkenny combattirent pour celui des Tudors à la rose rouge.

Depuis trois cents ans déjà les Normands régnaient sur les Irlandais. Ceux-ci avaient pourtant conservé l'indépendance de

(i) La même chose s'était répétée en Orient; dix-sept fois les Tartares avaient conquis la Chine et dix-sept fois ils étaient devenus Chinois.

leurs parlements où siégeaient ensemble les barons, les seigneurs, les évêques, les abbés et les bourgmestres des principales villes.

L'Angleterre se décida, sous Henri VII, à porter une dernière et finale atteinte à cette indépendance en créant le Poyning Parliament. Sir Edouard Poyning, conseiller privé, fut envoyé en Irlande, après l'escapade de Warbeck, en 1492, (au moment où Colomb découvrait l'Amérique) avec mille hommes de troupes. Il assembla un parlement à sa guise à Drogheda et y fit passer le fameux statut ou acte appelé la loi "Poyning", par laquelle nul parlement ne pouvait, à l'avenir, être tenu en Irlande avant que le Vice-roi et le Conseil n'eussent soumis au Roi d'Angleterre, sous le grand sceau d'État, les actes que l'on voulait y passer, ainsi que les considérations ou raisons de ces actes, lesquels ne seraient en force qu'après la sanction du Roi et de son Conseil. C'était pratiquement anéantir l'indépendance du parlement irlandais, dernier rempart des libertés nationales.

Epoque oV Henri VIII et de la Réforme (1526).

Nous arrivons enfin à l'époque d'Henri VIII et de sa malheureuse apostasie ; ce sont de nouvelles luttes qui se préparent entre les deux mortels ennemis, les Anglais et les Irlandais. Encore du sang, encore des ruines !

Henri désirant obtenir un divorce d'avec sa femme Catherine d'Aragon pour épouser Anne Boleyn, avec laquelle il vivait déjà en concubinage, embrassa le protestantisme, déjà professé en Allemagne à la suite de l'apostasie de Luther. Ce roi scélérat qui est la cause de l'apostasie de l'Angleterre, mourut en réprouvé en ordonnant cependant des messes pour le repos de son âme, tant il est vrai que la foi meurt difficilement dans le cœur de l'homme, qui a eu le bonheur de la recevoir.

La reine Elisabeth naquit d'Henri VIII et d'Anne Boleyn avant même le divorce du roi et de sa femme légitime, Catherine d'Aragon ; Marie, qui fut aussi reine d'Angletterre, était la fille légitime de Catherine.

On le constate une fois de plus ; la femme est encore la cause de l'apostasie de toute une nation et des malheurs éternels qui en sont la conséquence. Poussé par Thomas Cromwell, son perfide conseiller, tout dévoué à la famille des Boleyn, Henri VIII se fit proclamer Chef de l'Eglise et par le Clergé et par le Parlement.

En 1532, Wareham, le dernier archevêque catholique de Cantorbéry étant mort, le scélérat Thomas Cranmer, dès lors marié secrètement, fut nommé à sa place. Lord Cromwell fut fait Vicaire- Général. Voilà les fondements de la " Réforme". Un Dr Browne fut envoyé comme évêque protestant à Dublin ; ce fut un dissolu après son apostasie.

Pour saisir l'objet de la Réforme il faut lire les historiens protestants William Cobbett et Hume. On y apprend que le but, à part du divorce du roi, fut le vol et le pillage des églises, des monastères et des couvents.

La liste en est incroyable. Tout fut détruit.

La richesse des institutions religieuses, accumulée pendant des siècles, passa dans les coffres du roi et servait à l'entretien de sa cour et de ses nombreuses femmes. Presque tous les Anglais se soumirent à la nouvelle religion du roi ; le parlement, les évêques les prêtres apostasièrent. Ceux qui résistèrent, comme Thomas Morus et Mgr Fisher, furent mis à mort.

Quand tout eut succombé devant les iniquités du plus dissolu des rois, l'Irlande seule, quoique depuis si longtemps décimée, sanglante, affamée et foulée aux pieds, opposa un refus formel à la volonté d'Henri VIII. De là recrudescence de haine, de persécutions, de confiscations et de vols de propriétés contre ce peuple héroïque.

Ce fut surtout sous le règne d'Elisabeth que la persécution fut plus rigoureuse. Des chefs comme Shane O'Neill et autres se levaient-ils pour contrecarrer l'influence protestante et empêcher la ruine complète de leur nation, on tâchait de les anéantir par les armes et l'on s'emparait de leurs biens. Si la force ne réussissait pas, on employait la ruse pour les faire saisir et conduire à la Tour de Londres, ou les faire lâchement assassiner par le poison ou le poignard anglais.

