‹ L'Irlande, le Canada, Jersey (volume 2)Chapitre 2 sur 92 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

cins ne contrarient pas trop l'action de la nature — il n'y aura plus de question agraire en Irlande.

Ce n'est point le désir d'étudier de près une maladie économique qui l'a déterminé ensuite à aller visiter pour la seconde fois, la partie française du Canada. Non! le Canada se porte à merveille. C'est un jeune géant qui grandit à vue d'œil. Il s'agissait simplement de contribuer à renouer les anciennes relations financières et commerciales entre la France et une colonie que les hasards de la guerre lui ont enlevée, mais qui est demeurée française de langue et de cœur. Il dépend aujourd'hui de nos capitalistes, de nos industriels et de nos négociants de refaire cette conquête sans répandre une goutte de sang, sans imposer aucune charge supplémentaire aux contribuables. Ce procédé annexionniste qui consiste à unir les intérêts des hommes par les liens multiples des échanges, n'est-il pas plus économique et même plus efficace que celui de la guerre?

A ces études sur deux contrées, qui attirent actuellement, à des titres divers, fattention publique, se trouve jointe une esquisse pittoresque de l'île de Jersey, où, depuis des siècles, les Français et les Anglais n'ont pas cessé de vivre paisiblement, côte à côte, en infligeant ainsi un

Tni PREFACE

démenti formel aux politiques qui proclamaient comme un dogme l'inimitié naturelle de la France et de l'Angleterre, et qui travaillaient d'ailleurs, avec toute la conscience possible, à la perpétuer.

Le Compensation for Disturbance hill. — De Londres à Dublin. — L'île d'Anglesey. — Holyhead. — La traversée du canal Saint- George. — King.stown. — Shelbourne hôtel. — Physionomie américaine de Dublin. — Sackville slreet. — Les statues. — Le Jauniing Car. — La cathédrale et le quartier de Saint- Patrick. — La misère. — Les décrochez-moi ça.

Dublin, le 4 août 1880.

Supposons que le conseil municipal de Paris s'avise de rendre un décret conçu et motivé à peu près en ces termes : <x Considérant la dureté des temps et l'extrême difficulté que les locataires de certains quartiers, tels que Belleville, Ménilmontant, le faubourg Saint-Antoine, etc., éprouvent à payer leur loyer; considérant qu'un grand nombre d'entre eux sont en retard de plusieurs termes et menacés d'expulsion par des propriétaires rapaces ou tout au moins peu délicats, le conseil municipal décrète : l°que tout propriétaire qui s'aviserait jusqu'au 31 décembre 1881 d'expulser un locataire occupant dans les quartiers susmentionnés un appartement de moins de -7o0 francs de loyer, sous le vain prétexte que ledit locataire

néglige de payer son terme, serait considéré comme ayant troublé la paix publique ; 2° que, s'il était bien démontré au tribunal compétent que le défaut de paiement des termes échus tient à l'impossibilité oh se trouve le locataire de les payer, et qu'il ne refuse point d'ailleurs de s'entendre avec le propriétaire pour continuer à occuper Tappartement moyennant un prix raisonnable, comme aussi pour régler à l'amiable la question de l'arriéré; enfin s'il était bien établi que le propriétaire s'est refusé avec obstination à accepter ces offres sans faire de son côté aucune proposition raisonnable d'accommodement, dans ce cas le propriétaire reconnu coupable d'avoir troublé la paix publique sera tenu de fournir au locataire expulsé une « compensation » pour le dommage qu'il lui aura indûment causé, laquelle compensation pourra s'élever au tiers du capital représenté par le loyer. »

Si notre conseil municipal s'avisait, dis-je, de rendre un arrêté de cette sorte, on ne manquerait pas de l'accuser de porter atteinte à la propriété et de mettre la société à la merci du collectivisme et du communisme. On n'aurait certainement pas tort, et cependant le décret dont je viens d'analyser les termes est la reproduction exacte du Compensation for dùturbance bill qm a été adopté par la Chambre des communes et qui est actuellement soumis à la Chambre des lords en vue de venir en aide aux tenanciers des parties de l'Irlande les plus éprouvées par la disette. Il m'a paru qu'une situation qui comportait des remèdes si extraordinaires méritait d'être examinée de près, et voilà pourquoi je me suis décidé à venir passer trois ou quatre semaines en Irlande.

Le voyage est, du reste, facile et commode; il n'a

d'autre inconvénient que de coûter un peu cher. Je prends à la station d'Euston square mon billet pour Dublin, par Holyhead. C'est 3 liv. st. (75 fr.). Départ à 7 h. 1/4 du matin; arrivée à 6 h. 1/4. Le trajet se fait en 11 heures : 7 en chemin d^ fer, 4 en bateau à vapeur. Le train marche à raison de 43 milles à l'heure (le mille = 1, 609 mètres). C'est une jolie vitesse : la moyenne, de Paris à Lyon, n'est que de 40 milles, et de 42 de Berlin à Magdebourg; on la dépasse, il est vrai, en Angleterre : de Londres à Swinton, le Great Western vous transporte à la vitesse étourdissante de o3 milles 1/2 : 86 kilomètres à l'heure. Les voitures ne méritent point une mention spéciale, et il m'a paru même que le matériel pourrait être renouvelé sans inconvénient; mais du moins je n'étais pas témoin de l'inquiétante manœuvre à laquelle une routine peu respectueuse de la vie humaine condamne, sur la plupart des lignes continentales, les malheureu.\ employés au contrôle des billets. On ne les oblige pas à circuler autour des voitures pendant la marche des trains, sous le prétexte que le contrôle est impossible autrement. Qu'est-ce qui n'est pas impossible à la routine? Sur la ligne de Douvres à Londres, chaque voiture est munie d'une sonnette d'appel; il n'y en a point sur la ligne de Holyhead. Rien ne serait plus facile cependant et moins coûteux que de mettre les voitures des trains de voyageurs en communication avec le wagon des gardes du convoi, au moyen du téléphone. On y songera probablement au vingtième siècle.

