‹ L'Irlande, le Canada, Jersey (volume 2)Chapitre 3 sur 92 · l'iulande · texte numérisé non relu

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chandes tenaces, et lorsque, au bout de 2 ou 3 milles d'une poursuite infructueuse au milieu des cailloux roulés et des roches pointues, il fallait bien renoncer à la chasse, elles s'en allaient en riant. Insouciance et gaieté, voilà le fond du caractère de ces Méridionaux fourvoyés dans une île brumeuse de l'Océan. La (( saison » ne dure que trois mois à Killarney, et les prix des hôtels s'en ressentent naturellement, quoique sans une exagération trop criante. Le règlement de la note du « Railway hôtel » ne jette qu'une ombre légère sur les physionomies déridées au contact de ce monde besoigneux mais joyeux. Cependant, en dépit du beau temps, les touristes n'ont pas afflué cette année : c'est une race facile à effrayer et qui n'a aucun goût pour l'odeur même lointaine de la poudre. De Killarney on va à GlengariCf par un des plus beaux chemins du monde, en passant par Kenmare. Je m'arrête en route, et je vais visiter le vaste domaine du marquis de L... qui possède près de 100,000 acres de long de la baie, en y comprenant la ville de Kenmare. A en juger par l'état général de ce domaine, composé cependant en grande partie de vallées humides et de montagnes pelées, la condition des tenanciers du Kerry serait très supportable et en voie de notable amélioration. Avant la grande famine de 1847, le domaine était surchargé de population : le grand-père du landlord actuel a payé les frais d'émigration en Amérique de 3 ou 4,000 malheureux que la famine et la fièvre avaient épargnés, et il a congédié la plupart des middlemen (jui étaient alors la plaie de l'Irlande. Ces middlemen s'étaient particulièrement multipliés pendant la guerre continentale et grâce aux lois -rérv} aies. Les hauts prix des grains avaient eu

pour effet d'encourager la culture du blé et de surélever le taux des rentes. Les grands propriétaires, peu soucieux d'avoir affaire à une foule de petits tenanciers plus ou moins faméliques, trouvèrent commode d'affermer leurs terres par morceaux de quelques centaines ou de quelques milliers d'acres à des entrepreneurs qui les sous-louaient par lopins de plus en plus petits à la multitude croissante des affamés de terre. Ils payaient un fermage moins élevé que celui que le landlord aurait pu extraire directement du petit tenancier, mais ils le payaient avec plus de régularité, et la gestion du domaine s'en trouvait fort simplifiée. Seulement, ils tiraient du tenancier toute la redevance possible ; autrement dit, ils ne lui laissaient que les yeux pour pleurer. Ordinairement ils en faisaient un métayer : ils prenaient la grosse part de la récolte en blé et lui abandonnaient le reste. Lorsque les prix du blé ont baissé, le métier de middleman est devenu moins avantageux ; un bon nombre d'entre eux ont fait faillite, et l'on est revenu au système de la tenure directe. La plupart des middlemen évincés devenus à leur tour de simples tenanciers, ont peu réussi : habitués à mener une vie presque joisive, ces landlords en sous-ordre n'entendaient pas grand'chose à Fexploitation d'une ferme. Il ne reste plus dans le domaine qu'un spécimen de cette race peu regrettable, et le landlord ne paraît point disposé à renouveler son bail. Les tenanciers, au nombre d'un millier environ, payent en moyenne 10 liv. st. de rente. Ils ont la tourbe par-dessus le marché, ils peuvent aller pêcher librement dans la baie et prendre sur la côte du varech et du sable coquillier qui fournit un excellent engrais. Tous sont des tenants at wi/l,

c'est-à-dire sans bail ; mais depuis trente ans le taux de la rente n'a point été augmenté. On la paye en raison du nombre de têtes de bétail. Un tenancier qui possède dix ou quinze vaches ou l'équivalant en moutons est à son aise ; il acquitte aisément sa rente avec le beurre qui est vendu sur le marché de Cork et avec la laine des moutons. Cependant une partie de la laine est filée et confectionnée sur place pour l'habillement du ménage. On me cite un tisserand habile dans la fabrication des homespuns, qui en fournit sur commande : son fils, vêtu économiquement de restants d'étoffes , lui sert de carte d'échantillons ; le client choisit à son gré le morceau du bras gauche, du bras droit ou des diverses régions de la culotte. L'étoffe est solide quoique grossière, et elle est préférable, à tout prendre, aux ignobles rags des marchands d'habits de Dublin. Le landlord veut bien me servir de cicérone, et nous allons visiter une vallée écartée qui est une des portions les plus pauvres du domaine. La roule est solidement construite mais les tenanciers de la vallée se gardent bien de la réparer, de même qu'ils s'abstiennent soigneusement de sarcler les mauvaises herbes de leurs prés et de leurs champs de pommes de terre ou d'avoine. C'est un dicton populaire que les mauvaises herbes améliorent la récolte, piirce qu'elles la « tiennent chaud ». Voici un joli bout de prairie couvert de chardons en graines. Les graines ne manqueront pas de se répandre et d'empester le voisinage. Le landlord en fait l'observation au tenancier qui est occupé à récolter un peu plus loin son avoine, et il attribue l'honneur de cette remarque au gentleman étranger. Le tenancier jure d'extirper ces chardons sans retard, mais je crains

qu'il n'ait pas voué une reconnaissance suffisante au gentleman étranger. Celui-ci agira avec sagesse en ne multipliant point ses visites dans la vallée. Nous entrons dans une « cabine » du style le plus primitif. Les murs en pierre brute sont entièrement noircis par la fumée; il n'y a point de fenêtre dans la première pièce, il y en a une dans la seconde qui est de moitié plus petite, mais on la tient fermée. Une vieille femme de quatre-vingt-quatre ans est couchée dans un coin sur un amas de loques. Un enfant atteint d'une maladie des yeux gît dans un autre coin. Un grand lit où couchent le père et la mère, et peut-être aussi un enfant ou deux, — il y en a six, — occupe la presque totalité de l'espace disponible. Cependant le tenancier possède six vaches, trois veaux et vingt moutons, et la dame du logis nous montre avec un légitime sentiment d'orgueil une quittance de 4 liv. st. du marché au beurre de Cork. Le landlord lui fait observer que son beurre serait de meilleure qualité et se vendrait plus cher si une horrible piscine stagnante n'empestait point la laiterie. A quoi la dame, peu intimidée quoique abondante en révérences, répond victorieusement que son beurre est coté de première qualité sur la quittance, ce qui prouve d'une manière irréfutable que les piscines stagnantes en face des laiteries améliorent la qualité du beurre. Un beau champ de pommes de terre. Les « champions » que le landlord a achetés en Ecosse et qu'il a distribués h ses tenanciers après la mauvaise récolle de l'année dernière ont fait merveille. On les reconnaît à leurs tiges vigoureuses et à leurs feuilles vertes, à côté des plants noircis de l'espèce indigène. Mais le « champion » résistera-t-il à la culture du tenancier irlandais? Nous demandons

depuis combien de temps on plante des pommes de terre sur ce morceau de terrain. Les souvenirs de la dame ne remontent pas au delà de douze ans; depuis ce temps on n'a pas manqué d'en planter chaque année. Quelle terre ne s'épuiserait à ce régime et comment une terre épuisée donnerait-elle des fruits sains? Avant de prendre congé de la dame du logis, le landlord lui recommande d'envoyer son enfant à la consultation d'un médecin. C'est une consultation gratuite. Le médecin est payé sur les fonds de la taxe des pauvres; mais il n'a pas réussi encore à inculquer à la population le goût de la médecine. La dame répond sans hésiter que « le médecin fera du mal à l'enfant ». C'est un préjugé, à coup sûr; seulement il est permis de se demander si des médecins qui reçoivent des appointements fixes sont intéressés à dissiper ce préjugé et à grossir leur clientèle gratuite. Malgré l'impopularité de la médecine, le voisinage des mares de fumier, la disette et la rente, on vit vieux, et les centenaires ne sont pas rares, tant la vieille plante celtique estvivace! Nous passons dans une « cabine » voisine. Celle-ci est plus obscure et plus malpropre encore, s'il est possible, que la précédente. Une vieille femme s'est levée à notre approche ; comme elle ne parle que l'irlandais, un jeune boy à la mine éveillée se charge des renseignements. Son frère aîné a repris la ferme en abandonnant une partie du produit aux vieux parents. « Et toi, que comptes-tu faire? lui demande le landlord. — Moi, j'irai en Amérique », répond le boy d'un ton délibéré. Le tenancier paye 9 liv. st. de rente ; il y a cinq vaches et soixante moutons qui paissent dans la montagne, haute de près de 2,000 pieds. On croirait voir un troupeau de

souris. Il y a un chat : c'est le renard que l'on recommande à l'attention particulière du landlord. ÎNotre hoij va régulièrement à l'école, car le goût de l'instruction est général. L'ancienne école, située à 3 milles de là, n'ayant point sulii, il a fallu en bàlir une nouvelle ; elle a été aussitôt remplie sans que la clientèle de la première ait diminué. Les vieilles « cabines » que nous venons de visiter sonf entourées de ruines; on s'aperçoit que la famine et l'émigration ont passé par là ; mais les tenures actuelles ont pour la plupart des dimensions suffisantes, et le tenancier peut vivre. Malheureusement , on compte encore en Irlande 175,000 tenanciers sur 600,000 qui payent moins de 6 liv. st. (150 fr. de rente) ; et, comme le remarquait ces jours-ci M. Bright, ceux-ci seraient perpétuellement-misérables quand même ils n'auraient point de rente à payer. A combien s'élève la rente par rapport au produit brut ? La proportion est fort difficile à établir. On m'assure qu'elle ne dépasse pas un septième, du moins dans ce canton, ce qui serait peu de chose. J'ajoute que, depuis quelques années surtout, les terres sont presque invendables : c'est à peine si on peut en obtenir treize ou quatorze fois le montant de la rente, et les agitations agraires ne sont pas propres à en relever le prix. En dépit des substitutions, les terres à vendre ne manquent pas ; ce sont les acheteurs qui font défaut. Les charges sont lourdes : une propriété rapportant 10,000 liv. st. de revenu paye 800 liv. st. pour la seule taxe des pauvres, et le tolal des impôts et dépenses obligatoires va à 2,000 liv. st. Cela n'empêche pas les propriétaires de la nouvelle école de s'efforcer d'améliorer la situation de leurs tenanciers, soit en augmentant les dimensions des

tenures, soit en construisant des habitations plus confortables. Nous en avons quelques échantillons sous les yeux. Ce sont de jolis cottages à l'anglaise, ornés d'un portail et proprement blanchis à la chaux. Ils ont deux pièces au rez-de-chaussée et deux pièces à l'étage. On les construit avec du ciment de Portland mélangé de gravier; le toit est couvert de belles ardoises carrées du pays de Galles. Ils coûtent de 100 à 120 liv. st., et ont tout à fait bon air; mais il s'agit de savoir si l'intérieur répend au dehors. Le landlord a institué des prix de propreté, qui ont, ma foi 1 fait merveille. Une vigne vierge et un chèvrefeuille en fleurs décorent la façade du cottage premier prix : les chambres sont balayées; des faïences luisantes sont rangées en bel ordre sur une étagère; les meubles sont époussetés : on se croirait presque dans un intérieur hollandais. Les habitants eux-mêmes se tiennent mieux, les vêtements sont raccommodés. Le second prix ne le cède pas sensiblement au premier, et les numéros inférieurs n'ont plus rien des îvigtvams primitifs. C'est toute une révolution, et j'en fais mes compliments sincères au landlord bienveillant qui est en train de l'accomplir, A ne considérer que le profit direct qu'il en peut tirer, l'affaire est certainement mauvaise, car le tenancier consent difficilement à payer un supplément de plus de 1 ou 2 liv. st. pour avoir un cottage au lieu d'une cabine; en revanche il y a des profits indirects qui ne sont pas à dédaigner. Le tenancier dont rhabitation est améliorée prend le goût de l'ordre et l'habitude du confort. Il fait plus d'efforts pour se procurer du bien-être, et tandis que sa ménagère nettoie les meubles, l'idée lui vient peut-être de nettoyer son champ. Comme toutes les

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. révolutions, celle-ci ne se fait point toutefois sans bouleverser des habitudes et des existences innocentes. Le cottage donne sur une cour enclose d'un mur en pisé, haut de 1 mètre, avec une ouverture étroite de la forme d'un V très effilé, qui tient lieu de porte. Ce V est une invention profondément machiavélique, spécialement dirigée contre le porc et les jeunes veaux qui avaient autrefois leur place au foyer domestique. Maintenant, ce paradis terrestre leur est fermé. Le porc erre en grognant avec mélancolie autour de l'enclos inaccessible, et les vieillards ennemis des nouveautés se plaignent de la dissolution de la famille. Ce landlord progressiste se contente, lui aussi, d'habiter en face de la baie un simple cottage tapissé de fuchsias et de chèvrefeuilles; mais quel parc merveilleux! La pelouse, d'un vert d'émeraude, est avivée par des massifs d'hortensias bleus et de lobélias écarlates; à côté, se dressent des rochers de la belle teinte violette que j'avais admirée à Killarney, couverts de hautes fougères et de bruyères roses mêlées de grosses touffes de genêts, plus loin un morceau de forêt que la hache n'a point touché, rempli de houx arborescents, d'arbustes indigènes au feuillage lustré et de rhododendrons se détachant dans la futaie. Le long delà baie, large ici de 4 à 5 kilomètres, des hérons au long bec emmanché d'un long cou se tiennent immobiles tandis que des troupeaux de mouettes grises et de noirs cormorans planent sur les eaux tranquilles, quœrens quem devoret. La table est abondamment garnie de saumons, de truites, de maquereaux, de harengs, sans parler des homards gigantesques et des crevettes naines. Une famille de phoques s'est gîtée sur un rocher des environs, et le landlord bienveillant

laisse en paix ces petits tenanciers qui ne payent pas de renie. A l'autre bord de la baie, une chaîne de montagnes enveloppée d'une brume transparente comme une gaze. L'air est doux et moite ; on ne connaît pas les grands froids, la neige ne tient pas l'hiver dans les vallées. C'est un petit coin du paradis, et on s'explique que les habitants y aient atteint les limites les plus reculées de la vieillesse, même avant l'arrivée des médecins.

Cependant, il faut quitter cette station charmante et faire une nouvelle étape. Nous retournons à Kenmare, d'où une bifurcation de la route nous amène àGlengarifl". C'est un dimanche. A en juger par la propreté et même l'élégance campagnarde des vêtements, la population de Kenmare est fort à son aise. La ville est bien bâtie, les maisons sont fraîchement badigeonnées, et je crois même, — quoique je ne puisse garantir ce phénomène, — que les rues ont été balayées. C'est que le propriétaire s'occupe lui-même de son domaine, et je dirai à ce propos que les propriétaires irlandais d'aujourd'hui ne ressemblent plus du tout au portrait peu flatteur que faisaient de leurs ancêtres, Arthur Young et plus tard Gustave de Beaumont. Ceux que j'ai eu l'heureuse chance de rencontrer jusqu'à présent sont animés d'un désir sincère de réparer les maux du passé. C'est la noblesse de Louis XVI succédant à celle de Louis XV, et, souhaitons-le, avec la perspective d'un 89 sans 93.

Les partis eu Irlande. — Les coiiservaleurs. — Les libéraux. — Les Home liuleis. — Les Feuiaiis. — La Lanl Leaijue, — Sou prograniuie, ses procéilés cl ses ressources. — Le discours de M. Dillon au meetiugde Kildare. — Les braves Afghans.

Cork, 2 septembre 1880.

Il n'y a pas de pays, à ma connaissance, où les partis soient plus nombreux et plus divisés qu'on Irlande. On y compte non seulement des partis généraux, mais encore des partis régionaux et même transatlantiques. Dans la province d'Ulster, par exemple, qui est peuplée pour une moitié de presbytériens et d'anglicans émigrés d'Ecosse et d'Angleterre, et pour une autre moitié d'Irlandais catholiques, les passions religieuses sont encore en pleine effervescence. Les protestants continuent de célébrer l'anniversaire de la bataille de la Boyne, et les processions provocantes de ces orangeinen ne manquent point de surexciter les nerfs des catholiques. Ceux-ci font à leur tour des processions qui produisent un effet analogue sur les nerfs des protestants. On se lance des pierres et divers autres projectiles. La police intervient et elle tire des coups de fusil, comme la chose s'est passée dernière-

ment à Dungannon. 11 y a des morts et des blessés. A part la question d'humanité, le mal ne serait pas grand, les têtes cassées dans ces échauffourées ne valent pas cher, et le capital vivant de l'Irlande n'en est pas sensiblement diminué; mais peut-être serait-il sage d'interdire les processions dans l'intérêt de l'ordre public. On s'est contenté de remplacer les balles de fusil de la conslabulary par des bukshots (charges de chevrotines) en vue de rendre la répression moins meurtrière. Seulement , les Home Rulers n'ont pas manqué d'affirmer, dans une des dernières séances de la Chambre des communes, que les bukshots ne méritent pas leur réputation humanitaire, et qu'elles sont pires que les balles. M. Forster, secrétaire d'Etat pour l'Irlande, a pris la défense des bukshots^ ce qui a valu à cet honnête quaker, auteur du Disturbance bill, et la bête noire des landlords conservateurs, l'épithète peu flatteuse « de vieux crocodile ». Voilà la reconnaissance des intransigeants irlandais ! Dans le reste de l'Irlande, les passions religieuses sont fort amorties, les catholiques sont en immense majorité, et ils vivent généralement en paix avec les protestants de toutes les sectes. Les libres-penseurs sont une espèce à peu près inconnue. Tout le monde assiste le dimanche aux offices religieux; mais si la croyance aux miracles et à la vertu des puits sacrés est demeurée populaire, l'intolérance et le fanatisme ont disparu. Les partis ont une couleur purement politique. On peut apprécier grosso modo leur nature et leur forces respectives d'après le résultat des dernières élections. Sur 103 députés que l'Irlande envoie à la Chambre des communes, les Home Rulers ont obtenu 65 voix, les conservateurs 2o et les libéraux 13. Les conservateurs

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plus ou moins homogènes ne voient guère d'autre remède aux maux de l'Irlande qu'un prompt retour aux Coercmi et aux Peace préservation bills; quelquesuns cependant préconisent l'émigration. Les libéraux ont confiance dans la réglementation des rapports des propriétaires et des tenanciers, quoique quelques-uns d'entre eux aient voté contre le Dislurhance hill^ surtout à la Chambre dés lords; ils ne repoussent pas absolument l'extension à toute l'Irlande du tenant right d'Ulster (droit accordé au tenancier de conserver indéfiniment sa tenure et de vendre son bail), et ils sont, pour la plupart, disposés à accueillir un système analogue à celui que le gouvernement russe a employé pour transformer les serfs en paysans propriétaires ; mais ni les conservateurs ni les libéraux ne représentent les sentiments et les passions des masses populaires. Ces sentiments et ces passions que l'illustre O'Connell entraînait et contenait avec le mot magique de « Rappel » ont trouvé leur expression dernière dans le Home Rule. Qu'est-ce que le Home liule? C'est la même chose que le Rappel, en ce sens que les Home Rulers réclament, comme leurs devanciers les repealers, la dissolution de l'union politique de l'Irlande et de la Grande-Bretagne, le rétablissement du Parlement irlandais et le gouvernement de l'Irlande par elle-même. Il y a toutefois dans le Home Rule une infinité de nuances portant sur le but à poursuivre et sur les moyens de l'atteindre. En commençant par l'extrême gauche du parti, nous trouverons d'abord les nationalistes intransigeants et révolutionnaires, qui sont issus de fenians et dont le noyau principal est aux Etals-Unis. Ce sont des fils ou des petits-fils des émigranls de l'exode, et leurs rancunes, entretenues

par les souvenirs de cette lugubre époque, ont grossi comme les haines d'émigrés, avivées encore par les sentiments médiocrement sympathiques de frère Jonathan pour son parent et ami John Bull. Le but de ces nationalistes transatlantiques est de séparer entièrement l'Irlande de l'Angleteri-e , et peut-être de l'annexer à l'Union américaine. Comme ils comprennent parfaitement que la chose ne saurait se faire à l'amiable, ils n'ont confiance que dans les moyens révolutionnaires, et ils sont à l'état de conspiration permanente. Le New-York Harald a publié dernièrement des révélations stupéfiantes sur les forces et les ressources dont peut disposer cette conspiration feniane ou nationalisle. Elle ne posséderait pas moins de 36,000 adhérents effectifs en Irlande, dont 15,000 dans le Connaught, et 11,500 en Angleterre et en Ecosse. Total, 47,500, parmi lesquels 12,000 sont armés de carabines Sniders que le département de la guerre a réformées et revendues au prix modique de 1 liv. st. pièce. Le gouvernement anglais revendant au rabais des carabines aux Irlandais mécontents ne fait-il pas souvenir d'Arlequin distribuant à ses enfants des tambours et des trompettes, avec cette recommandation paternelle : « Mes enfants , amusez-vous bien, mais surtout pas de bruit! » D'après le correspondant du New-York Herald, le Comité dirigeant disposerait actuellement d'un fonds de •20,000 liv. st. en Angleterre et en Irlande. Comme il poursuit un but purement politique, auquel il prétend associer toutes les classes de la nation, y compris les landlords eux-mêmes, il serait peu favorable à l'agitation à demi socialiste de Land League, et il interdirait même à ses affiliés d'y prendre part. Le parti nationa-

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liste révolutionnaire de l'Irlande n'aurait du reste aucune liaison avec les révolutionnaires du continent. Que faut il penser de ces révélations? On m'assure qu'elles contiennent un fonds de vérité, considérablement agrandi par les verres grossissants du journal inventif qui émerveillait jadis le monde savant par la description du règne végétal et animal de la lune. Qu'il existe une conjuration feniane ou nationaliste dont le foyer est en Amérique, cela ne paraît pas douteux, mais il faudrait retrancher tout au moins un zéro des chiffres ronds de ses forces et de ses ressources. Elle a donné récemment signe de vie en s'emparant d'une cinquantaine de vieux fusils à bord de la Junon, dans le « passage » de Cork. Cette étrange tentative a paru même absolument inexplicable, et certains Home Rulers modérés n'ont pas hésité à l'attribuer à la police. A quoi bon, en efïet, s'exposer à toute la rigueur des lois contre la piraterie, en dérobant des fusils hors de service, quand on peut acheter, coi^mnpoputo, d'excellentes carabines au prix modique de 1 liv. st. pièce? Voici l'explication qu'on me donne de ce fait-divers extraordinaire, et je dois ajouter qu'elle m'inspire plus de confiance que les révélations du New-York Herald. Les fonds de la « Brotherhood » ou Fraternilé révolutionnaire, sont fournis en presque totalité par des souscripteurs américains, mais ceuxci n'entendent pas lâcher leurs dollars sans résultats. 11 faut de temps en temps frapper un coup pour attester que le Comité ne s'endort pas, et maintenir le niveau de la caisse. Peut-être encore le Comité a-t-il adopté le système qui a si bien réussi à Mazzini, de l'action révolutionnaire en permanence, et veut-il pousser le gouvernement à des mesures de compres-

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sion extrêmes qui auraient pour effet naturel d'impatienter et d'exaspérer toutes les classes de la population. Le gouvernement anglais s'est gardé jusqu'à présent de donner dans ce piège, si piège il y a, et, dans ce pays qui demeurerait perpétuellement en état de siège s'il était continental au lieu d'être insulaire, on jouit de toutes les garanties légales, on use et on abuse de la liberté de s'associer, de parler et d'écrire.

Ceci m'amène, par une transition naturelle, à l'agitation de la Land League.

A côté des nationalistes révolutionnaires qui forment l'extrême gauche du Home Bule, apparaissent les diverses fractions plus ou moins colorées des Home Rulers parlementaires qui s'efforcent de rester dans la légalité libérale que leur assure la constitution britannique et de s'en servir pour atteindre leur but national. Ce but n'est pas aussi éloigné, nous allions dire aussi chimérique que celui des nationalistes révolutionnaires. Les Home Rulers parlementaires se contentent de demander une modification de l'union dans le sens fédératif. L'Irlande continuerait à faire partie de l'empire britannique ; seulement, elle aurait son Parlement comme les États de l'Union américaine ont leurs Chambres, elle s'administrerait elle-même et n'aurait de commun avec la Grande-Bretagne que quelques services généraux, les affaires étrangères, l'armée, la poste et la douane. Je crois bien cependant que les Home Rulers avancés ne se dessaisiraient pas volontiers du droit de protéger l'industrie domestique du Kerry et du Connaught contre la concurrence écrasante de Manchester, de Glascow ou de Bradford; mais ceci est un détail. Au début, le Home Raie parle-

mentaire poursuivait donc un but principalement, sinon exclusivement politique. Les mauvaises récoltes de ces dernières années, en remettant à l'ordre du jour la question agraire, ont entraîné les Home Rulers sur le terrain économique et provoqué la constitution de \di Land League, sous la direction du plus notable d'entre eux, actuellement le leadei' du parti, M. Parnell. Le programme de la Land League se rapproche par certains cùlcs de celui des libéraux avancés ; elle demande l'application du tenant right d'Ulsler à toutes les parties de l'Irlande , et la transformation des tenanciers en paysans propriétaires; mais, — et en ce point elle se sépare absolument des libéraux, — elle a entrepris une campagne contre le payement de la rente, et elle est en train d'organiser une véritable coalition contre les propriétaires qui expulsent leurs tenanciers pour cause de non-payement. Rappelons en passant que, depuis l'adoption du bill de Gladstone en 1870 il ne leur est plus permis de les congédier pour une autre cause, à moins de leur fournir une compensation, laquelle peut aller jusqu'à sept fois le montant de la rente. La Land League ne se contente pas de distribuer libéralement des secours aux tenanciers victimes de l'éviction, elle jette l'interdit sur la terre qu'ils ont occupée : défense est faite de la prendre à loyer, ou, si le propriétaire essaye de l'exploiter pour son compte, défense non moins absolue de l'assister dans cette entreprise illégitime et malfaisante. On ne spécifie point ouvertement les pénalités auxquelles s'exposent les contrevenants; mais le peuple irlandais ne manque pas d'esprit, il entend à demi-mot, et c'est en Irlande qu'est née la loi de Lynch.

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A l'exemple des Trades Unions anglaises, qu'elle semble avoir prises pour modèle, la Land League agit comme une Société de secours et comme une coalition. Les ressources ne lui manquent pas. Au commencement de cette année, M. Parnell a fait aux États-Unis et au Canada un voyage des plus fructueux en faveur des victimes de la disette et du fonds de propagande de la Land League. Je trouve dans le numéro de the Nation du 7 août deux listes de souscription qui attestent en beaux et bons chiffres le succès de l'éloquence de M. Parnell. La Ligue avait reçu à cette date principalement des États-Unis : V la somme de 58,152 liv. st., près de 1 million 1/2 de francs, pour son fonds de secours; 2" environ 1,000 liv. st.. dont plus de 800 de provenance américaine ou canadienne, et le restant, — moins d'un cinquième, — recueilli en Irlande même pour son fonds de propagande. Elle a profité de l'état florissant de sa caisse pour engager dans les parties les plus souffrantes et les plus mécon. tentes du pays une campagne de meetings. Pendant le mois dernier, elle en a convoqué jusque dans les plus petites localités, le plus souvent en plein air, et il est superflu d'ajouter que les discours des orateurs n'ont pas péché précisément par un excès de modération. Cependant on a pu y signaler deux courants très divergents, sinon opposés : d'un côté, apparaissent les modérés qui s'efforcent de conserver à la propagande de la Ligue le caractère d'une agitation légale et pacifique; de l'autre, les exaltés qui sacrifient volontiers les scrupules de la légalité et même de la morale vulgaire à ce que leurs confrères du continent ont appelé « la souveraineté du but ». Le but actuel, c'est l'extirpation du landlordism par un moyen ou par un autre,

en attendant mieux. Les exaltés l'emportent naturellement sur les modérés, et les choses iront ainsi, selon toute apparence, jusqu'à ce que la bonne récolte qui s'annonce et le mauvais temps qui s'approche raréfient le public des meetings, ou que le gouvernement juge nécessaire de recourir à quelque cnercion blll.

Je me contenterai, en manière de spécimen, de reproduire un extrait du compte rendu du meeting de Kildare, qui a fait l'objet d'un débat des plus vifs à la Chambre des communes :

(( Le meeting, dit le reporter du Frceman auquel j'emprunte cet extrait, avait pour objet de dénoncer le landlordisin et l'oppression féodale, d'unir les tenanciers dans une combinaison légitime contre l'intimidation et l'extorsion, et, par-dessus tout, de faire revivre et propager l'esprit de nationalité. Une plateforme avait été érigée contre le bâtiment du marché pour le bureau et les orateurs. Le public se composait de 1,500 à 2,000 personnes. Le drapeau américain avait été déployé sur le bâtiment, et une autre bannière flottait sur la plate-forme portant ces mots : Raison et ordre. Dans une allocution d'une modération exemplaire, le président, M. James Leaby, M. P., recommande le calme. << Souvenez-vous, dit-il, » de la maxime du grand libérateur Daniel O'Gonnell : )) l'homme qui commet un crime donne de la force à » son ennemi. » (Applaudissements. — Mouvements divers.) « Si vous avez des griefs à faire valoir, adres- )) sez-vous à la Ligue et à la Land Commission (1). »

(1) Cette Lnnd Cominisslon a pour objet d'étudier les remèdes qu'il conviendrait d'apporter à la situation agraire, et en particulier d'examiner les divers plans qui ont été proposés pour transformer les tenanciers en paysans propriétaires.

» Une résolution est ensuite proposée en faveur de l'abolition du système actuel de landlordkm et de son remplacement par le régime des paysans propriétaires ; puis M. John Dillon, M. P., prend la parole :

» M. Dillon éprouve, dit-il, un plaisir plus grand qu'il ne saurait l'exprimer à voir une assemblée aussi nombreuse; elle inspirera une crainte salutaire aux ennemis du peuple et à tous ceux qui auraient la pensée d'expulser de sa ferme un homme de Kildare. 11 l'engage à ne placer sa confiance ni dans la Chambre des communes anglaise, ni dans la commission royale à laquelle le président vient de faire allusion. (Applaudissements.) Aucun bien ne peut venir de cette Commission pour les fermiers dlrlande, parce qu'elle est composée de landlords irlandais que les fermiers d'Irlande jetteront un jour h bas de leurs sièges parce qu'ils sont les ennemis du peuple. (Nouveaux applaudissements.) Les fermiers irlandais n'iront pas Ely place, n" 5 (siège de la commission), et tout homme qui ira esl un homme dans lequel les fermiers irlandais ne doivent pas avoir confiance. Si le gouvernement veut avoir des informations vraies sur les vœux et les besoins du peuple de l'Irlande, qu'il nomme une Commission composée d'hommes aux- ({uels le peuple ait témoigné sa conliance, et non point de Kavanagh, deBorris (grognements), d'O'Connor Don, qu'il a chassé de Roscommon (M. O'Connor Don n'a pas été réélu), de lord Besborough et du baron Dowse, dont ie métier est de rendre des verdicts contre les droits du peuple. On a beaucoup parlé du rejet du Compensatmi for Disturbancc bill par la Chambre des lords; mais il afQrme que le peuple

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irlandais a le droit de remercier la Chambre des lords de ce rejet s'il sait en tirer parti. La Chambre des lords lui a appris qu'aucun bien ne pont venir de Londres pour l'Irlande, et que, jusqu'au jour où le peuple irlandais dans les campagnes de l'Irlande s'unira dans une organisation qui lui permettra de gagner lui-même la bataille, il ne peut attendre ni justice, ni égalité, ni bonnes lois d'un Parlement anglais. Ce pays peut être tellement organisé que chaque fermier appartienne h une branche de la Land Lcague, et les jeunes fermiers doivent se préparer aux meetings et en bon ordre. (Applaudissements. ) Et quand cette organisation sera complète, laissez aller les choses : qu'aucune ferme dont un homme aura été expulsé ne soit plus employée à l'usage de l'homme jusqu'à ce que son légitime propriétaire ait repris possession du sol. (Applaudissements).

» Dans le comté de Mayo, où l'organisation est déjà forte, il y a beaucoup de fermes qui restent sans emploi, et dont les landlords ne peuvent tirer aucune rente parce qu'ils en ont expulsé les tenanciers; et si les landlords y mettent du bétail, il ne prospère pas beaucoup. On doit apprendre aux lanillords que, s'ils expulsent leurs tenanciers, ils ne deviendront pas plus riches, mais plus pauvres.

» Une yo/x .• Nous leur apprendrons quelque chose de nouveau là-dessus.