Les Vice-rois qui gouvernaient alors l'Irlande étaient toujours des favoris du pouvoir, des Protestants zélés et fanatiques, qui mettaient leur jouissance à persécuter les Catholiques. Le parlement n'était qu'un instrument des volontés royales. Et, chose plus terrible encore, c'est que le clergé protestant se montrait plus fanatique et plus cruel contre les Catholiques que les gouvernements eux-mêmes.

Au temps d'Henri VIII une partie seulement de l'Irlande était complètement soumise ; nombre de chefs indépendants existaient encore dans le nord du pays et y soulevaient de puissantes insurrec-

tions qui ne servaient, presque toujours, qu'à l'écrasement de la nation. La haine des Ormond contre l'héroïque famille des Girard ou Fitzgerald fut aussi la cause d'une grande effusion de sang.

La plupart des chefs de cette brave nation périrent ou les armes à la main sous Henri VIII, Elisabeth, Olivier Cromwell et autres souverains, ou prisonniers dans la Tour de Londres ou le Château de Dublin, ou égorgés par la trahison ou sur les échafauds. La première et la dernière page de l'Irlande sont écrites avec le sang de ses enfants.

Le répit accordé aux Catholiques par la reine Marie ne fut que de courte durée.

L'infâme Elisabeth renouvela bientôt des édits sanguinaires contre les Catholiques, et elle continua de leur arracher leurs propriétés pour les donner à des chefs protestants et anglais ; des millions d'acres de terre changèrent ainsi violemment de propriétaires.

Les Irlandais mouraient de faim dans leurs misérables huttes ou le long des grandes routes. Traqués comme les bêtes de la forêt ils étaient impitoyablement égorgés partout où on les rencontrait. Leurs biens, ainsi que ceux des églises et des communautés religieuses, étaient confisqués au profit de la Couronne ou des aflidés du pouvoir. On trouvait partout, le long des routes, des milliers de cadavres humains et l'on vit de pauvres enfants sucer les mamelles de leurs mères mortes à leur côté.

Les grands de Tyrone et de Tyrconnel, épuisés, brisés, s'enfuirent à Rome où ils moururent. Il est de fait qu'à l'avènement d'Olivier Cromwell il ne restait presque plus de chefs irlandais indépendants, ils avaient tous été remplacés, dans leurs châteaux, par des aventuriers anglais, par des assassins et des voleurs.

Les successeurs d'Elisabeth ne traitèrent pas mieux l'Irlande qu'elle-même, et Charles I, trop occupé à maintenir les révolutionnaires anglais chez lui, ne put rien faire en faveur des habitants d'Érin. Enfin il porta lui-même sa tête sur l'échafaud ; Cromwell, le régicide, était alors tout-puissant. Il envahit l'Irlande avec une grande armée et mit tout à feu et à sang.

Le clergé avait été décimé de nouveau sous Elizabeth. Ceux qui avaient échappé à la fureur de Lord Grey, en 1580, étaient obligés de se cacher dans les gorges des montagnes, dans des grottes souterraines, d'où ils sortaient pendant la nuit pour administrer les sacrements aux martyrs de la rage anglaise.

Parfois les émissaires du Gouvernement anglais allaient traquer

ces pauvres prêtres jusqu'au fond de leurs retraites solitaires ; alors ils étaient impitoyablement écartelés ou livrés à la potence. Tel fut le cas pour Mgr O 'Boy le, les abbés Boy le et O'Mulkeran. La liste des martyrs, sous Elisabeth, est aussi longue que celle des martyrs des premiers siècles de l'Église, eu égard à la durée du règne de cette reine sanguinaire.

Cromwell ne fit aucun quartier aux catholiques d'Erin. Ses tribunaux, ses commandants, ses quatre commissaires perécutérent à qui mieux mieux les malheureux irlandais. On avait un double but en les envoyant à la mort ; c'était surtout de confisquer leurs biens. Pas moins de 2,500,000 acres de leurs terres furent alors enlevés et donnés aux soldats et aux officiers anglais.

La valeur des soldats Irlandais était tellement appréciée par tous les souverains d'Europe, en guerres continuelles à cette époque, que que ceux-ci, favorisés par les procédés de Sussex et de Cromwell, enrôlèrent alors 44,000 soldats irlandais (de 1651 à 1654,) qui préférèrent aller mourir sous les drapeaux étrangers de la France, de l'Espagne et de la Pologne que de périr de faim ou par le feu des assassins dans leur île infortunée.

