‹ L'Irlande et les irlandais mémoire de Daniel OʼConnellChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ 1 er . La domination anglaise sur l'Irlande a commencé en l'année 1172. Pendant quelques siècles elle ne s'étendit que sur une partie peu considérable de l'île. Par suite de différentes causes , les districts ou l'espace occupés par les Anglais se sont quelquefois augmentés et par fois diminués. Jusqu'aux dernières années du régne de la reine Elizabeth cette domination ne

s'était pas encore répandue sur toute 111e, et elle ne devint générale que peu après l'avénement au trône du roi Jacques 1 er .

Le succès des armes de la reine Elizabeth fut obtenu par les moyens les plus horribles ; la trahison , le meurtre , les massacres en masse et la famine créée de propos délibéré. Prenezen pour exemple ce dernier trait : Les moissons en maturité furent détruites successivement chaque année , jusqu'à ce que la plus belle partie de l'Irlande et en particulier la province de Munster fussent littéralement dépeuplées. J'en donne ici une preuve ; parmi les historiens anglais protestants , nous trouvons dans Morrison ce qui suit : « Aucun spectacle n'était plus fré- « quent que de voir, dans les fossés des villes et « surtout dans les champs dévastés , des multitu- « des de ce pauvre peuple irlandais mortes, ayant « les lèvres teintes en vert pour avoir mangé les « buissons, les pieds des plan tes et tout ce qu'elles « pouvaient arracher à la terre. »

Remarquez, ô illustre Princesse!... remar-

quez cela!... le plus fréquent spectacle était celui de voir une multitude de morts... d'Irlandais morts... et morts de faim!... après avoir cherché à soutenir leur vie en dévorant à la manière des animaux les herbes sauvages. Ils mouraient en masse. . . et personne pour les ensevelir!... Ainsi fut consommée la conquête de l'Irlande après une lutte de quatre cents ans. — Il n'est pas un peuple sur la surface du globe qui ait été si cruellement traité que le peuple irlandais.

§ 2. Le peuple irlandais ne fut pas reçu à allégeance ou au bénéfice d'être reconnu comme sujet, jusqu'à l'an 1612, plus de 228 ans après la publication du statut u de Jacques 1 er , chapitre v. Ce statut abolissait toute distinction de race entre l'Anglais et l'Irlandais , « Afin « (disait ce statut) qu'ils puissent croître comme « une seule nation , et que par ce moyen ils puis- « sent mettre en oubli et extinction toutes an- « ciennes différences et discordes entre eux. »

§ 3. Pendant les 440 années écoulées depuis

le commencement de la domination anglaise en 1172 et son accomplissement en 1612 , le peuple irlandais ne fut connu que sous le nom de : « Les Ennemis Irlandais. » Ils étaient ainsi nommés dans les proclamations royales , dans les chartes royales et dans les actes du parlement ; pendant toute cette période, c'était leur dénomination légale et technique.

§ 4. Pendant cette période il était défendu aux Anglais de contracter aucun mariage avec les familles irlandaises et de faire nourrir leurs enfants par des femmes de ce pays, fussent-elles femmes de capitaines , de chefs de clans ou de lords. Et ce qu'il y a de plus étrange, il était défendu aux Anglais d'envoyer vendre en Irlande des étoffes , des denrées ou autres marchandises , ou de vendre soit à crédit soit au comptant aux Irlandais.

§ 5. Pendant cette même période tout Anglais pouvait tuer impunément tout Irlandais, homme ou femme. Un semblable meurtre n'était pas plus un crime aux yeux de la loi que

la destruction d'un animal féroce ou enragé.

§ 6. Il y avait cependant cette distinction, que si un naturel irlandais avait fait sa soumission légale et avait été reçu à l'allégeance anglaise, on ne pouvait pas le tuer avec impunité, car son meurtre était punissable d'une légère amende pécuniaire : pénalité établie non pour le crime moral d'avoir assassiné un homme , mais pour le préjudice social causé à l'état par la privation d'un sujet ajustement comme à une époque peu reculée , dans plusieurs de nos colonies des Indes occidentales, un homme blanc était passible d'une amende pour avoir tué un nègre , seulement parce que le maître était privé d'un esclave.

Dernières années du règne du roi Jacques 1 er .

§ 1 er . Je n'ai indiqué qu'un petit nombre des faits caractéristiques de la première période de I histoire anglo-irlandaise. Elle comprend 440 années de guerres intestines, de rapines et de massacres. La seconde ne contient que treize années, mais elle présente un caractère tout différent et plus sombre.