» M. Dillon ajoute que si un homme prend une ferme dont un autre a été expulsé, il y a cent moyens par lesquels les fermiers peuvent lui prouver qu'il aurait mieux valu pour lui de ne pas prendre cette ferme. Sans lever un doigt contre lui, ils peuvent rendre sa jouissance excessivement inconfortable et telle, qu'il

sera enchanté de s'en débarrasser avant peu. (Mouvements divers. — Applaudissements.) Le peuple doit être invité à se joindre à la Land Leaijue, et si quelqu'un refuse, son voisin saura qu'il s'est tourné contre le peuple. Mais l'orateur est persuadé que neuf sur dix viendront, et 200 hommes marchant à un meetingsous le commandement de leurs chefs produiront plus d'effet que vingt discours. (Applaudissements.) Maintenant, il voudrait dire ce que la Ligue ferait si les landlords refusaient justice au peuple dans un autre semestre de l'année. Lorsque la Ligue aura enrôlé 300,000 membres, si les landlords persistent à refuser les demandes modérées du peuple, elle donnera pour mot d'ordre au peuple de l'Irlande de se coaliser contre la rente, de ne plus payer de fermages jusqu'à ce que justice lui soit rendue. (Applaudisseitients.) Avec 300,000 Irlandais eniôlés comme membres de la Ligue, toutes les armées de l'Angleterre ne pourraient pas lever une rente dans le pays. (Applaudissements prolongés.) Et alors on pourrait augmenter les justes exigences du peuple i\ légard des landlords. Il est charmé de pouvoir dire aux nobles lords (jui dénonçaient l'autre nuit les « irresponsables agitateurs celtiques w, et qui ont témoigné leur horreur pour le Compensation for Disturbance bill, qu'avant un an ils seront forcés d'accepter un bill qu'ils détesteront bien davantage. (Applaudissements.) Que le peuple adopte le programme de la Ligue, c'est-à-dire la terre pour le peuple, et les représentants de l'Irlande sauront bien paralyser la main du gouvernement et l'empêcher de recourir à des lois coercitives, en vue de mettre le peuple hors d'état de s'organiser lui-même. Ils peuvent obstruer le passage de ces lois ; ils peuvent

empêcher la police de s'arroger le pouvoir d'arrêter tout homme trouvé hors de chez lui après huit heures du soir. Tout Irlandais a le droit d'être dehors après huit heures du soir, et même toute la nuit s'il le juge bon. (Applaudissements.) Il a le droit d'aller aux meetings et d'obéir aux ordres de ses chefs si cela lui plaît. Il a le droit d'avoir un fusil si cela lui est agréable. (Applaudissements.) Si l'Irlande n'avait pas assez de virilité pour revendiquer ses libertés et expulser le landlordlsm, il rougirait d'être Irlandais. Mais le peuple de Kildare saura bien montrer pendant l'automne prochain que ni les ducs, ni les marquis, ni les autres lords ne sont capables de terroriser ou d'intimider le courage de ce grand pays. »

Après ce discours, dont la conclusion est saluée par un tonnerre d'applaudissements, plusieurs résolutions sont proposées. Nous nous bornerons à reproduire la dernière qui est adoptée à l'unanimité :

« Ayant pris connaissance du but que poursuit la Land League nationale irlandaise, et des moyens qu'elle se propose de mettre en œuvre pour atteindre ce but, nous lui donnons notre entière approbation et nous nous engageons nous-mêmes à ne jamais prendre une ferme dont un autre aura été expulsé pour non-paiement d'une rente impossible, à n'acheter ni le bétail ni les denrées qui auraient pu être saisis pour non-paiement d'une rente exorbitante; enfin à ne jamais travailler sur une telle terme et à regarder comme des ennemis publics ceux qui seront assez vils pour trahir la cause du peuple en le faisant. »

Le discours inflammable de M. Dillon et surtout son

416 l'irlandi-:

allusion au bétail qui ne prospère point sur les terres dont un tenancier a été expulsé, coïncidant avec la nouvelle d'un acte barbare de mutilation commis dans le comte de Gahvay, ont excité l'indignation de la Chambre des communes, les Home Rulers naturellement exceptés, et M. Forster s'est même laissé emporter jusqu'à qualifier ce discours « d'acte de méchanceté et de couardise » ; mais la popularité de M. Dillon n'en a pas été diminuée, au contraire! — Dans tous les autres meetings dont j'ai les comptes rendus sous les yeux, le thème est le môme et les broderies sont généralement du plus bel écarlate. A Clomnell, un orateur, M. Harris, s'est plaint avec amertume de la tiédeur du clergé que le caractère révolutionnaire et socialiste plus marqué chaque jour de l'agitation commence à effrayer. « Il n'y a pas d'homme, dit M. Harris, qui ait plus de respect que moi pour le clergé ; mais je dis au peuple que s'il attend que le clergé catholique le conduise dans la voie de la liberté, il s'expose à attendre à perpétuité. Dans le clergé catholique on trouve des hommes qui sont les plus purs et les plus patriotes de la terre; mais, quand un de ces hommes veut agir, il est paralysé par ses supérieurs. Ne vous en inquiétez pas , allez en avant, et si votre cause est bonne, le clergé se joindra à vous à la fin. Mais dans les matières politiques et séculières, c'est c\ vous qu'il appartient de conduire le clergé, comme c'est au clergé qu'il appartient de vous conduire dans les matières religieuses. » (Applaudissements) — Un autre orateur, M. Jasper TuUy, faisant allusion aux tentatives d'éviction non suivies d'effet, à Clomnell, dit «que le peuple a infligé en cette circonstance au shériff et à la police une défaite analogue à celle que les braves soldats afghans

viennent de faire subir aux envahisseurs anglais, altérés de sang.

« Une voix : Des applaudissements pour les Afghans ! (Applaudissements prolongés.)»

Les propriétaires maudissent non sans raison la Land League, d'autant plus que le bill de Gladstone les empêche d'user de représailles contre cette coalition agraire, en opposant à la manière des industriels anglais, un loch ont, c'est-à-dire une éviction générale à un interdit partiel. A défaut de celte arme cruelle mais efficace, ils sont obligés de se croiser les bras en attendant le secours du ciel ou l'intervention d'un Cnercion bill. Malgré tout, celte agitation à ciel ouvert delà Land League est préférable aux complots des sociétés secrètes. Elle a du moins le mérite de renseigner au jour le jour le gouvernement sur l'état de l'opinion en Irlande.

Vous le voyez, la situation morale du pays laisse singulièrement à désirer, — elle est pire que la situation économique, — et on a beau diriger ses regards sur tous les points de l'horizon, on n'aperçoit encore nulle part dans ce ciel troublé la colombe portant dans son bec le rameau d'olivier.

De Kenmare à GlengarifT. — Statistique des habitations irlandaises. — Les mendiants du Kerry. — La baie de Bantry. — Cork. — Le « passage». — Queenstowii. — La statue du P. Mathieu et le Taetotalism. — Portarlington. — La ville et le château. — La révocation de l'édit de Nantes. — Grands et petits propriétaires, — Retour à Dublin. — La presse irlandaise. — L'Irtsh Ttmes. — Le Fieemun. — L'Irisk World. — Discours de M. Michel Davitt à Chicago. — Les caricatures.

Dublin, le 6 septembre 1880.

Après avoir visité la poétique région des lacs de Killarney, les touristes vont d'habitude à Cork en côtoyant les jolies baies de Kenmare et de Bantry, et en s'arrêtant à GlengarifT, une des stations les plus agréables delà côte méridionale de l'Irlande. J'ai suivi cet itinéraire pittoresque en quittant le domaine bien administré et en voie d'amélioration du marquis de L..., sur la baie de Kenmare; mais c'est en Irlande surtout qu'on peut dire : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; tant vaut le propriétaire, tanl vaut le domaine! Je retrouve sur la route de Bantry à GlengarifT les horribles cabines et les légions de petits mendiants du Gonnemara; les cabines sont en pierres

brutes, et l'on n'aperçoit aucune trace de mortier; elles n'ont pour la plupart qu'une pièce, et quelques-unes sont absolument dépourvues de fenêtres. Permettez-moi, à ce propos, de faire un peu de statistique. Le Bureau de recensement a partagé, à dater de 1841, les habitations en quatre classes. La dernière comprend les cabines qui n'ont qu'une pièce, avec une ou deux fenêtres au plus ; la troisième contient les cabines qui possèdent de deux à quatre pièces avec autant de fenêtres; la seconde, les bonnes maisons de fermes ou les cottages, de cinq à neuf pièces, en un mot les habitations dignes de l'homme civilisé ; la première, les maisons confortables. L'importance de chacune de ces catégories a singulièrement varié depuis 1841, et, je suis charmé de le dire, dans le sens du progrès. En 1841, on comptait en Irlande 1,328,839 habitations, dont 40,080 appartenant à la première classe, 264,184 à la deuxième, 533,297 à la troisième, et 491,278 à la quatrième. En 1871, époque du dernier recensement, on n'en comptait plus que 961,380, c'està-dire 367,000 de moins, car la famine et l'émigration avaient fait leur œuvre dans l'intervalle ; mais 60,919 appartenaient à la première classe, 387,660 à la deu.\ième, 337,126 à la troisième, et 133,675 seulement à la quatrième. L'augmentation avait été sensible sur les deux premières classes, et la diminution était plus marquée encore sur les deux autres. Que ce progrès se poursuive, — et il se poursuivra de lui-même si les nationalistes, les land league?'s et les philanthropes veulent bien le permettre, — et avant un demi-siècle l'Irlande sera débarrassée ou à peu près de ses odieuses cabines. En attendant, le comté de Kerry en conserve sa bonne part, et cela me gâte

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le paysage. Les petits mendiants sont plus insupportables encore que leurs collègues du Connemara : ceux-ci se contentent d'apitoyer les voyageurs en déployant la vigueur extraordinaire de leurs jarrets; moins robustes ou moins persévérants, ceux-là se rattrapent du côté de la loquacité. Cependant les touristes ne se laissent guère attendrir : on a beau leur crier avec les intonations les plus lamentables : Money please, sir? — De la monnaie, s'il vous plaît, monsieur ! ils ne mettent point la main ;\ la poche. En voici un qui brandit son parapluie d'un geste exaspéré contre un boij plus criard que les autres. Le parapluie tombe, et le boy sans rancune le rapporte à son propriétaire. Cet acte de grandeur d'âme ne valait-il pas bien un penny? — Glengariff est une succursale fleurie de Killarney, au pied d'un amphithéâtre de montagnes, sur la magnifique baie de Bantry, où la flotte portant le corps expéditionnaire de Hoche fit une courte apparition en 1796. Cette tentative d'invasion échoua à la suite d'une tempête qui dispersa la flotte, et la baie de Bantry n'est plus envahie aujourd'hui que par les touristes anglais ou américains. En revanche, les touristes français y sont totalement inconnus, quoique la baie de Bantry ne soit guère qu'à vingt-quatre heures de navigation du Havre. Qui sait si un entrepreneur intelligent ne ferait pas une bonne affaire en organisant à leur intention une nouvelle expédition d'Irlande?

De Glengariff on va à Cork, moitié en char à bancs, moitié en chemin de fer. A mesure qu'on approche de Cork, les montagnes s'abaissent, et, sur les collines vertes où les haies remplacent les tristes murs de pierre, paissent des sfioji horns qui fournissent d'ex-

cellent beurre. Cork est le troisième port de l'Irlande; les gros navires s'arrêtent à Queenstown, où l'on va en une heure parle a passage». Ce «passage)) est un prolongement de la baie de Cork, la plus vaste et la plus sûre de l'Irlande; il est entouré de collines boisées, toutes couvertes d'habitations confortables. C'est un petit Bosphore, moins les moucharabiehs et les hanouns voilées. Les hanouns massives sont remplacées par de fringantes misses aux yeux bleus et aux cheveux noirs, et le touriste ne perd pas au change. Une bande de musiciens ambulants égayé de son mieux la traversée, on jette un coup d'oeil sur la petite ville de Queenstown élagée aux bords de la baie, on revient à Cork par un des deux chemins de fer qui côtoient le passage, et on s'arrête dans Saint-Patrick Street, devant la statue du Père Mathieu, l'apôtre de la tempérance. C'est justement l'endroit où, par une fâcheuse épigramme du hasard, les débits de whisky sont les plus nombreux et les mieux achalandés. Cet excellent Père Mathieu avait, en son temps, converti au Teetotalism une multitude d'ivrognes: la consommation des spiritueux avait baissé de plus de moitié sous l'inlluence de sa prédication éloquente et peut-être aussi de la misère croissante des consommateurs : de douze millions de gallons en 1836, elle était tombée à 5 millions en 1842; mais le Père Mathieu est mort, la misère a diminué à la suite du terrible drainage de la famine et de l'émigration; les ivrognes ont oublié leurs serments, et le niveau de la consommation du whisky a monté peu à peu, surtout dans les dernières années : en 1877, elle avait atteint 0,381,000 gallons, quoique la population eût diminué de 3 millions depuis 1847. On boit donc, proportion gardée, à pm

près autant qu'autrefois, et le besoin d'un Père Mathieu se fait de nouveau sentir. Notez que le droit sur le whisky a quadruplé depuis 1842 ; il était alors de 2 shillings 8 deniers par gallon, il est aujourd'hui de 10 sh., et, en évaluant au double du droit le whisky consommé, on trouve qu'il suffirait pour payer la moitié delà somme totale des rentes (13 millions sterling environ). 11 dépend, vous le voyez, des tenanciers d'alléger sensiblement leurs charges; ils n'ont qu';\ reprendre un abonnement au Teelolal/sm, mais ils préfèrent ne pas payer leurs renies. Je reviens à Cork. C'est une ville de 80,000 âmes, bâtie moitié dans la vallée, moitié sur la colline, avec trois rues larges comme des boulevards, auxquelles aboutit une multitude de ruelles, le tout pavé et balayé à l'américaine. Cependant, les corporations municipales sont composées de purs Irlandais. Il faut bien le dire, la manière dont les villes sont administrées par ces Parlements locaux ne donne pas une idée pleinement rassurante de ce que deviendraient l'administration et les finances du pays sous la haute direction d'un Parlement national. La population de Cork a des allures toutes méridionales; elle appartient à l'opposition la plus avancée, et elle a pour député le chef de la Land League, M. Parnell. C'est le Marseille de l'Irlande. La politique n'y fait pas toit aux plaisirs : les directeurs des théâtres s'y enrichissent, et en ce moment, malgré une température sénégalienne, la foule afflue à VOpéra House, attirée par l'annonce du «celebrated, facinating and popular Comic Opéra, les Cloches de Coraeville ». Je résiste, non sans regret, à cette annonce fascinatrice, et je reprends la route de Dublin, avec arrêt à Portarlinglon dans le Queem

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county. Portarlington est une jolie ville de 3,000 âmes, dont la révocation de l'Edit de Nantes a fait la fortune. Des familles huguenotes, les Deschamps, les Du Petit- Bosc, les Thihaudeau, s'y sont établies, etelles ont prospéré en contribuant à enrichir leur patrie d'adoption. A la fin du siècle dernier, le service religieux se faisait encore en langue française. Aujourd'hui, on ne parle plus ([ue l'anglais, et les souvenirs de la mère patrie vont s'affaiblissant, s'ils n'ont pas entièrement disparu. Ces souvenirs éteints, cette langue oubliée, ces noms démarqués par une prononciation étrangère ne nous crient-ils pas avec l'éloquence des choses : Soyez tolérants, et surtout ne chassez personne! — Le domaine de Portarlington, la ville comprise, a une superficie d'environ 15,000 acres (6,000 hectares). Le château a été rebâti en 1793 sur le plan du palais de Versailles : c'est un musée où les tableaux de batailles sont remplacés avec avantage par des Holbein, des Van Dyck, des Titien, des Gérard Dow, sans compter les petits maîtres du dix-huitième siècle et toute une galerie de portraits de famille peinte par Angelica Kauffmann ; le parc, où les cerfs paissent de compagnie avec les moutons, ne contient pas moins de 2,000 acres (800 hectares) enclos de murs. On y trouve un lac, des bois, des prairies, des jardins, des serres longues de \ kilomètre ; mais ici du moins l'étalage fastueux de la richesse du propriétaire n'est point gâté par le contraste de la misère des tenanciers. Peu ou point de cabines. De jolis cottages à l'anglaise, enguirlandés de vignes vierges, des jardinets remplis de fleurs, au lieu de fumier. Est-ce bien encore l'Irlande? A quoi tient cette différence d'aspect et de mœurs? Elle tient en partie à la révocation de l'Edit de Nantes et au mé-

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lange des races, en partie aussi et peut-être davantage à la suppression des petites fermes : chaque tenancier possède au moins 25 ou 30 acres ; il élève du bétail et paye aisément sa renie. Los simples ouvriers agricoles gagnent de bons salaires, et leur condition est fort supérieure à celle des misérables petits tenanciers de l'Ouest, Ajoutons que les anciens propriétaires, tels que le landlord de Portarlington, s'abstiennent généralement d'exiger toute la rente naturelle du sol, la rack-rent, comme on dit ici. Les nouveaux propriétaires, qui ont acheté des domaines surchargés d'hypothèques, en vertu de la loi des Encumbercd Estatea, se montrent plus exigeants, et cette loi, destinée à augmenter le nombre des propriétaires, a commencé par aggraver la situation des tenanciers. Un membre de la Société des Amis, M. Tuke, citait dernièrement un exemple saisissant des effets désastreux de l'avènement de cette nouvelle couche de propriétaires. ('La terre que j'ai visitée, disait-il, avait été mise en vente avec beaucoup d'autres domaines de médiocre étendue par la Cour des Encumbered Estâtes, et elle avait été achetée il y a quelques années par un simple spéculateur. Celui-ci envoya sur les lieux un estimateur chargé de l'évaluer et d'en porter le revenu au taux le plus élevé possible. A la suite de cette estimation, les rentes ont été exhaussées de 50 à 80 0/0. Ceci a été fait sans aucun égard pour les améliorations dont les tenanciers avaient pris l'initiative et supporté les frais. La terre a été ensuite revendue avec un gros profit, les tenanciers chargés d'une lourde rente sont devenus de plus en plus pauvres, et la calamité de cette année les a réduits aux dernières extrémités de la misère. Ils n'ont pas payé leurs rentes et sont

menacés d'éviction. J'ai obtenu quelques renseignements sur l'évaluation officielle, faite par les commissaires de la taxe des pauvres, du revenu de trentecinq de ces petites fermes et sur le montant des rentes exigées par le nouveau propriétaire. L'évaluation n'était en totalité que de 168 liv. st. 12 sli., tandis que le montant des rentes exigées s'élevait à 268 liv. st. IBsh.» Gela ne veut pas dire sans doute qu'il faille maintenir quand môme l'ancien régime de la propriété; mais cela ne prouve pas non plus qu'il suffise de changer les propriétaires pour améliorer la condition des tenanciers.

De retour à Dublin, j'emploie ma matinée à compléter ma collection de journaux, brochures et documens statistiques. La presse irlandaise ne paraît pas se ressentir dt^ la misère du pays : les journaux sont nombreux, et ils ne le cèdent à leurs confrères anglais ni pour le format ni sous le rapport de la rédaction et de la variété des informations, h'frish Times^ organe des libéraux, et le Freeman, organe des radicaux plus ou moins modérés, sont les plus répandus, el ils se vendent au prix modeste de 1 penny. A côté de la presse quotidienne, les feuilles hebdomadaires, illustrées pour la plupart d'une caricature politique, jouent un rôle considérable. Je me bornerai ;\ citer les principales et à donner quelques échantillons de l'esprit dans lequel elles sont rédigées. La plus radicale, c'est V Irtsh World, qui se publie à New-York et et qui est l'organe accrédité des nationalistes révolutionnaires. Le dernier numéro 'contient un compte rendu, qui vaut la peine d'être cité, de la réception enthousiaste' faite par les patriotes de Chicago à M. Davitt, ancien fénian devenu un des promoteurs et

des organisateurs les plus actifs de la Land League. M. Davitt excelle particulièrement à faire manœuvrer les chiffres.

« Le montant total des rentes, dit-il, ne s'élevait pas en Irlande, il y a un siècle, à plus de 10 millions de dollars; il est maintenant de 70 à 80 millions. Cet énorme accroissement a été le fruit des sueurs du peuple irlandais. Les landlords ont volé à l'Irlande quelque chose comme o milliards 500 millions de dollars. Ce fait seul ne devrait-il pas lui valoir les sympathies du monde entier? Mais il y a eu, de plus, la famine. Nous avons été obligés de présenter notre sébile à toutes les âmes charitables du globe; mais je suis charmé de pouvoir dire que cela n'arrivera plus. Nous avons résolu denousattaquer à la cause du mal. (Applaudissements.) Aucune demi-mesure émanée de la Chambre des communes ne pourra plus à l'avenir, satisfaire le peuple irlandais. (Nouveaux applaudissements.) Nous avons déclaré que le sol d'un pays appartient à ses habitants, et que si le peuple irlandais tolérait patiemment qu'on lui enlevât sa légitime, il ne serait plus qu'un méprisable ramassis de poltrons (acclamations); mais le peuple irlandais est bien décidé à en finir avec la classe qui l'a volé et dégradé. Il ne se contentera plus maintenant de vaines paroles. Avant la fm de 1881, plus de 300,000 hommes seront organisés comme un pouvoir protecteur entre les tenanciers et leurs landlords. (Tonnerre d'applaudissements.) Un des articles du programme de la Ligue défend à tout Irlandais d'acheter ou d'occuper une ferme dont un tenancier aurait été dépossédé. Quel que soit le nombre des évictions qui auront lieu d'ici

128 l'uilandi-:

à NolM, les fermes cesseront d'être occupées, et le peuple se rctonrnora du côté des landlords pour leur demander où en sont leurs revenus. (Nouveaux applaudissements ) Copondant, ajoute l'orateur, nous ne faisons pas appel î\ la force brutale. L'Irlande n'a pas les moyens de recourir aux armes ; ce serait commollre une erreur que de l'engager dans une lulte prématurée, et s'ex[)oser à mettre contre soi le bon sens du peuple américain... Cela ne veut pas dite que la Lnnd Lra(iuc soit opposée à la cause de l'indépendance de l'Irlande ; uiais elle veut d'abord émanciper socialement le peuple en le débarrassant des liens qui entravent l'action de son cerveau et de ses muscles. (Juaud cela sera fait, le cerveau et les muscles du peuple irlandais sauront bien frayer un chemin à la liberté irlandaise. (Tonnerre d'applandissements.) L'orateur sera de retour en Irlande vers le 1" novembre. Les dix mois qui vont suivre seront, selon toute apparence, une période d'agitation intense. Aujourd'hui les hommes de presque tous les comtés de l'Irlande tiennent des meetings, et il s'accordent pour résumer leurs volontés dans une résolution unique : — la résolution de garder leur récolte, et de ne point la livrer aux landlords en paiement des rentes arriérées. (Tonnerre d'applaudissements.) La récolte a été donnée ;\ l'Irlande par le Dion tout-puissant et par le peuple charitable d'.Vmérique et d'Australie, et elle ne doit pas lui Otre enlevée. Lorsque l'échéance arrivera, les landlords feront appel au gouvernement anglais, ils lui demanderont des soldats et des baïonnettes pour exterminer le peuple irlandais. (<jrognements. — Cris : Qu'ils aillent au fond de l'enfer!) Mais l'Irlande dira aux landlords irlandais : « Mes-

» sieurs, celte récolte n'est pas à vous, et nous la » garderons malgré vous. » (Acclamations.) Le monde apprendra alors que le droit du peuple à vivre sur son sol natal est un droit infiniment supérieur au pouvoir des landlords ; que si le peuple irlandais donnait sa récolte à ceux qui ne l'ont point faite et qui n'ont pas donné un cent pour la produire, il méritait d'être qualifié de nation de couards. Alors, poursuit l'orateur, s'il s'avisait d'implorer encore votre secours pour le sauver de la famine, boutonnez vos poches et n'envoyez pas un cent de l'autre côté de l'Atlantique. (Applaudissements.) Mais le peuple irlandais ne se courbera pas sous la verge de l'oppresseur, et, s'il réclame encore l'aide et la protection du peuple américain pendant l'hiver qui va venir, ce sera pour empêcher les tenanciers expulsés d'être enfermés dans les workhouses ou obligés de quitter le sol irlandais comme l'ont fait un si grand nombre de ceux qui m'écoutent. — L'orateur descend de la tribune au bruit des hourras enthousiastes de l'auditoire. »

Ces hourras transatlantiques ont naturellement leur écho en Irlande. Cependant, Vl7^ish World est peu répandu. Je n'ai pu me le procurer qu'à Dublin. En revanche, the Nation, qui paraît à Dublin même, se vend partout, et elle vaut bien VJrish WojHd. Elle ne cache pas ses sympathies pour les braves Afghans, et elle se réjouissait naguère ouvertement de la défaite qu'ils avaient infligée aux envahisseurs anglais.

« Nous apprenons, disait-elle, — et cette nouvelle ne manquera pas de réjouir tout cœur honnête, — qu'une des défaites les plus signalées qu'aient jamais

subies les troupes britanniques vient de leur être infligée par le vaillant et habile Eyoub Khan, à Kushki Nakud. L'affaire a été une des plus brillantes dans lesquelles une armée indienne ait combattu. Les premières nouvelles annonçaient qu'Eyoub avait fait tomber les Anglais dans une embuscade. Certes, c'eût été de sa part un acte parfaitement légitime; mais, en fait, il ne s'est rien passé de pareil. Eyoub Khan a livré une bataille à ciel ouvert et il l'a gagnée grâce à la supériorité de sa tactique et de son génie militaire. Les détails que nous recevons maintenant attestent que son armée était admirablement conduite et que son artillerie était servie dans le meilleur style. Il possédait une certaine supériorité sur les Anglais au point de vue du nombre ; ils avaient en revanche sur lui l'avantage d'un armement supérieur. Eyoub commença par les foudroyer avec son artillerie de campagne, puis il dirigea sur eux une charge de cavalerie qui rompit leurs rangs et les mit en désordre. Toutes les tentatives faites pour rallier les Anglais déconfits et saisis de panique furent vaines; ils se précipitèrentpêle-mêle, officiers et soldats, sur la route de Gandahar, pour sauver leur vie. Ceux qui avaient conservé un peu de sang-froid essayèrent de persuader aux fuyards de prendre le^ rouies de la montagne où ils pourraient trouver de l'eau pour étancher leur soif; mais les Bretons épouvantés crurent qu'ils pourraient courir plus vite sur la grand'route, les uns y périrent de soif, tandis que les autres étaient sabrés par les cavaliers afghans. La nouvelle de cette grande victoire ne manquera pas de se répandre d'un bout à l'autre de l'Inde, en rendant la joie et l'espérance à la race indigène. Des récits glorieux circuleront parmi les

millions d'hommes obscurs qui haïssent le joug de l'étranger, et on composera pour eux quelque chanson indienne analogue h la chanson irlandaise bien connue : « Ils sont venus sur la vague pour piller et » asservir, et ils mourront de la mort des voleurs. » Et il y aura des milliers de cœurs irlandais, enflammés de l'amour de laliberté, qui feront chorus avec eux et qui souhaiteront dans le monde entier le triomphe de la cause du Nome /iule. »

Un autre journal hebdomadaire, the Weekly Neics, s'occupe du docteur Tanner, et il engage les landlords à ouvrir une souscription pour le faire venir en Irlande, où le célèbre docteur pourra rendre d'inappréciables services en apprenant aux tenanciers à prolonger leur diète, ce qui ne manquera pas de faciliter le paiement des rack-rents.

Les illustrations àe. ces feuilles populaires sont dans le même goiit, et, jusqu'au jour où est arrivée la funeste nouvelle de la victoire du général Roberts, elles étaient généralement consacrées à célébrer le triomphe des braves Afghans. Ici on voyait master John Bull poursuivi par une troupe enturbannée qui lui lançait des chats morts et d'autres projectiles humiliants, en criant :

« Sus au vieux rascal! Assommons le voleur! Canardons-lel 11 venait pour nous civiliser, disait-il: nous savons maintenant ce que sa civilisation signifie. Faisons-lui passer l'envie de revenir voler et massacrer chez nous! »

Une autre feuille illustrée représentait un brillant

cavalier anglais fuyant au triple galop, une casserole attachée à la queue de son cheval. Le Weekly Freeman, plus modéré, s'attaque de préférence à la Chambre des lords : — un ignoble bouledogue que l'opinion publique, sous les traits d'un fermier irlandais, contraint à rentrer piteusement dans sa niche; ou bien encore, c'est master John Bull se tordant sur sa chaise, à laquelle une batterie électrique, dont les fils sont chargés par la presse irlandaise, imprime des secousses inconlortables. Ai-je besoin d'ajouter que master John Bull ne s'émeut ni des articles ni des caricatures de cette presse enfiévrée. 11 laisse volontiers tout dire et ne s'en porte pas plus mal.

Amélioration de la situation économique de l'Irlande. — Les médecins sociaux. — Leurs remèdes. — Le Home Rule. — Illusions sur son efficacité. — Comparaison entre les services locaux et les services généraux. — Les Workhouses . — La Conslabulary . — Le Posl-Uffice. — La suppression du Lnndlordism. — Le Tenant right. — Les paysans propriétaires. — La vraie cause du mal et les vrais remèdes.

Londres, le 8 septembre 1880.

J'ai quille Dublin il y a deu.x jours et je vais essayer de résumer les impressions que m'a laissées un séjour d'un mois dans les parties les plus pauvres et les plus agitées de l'Irlande. Malgré tout, la situation économique est en voie d'amélioration, et j'ajouterai que le progrès serait plus sensible encore si l'on se contentait de laisser faire la nature. Sans doute, l'Irlande est malade, elle est atteinte d'une des pires variétés du paupérisme, — le paupérisme agraire. Sur environ 580,000 tenanciers qui exploitent ^on sol, on en compte 230,000, représentant un million d'individus, -^ le cinquième de sa population, — qui ont à peine les moyens de vivre dans les meilleures années, et dont le misérable bilan se solderait par un déficit si

on essayait de l'établir. Vienne nne mauvaise année, ce million de pauvres est à deux doigts de la famine: les ressources de la Poor Tax et les allocations extraordinaires du bureau des travaux publics ne suffisent pas à les nourrir ; comme le disait M. Davitt, l'apôtre de la Land Leaguc, au meeting de Chicago, l'Irlande est obligée alors de tendre sa sébile aux âmes charitables du monde entier. Mais cette maladie sociale n'est point particulière à l'Irlande, quoiqu'elle y sévisse plus cruellement qu'ailleurs, et on peut se demander si, — au moins dans ces dernières années, — les médecins n'ont pas contribué à l'aggraver. Je veux parler des « médecins sociaux », une espèce qui était malheureusement inconnue à Molière et qui a, comme chacun sait, pour spécialité de guérir tous les maux de la société. S'ils ne portent point la robe longue et le bonnet pointu des médecins de Molière, ils ont avec eux cette ressemblance essentielle de croire religieusement à l'infaillibilité de leurs systèmes et à la vertu de leurs élixirs. Cette pauvre Irlande, avec ses plaies béantes qu'on l'accuse certainement à tort d'entretenir et d'afficher pour exciter la commisération publique, mais que l'usage invétéré des pansements au whisky pourrait bien avoir contribué à enflammer, — cette pauvre Irlande, dis-je, n'a pas manqué d'attirer les médecins, comme les têtes de mouton écorchées et verdissantes du quartier de Saint-Patrick attirent les mouches. De tous les points de l'horizon sont accourus des docteurs politiques, socialistes, philanthropes, révolutionnaires, parlementaires, se disputant avec acharnement le malade et s'efforçant d'essayer sur lui la vertu de leurs panacées. Je cherche en vain des remèdes sérieux dans ce co-

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dex bigarré; les plus vantés ne sont pas seulement inapplicables et inefficaces, il sont positivement nuisibles. Il faut ranger d'abord dans cette catégorie le HomeRule, soit qu'il s'agisse de la séparation complète de l'Irlande et de l'Anglelerre, ou du rétablissement du Parlement irlandais avec un simple lien fédératif entre les deux pays. L'Angleterre n'est pas du tout disposée à revenir sur l'acte d'uniorî, et sur ce point les radicaux les plus avancés sont parfaitement d'accord avec les tories les plus arriérés. Serait-il possible de l'y contraindre? Beaucoup d'Irlandais, et non les moins intelligents, se bercent volontiers de cette espérance. —L'Angleterre, nous disait l'un d'entre eux, esta son déclin ; elle n'occupe plus que le second ou même le troisième rang parmi les puissances militaires, aune époque où la prépondérance politique appartient plus que jamais aux gros bataillons. Elle est hors d'état de soutenir une lutte avec l'Allemagne, et même avec la Russie. Où prendrait-elle des soldats? L'Irlande lui fournissait autrefois la fleur de ses armées; mais depuis que nos jeunes gens émigrent en Amérique plutôt que de s'enrôler sous le drapeau anglais, elle ne remplit plus ses cadres qu'avec des recrues de rebut; encore ne réussit-elle qu'à grand'peine à les remplir. Sa domination dans l'Inde est précaire, et ses possessions du Canada et de l'Australie ne tarderont plus longtemps à se détacher d'elle. Que lui restera-t-il alors de sa puissance? Il y a un siècle, on aurait qualifié de rêve l'affranchissement de la Grèce et de la Bulgarie, Ce rêve est aujourd'hui une réalité. Pourquoi n'en seraitil pas ainsi du rêve du Home Rule? Pourquoi ne réussirions-nous pas aussi bien que les Grecs et les Bulgares à secouer le joug de notre Turquie et à re-

constituer la nationalité irlandaise? — J'aurais bien pu soulever quelques objections et faire remarquer notamment à ce Home Ruler convaincu que le crédit anglais n'est pas encore descendu au niveau du crédit turc ; mais à quoi bon? La passion n'est pas seu- 'lement aveugle, elle est sourde, et le Ilonu' Rule est avant tout une affaire de passion. En admettant même que l'Irlande réussît, grâce à je ne sais quel cataclysme politique, à recouvrer son indépendance, sa situation en deviendrait-elle meilleure ? Elle ne contribue aujourd'hui à la dépense commune que pour la modique somme de 6,781 ,000 liv. st. ; tandis que l'Angleterre et l'Ecosse fournissent pour leur part 62,893,000 liv. st., autrement dit, elle est une charge pour ses deux associées. Sicile devenait indépendante, elle serait obligée de subvenir elle-même à tous ses frais de gouvernement intérieur et extérieur ; sa dépense serait au moins doublée, et il faudrait, par conséquent, doubler aussi ses charges. Serait-elle mieux gouvernée et administrée? La gestion des services locaux laisse visiblement à désirer : j'ai été frappé de la mauvais apparence du ivorkhouse de Galway , et les journaux sont remplis de révélations peu édifiantes sur l'administration du workhouse de Belfast; les villes sont mal pavées et malpropres, quoique les budgets municipaux aillent grossissant à vue d'oeil tandis que les prisons et la Constabulary, qui dépendent du gouvernement central, sont des modèles de bonne organisation et de bonne tenue. Même observation pour le Post-Office, sauf pourtant à Dublin, où la poste occupe un somptueux palais à colonnade donnant sur Sakville street, dans lequel il n'y a pas de place pour le public. On le relègue, à la manière continentale, dans un long couloir dont la porte

s'ouvre sur une rue latérale, et, chose plus grave, on ne paraît pas savoir ce que c'est que de faire suivre une lettre; en revanche, dans les petites localités, et particulièrement dans celles où l'on a affaire à des employés du sexe féminin, on n'a qu'à se louer du Post-Office. Les consommateurs des services publics, qui forment la masse de la population, n'auraient donc rien à gagner à l'acquisition d'un gouvernement national. J'en dirai autant de cette élite intellectuelle qui a sa part dans le vaste débouché que l'empire britannique ouvre aux capacités de tous genres. En admettant que ces politiciens, journalistes, etc., gens éveillés mais terriblement remuants, vinssent à refluer sur le marché étroit de l'Irlande nationalisée, pourraient-ils y trouver, avec toute la facilité souhaitable, des positions à la hauteur de leur mérite, et leurs compétitions contribueraient-elles à consolider la paix publique? « L'Irlande indépendante, me disait un » Irlandais qui n'était pas un Home Ituler, serait bien- » tôt déchirée par les partis. Avant dix ans nous au- » rions la guerre civile. Le Nord, où sont concentrés » les capitaux et l'industrie, flnirait certainement » par battre le Midi, comme la chose s'est passée aux » Etats-Unis; les catholiques retomberaient sous le » joug des protestants, et qui sait s'ils n'imploreraient » pas le secours de l'Angleterre et le rétablissement de » l'union pour se soustraire à ce joug détesté? » Estil nécessaire d'ajouter que cette agitation, organisée pour réaliser la plus chimérique des utopies politiques, détourne les esprits du progrès possible, effraye les capitaux et oblige l'Angleterre à renforcer ses garnisons? Voilà, sans parler des Concion bills ou des Peace freservation acts, les bienfaits du Home Rule!