Des milliers de femmes irlandaises furent envoyées, pour l'usage des iforçats et des aventuriers anglais, dans les Indes Occidentales ; 6,000 jeunes enfants furent aussi expédiés et vendus comme esclaves aux planteurs de la Virginie et des Indes. (1).

Des édits sévères furent passés dans les parlements pour la déportation en masse des Catholiques irlandais. Un grand nombre s'enfuirent dans les forêts et se cachèrent dans les cavernes, mais on les y fit traquer et tuer sans piété. La soldatesque chassait les populations de leurs villes et de leurs campagnes, puis le parlement passait des lois pour les exterminer quand elles seraient trouvées ailleurs que dans leurs demeures.

Et l'on s'étonne parfois de la haine de l'Irlandais contre le peuple anglais ! Ce n'est pas connaître l'histoire, ni la nature humaine. Le Ciel attend, mais l'Angleterre ne jouira pas toujours impunément du fruit de ses iniquités, de ses rapines et de ses injustices.

La Restauration, Charles II et Guillaume d'Orange. Les Irlandais, restés fidèles aux Stuarts, bénirent l'avènement au

(I) On estime que 100,000 personnes furent ainsi déportées par les ordres de Cromwell.

trône de Charles II après la révolution de Cromwell. Hélas ! quels désappointements n'éprouvèrent-ils pas ? Les intrigants, les traîtres se rangèrent du côté du roi et se firent confirmer dans la possession des biens qu'ils avaient volés aux Irlandais sous le féroce Cromwell.

L'infâme Broghill et son digne frère Coote furent créés " Lord Justices d'Irlande. Ces deux misérables empêchèrent que justice ne fût rendue à leurs administrés. Le roi aurait voulu cependant se montrer équitable envers les peuples d'Erin, mais le complot de Titus Oates prévint ses desseins. Il ne voulut pas même sauver la tête de Mgr Olivier Plunkett, archevêque d'Armagh, condamné injustement à 1 echafaud le 8 juin 1681 et pendu le 1er juillet de la même année. Huit ans après, le dernier des Stuarts fut à jamais effacé de l'histoire, ainsi que toute sa dynastie.

Sous le roi Jacques II les Catholiques respirèrent ; le colonel Talbot, comte de Tyrconnell, fut nommé Lord Député ; ce fut le premier Catholique, qui occupa cette position depuis la Réforme.

La révolte du gendre de Jacques, Guillaume d'Orange, trouva les Irlandais sous les drapeaux de l'honneur et de la fidélité. Le 30 juin 1689 vit la fatale bataille de la Boyne, dont le résultat a été une recrudescence de haine et de crimes, depuis deux siècles, entre les Protestants et les Catholiques irlandais.

Jacques se sauva en France, mais Tyrconnell lutta jusqu'à la mort contre le parti de Guillaume d'Orange, le rebelle. Tombé à Limerick, Tyrconnell fut remplacé dans le commandement par le brave Patrick Sarsfield. Ce dernier, voyant la résistance inutile, fit un traité par lesquel les Catholiques devaient jouir de leurs libertés religieuses et de leurs biens. La plupart des défenseurs de Limerick, avec leur chef, s'enrôlèrent dans les armées étrangères où ils se couvrirent de gloire. Tel fut le cas pour la Brigade Irlandaise, au service de la France.

" The Irish Brigade. "

Cette brigade, composée des régiments de Clare, de Dillon et de Fitzjames sauva la France à Fontenoy, le 11 mai 1745. Cette héroïque brigade donna, avec son impétuosité ordinaire, en voyant l'armée française écrasée par les forces alliées, commandées par le duc de Cumberland, fils du roi d'Angleterre, Georges II, et après s'être agenouillée un instant elle s'élança avec furie sur l'ennemi au

cri de " Remember Limerick and Saxon perfidy." (Sou venez- vous de Limerick et de la perfidie saxonne.)

Le brave Lally avait dit à ses Irlandais : " March against the enemies of France and of yourselves without firing, until y ou hâve the points of your bayonets upon tlieir bellies " ; (1) et au cri de : " Steady boys ! forward ! charge ! " (Ferme ! en avant ! au pas de charge !) ils culbutent l'ennemi, le mettent en déroute, l'écrasent. • Aussi quand le roi Georges eut appris la défaite de son fils par la " Brigade Irlandaise " au moment où il croyait déjà tenir la victoire, s'écria-t.-il avec émotion, en dénonçant les " Lois Pénales " qui empêchaient les Irlandais de servir comme soldats dans les armées anglaises : " Gursed be the laws, which deprive me of such subjects." (Maudite soit la loi, qui me prive de tels soldats.) (2)

Lord Macaulay proclame cette défaite un juste châtiment mérité par l'Angleterre à cause de ses injustices envers l'Irlande.