§ 2. Malheureusement pendant cette première période avait surgi une source nouvelle, hélas ! une source plus invétérée « de différends et de discordes » parmi le peuple. Je veux parler de la réforme protestante . Je ne prétends émettre

ici aucune opinion sur les fondements religieux de cette importante mesure; je ne traiterai point cette question comme théologien; je n'en parlerai que sous le point de vue historique et comme d'un fait dont les résultats ont eu la plus grande influence.

§ 3. Les naturels irlandais en totalité , et les naturels anglais en général , rejetèrent d'abord la réforme ; elle ne fut embrassée que par un petit nombre comparativement à la population; ainsi les sources « de différends et de discordes »

furent perpétuées.

La distinction des races était effacée , Anglais et Irlandais furent confondus sous le nom de Catholiques pour être livrés au pillage et à Toppression. Le parti que soutenait le gouvernement anglais était composé de gens nouvellement arrivés en Irlande et qui prirent de primeabord le nom de « Protestants. »

§ 4. Le but du statut de 1612 était donc manqué , la « discorde » entre les partis catholique et protestant empêcha les Irlandais de

« croire comme une seule nation » et encore les empêcha d'être « une nation. » La faute en a été et en est encore dans le gouvernement. Le moment n'est-il pas venu de la réparer entièrement?

§ 5. Le règne de Jacques 1 er se distingua par les crimes commis contre le peuple irlandais sous prétexte du protestantisme. La province entière d'Ulsterfut injustement confisquée et les naturels furent exécutés sur l'échafaud ou passés au fil de l'épée ; une faible et misérable partie fut conduite dans les forteresses des montagnes éloignées ou dans les déserts des marécages presque inaccessibles. Ils furent remplacés par des aventuriers écossais, « étrangers par le sang et par la religion. » Jamais , avant cette époque, dévastation semblable à celle commise par le roi Jacques dans l'Ulster, n'avait été vue dans la chrétienté , excepté eu Irlande. Jamais dans le monde chrétien un peuple n'a été si cruellement traité que le peuple irlandais.

§ 6. La Juridiction du parlement étant alors étendue sur toute l'Irlande, le roi Jacques institua dans un seul jour quarante bourgs constituants, donnant le droit à treize prolestants dans chacun de ces bourgs d'élire deux membres du parlement, et cela aux fins de priver ses sujets catholiques de leur naturelle et juste part dans la représentation nationale.

§ 1 er . Le règne de Charles 1 er commença sous des auspices différents. La forme de Toppression et du pillage éprouva des modifications, mais le fond était toujours le même. La loi inique prit la place de l'épée sanglante , le soldat fut remplacé par le juge ; aux mots de sac et de pillage furent substitués ceux d'amende et de confiscation. L'instrument employé par le gouvernement fut a la commission d'enquête sur les titres défectueux. » Le roi réclamait les biens du peuple irlandais dans trois provinces; cette commission fut instituée pour soutenir la réclamation. C'était un tribunal monstrueux : on

essaya de gagner les jurés pour en obtenir un verdict favorable à la couronne , cette tentative écboua. Alors les jurés qui hésitèrent à donner des verdicts contre le peuple furent amendés , emprisonnés et ruinés. Les juges ne furent pas aussi intégres, ils furent gagnés et pour toujours corrompus par le don de quatre schellings par livre , de la valeur de toutes les terres que ces juges pouvaient extorquer aux sujets en faveur de la couronne. Strafford , Fauteur de cette subornation, avait tellement perdu tout sentiment de justice et de pudeur qu'il se vantait d'avoir influencé le premier Baron et les autres juges, au point que maintenant « ils faisaient l'affaire « comme si c'eût été la leur propre et privée. >

§ 2. Par ces injustes et odieux moyens , les ministres de Charles l cr dépouillèrent le peuple irlandais de plus d'un million d'acres de terres labourables pour en gratifier la couronne , et en outre une étendue de terres beaucoup plus considérable fut enlevée à ses légitimes possesseurs pour récompenser ces rapaces indivi-

dus par lesquels la spoliation avait été effectuée.

§ 3. La guerre civile éclata; oubliant toutes les cruautés dont ils avaient été victimes, lescatholiques irlandais adhérèrent avec une ténacité désespérée au parti du roi ; tandis que les protestants irlandais, quelques-uns d'abord, et lesautresensuite, se joignirent au pouvoir usurpateur.

§ 4. Pendant la guerre civile, les massacres commis sur les Irlandais par St-Lèger , Monroe, Tichbourne , Hamilton , Grenville , Ireton tt Cromwell, furent aussi sauvages et barbares que les actes horribles d'Attila et de Ghengis-Kan.