Si les attentats agraires continuaient à se multiplier, le gouvernement ne serait-il pas inévitablement amené à proposer quelque Coerdon bill qui mettrait fin à l'agitation de la Land League? Mais, en supposant que cette agitation se continue sans entraves et qu'elle réussisse même à empêcher les évictions avec le paiement des rentes, arriérées ou non, la situation des tenanciers en sera-t-elle améliorée? Ily a deux sortes de tenanciers : ceux qui possèdent une tenure d'une étendue suffisante et qui l'exploitent avec intelligence et économie, et ceux qui cultivent, avec les procédés de l'agriculture des Pharaons, de méchants lopins de terre dont la maigre récolte leur permet à peine de joindre les deux bouts dans les meilleures années. Les premiers payent facilement leur rente ; et d'ailleurs, les propriétaires refusent rarement de leur accorder des délais dans les mauvaises années, car les bons tenanciers n'affluent pas précisément sur le marché, et quand on les a, on les garde. J'ajoute que le taux général des rentes est modéré ; autant que j'ai pu en juger, il est, à qualité égale de terrain, de moitié plus bas que celui des terres des Flandres. Les petits tenanciers, au contraire, seraient misérables quand même on leur donnerait la terre gratis, et la rente n'est pas la plus lourde de leur charges, en laissant même de côté la consommation du whisky. Ils sont pour la plupart chargés de dettes que leur misère et leur imprévoyance ontlaissées s'accumuler; si le propriétaire se désistait de sa créance, ce renoncement magnanime n'aurait, selon toute apparence, d'autre résultat que do permettre au tenancier de le remplacer par quelque autre créancier, en augmentant temporairement son crédit. « J'ai expulsé un tenancier le mois passé,

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» écrit un agronome irlandais au Macmillan Magazine, » et, pendant les quinze jours qui se sont écoulés entre » la sommation et l'exécution, il n'y a pas eu moins » de cinq ou six décrets de saisie à sa charge, et il » devait en venir d'autres. L'occupation d'une ferme » par un tenancier ruiné est une perte pour tout le » monde, à commencer par lui-même. » Enfin, comment veut-on que les capitaux se portent vers l'agriculture s'il n'est plus permis de tirer un loyer de sa terre sous peine de passer pour un voleur et d'être traité comme tel par la justice du peuple? Dira-t-on que les tenanciers se chargeront de l'amélioration du sol? Mais jusqu'à présent ils n'ont guère travaillé qu'à l'épuiser. « Les avocats du tenant righl, dit le coUabnra- » teur du Macmillan Magazine, prétendent que les » tenanciers ont droit à une compensation pour avoir » amélioré le sol en le tirant de l'état de nature. La » \érité est qu'ils ont enlevé du sol tout ce que la nature » y avait mis de bon et qu'ils l'ont laissé à l'état de » caput mortuum. La plupart des améliorations ont été » faites aux frais des propriétaires. J'ai drainé pour » ma part plus de terres que tous les tenanciers rén- » nis à vingt milles à la ronde. Si je disais que j'en ai » drainé deux fois plus, je serais encore loin de la » vérité. Et cependant mes tenanciers sont en avance » sur ceux des propriétés voisines, au point de vue de » la richesse et des bonnes pratiques agricoles. A l'é- » poque de la promulgation du Land Act, j'ai fait une » enquête à ce sujet et je me suis assuré que toutes les » améliorations exécutées par les tenanciers de père » en fils ne s'élevaient pas au montant d'une année et » demie du revenu du domaine. En admettant que les » propriétaires (qui possèdent plus de capitaux et de

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«crédit que les tenanciers) fussent jetés par-dessus le » bord, croit-on que l'agriculture s'en porterait » mieux? Il faut ne pas connaître les tenanciers irlan- » dais pour le prétendre. Le fait est que le sol aura » besoin de tout le capital disponible des propriétaires » et des tenanciers pendant deux ou trois générations » pour être remis en bon état. » Enfin, « l'éviction » des propriétaires enlèverait h l'Irlande non seulement la meilleure part de ses capitaux, mais encore le dessus du panier de sa civilisation. Sans doute, cette éviction n'est pas à craindre aussi longtemps que subsistera l'acte d'union ; à part quelques cerveaux entièrement brûlés, les promoteurs de l'agitation agraire ne se font aucune illusion à cet égard; en attendant, le capital se détourne d'un pays où le célèbre aphorisme « la propriété c'est le vol » est devenu un lieu commun dans la bouche des agitateurs ; or moins il y a de capital dans un pays, plus s'élève sa part dans les résultats de la production et plus s'abaisse celle du travail. Ah ! si les Irlandais savaient un peu d'économie politique!

Mais l'économie politique n'est encore nulle part une science populaire, car il est bien connu partout que les économistes sont « vendus au capital », et voilà pourquoi on croit religieusement en Irlande à l'efficacité des panacées politiques, socialistes ou philanthropiques pour guérir les maux de la société, comme on croit à la vertu des puits sacrés pour guérir les maladies du corps.

Arrivons à la seconde de ces panacées : le tenant rifjht d'Ulster. C'est une coutume qui s'est établie dans le nord de l'Irlande à une époque où les rentes étaient très inexactement payées. Les propriétaires

ont autorisé alors les tenanciers à céder leurs baux, à la condition de leur rembourser les arrérages en retard sur le prix de la cession. La situation des tenanciers en est -elle devenue meilleure? Au lieu de payer une rente, ils en payent deux : celle du propriétaire et celle qui est représentée par l'intérêt de la somme payée au cédant. En outre, l'obligation de fournir cette somme, souvent considérable, et toujours d'autant plus élevée que le propriétaire se contente d'une rente plus modérée, prive le tenancier cessionnaire, à son entrée, du capital nécessaire à la bonne exploitation de la fernïe. En vertu du sophisme : Post hoc, ergo pmpter Iioc, on n'a pas manqué d'attribuer à la coutume d'Ulster la prospérité du nord de l'Irlande, sans se demander si l'émigration de l'industrie et des capitaux de l'Angleterre et de l'Ecosse, qui a l'ait de Belfast un second Glascow, n'y est pas aussi pour quelque chose. La coutume d'Ulster est en vigueur dans le Donegal, et elle n'empêche pas cette extrémité pittoresque du Nord-Ouest d'être une des régions les plus misérables de l'Irlande.

Vient enfin la panacée par excellence, celle que les radicaux socialistes et les libéraux philanthropes s'accordent à préconiser, je veux parler de la transformation des tenanciers de tous calibres en paysans propriétaires, par une opération analogue à celle qui a eu lieu en Russie lors de l'émancipation ^des serfs. Le gouvernement achèterait les terres à un prix équitable et il en transférerait la propriété aux tenanciers, à charge par eux de lui payer pendant trente-cinq ans l'intérêt et l'amortissement de la somme avancée. Grâce au crédit exceptionnel dont jouit le gouvernement anglais, — quoiqu'on lui prédise à bref délai le

sort de son confrère turc, — l'augmentation de la redevance annuelle du tenancier serait insignifiante et tous ses maux seraient infailliblement guéris du moment où on l'aurait immergé dans le puits sacré de la propriété. Les exemples ne manquent pas à l'appui; on se plaît à citer celui des paysans propriétaires de la France et de la Belgique. Seulement, on néglige d'ajouter que la petite propriété s'est créée en France et en Belgique par le travail des siècles, et que les paysans ont commencé par acquérir lee qualités d'ordre et d'économie indispensables à la bonne gestion de la propriété avant de devenir- propriétaires. Ils ont travaillé et épargné sou par sou le capital qu'ils ont employé à l'acquisition, et plus tard à l'agrandissement de leur petit domaine. On ne demande rien de pareil aux tenanciers irlandais, on supprime en leur faveur l'apprentissage de la propriété, en se contentant de remplacer pendant trentecinq ans, — plus ou moins, — le landlord par le gouvernement. Je sais bien qu'on en a fait autant en Russie, mais il n'est pas démontré que la popularité du gouvernement en ait été accrue, et encore moins le bien-être du paysan, qui ploie aujourd'hui sous le fardeau de l'impôt augmenté du poids de la redevance du rachat. Il convient de remarquer aussi que le czar était considéré et adoré comme un père par le paysan russe, tandis que le paysan irlandais n'éprouve aucun sentiment filial pour le gouvernement de la reine. Il lui arrive parfois de détester son landlord, quoique ce sentiment soit loin d'être général; — que sera-ce (juand le landlord sera le gouvernement anglais, l'exploiteur de l'Irlande et le « massacreur » des braves Afghans? N'oublions pas non plus que ce nouveau

landlord sera obligé d'exiger régulièrement la redevance, sans accorder aucun rabais, comme le font d'habitude les propriétaires dans les mauvaises années, et jugez si la situation de ce créancier officiel sera commode! Mais le pire résultat de cette combinaison artificielle serait de consolider en Irlande le paupérisme agraire. On ne saurait mieux comparer la situation actuelle des petits tenanciers irlandais qu'à celle des filcurs et des tisserands à la main, à l'époque de l'introduction des métiers mécaniques. Le petit atelier agricole, qui était considéré non sans raison comme le mieux adapté à l'ancien outillage, est en train de passer à l'état de vieille machine depuis que l'agriculture se fait manufacture, et ce sera tant pis pour ceux qui essayeront de s'y cramponner ; ils périront dans la lutte, comme ont péri les tisserands à la main, qui ont entrepris contre le tissage à la mécanique une luLte impossible, comme auraient péri les entrepreneurs de diligences s'ils s'étaient obstinés à faire concurrence aux chemins de fer. Eh bien! croiton qu'un gouvernement qui aurait proposé aux tisserands à la main de les rendre propriétaires de leurs vieux métiers les eût tirés d'embarras? N'aurait-il pas, au contraire, aggravé leur situation en les encourageant ou même en les contraignant, jusqu'à l'acquittement de leur dette, à conserver un matériel de rebut? Les petites fermes, où la terre est cultivée à la mode d'autrefois, c'est le matériel de rebut de l'agriculture, et les philanthropes qui veulent y river les petits tenanciers en leur offrant l'appât de la propriété ne prennent-ils pas précisément le contre-pied du progrès ? Il convient de remarquer que cette panacée en retard n'a aucunement séduit jusqu'à

IM l'irlande

présent les tenanciers irlandais : on avait inséré dans le Land Act de 1870 des clauses spéciales dites clauses de Bright pour faciliter l'acquisition des terres par les tenanciers ; le gouvernement se chargeait de leur avancer les deux tiers du prix d'acquisition. Ces facilités extraordinaires sont demeurées presque sans effet : en dix ans, les acquisitions réalisées grâce aux clauses de Bright n'ont pas dépassé 45,000 acres.

Mais, dira-t-on, — et me disaient les propriétaires eux-mêmes, — il faut pourtant bien faire quelque chose! A quoi serviraient les médecins s'ils ne prescrivaient point de remèdes? Qu'il faille faire quelque chose, c'est possible, mais tous les remèdes ne sont pas également bons à prescrire. Avant tout, il faut étudier, sans parti pris, sans se laisser aveugler par un système préconçu, la situation du malade, rechercher les causes de son mal et se garder surtout de contrarier la vis medicatrix naturœ. La cause du mal économique dont souffre l'Irlande, — et ce mal est la racine de tous les autres, — c'est l'existence de 2 à 300,000 tenanciers représentant un million d'individus qui exploitent « un matériel de rebut » et que la moindre intempérie met à deux doigts de la famine. Or, si l'on se donne la peine de jeter un coup d'œil sur la statistique agraire de l'Irlande, on s'aperçoit que ce mal, la nature travaille d'elle-même à le guérir, et qu'il suffirait de nu point la contrarier pour qu'avant un quart de siècle les petites tenures eussent disparu de l'Irlande. En 1841, il existait 310,43<î fermes de 1 à 5 acres et 252,7!)9 de 5 à 15. En 1878, il n'y avait plus que 66,359 des premières et 163,062 des secondes. En revanche, le nombre des fermes de 15 à 30 acres avait monté, dans le môme intervalle, de 79,342 à

137,493, et, au-dessus de 30 acres, de 48,623 à 161,264. Ce progrès tend naturellement à se ralentir depuis que le Land Acta établi un système spécial de protection en faveur des petites tenures. Il se continue malgré tout, et il finira en dépit des médecins, par guérir l'Irlande de la plaie des tenures paupérisées. — Cependant, que deviennent les petits tenanciers? Les uns émigrent en Amérique, les autres deviennent de simples ouvriers agricoles. « Mes meilleurs » ouvriers , dit l'auteur de l'article du Macndllan Ma- » gazine, sont d'anciens tenanciers, et ils mettent leur » amour-propre à aller à la messe mieux habillés que » les petits tenanciers du voisinage. Il n'est pas » douteux qu'ils mènent une existence plus confor- » table... Depuis trente ans les jeunes gens et les » femmes ont pu avoir autant de travail qu'ils en ont » voulu, avec de bons salaires. Des milliers et des » dizaines de milliers ont pris ce parti, et la situa- » lion de ces simples ouvriers agricoles est à tous I) égards préférable à celle des petits tenanciers. » II suffit, comme on voit, de laisser faire la nature pour déterminer une évolution que la force des choses commande. La seule manière utile de l'aider, ce serait d'éclairer le marché du travail en Irlande et en Amérique, et de faire au personnel que la suppression graduelle des petites tenures laisse d'une manière momentanée sans emploi et sans ressources, les avances nécessaires pour se déplacer ou pouf émigrer. Le gouvernement canadien s'est montré disposé à favoriser ce système en assurant, par des dispositions spéciales, le recouvrement des avances (1).

(1) Voici ce qu'on lit à ce sujet dans une circulaire récente du gouvernement canadien :

Que la Land Lmgue se transforme en une simple agence de placement et d'émigration pour les petits tenanciers que le progrès « évicte », comme il a évincé les tisserands à la main, et cette transformation indispensable s'accomplira avec un minimum de souffrances.

Malheureusement ce rôle modeste qui consiste à aider l'action de la nature et le plus souvent à la « laisser faire» ne suffit pas aux docteurs politiques, socialistes et autres auxquels les Irlandais ont accordé de préférence leur clientèle, séduits par la beauté de leurs promesses et Je fracas de leurs annonces. C'est pourquoi ma conclusion dernière est que l'Irlande ne souffre pas seulement de ses maladies, elle souffre encore de ses médecins.

« Le gouvernement avait obtenu il y a quelques années un acte destiné à encourager l'émigration, par lequel il était statué que toute personne qui aurait fait des avances d'argent pour payer le passage des émigrants et faciliter leur établissement en leur fournissant de quoi se bâtir une habitation, ainsi que le matériel de ferme et les semences jusqu'à la prochaine récolte, pourrait obtenir une garantie de ses avances jusqu'à concurrence de 200 dollars, moyennant un intérêt de 6 0/0. Cet acte demeura alors sans effet, et on y renonça; mais aujourd'hui les propositions de venir en aide aux émigrants au moyen de sécurités de ce genre étant accueillies avec une faveur générale en Angleterre, le gouvernement canadien se propose de renouveler l'acte précité et d'en étendre les dispositions de manière à assurer le remboursement de toutes les avances faites aux émigrants. »

FIN DE LIRLANDE

Du Havre ù New-York. — Les progrès de l'émigration. — L'exportation (le l'or. — Le mouvement des voyageurs. — La traversée à bord d\i Saint-Laurent. — Les pilotes. — La visite de la douane, — L'élection présidentielle. — Victoire probable des républicains. — Echecs décisifs des démocrates dans rindiana et l'Ohio. — Leur plate-forme. — Analyse physique et mentale des candidats par le Phrenological journal. — Mademoiselle Sarah Bernhardt.

New-York, le 25 octobre 1830.

Parti du Havre le 9 à midi sur le Saint- Laurent, je suis arrivé à New-York le 19 à 5 heures du matin. En tenant compte de la différence de longitude, — New- York retarde de o heures 20 sur Paris, — c'est une traversée de 9 jours 22 heures. On met ordinairement unjour de plus. Cependant le Saint-Laurent n'avait pas moins de 6 à 700 passagers, parmi lesquels 300 émigrants de la Suisse allemande. L'émigration, qui avait diminué des trois quarts depuis la crise de 1873, a repris de plus belle, et je vois dans le dernier rapport trimestriel du Bureau de statistique de Washington

que les Etats-Unis n'ont pas importé moins de 457,257 émigrants dans l'année finissant le 30 juin. Le Royaume-Uni figure dans cet énorme contingent pour 144,876 individus, dont la moitié de provenance irlandaise; l'Allemagne, pour 84,638; la Suède et la Norwège, pour 59,081. Quant h la France, elle n'y prend part que pour le chiffre modeste de 4,313 individus. Les émigrants sont transportés à raison de 130 fr. par tête, soit environ 13 fr. par jour pour la nourriture et le logement. Il est vrai que le logis est étroit, mais l'air ne manque pas sur le pont, et dix jours sont bientôtpassés.L'émigrant est considéré comme un fret excellent, et les Compagnies de navigation transatlantique se le disputent avec acharnement. Elles traitent avecdes agents ou des commissionnaires auxquels elles accordent une remise de tant par tête. La plupart des émigrants sont libres de tout engagement; il y en a toutefois auxquels on fait l'avance du prix du passage. Si ce système venait à se généraliser, ce n'est plus par centaines de mille, c'est par millions que se chiffrerait l'émigration de notre vieille Europe vers le nouveau monde. Sans doute on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, mais combien de pauvres hères en Irlande et ailleurs n'ont pas de semelles à leurs souliers ! Les salaires américains sont en ce moment à peu près doubles des nôtres; les artisans surtout exigent des prix insensés : — un de mes amis à payé hier 3 dollars (16 fr.) à un menuisier qui avait daigné se déranger pour venir enfoncer cinq clous dans sa malle ; — la terre se vend moins cher dans l'Ouest qu'elle ne se loue en Europe; enfin il n'existe aux Etats-Unis ni conscription ni service militaire obligatoire. Voilà bien des attractions, et l'accroisse-

LE CANADA lol

ment des charges du service militaire, la perspective d'élever ses enfants pour servir de cible à des fusils ou à des canons de plus en plus perfectionnés ne suffiraient-ils pas seuls pour expliquer l'empressement avec lequel on abandonne notre vieille et trop belliqueuse Europe ? Qu'en adviendra-t-il plus tard? Ne serons-nous pas obligés de diminuer nos charges et nos armements sous peine de ne plus trouver de contribuables et de soldats? En attendant, il est bien clair que ce n'est pas la portion la moins intelligente et la moins énergique de la population qui s'en va en Amérique. La masse se compose d'individus dans la force de l'âge. Sur les 457,257 émigrants du dernier exercice, on en comptait 327,662, — les trois quarts — de 13 à 40 ans, 87,154 au-dessous de 13 ans, et 42.441 seulement au-dessus de 40 ans. Ajoutez à cela qu'on ne compte pas plus de 3 femmes pour 3 hommes, en sorte que l'émigration laisse annuellement derrière elle un caput mortuum de 100,000 pauvres filles destinées à monter en graine; n'est-ce pas affligeant et n'y aurait-il pas lieu d'encourager par des primes ou autrement l'exportation de cet article d'une défaite difficile? Le Saint- Laurent n'emporte pas seulement la chair et les os de notre vieille Europe; il emporte aussi son or. On a descendu avec toutes sortes de précautions dans la cale une série de petites caisses fort lourdes contenant ensemble la somme respectable de dix millions de francs. C'est de For américain qui retourne chez lui. Comme marchandise de retour, c'est un article peu avantageux, car les Etats-Unis regorgent de médium circulans. Il y a grande apparence même que cette surabondance métallique aura pour résultat

d'encourager artificiellement la spéculation (et Dieu sait qu'elle n'a pas besoin ici d'être encouragée!) et d'aboutir à une crise. Mais que voulez-vous? L'or esta peu près le seul article qui entre librement aux Etats-Unis, — on ne s'est pas encore avisé de protéger l'or californien contre l'or européen, africain ou australien, — tandis que toutes les autres marchandises sont sujettes à des droits fortement protecteurs; on n'a donc pas le choix des articles de retour. Si les Etats-Unis avaient pour concurrents des pays libreéchangistes, cette difficulté des retours leur causerait un dommage sensible, on ne manquerait pas d'acheter de préférence les produits agricoles et les matières premières dans les pays où on pourrait les payer avec des produits manufacturés; mais ils ont cette heureuse chance de n'avoir pour concurrent sérieux qu'un pays protectionniste jusqu'au bout des ongles, la Russie. Et voilà pourquoi nous emportons pour 10 millions d'or sur le Saint- Laurent. Nous avons aussi une affluence extraordinaire de passagers de cabine, et notamment une troupe, au grand complet, d'opéra et de comédie pour la Nouvelle-Orléans; un respectable évoque du Texas avec des missionnaires; d'aimables fonctionnaires du département des affaires étrangères; peu d'industriels et de négociants: — qu'iraient-ils faire dans un pays oîi on repousse leurs marchandises? — des touristes américains, naturellement plus nombreux que les touristes européens en Amérique. Ces terribles statisticiens de Washington n'en ont pas compté moins de 50,269 dans l'année finissant le 30 juin, tandis qu'il n'y avait eu que 20,939 visiteurs d'Europe. Il y a cinquante ans, en 1830, le nombre total des arrivants d'Europe, — touristes.

hommes d'affaires et émigrants, — n'était que de 23,322. Grâce à la vapeur, et en dépit des protectionnistes, il a vingtuplé en un demi-siècle. Mais assez de statistique! Nous avons, surtout au début, de bien autres préoccupations. Le temps est exécrable à notre départ du Havre ; il pleut, il grésille et il vente. La mer esthouleuse et elle moutonne, le roulis se combine avec le tangage, et nos compagnons de la troupe comique de la Nouvelle-Orléans peuvent vérifier l'exactitude de cette esquisse maritine de leur confrère Gros- René :

Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage. Les flots contre les flots font un remue-ménage Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonnier, Va tantôt à la cave et tantôt au grenier.

Les physionomies s'assombrissent à vue d'œil; les teints de rose ou de carmin, avec un nuage de poudre de riz, passent au vert et au jaune citron; et quel concert! Hélas! notre troupe d'opéra ne nous en a pas donné d'autre, et pendant deux ou trois joiirs le Saint-Laurent a été un vaste hôpital. Heureusement, le beau temps revient avec un vent favorable, nous mettons toutes voiles dehors et nous faisons jusqu'à 360 milles par jour (il y en a 3,200 du Havre à New- York). Nous passons sans encombre le « Trou-du- Diable », nous apercevons le phare du cap Race à la pointe de Terre-Neuve, et le temps s'écoule quoique les distractions n'abondent pas à bord. Çà et là une voile ou un troupeau de marsouins, une hirondelle fatiguée ou même un pauvre moineau qu'une rafale a emporté et qui vient s'échouer tout pantelant sur le

pont. Il y a un fumoir et un bar, mais point de bibliothèque; ce qui semblerait prouver, hélas! que les cigares et les petits verres sont plus demandés que les livres sur les paquebots transatlantiques. Enfin, l'avant-veille de l'arrivée, à huit heures du soir, un feu de Bengale signale un bateau-pilote portant un numéro grand format sur sa voile. On ne comprend pas bien pourquoi des Compagnies qui font un service régulier entre New-York et les ports d'Europe sont obligées de faire les frais d'un pilote à l'arrivée. C'est à peu près comme si on obligeait nos omnibus à prendre un guide spécial dans les carrefours populeux. Mais les pilotes de New-York et de New-Jersey forment une corporation influente; ils font des recettes de 800,000 à 1 million de dollars par an; il ont une caisse dans laquelle ils versent jusqu'à 25 dollars par mois pour la défense de leurs intérêts communs, et il n'est pas facile de venir à bout d'un privilège si bien gardé. Nous arrivons à New- York par une matinée splendidc. La silhouette de Ténorme ville qui s'avance sur le promontoire de la Batterie, frangé de whar/s avec leurs forêts de mâts, se découpe sur le ciel d'un bleu éclatant; l'été indien répand ses teintes écarlates el jaune d'or sur le feuillage des bouquets de bois de Lomj-hland et de Staten Island; les gros ferrys avec leur monde de passagers, de voilures et de chariots traversent la baie; le pont suspendu, encore inachevé de la rivière de l'Est, apparaît avec ses deux piles espacées de 1,593 pieds et hautes comme les tours de Notre-Dame; voici Brooklyn, et plus loin, de l'autre côté de New-York, New-Jersey: en tout une agglomération de deux millions d'âmes. Voici, au milieu de la baie, l'île du Gouvernement où s'élèvera avant peu la

LE CANADA loo

statue colossale de l'Indépendance américaine. Mais les officiers de la douane sont à bord : il faut s'arracher à ce spectacle pittoresque, descendre au salon et se mettre à la queue pour faire sa « déclaration ». On déclare d'oîi l'on vient et où l'on va, son âge, sa nationalité et son sexe, si l'on vient ou non pour la première fois aux États-Unis, enfin si l'on a quelque chose à déclarer. Cela se fait par demandes et par réponses, et, comme on le suppose bien, les officiers de la douane ne savent pas un mot de fran(;ais ou de n'importe quelle langue étrangère, ce qui ne simplifie et n'abrège pas précisément l'opération; mais la douane n'a-t-elle pas pour mission d'entraver et de retarder? C'est une justice à rendre aux douaniers américains qu'ils s'acquittent de cette mission aussi bien sinon mieux que leurs confrères d'Europe.

Je me proposais de séjourner à New-York jusqu'au 2 novembre pour assister aux préliminaires de l'élection présidentielle : processions en costumes de campagne avec torch-liyhts, meetings, etc. ; mais, au moment où j'arrive, l'élection est décidée, à moins d'un revirement auquel on ne peut plus guère s'attendre. Le câble transatlantique vous aura transmis avant ma lettre la nouvelle de l'élection du candidat républicain, M. Garfleld. Je m'attendais, je dois le dire, à ce résultat, et, sans prétendre m'ériger en prophète, je l'avait annoncé il y a quelques mois déjà aux lecteurs du Journal des Débats. Ce n'est pas que l'administration républicaine se distingue par des mérites transcendants, et c'est bien des Etats-Unis qu'on peut dire, surtout depuis la malheureuse guerre de la Sécession, qu'ils prospèrent malgré leur gouvernement, et non point à cause de leur gouvernement. Mais voici

bientôt vingt ans que les républicains sont aux affaires; ils y ont pris racine, et comme ils savent parfaitement qu'en cas de défaite leurs fonctionnaires de tous rangs, — il n'y en a 80,000 aujourd'hui, — seraient impitoyablement mis à la réforme et remplacés par des démocrates, ils déploient une énergie indescriptible pour défendre leurs moyens d'existence. C'est le Struggle for life de Darwin appliqué à la politique. Tous les fonctionnaires sont soumis à une taxe proportionnelle pour subvenir aux frais de la lutte électorale. Cette taxe, qui vient encore d'être augmentée d'un supplément de un cent par dollar (1 pour 0/0), est, à la vérité, purement volontaire; — on n'est pas obligé de la payer; seulement, ceux qui s'en abstiennent n'ont guère plus de chance de conserver leur place que les porteurs d'obligations de la ville de Paris n'en ont de gagner le gros lot au prochain tirage. La caisse du parti républicain est donc mieux garnie que celle de ses adversaires. Cela ne l'a pas empêché sans doute de rester en minorité à l'élection présidentielle de 1876 ; mais il a su alors, avec une incomparable habileté, corriger l'erreur de la fortune en rectifiant, — ses adversaires disent en falsifiant, — les résultats des Returninçj Boards et il a fait entrer son candidat M. Hayes à la Maison-Blanche, quoique le démocrate M. Tilden eût obtenu la majorité. Cet acte d'habileté et de vigueur n'était peut-être pas absolument conforme aux principes d'une moralité rigoureuse; mais la morale et la politique n'ont rien de commun avec les frères siamois, et le succès est toujours respectable. La considération du parti républicain s'est sensiblement relevée à la suite de la rectification victorieuse qui l'a maintenu aux affaires, et, depuis cette époque, il a été

singulièrement favorisé par les circonstances. L'Amérique a eu une série d'excellentes récoltes, tandis que l'Europe se trouvait réduite aux vaches maigres; la crise de 1873 a pris fin, la prospérité est revenue, la reprise des pjiyements en espèces a pu être accomplie sans difficulté, — et elle l'a été avec une incontestable habileté par M. Sherman ; le remboursement de la Dette a continué de s'effectuer dans de larges proportions, quoique les impôts eussent été réduits, et le parti républicain a naturellement profité de l'heureux revirement qui s'était produit dans la situation générale des affaires. 11 n'a pas manqué, bien entendu, de s'en attribuer tout le mérite, et en particulier d'en faire honneur à sa politique protectionniste. A cela on aurait pu répondre que le tarif américain était aussi protectionniste au moment oii a éclaté la crise de 1873 qu'il l'est aujourd'hui; on pourrait ajouter môme que cette crise, la plus longue et la plus désastreuse qu ait affligé les Etats-Unis, a été causée par les excès de la protection ; mais nulle part, — et pas plus en Amérique qu'ailleurs, — les masses n'excellent à rattacher les eflets aux causes. Le parti républicain a regagné ainsi, depuis le retour de la prospérité, une bonne partie du terrain qu'il avait perdu pendant la crise.