Jusqu'à Chester le pays n'offre rien de particulièrement intéressant. Force prairies où paissent force moutons ; çà et là, dans la région industrieuse de Bir-

mingham que nous laissons à notre gauche, des houillères et de hautes cheminées d'usines. A Chester, on confie aux voyageurs h jeun, moyennant la modique somme de 2 shellings 6 deniers, un pâté froid, une bouteille de pale aie et un morceau de fromage, du sel, de la moutarde, deux assiettes, une fourchette, un couteau et un tire-bouchon, en les priant de laisser le panier avec les ustensiles dans la voiture, à leur arrivée à Holyhead. Le paysage devient plus accidenté. On aperçoit dans le lointain les montagnes du pays de Galles, tandis que le train côloie une baie du canal Saint-George. De l'autre côté de la baie se trouve Liverpool, où l'on peut aller en deux heures en prenant le bateau à vapeur de la station de Mostyn. On arrive à Bangor sur le détroit de Menai qui sépare l'Angleterre de l'île d'Anglesey. Un pont suspendu a été jeté sur ce détroit en 1826 : plus tard, on a construit pour l'usage du chemin de fer un pont tubulaire qui a passé en son temps pour une merveille, mais qui est bien modeste en comparaison du pont Victoria de Montréal. Il est impossible toutefois de se rendre compte des proportions de ce tunnel aérien quand on le traverse à toute vapeur. L'île d'Anglesey, avec son sol aride et ses pauvres cottages en pierre, est un maigre appendice détache du pays de Galles. A Holyhead, dont le vaste port pourrait abriter toute la flotte de l'Angleterre, mais qui est à peu près vide, car Liverpool absorbe le mouvement commercial de cette partie du canal, à Holyhead, dis-je, on descend de la voiture en se gardant honnôtement d'emporter le ùasket du déjeuner, et on monte dans un des solides et élégants steamers qui font le service de la poste. La mer est passablement hou-

leuse, mais le Leinster n'est pas une de ces méchantes coquilles de noix qui rendent si inconfortable la traversée de Calais ou d'Ostende à Douvres ; c'est à peine si l'on s'aperçoit de l'existence du roulis combiné avec le tangage, cet effroyable supplice des estomacs délicats! Un vol de mouettes suit^ avec une persistance infatigable la marche du steamer, comme ces troupeaux de pauvres boys, pieds nus, qui courent après les omnibus ou les cars dans le vague espoir d'attraper un half penni/, un petit sou ! Le petit sou des mouettes, ce sont les bribes de gâteau que s'amusent à leur jeter les passagers, et qu'elles attrapent sur la crête des vagues avec une adresse d'acrobates, non sans se bousculer des pattes et du bec, car la concurrence est grande, et le poisson est rare. A peine a-t-on perdu de vue les rivages de la Grande- Bretagne et les montagnes du pays de Galles que l'on voit se découper les côtes pittoresques de l'Irlande. On entre dans la vaste baie de Dublin, que borde au sud un amphithéâtre de collines vertes sur lesquelles se détachent gaiement les murs blancs des cottages. Au bas, la jolie ville de Kingstown, l'avant-port de Dublin. On débarque, on remonte en chemin de fer, on fait 6 kilomètres entre la baie et la colline couverte d'habitations de plaisance qui n'annoncent point la misère; sur les murailles, des gravures de modes violemment illustrées en grandeur naturelle attestent que les marchands de nouveautés et les couturières ne désespèrent pas encore du salut de l'Irlande. Quelques pauvresses dont je rencontrerai bientôt, hélas! des spécimens variés passent devant ces affiches splendides, et nous voici au Westland row terminus, d'où je me fais conduire au Shelbourne hôtel, en

face du superbe parc de Saint-Stephens green, un des poumons de la capitale de l'Irlande. Shelboiirne hôtel est tout à fait un hôtel américain, quoique sur une échelle réduite. Péristyle à colonnes, avec une rangée de chaises, large vestibule, bureau où l'arrivant inscrit son nom et reçoit en échange le numéro de sa chambre, vaste escalier aboutissant à un palier orné de fougères arborescentes qui ombragent les bustes de Walter Scott et de Byron ; accroché à la muraille, un gong chinois dont le tapage, capable de réveiller les âmes du purgatoire, appelle les voyageurs à la table d'hôte; des tapis partout, des chambres à coucher avec des lits en fer où les géants de Brobdingnac du doyen Swift, le Paul-Louis Courier irlandais, pourraient s'étendre en long et en travers, mais dont l'usage est soumis à des restrictions énumérées dans une pancarte suspendue à l'intérieur de la porte. Non seulement il est interdit de fumer, mais les voyageurs sont formellement quoique respectueusement invités à ne pas laisser brûler leur bougie en se couchant, et surtout à ne pas se livrer à la déraisonnable et dangereuse [umvise and dangerous) habitude de lire dans leur lit. Trois « portiers de nuit » sont chargés spécialement de veiller à l'observation de ces prescriptions salutaires. Vous figurez-vous ces trois anabaptistes sortant d'une trappe, — car il n'est pas défendu de fermer sa porte, — pour rappeler les voyageurs des deux sexes au respect du règlement? Il n'est pas défendu d'amener des chiens et de les garder avec soi dans sa chambre, mais on est prévenu qu'ils seront « chargés », dans ce cas, d'une somme de 5 shellings par jour. C'est raide! Et pourtant combien le Shelbourne hôtel est hospitalier pour