§ 5. Et surtout l'histoire du monde entier ne présente rien d'aussi affreux , d'aussi détestable que les massacres exécutés par O'Brien, lordlnchinquin, dans la cathédrale de Cash cl ; par Ireton à Limerick , et par Cromwell à Drogheda et Wexford,

§ 6. Lorsque la guerre fut terminée , Cromwell réunit, comme premiers fruits de la paix , quatre-vingt mille Irlandais dans la partie méridionale de l'Irlande, pour les transporter dans

les iles des Indes occidentales. Tous ceux qui survécurent aux moyens coërcilifs . employés pour les réunir, furent embarqués sur des vaisseaux de transport pour ces îles. De ces quatrevingt mille Irlandais , au bout de six ans , le nombre des survivants ne montait pas à vingt individus!!! Quatre-vingt mille Irlandais , d'un seul coup et de propos délibéré , sacrifiés par une lente mais sûre cruauté au Moloch de la

domination anglaise !!! Quatre-vingt mille... ô Dieu de miséricorde !

% 7. Cependant ces cruautés peuvent paraître légères et triviales comparées à celle par laquelle les ennemis de l'Irlande les ont couronnées. La justice civile fut refusée aux Irlandais. On leur a plus atrocement encore refusé la justice historique, en les accusant d'être les auteurs des assassinats et des massacres dont ils n'ont été que les victimes.

S 8. Aucun peuple sur la surface de la terre ne fut traité aussi cruellement que le peuple irlandais.

§ 1 er . Nous sommes arrivés à l'époque de la restauration ; — événement de la plus haute importance pour les royalistes anglais et écossais, qui furent avec toute justice rétablis dans leurs droits de propriété; événement qui affecta irrévocablement et pour toujours aux pillards britanniques et spécialement aux soldats d'Ireton et de Cromwell les propriétés du peuple irlandais catholique, dont les pères avaient combattu contre les pouvoirs usurpateurs jusqu'à la dernière goutte de leur sang , jusqu'au dernier souffle de leur vie.

§ 2. Le ducd'Yorck (plus tard Jacques II)

prit pour sa part du butin environ quatre-vingt mille acres de terres appartenant aux catholiques irlandais , qui n'avaient commis d'autre crime que celui d'avoir été les amis et les soutiens de son père assassiné , et les ennemis de ses ennemis.

§ 3. Cependant la nation irlandaise était tellement imbue de l'amour du principe — principe de loyauté la plus honorable , mais la plus mal entendue dans cette circonstance — que lorsque ce pillard royal fut arraché du trône par ses sujets britanniques, il se réfugia en Irlande, et la noblesse catholique irlandaise, la bourgeoisie et tout le peuple se rallièrent autour de lui , et pour lui versèrent leur sang avec un courage et une constance dignes d'une meilleure cause.

§ 4. Passons maintenant au traité de Limerick : Les Irlandais ne furent point conquis par la guerre, Madame. Dans l'année qui précéda le traité, ils avaient défait Guillaume III et L'avaient forcé d'abandonner le siège de Lime-

rick. Les femmes prirent part à cette victoire ; et ce n'est pas un roman. Dans la grande défaite de Guillaume , les femmes de Limerick combattirent, versèrent leur sang et furent victorieuses. Le 3 octobre 1691 , le traité de Limerick fut signé. L'armée irlandaise, forte de 30,000 hommes , la noblesse, la bourgeoisie et le peuple traitèrent avec l'armée et la couronne de la Grande-Bretagne. Ils rétablirent Tallégeance de la nation irlandaise à cette couronne. Jamais traité ne fut plus utile à l'Angleterre que ne le fut celui-ci dans la circonstance. Ce fut le traité le plus mûrement et le plus solennellement consenti , confirmé avec maturité par lettres-patentes de la couronne. Il mettait lin à une guerre civile des plus sanglantes. Il rétablissait la nation irlandaise sous la domination de l'Angleterre, et il assurait cette domination à perpétuité sur la plus belle partie du globe. Telle fut la contribution fournie dans ce traité par le peuple irlandais.

§ 5. D'un autre côté, par ce traité le peuple

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catholique irlandais stipula et obtint la garantie « de foi et honneur » de la couronne d'Angleterre et la protection de la loi pour ses propriétés et ses libertés , égale à celle accordée aux autres sujets et en particulier *pour le libre et complet exercice de sa religion. »

§ 1 er . Les Irlandais accomplirent en toutes choses et avec une scrupuleuse exactitude leur part des stipulations du traité de Limerick.