Le traité signé entre Sarsfield et Guillaume d'Orange fut bientôt foulé aux pieds et M. Froude, le plus impudent et le plus menteur de tous les écrivains sur l'Irlande, semble nous dire que les Irlandais devaient s'attendre à ce que ce traité ne fût pas exécuté.

Guillaume d'Orange fit passer les Lois Pénales contre l'Irlande dans le but de protestantiser le pays. Les Catholiques, exclus des parlements, ne pouvaient occuper aucune position, remplir aucune charge, participer à aucun honneur. Ils étaient exclus des écoles et des universités. Un enfant qui apostasiait avait droit à tous les biens de son père. Si un Catholique achetait une propriété, elle lui était confisquée. S'il possédait un cheval, n'importe quel Protestant pouvait le lui ôter en lui donnant quatre livres sterling. Si une femme apostasiait elle était de droit séparée de son époux et libre de se remarier. Un Catholique ne pouvait être soldat.

La loi était tellement cruelle et injuste que le Lord Chancelier

(1) Marchez contre les ennemis de la France et les vôtres sans faire teu jusqu'à ce que vous ayez les pointes de vos baïonnettes sur leurs ventres.

(2) As Davis has it :

" H ow fier ce they look thèse exiles wear, who *re wont to be so gay,

" Fhe treasut'd wrongs of 50 years are in their hearts to-dav !

" The treaty broken ère the ink where with Hwas writ could dry,

" Their plunder'd homes, their ruin'd shrines, their women's parting cry,

" Their priesthood hunted down like wolves, their country overthrown,

" Each looks, as if revenge for all were stayed on him alone.

** On Fontenoy, on Fontenoy, not ever y et elsewhere

:i Rusïïd on tofight a nobler band, than THESE proud exiles were !"

Bowes et le juge-en-chef Robinson pouvaient dire, sur le banc, qu'elle ne supposait pas même l'existence d'un Irlandais catholique.

En dépit de ce terrible état de choses, les prêtres irlandais, cachés partout, enseignaient le catéchisme et les vérités religieuses aux petits enfants ; et contre l'attente de Guillaume d'Orange, la foi continua de briller sur l'Irlande. Les persécuteurs sont morts et la nation irlandaise est encore catholique.

L'effet des lois pénales fut cependant désastreux pour le commercede" l'Irlande. Déjà, sous Charles I, Strafford avait tout fait pour détruire les manufactures de laines irlandaises, au profit de celles d'Angleterre. Sous Charles II l'exportation des bestiaux d'Irlande fut prohibée. La construction des navires fut arrêtée et, en 1696, sous Guillaume d'Orange, toute exportation des laines manufacturées fut strictement prohibée, à l'exception de quelques petits ports insignifiants.

Souvent l'on entend répéter : " Oh, les Irlandais sont des paresseux, qui préfèrent mourir de faim plutôt que de travailler."

Ceci est un mensonge fabriqué dans les officines politiques d'Albion. Il est de fait que les manufactures d'Irlande sont antérieures à celles d'Angleterre.

La vérité vraie est que l'on a ruiné celles-là au profit de celles-ci. La vérité vraie, c'est que quand l'Irlandais eut amélioré, par son travail et ses sueurs, le morceau de terre que le seigneur lui loue le double de sa valeur, alors on renchérissait ses rentes. Ainsi toute amélioration, tout travail du fermier était au profit de son landlord ; de ce landlord dont les pères ont volé ce même sol aux Irlandais catholiques, comme nous venons de le voir. La vérité vraie, c'est que l'Irlande étant bien plus prospère que l'Angleterre, celle-ci en étant jalouse entrava, par une législation infâme, le commerce de l'Irlande et fit servir ses richesses à ses propres intérêts. La grande époque de prospérité commerciale irlandaise fut celle de son indépendance parlementaire. Si l'Irlande est pauvre aujourd'hui, c'est donc dû à la politique arbitraire et tyrannique de l'Angleterre. Citons quelques exemples à l'appui de cette assertion et prenons-les chez les plus célèbres des Protestants et dans toutes les classes de la société anglaise.

Pitt, parlant de la proposition commerciale de 1785 disait: "La politique uniforme de l'Angleterre a été de priver V Irlande de l'usage de ses propres ressources et de la rendre esclave des intérêts et de l'opulence du peuple anglais." (State trials, p. 485.)