Les démocrates se sont mis néanmoins résolument en campagne, et, au début de l'agitation présidentielle, les chances paraissaient même de leur côté. Ils pouvaient compter sur le Sud tout entier, le « Solide Sud », qui vote pour eux comme un seul homme, nègres compris ; ils avaient la majorité dans les Etats de New-York et de New-Jersey, et, au commencement du mois dernier, le Maine, jusque-là acquis aux repu-

blicains, avait donné gain de cause aux démocrates dans ses élections locales. Ce succès inespéré n'avait pas manqué de surexciter leurs espérances, tandis qu'il répandait une sombre inquiétude dans l'âme des républicains. Le bruit courait que l'Indiana et même rOhio, dont les élections d'Etats allaient avoir lieu, menaçaient de suivre l'exemple du Maine. Le 23 septembre, les démocrates organisaient à New- York une manifestation formidable pour célébrer leur triomphe dans le Maine : les deux associations rivales d'Irving Hall et de Tammany Hall, qui se disputaient depuis des années la direction du parti et le gouvernement de l'Etat de New-York, avaient mis au panier leurs griefs matériels et contribué à la fête. 30,000 hommes en costume de campagne défilaient avec des torches, au bruit des pétards, des fusées et des autres fire works ; douze meetings à couvert ou en plein vent avaient lieu dans la soirée ; les orateurs les plus notables du parti, le sénateur Bayard, M. Aug. Belmont, etc., s'y faisaient entendre, et à la fin du meeting du Tammany Hall, l'assemblée votait avec un enthousiasme indescriptible et irrésistible les résolutions suivantes qui vous donneront la note du moment :

'( Attendu que la Convention nationale démocratique réunie à Cincinnati a désigné pour la présidence des Etats-Unis le général Winfield Scott Hancock, — un soldat d'une réputation illustre qui a servi son pays dans trois guerres et versé son sang pour l'Union ; un homme d'Etat qui a montré une rare intelligence des principes de la Constitution sur laquelle notre gouvernement est fondé ; un patriote qui a placé l'autorité civile au-dessus de l'autorité militaire à l'époque

de son commandement; un homme au-dessus de tout reproche et de toute suspicion, honorahle et digne de la confiance de la nation ;

» Attendu que la même Convention a nommé vice- Président l'honorable William H. Engiish, distingué à la fois dans sa vie privée et dans sa vie publique par sa stricte intégrité et la largeur de ses vues sur la politique nationale ;

» Il est résolu :

» Que la démocratie de New-York, constatant avec satisfaction l'heureuse solution des anciens différends qui la divisaient, encouragée par de nombreux présages de succès, se ralliera avec un nouvel enthousiasme et un redoublement d'énergie pour soutenir les principes et apporter le vote de l'Etat impérial aux candidats nationaux du parti démocratique ; Et attendu que le parti républicain assemblé à Chicago a choisi pour Président un homme dont la carrière politique est noircie des scandales et des suspicions de la corruption ; qui a été publiquement accusé d'avoir tripoté les élections et falsifié les résultats électoraux, et qui demeure muet en présence de ces funestes accusations, tandis que les rapports d'un comité du Congrès, les journaux de son propre parti et les aveux qui lui ont été arrachés portent témoignage contre lui ; attendu que le même parti a choisi pour vice-Président un faiseur politique, auquel un Président républicain, à l'instigation d'un secrétaire républicain du Trésor, a retiré son emploi de collecteur du port de New-York pour des abus constatés dans l'exercice de ses fonctions ;

» Il est résolu que James A. Garfield et Chester A. Arthur sont déclarés impropres à occuper la pré-

sidence et la vice -présidence des Etats-Unis, qu'ils doivent être ignominieusement défaits, et que le parti qui a insulté le peuple américain en désignant de pareils hommes pour les fonctions les plus élevées du pays doit être et sera renversé ;

» Résolu que le moyen le plus sûr et le plus efficace de réformer le service civil du pays est d'élire des hommes honnêtes et capables aux postes de confiance et de responsabilité ; et que le parti qui a la prétention de réformer le service civil ayant nommé des hommes notoirement indignes de la présidence et de la viceprésidence, il est du devoir de tout bon citoyen qui désire que les afl'aires publiques soient honnêtement et convenablement administrées, de s'unir à nous pour châtier cette hypocrisie et élire Hancock et English;

» Résolu que les Etats du Sud ayant accepté toutes les conditions qui leur ont été successivement imposées par les administrations républicaines, et s'étant soumis fidèlement à la Constitution et à tous ses amendements, les faiseurs républicains qui excitent les pires préjugés et les plus mauvaises passions de notre peuple en allumant de nouveau le feu détestable des luttes civiles, par le motif que ces Etats sont démocrates, — mettent en péril la prospérité et la paix du pays et se rendent coupables d'un crime contre l'Union, sauvée au prix de tant de sacrifices de sang et d'argent. Les intérêts de notre peuple tout entier, la sécurité de notre pays, sa prospérité et sa grandeur exigent que ce particularisme soit à jamais détruit et que la fraternité et le bon vouloir cimentent d'une manière impérissable l'union des Etats ;

» Résolu que dans les vingt années pendant lesquelles

le parti républicain a été en possession du gouvernement fédéral, il a violé la lettre et l'esprit de la Constitution ; il a gaspillé l'argent du public pour alimenter des entreprises extravagantes et soudoyer la corruption ; il a l'ait cadeau des terres publiques à des corporations, encouragé les tripotages, les monopoles et les intérêts privés au détriment du peuple ; il a négligé le bien-être du peuple pour poursuivre des buts purement politiques et s'est servi du gouvernement comme s'il lui appartenait, marquant sa présidence et sa vice-présidence par une série de fraudes gigantesques h l'époque où il a été rejeté par le peuple. C'est pourquoi le maintien du parti républicain au pouvoir est dangereux pour les libertés du peuple : tous les intérêts du pays demandent un changement qui ramène le gouvernement aux principes de ses fondateurs, les illustres pères de la république ;

» Résolu que le crédit national et l'honneur national doivent être sauvegardés ; qu'une circulation saine échangeable en or et en argent doit être garantie et non point livrée à l'empirisme ; que les droits du travail et des classes laborieuses doivent être assidûment protégés ; que les grands intérêts matériels du pays doivent être le premier soin du gouvernement général ; que le tarif actuel, injuste et onéreux, doit être revisé dans l'intérêt de l'industrie et du commerce ; que les droits constitutionnels des Etats doivent être considérés comme sacrés ; que les élections doivent être laissées libres de toute intervention fédérale agissant soit au moyen de l'armée, soit au moyen d'une police de parti ; que la manipulation et la falsification des résultats électoraux sont des crimes et doivent être punis ; que tout citoyen doit être protégé dans

l'exercice de ses privilèges et de ses droits d'Américain libre, et que l'arrestation sommaire de citoyens se rendant au scrutin pour voter en faveur du ticket démocratique est un outrage qui ne doit être toléré nulle part sur le sol américain ;

» Résolu que la démocratie de New- York se réjouit avec ses frères du Maine de la victoire qu'ils ont si bravement remportée, et envoie ses compliments et ses applaudissements à ses frères de l'Ohio et de l'Indiana qui sont sur la première ligne de la bataille. Le courage et la détermination de nos frères dans ces Etats d'avant-garde sont des gages assurés de la victoire. Soutenue par ses principes que le temps a consacrés, inspirée par un patriotisme qui s'occupe du bien-être du pays tout entier, et conduite par l'héroïque Hancock, la démocratie se mettra à l'œuvre avec un courage et une fermeté de desseins qui lui assureront un glorieux triomphe. »

Malheureusement, les frères de l'Indiana et de l'Ohio ont fait faux bond. Le pilote qui montait à bord du Saint-Laurent le 17 nous apportait les journaux du i\ avec les résultats de vote et les fanfares de triomphe des républicains. « La démocratie, s'écriait le journal républicain de l'Indiana, vient d'avoir son Waterloo. Son ai mée est en pleine déroute, artillerie, infanterie et cavalerie. Une simple réduction de la majorité démocratique eût été une victoire pour les républicains; au lieu de cela nous avons emporté l'Etat avec une majorité qui est absolument décisive pour l'élection de novembre. Nous avons obtenu un succès complet et écrasant. C'est le plus grand évéïiement politique de notre génération. Avec la victoire républicaine de

rOhio, il met hors de doute la nomination de Garfield et Arthur. C'est un fait immense, glorieux et gigantesque. C'est magnifique et merveilleux. C'est la revendication du gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. C'est le triomphe le plus signalé que les institutions libres aient remporté dans ce siècle. Il mettra fin au « Solide Sud », à l'intolérance et à la proscription. 11 attestera au monde que les droits de l'homme, l'égalité humaine et l'indépendance du suffrage ne sont pas de vaines formules ; il prouvera à l'univers que le peuple vit et que la conscience populaire n'est pas morte. » Ce langage laisse peut-être un peu à désirer du côté de la simplicité et de la modestie, mais il exprime la vérité de la situation : les élections de l'Indiana et de l'Ohio ont porté un coup mortel aux démocrates. A moins d'un miracle, ils ne s'en relèveront point. Un moment, — il y a trois jours de cela, — ou a cru que le miracle allait s'opérer. Un journal démocrate a publié une lettre du général Garfield sur la question chinoise, dans laquelle le candidat du parti républicain déclarait que le traité avec la Chine devait être respecté, et la race mongolique admise librement sur le sol libre des Etals-Unis. Cette lettre abominable n'aurait pas manqué de retourner la Californie et d'assurer son vote aux démocrates. Mais la lettre était-elle authentique? Un démocrate en renom, M.Abraham Hewitt, l'affirmait mercredi dernier au meeting de Chickering Hall. Deux jours s'écoulaient, et M. Garfield demeurait muet. Cependant l'imputation était trop grave pour être passée sous silence. M. Garfield vient de télégraphier au quartier général du Comité national républicain que la lettre est absolument fausse, en priant ses amis de.

mettre les détectives les plus habiles aux trousses du grossier coquin et du « rascal » qui l'a forgée. La Californie restera donc aquise aux républicains, et l'éleC' tion de Garfield et Arthur est plus qne jamais certaine. Dans cet état de choses, la lutte électorale a beaucoup perdu de son intensité et de son intérêt. Il y a bien encore çà et là des processions et des meetings ; le général Grant se promène à New-York et à New- Jersey, en faisant de la propagande électorale (on prétend que les mêmes notabilités républicaines qui ont écarté sa candidature ont pris l'engagement de le faire nommer en 1884) ; on voit dans Broadway, dans Union Square et ailleurs force transparents ornés des portraits illustrés des candidats rivaux: ici, c'est James A. Gaifield, de l'Ohio, pour Président et Chester A, Arthur, de New-York, pour vice-Président, avec ces devises variées : Suffrage libre ; monnaie honnête ; réforme du service civil; gouvernement du peuple par le peuple et poiir le peuple ; la république sauvée par les républicains doit être maintenue par les républicains. Un peu plus loin, c'est Winfield S. Hancock, de la Pennsylvanie, pour Président, et William H. English, de l'Indiana, pour vice-Président; — le nom du principal candidat ingénieusement encadré dans cette maxime : Le plus noble ouvrage de la divinité, — ici le portrait do Hancock, — est un honnête homme. Ces portraits illustrés à la manière des images d'Epinal ne donnent qu'une idée très approximative des originaux. En revanche, le Phrenological Journal, qui occupe un superbe local dans Broadway, a publié une analyse physique et mentale des plus complètes des candidats. Comme on va le voir, c'est M. Garfield qui l'emporte, phrénologiquement parlant.

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« James A, Garfield est un homme d'une très forte constitution physique, avec de larges épaules, une poitrine profonde et un bon système nutritif qui sert à soutenir avec une ample vigueur son cerveau d'une grandeur peu commune. Sa tête, qui a 24 pouces de circonférence, semble être très longue du front à la nuque, et l'éloignement est extrême entre le centre de l'oreille et la racine du nez. Le derrière de la tête est développé, et le « groupe social », amplement indiqué ; mais ce qui est particulièrement remarquable, c'est la grande étendue de l'espace antérieur à l'ouverture des oreilles, notamment dans la partie inférieure du front, où sont localisés les organes de la perception intellectuelle, ceux qui rassemblent et retiennent la connaissance et mettent un homme en rapide sympathie avec le monde extérieur aussi bien qu'avec le monde des faits tels qu'ils sont développés dans la science et la littérature. Peut-être ne rencontrerait-on pas deux hommes sur cent mille, parmi la classe intelligente et instruite, qui voient autant que lui et se rendent compte au même degré des principes enveloppés dans ce qu'ils voient. Rien n'échappe à son attention : il se souvient des choses dans leurs éléments, leurs qualités et leurs particularités, telles que la forme, le calibre et la couleur. Il serait un excellent appréciateur de la dimension des choses et aussi de leur poids par le siaiple coup d'œil. Il a une disposition innée . pour la science, spécialement pour la chimie et la philosophie naturelle. Sa mémoire, indiquée par la plénitude de la partie médiane du front, est prodigieusement développée, et elle l'aide à retenir vivantes toutes les impressions qui valent la peine d'être retenues. »

Je passe sur le reste du portrait, — qui est, comme le front de l'original, un peu long, — et je me borne à reproduire quelques linéaments phrénologiques du général Hancock.

« Le portrait du général ILancock indique la prédominance du tempérament vital ; sa poitrine est large et profonde, son cou extraordinairement large, ses joues pleines et débordantes, — on dit qu'il pèse 230 livres ou davantage. Ses traits sont relativement petits, comme s'il avait hérité delà constitution mentale et physique de sa mère. Il a évidemment trop de chair pour jouir d'une parfaite santé, pour espérer une longue vie et aussi pour se trouver dans les meilleures conditions mentales de clarté et de vigueur. Son pouvoir digestif est tellement fort que tout ce qu'il mange se convertit en éléments nutritifs, et particulièrement en graisse ; ce qui ne contribue pas à augmenter la clarté de l'esprit, ni à allonger la vie... Il n'est pas fortement porté à la théorie, au sentiment, ou disposé à vivre dans le royaume de l'idéal. 11 aime les bonnes choses de la table, et nous croyons que s'il voulait se contenter d'une demi-ration , au lieu de prendre des doubles rations, il vivrait plus longtemps; en perdant une cinquantaine de livres de chair, il aurait aussi un esprit plus clair, et en général une plus grande force de caractère. »

Entre le Vitellius démocrate qui pèse cinquante livres de trop, et son concurrent républicain à longue cervelle, qui pourrait hésiter? Les électeurs n'hésiteront pas, et la prochaine élection ne sera pas seulement une victoire pour le parti répubhcain, ce sera

aussi un triomphe pour la phrénologie. En attendant, la quasi-certitude du succès d'un côté, le sentiment de l'inutilité d'un nouvel effort de l'autre ont enlevé tout intérêt à la lutte. Les préoccupations du public commencent à prendre une autre direction. Les théâtres attirent plus de monde que les meetings. Il règne une grande excitation au sujet de l'arrivée prochaine de mademoiselle Sarah Bernhardt. On vend partout, dans les magasins, dans les hôtels, dans les gares de Velevated railway sa photographie et sa biographie : « Thetrue andauthentic life of Sarah Bernhardt complète with portrait. oOO sold daily. » 500 vendues par jour. Cette biographie authentique, véridique et complète nous apprend notamment que l'illustre et ambulante artiste est engagée pour cent représentations à raison de 1,000 dollars par soirée, avec une part dans les bénéfices, tous ses frais et ceux de sa suite payés. Les amateurs s'arrêtent en masse devant cette annonce alléchante quoique décevante : Tickets for sale hère for the firstnightof Sarah Bernhardt. — Décevante, dis-je, car tous les tickets pour cette bienheureuse first niyht qui fera époque dans les annales du théâtre de Booth ont été enlevés à la vapeur. Démocrates et républicains sont également en proie à la fièvre, et si l'élection présidentielle n'était pas imminente, je ne serais pas étonné de voir surgir une troisième candidature, spécialement patronnée par le Phrenological Journal, l'adversaire des candidats grasi

La situation des partis aux Etats-Unis. — Leurs griefs réciproques, — Discours de M. Ueyviil kChickeriny Hall. —Causes de la corruption politique et administrative. — Qu'elles tiennent au mécanisme même des institutions américaines. — Pourquoi une réforme n'est pas encore possible. — Les planches des plates- formes. — La question du tarif. — Iniquité particulière du système prolecteur aux Etats-Unis. — Le Sud et l'Ouest exploités par le Nord. — La propagande protectionniste. — Cartes et caricatures. — Désaveu du free Irade par le candidat démocrate. — Comment une réforme du tarif deviendra possible. — Physionomie de New-York. — La circulation dans Broadway. — Les FJevated railways.

Montréal, 29 octobre 1880.

Les deux grands partis qui se disputent le pouvoir aux Etats-Unis ne manquent pas de s'accuser des forfaits les plus noirs et de se prêter mutuellement les desseins les plus pervers. Ecoutez les républicains, ils vous diront que les démocrates ont l'intention formelle de répudier la Dette et de multiplier indéfiniment le papier-monnaie, tout en faisant allouer aux anciens propriétaires d'esclaves une indemnité de plusieurs milliards, de réduire de nouveau les nègres en esclavage, au besoin même de relever le drapeau de la Sécession et, en attendant,

de ruiner l'industrie du Nord en inaugurant une politique de libre-échange. Les démocrates protestent naturellement contre ces accusations ; ils déclarent solennellement que le Sud a accepté sans arrièrepensée les faits accomplis et les amendements à la Constitution qui les consacrent, que les démocrates ont à un plus haut degré encore que les républicains l'horreur de la répudiation et du papier-monnaie, qu'ils sont pleins de respect pour l'industrie nationale et qu'ils veulent simplement améliorer le tarif en le rendant plus productif, qu'ils se proposent avant tout de nettoyer à fond les étables d'Augias de l'admistration républicaine par la « réforme du service civil » et de défendre les droits des Etats contre la centralisation et la dictature pour lesquels les républicains ont un goût de plus en plus prononcé. Le lendemain de mon arrivée à New-York, j'assistais dans Chickering Hall à une conférence de M. Abram S, Hewitt, un grand manufacturier, démocrate ardent et libre-échangiste tempéré, et je trouvais éloquemment résumées, dans sa péroraison, ces appréhensions vraies ou fausses des amis de la liberté :

(( Les hommes qui dirigent les forces du parti républicain et qui lui fournissent le nerf de la guerre ont en vue le retour de Grant au pouvoir et l'établissement, on fait, d'un protectorat militaire sur les ruines du gouvernement libre fondé par Washington et Jelfcrson. Que les ouvriers américains soient avertis à temps et qu'ils sachent sauvegarder leurs libertés aussi longtemps qu'ils conserveront le droit de suffrage. C'est peut-être la dernière occasion qui est ofîerte au suffrage libre de montrer sa majesté et sa

puissance. C'est aux institutions libres des Etats-Unis, et non au tarif, que les ouvriers américains sont redevables de leur aisance et de leur bonheur. Lorsque ces institutions seront renversées, les tarifs seront impuissants à les empêcher de tomber dans la servitude sans espérance à laquelle n'ont pu encore se soustraire des millions de leurs frères du vieux monde. L'Allemagne a un gouvernement fort et un tarif élevé. Les souffrances du peuple y sont intenses. La substance de l'industrie y est dévorée par une armée permanente d'un demi-million d'hommes robustes enlevés au travail pour soutenir un « gouvernement fort.» Qu'en résulte-t-il? C'est que le communisme lève sa tête hideuse pour remédier à des maux dus uniquement à un faux système de gouvernement. En France, le socialisme est évoqué comme un remède à un semblable état de choses. En Russie, le nihilisme avec son faux Evangile social conspire en secret la destruction des institutions existantes en recourant au meurtre et à l'assassinat pour arriver à ses fins. La disette en Irlande et en Angleterre et jusque sur les rives ensoleillées de la Méditerranée nous raconte la douloureuse histoire de l'humanité désolée et outragée partout où le droit de se gouverner lui-même est refusé au peuple. Nous seuls le possédons; nous seuls nous prospérons. Souffrirons-nous qu'on nous l'enlève sous de faux prétextes? Ouvriers américains, ne vous laissez pas tromper. Une éternelle vigilance ■ est le prix de la liberté 1 »

Ainsi donc, Catilina est aux portes, et la victoire du parti républicain dans l'élection actuelle ouvrira infailliblement aux Etats-Unis l'ère du césarisme. Ces

appréhensions sont-elles sérieuses? Le gouvernement libre fondé par Washington et Jefferson est-il destiné à faire place à un protectorat militaire? 11 est évident que les institutions américaines sont terriblement gangrenées par la corruption, et que Washington et JefFerson auraient quelque peine à reconnaître aujourd'hui le libre gouvernement qu'ils ont fondé ; mais l'orateur démocrate pousse les choses au noir, et d'ailleurs, il n'est pas du tout démontré que les démocrates aient plus que les républicains le pouvoir et môme la volonté sincère de remédier au mal. Ni les uns ni les autres ne s'embarrassent beaucoup des principes. Ce sont des gens pratiques, qui font de la politique comme les manufacturiers font du drap et des cotonnades; les éleveurs, des bœufs, des moutons ou des porcs, en vue des profits qu'ils en peuvent tirer. Le gouvernement, aux yeux des politiciens de profession qui constituent les cadres des deux partis, n'est autre chose qu'une manufacture ou une ferme. Il s'agit de l'exploiter de la manière la plus profitable, et, d'abord, il s'agit de s'en emparer et d'y rester.

Sans doute, dans tous les pays libres la conquête du pouvoir est l'objectif des partis, et nulle part les hommes politiques ne sont insensibles à l'influence, aux honneurs, sans oublier les appointements que la possession du pouvoir procure ; mais ils se piquent généralement d'avoir des principes et de servir une t:ause : ils sont conservateurs ou libéraux, républicains ou monarchistes, cléricaux ou anticléricaux; d'un autre côté, ils se contentent d'habitude de la rétribution et de l'induence naturelle attachées à leur position ou à leurs fonctions; tout au plus font-ils un peu de népotisme.

Aux Etats-Unis, la politique est devenue infiniment plus réaliste, et, chose curieuse! la corruption a eu sa source précisément dans l'excès des précautions qui ont été prises pour sauvegarder les libertés publiques. En vue de préserver le peuple des dangers du rétablissement du despotisme d'un homme ou d'une caste, qu'a-t-on fait? On a conféré à la généralité des citoyens le droit d'élire leurs administrateurs et leurs magistrats, depuis le Président des Etats-Unis jusqu'au coroner et au geôlier de la prison ; on a réduit au minimum la durée des fonctions : on les a limitées à un an, deux ans, quatre ans au plus, en vue de placer les mandataires à la discrétion des mandants, les administrateurs sous la main des administrés; enfin, on n'a attaché aux fonctions de toute sorte qu'une rétribution modique, afin d'en écarter les ambitieux et les gens avides d'argent, pour y attirer seulement des hommes simples et modestes, animés du patriotisme le plus pur et mettant l'honneur de servir leur pays bien au-dessus de la richesse. Tout cela était admirable en théorie et avait pu convenir parfaitement aux républiques d'il y a deux mille ans, c'est-ik-dire d'une époque où l'industrie et le commerce étaient encore dans l'enfance, et où la grande affaire des citoyens était de s'occuper du gouvernement de la cité; mais, au temps où nous sommes, cette conception d'un gouvernement libre n'est plus, hélas! qu'un décevant anachronisme. Qu'est-il arrivé? C'est que les fonctions publiques constituant une industrie précaire et relativement peu lucrative, aussi longtemps qu'on se contente de la rétribution qui y est attachée, tandis que l'agriculture, l'industrie et le commerce, dans un pays neuf et merveilleusement

doté par la nature, peuvent procurer des bénéfices extraordinaires, la partie la plus intelligente, la plus entreprenante et la plus active de la population s'est portée naturellement vers les emplois qui la conduisaient par le chemin le plus court à l'indépendance et à la fortune. A quoi il faut ajouter que la nécessité de se présenter tous les ans ou tous les deux ans devant le peuple souverain pour le supplier très humblement de renouveler le mandat que l'on tient de son bon plaisir n'est pas de nature à attirer les esprits fiers et les âmes délicates. S. M. le peuple est certainement un personnage des plus respectables; mais on ne saurait se dissimuler que son éducation a été très négligée, qu'il est ignorant et grossier, qu'il a de très mauvaises habitudes et toute sorte de préjugés, ce qui ne l'empêche pas d'ôtre infatué de sa personne et de se croire le plus grand monarque de la terre. Il faut flatter ses préjugés et ses vices, il faut surtout caresser sa vanité colossale et enfantine; il faut, en un mot, faire le métier de courtisan comme on le faisait à Versailles pour obtenir les faveurs du grand roi, et ce métier n'est pas devenu moins répugnant depuis que le souverain est devenu plus grossier. Aux Etats-Unis, ceux-là seulement qui ne parviennent point à se créer une situation indépendante et honorable, les fruits secs et les aventuriers, ont recruté de plus en plus le personnel de la politique et de l'adminibtralion. C'était à l'origine un débouché assez étroit et où les profits étaient fort maigres; mais il s'est agrandi, surtout depuis la guerre, grâce à l'énorme appareil fiscal qu'elle a exigé, et il est devenu en même temps plus productif, sous l'influence de l'élargissement progressif des idées et des mœurs

LE CANADA 17o

politiques et administratives. Les fonctions publiques sont médiocrement rétribuées, en comparaison des bénéfices que procurent l'industrie et le commerce dans une contrée en voie de rapide développement (l); les appointements du Président des Etats - Unis (50,000 dollars par an) ne dépassent pas les gains d'un stock broker de second ordre dans une bonne année comme celle-ci ; en revanche, ces fonctions confèrent un pouvoir et une influence considérables. Pourquoi cette influence et ce pouvoir demeureraientils improductifs? Voici des gens qui viennent demander au Congrès un exhaussement de tarif ou toule autre concession lucrative, ou bien encore qui réclament auprès d'une législature d'Etat ou d'une corporation municipale une concession de chemin de fer,

(1) Toutefois, depuis la guerre de la Sécession, les appointements ont été considérablement augmentés et dans l'Etat de New- York, par exemple, ils seraient plus que suffisants pour attirer des hommes de premier choix, si les fonctions publiques n'étaient pas la monnaie avec laquelle on rétribue les services politiques. Quelques chiffres empruntés à VEvening Posl du 17 novembre 1880, donneront une idée de cette augmentation.

En 1860, le montant total des taxes pour l'Etat, le comté et la ville de New-York n'était que de 8,867,000 dollars. En 1880, il s'élevait à 28,142,992 doll. En 1800, les salaires du Law Department de la ville de New-York étaient de ... . 26,750 doll.

en 1880 . . . 162,120

Les salaires du département des finances en 1860. 110,000

— 1880. 251,000 Les salaires du département législatif en 1860. 23,830

— — — en ISSJ. 106,450

Commissionnaires de la Santé, 1860 39,250

Département sanitaire 18aO 251,540

Cours de justice de la Cité, 1860 88,000

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de tramway, de gaz, pourquoi ceux qui ont le pouvoir d'accorder à ces gens-là les moyens de faire fortune ne se feraient-ils pas payer ce service? Pourquoi auraient-ils la simplicité de donner gratis ce qui a une valeur? Pourquoi un bill ne serait-il pas un article de commerce comme un autre? Sans doute, les membres du Congrès, des législatures, des corporations municipales sont les mandataires du peuple, et ils se feraient scrupule d'être infidèles à leur mandat ; mais n'est -il pas juste et raisonnable que tous les services se payent, et si le prix que l'on en reçoit directement est insuffisant, ne serait-ce pas une véritable duperie de s'abstenir d'y ajouter un supplément honnête et nécessaire, — car enfm on est obligé de tenir son rang et d'élever honorablement sa famille, dans l'intérêt même du corps politique ou administratif auquel on appartient? On supplée donc à l'insuffisance de ses appointements en tirant parti des avantages naturels de sa position, et, à mesure que cette pratique intelligente s'est généralisée, on a vu une foule de situations auparavant dédaignées se relever dans l'estime publique et devenir l'objet d'une compétition active. Telle est, par exemple, la place d'agent du Bureau des affaires indiennes.

J'ai assisté, au théâtre de Ilaverly, à la représentation d'une opérette américaine assez amusante, dont le héros est un Mormon, légitime époux de vingtquatre femmes. Un agent indien, nommé Joseph Jessup, y joue un rôle important, et voici comment un jeune lieutenant de cavalerie présente au public ce personnage maculé de couleur locale :

Le lieutenant : Voici Joseph Jessup. Il est venu du

Vermont il y a sept ans pour administrer les Arapahoes. Salaire, 1,500 dollars. Il a épargné là-dessus 25,000 dollars la première année.

Le caporal : Le vieux rascal !

Les Indiens : Comment ! comment !

Les soldats (en riant) : Oui! Comment s'y est-il pris?

Le lieutenant : Gomment? Mon Dieu ! il est économe, il est honnête, il est modeste, il est frugal, et c'est ainsi qu'il s'est enrichi. {A part.) Le coquin!

Et le public de rire.

Ces pratiques administratives sont usitées aussi bien dans un parti que dans un autre, et il ne suffirait pas de remplacer les républicains par des démocrates pour y mettre fin. Un vieux négociant, qui assiste en spectateur à la lutte des partis, me disait même à ce propos : « Je voterai probablement pour Garfield, quoique mes sympathies soient plutôt du côté des démocrates. Mais que voulez-vous ? les républicains sont aux affaires depuis vingt ans, ils ont eu le temps de s'enrichir, ils sont rassasiés, tandis que mes pauvres amis les démocrates ont l'appétit aiguisé par un long jeûne. Ils auront besoin de se refaire, et ça coûtera trop cher. Je voterai pour les républicains par économie. » Ce cancer qui ronge les institutions américaines exigerait, vous le voyez, pour être guéri, autre chose que le remplacement d'un gouvernement républicain par un gouvernement démocrate. Il exigerait un changement radical dans les institutions. Ce changement est possible, et il n'est assurément point incompatible avec la forme républicaine ; mais la question n'est

pas mûre, et les esprits, absorbés parla lutte des parlis, convaincus d'ailleurs de l'incomparable supériorité des institutions de la grande république, ne sont pas préparés h une réforme du mécanisme même de ces institutions. Enfin, il en est de la corruption politique et administrative comme des autres maladies : elles emportent les sujets chétifs et malingres, tandis que les gens solidement bâtis s'en ressentent à peine. Après tout, la corruption politique et administrative peut, comme toute chose en ce monde, être évaluée en chiffres : c'est 100 millions, 200 millions, 300 millions de dollars qu'elle coûte chaque année au peuple américain. Eh bien ! ce supplément interlope à son budget fédéral ou local, il est assez riche pour le payer. Peut-être se fait-il un peu tirer l'oreille dans les mauvaises années, et c'est ainsi qu'en 187G il n'y avait qu'un cri en faveur de la réforme du service civil ; cette année, il n'en est presque plus question, quoique les mômes abus subsistent. Mais on les ressent moins, et les agriculteurs, les industriels et les négociants, qui ont fait depuis quelque temps des affaires d'or, ont assez de bon sens et d'équité pour ne pas trouver mauvais que les politiciens, de leur côté, s'adjugent leur part dans la prospérité générale. ]1 est désagréable, h. la vérité, de circuler dans des rues mal pavées et d'être obligé de se tenir sur le crosslng, c'est-à-dire sur le petit seatier dallé qui permet de passer d'un trottoir à un autre, au milieu d'un océan de boue et d'immondices ; il serait à souhaiter que la lumière du gaz ressemblât moins à celle du pétrole non raffiné, et il est fâcheux que la douane tende aux négociants importateurs des pièges qui rappellent les pratiques du fameux Yidocq;

il est regrettable que les agents du service indien laissent périr de faim et de froid les pauvres diables auxquels le Grand-Père blanc s'est solennellement engagé à fournir la subsistance et l'entretien en échange de leurs terrains de chasse ; mais il y a des omnibus, des cars et des elevaled railways qui suppléent h l'msuffisance du pavage et de l'éclairage ; la douane ne vexe que les importateurs de produits étrangers, et ces vexations profitent à l'industrie nationale. Quant aux Indiens, ils sont fatalement destinés à disparaître, car il est bien avéré que le contact de la civilisation les tue; — et, en envisageant la question à un point de vue philosophique, n'est-ce pas faire œuvre d'humanité et de saine philanthropie que d'abréger leur existence et leurs souffrances?

Si réalistes que soient les partis, ils ne peuvent cependant faire une élection sans se poser en champions de certains grands intérêts auxquels sont attachées la puissance, la dignité et la prospérité de la nation, lesquels intérêts ne manqueraient pas d'être gravement compromis, peut-être même mortellement atteints si le parti opposé obtenait gain de cause. A la dernière élection présidentielle, la réforme du service civil était, pour user du langage technique de nos politiciens, la planche principale de la plate-forme des démocrates ; les républicains, de leur côté, agitaient la chemise sanglante, the bloody shirt, en accusant leurs adversaires de ranimer les cendres mal éteintes de la guerre civile ; aujourd'hui, ces vieilles « planches » électorales sont usées, il en faut de neuves. Les démocrates ont mis en avant la dictature ou le protectorat militaire ; mais cette planche, qui

avait été parfaitement adaptée à la candidature de Grant, est moins applicable à celle de Garfield. Les républicains ont eu la main plus heureuse en mettant en avant la question du tarif et en sciant dans l'arbre de la protection la planche maîtresse de leur plateforme.

Le système protecteur est partout une source abondante d'oppression et d'iniquité ; mais nulle part peut-être ce qu'il a d'inégal et d'onéreux pour ceux qui en payent les frais n'est plus marqué que sur l'immense territoire de l'Union américaine. Dans nos pays d'Europe, où les différentes branches de la production sont concentrées sur un petit espace, et communément voisines, on peut, à la rigueur, se méprendre sur les résultats de la protection et soutenir qu'en protégeant une manufacture on fournit à la ferme du voisinage un débouché dont les avantages compensent pour le fermier et ses ouvriers les charges de la protection : il n'en est pas ainsi aux États-Unis où d'énormes espaces séparent les Etats dans lesquels sont concentrées les industries protégées de ceux qui supportent sans compensation aucune le fardeau de la protection. Supposons que nous accordions aux producteurs de lin et de suif de la Russie, aux planteurs de coton de l'Egypte et des bords de rindus, le droit exclusif de nous approvisionner de ces matières premières nécessaires à notre industrie en établissant des droits différentiels prohibitifs sur les produits similaires de toutes les autres provenances, — supposons par conséquent que nous obligions nos manufacturiers à payer aux Russes, aux Égyptiens et aux Indous un tribut égal à la différence des prix de leur hn, de leur suif, de leur coton pro-

tégés et des mêmes matières sur les marchés de concurrence, nous ferions quelque chose d'analogue à ce qui s'est fait ici au profit des propriétaires de hautsfourneaux et des manufacturiers des États de l'Est, aux dépens des planteurs et des fermiers des États du Sud et de l'Ouest. Car il faut plus longtemps pour aller de Boston et même de New-York à la Nouvelle-Orléans que pour se rendre de Paris à. Saint-Pétersbourg et à Moscou, et la distance qui sépare les riverains de la Delaware et de l'Hudson de ceux du Haut-Missouri n'est pas sensiblement plus grande "que celle qui existe entre les habitants des « bords fleuris qu'arrose la Seine » et ceux des rivages du Nil ou de l'Indus. On peut ajouter qu'il y a entre les Français et les Russes, voire même les Egyptiens et les Indous, plus de sympathies et un plus vif désir de rapprochement qu'entre les gens du Nord et ceux du Sud. On conçoit donc que la question du tarif ait été, bien avant la guerre de la Sécession, la pierre d'achoppement entre le Nord et le Sud. Mais alors le Sud, exploité par le Nord, se dédommageait en exploitant ses nègres, et, par un compromis tacite, on supportait d'un côté la protection, — d'ailleurs encore très atténuée, — à la condition que de l'autre on tolérât l'esclavage. Ce compromis ayant cessé d'être observé et la guerre civile ayant éclaté, les États confédérés s'empressèrent de donner satisfaction au sentiment public en insérant dans leur Constitution un article ainsi conçu : « Aucune subvention ne sera allouée aux dépens du Trésor ; aucun droit ou taxe ne sera prélevé sur les importations des nations étrangères en vue de protéger ou d'encourager aucune branche d'industrie. » Seulement, cet article demeura une lettre morte par

suite du blocus ; el, la guerre finie, le Nord victorieux ne manqua pas d'user de sa victoire en doublant, en triplant, en quintuplant les droits qui étaient auparavant l'objet des incessantes réclamations du Sud. Si l'on calculait le montant du tribut que le renchérissement artificiel du fer, des machines, des outils, des articles manufacturés de toute sorte a imposé au Sud depuis la fin de la guerre de la Sécession jusqu'à présent, on arriverait à un chiffre en comparaison duquel nos 5 milliards d'indemnité de guerre paraîtraient une bagatelle. Un calcul analogue a été fait dernièrement pour les États de l'Ouest, producteurs de céréales, par un économiste, M. Auguste Mongredien. Dans une brochure intitulée the Western fariner of America, il établit, en faisant le compte de la multitude des articles protégés qui entrent dans la consommation du fermier de l'Ouest, et de la différence des prix de ces articles aux États-Unis et en Europe, il établit, dis-je, que les gens de l'Ouest payent aux industriels protégés à quelques milliers de kilomètres de distance de chez eux un tribut annuel, — sans compensation, — de -iOO millions de dollars, — 340 millions en admettant que la part du Trésor dans ce chiffre soit de 60 miUions de dollars, — ou de 1 milliard 700 millions de francs ; en évaluant à la moitié seulement le black mail que la protection prélève sur le Sud, on arrive à un total de 2 milliards 1/2 de francs, c'est-à-dire à une somme presque égale à celle des budgets de l'Union et des États particuliers. Comment se fait-il, dira-t-on, que le Sud et l'Ouest supportent patiemment ce tribut qui va presque tout entier dans les poches de leurs associés de l'Est? Les Sudistes ont essayé de s'en affranchir, ils ont été battus

et ils se résignent à payer l'amende. Quant aux fermiers de l'Ouest, gens rudes et peu ferrés sur les sciences morales et politiques, ils n'ont guère eu jusqu'à présent le loisir de s'occuper de la question et ils ont gagné assez d'argent dans ces dernières années pour supporter sans trop de peine le tribut de la protection. D'ailleurs, ce tribut, ils le payent sans s'en apercevoir, sous la lorme d'un renchérissement dont ils ignorent la cause. S'ils étaient obligés de le payer directement, en or ou en greenbacks (papier-monnaie élevé depuis la reprise des payements en espèces à la dignité de monnaie de papier, et resté d'un usage général), ils se montreraient sans aucun doute beaucoup plus récalcitrants. Aucun sophisme, si fallacieux qu'il pût être, ne les déterminerait à extraire de leurs poches la grosse somme de 340 millions de dollars pour les beaux yeux des manufacturiers de l'Est ; mais leurs affaires vont bien, l'Europe a acheté leurs céréales par millions et millions de boisseaux, et les politiciens de l'Est leur ont affirmé avec le plus beau sang-froid du monde que c'est à cause de la protection. Notons encore que ces gens de l'Ouest sont républicains, tandis que leurs cotributaires du Sud sont démocrates. Ils n'ont eu garde en conséquence d'accepter la « planche » que leur tendaient les démocrates dans leur plate- forme de cette année, savoir que « les droits de douane doivent être établis seulement en vue du revenu public, et non pas en vue de la protection de l'industrie! » Qu'ont fait alors les républicains? Assurés quand même du concours de l'Ouest , — surtout depuis leur victoire dans l'Indiana, — ils ont mis sur le premier plan la question du tarif, afin de ranger décidément de leur côté les

quelques Éltats protectionnistes du Nord où les démocrates leur disputent la majorité : l'Etat de New- York, le New-Jersey, le Connecticut. Ils ont répandu par centaines de milliers des cartes de toutes couleurs, où sont résumés avec un laconisme saisissant les motifs qui doivent déterminer les ouvriers à voter pour les républicains, partisans de la protection. Voici le texte d'une de ces cartes que j'ai sous les yeux :

Baisons pour lesquelles les ouvriers doivent donner leurs voix à Garfield et à Arthur.