§ 2. Le traité fut complètement violé par le gouvernement anglais; les circonstances étaient telles qu'on pouvait le violer « en parti faite sécurité. »

§ 3. La violation fut consommée par la publication d'un code de l'iniquité la plus adroite, mais la plus atroce qui ait jamais souillé les annales de la législation.

S 4. Permettez-moi de vous exposer quelques

exemples de la barbarie avec laquelle le traité de Limerick fut violé par ce code :

1° Propriétés.

« Tout catholique fut par acte du parlement « privé du droit d'établir un douaire en faveur « de sa femme catholique , — ou de grever ses « terres d'aucune pension pour ses filles, — ou « de disposer par testament de ses propriétés. A « sa mort la loi partageait ses terres par égales « parties entre ses fils.

« Ainsi tous les rapports de la vie privée « étaient violés.

« Si la femme d'un catholique se déclarait « d'elle-même protestante , la loi l'autorisait , « non-seulement à forcer son mari de lui four- « nir les moyens de vivre séparément, mais « encore elle lui transférait la garde et la tu- « telle de tous leurs enfants.

« Ainsi la femme était encouragée et soute- « nue dans sa rébellion contre son époux.

« Si le fils aîné d'un père catholique se dé-

« clarait lui-même protestant , quelque jeune « qu'il fût , son père devenait dès-lors son te- « nancier pour la vie ; le père était privé de « tous droits de vendre ses propriétés, ou d'en « disposer , et de cette manière le fils devenu « protestant était constitué propriétaire absolu « de la fortune du père.

« Donc le fils aine était encouragé, excité par « la loi à se révolter contre son père.

« Si tout autre des enfants , à défaut du fils « aîné , se déclarait protestant , à quelque âge « que ce fût , dés ce moment cet enfant échap- « pait à l'autorité paternelle et était autorisé à « prélever une pension sur les propriétés de son « père-

« Ainsi la loi encourageait chaque enfant à « se révolter contre son père.

« Si un catholique achetait pour une somme « d'argent une propriété territoriale, tout pro- « testant était autorisé par la loi à enlever cette « propriété au catholique et sans payer un schel- «. ling jouissait de l'acquisition.

« Telle était la loi. — Le catholique payait « de son argent et cependant le protestant pre- « naitla propriété. Le catholique perdait et son « argent et sa propriété.

« Si un catholique devenait propriétaire d'une « terre par contrat de mariage , don gra- « tuit ou testament d'un parent ou d'un ami, « tout protestant pouvait, au nom de la loi, « prendre possession du bien du catholique et « en jouir lui-même.

« Si un catholique prenait une ferme à bail « comme tenancier, pour sa vie et celle de se» « enfants , ou pour un terme plus long que « trente-un ans , tout protestant pouvait, au « nom de la loi, enlever la ferme au catholique « et jouir du bénéfice du bail.

« Si un catholique prenait une ferme à bail « pour un terme n'excédant pas trente-un ans, « comme il pouvait le faire d'après la loi , « et que par son travail et son industrie il eût « augmenté la valeur des terres au point que « le bénéfice égalât le tiers de la rente, alors

« tout protestant pouvait, au nom de la loi, « évincer le catholique et jouir pendant le « reste du bail des fruits du travail et de l'in- « dustrie du catholique.

« Si un catholique avait un cheval qui valût « plus de cinq livres sterling, tout prolestant, « en donnant cinq livres au catholique , était « autorisé à prendre le cheval, en valût-il cin- « quante ou cent ou même plus, et en devenait « propriétaire.

« Siun catholique, propriétaire d'un cheval • valant plus de cinq livres, parvenait à sousa traire son cheval à la connaissance d'un pro- « testant, le catholique, pour le crime d'avoir « caché son propre cheval, pouvait être con- « damné à trois mois de prison et à une amende « égale à trois fois la valeur du cheval, quelle « que fût lasomme à laquelle il pût être évalué.

« C'est ainsi que le parlement formula les lois « qui régissaient la propriété, — ou plutôt qu'il « organisa la manière de dépouiller légalement « le catholique de ses propriétés. »

Je cite textuellement.

2° Education.

« Si un catholique tenait une école ou enseignait à quelqu'un, soit catholique soit protestant , quelque science ou littérature que ce fût, il était, pour ce crime d'enseignement, punissable du bannissement, — et s'il revenait de l'exil , on pouvait le condamner à mort , comme félon.

« Si un catholique, soit enfant, soit adulte , suivait en Irlande une école tenue par un catholique, ou recevait des leçons particulières d'un catholique, quel que fût son âge et même « dans la plus tendre enfance, il était déchu de « tous droits de propriétés présents et futurs.