" L'Irlande," dit Junius, " a été uniformément pillée et dépouillée"

L'éloquent juge-en-chef Bushe disait aux Irlandais : " On vous de» mande d'abandonner votre indépendance ! et à qui ? à une nation qui, depuis six siècles, vous traite avec injustice et oppression."

L'évêque protestant Boulter, dans son rapport au gouvernement, appelle une grande calamité la manière dont on traite les Irlandais et les haines que l'on attise contre les Catholiques.

Lord Clare dans un discours en 1798, parlant de la période de l'indépendance du parlement irlandais, dit : " Il n'y a pas un peuple sur la surface du globe qui ait avancé en civilisation, en agriculture et en industrie avec la même rapidité que V Irlande, dans cette même période;' (de .1782 à 1798.)

" En ce temps-là," disait encore Pi tt, citant Foster (1785) "l'exportation annuelle des produits irlandais en Angleterre s'élevait à deux millions cinq cent mille livres sterling, tandis que l'exportation en Irlande des produits anglais ne s'y s'élevait qu'à un million"

La grande période de prospérité pour l'Irlande fut donc de 1782 à 1800, c'est-à-dire durant le Parlement de Grattan.

Voici l'augmentation relative des deux pays sur les articles suivants, de 1785 à l'Union de 1800.

Irlande. Angleterre.

Thé augmentation 84 pour cent. 45 pour cent.

Tabac " 100 " 64

Vin " 74 " 22

Sucre " 57 " 53

Café " 600 » 75

Et c'est en présence de ces faits qu'on a l'insolente audace, la malicieuse impudence, l'incroyable effronterie de dire que l'Irlande n'est pas prospère aujourd'hui parce que son peuple n'est pas industrieux !

Pour vous démontrer plus clairement l'effet désastreux de l'Union de 1800, à l'abolition du Parlement de Grattan, laissez-moi vous citer les variations et changements dans la consommation de ces mêmes articles, depuis 1800 à 1827.

Irlande. Angleterre.

Thé augmentation 24 pour cent. 25 pour cent.

Café " 400 " 1800

Sucre " 16 " 26

Tabac diminution 37 " 27 '

Vin " 45 24

" " La féroce législation d'Elisabeth," comme l'appelle Burke, avait porté ses fruits, ainsi que les lois pénales de Guillaume d'Orange et les massacres de Cromwell. La nation irlandaise était presque anéantie, au commencement du siècle dernier. Une famine horrible vint encore, en 1741, joindre ses horreurs aux autres maux dont souffrait ce malheureux pays. Des sociétés secrètes se formèrent pour résister à l'oppression ; le gouvernement fit périr des centaines d'infortunés que le désespoir avait rangé parmi les " White-boys" les " Oak-boys " et les " Cœurs d'acier." La question agraire était au fond de toutes les contestations. Jamais les Irlandais n'ont accepté le fait accompli ; au contraire ils ont incessamment revendiqué la possession de leur sol.

Depuis Elisabeth on chercha à unir l'Irlande à l'Angleterre et à lui enlever même son parlement, bien qu'il fût contrôlé par celui de Londres. Sous Georges I on passa un acte abolissant pratiquement le parlement irlandais, bien que ce dernier fût exclusivement protestant. Une espèce de family compact gouvernait l'Irlande ; le Canada eut à subir la même plaie, un siècle plus tard. William Molyneux avocassa, le premier, publiquement l'indépendance de l'Irlande. Dean Swift abonda dans la même idée. Il rendit de grands services à son pays ; le premier, il conseilla aux Irlandais de n'acheter et de ne se servir que des objets des manufactures nationales. Wood veut-il inonder le pays de ses sous de cuivre, Swift le tourne tellement en ridicule que sa mesure tombe dans le mépris.

Pour montrer combien grande était la misère du peuple, le sarcastique Swift conseilla aux Irlandais de bien engraisser leurs enfants pour les faire dévorer parles landlords, vu qu'ils avaient déjà enlevé toute subsistance aux parents.

Vers cette époque le parti des Patriotes se forma en chambre. Charles Lucas commença, le 10 septembre 1763, la publication du " Freeman's Journal," dans les intérêts des patriotes et de la liberté.

Henry Flood, membre pour Kilkenny, devint le chef du parti de l'opposition en chambre. Son fameux discours contre le primat Stone porta Flood au premier rang, comme orateur. Dans le but de mieux servir la cause de sa patrie, il ci ut devoir accepter une position, sous le Gouvernement, ce qui fut la cause de la perte de son influence.