« Si les démocrates l'emportent dans l'élection actuelle , ils s'empresseront de réduire largement, comme ils l'ont promis, les droits d'importation sur tous les articles étrangers, tels que les lainages, les cotonnades, les soieries, la bonneterie, les vêtements confectionnés, les bottes et souliers, les chapeaux, etc. ; en conséquence, d'énormes quantités de ces articles seront importées. Les ouvriers qui les fabriquent dans toutes les parties du pays, ou bien seront privés de leur travail, ou bien seront obligés de travailler pour les salaires réduits à l'cxcôs que l'on paye en Europe, et la situation favorable dont ils jouissent actuellement sera abaissée au niveau de celle des ouvriers d'Europe, tandis que la situation de ceux-ci, sous l'influence d'une augmentation de la demande de leurs produits, sera naturellemeut améliorée.

» Les salaires des tailleurs sont, par

semaine, en Europe 4à5 dollars-

Des cordonniers Sa 7.50

Des charpentiers 5 à 8.50

Des ébénistes •...,. 5à9

Des hommes de peines 3 à G

» Et ceux des autres ouvriers en proportion. Donc si vous voulez travailler pour ces salaires de famine, votez pour Hancock et English. D'un autre côté, si les républicains l'emportent dans la présente élection, 27s maintiendront les droits actuels sur les produits étrangers, et les salaires demeureront ce qu'ils sont à présent. C'est pourquoi si vous voulez être assurés que vos salaires demeureront élevés et que vous aurez constamment du travail, votez pour

GARFIELD et ARTHUR ! »

Le revers est imprimé en allemand. En voici une autre plus expressive encore s'il est possible :

« Ouvriers !

» Comparez les salaires que vous recevez le samedi soir avec ceux que l'on paye aux ouvriers d'Europe, et allez voter pour Hancock et le free irade, parce que vous êtes un démocrate sans préjugés.

» Votre femme aura plus de bon sens que vous. »

(Suit le tableau des salaires des différentes professions en Belgique, France, Danemark, Allemagne, Italie, Angleterre.)

Et au revers de la carte :

« Mettez-vous ceci dans l'esprit et ne l'oubliez pas : » La protection républicaine signifie abondance de travail, bons salaires eipoor houses vides.

» Le free trade démocrate signifie ateliers fermés, salaires de famine etpoor houses pleines. »

Aux « cartes » on a joint des caricatures imitées d'Hogarth. En voici une à deux compartiments. Dans l'un, on représente « les effets de la protection américaine telle qu'elle est garantie par le parti républicain et sa plate-forme. » Un joli cottage; une table avec une nappe propre sur laquelle s'étale un plantureux morceau de roastbeef; des pots de bière, des serviettes correctement roulées ; trois enfants confortablement vêtus : un garçon et une fille partant pour l'école ; le troisième, un charmant bahy dans les bras du père vêtu comme un gentleman; une cage avec un serin; la mère joliment coiffée, faisant un nœud à la cravate de son boy : elle est dans un état intéressant; un tapis et un piano; par la porte ouverte on aperçoit un chemin de fer et une manufacture dont les cheminées fument. Dans l'autre compartiment représentant « les effets d'un tarif pour le revenu seulement, comme il est spécifié dans la plate-forme démocratique », on voit un intérieur dans le style irlandais : la mère décharnée et déguenillée envoie mendier un boy, la culotte rapiécée et les pieds nus ; sur la table boiteuse et sans nappe, un morceau de pain dans lequel le père, la figure et le poing contractés, enfonce avec effort son couteau ; un plat contenant six pommes de terre ; une bouilloire vide ; un baby grouillant et criant dans la paille de son berceau ; pour tout ornement le portrait de Richard Cobden appendu à la muraille nue; par la porte ouverte, on voit des ouvriers en grève, un atelier dont les carreaux sont brisés, une cheminée sans son panache de fumée. Entre ce free

trade démocratique et la protection républicaine, qui pourrait hésiter ?

Les démocrates ont bien compris toute la gravité du coup qui leur était porté par cette agitation protectionniste de la dernière heure; mais que pouvaientils faire ? Il eût été courageux assurément de maintenir haut et ferme le drapeau du free trade et d'opposer aux cartes protectionnistes une addition libre- échangiste de toutes les charges que la protection fait peser sur la masse des travailleurs américains; mais les démocrates ne sont pas plus que leurs adversaires des hommes à principes, ils ont tout simplement renié dans le New-Jersey protectionniste la cause qu'ils soutiennent dans les États libre-échangistes, en se disant peut-être que ceux-ci ne prendraient point le change. M. Hancock a écrit au général Randolph, ci-devant gouverneur de New-Jersey, une lettre dans laquelle il proteste de toutes ses sympathies pour l'industrie américaine. « Je suis, ajoute-t-il, un trop )) bon Américain pour demander l'abandon, dans ses » traits généraux, d'une politique qui a si largement » contribué à élever l'édifice de notre industrie et à » soustraire les Américains à la concurrence du tra- » vail au rabais de l'Europe. » Cependant, ce désaveu du free trade venant après la plate-forme libre-échangiste des démocrates a produit peu d'effet, et je ne crois pas qu'il ait augmenté la considération du parti, ni, chose plus importante, ses chances électorales. Maintenant, qu'adviendra-t-il de cette affaire du tarif? J'ai regret de le dire, mais la réforme, même dans les proportions restreintes de la plate-forme démocratique, me paraît indéfiniment ajournée. Si les démocrates arrivaient au pouvoir, — ce qui me paraît

absolument impossible, — ils ne pourraient toucher au tarif sans s'exposer à diviser leur majorité et à préparer le retour triomphal de leurs adversaires. Si les républicains l'emportent, quelle raison pourraientils avoir de manquer à leurs promesses et de réaliser une réforme dont ils ne sentent pas la nécessité et pour laquelle ils n'ont aucun goût? Cela ne veut pas dire que la protection soit destinée à s'éterniser aux États-Unis, et il y a apparence même que la réforme du tarif finira par être réclamée, au nom des intérêts actuellement protectionnistes. Les énormes primes que les droits exorbitants établis sur les produits manufacturés d'Europe ont accordées aux industries similaires des États-Unis n'ont pas manqué d'y attirer l'esprit d'entreprise et les capitaux, — parmi lesquels un bon nombre de capitaux anglais ; — les manufactures protégées vont se multipliant de telle façon que le marché intérieur ne pourra bientôt plus leur suffire ; il ne suffit déjà plus à quelques-unes, et dans son discours de Ghickering Hall, M. Hewitt se plaignait amèrement de ce que le tarif exclut les produits américains des grands marchés de l'Est. « Il impose des droits sur les matières premières dans tant de cas et sous une forme si désastreuse que nous ne pouvons pas exporter nos produits manufacturés en concurrence avec ceux des autres nations qui obtiennent ces matières premières exemptes de droits. On peut citer comme exemple les cendres de soude, les minerais de cuivre et de fer, les serges et les lastings, le jute et une foule d'autres articles dans lesquels aucun intérêt américain n'est engagé, si ce n'est pour les obtenir en franchise, afin de permettre à ceux qui les emploient de pouvoir fabriquer les pro-

duîts dont ils sont les matériaux à un prix assez bas pour que l'exportation en soit possible. » Un jour viendra donc oîi les industries auxquelles le marché intérieur ne suffira plus réclameront la suppression des droits sur les matières premières; et, comme il n'y a guère de produits qui ne soient les matières premières de quelque industrie, — les étoffes de coton, de laine et de soie, par exemple, ne sont-elles pas les matières premières de l'industrie de la confection? — la discorde se mettra dans le camp d'Agramant. Pour peu alors que l'Ouest voie les vaches maigres succéder aux vaches grasses, pour peu qu'il s'aperçoive qu'il a été dupe, dans cette affaire, de la smartness supérieure des Yankees, une réaction s'opérera en faveur de la réforme. Comme toutes les réactions, celle-ci pourrait bien aller à l'extrême et faire craquer encore une fois l'édifice de l'Union. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, ce sera long.

Je n'ai pas attendu le résultat à peu près certain de l'élection présidentielle pour quitter New-York. La physionomie de la cité impériale n'a guère changé depuis quatre ans. Seulement, il règne une animation extraordinaire dans le quartier des affaires. Les capitaux abondent. On peut se procurer de l'argent c\ 1 1/2 0/0 dans Wall street. La partie inférieure de Broadway, où se trouve concentré le commerce de gros et de demi-gros, est encombrée de caisses et de ballots. En aucun lieu du monde il n'est plus urgent de tendre toutes ses facultés du côté de sa conservation personnelle. Des abîmes de plusieurs mètres de profondeur se creusent tout le long des trottoirs. Des élévateurs y montent les colis dont s'emparent les camionneurs et qu'ils manœuvrent sans souci des

passants. La foule se fraye un chemin dans le conduit étroit et accidenté qu'ils laissent libre ; elle s'accumule aux crossings en attendant que le torrent des camions, des charrettes et des omnibus laisse un intervalle vide, un éclair! Elle se précipite vers les cars et les stations de Velevated railway. Une merveille et une excellente affaire, cet elevated railwmj! 11 n'y en avait qu'un tronçon à l'époque du Centennial, il y a maintenant quatre lignes qui traversent New- York dans toute sa longueur, jusqu'à la IBS** rue, laquelle loo'^ Tue n'est pas encore tracée. A la hauteur de la centième environ, il surplombe le sol sur de maigres colonnettes de fonte à une hauteur d'une trentaine de mètres, tout en faisant un coude dont le rayon ne dépasse pas sensiblement la hauteur des colonnettes. C'est vertigineux. Horrible mais utile, Velevated railway f Figurez-vous une clàire-voie de poutres en fer et en bois sur laquelle sont posés les rails des deux voies de Velevated, à la hauteur d'un premier ou d'un second étage. Dans les rues étroites où le railway s'engage au moyen de courbes à 45 degrés de rayon, la lumière du jour est interceptée efe-les habitants sont aveuglés et empestés par la fumée que la locomotive ne prend pas la peine de consumer. Il y a des immeubles qui ont perdu la moitié de leur valeur sans que leurs propriétaires aient réussi jusqu'à présent à obtenir la moindre indemnité; en revanche, il y en a d'autres, 3 ou 4 milles plus loin, dont la valeur a doublé ou triplé; cela fait compensation. Mais les tickets ne coûtent que 10 cents et môme 5 cents entre sept et neuf heures du matin, cinq et sept heures du soir; l'aménagement est ihtelligent et simple : on monte par un escalier pour aller dans le haut de la ville, par un autre escalier pour

aller dans le bas, on prend son ticket, on le dépose dans un box; le train arrive à toute vapeur, il s'arrête sans le moindre heurt, grâce à un frein perfectionné ; les uns sortent, les autres entrent; en quelques secondes c'est fini ; le conducteur du wagon, — il y en a trois ou quatre, — ferme la barrière de l'arrièretrain ; il donne le signal, les stations se succèdent, et en quelques minutes on est chez soi. C'est toute une révolution. Cependant les elevated n'ont pas diminué la clientèle des cars et des omnibus, et il y a grande apparence que V underground, chemin de fer souterrain actuellement en projet, — ne diminuera pas davantage celle des elevated, car l'Américain est l'être le plus circulant de l'univers, et mieux encore que l'Anglais il connaît le prix du temps. Il ne se repose et ne cesse de faire de l'argent que le dimanche, et encore I Les elevated fonctionnent le dimanche, et les journaux paraissent le lundi matin. Il y en a même un qui se publie depuis quelque temps le dimanche soir. La circulation à distance seule continue à être interrompue, et, récemment encore, les trains qui partaient pour Montréal le samedi s'arrêtaient en route au coup de minuit. J'attends jusqu'au lundi, et au bout de quatorze heures passées dans un sleepingcar confortable du train de nuit, me voici à Montréal.

Persistance du sentiment national dans le Canada français. — Changement dans la politique coloniale de l'Angleterre.— Etablissement du Dominion. — L'élément français placé sur le pied de l'égalité avec. l'élément britannique. — L'anglilication. — Ses remèdes. — Nécessité de rattacher financièrement et commercialement le Canada français à la France. — L'élection du président des Etats-Unis à Newport.

Montréal, le 6 novembre 1S80.

Pendant ma première visite au Canada en 1876, j'avais été extrêmement frappé, et même, je l'avoue, quelque peu étonné de la vivacité du sentiment français dans cette Alsace-Lorraine transatlantique. Il y a plus d'un siècle que le Canada a été cédé à l'Angleterre; et aussi longtemps que le vieux système colonial est demeuré en honneur chez nos voisins, ils se sont appliqués avec une persistance infatigable à rompre tous les liens qui rattachaient les Canadiens français à la mère patrie,ou, pour me servir d'un barbarisme local, à les « anglifier ». Cette tâche semblait facile. A l'époque delà cession, en 1763, la population française du Canada ne dépassait pas 60,000 âmes; à l'exception du clergé et de quelques familles seigneuriales, toute

la classe dirigeante était retournée en France; les nouveaux maîtres de la colonie avaient même poussé la précaution jusqu'à déporter en Louisiane ou à refouler dans les forêts de l'intérieur les Acadiens de la côte, en vue de mieux assurer la sécurité maritime de leur conquête. Il ne restait guère au Canada que des paysans illettrés et quelques prêtres. Commentées pauvres gens, privés de toute communication avec la mère patrie, auraient-ils résisté à « l'angli fi cation », surtout si l'on songe que les gouverneurs anglais possédaient un pouvoir absolu, et qu'à leurs yeux c'était un devoir patriotique de l'employer à effacer jusqu'aux dernières traces de l'influence d'une nation que l'Angleterre n'avait pas cessé alors de considérer comme son « éternelle ennemie ». Ils résistèrent cependant. En vain on déporta les plus récalcitrants et on confisqua des territoires entiers en dépossédant les propriétaires, comme on avait fait en Irlande à l'époque d'Elisabeth et de Cromwell; en vain on s'efforça de proscrire l'usage de la langue française, rien n'y fit, et ces tentatives brutales de dénationalisation n'eurent d'autre résultat que de renforcer le sentiment national. En attendant, grâce aux ressources naturelles que leur offrait un territoire vierge dont la plus faible partie était explorée, grâce à la salubrité exceptionnelle d'un climat rude mais tonique, grâce aussi sans doute à une aptitude particulière à « croître et multiplier », les Canadiens français voyaient leur population s'augmenter dans la proportion vraiment fantastique de 1 à 22 en un siècle. Ils n'étaient que 60,000 en 1763; d'après le recensement de 1871, leur nombre s'élevait à 1,100, 000 dans le Canada même, et à 2 ou 300,000 émisrés dans les Etats avoisinants de

l'Union américaine. C'est un taux d'accroissement supérieur à celui des Etats-Unis eux-mêmes.

A mesure que l'élément canadien français se développait et devenait plus fort, le gouvernement de la métropole comptait davantage avec lui, et d'un autre coté, sous l'influence victorieuse des doctrines du free trade, l'Angleterre abandonnait sa vieille politique d'exploitation et de monopole à l'égard de ses colonies. En 1867, le Haut et le Bas-Canada, le Nouveau- Brunswick et la Nouvelle-Ecosse s'entendirent, avec l'assentiment de la métropole, pour former une confédération presque indépendante, à laquelle s'adjoignirent successivement les immenses territoires compris dans le privilège de la Compagnie de la baie d'Hudson, la Colombie britannique et l'île du Prince-Edouard. L'île de Terre-Neuve est demeurée jusqu'à présent seule en dehors de ce « Dominion » dont l'étendue égale à peu de chose près celle de l'Europe, dépasse celle des Etats-Unis et comprend une région de « terre noire » qui est en train de devenir le grenier du monde. Le Canadian illmtrated News publiait il y a quelques jours une caricature représentant le Gargantua canadien absorbant la plus grosse part du continent de l'Amérique du Nord, à la grande stupéfaction des autres nations. Le jeune et énorme géant, à la physionomie placide et inoffensive, au ventre proéminent, est l'objet de l'examen envieux d'une galerie de Lilliputiens dans laquelle on reconnaît l'Allemand à son casque et à sa longue pipe ; le Français à son képi et à ses passementeries ; le pauvre Turc assis les jambes croisées, à sa béquille. A l'exception du gros mais minuscule John Bull et du Yankee efflanqué, tous sont porteurs d'un arsenal complet, tandis que le Gargantua canadien se contente d'imposer par sa masse bien

nourrie. Il y a encore bien des vides dans ce gros ventre, mais ils se remplissent à vue d'oeil ; et qui se serait douté il y a quinze ans que les blés du Manitoba prendraient place sur nos marchés à côté de ceux de l'Ouest américain ?

L'élément franco-canadien figure dans la nouvelle Confédération sur le pied d'une complète égalité avec l'élément britannique. L'article 133 de la Constitution fédérale place absolument au même niveau l'Anglais et le Français ; tous les actes officiels et les débats du Parlement sont publiés dans les deux langues. Les Canadiens français n'ont plus à élever aucun grief politique contre leurs associés, ils n'ont plus à craindre aucune tentative d'absorption violente ou subreptice. Ils possèdent aussi complètement que possible le selfgovernment et les « libertés nécessaires ». Ils peuvent donc concourir avec leurs compétiteurs anglais sans aucun désavantage provenant du fait des institutions qui régissent le Dominion du Canada. S'ils ont le dessous dans cette lutte pour l'existence, s'ils finissent par être débordés et absorbés par l'élément britannique, si la langue française disparaît un jour du Canada comme elle a disparu de la Caroline du Sud, comme elle est en train de disparaître de la Louisiane, ce n'est pas aux institutions qu'il faudra s'en prendre, mais aux hommes ; c'est qu'apparemment notre race latine est inférieure aux races do souche germanique.

Voilà la question qui s'impose avant toutes les autres à l'attention des visiteurs d'Europe, et, en particulier, des visiteurs de France au Canada. Ils se trouvent en présence de deux populations d'origine différente, vivant sous le même régime, soumises aux mêmes lois. Se développeront-elles d'une manière parallèle, ou

peut-on reconnaître à des signes visibles que l'une est destinée h dominer et à supplanter l'autre? Si l'on se contentait de juger d'après les apparences, cette question semblerait déjà résolue. Lorsque le voyageur arrive à Montréal après avoir traversé le pont Victoria, une des merveilles du nouveau monde, il est surpris de n'entendre parler que l'anglais. Les colossales afficbes illustrées qui tapissent les murailles sont en anglais. En anglais aussi les enseignes des magasins, des institutions de crédit, des Compagnies d'assurances. Qu'il descende à Windsor hôtel, à Saint-Lawrence ou à Ottawa hôtel, c'est à peine s'il trouvera un garçon qui entende le premier mot de notre langue. Cependant la majorité de la population de Montréal, — 56,000 habitants sur 107,000 d'après le dernier recensement, — est française. A Québec, où la proportion est de S sur 6, même phénomène. Partout, sauf dans les quartiers habités par la population la moins aisée, les enseignes sont en anglais. Sur six affiches collées à une muraille, je n'en trouve qu'une seule en français : c'est une demande de 300 travailleurs pour le chemin de fer de Saint-Jean, avec la promesse d'un salaire de 80 cents (un peu plus de 4 fr.) par jour «pour les bons hommes». A l'hôtel Saint-Louis, le seul qui s'élève au-dessus du rang d'auberge, — encore n'est-ce pas sans effort, — le français est aussi inconnu que le chinois. Mes compagnons franco-canadiens sont obligés déparier anglais aux gens de service. A ce propos, je ferai remarquer que les Français d'Amérique ont pour l'étude des langues étrangères des dispositions et une facilité que leurs compatriotes de la mère patrie pourraient à bon droit leur envier. Il n'y a pas un Canadien français ayant reçu quelque éducation qui ne parle

correctement l'anglais, tandis, au contraire, qu'on ne rencontre pas un Canadien anglais sur cent, dans la classe moyenne ou supérieure, qui sache traduire d'une manière tolérable sa pensée en français. J'ai eu l'honneur d'être invité avec la plus aimable cordialité aux réceptions de la société anglaise de Montréal, et, notamment à une soirée oii se trouvait réunie l'élite du monde universitaire, — l'Université de Mac-Gill à Montréal occupe un des premiers rangs parmi les établissements d'instruction supérieure de l'Amérique du Nord. — Pas une seule conversation, pas la moindre «flirtation» en français. Le rédacteur d'une feuille anglaise de Montréal faisait, en ma faveur, exception à la règle, tout en me priant d'excuser les incorrections de son langage. « — J'ai appris, me disait-il, le français au collège, mais je n'ai jamais eu l'occasion de m'en servir.» Notez que cette observation très sincère et sans affectation aucune m'était faite dans la province de Québec qui ne compte pas moins de 930,000 habitants de langue française, sur 1,191,000. Je m'efforçais, sans y réussir, de trouver le mot de cette énigme irritante. Est-ce un parti pris d'exclure le français des affaires, et môme des relations sociales? La société anglaise s'est-elle liguée pour remplacer par une interdiction tacite la prohibition officielle à laquelle le gouvernement britannique avait eu recours, avec si peu de succès, dans la première période de la conquête? Je me rappelais à cette occasion une tirade de haute gallophobie, citée par M. de Lamothe dans son intéressant voyage au Canada et à la rivière rouge du Nord.

«Le Français, disait l'auteur, M. Philips Thompson,

doit succomber à la longue devant rAnglo-Saxon. Il ne doit pas lui être permis plus longtemps de mettre des bâtons dans les roues de notre progrès et d'entraver l'acomplissemenL de notre glorieuse destinée ! Labre aux politiciens de faire sonner aussi haut qu'il leur plaira leur intention de respecter les lois, la langue et les institutions des Canadiens français, même quand nous aurons obtenu la représentation proportionnelle du nombre; mais la moindre connaissance de l'histoire et de la nature de l'homme suffit pour prédire qu'aussitôt parvenus au pouvoir, nous proscrirons leur langue, abrogerons leurs lois et modifierons leurs institutions... Un devoir de justice envers nousmêmes et envers notre postérité exige que nous transmettions intacte à celle-ci tout le territoire qu'embrasse aujourd'hui l'Amérique anglaise du Nord. On ne saurait permettre au Bas-Canada de se retirer de l'Union ni, demeurant dans cette Union, d'y exercer une part abusive d'influence. Progressivement, — lentement peut-être au début, — il doit être «anglifié». Sa richesse et sa prospérité s'en accroîtront, ses ressources se développeront, son peuple s'instruira. Dans cinquante ans d'ici, la langue française sera aussi déplacée dans notre Parlement que l'erse et le gaélique dans celui de la Grande-Bretagne. »

Je me rappelais aussi que le duc d'Edimbourg avait scandalisé la colonie britannique de Québec en adressant la parole en français à une jeune miss, laquelle s'était excusée de ne pouvoir lui répondre dans une langue qui lui était étrangère : — « Je ne comprends pas, avait dit le duc, qu'une dame canadienne ne sache pas le français. » Mais j'ai pu me convaincre

que cette ignorance qui paraissait si surprenante au prince anglais n'est pas le moins du monde voulue ; qu'elle tient simplement à la composition de la société riche du Canada. Cette société qui occupe naturellement le haut du pavé en l'absence d'une aristocratie nobiliaire, se recrute presque exclusivement dans l'état-major de la banque, du commerce et de l'industrie ; l'élément français, ne figurant que pour un appoint insignifiant dans cet étal-major, est bien obligé de parler la langue de la majorité.

Mais n'en faut-il pas conclure que les Canadiens français sont décidément inférieurs à leurs associés politiques sur le terrain des affaires; qu'ils sont moins capables de concevoir, de diriger et d'administrer les grandes entreprises, et, par conséquent, destinés, comme le leur prédisait M. Philips Thompson, î\ subir tôt ou tard la loi du plus intelligent et du plus fort? Il me répugnait, je l'avoue, d'accepter cette conclusion. Je pouvais comparer les hommes, et les Canadiens français ne me paraissaient aucunement inférieurs i\ leurs rivaux plus favorisés de la fortune. Pourquoi donc, encore une fois, l'élément anglais prenait-il le dessus?

Un Canadien français, économiste sans le savoir, — car l'économie politique n'est enseignée, hélas I ni en français ni en anglais, — m'a donné enfin le mot de l'énigme.

«Vous vous étonnez, me dit-il, de voir la couche supérieure de notre société, ce qu'on appelle chez vous la classe dirigeante, composée presque uniquement de l'élément anglais; vous vous demandez pourquoi les Canadiens français sont à peu près

absents du monde des affaires, tandis qu'ils encombrent les professions libérales, pourquoi nous avons tant de politiciens, d'avocats, de journalistes, de notaires, et si peu de banquiers, d'industriels, d'ingénieurs et de négociants, pourquoi notre commerce du bois, notre navigation à vapeur, nos chemins de fer sont entre des mains anglaises ; mais c'est le contraire qui serait surprenant. Dans tous les pays neufs où les richesses naturelles abondent, mais où le capital est rare, il occupe, plus encore que dans les vieux pays où il a pu s'accumuler de longue main, une situation prépondérante. Or, le capital qui a créé nos institutions de crédit et nos grandes entreprises de tous genres, d'où nous vient-il? Il nous vient d'Angleterre. On n'évalue pas à moins de 500 millions de dollars, — plus de 2 milliards 500 millions de francs, — > le capital anglais investi au Canada , et c'est une marée fécondante qui va grossissant chaque année. Les capitaux ne viennent pas seuls, ils amènent avec eux le personnel capable de les mettre en œuvre : ingénieurs, directeurs, administrateurs, comptables, pour la plupart jeunes, énergiques, entreprenants, ayantàla fois la capacité et la volonté qui commandent à la fortune. A son tour, ce personnel dirigeant entraine à sa suite une foule d'hommes actifs et laborieux appartenant aux rangs inférieurs, qui sont comme lessous-offlciers de cette armée industrielle. Il nous arrive chaque îinnée en moyenne 15 ou 20,000 émigrants, presque tous anglais ou irlandais. Cette émigration de capitaux et d'hommes industrieux de l'Angleterre va naturellement enrichir et grossir l'élément anglais. Voilà pourquoi vous ne voyez partout, dans les régions moyennes et supérieures du monde des affaires,

que des enseignes anglaises et dés physionomies britanniques.

)) Comment pourrions-nous lutter contre ce torrent ? Il nous faudrait pouvoir opposer les capitaux et les émigrants français aux capitaux et aux émigrants anglais. Or, pendant tout un siècle nos relations avec la mère patrie ont été interrompues, et il faut du temps pour renouer ces liens brisés. Jusqu'à ces dernières années, la France a ignoré l'existence du Canada français; elle ne nous a pas envoyé un écu, et, en fait d'émigrants, nous n'avons reçu que quelques centaines de réfugiés de la Commune. Rappelez-vous la fable du géant Antée, fils de la Terre, luttant avec Hercule. Aussi longtemps que les pieds du géant touchaient le sol, il sentait ses forces se renouveler. Nos compatriotes anglais n'ont pas cessé de s'appuyer sur la mère patrie et de puiser à son contact des forces grandissantes. Nous, nous luttons les pieds en l'air. Supposez que la situation inverse se soit produite ; supposez que la France ait joué au Canada le rôle de l'Angleterre ; supposez que nous ayons reçu de notre mère patrie un capital de 2 milliards 1/2 avec 2 ou 300,000 émigrants pris dans l'élite entreprenante et industrieuse delà population, tandis que nos compatriotes anglais n'auraient obtenu ni un homme ni un écu de l'Angleterre, croyez-vous que nos positions respectives ne se trouveraient pas changées? N'y aurait-il pas moins d'enseignes anglaises à Montréal et à Québec, et les petits-crevés de la nouvelle génération, — cet âge est sans pitié! — qui ne nous comprennent pas ou affectent de ne pas nous comprendre quand nous leur parlons notre langue, ne viendraient-ils pas nous demander, dans le français le plus pur, des

places dans nos magasins et dans nos comptoirs ? » On n'en a pas moins cru longtemps, — et peutêtre l'avons-nous cru nous-mêmes, — que nous n'étions propres qu'à faire des politiciens, des prêtres, des avocats, des notaires, des laboureurs et des bûcherons, et que nous devions nous résigner à subir la prépondérance financière, industrielle et commerciale de nos associés anglais. Cependant l'idée nous est revenue que nous avions, nous aussi, une mère patrie, et qu'il ne nous était plus défendu d'aller Irappcr à sa porte. Il y a vingt an&, un de nos compatriotes, M. Barthe, publiait un livre intitulé le Canada reconquis parla France^ et ce livre recevait un accueil sympathique, quoique l'idée en parût singulière, et, pour tout dire, parfaitement utopique. Mais, peu à peu, l'utopie a pris corps ; il nous est venu des Français de France qui se sont demandé, à l'aspect de ce vaste et fertile territoire que la France avait possédé et où son nom n'avait pas cessé de faire battre les cœurs, pourquoi elle n'y recouvrerait pas sa place et son influence. Ce n'est point d'une conquête à main armée et d'une réunion politique qu'il s'agit. Les conquêtes à main armée sont, n'en déplaise aux grands hommes de votre vieux continent, un simple anachronisme, car elles coûtent aujourd'hui plus qu'elles ne rapportent. Quant à une réunion politique, nous sommes, en fait, devenus presque indépendants de l'Angleterre, ce n'est pas pour devenir dépendants de la France. Non ! il s'agit d'une conquête pacifique et économique, la seule qui soit en harmonie avec le progrès moderne. 11 s'agit d'établir entre la France et la population française du Canada des rapports financiers et commerciaux analogues à ceux qui existent entre l'Angleterre et la popu-

lation canadienne, d'origine britannique, et de nous mettre ainsi en position de concourir avec elle sur le terrain des affaires, tout en ouvrant un débouché nouveau aux capitaux, à la population et à l'industrie de la métropole. Voilà ce qu'il faut entendre par le « Canada reconquis par la France. » Eh bien ! en dépit des sceptiques de la France et du Canada, cette idée a germé comme toute idée féconde, et elle commence à porter des fruits. Un homme d'Etat qui occuperait certainement en Europe le premier rang que tous les partis lui accordent au Canada, M. Chapleau, a eu le courage de s'engager hardiment dans la voie nouvelle que lui indiquait le sentiment pubUc. Il a négocié un emprunt en France, quoiqu'on lui offrît de l'argent à un demi pour cent de moins sur la place de Londres où l'on connaît nos ressources et notre honnêteté scrupuleuse; mais l'acquisition du marché de Paris valait bien un demi pour cent. La route est maintenant ouverte ; voici venir déjà le Crédit foncier franco-canadien, une société pour la fabrication du sucre de betteraves, une autre Société pour l'exploitation de nos gisements de phosphates. Les délégués que les capitalistes et les industriels français nous envoient pour étudier le terrain sont accueilUs à bras ouverts; ils ne s'attendaient pas à l'explosion de sympathies qui les salue, ils s'étonnent de voir les partis politiques conclure une trêve pour applaudir à leur venue, et le clergé lui- môme prêter les mains à un rapprochement entre le Canada catholique et une métropole d'où l'on expulse les corporations religieuses. C'est que tout le monde comprend qu'il s'agit ici de l'avenir de notre race. Si nous parvenons à renouer les liens qui nous attachaient à la métropole et à créer un courant de

capitaux et de forces vives entre la France et le Canada, c'est le salut ! Nous ne croîtrons plus seulement en nombre, nous croîtrons en richesse et en influence, nous nous élèverons au niveau de nos concurrents de souche britannique, ils apprendront notre langue, et l'occasion ne leur manquera plus de s'en servir. Si, au contraire, cette tentative échoue, si nous continuons à être abandonnés à nous-mêmes, « les pieds en l'air », en présence de concurrents dont les forces sont incessamment renouvelées et grossies par un afflux de capitaux, de science et de iiskilled labor » de la métropole, c'en sera fait, nous succomberons. La prédiction de M. Philips Thompson s'accomplira : avant un siècle, la langue française ne sera plus parlée que par des laboureurs et des bûcherons, et la nationalité française sera extirpée de ce vaste continent découvert par la France. Ce que n'ont pu faire les armes victorieuses de l'Angleterre dans les plaines d'Abraham, les prohibitions de son vieux régime colonial et le despotisme de ses gouverneurs, la prépondérance du capital et de l'émigration britanniques l'accomplira. Nous y passerons, nous serons «anglifiés ». La France, de son côté, aura perdu à jamais l'occasion de reprendre pied dans le nouveau monde, et il sera bien démontré que nous appartenons décidément à une race inférieure, incapable de soutenir le Struggle for life avec les races supérieures de souche germanique.