« Si un enfant catholique, quelque jeune « qu'il fût , était envoyé en pays étranger pour « y faire son éducation , il était soumis à la « même peine , — c'est-à-dire la perte de tous « ses droits de propriétés présents ou futurs.

« Si un Irlandais faisait passer à l'étranger « de l'argent ou des marchandises pour fournir

« à l'éducation d'un enfant né Irlandais , cette « personne encourait les mêmes peines.

3° Incapacité personnelle.

« La loi déclarait tout catholique incapable « d'avoir une commission dans l'armée ou « dans la marine , ou même d'être simple « soldat , à moins qu'il n'abjurât solennelle- « ment sa religion.

« La loi déclarait tout catholique incapable « d'occuper dans l'état un emploi quelconque , « honorifique ou salarié. L'exclusion était uni- • verselle-

« Un catholique ne jouissait de la protection « légale ni pour sa vie ni pour sa liberté. Il ne « pouvait être ni juge , ni juré, ni scherif, ni « sous-scherif, ni maître de la chancellerie, ni - clerc de la chancellerie , ni avocat , ni pro- « cureur, ni agent ou solliciteur, ou 6énéchal « d'aucun manoir, ni même garde-champêtre « d'un simple gentilhomme.

« Un catholique ne pouvait être membre

« d'aucune corporation , et les catholiques « étaient exclus par la loi de toute résidence « dans quelques villes soumises au régime des « corporations.

« Les catholiques étaient privés du droit de « voter pour la nomination des membres de « la chambre des communes ou parlement.

« Les pairs catholiques étaient privés de leur « droit de siéger et de voter dans la chambre « des lords.

« Presque toutes ces incapacités personnelles « avaient la même force de loi contre tout pro- « testant qui épousait une femme catholique , « ou dont les enfants au-dessous de quatorze « ans étaient élevés comme catholiques, bien • que ce fût contre sa volonté.

4° Religion.

« Enseigner la religion catholique était une « félonie punissable de la déportation ; conte vertir un protestant à la foi catholique était

a un crime capital , punissable comme un acte « de haute trahison.

« Etre un catholique régulier, c'est-à-dire « un moine ou un religieux , était un crime pu- « nissable par le bannissement , et le retour de « l'exil puni comme un acte de haute trahison.

« Etre archevêque ou évèque catholique , ou « exercer une juridiction ecclésiastique quel- « conque dans l'Eglise catholique d'Irlande , « était punissable par la déportation. — Reve- « nir du lieu de la déportation était un acte de « haute trahison , pour lequel on pouvait être « pendu, ou éventrè tout vif, et ensuite être « écartelé.»

§ 5. Après cette énumération, veuillez, illustre Reine, vous rappeler que chacune de ces ordonnances , chacune de ces lois , furent une palpable et directe violation d'un traité solennel que la foi et l'honneur de la couronne britannique avaient garanti , et à l'exécution duquel la justice de la nation anglaise était clairement engagée.

§ 6. Jamais avant cette époque on n'avait inventé un code de persécution aussi horrible, aussi cruel , aussi froidement sanguinaire , et calculé pour la destruction universelle, comme cette législation qu'avait inventée et mise à exécution la faction orangiste irlandaise , — les Shaws , les Lefroys 9 les Ferners de cette époque. Un code élevé au plus haut degré de Tinfamie par ce fait seul qu'il était la plus insigne violation d'un engagement solennel et d'un traité mûrement délibéré.

§ 7. Il me serait impossible de décrire ce code dans un langage qui fût en rapport avec lui. — C'est à peine si l'éloquence de Burke a pu y parvenir. « Il avait » , c'est ainsi que Burke le décrit , « Il avait une vicieuse perfection. — Il « était un système complet, plein de cohérence « et de consistance ; bien rédigé et bien dis- « posé dans toutes ses parties. — C'était une « machine d'une invention sage et bien élabo- « rée , e t aussi bien combinée pour l'oppression , « l'appauvrissement et la dégradation d'un

« peuple et rabaissement dans ce peuple de la « nature humaine elle-même, qu'ait jamais « pu le produire l'ingénieuse perversité de « l'homme. »

§ 8. Ce code paralysait l'accroissement de la propriété et punissait l'industrie comme un crime. Fut-il jamais semblable législation dans aucun autre pays soit chrétien , soit payen ? — Mais ce n'est pas tout encore ; le parti qui infligeait cet horrible code, était le même qui reprochait alors au peuple irlandais sa volontaire et honteuse pauvreté.

§ 9. Ce code imposait l'ignorance par ses statuts et ses lois , et punissait l'instruction comme une félonie. Ceci est-il croyable ? — Cependant c'est la vérité. — Mais ce n'est pas tout encore ; le parti qui persécutait ainsi la science , reprochait et reproche encore au peuple irlandais son ignorance.