la race canine en comparaison du Phœnix Park? Un a\is affiché à l'entrée de ce parc populaire de Dublin déclare que l'accès en est formellement interdit aux chiens, et que ceux qui s'y introduiraient s'exposeraient à recevoir un coup de fusil, at'e fiable to he shot. Voilà qui est sommaire, mais, que voulez-vous? la misère n'a pas précisément pour effet d'attendrir les cœurs, et, dans un pays où la vie est si dure pour les hommes, comment serait-elle douce pour les chiens? Aussi n'en ai-je aperçu qu'un seul dans le magnifique vestibule de Shelbourne hôtel, dont il faisait l'ornement; encore était-il en plâtre! Shelbourne hôtel ne se distingue pas seulement par la sévérité tutélaire de ses règlements et la vigilance de ses portiers de nuit; on y boit d'excellents vins de France à des prix modérés. Une bouteille de vin ordinaire ne coûte que 2 shellings, et on peut dîner avec une pinte (une demi-bouteille) d'un vin de Mâcon très supportable pour la somme de un shelling et demi. Les vins français sont du reste ici d'une consommation plus générale qu'en Angleterre, et les prix en sont abordables. Un marchand de vin de Grafton street annonce du clairet à 1 shelling ( 1 fr. 25 c.) la bouteille, en faisant remarquer qu'en le mélangeant avec deux tiers d'eau on obtient une boisson économique et hygiénique qui revient seulement à 2 shellings par gallon. Il est évident que le dégrèvement projeté des droits sur les vins ne pourra manquer d'en stimuler la consommation et on doit souhaiter, au point de vue de l'esthétique aussi bien que de l'hygiène, que le mélange préconisé par l'intelligent épicier de Grafton street devienne la boisson préférée du beau sexe. L'usage des bières fortes et des vins surchargés d'alcool enflamme

le teint et transforme beaucoup trop rapidement les roses en pivoines. C'est une considération dont l'importance ne saurait échapper à personne et qui pourrait bien valoir des adhésions intéressantes au futur traité de commerce.

Je viens de dire que Shelhota^nc hôtel a une physionomie tout américaine. La môme observation peut s'appliquer à la ville de Dublin. C'est une belle et grande cité de près de 350,000 habitants que partage en deux parties presque égales la rivière la Liffey où viennent s'ancrer les plus gros navires de mer. Comme les villes américaines, elle est bâtie en damier, sauf dans les vieux quartiers. Les rues sont rectilignes, et l'artère principale, Sackville street, a deux fois la largeur de nos boulevards ; pavé médiocre. C'est dans Sackoille sd'cet que se trouve la haute colonne surmontée de la statue de Nelson. Le sculpteur, avec un honorable scrupule d'exactitude, a représenté le héros privé d'un bras. L'efTet n'est pas précisément sculptural, mais c'est du réalisme historique. En revanche, la statue équestre de Guillaume III, qui se trouve en face de l'ancien palais du Parlement irlandais, aujourd'hui la Banque d'Irlande, est aussi idéaliste qu'on peut le souhaiter. Le vainqueur de la Boyne est représenté en costume d'empereur romain, et, — est-ce une illusion d'optique ou une concession faite aux réalistes du temps? — le héros, revêtu de ce costume mal adapté au climat, al'air fortement enrhumé. Son nez en bec d'aigle, trop relevé, semble achever un éternuement. Tant il est vrai que le ridicule est voisin du sublime. Les statues abondent, elles monumens à colonnades grecques aussi; mais tout cela est terriblement enfumé. Le marbre noircit, le plâtre s'ef-

frite, la brique seule résiste à ce climat brumeux, et on pourrait l'utiliser avec plus de goût. Les hautes maisons à quatre étages, en briques rouges ou grises, avec leurs fenêtres à guillotine, ont l'aspect horriblement monotone. Les caisses en faïences qui contiennent des fleurs ou des plantes grimpantes à l'extérieur des fenêtres jettent seules un peu de lumière et de vie sur ces façades mornes. Je me demande pourquoi les Anglais qui excellent à fabriquer les faïences décoratives, ne les emploient pas à orner et à égayer leurs habitations. Faites courir des guirlandes et des arabesques vertes, rouges, muticolores, le long de ces façades sombres et renfrognées, et la physionomie spleenetique des villes du Royaume-Uni sera changée. Cependant, les affiches, avec leurs peinturlurages violents et criards, rompent un peu cette grise monotonie; mais on ne pose pas des affiches oh l'on veut, — et les murailles respectables sont protégées parle ((posl no ùill» que nous traduisons par « Défense d'afficher sur ce mur. » En revanche, où l'affiche est permise elle foisonne, et elle donne l'idée de l'imagerie d'Epinal vue au microscope. Le Great, le Wonderful performing bull du cirque Hengler y apparaît en grandeur naturelle; les premiers sujets de la troupe italienne de Carlo Rossa qui fait en ce moment les délices du Gaiety théâtre y sont exhibés en buste, plus grands sinon plus beaux que nature; les scènes émouvantes du S/iaughraun de Dion Boucicaut, au Queens royal théâtre, contraignent à s'arrêter les passants les plus affairés, et quelle naïveté dans le style, dans la forme et même dans la nationalité de l'annonce ! Voici par exemple, une vieille connaissance d'Amérique, l'illustre, l'incomparable et l'infatigable Sozodont, qui m'avait

poursuivi des bords du Saint-Laurent au golfe du Mexique, avec sa poudre pour les dents, for the teetk, for the teethl (1) Je le retrouve sur le canal Saint-George et je ne serais pas étonné de le revoir bientôt sur les bords romantiques du lac Killarney. Il a distancé son rival Gargling. Il est l'unique et l'universel Sozodont! Des lignes de tramways courant dans toutes les directions complètent cette physionomie américaine de la capitale de l'Irlande. Mais voici un véhicule qui est bien irlandais et que je n'ai vu jusqu'à présent nulle part ailleurs : c'est le Jaunting Car. Figurez-vous une caisse en deux compartiments posée sur un haut brancard. On met le pied dans un étrier et on se huche à droite ou à gauche, en se tenant dans un équilibre instable ; chaque compartiment peut contenir deux et même à la rigueur trois clients ; quand il n'est point surchargé, le Jaunting Car file avec la rapidité de la flèche. Il est joliment peint en bleu ou en rouge avec des filets dorés ou argentés, mais il faut bien convenir que le costume du cocher laisse quelque chose à désirer. Le costume, voilà un des points faibles de l'Irlandais, et le jour oii l'homme et la femme du peuple cesseront de porter la défroque fripée des classes aisées du Royaume-Uni, ce jour-là l'Irlande sera régénérée et sauvée.