» Ce sont là, sans doute, des raisons de sentiment et, par conséquent, peu propres à influer sur l'esprit des capitalistes et des hommes d'affaires. Mais nous avons quelque chose de plus positif à leur offrir. Nous avons un marché où le capital peut, à sécurité égale, se placer en moyenne à 2 0/0 plus haut que sur le mar-

ché français. Notre province de Québec est presque aussi étendue que la France, et c'est tout au plus si la vingtième partie en est peuplée et exploitée. Nos richesses végétales et minérales sont à peine effleurées. Quant à notre climat, on ne saurait dire qu'il soit défavorable à la propagation de notre race ; nulle part et en aucun temps elle ne s'est multipliée avec autant de conscience et d'activité. A quoi on peut ajouter qu'elle ne s'est point abâtardie et que la taille n'a pas baissé au Canada. Vous avez pu voir quelques spécimens de nos campagnards et de nos bûcherons ; il ne le cèdent en rien aux hommes du Kentucky. Nos lois sont les vôtres ; nous avons remplacé la coutume de Paris par le Code Napoléon, et nous nous piquons même de l'avoir amélioré. Au surplus, voyez vous-même, parcourez le pays, étudiez notre situation financière et nos ressources, et vous vous convaincrez que le Canada vaut la peine d'être reconquis par la France. »

J'ai suivi le conseil de ce Canadien économiste et patriote, et je viens de parcourir de nouveau la valléo du Saint-Laurent en poussant une pointe dans les townships de l'Est, où les défrichements continuent à entamer la forêt vierge. Le 2 novembre, jour de l'élection présidentielle chez nos voisins des Etats-Unis, j'étais à deux pas de Newport, sur le joli lac de Memphremagog dans le Vermont. Nous avons cédé, mes compagnons et moi, à la tentation d'assister au poil d'où allait sortir le successeur de M. Hayes, et grâce à l'aimable hospitalité de l'administration du South Eastern railway qui avait mis un train spécial à notre disposition, nous avons pu nous passer celte fantaisie de la manière la plus confortable. Mais était-ce bien

la peine? Aussitôt arrivés à la station de Newport, nous nous faisons co'nduire au City Hall. Nous montons au second étage sans rencontrer une àme. Au fond d'une salle nue et mansardée où sont remisés pendant l'hiver les bancs du Jardin public, nous apercevons une petite table recouverte d'un tapis de calicot bleu, autour de laquelle sont assis quatre gentlemen coiffés de chapeaux mous. L'un de ces gentlemen est le connétable; il préside au scrutin en compagnie de son assesseur ou de son secrétaire ; les deux autres sont des délégués commis par le parti démocrate et le parti républicain pour examiner si les choses se passent régulièrement. L'urne électorale est une boîte oblongue dont les parois latérales sont en verre. On va chercher son bulletin dans un coin de la salle, où les tickets des partis concurrents sont déposés économiquement et fraternellement dans la même boîte. Le ticket démocrate porte cette devise : Hancock and l/ie Union, surmontant le drapeau de l'Union, et plus bas les noms des cinq électeurs que le petit Etat du Vermont a le droit de déléguer pour élire le Président et le vice-Président des Etats-Unis. Le « National republican ticket » est décoré des portraits de Garfîeld et Arthur; enfin les « greenbackers » ont lancé, eux aussi, dans la circulation un « Yermont Greenback- Labor électoral ticket ». On plie son ticket en quatre et on va le déposer dans la boîte. A cinq heures, le scrutin est fermé. Le connétable ouvre la boîte, son • assesseur compte les bulletins : il y a 343 Garfield, 104 Hancock et 3 greenbackers. L'assistant démocrate a la mine longue ; quatre ou cinq citoyens formant la totalité du public se livrent à des commentaires sur le résultat du vote. Deux jeunes toutous en gaieté nous

font la conduite jusqu'au bas de l'escalier. Le soir, à neuf heures, nous rentrons à Windsor hôtel. Le télégraphe fonctionne sans relâche dans la vaste salle des Pas-Perdus du rez-de-chaussée. Les résultats arrivent de minute en minute. L'excitation est extrême. Le sentiment du public canadien est en faveur des démocrates. Le bruit court un moment que l'Indiana est revenu au ticket démocratique. Grande joie, mais fausse joie. La vilie de New-York n'a donné que 35,000 voix de majorité à Hancock. Il en faudrait le double pour balancer la majorité républicaine du reste de l'Etat. Les 35 voix de TEtat-Empire assurent la victoire au ticket républicain. Garfield est élu. Allons nous coucher!

Le Dominion. —Sa constitution. — Sa quasi-indépendance. — Les partis. — Les conservateurs et les libéraux. — Ce qui les divise. — Les élections. — Précautions contre la corruption électorale. — L'intervention du clergé. — L'enquête sur l'élection de Berthier. — Pourquoi les Canadiens français montrent un goût excessif pour les fonctions publiques.

Montréal, le. 15 novembre 1880.

Le Dominion ou la Puissance du Canada qui occupe avec les Etats-Unis le vaste continent de l'Amérique du Nord n'est plus guère que nominalement une possession britannique. En fait, c'est une fédération indépendante, et il n'est pas douteux qu'elle finira quelque jour par s'émanciper à l'amiable de la tutelle de la mère patrie. Mais elle n'est pas pressée, et elle a raison, car elle jouit dès à présent de tous les avantages de l'indépendance sans en avoir les charges. L'Angleterre se réserve seulement la nomination du gouverneur général et du commandant des forces militaires. Le gouverneur général est ordinairement un parfait gentleman qui joue avec une correction irréprochable le rôle d'un Président constitutionnel : c'était hier le populaire lord Dufferin, c'est aujourd'hui

l'aimable et intelligent marquis de Lorne. Ses appointements s'élèvent à 50,000 piastres (1) par an; c'est, en Amérique, le prix d'un président. Ajoutons que sa nomination se fait sans aucuns frais directs ou indirects, tandis que l'élection d'un Président des Etats-Unis coûte bien tous les quatre ans une dizaine de millions de dollars aux deux partis en compétition, sans parler de la perte bien autrement considérable que la crise de l'élection présidentielle cause au monde des allaires. L'Angleterre se réserve aussi, à la vérité, le droit de veto sur toutes les mesures votées par le Parlement fédéral ; mais c'est un droit dont elle ne se sert pour ainsi dire jamais. Elle n'en a usé, m'assure-t-on, qu'une seule fois, lorsque le Parlement eut la ladrerie de réduire à 25,000 piastres les appointements du gouverneur général. En revanche, elle a laissé s'établir sans y faire la moindi'e opposition, dans une colonie dont l'acquisition lui a coûté passablement de sang et d'argent, un régime douanier ultra-protecteur qui frappe les produits anglais à l'égal des produits étrangers. Les charges de la tutelle britannique sont donc nulles pour le Canada, tandis que cette tutelle lui procure la double économie d'un ministère des affaires étrangères et d'un ministère de la marine. C'est l'Angleterre qui se charge gratis de la représentation et de la protection des intérêts canadiens à l'étranger, en lui épargnant ainsi la nécessité d'entretenir un personnel luxueux de bureaucrates, de ministres plénipotentiaires et de consuls ; c'est elle aussi qui se charge, toujours gratis,

(1) La piastre canadienne équivaut au dollar américain, soit à ftnviron 5fr 35 cent.

delà protection maritime du Dominion; elle poussait même la générosité jusqu'à pourvoir, sans rétribution aucune, à la défense des frontières de terre, elle construisait et entretenait des fortifications et maintenait une garnison à Québec; mais les économistes de l'Ecole de Manchester ont fini par s'insurger contre cet excès de libéralité : la garnison de Québec a été retirée; l'Angleterre n'a plus qu'un seul régiment à Halifax, dans la Nouvelle-Ecosse, et elle a signifié au Dominion qu'il eût désormais à pourvoir lui-même aux soins de sa défense terrestre. Le Dominion, c'est une justice fi lui rendre, ne s'est point hâté de faire cette grosse dépense; il n'a pas d'armée permanente et se contente d'une milice de volontaires dont le chiffre s'élève à 45,000 hommes environ. Mais qu'adviendrait-il dans le cas d'une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis ou toute autre puissance? Quelles seraient, dans ce cas, la situation et l'attitude du Dominion? Prendraitil part à la lutte, ou se déclarerait-il neutre? C'est là. une question passablement délicate, et qui ne s'est pas posée seulement au Canada, elle a été agitée aussi en Australie et au cap de Bonne-Espérance. Faut-il le dire? C'est du côté de la neutralité que penchent de préférence les utilitaires des colonies, et la raison qu'ils donnent à l'appui n'est point dépourvue de valeur. — Nous ne sommes pas représentés, disent-ils, dans le Parlement impérial. Pourquoi serions-nous obligés de supporter les maux et de payer notre part des frais des guerres qu'il plairait à la métropole d'engager sans nous consulter, sans nous demander notre avis et notre vote? Serait-ce équitable, et notre neutralité ne débarrasserait-elle pas d'ailleurs la métropole du soin coûteux de notre défense? — Seule-

ment, il reste à savoir si, la guerre venant à éclater entre les Etats-Unis et l'Angleterre, la neutralité du Canada serait respectée par ses terribles voisins. Cette éventualité redoutable s'éloigne heureusement de plus en plus; mais, comme toutes les questions qu'on s'abstient d'éclaircir et de régler d'avance, celle-ci pourrait bien recevoir, le cas échéant, la pire des solutions.

En attendant, le Dominion possède, sous la tutelle nominale de l'Angleterre, un régime politique à bien des égards supérieur à celui de la grande république. La Constitution de la fédération canadienne est empruntée en partie à l'Angleterre, en partie aux Etats- Unis. Il y a d'abord un gouvernement fédéral dont le siège est à Ottawa, et qui se compose du gouverneur général nommé par la reine, assisté de 13 ministres, d'un Sénat de 77 membres nommés à vie par le gouverneur en conseil, et d'une Chambre des communes composée de 206 députés élus au scrutin secret, tous les cinq ans, par les électeurs des sept provinces confédérées, en proportion de leur population. Pour être sénateur, il faut posséder une propriété foncière valant au moins 4.000 piastres. Quant aux conditions de l'électorat, elles varient selon les provinces. Pour être électeur dans les provinces d'Ontario et de Québec, par exemple, il faut être principal locataire ou tenancier de propriétés valant à la ville 300 piastres, et dans les campagnes 200 piastres, ou d'un revenu de 30 piastres à la ville et de 20 piastres à la campagne. A la différence des Etats-Unis, oti le Président choisit ses ministres en dehors du Congrès et n'est pas tenu de les congédier au gré de la majorité, le gouvernement du Dominion est strictement parlementaire.

Le gouverneur général choisit pour premier ministre l'homme qui lui est désigné par l'opinion de la majorité, et « le Premier » , comme on le nomme, prend les membres de son cabinet dans l'état-major du parti. Les gouvernements des provinces ne sont que la reproduction, sur une petite échelle, du gouvernement fédéral. Elles ont un lieutenant-gouverneur nommé pour cinq ans par le gouverneur général en son conseil; un Sénat, sous la dénomination de Conseil législatif, dont les membres sont nommés à vie, et une Assemblée législative éligible tous les quatre ans. Les provinces d'Ontario et de Manitoba seules ont cru devoir faire l'économie d'un Conseil législatif. La province de Québec possède un ministère composé de 7 membres, un Conseil législatif de 24, et une Assemblée législative de 63. Les membres du corps judiciaire sont nommés par l'un ou l'autre gouvernement, et non pas élus comme aux Etats-Unis, Dans les chambres fédérales et dans la législature de la province de Québec, les débats peuvent avoir lieu indifféremment en français et en anglais; mais tout les documents officiels doivent être publiés dans les deux langues. Cette machinery gouvernementale est bien, quelque peu compliquée ; elle est, de plus, passablement lourde, car tout le personnel gouvernant ou légiférant de la fédération et des provinces est rétribué, — ce qui vaut mieux après tout et coûte moins cher que de l'obliger à se rétribuer luimême; — mais il convient de remarquer que les Canadiens dépensent beaucoup moins pour la caserne que pour l'école; le budget de la milice n'a pas dépassé 700,200 piastres (3,500,000 fr. ) dans l'exercice de 1879-80, et le gouvernement propose de le réduire à 680,200 piastres pour l'exercice prochain. Un budget

de la guerre diminué ! On ne voit ces choses-là qu'au Canada. La dette de la fédération et des provinces a été contractée tout entière pour la construction d'un réseau de voies de communications perfectionnées, canaux et chemins de fer, qui peut soutenir, toute proportion gardée, la comparaison avec celui des Etats-Unis. Les finances du Dominion avaient subi toutefois dans ces dernières années l'influence de la crise. Les recettes provenant presque exclusivement des douanes, des licences pour les boissons et de la vente des terres publiques, avaient baissé ; heureusement, la crise est passée, et les déficits ont de nouveau fait place aux excédents de recettes. Notez que le Canada est un des pays les moins taxés de la terre et que les facultés contributives de la population y sont à peine effleurées. Ce serait une terre bénie pour les financiers experts dans l'art de plumer la poule sans la faire crier ; mais quand on n'a point d'armée à payer, point d'emprunts de guerre à servir et à rembourser, on n'a pas besoin d'un gros budget et on peut se passer de plumer la poule. A bien des égards, la fédération canadienne se trouve dans une situation analogue à celle des Etats-Unis avant la guerre de la Sécession, et Dieu merci ! aucune des questions qui s'agitent entre les partis n'est de nature à provoquer d'autres luttes que celles de la presse et de la tribune.

Comme tous les pays constitutionnels et parlementaires, 1q Canada a l'avantage de posséder des partis politiques. Il y a un parti conservateur et un parti libéral. Il y a aussi dans la province de Québec un <f parti programmiste » qui essaye, sans grand succès, d'y acclimater les doctrines du Syllalms. Mais les ra-

LE CATJADA 215

dicaux, les socialistes, les communistes et autres collectivistes sont encore à naître, et, malgré des efforts consciencieux, il m'a été jusqu'à présent impossible de saisir la diflérence qui sépare les deux partis dominants. Je n'ai pas rencontré un libéral qui ne se dise conservateur, et, de plus, bon catholique, pas un conservateur qui ne se dise libéral. Comment se fait-il que des hommes si parfaitement d'accord sur les principes soient partagés en deux camps et se disputent avec acharnement le terrain électoral, en s' accusant mutuellement des forfaits les plus noirs? J'ai trouvé l'explication de ce phénomène singulier dans un livre qui semble, au premier abord, n'avoir rien de commun avec l'histoire politique du Canada, je veux parler du Livre du Compagnonnage de M. Agricol Perdiguier. L'auteur raconte que les deux grandes Sociétés des Enfants de maître Jacques et des Enfants de Salomon, qui se disputaient jadis le marché du travail, avaient coutume de s'accuser réciproquement du meurtre d'Hiram, l'architecte du tefnple de Jérusalem, et qu'elles se livraient depuis les temps les plus reculés à une lutte acharnée pour venger la mort de ce malheureux architecte. Les vainqueurs demeurés maîtres du marché ne manquaient pas d'en exclure leurs adversaires, car il leur répugnait naturellement de travailler côte à côte avec les descendants des meurtriers d'Hiram. En réalité, l'objectif des partis politiques, au Canada aussi bien qu'aux Etats-Unis et peut-être ailleurs, c'est la possession du marché, c'est-à-dire des places, des influences, des bénéfices directs ou indirects, moraux ou immoraux que procure la gestion des affaires publiques. Mais cet objectif manque un peu de noblesse, et voilà pourquoi on

s'accuse mutuellement du meurtre d'Hiram. Au Canada, et en particulier dans la province de Québec, les luttes politiques ont une vivacité extraordinaire. Les candidats des deux partis et leurs amis s'en vont le dimanche dans les paroisses, et, au sortir de la messe, ils engagent sur le préau de l'église une polémique électorale en présence des « habitants » (le paysan canadien s'appelle l'habitant), ce qui ne les dispense pas toutefois des visites personnelles aux électeurs. Chaque élection coûte en moyenne 4 ou 5,000 piastres (de 20 à 25,000 fr.), quoique les lois contre la corruplion électorale soient extrêmement minutieuses et sévères. Il suffit d'un verre de bière offert à un électeur altéré pour faire contester une élection, et c'est une grosse affaire qu'une contestation électorale. Elle coûte aussi cher qu'une élection, et les frais sont à la charge de la partie perdante. Cependant la loi a beau serrer les mailles de son filet, l'intimidation et la corruption réussissent toujours à les traverser ou à passer à côté. Il est défendu d'offrir à boire à un électeur, soit ! mais il n'est pas défendu de lui vendre du bétail, de l'avoine ou du foin ; et qui pourrait savoir si on en a reçu le prix? Il est interdit aux membres du clergé d'exercer une influence indue sur les élections; mais comment délimiter ce qui est permis à un curé de paroisse à titre de citoyen, et ce qui lui est interdit à titre de prêtre? Il ne peut combattre ou recommander un candidat eu chaire ou dans le confessionnal ; mais le secret du confessionnal est sacré, et n'est-ce pas le premier devoir d'un pasteur d'âmes d'empêcher les loups d'entrer dans la bergerie, et de mettre ses brebis en garde contre les embûches des renards ? D'ailleurs, les gros poissons passent toujours

à travers les filets, et le clergé est ici uu très gros poisson. Vienne enfin une contestation électorale, comment démêlera-t-on la vérité au milieu des réticences, des restrictions et des absences de mémoire? Il y a telle de ces contestations, — celle de l'élection de Berthier en 1878 notamment, — qui renferme des trésors de rouerie normande. On interroge, par exemple, le candidat élu sur le concours notoire que le clergé lui a prêté :

D. N'était-il pas notoire, pendant voire élection, que presque tous les membres du clergé du district électoral vous étaient favorables ou étaient favorables au parti politique dont vous étiez le candidat, c'est-àdire au parti conservateur ?

R. Quelques-uns de ces messieurs; l'opinion était partagée.

D. Quels sont ceux qui étaient contre et quels sont ceux qui étaient pour ?

R. Je ne puis pas dire.

D. Combien y en avait-il pour et combien y en avait-il contre ?

R. Je ne sais pas.

D. Comment alors avez-vous pu savoir que l'opinion était partagée parmi ces messieurs ?

R. Par ce qu'on en disait.

D. Qui vous en a parlé ?

R. Des amis politiques et des adversaires politiques.

D. Vous rappelez-vous de quelques-uns ?

R. Non, je ne m'en rappelle pas dans le moment.

D. Les adversaires vous disaient-ils que le clergé vous était hostile, ou bien qu'il vous était favorable?

R. Je crois que mes adversaires disaient qu'il y avait quelques-uns de ces messieurs favorables et quelques autres de ces messieurs défavorables.

D. Vous a-t-on jamais dit quels étaient ceux qui étaient favorables ?

R. Non.

D. Avez-vous jamais pu savoir ou avoir une idée de ceux qui étaient défavorables ?

R, C'est très difficile à dire.

D. En avez-vous connu un seul qui vous était {sic) défavorable ?

R. Je n'en ai pas connu un seul qui était ouvertement contre, ni je n'en ai pas connu un seul qui était ouvertement pour.

D. Savez-vous qu'il était notoire, pendant l'élection, que la plupart de ces messieurs faisaient des sermons très forts en faveur du parti conservateur et en faveur de votre candidature ?

R. Quelques-uns me disaient que oui, et quelquesuns me disaient que non.

Voilà une enquête bien avancée. Ecoutons mainte-^ nant un habitant libéral que son curé a menacé de l'apparition de Lucifer en personne :

D. Quand le curé vous a-t-il dit que Lucifer était sorti de l'enfer pour enregistrer les votes?

R. Dans l'élection précédente.

D. Avez-vous eu peur de voir Lucifer?

R. Non, un calholiquc no doit pas avoir peur de voir Lucifer ; il s'enfuit avec de l'eau bénite, Lucifer.

D. Qu'est-ce que c'est qui vous faisait peur?

R. Ce sont les paroles de M. le curé qui m'avaient

donné une terreur terrible, et ses accents et son éloquence; j'ai eu peur sur le moment, j'ai été saisi; mais je me suis rassuré.

D. Vous vous êtes dit qu'après tout, vous ne pensiez pas qu'il (Lucifer) viendrait vous chercher?

R. Non; parce que j'étais catholique, apostolique et romain, et un catholique ne doit pas avoir peur du diable ; je n'ai jamais eu peur du diable, moi.

D. Vous jurez que le diable ne vous a jamais empêché de voter?

R. Non, il ne m'a jamais empêché de voter. Peutêtre que s'il m'était apparu, il m'aurait empêché de voter, mais il ne m'a jamais apparu.

Dans la même enquête, le candidat élu est accusé d'avoir donné de l'avoine à un de ses électeurs, — ce qui entraînerait la nullité de l'élection ; car il est absolument interdit de faire aucun don en argent ou en articles de consommation, dans un intérêt électoral. Mais on va voir qu'il n'est pas facile de constater si un candidat a donné ou non de l'avoine à ses électeurs :

D. Avez-vous vu le nommé Joseph Bonnin, alias Boril Blanc Bonnin, cultivateur de la paroisse de Lanorau, pendant votre élection?

R. Oui, je l'ai vu.

D. Qu'est-ce qu'il vous a demandé dans le poil, avant la votation ou immédiatement après avoir voté?

R. Je ne puis pas dire ce qu'il m'a demandé.

D. Pouvez-vous dire ce que vous lui avez répondu devant les personnes présentes ?

R. Oui.

D. Qu'est-ce que c'est?

R. Je ne puis pas dire cependant, lorsqu'il a fait cette demande, s'il s'adressait à moi ou à d'autres personnes qu'il y avait là. Il a dit en sortant : « Je vais chercher l'avoine. » Je ne sais pas si c'est à moi ou à un autre qu'il s'adressait ; toujours que je lui ai répondu que je n'avais pas d'avoine.

D. Ne vous a-til pas dit en sortant du poil après avoir voté : « J'ai voté pour toi; maintenant, tu vas me donner l'avoine que tu m'as promise? »

R. Non, monsieur, il ne m'a pas dit cela.

D. Vous jurez qu'il ne vous a pas dit cela?

R. Je le jure.

D. Eh bien! qu'est-ce qu'il vous a dit?

R. « A présent, je vais chercher l'avoine. » Mais je ne puis pas dire s'il s'adressait à moi ou à d'autres.

D. Qu'est-ce qu'ont répondu les autres personnes qu'il y avait là?

R. Je ne me rappelle pas si les autres ont répondu.

D. Avez-vous coutume de répondre pour les autres?

R. Lorsqu'on s'adresse à moi par erreur.

D. Alors c'est parce que vous avez pensé qu'on s'adressait à vous que vous avez répondu?

R. Je ne le sais pas.

D. Qu'est-ce que vous avez répondu?

H. Je lui ai répondu que je n'avais pas d'avoine.

D. Avez-vous dit que plus tard vous pourriez en avoir?

R. Non.

D. Combien de temps auparavant vous avait-il parlé de cette avoine-là?

R. Il était venu chez moi au commencement d'avril, du i"^ avril au 15, pour me demander de l'avoine.

D. Qu'est-ce que vous lui avez répondu?

R. Je lui ai dit qu'après avoir accepté la candidature je ne pouvais pas lui vendre d'avoine.

D. La demandait-il à crédit ou avec de l'argent?

R. Je crois que c'était à crédit, parce que j'avais coutume de lui avancer différents effets, de la fleur (de farine), du lard et autres choses.

D. Etait-ce un libéral ou bien un conservateur que ce M. Joseph Bonnin?

R. Quelques-uns le disaient libéral et d'autres le disaient conservateur.

D. Etait-ce le plus grand nombre qui vous le disait ou le plus petit nombre, et lequel des deux avez-vous cru?

R. Je ne crois pas devoir me prononcer sur cette question. Je crois autant qu'il a voté contre moi que je crois qu'il a voté pour moi.

D. Généralement, parmi vos partisans, avant votre élection, pour quel parti passait-il pour être et parmi les conservateurs comment était-il coté?

R. Il n'était pas bien coté; il était coté libéral et conservateur; la cotation n'était pas bien certaine.

D. C'est-à-dire qu'il était coté sur le marché?

R. Je ne pense pas qu'il se vende pour n'importe quelles considérations.

D. Pas même pour de l'avoine?...

Quoique ces mœurs électorales laissent peut-être quelque chose à désirer, les politiciens du Canada sont infiniment moins avancés que leurs voisins de la grande république; ils se contentent généralement de leurs appointements ou de leurs indemnités parle-

mentaires, et les chefs de parti jouissent d'une réputation sans tache.

Les Anglais reprochent volontiers aux Franco-Canadiens leur goût excessif pour la politique et les fonctions publiques, en même temps que leur esprit routinier, l'état arriéré de l'agriculture, et, en général, leur infériorité dans la pratique des affaires. Ces reproches sont mérités dans une certaine mesure ; mais si l'on n'oublie pas que l'élément anglais a été, depuis la conquête , en communication constante avec la mère patrie, quïl lui est venu chaque année d'Angleterre un renfort d'hommes énergiques et industrieux avec un contingent croissant de capitaux, tandis que les Canadiens-Français, ont été entièrement abandonnés à leurs propres forces, on s'expliquera sans peine qu'ils encombrent le marché politique et administratif, au lieu d'exploiter, avec l'auxiliaire de la machinery et de la science modernes, le magnifique dépôt de richesses naturelles qui est à. leur disposition. C'est ici surtout que l'on peut apprécier l'énorme importance du rôle que joue le capital dans une société civilisée. Grâce aux capitaux de la mère patrie, les Anglo-Canadiens se sont emparés de toutes les grandes affaires, l'esprit d'entreprise s'est développé chez eux, et ils ont préleré l'indépendance et la richesse que procure l'industrie agrandie et fécondée par le capital, ii la dépendance électorale et aux maigres situations que pouvaient leur donner la politique et l'administration. Comme aux Etats-Unis, les politiciens appartiennent généralement, dans la partie anglaise du Canada, ù, une couche sociale inférieure. La couche supérieure est occupée par l'élite des banquiers, des négociants , des entrepreneurs

d'industrie, des constructeurs de chemins de fer, tandis que l'élite des Canadiens-Français se jette dans la politique, faute d'un autre déi)ouché plus avantageux. On me faisait remarquer qu'ils s'y montrent supérieurs à leurs émules anglais, et on en concluait, non sans quelque vanité, que les Français sont décidément les mieux partagés en fait d'aptitudes politiques et administratives. La conclusion peut être flatteuse, est-elle exacte? Les Franco -Canadiens mettent en ligne leurs meilleures troupes, tandis que les Anglais ne fouri)issent guère à la politique et à l'administration que les traînards et les fruits secs du monde des affaires. Pour eux, la politique est un pisaller ; pour les Canadiens-Français, c'est le seul débouché lucratif qui soit ouvert aux intelligences. On a reproché aux éducateurs de la jeunesse canadienne de lui donner une instruction trop exclusivement classique, propre seulement à former des prêtres, des avocats, des médecins, des politiciens ou des notaires. Le reproche est fondé ; mais, dans l'état actuel des choses, une éducation plus pratique n'aurait eu, selon toute apparence, d'autre résultat que d'accélérer l'anglification du Canada français. Qu'auraient pu devenir des ingénieurs, des agronomes, des chimistes à leur sortie des écoles spéciales? Faute de trouver un débouché dans des établissements francocanadiens, ils auraient bien été obligés d'aller offrir leur science aux Anglais ou aux Américains, et, par conséquent, de s'anglifier ou de s'américaniser. La routine, en ce cas, a du moins servi à quelque chose : elle a contribué à préserver la nationalité française. C'est encore à l'interruption des rapports entre le Canada français et la mère patrie qu'il est juste d'attri-

buer l'état comparativement arriéré de la province de Québec. — Si nous possédions les terres fertiles des vallées du Saint-Laurent et de l'Ottawa, les mines de fer, de cuivre, de plomb argentifère, de houille, de pétrole^^les gisements de phosphates, les forêts et les pêcheries de cette région favorisée entre toutes, disent les Anglo-Canadiens, nous en tirerions bien un autre parti que ces Français endormis et routiniers. Avec notre science, notre esprit d'entreprise et nos capitaux, nous en ferions l'Eldorado de l'Amériqus. — C'est possible; mais d'oti vous viennent votre science, votre esprit d'entreprise et vos capitaux? Ils vous viennent d'Angleterre, tandis que nous ne recevons rien de la France. Nous n'avons pas progressé autant que nous aurions pu le faire, et que nous l'aurions fait si nous avions été à votre place; mais mettez-vous à la nôtre, et peut-être nous jugerez-vous avec moins de sévérité et plus de modestie.

Il n'en est pas moins grandement temps que la France intervienne pour égaliser la partie, et nulle part elle ne trouvera un champ d'exploitation plus riche pour son esprit d'entreprise et ses capitaux, ni une population mieux disposée à les accueillir.

La province de Québec, — Sa situation économique. — Les vieilles et les nouvelles paroisses. — L'émigration aux États- Unis. — Piiysionomie des vieilles paroisses. — Les églises. — Le clergé grand bâtisseur. — Les mauvais chemins. — État de l'agriculture. — Prix des terres. — Le socialisme et les terres vierges. — La forêt. — Les lumbermen et les défricheurs. — Le curé Labelle. — La hache du pionnier. — La cale sèche et le nouveau bassin de Québec. — Une ordonnance canicide. — Ottawa. — Lachute de la Chaudière. — Le palais du gouvernement. — Une alerte en cas d'incendie. — La spéculation sur les terrains à Montréal. — L'exportation du bétail vivant en Angleterre.

Montréal, le 18 novembre 1880.

Supposez que les vallées de la Loire et de ses affluents seules soient défrichées et mises en culture, tandis que le reste de la France au nord et au midi demeurerait encore couvert de forêts, et vous aurez une idée de la province de Québec. L'étendue de cette France d'Amérique est, à peu de chose près, la même que celle de la France d'Europe, et son cUmat, que l'on a calomnié, ne doit pas différer sensiblement de celui de l'ancienne Gaule avant que la charrue y eût passé. La première neige est tombée le i5 de ce jnois à Montréal, et on m'assure que l'hiver devient

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moins rude à mesure que s'étend la zone des défrichements. Les « vieilles paroisses », oh se trouve concentrée la population canadienne française, et oh elle s'est multipliée en progression géométrique, s'étendent sur les deux rives du majestueux Saint-Laurent aune profondeur de 40 à 100 kilomètres; au delà, c'est la forêt. Au midi, cette région forestière qui confine aux Etats-Unis, n'a plus qu'une faible profondeur; en revanche, au nord, elle couvre jusque par delà les frontières de la province un espace au moins égal à la superficie de la France depuis la Loire, de la Belgique et des provinces rhénanes. Plus au nord, dans la région voisine de la baie d'Hudson, la haute futaie disparaît pour faire place graduellement aux taillis et aux mousses. Les vieilles paroisses sont en pleine culture, et le bois y devient rare. Les champs et les prairies s'étendent à perte de vue, symétriquement séparés comme aux Etats-Unis par des fences, clôtures en bois. J'ai même retrouvé çà et et là des murs irlandais en pierres superposées. Les habitants, d'abord clairsemés, ont peu à peu rempli la vallée, et, maintenant, les vieilles paroisses ne suffisent plus à contenir le surcroît de leur population. Chaque année, des essaims de vigoureux pionniers s'enfoncent dans la forêt, y font une éclaircie, et, au bout de quelques années, la province compte une paroisse de plus. Mais le travail du pionnier est rude, et il exige d'ailleurs des avances que les pauvres gens n'obtiennent point sans payer de gros intérêts. Aussi, depuis que la multiplication des chemins a étendu le marché du travail comme tous les autres marchés, voit-on l'excédent de la population franco-canadienne ^émigrer de préférence aux « Etats » (Etats-Unis), où

elle trouve aisément de l'occupation dans les fermes et dans les manufactures. On n'évalue pas à moins de 4 ou 500,000 le nombre des émigrants du Canada, — pour la plupart de la province de Québec, — établis dans le Maine , le Vermont, l'Illinois et les autres parties de l'Union américaine. Interrompu pendant la crise, cet exode a recommencé depuis un an, de manière à combler l'arriéré. Du 30 juin 1879 au 30 juin 1880, 99,706 Canadiens, dont 79,611 des provinces de Québec et d'Ontario, ont émigré aux Etats- Unis, en dépit du tarif protecteur qui devait avoir pour résultat infaillible de les retenir dans les manufactures du Canada.

J'ai traversé pour la seconde fois les vieilles paroisses, et j'ai été frappé, comme il y a quatre ans, de l'apparence confortable des habitations, — badigeonnées de couleurs claires avec des persiennes vertes et une piazza (galerie en bois) le long de la façade. Les églises, avec leur clocher recouvert d'écaillés de ferblanc, sont vastes et proprement tenues ; beaucoup sont neuves. Le clergé canadien est un grand bâtisseur, et les paroisses se piquent volontiers d'émulation sur ce chapitre. Quand la vieille église est devenue trop petite, ou lorsqu'elle vient à être absolument éclipsée par l'église neuve de la paroisse voisine, le curé rassemble les habitants, non sans avoir préalablement endoctriné les habitantes, il leur expose la nécessité de ne point se laisser distancer par leurs voisins, et il leur exhibe les plans, coupe et élévation d'un édiflce en style Renaissance qui reléguera dans l'ombre le clocher rival. Les habitants votent et se portent coUectivemeiïl garants des frais. On emprunte la somme, ordinairement remboursable

en huit ans, et, chacun paye sa quote-part annuelle d'intérêt et d'amortissement jusqu'à ce que la dette soit éteinte. Dans le joli village de Yamachiche, sur le parcours du chemin de fer de Montréal à Québec, j'ai visité une superbe église, en style italien, bâtie par ce procédé au prix de 60,000 piastres. Chaque habitant propriétaire avait bien contribué à la dépense pour 120 ou 150 piastres. C'est, à coup sûr, un luxe qu'on ne saurait blâmer; mais les chemins qui conduisent à cet édifice superbe sont affreux; on ne peut quitter les trottoirs en planches qui les bordent, sans tomber dans un océan de boue ; les charrois sont horriblement difficiles et coûteux ; les charrettes se détraquent, les chevaux s'éclopcnt : ne serait-il pas sage d'améliorer les chemins, et, au besoin, d'imiter les Anglais de la province d'Ontario, qui ont d'excellentes routes à barrières, sauf à laisser durer un peu plus longtemps les églises? D'un autre côté, les habitants aiment à bien vivre, et les familles sont nombreuses. Autrefois, avant que les concessions eussent été entièrement mises en culture, il y avait profit à obéir au précepte : Croissez et multipliez! L'élève d'une nombreuse famille constituait pour l'habitant l'emploi le plus avantageux qu'il pût faire de son épargne. Grâce à la fécondité exubérante d'un sol vierge, jointe fi l'insuffisance des communications et des débouchés, les enfants ne coûtaient pas cher à élever, et ils formaient bientôt un contingent de travailleurs robustes auxquels il n'était pas nécessaire de fournir un salaire en argent. Mais cet état de choses primitif et patriarcal a. eu un terme : aujourd'hui les concessions des vieilles paroisses sont complètement défrichées, et la fécondité du sol a diminué, car les fermiers bas-canadiens, peu au courant des nouvelles

théories agricoles, s'imaginaient volontiers que la Providence se chargeait de renouveler la puissance productive du sol. Comme le disait M. Arch, le président des Trades Unions anglaises, lors de sa visite au Canada : They hâve murdered the soil, ils ont assassiné la terre, ou plutôt ils l'ont laissée s'affaiblir faute d'aliments, n'ayant pas l'idée que la terre a besoin d'être nourrie aussi bien que les chevaux et les bœufs, et qu'il faut de toute nécessité lui restituer l'équivalent de ce qu'on lui enlève sous forme de blé, de foin ou de bétail si l'on ne veut point « l'assassiner » à la longue. Cependant, le pli était pris, l'accroissement de la population se poursuivait sur l'ancien pied, quoique le prix de revient d'une famille se fût graduellement augmenté, et que les enfants arrivés à l'âge d'homme quittassent maintenant le foyer paternel pour émigrer dans les « Etats », en laissant sur le sol natal un déficit au lieu d'un profit. Il est clair que ce système primitif d'économie rurale aurait fini par ruiner la vallée du Saint-Laurent comme il a ruiné les plaines de la Mésopotamie et la campagne romaine. Mais, Dieu merci! le mal n'est point devenu irréparable, et le gouvernement de la province, — c'est une justice à lui rendre, — fait tout ce qui dépend de lui pour susciter un progrès agricole devenu nécessaire : il distribue des phosphates, dont on a découvert de riches gisements dans les vallées de l'Ottawa, et il s'efforce d'encourager l'enseignement de l'agriculture. Néanmoins ses ressources et ses moyens d'action sont limités, et, en cette affaire comme en bien d'autres, rien ne saurait remplacer l'esprit d'entreprise et les capitaux des particuliers. Malgré tout, le dépôt des forces naturelles du sol n'est entamé qu'à

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la surface; et dans l'île de Montréal, par exemple, où un système plus judicieux de culture a prévalu, la terre se porte à merveille. Chose digne de remarque : la concurrence redoutable dont nos protectionnistes se servent avec tant de succès pour induire nos bons agriculteurs à payer plus cher le fer de leurs charrues et la toile de leurs chemises, est demeurée sans influence sur le prix des terres des anciennes provinces du Dominion. Les terres se vendent actuellement de 450 fr. à 1,300 fr. l'hectare dans la vallée du Saint- Laurent, et il n'y a aucun symptôme de baisse, au contraire ! Chose plus curieuse encore : tandis qu'on paye 500 fr. et davantage un hectare de terre dans les vieilles paroisses, il suffît d'aller à quelques dizaines de kilomètres du lleuve pour se procurer en quantité illimitée des terres vierges à raison de 35 centins (1) l'acre, 5 ou 6 fr. l'hectare. Seulement, ces terres vierges sont en bois debout, et il n'y a pas de chemins qui y mènent. Je me rappelle à ce propos qu'un des arguments favoris des socialistes contre ces affreux propriétaires consistait à leur reprocher d'avoir dépouillé le reste de l'humanité de ses droits imprescriptibles sur les facultés productives du sol, et en particulier de ses droits de cueillette, de chasse et de vaine pâture. Qu'ils viennent donc voir ici ce que valent les facultés productives du sol, sans oublier la cueillette, la chasse et la vaine pâture, avant que le travail et le capital soient intervenus pour transformer les bois et les marécages en une machine à produire régulièrement du blé, de l'avoine et du foin !