§ 10. Non , — non jamais sur la surface de la terre il ne fut un peuple si cruellement traité que le peuple irlandais. Non jamais il n'exista

une faction si souillée de sang , si noircie de crimes que la faction orangiste, qui sous le nom de protestant , cherche à conserver les restes d'un pouvoir abusif, en maintenant en activité l'esprit qui créa et continua l'infâme persécution de pénalité dont je n'ai tracé qu'une faible esquisse.

Ce serait plus qu'une sédition , ce serait une trahison que de supposer qu'une telle faction pût jamais obtenir votre appui , illustre Princesse y vous qui êtes destinée , comme j'en ai la confiance , à faire enfin justice , en rendant les mêmes droits qu'à vos autres sujets , à votre fidèle , brave , longtemps oppressé , mais tou-

jours magnanime peuple d'Irlande.

§ 1. La persécution que j'ai décrite — persécution fondée sur la violation de la foi nationale et de l'honneur public — couvrit une période de quatre-vingt-six longues années de ténébreuses horreurs , de honte et de douleurs.

Elle eut pour but de réduire le peuple catholique d'Irlande à l'état de pauvreté la plus abjecte , et par ce moyen extirper de ce pays la religion catholique.

Ici sp présente une question de quelque intérêt.

Quel fut le succès de cette expérience ? — Avant de répondre à cette question , rappe-

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lons-nous que cette expérience avait, pour assurer son succès , la couronne — le parlement — les évêques et le clergé de l'Eglise établie — les juges — l'armée — la marine — les corporations — les maires — les aldermans — les shérifs et les hommes libres — la magistrature et les jurés — la masse presque universelle des propriétaires et des hommes les plus riches de la nation irlandaise. Elle avait en outre l'appui et le concours unanime de l'Angleterre et de l'Ecosse.— Aucune langue ne pouvait faire entendre en public un seul mot contre ces mesures , ou si un seul murmure était entendu , il était comprimé pour toujours. — Aucune plume ne pouvait écrire un mot d'opposition.

Cependant , malgré ces redoutables avantages , quel fut le succès de l'expérience ?

Illustre Princesse, il futmanqué —totalement manqué. Une estimation fort juste établirait que les catholiques , au commencement de la persécution , étaient au nombre d'environ deux millions ; et les protestants persécuteurs •— car

à cette époque Us étaient tous persécuteurs — montaient environ à un million. Les catholiques se sont accrus jusqu'à sept millions environ. — Les protestants excèdent à peine aujourd'hui le nombre primitif d'un million. L'accroissement comparatif des persécutés est énorme; la diminution comparative des persécuteurs est prodigieuse. Dans le premier cas , les catholiques n'étaient au plus que deux contre un; dans le second, ils sont près de sept contre un.

« Ainsi Israël captif multipliait dans les fbbs. »

Dieu eu soit béni ! — Puisse ainsi la persécution manquer son but dans tous les pays de la terre, jusqu'à ce qu'il soit universellement reconnu qu'elle est inutile pour la conversion, et que son emploi abaisse et dégrade ceux qui s'en servent.

§ 2. Enfin arriva le moment où l'on se relâcha de la rigueur du « Code pénal. » C'était là le terme technique sous lequel on désignait le Code de persécution. En 1775 l'obstination du

gouvernement anglais à refuser « justice à l'Amérique » amena l'effusion du sang. En 1777, une armée anglaise, dans « tout l'orgueil de sa suprématie , » fut forcée de mettre bas les armes , à Saratoga , devant ces « provinciaux , » jusque-là si méprisés , insultés ou calomniés. En 1778 il était trop tard pour traiter avec l'Amérique ; elle proclama son indépendance , et l'Amérique fut à jamais perdue pour la couronne d'Angleterre.

§ 3. Les anciens ennemis de l'Angleterre en Europe, armèrent et l'assaillirent. Le gouvernement anglais dans son adversité reçut une leçon d'une fatale expérience ; dès lors il essaya de se concilier l'Irlande. Le Code pénal fut adouci en 1778. La conciliation réussit, comme elle réussira toujours avec le peuple irlandais. L'Amérique , il est vrai , fut perdue par le refus de conciliation ; — mais l'Irlande fut conservée à la couronne britannique par la conciliation.