En parcourant les rues qui avoisinent le palais de la Banque et Trinity Collège, — un des plus beaux établissements universitaires qu'on puisse rêver, avec un jardin grand comme le Luxembourg, en plein cœur de Dublin, — je n'avais pas été frappé à l'excès du spectacle de la misère. J'avais bien vu çà et là des trou-

(1) Voir les Lettres sur les Kt'Us-Unis et le Canada, 1876.

peaux de boys pieds nus, sans aucune trace visible de chemise, avec des pantalons réduits à l'état de dentelle aux endroits les plus critiques; j'avais été ému à l'aspect de pauvresses à la physionomie soucieuse et aux haillons sordides, qui mendiaient timidement et me remerciaient en faisant une courte révérence de dames; au Phœnix Park, je n'avais pu m'empêcher de sourire en détaillant la toilette d'une marchande de fruits dont le modeste éventaire ne portait que des pommes vertes et des groseilles à maquereau, le fruit irlandais par excellence ! robe de soie vert clair, corsage rouge rapiécé de noir, chapeau jaune paille et brun, posé sur des anglaises dépeignées, le tout ayant subi de cruelles vicissitudes ; mais je n'avais pas visité encore le quartier populeux qui avoisine la vieille cathédrale de Saint-Patrick.

Cette cathédrale d'un pur style gothique, et dont le chœur est orné de fines boiseries sur lesquelles éclatent les écussons armoriés et flottent les bannières des familles des conquérants, a été confisquée jadis aux catholiques, et elle est demeurée la propriété de l'Église anglicane; mais depuis le disestablishment Act, comment dirais-je? l'acte qui a « désétabli » cette église privilégiée, la noble cathédrale ne fait plus ses frais. Une pancarte affichée à l'entrée apprend au visiteur, d'une part, que l'entretien de l'église, matériel et personnel, absorbe 36 liv. st. par semaine, et, d'autre part, que les offrandes du dernier dimanche n'ont été, pour l'office du matin, que de 412, valant 5 liv. st. 16 sh. 2 d. ; pour l'office du soir, que de 453, valant 4 liv. st. 15 sh. 8 d., et laissant, par conséquent, un déficit notable. Qui sait, hélas ! si l'église « désétablie » ne sera pas réduite à déposer son bilan et si les catho-

liques ne rachèteront pas au rabais leur vieille basilique dans une vente par autorité de justice? Le quartier qui avoisine Saint-Patrick est encore plus intéressant et caractéristique que la vieille cathédrale : c'est là que s'entasse la population paupérisée et que se fait le commerce des « vêtements importés. » Les boutiques des revendeurs et des revendeuses alternent avec des magasins de grosses pommes de terre, lumps, de choux et de navets, ou bien avec des étaux de bouchers sur lesquels des têtes de mouton avancées attirent des essaims de mouches; le sol est couvert de toute sorte de détritus ; çà et là un public house avec son enseigne et ses pilastres dorés tranche avec cette misère sordide; mais dans un coin, comme dans les tableaux de Teniers, un habitué se débarrasse du superflu de la boisson; hommes, femmes et enfants grouillent à la porte; les enfants roses et joufflus sous une triple couche de malpropreté, les hommes insouciants, dans leurs paletots efflloqués et lustrés de graisse, les femmes aux traits fatigués, avec des robes qui ont figuré peut-être aux bals de la cour, mais criblées de trous et frangées de crotte. Bref, la misère abjecte, hideuse, la misère de l'homme civilisé qui a été vaincu dans la bataille de la vie et qui s'est abandonné lui-même. Nous entrons dans un de ces décrochez-moi ça, et nous marchandons les défroques qui ont fait en leur beau temps, les délices des élégantes de Londres : une robe de cachemire noir, agrémentée de soie avec une superbe jaquette grise, 4 shellings; une robe de velours à traîne, 3 shellings ; une robe de soie noire dont la marchande nous vante la qualité supérieure, mais oîi les mouches essaiment comme sur les têtes de mou-

ton, 2 shellings 6 deniers, — 3 fr. une robe de soie! Ce n'est pas cher; encore faut-il payer ces haillons et vivre! On vit cependant, on vit un peu de la charité publique ou privée et de divers petits métiers, et le pauvre des villes est même un objet d'envie pour le pauvre des campagnes.

Le temps et le courage me manquent pour achever cette esquisse. Je pars demain pour l'Ouest, où sévissent la disette et la fièvre, quoique avec moins d'intensité qu'à l'époque de la grande famine, et je vous rendrai compte de mes impressions sans parti pris, mais sans me défendre d'une vive et profonde sympathie pour un peuple aimable et spirituel qui aurait mérité certes de moins dures épreuves et une destinée plus clémente.

Causes des maux de l'Irlande. — La conquête. — La pomme d® terre. — Statistique agraire. — Nombre des propriétaires et des tenanciers. — Pourquoi ceux-ci étaient à la merci de ceux-là. — Comment s'est graduellement affaibli le monopole terrien. — Le développement des moyens de communication. — La famine et l'émigration. — Le biil de Gladstone. — Pourquoi les mesures de réparation de l'Angleterre n'ont point apaisé les Irlandais. — La crise actuelle.

Monivea Castle (comté de Gahvay), le 10 août 1880.

Nos pères n'avaient pas comme nous le choix des moyens d'acquérir de la richesse et ils n'étaient pas gênés dans leurs migrations par les progrès du droit des gens. Quand ils se sentaient à l'étroit chez eux, soit que les familles devinssent trop nombreuses ou que la maladie eût décimé leurs bestiaux, ils se réunissaient en troupes et ils s'en allaient, sous la conduite d'un chef réputé pour sa bravoure et son habileté, à la conquête d'un nouveau territoire. Si l'entreprise réussissait, ils s'emparaient sans scrupule des terres et du cheptel en hommes et en bétail qui les garnissaient, et ils en tiraient le plus gros profit possible.