(1) Une piastre, l'équivalent d'un dollar, se divise en cent centins.

Ceci me ramène à la question des défrichements, question vitale, puisque les trois quarts de la province de Québec sont encore sous bois. La forêt vierge est attaquée par deux catégories d'ennemis : les bûcherons et les pionniers. Les bûcherons ou lumbermen sont les exécuteurs des hautes œuvres des capitalistes, anglais pour la plupart, qui ont entre leurs mains le commerce des bois. Ces gros exploitants achètent au gouvernement des concessions ou des limites dans la forêt, et ils payent en outre un droit sur chaque pied cube de bois exploité. Ils fournissent un des principaux articles d'exportation du Canada. Sur un chiffre total de 60 millions de piastres, le bois figurait pour 13,261,000 piastres en 1879. L'abatage et surtout le transport des arbres, le sciage des madriers, des planches, et des bardeaux exigent naturellement des capitaux considérables ; il a fallu établir des (jlissoires pour faciliter le transport dans les localités où les rivières ne sont point à la portée immédiate des exploitations, et d'énormes scieries pour débiter le bois abattu. Les capitalistes fournissent les moyens d'exploitation, mais il est fort possible qu'un bon nombre d'entre eux n'aient jamais vu la forêt. Les bûcherons y passent leur vie, sauf deux ou trois semaines de vacances qu'on leur accorde tous les ans. Ce sont pour la plupart des Franco-Canadiens, ou des métis dont les muscles se sont développés peut-être aux dépens de l'intelligence. Ils habitent par escouades de 40 ou 60 de vastes « chantiers » construits en poutres grossières ; on les nourrit , et ils gagnent de bons salaires, quoique trop souvent payés en nature ; mais l'institution des Caisses d'épargne leur est encore totalement inconnue. La campagne

finie, ils arrivent en bandes à Québec, achètent un « complet » avec une éblouissante cravate rouge, louent des « calèches » à la journée, font de nombreuses stations dans les hors et autres établissements ejusdem farinœ, et lorsqu'ils ont vidé leurs poches, ce qui ne tarde guère, ils reprennent le chemin de la forêt. Les ressources forestières sont tellement abondantes, que le gouvernement n'a pas cru devoir encore surveiller et régler l'exploitation de ces richesses réputées inépuisables. Il serait temps cependant d'y aviser, car les lumbermen pourraient bien être, eux aussi, en train d'assassiner la forêt.

Les défricheurs font concurrence aux lumbermen dans cette œuvre de destruction ; mais du moins ils remplacent la futaie et le taillis par des plantes alimentaires. Ils agrandissent le domaine de l'homme civilisé aux dépens de celui de l'Indien, de l'ours et du castor. J'ai traversé la forêt livrée à la hache du défricheur, et je n'ai pu me défendre, malgré tout, d'un sentiment de tristesse à l'aspect de ces pauvres arbres entaillés par la hache et noircis par le feu. Ici, des troncs gisent dépouillés de leur écorce : — on l'emploie pour la tannerie et elle est entassée en monceaux réguliers le long de la route ; — là, on fait avec le menu bois des amas de cendres dont on retire de la potasse ; une fumée acre et épaisse vous prend à la gorge et vous détournez la vue de ce spectacle do désolation utile ; un peu plus loin, la besogne est déjà plus avancée ; il ne reste plus que des souches qu'on laisse pourrir lentement, car elles coûtent trop cher à extraire. On a commencé depuis quelque temps à activer la destruction des racines au moyen du pétrole. Plus loin encore, on a donné au sol une première façon sommaire, et on

obtiendra sans grand'peine, dans l'espace laissé libre entre les souches, une belle récolte de blé ou d'avoine. Tout auprès, on aperçoit la hutte en rondins du pionnier. Au point de vue du confort, elle ne s'élève pas sensiblement au-dessus du niveau de la cabine du petit tenancier irlandais ; mais c'est un logis provisoire. Quand le pionnier aura achevé de défricher sa concession de 100 acres (33 hectares), si ses affaires vont bien, s'il n'a pas été obligé d'emprunter à un intérêt par trop usuraire son petit capital d'exploitation, il se construira une autre habitation, plus commode et plus jolie. Ses voisins en feront autant et comme le Canadien-Français est un des êtres les plus sociables de la création, les maisons se rapprocheront : ce sera le commencement d'un village. On demandera au gouvernement de percer une route, à l'évêque d'ériger le village en paroisse ; on construira une modeste église en bois, que l'on remplacera plus tard par un édifice en style italien, et on aura créé ainsi un nouveau foyer de bien-être modeste et de vie paisible. Cependant tout n'est pas rose dans l'existence du pionnier, et il faut avoir l'âme chevillée au corps pour supporter dans les premiers temps la solitude de la forêt, la neige de l'hiver et les moustiques de l'été. Puis il y a les créanciers, plus affamés que les moustiques. Il a fallu se procurer un capital pour acheter la terre, les instruments et les avances de subsistances et de semences nécessaires pour l'exploiter. Si les premiers produits sont insuffisants, si l'on n'obtient pas un bon prix pour la potasse, les écorces de « pruche » et l'avoine, la dette grossit au heu de s'éteindre. Un moment arrive où il faut rembourser le capital avec les intérêts. Alors, le pionnier

vend ou laisse vendre ce domaine qu'il a créé, et aussi pauvre, plus pauvre qu'il ne l'était avant d'avoir quitté l'ancienne paroisse, vieilli et chargé des soucis d'une famille, il prend sa hache et s'enfonce de nouveau dans la forêt. On conçoit que beaucoup de jeunes gens reculent devant de telles épreuves, et qu'ils préfèrent prendre un ticket de chemin de fer et aller demander du travail dans les fermes ou les manufactures des « Etats » ; ou bien encore, s'ils appartiennent à une famille possédant quelque influence électorale, qu'ils sollicitent une place du gouvernement provincial ou fédéral.

Il faut le dire toutefois à l'honneur des Canadiens- Français, ils se laissent moins facilement décourager que leurs voisins, Anglais ou Irlandais, par les rudes épreuves et les déceptions plus cruelles encore de l'existence du pionnier ; et tandis que l'élément britannique gagne du terrain dans les villes, c'est l'élément français qui domine dans les défrichements, et qui étend les limites du domaine rural. Le clergé a mis son influence toute-puissante au service de la colonisation. — Emparez-vous de la terre ! tel est le mot d'ordre que les évoques ont donné dans les vieilles paroisses, et ils ont trouvé dans le clergé inférieur des auxiliaires ardents à faire fructifier cette bonne parole. J'ai rencontré dans la paroisse de Saint-Jérôme un curé colonisateur qui est bien certainement une des physionomies les plus originales et une des tôtes les plus intelUgentes que j'aie vues. Ce gros homme réjoui, à la repartie prompte, a créé à lui seul une dizaine de paroisses et colonisé un millier d'habitants. 11 a obtenu un embranchement de chemin de fer pour sa paroisse, et il s'est fait l'apôtre spécial des routes de colonisation

et de l'exploitation des gisements métallurgiques. Toujours en mouvement avec des plans et des échantillons dans les poches d'une soutane qu'il oublie de renouveler, la tête couverte d'une énorme casquette de loutre, le curé Labelle, — c'est un nom qui mérite d'êti-e retenu, — lutte victorieusement contre l'inertie des bureaux et la routine des habitants. Ses sermons et ses « mots n en faveur des chemins de fer sont célèbres dans toute la province. Gomme un de ses paroissiens lui faisait remarquer qu'on n'a pas besoin de chemins de fer pour aller en paradis : — C'est bien vrai, lui répondit le curé de sa grosse voix, mais savez-vous ce que saint Pierre dira à ceux qui arriveront en charrette ? 11 leur dira : « Vous êtes des imbéciles I » — Cette verte éloquence est à bon droit populaire, et le curé Labelle a fait de nombreux prosélytes ; mais il est évident qu'à moins de renouveler ses méthodes et ses procédés, l'industrie du défrichement aura de jour en jour plus de peine à attirer les intelligences et les bras qui trouvent maintenant d'autres débouchés. Les apôtres de la colonisation commencent à comprendre qu'il y a quelque chose à faire de ce côté : — qu'il faut d'abord créer des routes pour attirer les colons et s'efforcer de leur procurer des capitaux à meilleur marché; mais ils n'admettent pas volontiers qu'on puisse substituer à la hache du pionnier un instrument ou un procédé moins primitif. — Aucune machine ne saurait remplacer la salive de nos fileuses, disaient les petits fabricants de toile des Flandres lors de l'introduction des métiers mécaniques. — Rien ne vaudra jamais la hache du vigoureux pionnier canadien pour éclaircir la forêt, entends-je répéter tous les jours. Il me

semble cependant que quelques douzaines de cartouches de dynamite introduites entre les racines delà haute futaie pourraient bien faire en quelques minutes la besogne qui coûte aujourd'hui des mois au pionnier , si vigoureux que soit son bras, si bien affilée que soit sa hache. Toutes les industries renouvellent leur outillage ; pourquoi fcelle du défricheur et du colon ferait-elle exception à la règle ? Mais ici encore nous nous retrouvons en présence de la môme difficulté : l'insuffisance du capital, et nous nous apercevons une fois de plus qu'il est absolument im.possible de se passer du concours de ce « tyran ».

Après avoir jeté un coup d'oeil sur les vieilles et les nouvelles paroisses, visité Québec et Ottawa, je suis revenu à Montréal. On va de Montréal à Québec en sept heures, à Ottawa en quatre heures par le Montréal, Québec, Ottawa and occidental railway, un chemin de fer construit et exploité par le gouvernement de la province, en attendant qu'une Compagnie se constitue pour l'acheter ou l'affermer. On est en train de construire à Québec une magnifique cale sèche et de creuser un nouveau bassin, — presque sans le concours des bras de l'homme, — au moyen de l'infâme capital, investi ici dans une énorme cuiller, là dans des tenailles colossales qui draguent le fond et transportent automatiquement les produits du dragage sur le rebord du bassin. Depuis ma première visite à Québec, on a construit un ascenseur qui permet de monter en quelques minutes de la ville basse à la ville haute. C'est une entreprise anglaise, et toutes les indications à l'adresse du public, — français pour les cinq sixièmes — sont en anglais. En anglais aussi cette or-

donnance canicide, affichée dans le Jardin public, au pied du monument de Wolfe et de Montcalm : Any dog found trespassing will be destroyed. Les chiens euxmêmes sont tenus de savoir l'anglais dans cette ville française! J'ai vu pour la première fois Ottawa, la capitale du Dominion. C'est une jolie ville de 23,000 âmes, située sur la rivière dont elle a pris le nom. En traversant le pont qui met le faubourg de Hull en communication avec la ville, on aperçoit au milieu d'une agglomération de scieries et de fabriques la chute de la Chaudière, un Niagara vu par le gros bout de la lorgnette. La rivière y fait un saut de 40 pieds de hauteur, sur une longueur de 200. Ce serait d'un effet superbe si l'industrie ne s'était pas emparée de ce colossal pouvoir d'eau (le débit de l'Ottawa est de 3,500 mètres cubes par seconde aux hautes eaux ) sans aucun ménagement pour les amateurs des beautés de la nature. Ottawa est le foyer du commerce des bois, et les bords de la rivière sont garnis, à perte de vue, d'énormes cubes de planches et de madriers fraîchement sciés. Sur la hauteur, dominante une soixantaine de mètres le cours sinueux de l'Ottawa, on a élevé le Government building, — un gros palais en style quaUfié de gothique italien, oh se trouvent réunis les salles du Parlement et les bureaux des treize ministères du Dominion. Par exemple, la Bibliothèque, distribuée et décorée avec goût dans une vaste rotonde, est digne d'une capitale. La résidence du gouverneur général, Rideau Hall, semblerait mesquine à plus d'un landlord anglais ou même irlandais. Le premier ministre du Dominion, sir John Mac- Donald, chef du parti conservateur, habite un joli cottage donnant sur une avenue qui finira sans doute

par avoir un pavé. Les politiciens du Dominion, — c'est une justice à leur rendre, — se contentent encore de leurs appointements pour vivre, et l'un d'entre eux nous racontait, non sans fierté, qu'un de ses confrères américains, apprenant qu'il était depuis quinze ans dans la politique, qu'il avait été trois fois ministre et que sa fortune était encore à faire, l'avait amicalement traité d'idiot. Il faut souhaiter que les politiciens du Dominion continuent longtemps à mériter ce compliment. Le maire d'Ottawa, suivant en cela l'exemple de son aimable collègue de Montréal, nous a donné le spectacle d'une alerte en cas d'incendie. Dans chaque quartier, ordinairement près d'un hôtel ou d'une station de police, il y a une boîte contenant un signal en communication électrique avec les différents postes de pompiers. La clef de la boîte est à l'hôtel ou à la station. On abaisse un piton dans une rainure, et au bout de deux minutes moins quelques secondes accourt au triple galop une première pompe, ou, pour mieux dire, un premier rouleau de longs tuyaux en caoutchouc que l'on visse à la conduite d'eau de la rue, puis c'est un second, un troisième attelage avec un assortiment d'échelles : au bout de quatre minutes nous avons sous les yeux tous les appareils à incendie de la ville et des faubourgs. Au bruit du signal, les chevaux ont été se placer d'euxmêmes devant les pompes ; en quelques secondes les traits étaient attachés, et les pompiers huches sur les véhicules. A Chicago, on a introduit même un perfectionnement ingénieux à ce système progressif. Pendant la nuit, le signal fait basculer les lits de camp des pompiers de service. Les dormeurs culbutent sur leurs pieds; en un clin d'œil on est levé, on

part, on est parti. Voilà un miracle de célérité qui mettra bien un siècle à traverser l'Atlantique. Montréal a été cruellement éprouvé par la dernière crise, et par une colossale spéculation de terrains. Les villes grandissent vite en Amérique. Encore se presset-on quelquefois un peu trop d'escompter leur grandeur future. A Montréal, la spéculation avait poussé à 1 piastre le pied , des terrains qui valaient auparavant 1 centin ; on avait percé force avenues et mesuré des blocs par centaines en attendant de les bâtir. La crise est survenue, le ballon s'est dégonflé et les spéculateurs se sont trouvés à terre, les côtes fortement meurtries. La leçon leur profitera-t-elle? Qui sait? En attendant, il y a dans les nouveaux quartiers plus de rues que de maisons, et on peut devenir propriétaire à des prix doux. Aujourd'hui la crise est passée, les affaires reprennent, et voici notamment une nouvelle branche de commerce : l'exportation du bétail sur pied pour l'Angleterre, qui a pris un développement extraordinaire. Pendant le mois de septembre on n'a pas expédié moins de 10,826 bœufs, 4,620 moutons et 2,026 porcs à destination de Liverpool. Le déchet pendant la traversée est insignifiant. Les graziers anglais et irlandais ne seront pas contents, le bétail national en gémira; mais le peuple anglais sera mieux nourri, et l'Angleterre ne s'en portera pas plus mal.

Manifestations du sentiment national. — Pourquoi les Anglo- Canadiens se montrent favorables à une reprise des relations financières et commerciales entre le Canada français et son ancienne métropole. —Obstacle qu'elle rencontre dans le tarif des douanes. — Le régime protecteur au Canada. — Circonstances qui ont déterminé son adoption. — La crise américaine et ses effets. — Le tarif protectionniste de 1879. — Tribut sans compensation qu'il impose aux provinces de l'Ouest. — Maux qu'il cause aux autres en détournant les capitaux de leur destination naturelle. — Etat des relations commerciales avec la France. — Entraves que leur oppose le régime protecteur des deux côtés de l'Atlantique. — Contradiction entre l'accroissement des dépenses pour les voies de communication et l'augmentation du tarif des douanes. — Pourquoi un régime d'entière liberté commerciale serait particulièrement avantageux au Canada.

Montréal, le 26 novembre 1880.

Depuis mon arrivée dans la province de Québec, j'assiste à une véritable explosion du vieux sentiment national qu'une séparation de plus d'un siècle et l'oubli dans lequel la France a laissé ce vigoureux rejeton qui lui a poussé dans le nouveau monde n'ont pas réussi à éteindre, ni même à affaiblir. Les délégués du Crédit foncier franco-canadien et les autres Français que commencent à attirer les richesses agricoles

et minérales, encore vierges, de cette région privilégiée, sont accueillis partout avec les démonstrations de sympathie les plus vives et les plus touchantes. Les partis eux-mêmes ont fait trêve à leurs querelles : libéraux et conservateurs, rouges et bleus, se réunissent pour fêter «les Français de France», et il est question même d'inaugurer une politique de conciliation qui fusionnerait les éléments modérés des deux partis, en se proposant pour but la reprise et le développement des relations financières et commerciales du Canada avec la France. Les Anglais se montraient d'abord quelque peu étonnés de cet entraînement national, mais ils n'ont pas tardé à comprendre que ce n'est pas trop de l'influence et des intérêts combinés de l'Angleterre et de la France pour écarter du Canada le seul danger sérieux qui le menace, je veux parler de l'absorption du Dominion dans la grande république. Entre la partie anglaise du Canada et les Etats-Unis, les différences sont presque insensibles; langue et mœurs, tout est pareil. La seule différence appréciable, c'est que les Américains ont un peu plus que leurs voisins l'habitude de parler du nez ; mais, en somme, l'annexion ne changerait guère que la couleur du drapeau. L'élément français répugne naturellement davantage à l'américanisation, et voilà pourquoi l'Angleterre est intéressée à le laisser se développer et se fortifier dans l'intérêt même de sa domination dans le Canada. Aussi les hommes d'Etat d'Ottawa se montrent-ils, à l'égal de ceux de Québec, disposés à favoriser un rapprochement entre la France et son ancienne colonie.

Malheureusement, il y a un obstacle qui pourrait bien neutraliser en partie ce concours de bons senti-

ments et de bonnes volontés, — c'est l'obstacle du tarif. Le Canada est économiquement émancipé; il peut taxer et il taxe les produits anglais au même taux que ceux de tous les autres pays. Il lui est permis d'être protectionniste, même aux dépens de l'Angleterre. Jusqu'à l'année dernière, il n'avait pas trop abusé de la permission. Son tarif était demeuré relativement modéré ; il ne dépassait pas en moyenne 17 1/2 0/0 sur les produits manufacturés. Mais, en sa qualité de proche voisin de la grande république, le Canada a subi plus qu'aucun autre pays le contre-coup désastreux de la crise américaine, — une crise qui a été provoquée surtout par la malfaisante folie de la protection. Son industrie a été profondément atteinte, son commerce a été presque ruiné. Sur 82 maisons faisant le commerce de gros à Montréal, il n'en est resté debout que 28. Alors, comme il arrive toujours dans les moments de souffrance, on s'est tourné du côté du gouvernement et on l'a sommé d'appliquer au plus vite un remède au mal. Ce remède, l'opposition avait été naturellement la première à le découvrir, et elle se plaisait à en vanter l'efficacité souveraine, tout en faisant un crime au gouvernement d'hésiter à y recourir. — Si notre industrie souffre, disaient ses orateurs et ses journalistes, c'est qu'elle n'est pas protégée, c'est parce que nous sommes inondés de produits américains. Elevons une barrière contre ce flot destructeur, protégeons le travail national, et aussitôt la crise s'apaisera, notre industrie se relèvera et nos ouvriers cesseront d'émigrer dans les «Etats». Les populations ne pouvaient pas manquer d'être séduites par ce langage plein de promesses, et la protection est devenue la panacée à l'ordre du jour. Elle a ra-

mené au pouvoir le parti conservateur, et celui-ci s'est empressé, dès son avènement aux affaires au commencement de Tannée dernière, d'entourer le Dominion d'une muraille de la Chine d'une hauteur respectable. J'ai sous les yeux le tarif canadien, et je ne saurais mieux comparer l'impression qu'il me cause qu'à celle qu'on éprouve en visitant un musée d'instruments de torture. Si l'industrie est protégée au Canada, en revanche c'est le commerce qui ne doit pas être à son aise! Il y a des pays où l'on taxe les produits étrangers au poids, d'autres où on les taxe à la valeur ; ici, on a combiné ingénieusement les deux systèmes : les principaux produits manufacturés payent à la fois un droit au poids et un droit à la valeur ; en sorte qu'il est absolument impossible de connaître le montant de l'impôt elle taux de la protection. On ne s'est pas borné, au surplus, à protéger les produits manufacturés, on protège les bois, les grains, le bétail, le poisson, les fourrures, c'est-à-dire tous les articles d'exportation ; on protège aussi les livres, y compris les Bibles et les paroissiens romains, les journaux, la musique et les produits pharmaceutiques. On frappe, par exemple, d'un droit de 20 0/0 le sulfate de quinine, en vue apparemment de protéger le quinquina du bouleau, du tremble ou de l'érable! On protège en un mot tout ce que le Canada produit et tout ce qu'il pourrait produire. L'Angleterre aurait pu opposer son veto à ce débordement protectionniste ; elle a préféré s'abstenir, quoique le tarif canadien atteigne principalement ses produits, et c'est ainsi que le Canada jouit depuis un an des bienfaits de la protection. La crise qui sévissait depuis 1873 en Europe et en Amérique ayant cessé, les protectionnistes n'ont pas manqué

d'en faire honneur au tarif ; mais l'émigration vers les «Etats», que la panacée de la protection devait arrêter d'une manière instantanée, a continué de plus belle. C'a été une première déception, et j'ai peur que ce ne soit pas la dernière.

Les Canadiens instruits savent qu'il existe en Europe une science nommée l'économie politique ; mais, comme les Américains leurs voisins, ils sont persuadés que cette science européenne ne saurait être d'aucun usage en Amérique, et ils se gardent bien de perdre leur temps à l'apprendre; on ne l'enseigne pas dans leurs universités, et je doute que les noms de J.-B. Say, de Bastiat, de Michel Chevalier soient jamais arrivés jusqu'à eux. Il leur serait pourtant plus facile qu'à aucun autre peuple de se rendre compte de la nature et des effets du régime de monopole qu'ils viennent d'établir sous le pseudonyme flatteur de protection, car ils étaient soumis, il n'y a pas bien longtemps encore, à un monopole absolument semblable à celui-là, quoique moins lourd : je veux parler du monopole féodal, qui accordait au seigneur du village le privilège exclusif de faire moudre le blé à son moulin. On pouvait faire valoir des arguments très plausibles en faveur de ce privilège: on pouvait soutenir que le seigneur ne se serait point avisé de bâtir un moulin s'il n'avait eu le droit d'obliger les habitants de la paroisse à y porter leur blé ; on pouvait soutenir encore que c'était une manière efficace de protéger le travail paroissial. Cependant ce vieux privilège a été aboli, et ceux-là mêmes qui se montrent les promoteurs les plus ardents du régime protecteur seraient les premiers à s'opposer au rétablissement du privilège de

la mouture au profit du seigneur. Ils ne voient pas qu'en obligeant les consommateurs canadiens à acheter leurs outils, leur mobilier et leurs vêtements à des industries protégées, ils ressuscitent sur une plus grande échelle, et avec toute sorte de circonstances aggravantes, ce vieux régime féodal qu'ils se sont fait gloire de supprimer. Sans doute, il était pénible au consommateur de payer la mouture de son blé plus cher qu'il ne l'aurait fait s'il avait pu le porter ailleurs qu'au moulin seigneurial; mais, du moins, il ne s'agissait que d'un seul article. Aujourd'hui il s'agit de la grande majorité des articles de consommation, et ce n'est rien exagérer que d'évaluer au quart, sinon à la moitié du prix de chacun de ces articles, le tribut que le consommateur paye aux industriels protégés. Autre circonstance aggravante! Le seigneur vivait dans sa paroisse, il y dépensait son revenu, tandis que les manufactures privilégiées appartiennent pour la plus grande part à des capitalistes étrangers qui dépensent en Europe le tribut que la protection leur a permis de lever en Amérique. On me cite par exemple une manufacture de coton à Montréal, qui distribue 80 0/0 à ses actionnaires, et des raffineries de sucre dont les dividendes sont encore plus plantureux, grâce au tarif qui leur permet de vendre leurs marchandises moitié plus cher que leurs concurrents du dehors. Les actionnaires anglais de ces établissements fortunés n'ont évidemment qu'à se louer d'un régime qui leur procure des bénéfices triples ou quadruples de ceux des industries de concurrence, sans môme les obliger à les dépenser dans le pays; mais les consommateurs, qui sont obUgés de renouveler moins souvent leur garde-robe et de mesurer parcimonieuse-

ment les morceaux de sucre à leurs enfants, peuventils se féliciter au même degré des eflets bienfaisants de la protection? On prétend, à la vérité, que c'est à la protection qu'ils sont redevables de leurs moyens d'existence, et on réussit parfois à le leur persuader, comme on persuadait aux bons a habitants » d'autrefois que c'était au monopole du moulin seigneurial qu'ils devaient de manger du pain ; mais les habitants, malgré leur ignorance naïve, ont fini par savoir à quoi s'en tenir sur ce chapitre, et il est fort à craindre que les tributaires actuels de la protection ne s'instruisent à leur tour. Il me paraît difficile que les fermiers du Manitoba et ceux qui iront peupler d'ici à quelques années le parcours du Pacifique canadien ne finissent point par s'apercevoir qu'ils n'ont aucun intérêt h payer un tribut aux fabricants de cotonnades, de lainages, de meubles, aux raffineurs de sucre, etc., des provinces de Québec et d'Ontario. En vain on leur dira que le tarif protège aussi avec une louable impartialité leurs produits agricoles ; ils répondront que des blés qui reviennent à 5 ou 6 fr. l'hectolitre n'ont pas besoin d'être protégés et que la compensation est illusoire. La querelle ne manquera pas de s'envenimer, et la protection deviendra au Canada ce qu'elle a été aux Etats-Unis : une cause de séparation et peut-être un germe de guerre civile. Comme aux Etats-Unis, elle pourrait bien devenir aussi un agent actif de corruption. Jusqu'à présent les politiciens canadiens sont demeurés pauvres' mais honnêtes ; mais, quand on a le pouvoir d'obliger les gens à porter leur blé à un moulin plutôt qu'à ui> autre, comment ne seraiton pas tenté de prendre des actions dans le moulin privilégié, voire même de s'en faire allouer quelques-

unes pour le prix du privilège? On a beau être vertueux, on n'est pas de marbre, et nul n'oserait affirmer que les politiciens du Canada résisteront toujours à des tentations auxquelles ont succombé leurs voisins de la grande république.

La protection a d'autres inconvénients qui sont particuliers au Canada. Si la production ne s'y est pas développée jusqu'à présent autant qu'elle l'aurait dû, eu égard à l'immensité et à la variété des ressources naturelles de cette moitié du continent de l'Amérique du Nord, si l'étendue des défrichements n'est pas plus considérable, si l'agriculture n'est pas plus avancée, si les forêts et les pêcheries sont exploitées au moyen d'un système de rétribution en nature qui réduit l'ouvrier ou le pêcheur à un état très voisin du servage, si les richesses minérales sont à peine effleurées, cela tient avant tout l'insuffisance de l'esprit d'entreprise et du capital. Or qu'a-t-on fait en s'évertuant à implanter au Canada la multitude des branches de l'industrie manufacturière, la fabrication des cotonnades, des draps et des soieries, la confection des modes et des articles-Paris, sans parler de l'exploitation du quinquina national? On a détourné l'esprit d'entreprise et le capital des canaux naturels où ils pouvaient trouver un écoulement assuré et presque illimité, pour les attirer dans une véritable impasse. Au moins, aux Èlat-Unis, les industries protégées peuvent exploiter un marché de 50 millions de consommateurs. Au Canada, le marché n'est que de 4 millions, et il est à peine nécessaire d'ajouter que des industries établies pour la plupart sur le plan réduit que comporte ce petit marché, obligées de payer à haut prix non seulement leur capital, mais

encore tous les matériaux et les instruments de leur fabrication, car on protège la houille, le fer, les machines et le reste, — des industries placées, dis-je, dans de pareilles conditions, ne peuvent espérer de se créer au dehors un débouché supplémentaire. Après avoir procuré quelques grosses primes aux premiers occupants du marché protégé, elles deviendront moins lucratives à mesure que la concurrence y sera attirée par l'appât artificiel du renchérissement; elles se disputeront avec acharnement de trop rares consommateurs, et elles traîneront, de crise en crise, une existence misérable. C'est l'exemple des Etats- Unis qui a séduit les politiciens canadiens; à défaut des livres des économistes, que ne lisaient-ils la fable de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le ba^uf? Enfin, quoi qu'on fasse pour atténuer ou corriger les effets de ce malencontreux système, il est et il demeurera un obstacle infranchissable à une reprise sérieuse des relations du Canada français avec son ancienne mère patrie. Le commerce direct de la France avec le Canada n'est aujourd'hui qu'une bagatelle; il ne dépasse pas une quinzaine de millions de francs sur un chiffre total de 1 milliard; et en admettant même que le commerce indirect, par la voie d'Angleterre, fasse monter ce chiffre à une cinquantaine de millions, ce ne serait jamais que 5 0/0 de l'ensemble des importations et des exportations du Dominion. Comment en serait-il autrement? Les importations canadiennes sont soumises en France au tarif général qui est prohibitif, tandis qu'au Canada les importations françaises se heurtent à un tarif ultra-protectionniste. Aussi longtemps que ces deux murailles resteront debout, Français et Canadiens seront réduits t\ échanger

leurs bons sentiments et leurs sympathies qui échappent heureusement aux taxes et aux prohibitions, mais ils devront renoncer à échanger leurs marchandises. On parle beaucoup en ce moment de faciliter le commerce direct entre le Canada et son ancienne mère patrie au moyen d'une ligne transatlantique subventionnée, du Havre à Québec. Les deux pays se partageraient les frais de la subvention ; mais, je le demande, oh serait l'utilité de faire promener sur l'Océan, aux frais des contribuables, des steamers destinés à demeurer vides? Que l'on commence par abaisser les deux murailles qui empêchent le commerce de passer, et alors la ligne transatlantique s'établira d'elle-même sans qu'il soit nécessaire de contraindre les contribuables à en faire les frais. Cet obstacle insurmontable que les tarifs opposent à un rapprochement tant souhaité fait le désespoir de mes bons amis du Canada, Ils voudraient bien le lever, et cependant ils ne voudraient pas renoncer à la protection. Ils essayent de trouver un moyen terme, et, comme ils n'y réussissent pas à leur gré, ils s'en prennent volontiers à l'Angleterre. — N'était-ce pas, disent-ils, le devoir do l'Angleterre d'étendre à ses colonies les bénéfices de son traité de commerce avec la France? Si elle avait été moins égoïste, n'aurait-elle pas réclamé pour les produits du Canada les mêmes faveurs qui étaient accordées aux produits anglais? ' — J'ai dû leur expliquer non sans peine que le Canada ayant acquis le droit de faire lui-même son tarif et ayant usé de ce droit pour taxer à outrance les produits français aussi bien que les produits anglais, l'Angleterre ne pouvait pas le comprendre dans son traité. — Mais alors, insistaient-ils, pourquoi ne nous permet-elle pas de con-

dure nous-mêmes un traité avec la France? Quand nous voulons nous aboucher directement avec vous, elle nous dit : Vous êtes une colonie, et vous n'avez pas le droit de conclure des traités autrement que par mon intermédiaire. — Eli bien! pourquoi ne réclamezvous pas l'intermédiaire de l'Angleterre pour conclure un traité de commerce avec la France? Ce n'est qu'une démarche à essayer. — Oh ! l'Angleterre s'y refusera certainement. — En êtes-vous bien sûrs? A quelle condition pourrez-vous obtenir de la France qu'elle abaisse son tarif en faveur de vos produits? A la condition, n'est-il pas vrai, que vous réduisiez les droits qui frappent les siens? Eh bien! ces réductions que vous accorderez aux produits français, il faudra bien que vous les étendiez aux produits similaires anglais, car enfin on ne saurait admettre qu'une colonie favorise une nation étrangère aux dépens de la métropole. Vous serez donc obligés d'abaisser votre tarif pour l'Angleterre en l'abaissant pour la France, et c'est pourquoi il y a grande apparence que le gouvernement anglais, malgré son égoïsme, ou même à cause de son égoïsme, ne vous refusera pas ses bons offices. Encore une fois, essayez !