Ce fut le noble, généreux et éloquent Henry Grattan qui le remplaça comme chef de l'opposition. L'Angleterre était alors en guerre avec les États-Unis et l'on avait organisé une force de volontaires de

60,000 hommes sous le prétexte de protéger l'Irlande contre les attaques du pirate Paul Jones.

Flood et Grattan étaient chefs de ces volontaires, qui tous désiraient l'indépendance de leur pays. Grattan la demanda au Parlement anglais, qui dut, à cause des difficultés d'outre -mer, rappeler Tinfâme acte de Georges I, en 1782.

Pour la première fois l'Irlande redevenait libre. Grattan, Protestant lui-même, donna aux Catholiques le droit de vote ; il ne put cependant leur faire accorder l'émancipation, ce qui fut la cause de la formation de la ligue des " United Irishmen" dont le but était d'unir tous les citoyens dans une grande ligue patriotique. Deux Protestants en étaient le président et le secrétaire. Leurs chefs furent Théobald Wolfe Tone, Arthur O'Connor et le chevaleresque Lord Edward Fitzgerald, l'époux de la belle Pamela, fille naturelle de Madame de Genlis et de Philippe Égalité d'Orléans.

Les idées de la Révolution française commençaient à se faire jour.. Tone alla plaider, à Paris, la cause de l'Irlande devant le Directoire qui envoya une flotte formidable sous le commandement du célèbre Hoche, mais elle fut dispersée par la tempête. L'Angleterre envoya alors de fortes armées en Irlande et écrasa le parti des " Irlandais Unis." La loi martiale fut proclamée. Arthur O'Conner fut arrêté et Edward Fitzgerald mourut en prison des blessures qu'il avait reçues, en se défendant contre les soldats, qui le traquaient dans sa retraite. Cette révolte de 1798, avait été organisée par des Protestants en grande majorité ; les Catholiques cependant eurent à souffrir de terribles représailles de la part des Orangistes, bien qu'un grand nombre fussent opposés à cette prise d'armes.

Plusieurs prêtres combattirent au premier rang pour l'émancipation de l'Irlande ; les Pères John Murphy et Philip Roche périrent sur le champ de bataille. Moins heureux, le Père Michael Murphy fut envoyé à la potence avec Bagenal Harvey et Anthony Perry ; ces deux derniers étaient protestants.

Thomas Addis Emmet, le père de Robert, fut envoyé en exil ; un grand nombre d'autres montèrent sur l'échafaud. Lord Cornwallis se montra sans pitié. Ni Flood, ni Grattan n'avaient pris part à larévolte des United Irishmen, ils y étaient même opposés. A cette époque parut aussi le célèbre avocat John Curran qui se rendit immortel par ses éloquents plaidoyers devant les tribunaux, en faveur de Hamilton Bowen, le président de la Ligue et de plusieurs, autres patriotes.

Mais que valait l'éloquence devant des tribunaux anglais décidés d'avance à condamner quand même ? (1) L'Angleterre, non contente d'avoir broyé dans le sang l'Irlande encore une fois, profita de cette circonstance pour lui enlever son parlement. Par la ruse, la fraude, la corruption et l'argent Cornwallis parvint, au prix de .320,000 livres sterling, à acheter une majorité en faveur d'un parlement uni avec l'Angleterre. Cet acte fut passé en 1800. Grattan s'immortalisa par son éloquence contre cette mesure inique.

L'or anglais avait fait son œuvre diabolique ; plus de cent représentants votèrent contre la destruction de leur parlement, en dépit de la corruption. Honneur à ces cent honnêtes politiques !

Le parlement de Grattan, quoique composé exclusivement de Protestants, avait rendu de grands services aux Catholiques d'Irlande. Un grand nombre s'étaient ralliés à l'Union, trompés par la promesse de Pitt que l'émancipation serait accordée aux Catholiques et que la dîme (à payer par les Catholiques au clergé protestant) serait abolie. Incapable d'obtenir ces mesures de l'imbécile Georges III, Pitt résigna onze jours après que l'Union eut été mise en force.

De graves mécontentements existaient partout ; des insurrections éclataient. Robert Emmet résolut de s'emparer du Château de Dublin. Fait prisonnier, on lui lit un semblant de procès, qui se termina tard, le soir du 19 septembre 1803; le lendemain, de grand matin, il portait sa tête sur l'échafaud. John Curran, qui était opposé aux amours de sa fille avec Emmet, refusa de le défendre. On l'accuse d'avoir été aussi la cause indirecte de la mort d'Emmet.