C'est ainsi que les Normands, gens aventureux et grands amateurs de profits, ont conquis l'Angleterre, et plus tard l'Irlande. Suivant l'expression d'un vieux chroniqueur, leur but était de « gaigner », et ce but a été atteint à souhait. Quelle affaire industrielle ou commerciale a jamais valu l'entreprise de Guillaume le Conquérant? En supposant qu'elle eût été organisée sous la forme moderne d'une Société par actions, elle aurait procuré à ses promoteurs de jolies parts de fondation et de plantureux dividendes à ses actionnaires, La conquête de l'Irlande n'a pas été à beaucoup près une aussi bonne opération, car l'Irlande était moins étendue et moins riche que l'Angleterre ; mais encore n'était-ce pas une affaire à dédaigner. Les conquérants ont tiré de beaux revenus des domaines qu'ils ont découpés dans le sol irlandais, et la nécessité de convertir au protestantisme les indigènes infectés de l'idolâtrie papale , a fait exclure ceux-ci pendant près de deux siècles de toutes les professions lucratives. En rappelant ces fâcheux souvenirs, je ne veux pas, croyez-le bien, m'associer aux revendications socialistes ou (( fenianes ». La conquête et la mainmise sur les territoires conquis étaient considérées au bon vieux temps comme les emplois les plus légitimes et même les plus glorieux de l'esprit d'entreprise, du capital et du travail; en admettant que les Irlandais eussent possédé l'audace avec le désir de « gaigner » des Normands, ils ne se seraient certainement pas fait plus de scrupule de conquérir l'Angleterre. La terre anglaise serait aujourd'hui aux mains des O'Donoghuc, des O'Brien, des O'Gonnor et des O'Flaherty, le parlement du Royaume-Uni siégerait à Dublin, les débats auraient lieu dans la vieille

langue irlandaise, les protestant^ de toutes les Églises ou de toutes les sectes auraient été contraints de se convertir à la vraie foi, sous peine de ne pouvoir être ni avocats, ni professeurs, ni médecins, ni surtout spo7'tsmen, car on ne permettait pas à un catholique en Irlande, on n'aurait pas permis à un hérétique en Angleterre de monter un cheval valant plus de o liv. st. Mais les Irlandais n'ont pas conquis l'Angleterre, ce sont les Anglais qui se sont emparés de l'Irlande, et voilà la première cause des misères et des discordes de ce malheureux pays.

Il y en a une seconde qui a un caractère purement économique, c'est l'introduction de la pomme de terre, et son adoption comme l'aliment universel et presque unique de la masse de la population. Avant que la pomme de terre eût commencé à être cultivée, les Irlandais se nourrissaient, comme les Ecossais, de farine d'avoine, en y joignant quelques-uns des produits du bétail; mais comme leurs procédés de culture et d'élève étaient essentiellement primitifs, ils ne pouvaient obtenir qu'une quantité d'aliments relativement faible ; il en résultait que la population ne s'accroissait qu'avec une extrême lenteur. Au commencement du dix-huitième siècle, époque de l'apparition de la pomme de terre, l'Irlande ne possédait pas plus de 1, 500,000 habitants, et une estimation de 1766 donne le chiffre modéré de 1,871,000, qu'Arthur Young jugeait à la vérité trop faible et qu'il portait à 3 millions. La pomme de terre a été mise en culture, et aussitôt la situation a changé. La quantité de nourriture que l'on pouvait obtenir au moyen d'une certaine somme de travail et d'une certaine superGcie de terre s'est trouvée triplée ou quadruplée ; il est vrai que cette

nourriture est d'une qualité inférieure, mais l'Irlandais n'est pas difficile, et il préférait naturellement s'adonner à la culture qui lui fournissait la plus grande quantité de subsistance en échange de la moindre somme d'efforts. La pomme de terre prit donc rapidement la place des anciens aliments, et comme ce tubercule foisonnant permettait de nourrir trois ou quatre fois plus d'habitants, la population n'a pas manqué de se multiplier en conséquence. En moins d'un siècle l'Irlande est devenue une véritable garenne d'hommes. De 3 millions tout au plus en 1766, sa population s'est élevée à 8,293,061 en 1845. Elle avait presque triplé en soixante-quinze ans, Qu'est-il résulté de cette effroyable multiplication de l'espèce humaine dans un pays dont les ressources, — la production de la pomme de terre exceptée, — n'augmentaient point dans la mêmeproportion? Il en est résulté un accroissement progressif de la puissance de la petite classe d'hommes que la conquête avait investis du monopole de la terre, c'est-à-dire de l'atelier indispensable à la production des matériaux de la vie du peuple.

Je ne voudrais point abuser de la statistique. Cependant, quelques chiffres sont nécessaires pour vous donner une idée de ce qu'a été et de ce qu'est encore en partie ce monopole. Les 20,047,572 acres que contient l'Irlande (1), déduction faite des lacs, cours d'eau, voies de communication, sont entre les mains de 19,288, propriétaires(2), possédant un revenu officielle-

(1) L'acre anglais est égal à û,4,046 mètres carrés, soit 2/5" d'hectare.

(2) Voici les noms de quelques-uns des principaux propriétaires, avec les chiffres officiels de leurs revenus. Ces chiffres doivent ôtre augmentés d'environ un quart dans les années ordi-

ment évalué à 10,182,681 liv. st., mais qui s'élève en fait, — en admettant, bien entendu, que les tenanciers consentent à payer leurs loyers, — à un quart de plus, soit à environ 13 millions sterling (323 millions de francs). 742 propriétaires, ayant plus de 3,000 acres, ou 2,000 hectares, possèdent à eux seuls près de la moitié de ce domaine territorial (9,830,332 acres). Nous ne sommes pas précisément, vous le voyez, dans un pays où l'on peut se plaindre de l'excès du morcellement de la propriété. Combien de tenanciers vivent sur le sol possédé par ces 19,288 propriétaires? On en compte aujourd'hui 583,000, représentant une population de 4 millions d'individus, et on en comptait bien davantage avant la famine de 1847, tandis qu'il y avait alors moins de propriétaires, — la loi dite des Encumbered Estâtes qui a autorisé la vente des domaines surchargés d'hypothèques ne datant que de 1849. Cela fait donc en moyenne près de 30 tenanciers par propriétaire, et parmi ce peuple de tenanciers on en

naires. Je les copie dans l'Almamach de Thom, où ils figurent par ordre alphabétique :