J'ignore si cette démarche sera tentée ou non. Tout ce que je puis dire, c'est qu'un traité de commerce avec la France serait aujourd'hui populaire dans le Canada français, dût-il faire une grosse brèche à la muraille de la protection. Mais si les Canadiens entendaient bien leurs intérêts, ils ne se borneraient pas à faire brèche à la muraille, ils la renverseraient de fond en comble. Je ne connais pas de pays au monde qui ait plus à gagner que le Canada à pratiquer la politique dxifree trade, précisément parce que la grande

république sa voisine s'est embourbée dans l'ornière de la protection. Sa situation actuelle est absolument la même que celle oti se trouvait la Suisse à l'époque où l'Angleterre, la France et les autres nations industrielles de notre continent protégeaient à outrance leurs produits manufacturés et autres. Les Suisses eurent le bon sens de résister à cette contagion malfaisante ; ils continuèrent résolument à pratiquer une politique de libre-échange. Qu'en résulta-t-il? C'est que cette politique, qui devait avoir pour résultat infaillible de les empêcher à jamais de posséder des manufactures, en les exposant à l'inondation combinée des stocks de cotonnades, de lainages, de soieries de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne, eut au contraire pour effet d'y implanter la grande industrie, et en particulier la fabrication des cotonnades. Cependant la Suisse ne possédait ni la houille ni le fer, et toutes les matières premières de l'industrie cotonnière lui arrivaient grevées d'un surcroît de frais de transport; en revanche, les divers agents et matériaux de la production, machines, huile, matières tinctoriales, lils de coton, denrées alimentaires n'ayant aucun tribut à payer à la protection, la différence des frais de transport se trouvait plus que compensée, et les frais de fabrication étaient moindres à Zurich qu'à Rouen, ou môme à Manchester. Eh bien ! il ne tiendrait qu'au Canada de jouer en Amérique le rôle qui a si bien réussi à la Suisse. Supposons que le Dominion ouvre librement ses ports aux produits de toutes les nations, en se bornant, comme le fait aujourd'hui l'Angleterre, à taxer une douzaine d'articles en vue du revenu, immédiatement il acquerra un avantage énorme sur la grande république protectionniste sa

voisine. Tandis que l'importation des blés des Etats- Unis en Europe est encore entravée par la difliculté des retours, nous pourrons payer les blés du Far West canadien avec des produits manufacturés, ce qui nous engagera naturellement à leur donner la préférence. Le Canada a fait des sacrifices considérables pour améliorer les communications du Grand Ouest; il n'a pas dépensé moins deoO millions de piastres (250 millions de francs) pour la canalisation du Saint-Laurent. Avant dix-huit-mois ce travail colossal sera terminé, la dernière écluse sera construite, et un navire de 1,500 tonneaux pourra venir directement, en quelques semaines, du fond du lac Supérieur à Liverpool ou au Havre. Avant dix ans, cinq ans peut-être, le Grand Pacifique canadien traversera le Far W?sf jusqu'aux rivages de la Colombie anglaise, et des flots d'émigrants exploiteront les millions d'acres de terre noire que le gouvernement a libéralement concédés à la Compagnie. N'est-il pas visible qu'une politique de liberté commerciale est le complément logique et nécessaire de ces grands travaux? Qu'a-t-on voulu en dépensant sans compter tant de millions pour créer des canaux et des chemins de fer jusque dans les régions les plus reculées du Grand Ouest? On a voulu faciliter l'écoulement vers l'Europe des produits agricoles de cette immense et fertile contrée. Que fait-on en entravant l'échange des produits manufacturés de l'Europe contre les produits agricoles de l'Ouest? On rend plus difficile et plus coûteux un commerce que l'on s'est évertué, d'un autre côté, à faciliter en mettant à son service des moyens de communication rapides et à bon marché. N'est-ce pas le comble de l'inconséquence? Aux Etats-Unis, les influences protection-

nistes l'ont emporté et l'emporteront longtemps encore sur la logique; mais qui ne voit l'avantage que l'Ouest canadien recueillerait d'une politique qui s'abstiendrait d'employer le douanier à défaire l'œuvre de l'ingénieur? L'émigration ne se porterait-elle pas désormais de préférence dans une région oti la vie ne serait point renchérie par l'obligation de payer tribut à des industriels protégés, où, d'une autre part, les exportations ne seraient pas entravées par les obstacles opposés à l'importation? La liberté commerciale donnerait bientôt à l'Ouest canadien la première place sur le grand marché des denrées alimentaires, et on peut se convaincre aisément qu'elle ne serait pas moins favorable aux intérêts des provinces de l'Est. Je ne parle pas des provinces maritimes, dont le régime protecteur est en train de ruiner la navigation, comme il a ruiné celle des Etats-Unis (de 83 0/0, la part du pavillon américain dans la navigation de concurrence est tombée à 17 0/0), je veux parler des provinces de Québec et d'Ontario, oîi l'on est encore à attendre la réalisation des promesses de la protection. J'ajoute qu'elle pourrait bien se faire attendre longtemps, car les capitaux et l'esprit d'entreprise, ayant le choix entre deux marchés protégés, préféreront naturellement celui de 50 millions de consommateurs à celui de 4 millions. Il en serait autrement si l'industrie pouvait s'établir au Canada comme elle s'est établie en Suisse, sans avoir de surtaxes à payer sur tous les agents et les éléments de la production, avec la maigre compensation d'un marché protégé de quinzième ordre. En réduisant ses frais de production au minimum, la liberté commerciale lui permettrait de battre sur tous les marchés du nouveau monde la

concurrence américaine, et d'envahir même le marché des Etats-Unis. Nulle part, en effet, l'industrie ne pourrait se placer dans de meilleures conditions, nulle part elle ne trouverait une pareille abondance de « pouvoirs d'eau » et une plus grande facilité de communications avec une population ouvrière plus laborieuse. Mais il faudrait se garder de lui attacher au pied le boulet de la protection.

Enfin, avec une politique de liberté commerciale, le Canada obtiendrait aisément de la France le traitement de la nation la plus favorisée, et les relations que l'on s'efforce aujourd'hui de renouer entre les deux pays ne tarderaient pas à se développer à leur avantage mutuel. La France financière, industrielle et commerciale retrouverait dans son ancienne colonie un marché dont elle est loin de soupçonner toute la valeur, et le Canada français, aidé des capitaux et de l'esprit d'entreprise de son ancienne métropole, échapperait décidément à « l'anglification n ou à « l'américanisation ».

L'hiver au Canada. — Les sleighs. — Les raquettes. — La protection extérieure et intérieure contre le froid. — Prix des loyers et des aliments. — Taux des salaires. — Les théâtres. — Le préjugé de couleur. — Les Indiens. — Visite aux Iroquois de Gaughnawaga. — La traversée du Saint-Laurent. — Physionomie d'un village indien. — L'église. — Le missionnaire. — Les femmes indiennes. — Le grand chef. — Le whisky. — Banquet offert aux délégués français à Montréal. — Réception qui leur est faite dans la paroisse de Saint-Eustache. — La reconquête économique et pacifique du Canada. — Retour à Nev^-York. — Encore mademoiselle Sarah Bernhardt. — La protection du soxc faible aux États-Unis. — Rigidité de la morale officielle. — Les bas-fonds de New- York. — Les disorderhj homes . — Le club chinois. — Les fumeurs d'opium. — Une écurie d'hommes. — La traversée. — Le prix du temps.

A bord du Péreire, le 8/21 décembre 1880.

L'hiver a commencé de bonne heure au Canada. La première neige est tombée le 15 novembre à MontréaL Aussitôt, l'aspect de la ville a changé. Des sleighs (traîneaux) élégants garnis de fourrure ont remplacé les carriages, et l'on a exhibé les raquettes aux étalages. Les raquettes sont exactement de la même forme que celles dont on se sert pour jouer au volant; on se les attache aux pieds et on marche sur la neige comme

sur un tapis de Turquie; c'est une invention indienne. — Grande exhibition de fourrures : On porte des casques majestueux en peau de loutre et des pelisses d'ours ou de vison , mais les prix sont éleyés, et il est plus avantageux d'acheter les fourrures canadiennes à Leipzig, ou même à Paris, qu'à Montréal. Les habitations sont aménagées en vue de l'hiver, et on souffre moins du froid dans ce pays oii la neige couvre le sol pendant cinq mois, et où le thermomètre descend parfois à 40 degrés au-dessous de zéro, que dans nos climats tempérés. Ce froid rude, mais sec, est particulièrement favorable à la santé. On vit très vieux dans le Canada; les centenaires ne sont pas rares, et, avec quelques précautions hygiéniques, on pourrait allonger encore d'une manière notable la durée de la vie moyenne. Mais les maisons sont petites, les pièces sont basses de plafond, et on n'ouvre guère les doubles fenêtres. En outre, on ne se contente pas de se protéger extérieurement contre le froid ; on se protège intérieurement en absorbant des quantités illimitées de whisky, de gin, de brandy, et on continue même à consommer cette sorte de com^ bustible quand l'hiver est passé. Les vieilles habitations sont chauffées au moyen de poêles en fonte dont le foyer incandescent répand la chaleur et la lumière à travers une vitrine en mica; dans les maisons nouveau style, une fournaise installée à la cave échauffe dis tuyaux remplis d'eau et fournit à peu de frais une chaleur pertnanente. Le bois a renchéri, mais la houille qui vient de la Nouvelle-Ecosse est à bon marché. En général, la vie est facile et peu coûteuse. On peut louer à. Montréal une jolie maison à deux étages [)uur 2o0 à 330 piastres, et, dans le faubourg d'Hoche-

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laga, pour 150. La viande de bœuf coûte de 15 à 20 cents la livre; un poulet, 25 cents; une dinde de 10 livres, 75 cents. Si la protection n'avait pas exhaussé artificiellement les prix du sucre, des vêtements et d'une foule d'autres articles, le Canada jouirait plus qu'aucun autre pays des bienfaits de la vie à bon marché. Les salaires sont plus élevés qu'en Europe, quoique un peu plus bas qu'aux Etats-Unis. La moyenne est d'une piastre (5 fr. 30 c.) par jour. Les servantes se payent de 12 à 15 piastres par mois ; les cuisinières françaises, — article très demandé, —jusqu'à 20 piastres. Malheureusement, l'économie n'est pas une vertu très répandue parmi la classe ouvrière, et on ne s'est pas ingénié d'ailleurs à l'encourager. Les Caisses d'épargne n'existent guère que dans les villes, et je n'ai entendu parler d'aucune institution destinée à procurer aux ouvriers des délassements honnêtes et économiques. Les classes aisées ont leurs clubs et leurs réunions où on danse et où on fait de la musique. Les dîners sont copieux et chez les Canadiens-Français on n'a pas encore perdu l'habitude de chanter au dessert. Il y a des voix superbes dans ce pays, mais point de Conservatoire. Les théâtres ne sont desservis que par des troupes ou des artistes de passage ; anglais, français, blancs, rouges ou noirs. Miss Siddons, notre ami Remenyi, Buffalo Bill et les Jubilee Singers ont tour à tour fait florès en attendant Sarah Bernhardt, à laquelle on prépare une réception solennelle avec torck light (promenade aux flambeaux). Les Jubitee Singer s, en leur qualité de nègres ou de mulâtres, n'ont pas réussi sans peine à se loger; on les a refusés au Saint- Laivrence et à VOltava hôtel. Heureusement, le Windsor ^ofe/ s'est montré plus hospitalier et les a accueillis au

risque de se faire mettre à l'index par la clientèle aristocratique des Pork-Packings de Chicago ou de Cincinnati.

Les Canadiens sont beaucoup moins que leurs voisins des Etats infectés du préjugé de couleur à l'égard des nègres, et ils traitent les Indiens avec une sollicitude toute paternelle. La province de Québec possède encore quelques milliers d'Iroquois, de Hurons, d'Abcnakis et de Mie-Macs. Ils sont cantonnés dans des réserves où il n'est pas permis aux blancs de s'établir et où la vente des liqueurs fortes est rigoureusement prohibée. J'ai visité dans une aimable compagnie la réserve des Iroquois à Caughnawaga. On va en une demi-heure de Montréal au joli village de Lachine, audessus des rapides, sur la rive gauche du Saint-Laurent. Caughnawaga est en face sur la rive droite. Un petit bateau à vapeur fait le service de la traversée; mais le fleuve charrie des glaçons de forte dimension : les abords de l'embarcadère sont devenus impraticables, et le service est interrompu. Un canot manœuvré par deux solides rameurs et dirigé par un pilote indien vient nous prendre h la rive.* Rameurs et pilote sont, hélas! habillés comme s'ils sortaient de la Belle-Jardinière. Le pilote a remplacé toutefois le chapeau melon américain par une toque de fantaisie, ornée de plumes de paon. Le canot file rapidement entre les glaçons et en vingt-cinq minutes nous sommes à l'autre rive. C'est un dimanche, on sonne pour la grand'messe. Nous traversons le village. Point de pavé, mais des maisonnettes en rondins recouverts de planches, avec des toits en bardeaux qui feraient honte aux cabines irlandaises. L'église, dont le clocher dentelé et pointu s'aperçoit à 20 milles à la

ronde, est solidement bâtie en pierres grises. L'intérieur est celui de toutes les églises de village. Rien de caractéristique, sauf des devants d'autel en broderie indienne. Deux gros poêles huches sur des piédestaux au milieu de la nef répandent une chaleur suffisante. Les fidèles entrent en foule : les femmes vont se placer sur les bancs à droite de la nef, les hommes à gauche. Les sang-mêlé sont en grande majorité; on les reconnaît ;\ la barbe, car l'Indien pur sang est entièrement imberbe. Les pommettes saillantes, les yeux noirs légèrement bridés, la peau brune accusent une origine mongolique. Il est évident que la première découverte de l'Amérique appartient à un Christophe Colomb chinois. Les costumes masculins ne diffèrent pas de ceux de nospaysans endimanchés. Les femmes seules ont conservé un peu de couleur locale. Grandes, sveltes, élégantes, elles relèvent leurs châle sur la tête en manière de capuchon et se cachent le bas de la figure en ne laissant visibles que leurs grands yeux noirs ; elles se glissent comme des ombres à leurs bancs, où elles entonnent les litanies de la Vierge. Pourquoi faut-il que ces ombres à la démarche rhythmée aient l'habitude de chanter du nez? Le missionnaire desservant de la paroisse, l'excellent abbé Burtin, monte en chaire et débile un sermon en langue iroquoise avec un fort accent lorrain. C'est une langue harmonieuse, presque dépourvue de consonnes; son alphabet ne compte que onze lettres. Le sermon du bon missionnaire ne dure pas moins de trois quarts d'heure, puis viennent les annonces des morts, des mariages et des exercices de piété. L'assistance garde une attitude respectueuse et résignée; seuls, quelques boys se poussent sur leurs bancs trop étroits et les fil-

lettes aux yeux bruns laissent glisser des regards curieux de dessus leurs livres de prières, du côté des Français de France. La messe finie, deux femnies, dont l'une porte un enfant dans ses Ijras, s'avancent vers le chœur, et elles demandent au missionnaire de procéder à la cérémonie des relevailles. L'enfant, — un joli bébé un peu pâlot, — est attaché à une planche ornée de dessins à l'ocre rouge et au bleu d'azur, qui lui sert de berceau et qui permet au besoin de le suspendre à un clou comme un saucisson. La cérémonie terminée, le missionnaire nous emmène au presbytère où il nous fait partager son modeste dîner en nous parlant de la Lorraine et de Metz qu'il a quitté il y a vingt-trois ans et qu'il a renoncé à revoir. Il nous montre deux bons portraits du Père Laffltau et du Père Charlevoix, qui ont séjourné jadis à Caughnawaga, puis on nous présente un Indieu qui a revêtu pour la circonstance son costume de guerre, lequel n'est plus aujourd'hui qu'un costume de cirque. Nous n'en sommes pas quittes à moins de quelques dollars : ce serait moins cher à la foire de Neuilly. Nous allons ensuite faire une visite au Grand-Chef ou au Sachem de la tribu. Ce Sachem est un petit homme à la physionomie rusée, qui exerce la profession d'épicier. Il habite une jolie maison bourgeoise et nous reçoit dans un salon confortablement meublé, dont les murailles sont ornées d'images de piété. Il nous présente à sa femme, qui porte avec aisancie une robe de soie noire, d'une bonne coupe, et nous souhaite gracieusement la bienvenue en iroquois. — Les hommes parlent généralement le français ou l'anglais; mais les femmes, confinées pour la plupart dans leur intérieur et surchargées de travail, ne connaissent que la langue in-

digène. Nous entrons dans le magasin qui est rempli de marchandises variées : épiceries, étoffes, chaussures avec un compartiment affecté à la « rassade», c'està-dire aux articles de fabrication indienne : mocassins, broderies, porte-cigares, éventails de plumes; et nous ne tardons pas à nous apercevoir qu'en cessant de scalper ses ennemis, ce Grand-Chef n'a pas renoncé à écorcher sa clientèle. La a rassade » se vend plus cher à Caughnawaga qu'à Montréal. Mais la journée s'avance, et le moindre grain rendrait impraticable la traversée au retour. Nous prenons congé du bon missionnaire et du Sachem, et, au bout de quarante minutes pendant lesquelles nos rameurs n'ont pas chômé car les « rapides » sont à quelques centaines de mètres plus bas, — nous revoici de l'autre côté du fleuve. La réserve indienne de Caughnawaga a une étendue approximative de 6 lieues carrées, et elle contient environ 2,500 habitants. Le commissaire du gouvernement, assisté du Conseil de la Iribu, assigne un lot de tei're à chaque chef de famille, et ce lot ne peut lui être repris, quoiqu'il n'en ait que l'usufruit. Il peut même le céder en tout ou en partie à d'autres membres de la tribu ; mais aucun contrat conclu avec un blanc n'est valable, l'Indien étant considéré légalement comme mineur. C'est le gouvernement qui remplit auprès de lui les fonctions de tuteur, et il y met certainement beaucoup de bonne volonté ; seulement c'est un tuteur qui est surchargé d'affaires, et il ne faut pas s'étonner s'il néglige un peu ses pupilles. Le Code indien est irréprochable, et jamais race mineure n'a été, théoriquement, mieux protégée contre les autres et contre elle-même. Malheureusement la pratique n'est pas à la hauteur de la théorie, et l'ivrognerie,

par exemple, abrutit et décime les Indiens en dépit des règlements qui interdisent la vente de l'eau de feu dans leurs réserves. Il est clair que la tutelle de cette race mineure aurait besoin d'être perfectionnée, même au Canada.

Je reviens à l'objet essentiel de mon voyage, je veux parler de l'étude des moyens de reprendre et de développer les relations flnancières et commerciales, sans oublier les relations morales, entre la France et son ancienne colonie. J'avais déjà constaté il y quatre ans qu'on n'est pas moins Français au Canada qu'en France, et le séjour de six semaines que je viens de faire dans la province de Québec a confirmé absolument cette première impression. Il me serait impossible de donner une idée de l'accueil sympathique, cordial, enthousiaste, que les délégués financiers et agricoles qui sont venus étudier le Canada en vue de « renouer la chaîne des temps » en dehors de toute préoccupation politique et sans aucune attache officielle, ont reçu dans toutes les classes de la population. El quels banquets ! à Montréal c'était, dans la grande et magnifique salle de l'hôtel Windsor, un dîner de 250 couverts, présidé par un ancien ministre, M. Chauveau, et auquel assistaient, sans distinction de parti, la plupart des notabilités politiques de la province avec l'élite du commerce et de l'industrie. La salle était pavoisée des drapeaux accouplés de la France et de l'Angleterre. L'orchestre exécutait la Marseillaise entre le God save the Queen et la Canadienne; et quoique les paroles du chant national de Rouget de l'Isle ne fussent pas précisément adaptées à la situation, l'assistance, composée en majorité de conservateurs, en reprenait le refrain avec un ensemble

formidable. On ne prononçait pas moins d'une quinzaine de discours sur le même thème favori : la reprise des relations entre le Canada et son ancienne mère patrie, et on se séparait à deux heures du matin, aux cris de : Vive la France/ Dans la paroisse de Saint-Eustache, à une vingtaine de milles de Montréal, c'était une fête politico-agricole. En face de l'église encore criblée de projectiles datant de l'insurrection de 1837, dans laquelle de pauvres paysans à peine armés luttèrent et moururent pour la liberté du Canada, on avait élevé des arcs de triomphe de verdure, surmontés de faisceaux de drapeaux et de banderoles tricolores, avec toutes sortes d'inscriptions touchantes et naïves : Bienvenue aux représentants de la France! La porte et le cœur vous sont ouverts à deux battants! De là on montait slux hustings de\ant lesquels était massée la population de la paroisse : hommes, femmes, enfants et vieillards. Les hustings campagnards se composent d'une étroite estrade en planches, décorée de branches de sapin etpavoisée, à laquelle on se rend par un escalier escarpé, comme tous les escaliers canadiens. Le seigneur de la paroisse (ce n'est plus qu'un titre honorifique depuis le rachat des droits féodaux) donne lecture d'une adresse ; le premier ministre de la province, M. Chapleau, présente le consul général do France, M. Lefaivre, — un apôtre de la cause franco-canadienne, — et les délégués à la population. On prononce un, deux, trois, quatre discours. Notez qu'il gèle à pierre fendre. Nous sommes arrivés en traîneaux, et le thermomètre est tombé depuis la veille à 15 degrés au-dessous de zéro. Cependant la population ne bronche pas, et lorsque le dernier délégué achève

de prononcer le dernier discours, de toutes parts on lui crie : « Encore! encore 1 » Cet auditoire modèle ne se sépare qu'à regret, il fait cortège aux visiteurs jusqu'au château du seigneur oh les attendent une cordiale hospitalité et un lunch plantureux. Les femmes ont des larmes aux yeux, et nous entendons murmurer à nos oreilles : « Ce sont nos gens, oui, les voilà revenus ! ))

Si sceptique que l'on soit en matière de sentiments nationaux ou autres, comment ne serait-on pas ému de cette persistance de l'amour pour le vieux pays? Pourtant le vieux pays a oublié pendant bien longtemps ces enfants perdus; et aujourd'hui encore, malgré les progrès de la géographie, combien peu de Français savent au juste oh est situé le Canada! Il importe à la France, aussi bien qu'au Canada, que cette trop longue période d'abandon et d'oubli ait enfin un terme. La France retrouvera, quand elle le voudra, sur les bords du Saint-Laurent un marché presque indéfiniment extensible pour ses capitaux et ses produits; elle y retrouvera aussi une place de refuge assurée pour sa langue et sa civilisation, journellement entamées par l'anglification ou l'américanisation, et menacées de disparaître d'un continent où elles occupaient jadis la première place. Le Canada, de son côté, puisera dans la reprise et l'extension de ses relations avec son ancienne métropole la force nécessaire pour résister au courant qui l'entraîne dans l'orbite de son absorbant voisin. La puissance de ce courant s'est naturellement augmentée depuis l'avènement de la politique protectionniste au Canada. Les industriels protégés comprennent fort bien (ju'un marché intérieur de 4 millions de consommateurs ne saurait

leur suffire, et ils soupirent après une union douanière qui leur accorderait une part dans un marché privilégié de 50 millions. Le futur Président des Etats- Unis, M. Garfield, est, dit-on, favorable à cette idée; mais en admettant que ce Zollverein américain vînt à constituer, il y a grande apparence que le gros associé mangerait le petit; autrement dit que l'union politique ne tarderait guère à suivre l'union commerciale. Que le Canada cherche et trouve au contraire un nouveau point d'appui au dehors, que son marché s'agrandisse du côté de l'Europe, qu'un faisceau grossissant d'intérêts le rattache non plus seulement à l'Angleterre, mais encore à la France, et le courant qui le pousse vers les Etats-Unis sera neutralisé. Alors le danger d'une annexion éventuelle se trouvera conjuré, l'indépendance du Dominion sera assurée.

Voilà pourquoi les tentatives qui sont faites depuis quelque temps pour développer les relations financières et commerciales entre la France et le Canada ont une importance exceptionnelle au point de vue de l'avenir des deux pays. Les hommes d'Etat du Dominion, Anglo-Canadiens ou Franco-Canadiens, ne s'y sont pas trompés, et c'est pourquoi ils se sont montrés disposés à les favoriser de tout leur pouvoir. Je voudrais qu'on ne s'y trompât pas non plus en France, et je ne regretterais pas d'avoir traversé une seconde fois l'Océan si j'avais pu contribuer à éclairer les esprits sur les avantages d'une reconquête économique et pacifique du Canada par les capitaux et les produits français.

Je me proposais de compléter mon voyage en visitant le Grand -Ouest canadien, et j'avais été particulièrement séduit par l'annonce d'un train de plaisir

pour le Manitoba. Des facilités et des agréments de tous genres étaient promis aux excursionnistes ; on les autorisait même à emmener avec eux leur bétail. Malheureusement, la saison est trop avancée, les communications sont devenues difficiles. Ce sera pour une autre fois. Au lieu de prendre la route de Winnipeg, je reviens tout simplement à New-York pour m'embarquer sur le Pêreire.

A New-York, la pluie a remplacé la neige ; mais les trottoirs de Broadway et de la 14" rue n'en sont pas moins encombrés de dames qui vont chopping. Un homme-affiche colporte l'annonce d'une romance inspirée par la devise de Sarah Bernhardt : Quand même! Toutefois, on n'est pas d'accord sur la prononciation, et une jeune miss a consulté sur ce point difficile la rédaction du Neiv-York Herald. La rédaction répond dans sa petite correspondance, — un bijou! —qu'il faut prononcer comme si on écrivait kong maim. On n'accepte pas sans discussion cet oracle, mais on chante kongmaim, tout en s'étonnant de la ressemblance singulière qui existe entre le français et le chinois. Les vingtquatre représentations de Sarah Bernhardt ont rapporté 100,000 dollars. C'est le grand succès du jour. Les dames étaient en majorité, et il n'y avait pas de jeune homme bien élevé qui n'offrît ces jours-ci aux élégantes misses de sa connaissance une stalle au théâtre de Booth avec un souper chez Delmonico. Jeunes gentlemen et jeunes misses du meilleur monde font en tête-à-tête de ces parties fines sans que nul y trouve ;\ redire. Seulement, il n'y a point de cabinets particuliers chez Delmonico, ou, s'il y en a, il est interdit d'y servir à souper à deux clients de sexe différent. C'est une concession aux préjugés d'Europe i

concession d'ailleurs bien inutile en présence d'une lé^ gislation qui protège le sexe faible contre la séduction, et lui permet même de jouer à qui perd gagne aux jeux de l'amour et du hasard. Ces mœurs américaines constituent-elles ou non un progrès sur les nôtres? C'est une question qui exigerait, pour être résolue, des renseignements qu'on ne trouve pas dans les Blue Books, et sur laquelle je me garderais de prononcer sans information suffisante. Tout ce que je puis dire, c'est que la morale officielle est ici d'une rigidité extraordinaire. Tandis que la reine d'Angleterre et l'empereur de Russie tolèrent dans leurs Etats le mahométismc et la polygamie, M. Hayes vient de déclarer encore une fois dans son dernier message que la polygamie est un cas pendable, et d'annoncer que des mesures exceptionnelles vont être prises pour extirper le mormonisme. Qui oserait douter encore, après cela, de la pureté des mœurs américaines ?

Avant de rentrer dans notre vieille Europe corrompue, je tiens cependant à m'assurer si véritablement les Américains l'emportent sur nous du côté des mœurs aussi bien que des arts mécaniques, et je vais visiter les bas-fonds de New-York, sous la conduite d'un détective dont un de mes excellents confrères m'a procuré la connaissance. Nous nous mettons en route à neuf heures du soir, et nous visitons jusqu'à minuit les repaires de voleurs et les disorderly houses du quartier des Five points et de la Bowerie, sans oublier le Club des Chinois, le réduit des fumeurs d'opium, et finalement l'écurie d'hommes de Thomson Street. Quoique la prostitution ne soit pas moins rigoureusement interdite que la polygamie

aux Etats-Unis, j'ai pu constater, hélas ! que notre vieux monde n'en a pas le monopole, et même qu'en cette matière les prohibitions n'ont d'autre effet que d'aggraver le mal. J'aurais bien des choses à dire sur la polygamie interlope qui gangrène la cité impériale, et en particulier sur les disorderly houses à l'usage des boys de douze à quinze ans ; mais il me faudrait les dire en latin, peut-être. même en grec, et voilà bien longtemps que j'ai fait mes humanités. Je passe donc aux Chinois, qui sont au nombre d'un millier environ et qui exercent généralement à iNew- York la profession de blanchisseurs de fin. De braves gens, laborieux et paisibles, ces Chinois persécutés et calomniés. Les sous-sols où ils blanchissent et repassent le linge sont d'une propreté hollandaise. Le Club chinois est une vaste salle, pauvre d'aspect, où les Célestes, vêtus ici à l'européenne, sauf la chaussure, se réunissent le soir pour prendre le thé. La fumerie d'opium a plus de cachet. C'est un bouge étroit, dissimulé au fond d'une allée obscure. Notre détective se fait reconnaître par le maître de l'établissement (ai-je besoin de dire que les fumeries d'opium sont absolument prohibées ? ) qui s'empresse de nous ouvrir. C'est un vieux Chinois, à la physionomie rusée ; il reçoit ses clients dans une antichambre aux murailles lézardées, où il fait marché avec eux et reçoit d'avance le prix des consommations. Il traite à forfait avec ses clients : ceux qui s'endorment après avoir fumé une ou deux pipes seulement ne payent que 10 cents ( 50 c. ) ; ceux qui résistent davantage à l'action du narcotique, — quelques-uns fument jusqu'à quatorze pipes avant de jouir des béatitudes de l'ivresse, — payent 25 cents. L'opium coûte cher :

9 dollars (45 fr.) la livre ; mais on peut tirer d'une livre cent cinquante ou deux cents pipes, en sorte que le bénéfice du « boss », même en faisant la part de la police, est encore raisonnable. De l'antichambre, nous passons, en franchissant une porte basse, dans la salle des fumeurs, si cela peut s'appeler une salle. Figurez-vous la cabine d'un paquebot avec quatre couchettes superposées deux par deux, et juste la place nécessaire pour une cinquième à terre. Toutes ces couchettes sont occupées, et les loques dont elles sont couvertes nous font soupçonner que le nombre de leurs habitants pourrait bien dépasser considérablement celui des fumeurs. Silence absolu ! Trois fumeurs dorment d'un sommeil paisible ; les deux autres pétrissent entre leurs doigts une petite boule noire qui ressemble à du cirage anglais, ils l'allument en l'approchant d'une lampe à pétrole, l'insèrent dans l'étroit orifice d'une grosse pipe en bois, aspirent une bouffée et recommencent le même manège jusqu'à ce qu'ils tombent stupéfiés et grisés. Cette fumée de l'opium est bien un peu acre ; mais, en supposant que la cabine eût contenu cinq fumeurs de tabac, armés de grosses pipes allemandes, nous eussions été asphyxiés d'ernblée. L'ivresse de l'opium est, à tout prendre, moins ignoble que celle du whisky, du gin ou du brandy, associés à l'abus de la pipe ou du chewing, et elle n'est certainement pas plus funeste à la santé du corps et de l'esprit. L'opium est un poison, soit ! mais le whisky en est un autre, et j'ai rencontré en Amérique et ailleurs des brutes plus dégoûtantes et plus incommodes que ces fumeurs d'opium silencieux et inertes.— "En quittant ces pauvres Célestes en train de

rêver à leur lointaine patrie, nous traversons un lacis de rues et de passages à peine éclairés, où le sol est couvert d'épluchures de légumes et de détritus de toutes sortes ; nous entrons dans un repaire de voleurs confortablement vêtus, ce qui prouve que les affaires n'ont pas repris seulement dans Wall street ; à la vue de notre détective, quelques-uns renfoncent sur leurs yeux, qui son chapeau, qui sa casquette; du reste, la tenue est convenable : on se croirait dans un estaminet de bons bourgeois qui auraient des physionomies de loups ou de renards. Nous prenons un car, nous traversons Broadway, et nous voici dans Thomson street, en face d'une vaste maison d'apparence délabrée. Notre détective nous engage à allumer un cigare par mesure d'hygiène ; nous entrons dans un long et sombre corridor, nous montons quelques marches grasses et branlantes, on nous ouvre une porte et nous nous trouvons dans une salle basse dont les fenêtres sont hermétiquement fermées, et qui contient trois rangées de couchettes de cinquante chacune. Je croyais voir d'abord une série de cercueils dont on aurait enlevé le couvercle, les uns vides, les autres renfermant des formes humaines, car ces couchettes rudimentaires sont formées d'un simple abatis légèrement incliné, h i mètre du sol, et séparées par une planche, avec un billot pour oreiller; mais, en m'approchant de plus près, je m'aperçois que ce que j'ai pris pour la Morgue n'est autre chose qu'un dortoir. En hiver, on se couche tout habillé, — les plus délicats ôtent leurs souliers ; en été, au contraire, quand le thermomètre monte à 30 ou 40 degrés, on se déshabille à l'américaine, et c'est alors qu'il est indispensable d'allumer un cigare. Il y a

trois dortoirs superposés. On paye 5 cents (23 c.) par nuit aux deux étages inférieurs ; au troisième c'est 10 cents, parce que la salle peut être aérée. Une couverture coûte 5 cents de supplément. Les nègres ont un compartiment à part. Il est hermétiquement fermé. Nous le faisons ouvrir. C'est une grande cabine aménagée comme un entrepont d'émigrants. On peut, à la rigueur, y loger à huit ; il y a des couchettes pour quarante. Une vingtaine sont occupées. Une odeur fade, l'odeur du nègre, remplit l'atmosphère et retient mes compagnons à la porte d'entrée. Je pénètre -jusqu'au fond du compartiment, où un poêle est allumé ; mais, en dépit de mes sympathies pour les noirs fils de Gham, je ne m'y attarde point. Pas le moindre cabinet de toilette ou autre. Décidément, ce n'est pas un logement, c'est une écurie d'hommes.

Le lendemain, je m'embarque à bord du Péreire, arrivé l'avant-veille après une rude traversée, et qui vient à peine d'achever son déchargement. Le Péreire était naguère un des marcheurs les plus rapides de l'Océan : il file en moyenne 13 nœuds à l'heure; mais depuis quinze ans l'art du constructeur n'est pas demeuré stationnaire. V Arizona file jusqu'à 17 nœuds, et la Cily of Rome, actuellement en construction, ira, assure-t-on, jusqu'à 18. Bientôt on fera la traversée de Liverpool à New-York en moins de sept jours. Il est temps que la Compagnie transatlantique songe à renouveler son matériel si elle ne veut point se laisser distancer par ses concurrents. Les Américains seraient tout disposés à lui accorder la préférence pour éviter le détour de Liverpool et la cuisine des paquebots anglais; mais ils veulent avant tout arriver vite, et c'est

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