On dirait que la soif du sang fut alors inextinguible chez l'Anglais ; aussi s'en montra-t-il très avide contre tous ceux qui avaient aidé Emmet. L'Habeas corpus fut suspendu et 1' " Insurrection Act " fut passé. L'Angleterre punissait toujours sans jamais rien faire pour enlever les causes de ces malaises et de ces insurrections. Pitt reprit le pouvoir en 1804, sur la promesse, qu'il fit au roi, de ne plus rien ^exiger pour les Catholiques d'Irlande.

Quelle triste figure que ce Georges III ! Les vains efforts du parti •catholique et la volonté bien connue du roi de les anéantir complètement donnèrent naissance au parti orangiste, dont le but était de supporter la Couronne aussi longtemps que celle-ci serait en faveur <de la suprématie protestante en Irlande.

(f) L'année 1838 nous en a donné un exemple en Canada ; Cliterow et ses séides «xmdamnèrent à mort de Lormier et ses compagnons, malgré F éloquence de Drummond.

La corruption, la fraude, la dilapidation, la rapine et l'injustice gouvernaient encore en ce pays * la mort de Pitt. Son successeur^ l'éloquent Fox, à la langue de feu, ~e put rien faire non plus, quoique ses sympathies fussent assez favorables à la réforme de certains abus. Sa mort enleva tout espoir à l'Irlande. Cependant les insurrections s'y perpétuaient dans le peuple, et les hommes éminents ne cessaient de pétitionner le gouvernement pour le redressement de leurs maux séculaires.

Enfin, après une longue attente, en 1807, un Catholique, pour la première fois, se mit à la tête de son parti et ce Catholique, cet homme éloquent qui a tant fait pour son pays, c'était le grand Daniel O'Connell. L'agitation en faveur du rappel de l'Union etl'émancipation des Catholiques croissait toujours. Henry Grattan (mort en 1820) et Sir Henry Parnell, grand oncle de Charles Stewart Parnell, le chef actuel du " Home Rule Party " en Irlande, étaient les avocats de l'émancipation dans le parlement anglais. Richard Lalor Sheil, l'émule d'O'Connell, presque aussi éloquent que son chef et ce dernier préparèrent divers actes qui furent présentés à la chambre, pourvoyant au paiement du clergé catholique, à l'émancipation et à l'abolition de la taxe des 40 shellings sur les maisons des propriétaires francs-tenanciers. Ces mesures, écoutées assez favorablement par la Chambre des Communes, furent repoussées par celle des Lords, grâce à l'opposition du duc d'York.

L'agitateur O'Connell, fin, perspicace, avocat savant, esprit subtil, découvra bientôt que l'Acte défendant aux Catholiques de siéger en Parlement ne les empêchait pas de se faire élire. En conséquence il se présenta en 1828 pour la Chambre des Communes, dans le comté de Clare.

Naturellement il refusa de prêter le serment exigé, dont le but était d'exclure les Catholiques du Parlement. Son refus créa une immense agitation qui fit peur à l'Angleterre. Aussi le test oath futil aboli, en 1829. Mais comme cet Acte, digne des Néron de Rome, venait d'être anéanti, quand O'Connell se présenta de nouveau en chambre, on voulut lui faire prêter serment d'après l'ancienne formule, vu que cette loi était en force lors de son élection en 1828. O'Connell refusant de nouveau, résigna son mandat pour se représenter dans Clare. Il obtint cependant le privilège d'être entendu à la barre de la Chambre. Il y plaida, avec une éloquence sans égale son droit à prêter serment d'office en vertu du nouvel acte. Cent seize députés votèrent dans son sens et cent quatre-vingt-dix contre r

mais déjà l'on vit que l'idée de l'émancipation avait fait un chemin immense. La même chose s'est répétée, ces années dernières, à propos du " Home Rule"

En abolisant le test act le Parlement anglais, dans le but d'empêcher la réélection du grand patriote irlandais que l'on commençait à craindre, abolissait le même jour et à la même séance, l'ancienne franchise et élevait le cens électoral. Vains complots, projets odieux et insensés. O'Connell, en dépit des machinations des Lords, fut réélu et prêta serment sous la nouvelle loi, le 4 février 1830.

Le défranchissement des locataires créa un vaste mécontentement en Irlande et O'Connell en profita pour rappeler à son pays que l'émancipation des Catholiques devait être l'un des moyens d'obtenir le rappel de l'Union. Il fonda en conséquence la société dite des " Amis de l'Irlande." Elle fut abolie par le Parlement; O'Connell en établit une autre : celle de Y " Association anti-unioniste." Nonseulement elle fut déclarée illégale, mais son chef fut arrêté pour sédition et convaincu. Son jugement ne fut jamais prononcé et O'Connell, remis en liberté, recommença son agitation avec plus de courage, d'énergie et de force.