acres revenu

— en liv. st

Duc d'Abercorn 63.557 35.S02

Richard Berridge 169.863 8.543

Comte de BaïUi-y 69.500 14.561

Marquis de Glanricarde 52.601 20.836

Marquis Conyngham 156.973 32.644

Marquis de Downshire HO. 172 91.522

Comte Fitz William 92.423 47,699

Marquis de Lansdowne 120.616 31.536

Marquis de Londonderry 27.416 37.211

Duc de Leinster 68.271 47.646

Marquis de Sligo 114.801 16.157

Marquis de Waterford 65.918 32.325

Richard Wallace 6). 058 74.189

compte 236,000 qui ont de 1 à 15 acres seulement. Remarquons que sauf dans le Nord, où la culture et la fabrication du lin ont acquis un certain développement, l'Irlande ne possède aucune industrie; remarquons encore que jusqu'à une époque récente les déplacements étaient difficiles, sinon impossibles, faute de moyens de communication rapides et à bon marché. Le tenancier irlandais était absolument à la discrétion de son propriétaire, et cette dépendance allait s'aggravant à mesure que le nombre des tenanciers s'augmentait, le nombre des propriétaires demeurant le même. En droit, il était libre ; le servage est depuis longtemps aboli en Irlande, et je ne crois même pas qu'il y ait existé, du moins sous la forme que nos ancêtres ont connue ; mais ni le serf russe ni l'esclave africain des colonies n'ont jamais été plus complètement à la merci de leur maître que ne Tétait le tenancier nominalement libre de l'Irlande. Cette puissance du propriétaire irlandais ne tenait pas aux lois, elle tenait aux choses, et aussi longtemps qu'a duré la situation économique qui l'avait incessamment aggravée, il ne dépendait d'aucun législateur d'y mettre fin. Ce que ne pouvait faire la loi, un fléau l'a accompli. L'abus de la culture de la pomme de terre a fini par épuiser le sol, et en 1847, après trois mauvaises récoltes, la famine, une famine eflroyable, comme on en voyait au moyen âge, comme on en voit encore en Chine ou dans l'Inde, comme on n'en verra plus, grâce au ciel, en Irlande, la famine a drainé brutalement ce marécage vivant. Quoique l'Angleterre soit venue généreusement au secours de l'Irlande ; quoique au mois de mars 1847 le nombre des individus entretenus par les ateliers de charité ait atteint le chiffre

énorme de 734, 000, représentant plus de 3 millions de personnes (1), la fièvre et les autres maladies engendrées par la famine, jointes à l'émigration, enlevèrent en quelques années plus du tiers de la population. L'émigration prit les proportions d'un exode, et elle alla croissant d'année en année. Je relève dans l'Almanach de Thom, le grand répertoire de la statistique irlandaise, le chiffre colossal de 2,453,481 émigrés pour la période du 1" mai 1851 au 31 décembre 1877. De 8,295,061 individus en 1845, le chiffre de la population est tombé à 5,838,906 dans la même année 1877, — près de 3 millions de moins. En même temps, l'Angleterre, revenue à des sentiments plus équitables et plus humains à l'égard de « l'île sœur », continuait activement l'œuvre de réparation commencée en J829 par l'émancipation des catholiques. En 1849, la loi dite des Encumbered Estâtes autorisait la vente des domaines surchargés de dettes, le régime de la taxe des pauvres était appliqué à l'Irlande; plus tard, l'Eglise anglicane était replacée dans le droit commun, des écoles nationales étaient fondées, et finalement, en 1870, le bill de Glasdstone opposait une limite au pouvoir des propriétaires en les obligeant à rembourser aux tenanciers le montant des constructions et des améliorations qu'ils avaient faites, et, de plus à accorder une indemnité à ceux qu'ils renvoyaient, en exceptant seulement le cas de non-paiement de la rente. Cette indemnité pouvait s'élever jusqu'au montant de sept années de loyer pour les petits tenanciers. En outre, des avances

(1) Histoire de la famine d'Irlande en 1845,1846 et 1847, par M. D.-E. Trevelyan, traduit par M. A. Mothéré.

2â l'irlande

étaient faites par le gouvernement aux tenanciers qui voulaient acheter des terres. L'objet de ces mesures était de relever à la fois la condition morale et matérielle du peuple irlandais. Elles ont contribué, sans doute dans certains cas, à empêcher les propriétaires d'abuser du pouvoir que leur conférait le monopole terrien, mais d'un autre côté, elles ont plutôt aggravé la situation en ébranlant le droit de propriété et en laissant les propriétaires sans défense contre le « mauvais gré » et les coalitions organisées contre eux. Enfin, beaucoup plus que les mesures de réparation de l'Angleterre, l'évolution économique que les progrès des moyens de locomotion ont accomplie depuis un demi -siècle a achevé d'affaiblir la puissance excessive du propriétaire et la sujétion du tenancier. Cette sujétion, qui avait autrefois un caractère en quelque sorte fatal et inexorable, on peut s'y dérober aujourd'hui à peu de frais en allant travailler en Angleterre et en s'y constituant un petit pécule à l'aide duquel on émigré en Amérique. La traversée ne coûte que 6 liv. st. par les solides et rapides steamers de ÏAnchor Une et des autres Compagnies qui se font une active concurrence pour le transport des émigrants. D'ailleurs, les Irlandais établis aux Etats- Unis et dans les possessions anglaises ne manquent pas de venir en aide à leurs parents ou à leurs amis, et c'est par millions de livres sterling que l'on compte les sommes qui ont été appliquées à cette destination depuis le commencement de l'exode. Je ne me hasarderai pas à affirmer que ces mesures politiques et cette évolution économique aient détruit entièrement la puissance du monopole terrien dans ce qu'elle avait d'abusif et d'excessif. Non! comme toutes les popula-

