DE L'IRLANDE
QUIS TALIA FANDO
« TEMPERET A LACRYMIS? »
J'adresse humblement ce Mémoire à sa gracieuse Majesté la Reine , non sous la forme de dédicace , ni avec l'espoir présomptueux d'àvoir produit un ouvrage d'un assez haut intérêt pour occuperses royales pensées. Cependant on ne peut rien souhaiter de plus important que de porter à la connaissance de la Souveraine de ces royaumes le véritable caractère de l'histoire de l'Irlande; puisse-t-elle être bien convaincue de tout ce que les Irlandais ont souffert de la mauvaise administration du gouvernement anglais L
puisse-l-elle bien comprendre la source secrète du mécontentement des Irlandais ! puissc-t-elle apprécier les vertus éminentes que la nation irlandaise a déployées dans les différentes phases de sa singulière destinée ! et pardessus tout, puisse-t-elle avoir une connaissance profonde des confiscations , du pillage, des vols, des trahisons domestiques , des violations de la foi publique et de là sainteté des traités, des scénés habituelles de carnage , d'assassinats et de massacres qui ont été infligées au peuple irlandais par le gouvernement anglais.
Il a plu au peuple anglais , en général , d'omettre tous ces faits dans l'histoire de l'Irlande; il a même pris plaisir à s'absoudre lui-môme de ces crimes , et le peuple irlandais les oublierait volontiers si ce n'était que le plus mauvais esprit des plus tristes jours leur survit encore ! Le système, encore en vigueur aujourd'hui ,
d'évincer les tenanciers est la continuation et la preuve de cette haine contre le peuple irlandais , qui dictait les ordres de Spencer et la conduite de Cromwell.
Il est vrai qu'aujourd'hui les juges ne sont plus corrompus par « les quatre schellings par livre » qui leur étaient alloués autrefois sur 1'ohjet en litige; mais la prévention et le fanatisme religieux ne peuvent-ils pas produire des jugements injustes , aussi bien que la vénalité? Sont-ils exempts de tous reproches et de tous crimes , ceux que l'on voit toujours portés à placer sur les sièges de la justice des hommes dont le seul caractère distinctif a été leur animosité contre la religion et le peuple de l'Irlande ?
Stanley n'a-t-il rien laissé percer du caractère d'Ireton dans le bill de contrainte? L'esprit de Coote ou de Parson ne se reproduit-il
pas (sous une forme mitigée) dans ceux qui refusent au peuple catholique d'Irlande sa juste
part dans les franchises électorales et municipales, et qui persistent à vouloir que le peuple irlandais demeure une caste inférieure et dégradée , privée de cette parfaite égalité de liberté civile et religieuse, de droits et de privilèges ; — laquelle égalité seule peut constituer l'union ou rendre l'union tolérable ?
Je désire pouvoir fixer l'attention de la Souveraine et de la partie honnête du peuple d'Angleterre sur les injustices que la nation irlandaise a souffertes et souffre encore par la mauvaise administration du gouvernement anglais. La nation irlandaise est bien déterminée à conserver pure et intacte son obéissance à la couronne d'Angleterre ; mais elle est également déterminée à obtenir justice pour elle-même , à insister sur le rétablissement de son parle-
ment national et à persévérer dans cette réclamation sans violer les lois , comme aussi à poursuivre son œuvre sans relâche jusqu'à ce qu'elle Tait accomplie et obtenu le succès.
Ce que la Souveraine et les hommes d'état de l'Angleterre doivent bien comprendre, c'est que le peuple irlandais a la conviction et le sentiment profond que le plus grand malheur pour l'Irlande est la prospérité et la puissance de la Grande-Bretagne. Lorsque l'Angleterre est puissante , la faction anti-Irlandaise dans l'Irlande même est encouragée , soutenue , florissante ; les droits des Irlandais sont méconnus , leurs souffrances tournées en ridicule ; nous sommes forcés d'accepter des droits limités , ou point ; des privilèges limités , ou point ! — Nous sommes forcés de nous soumettre à une infériorité politique rendue doublement affligeante par le contraste des avantages ac-
cordés au peuple anglais et au peuple écossais. — Les seigneurs Tories, exterminateurs de . toutes nos libertés , et premiers favoris du château , sont appuyés et protégés comme les souliens de cette faction anti-Irlandaise, qui voudrait encore une fois transplanter les catholiques d'Irlande dans les régions les plus éloignées , si cette faction en avait le pouvoir ; et qui pousse les catholiques à s'expatrier euxmêmes en masse dans tous les pays hors de l'Irlande.
Le plus triste résultat de la prospérité de la Grande-Bretagne, c'est la protection qu'elle répand sur cette classe inflexible et fanatique qui comprend une partie des seigneurs irlandais.
Il est aussi de la plus haute importance que la Souveraine et les hommes d'état de l'Angleterre apprennent que le peuple irlandais sait et comprend qu'il y a pour lui un intérêt pro-
fond et vital dans la faiblesse et l'adversité de l'Angleterre. Ce n'est pas pour eux seuls que les Américains ont remporté la victoire sur Burgoyne à Saraloga ; ils ont conquis la liberté pour l'Irlande aussi bien que pour l'Amérique. Ce n'est pas seulement pour la France que Dumouriez battit l'armée autrichienne à Jemmape; les catholiques d'Irlande ont partagé les fruits de cette victoire.
Il serait inutile aujourd'hui de dissimuler la joie que le peuple irlandais éprouve des embarras pécuniaires de l'Angleterre. Il sympathise cordialementet sincèrement avec les souffrances et les privations qu'éprouvent les ouvriers et les artisans en Angleterre et en Ecosse ; mais il ne voit pas avec peine l'affaibl issemen t du gouvernement anglais, résultant de la stagnation du commerce et delà ruine des manufactures. Pour les malheurs de chaque souffrance individuelle les
Irlandais ont une tendre compassion , une vive sympathie , mais la faiblesse qui en résulte pour le parti du gouvernement n'excite en eux d'autres sentiments que ceux de la satisfaction et de l'espérance. D'où viennent donc cette folie, cette fatuité si grande , qui ont fondé ce système de gouverner un pays comme l'Irlande de manière à créer et entretenir dans son sein les sentiments et les opinions que je viens d'exposer et que je n'ai que faiblement exprimés ?
De sa Majesté , le plus fidèle , le plus obéissant et le plus dévoué sujet,
Daniel O'CONNELL.
Le 1 er février 1843.