§ 4. L'adoucissement du Code pénal en 1778 fut par sa propre nature un grand atermoiement

(instalment) d'une dette de « justice envers le peuple catholique d'Irlande. » Il rendit aux catholiques le même pouvoir et les mêmes droits de possession sur les propriétés qui leur appartenaient, que ceux dont avaient toujours joui les protestants; il autorisait les catholiques à acquérir, soit comme tenanciers, soit comme propriétaires, toutes portions de terres pour un nombre d'années quelconque , fût-il même de mille ans; mais cependant il ne leur permit pas encore d'acquérir, soit comme propriétaires, soit comme tenanciers , aucunes portions de terres en franc-alleu. Les catholiques acceptèrent sagement cet atermoiement, et, avec cet accroissement de sécurité et de pouvoir, attendirent patiemment l'arriéré de la dette de justice.

§ 5. En 1782, l'Angleterre se trouva seule en conflit avec les plus grandes puissances du monde; — les flottes combinées de ses ennemis , chose rare dans ses annales maritimes , croisaient triomphantes et sans opposition dans le détroit de la Manche. En conséquence ,

un nouvel adoucissement fut apporté au « code pénal » et l'Irlande réconciliée envoya vingt mille bommes, soit marins, soit fantassins, sur lesvaisseauxanglais. — Ils mirentRodney en état de poursuivre la flotte française jusqu'aux Indes occidentales; là, dans son engagement contre l'amiral de Grasse, la valeur irlandaise, égale, et s'il était possible , supérieure à la bravoure anglaise , rendit encore une fois la victoire au « pavillon glorieux de l'Angleterre , » détruisit la puissance navale de l'ennemi, — sauva nonseulement les colonies des Indes occidentales , mais encore l'honneur de la couronne britannique , et couvrit de lauriers une paix , qui autrement eût été ignominieuse autant que désastreuse.

§ 6 . L'adoucissement apporté au code pénal en 1782 fut un second atermoiement de la dette de « Justice envers [l'Irlande. » Ce fut un noble atermoiement. Il autorisa les catholiques à acquérir des terres en franc-alleu pour leur vie et celle de leurs enfants , ou à les posséder par

héritage. Mais ce qui était plus encore , pour la première fois depuis quatre-vingt-dix ans de persécutions contre l'instruction , les catholiques furent autorisés à ouvrir des écoles et à donnera leurs enfants l'éducation religieuse et littéraire. Les catholiques acceptèrent sagement cet atermoiement qui rétablissait en entier leurs droits de propriété , et celui plus inestimable encore de l'éducation. Ils acceptèrent avec reconnaissance l'atermoiement ; et sagement , avec cet accroissement de pouvoir , ils tentèrent de nouveaux efforts pour obtenir le reste.

§ 7. L'admission des catholiques comme tenanciers des terres en 1778 augmenta considérablement les revenus des seigneurs protestants en Irlande. La permission accordée aux catholiques en 1782 d'acquérir des biens, augmenta prodigieusement la valeur des propriétés de tous les protestants en Irlande. La conciliation et la prospérité se donnèrent la main , et l'expérience prouva que ce que la bienveillance

seule avait dû suggérer, était ud meilleur moyen d'augmenter la valeur des propriétés; que ce que la prudence la plus sévère et la plus intéressée aurait pu dicter aux protestants propriétaires en Irlande.

§ 8. L'année 1782 fut marquée par d'autres événements qui méritent une plus sérieuse attention que le coup- d'oeil rapide que je puis jeter sur eux en passant, — événements du plus haut intérêt et les plus capables d'émouvoir les esprits. Pour le présent il nous suffit de dire que le parlementirlandais, qui assura l'indépendance législative de l'Irlande, fut non-seulement le plus avantageux pour ceux qui l'avaient nommé, mais fut en même temps le plus loyal pour la couronne britannique et le plus utile à la puissance de l'Angleterre. Ce fut ce parlement qui vota la levée et la solde des vingt mille Irlandais catholiques qui s'élancèrent sur les flottes britanniques, et contribuèrent à la victoire de Rodney. Jamais l'Irlande n'avait eu un parlement plus dévoué à l'alliance brilanni-

que que celui qui assura l'indépendance législative des Irlandais.

§ 9. Les dix années suivantes apportèrent un grand accroissement de prospérité en Irlande,— mais elles furent des année» de paix et de puissance pour PÀngleterre; donc elles n'offrirent point d'occasion de concilier ou de favoriser les catholiques d'Irlande. En conséquence la question de leur émancipation n'avança pas du tout pendant ces dix années, mais ils partagèrent cependaut la prospérité générale de l'Irlande.