tions arriérées, et en particulier celles qui appartiennent à la race celtique, l'Irlandais est invinciblement attaché à son coin de terre ; tandis que l'Ecossais, par exemple, s'en va sans regrets aux antipodes pour gagner quelques shellings de plus par semaine, l'Irlandais n'émigre guère que lorsqu'il est chassé par la faim. 11 ne se déplace même pas en Irlande ; de là vient qu'il n'existe pas « un prix du marché » pour le loyer des terres, sauf pour les pâturages qui sont affermés par une classe supérieure de tenanciers, — très souvent par des Ecossais. C'est une affaire purement locale, et on peut dire que le taux du loyer des petites tenures est déterminé beaucoup moins par la loi de l'offre et de la demande que par l'âpreté plus ou moins grande du propriétaire d'une part, l'intensité du sentiment qui attache le paysan à son village et à sa masure de l'autre. On se marie de bonne heure, quoique les mariages soient beaucoup moins nombreux qu'autrefois, — dans la période de 1867 à 1877, par exemple, le nombre en est descendu de 29,796 à 25,078. Mais les enfants pullulent; la Malthuslan League de M. Bradlaugh n'ayant encore établi, que je sache, aucune succursale en Irlande, et toute émigration devient impossible. Le tenancier pauvre et chargé d'enfants demeure ainsi, quoique à un moindre degré qu'avant la famine et l'exode, à la merci du propriétaire. Celui-ci abuse-t-il de son pouvoir? D'après tout ce que j'entends et je vois depuis quelques jours, il en use au contraire généralement avec modération. Les grands propriétaires, en particulier, se font même un généreux point d'honneur de ne pçis augmenter leurs rentes aux époques de prospérité, et ils les diminuent dans les mauvaises an-

24 l'iblaîtde

nées. Cependant il y a des exceptions à cette règle, et, d'un antre côté, les petits propriétaires que la loi des Encumbered Estâtes a créés , et qui appartiennent à une classe moins aisée, parfois aussi moins recommandable, — celle des prêteurs à la petite semaine notamment, — usent volontiers de leur droit dans toute son étendue.

11 semblerait naturel de croire qu'à mesure que l'Angleterre s'est efforcée davantage de réparer le passé et de donner satisfaction aux légitimes griefs de l'Irlande, à mesure aussi que la puissance excessive du monopole terrien s'est affaiblie, les Irlandais se soient réconciliés avec leurs anciens oppresseurs et que les tenanciers aient fait la paix avec leurs propriétaires. C'est précisément le contraire qui a eu lieu, et ce n'est pas en Irlande seulement qu'on pourrait observer ce phénomène de psychologie politique. Il s'est manifesté dans tous les pays qui ont été longtemps courbés sous le pouvoir d'un despote ou assujettis à une aristocratie étrangère ou même nationale. Des causes particulières ont agi en Irlande pour surexciter et développer les longues rancunes que soulève l'oppreàsion. Aussi longtemps qu'ont subsisté les loù pénales et l'exclusion des catholiques de toutes les professions libérales, les Irlandais opprimés ne pouvaient faire entendre leur voix; on leur avait bien laissé la liberté de la presse et des meetings, mais la presse existait à peine et les meetings ne pouvaient avoir aucun retentissement. Dans le Parlement, où les catholiques n'étaient point admis, les représentants des oppresseurs avaient seuls la parole. La masse de la population ne savait pas lire, et si énorme était la puissance du propriétaire, si chimériquf; l'i-

dée qu'il fût possible de s'y soustraire, qu'on avait fini par l'accepter avec une résignation fataliste. De temps en temps, quelques hommes animés d'une résolution farouche se réunissaient et opposaient l'assassinat et l'incendie à l'excès de la tyrannie; les white boys, les ribonmen appliquaient sans merci la loi de Lynch aux propriétaires dont la puissance ne connaissait pas d'autre frein, mais sans pouvoir remédier à une situation qui résultait de la force des choses. A mesure que cette situation s'est modifiée, les Irlandais ont acquis, tant par suite des mesures réparatrices de l'Angleterre que sous l'influence du progrès des moyens de communication intellectuels et matériels, la possibilité de donner une voix à leurs grief saccumulés. En instituant les National Schools, l'Angleterre a mis l'instruction à la portée de la classe la plus pauvre, et le progrès mécanique a permis de créer une presse populaire. En même temps, les émigrants de l'exode allaient puiser aux Etats- Unis, avec des notions d'indépendance personnelle dont les pauvres tenanciers, humblement courbés devant leur propriétaire, n'avaient aucune idée, un renouveau d'antipathie contre l'Angleterre. Les journaux et les meetings traduisaient ce sentiment en périodes brûlantes, — car l'Irlandais est naturellement éloquent, il a fourni à l'Angleterre quelquesuns de ses plus grands orateurs avec une inimité de journalistes et de reporters distingués et abondants, — et vous n'ignorez pas quelle influence la parole et la presse exercent sur une population qu'un long usage de ces deux instruments de propagande n'a pas encore blasée sur leurs mérites. On a déterré tous les vieux griefs, et on leur a rendu la vie. Les Anglais,

il faut le dire, ont singulièrement contribué, par leur attitude et leur manière d'être , à cette explosion rétrospective. A tant de solides qualités , ils joignent une hauteur insupportable et une maladresse incurable. Ils sont orgueilleux et mal gracieux, et ils gâtent à plaisir le bien qu'ils font, par la manière dont ils le font. Leurs journaux favoris ne laissent échapper aucune occasion de traiter les Irlandais comme une race inférieure, une variété de nègres blancs, et il suffit de jeter les yeux sur le Punch pour apercevoir la ditlerence qu'ils établissent entre la robuste et saine personnification de John Bull et la méchante figure osseuse du maigre Pat. C'est pourquoi, à mesure que l'Angleterre devenait moins haïssable, on la haïssait davantage. On peut en dire autant des sentiments des tenanciers à l'égard des propriétaires. A mesure que la puissance du propriétaire diminuait et qu'il en abusait moins, on se persuadait que sa tyrannie était plus que jamais insupportable ; il avait beau maintenir la rente à un taux qui ferait la joie de nos petits fermiers, et la diminuer dans les mauvais jours, on ne lui savait aucun gré de ses concessions; elles n'avaient guère d'autres résultats que de remettre en question la légitimité de son titre, — car, s'il n'exerçait pas son droit dans toute sa rigueur, n'était-ce point parce qu'il doutait lui-même de son droit? — et de lui valoir l'agréable qualitication de « voleur de terre » qui est devenue le lieu commun favori des meetings de la Land Leayue. Le bill de Gladstone, en limitant le pouvoir du propriétaire, a contribué encore à infirmer moralement son titre.