En dépit des efforts des patriotes, en 1832, l'Angleterre jeta un autre défi à l'Irlande eu défranchissant de nouveau un grand nombre d'électeurs. Les mesures de coercition sévères, telles que l'acte insurrectionnel et autres, ne maintenaient plus le torrent. On entendait le bruit de l'orage grondant ; la foudre menaçait. O'Connell, dont la voix était mélodieuse et suave comme une harpe d'Éolie, quand il s'apitoyait sur les malheurs de sa patrie, devenait terrible quand il tonnait, dans le Parlement, contre les oppresseurs de l'Irlande. Ses yeux lançaient des éclairs et sa parole de feu semblait diriger la foudre ; on aurait dit que ses mains étaient pleines de furies prêtes à s'élancer contre les bourreaux de l'Irlande. Ceux-ci tremblèrent pour la première fois depuis des siècles. C'est que dans ses inénarrables infortunes, dans sa longue agonie, dans son atroce martyre l'Irlande s'était donné un fils, un chef, un héros, un vengeur.

La question des dîmes, payées par les Catholiques à l'Église anglicane, s'imposait à l'attention d'O'Connell. Malgré ses armées, sa police, ses aflidés, ses sbires, que l'Angleterre tenait pour aider au clergé anglican à collecter les dîmes, en 1833, il y avait un million deux cent cinquante mille piastres d'arrérages. Un an après l'avénement de Victoria, en 1838, Lord John Russell crut devoir collecter ces dîmes des propriétaires, comme rente foncière, au lieu de les

faire payer directement aux locataires, en sorte que ces derniers virent leurs rentes élevées en conséquence ; c'était ouvrir une ancienne plaie avec un fer rouge. De là nouvelle indignation contre la rente, qui impliquait alors et le loyer du sol et la dîme protestante.

En 1845, le Maynooth Collège Grant créa une nouvelle excitation. Sir Robert Peel se montra favorable aux Catholiques. Gladstone résigna son portefeuille à cette occasion; son fanatisme presbytérien d'Écossais l'emportait alors. Peel, pour contrebalancer les mauvais effets de sa libéralité au collège de Maynooth, créa les collèges royaux de Belfast, de Cork et de Galway, dont l'enseignement devait être exclusivement séculier. Ces collèges, appelés écoles sans Dieu, ne satisfirent personne, mais ouvrirent cependant une nouvelle porte aux Irlandais. Ils purent y envoyer leurs enfants et obtenir ensuite le droit à une Université catholique.

Le chef irlandais crut le moment opportun pour le rappel de l'Union; le peuple fut de son côté; la classe dirigeante des commerçants, ruinés par de constantes agitations depuis l'Union en 1800, se montra moins favorable à cette mesure. La Nation, organe des patriotes, en 1847, avocassa le rappel et le grand apôtre de la tempérance, le Père Mathew se rangea, avec tous ses amis, sous la nouvelle bannière.

O'Connell crut sincèrement au succès. Toute l'Irlande était avec lui. Ses voyages à travers le pays étaient des ovations continuelles. Sa parole, entendue partout, créait un immense enthousiasme. Quand l'esprit populaire fut monté à son plus haut point, O'Connell, qui ne voulut jamais de la rébellion à main armée, vit ses assemblées pro j clamées, en vertu des anciennes lois de coercition; lui-même fut jeté en prison.

Libre bientôt, mais abandonné par les esprits plus avancés qui voulaient une prise d'armes, O'Connell, brisé moralement et physiquement, partit pour Rome, qu'il n'eut pas la consolation de voir, car il mourut en route, à Gènes, le 15 mai 1847, laissant sa patrie dans une condition désespérée. Aux maux politiques vint aussi se joindre l'horrible famine, qui décima une fois de plus l'Irlande et qui jeta partout en Amérique des milliers de ses malheureux enfants Le typhus se mit de la partie et des centaines de ces pauvres Irlandais périrent à Montréal, malgré les soins de nos prêtres et de nos religieuses, qui se dévouèrent pour eux (1).

Le manque de récolte des patates en 1845, 1846 et 1847 fut la

cause de la mort de 2,000,000 d'Irlandais par la famine; la nation ne resta plus alors qu'au nombre de 6,000,000.

Telle était la triste condition de l'Irlande à la mort du grand agitateur et du Repeal Movement.

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