S 10. L'année 1792 trouva les choses en cet état. La prospérité dont les catholiques jouissaient en commun avec leurs compatriotes, les propriétés qu'ils acquéraient journellement, les rendaient impatients de jouir des droits politiques. Alors ils présentèrent des pétitions à la chambre des communes d'Irlande pour demander que la carrière du barreau leur fût ouverte et que les droits électoraux leur fussent accordés. — Ce fut avec beaucoup de difficulté que

l'on décida un membre à déposer la pétition sur le bureau de la chambre, et un autre à l'appuyer.

Un représentant de Kildare, M. Latouche, s'opposa à la pétition. H dit que la pétition devait être rejetée,— qu'il n'y avait aucun danger à craindre de son rejet. En conséquence elle fut repoussée , tous les membres du gouvernement ayant voté pour le rejet.

§ 11. Mais avant la fin de 1792 la scène changea de face. — Les armées françaises défirent leurs ennemis sur tous les points. Les Pays- Bas furent conquis, et le torrent républicain , poussé par le pouvoir militaire, menaça tous les états de l'Europe. — Le canon de la bataille de Jemmape fut entendu à Saint-James. — On sentit, on comprit qu'il y avait sagesse à se concilier les catholiques; et dans la dernière partie de cette même année 1792 , — au commencement de laquelle le gouvernement avait ignominieusement rejeté la pétition catholique avec mépris , — ce même gouvernement présenta

un bill encore plus étendu pour radoucissement du « Code pénal; » et peu après, dans Tannée suivante, il publia un autre bill, accordant, je devrais plutôt dire , rétablissant de plus grands privilèges en faveur des catholiques.

§ 12. Par l'effet de ces deux bills, le barreau fut ouvert aux catholiques. — Ils purent devenir avocats, mais non conseillers du roi. — Ils purent devenir procureurs ou solliciteurs. Us — purent devenir bourgeois et faire partie des corporations séculières. — Le grand jury et la magistrature leur furent ouverts. Il leur fut permis d'arriver au grade de colonel dans l'armée. — Et, ce qui était bien plus encore , ils furent autorisés à acquérir les droits électoraux, et à voter pour la nomination des membres du parlement. Ce Ait le troisième grand atermoiement de justice publique obtenu par les catholiques d'Irlande.

§ 13. Mais on doit se rappeler que ces concessions ont été le fruit de la peur plus que celui de la bienveillance. La guerre révolution-

naire venait seulement de commencer, — et déjà les flammes du républicanisme se répandaient partout; elles avaient vivement pénétré parmi les protestants et sourtout dans la population presbytérienne du nord de l'Irlande. Belfast était leur foyer le plus ardent ; il était donc du plus grand intérêt pour le gouvernement anglais de détacher du parti républicain les riches et intelligents catholiques Irlandais. Cette politique fut adoptée ; les catholiques furent réconciliés. La noblesse catholique , la bourgeoisie, le commerce et les autres classes instruites, presque toutes sans exception se séparèrent du parti républicain. Ce qui aurait pu sans cela devenir une révolution ne fut plus qu'une rébellion sans succès. Les catholiques intelligents et influents furent réconciliés , et l'Irlande, par cette sage politique de concessions et de conciliation , fut encore une fois conservée à la couronne d'Angleterre.

§ 14. Illustre Princesse , — la rébellion de 1 798 a été fomentée presqu'ouverlement (et Ton

pourrait en donner des preuves certaines) dans le but de fournir au gouvernement anglais les moyens de réduire l'indépendance législative des Irlandais et d'effectuer l'union. Mais l'instrument était trop puissant pour les mains inhabiles qui en firent usage, et si la richesse , la science et l'intelligence catholiques se fussent jointes à la révolte , il est probable qu'elle eût réussi.

§ 15. Un mot sur l'indépendance législative de l'Irlande; — sur ce que l'on nomme aujourd'hui le « rappel de l'union. » On dit que c'est une division de l'empire , une séparation des deux pays. Illustre Princesse, cesobjections sont faites par des hommes qui savent bien qu'elles sont sans fondement. Une indépendance législative irlandaise serait au contraire le lien de connexion le plus fort et le plus durable entre les possessions irlandaises et les possessions britanniques de votre majesté ; en réconciliant vos sujets irlandais , en satisfaisant à leurs besoins* à leurs vœux, elle rendrait impossible à jamais

la séparation de l'Irlande d'avec la légale domination de votre couronne.

§ 16. Aucune contrée ne s'est élevée aussi rapidement dans les arts mécaniques , les manufactures, le commerce, la richesse de l'agriculture et la prospérité générale, que l'Irlande pendant le court espace de 1782 à 1798 , époque à laquelle éclata la rébellion que l'on avait fomentée et qui pour un temps , mais pour un temps passager, ternit l'aspect florissant de l'Irlande.

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