C'est dans cette situation des esprits et des choses

qu'est survenue une recrudescence des maux anciens. Après avoir joui d'une période de prospérité sans précédents, l'Irlande vient d'avoir une série de mauvaises récoltes, et, l'année dernière, les pommes de terre, les avoines et les foins ont manqué dans une grande partie des comtés de l'Ouest et du Sud, tandis que la persistance des pluies empêchait les paysans d'aller couper la tourbe qui leur sert de combustible, et que la crise industrielle de l'Angleterre et de l'Amérique ralentissait l'émigration temporaire ou permanente de la classe besoigneuse. La perte sur les récoltes n'a pas été évaluée à moins de 10 millions sterling (1) (250 millions de francs), et une multitude de pauvres tenanciers ont été réduits aux plus dures extrémités. La charité publique et privée s'est ingéniée à leur venir en aide, le gouvernement a augmenté les sommes mises à la disposition des commissaires des travaux publics et des propriétaires qui font percer des routes, exécuter des

(1) Résultats des récoltes de l'année 1879, comparés à ceux de 1878 ;

Avoine, perte de 508,754 quintaux (de 112 livres anglaises de

453 gram,), valant, à raison de 10 shellings. 254.377 liv. st.

Blé .3.512.036 qx à 8 sh . . . 1,399.807 —

Orge 656.894 — 8 — ... . 25S.758 —

Seigle 77.121 — 7 — . . . 26.994 —

Haricots et pois 13.737 — 12 — 6 . . 7.336 — Pommes de terre, 1,412,828 tonnes de l,0û0kil,

3 liv. st 4.238.484 —

Navets .... 2.628.422 ton. à 12 sh. . . 1.577.053 —

Betteraves. . . 276.129 — 15 — . . 207.097 —

Lm 485.046 — 8 —

par tonne de 14 liv. . . . 194.019 —

Fuin 818.761 tonnes à 2 liv. st.

5 sti, par ton 1.842.218 —

Total 10. ODS. 143 liv. st.

ou 250.153.570 fr.

travaux de drainage, bâtir des maisons sur leurs domaines, et le taux d'intérêt des prêts, qui est de 5 0/0 avec amortissement en trente-cinq ans, a été abaissé à L. 3, 6, 8; des souscriptions ont été ouvertes partout et elles ont produit la somme respectable de 10 à 12 millions de francs, dont les États- Unis ont fourni la moitié. Bref, le mal a été conjuré, et la disette n'est point devenue famine. M'&is le paiement de la rente a souffert de la dureté des temps. Un grand nombre de tenanciers sont demeurés en retard, les uns parce qu'ils ne pouvaient pas payer, les autres parce qu'ils ne voulaient pas. La généralité des propriétaires s'est montrée patiente, et la plupart ont consenti à une réduction de 20 ou 25 0/0; mais il y a eu des exceptions, et les « évictions » pour cause de non-paiement de la rente se sont insensiblement augmentées. En 1877, le nombre des familles expulsées pour cette cause avait été de 96 seulement dans les neuf comtés de Cork, Donegal, Galway, Kerry, Limerick, Mayo, Meath, Roscommon et Waterford. En 1879, ce nombre s'est élevé à 264, finalement à 395 dans les six premiers mois de 1880. C'est alors que M. Gladstone a jugé nécessaire de présenter ce fameux Disturbance b'Ul dont je vous entretenais dans ma dernière lettre, et qui avait pour objet de sGspendre pendant dix-huit mois les évictions dans la partie du pays qui a été éprouvée par la disette. L'intention qui a dicté ce bill était excellente ; il s'agissait d'empêcher les propriétaires appartenant à la race de M. Vautour de se débarrasser sommairement de leurs tenanciers pauvres; mais comment distinguer entre les tenanciers qui ne peuvent pas payer et ceux qui ne le veulent pas? D'un autre côté, le bill n'aurait-il

pas eu pour effet naturel d'accroître indéfiniment le nombre de ces derniers? Enfin, en suspendant l'exercice du droit de propriété dans un pays où une croisade en règle a été commencée contre les « voleurs de terre », ne s'exposail-on pas à donner à penser que le gouvernement, dans son for intérieur, était de l'avis des promoteurs de la Land Leagite, et la perception des rentes n'en serait-elle pas devenue plus difficile? Ces objections, qui n'avaient fait qu'une impression superficielle sur la majorité delà Chambre des Communes, ont eu, comme il fallait s'y attendre, plus d'influence sur la Chambre des lords, dont les membres sont les plus grands propriétaires fonciers de l'Angleterre et du monde : le Dlstuvbance bill y a été rejeté par une majorité formidable de :282 voix contre 51. Ce vote a été salué par les applaudissements des propriétaires et par les grognements des locataires, et comme ceux-ci sont près de 600,000 contre 20,000, je vous laisse à penser s'il a augmenté la popularité de la Chambre des lords et des propriétaires irlandais. En ce moment, les meetings de la Land League se multiplient, et on annonce une recrudescence des outrages contre les personnes et les propriétés. Le fils d'un receveur de rentes vient d'être tué d'un coup de fusil, et l'on m'apprend qu'on a mutilé le bétail d'un propriétaire des environs de Galway. Le gouvernement a cru devoir renforcer d'un millier d'hommes les garnisons de l'Irlande. Les esprits sont surexcités, mais je me hâte d'ajouter qu'aucun mouvement révolutionnaire n'est à craindre. Aussi longtemps que la puissance anglaise demeurera intacte, il pourra bien y avoir en Irlande des émeutes et des attentats isolés, il n'y aura point de révolution.

De Dublin à Galway. — Les chemins de fer. — Configuration physique de l'Irlande. — Divisions géographiques. — Physionomie du Connaught. — La condition des tenanciers. — Les graziers. — Les cabines. — La rente. — Les impôts. — La tourbe. — Les vêtements. — L'église. — L'instruction populaire. — Les dépenses de luxe. — L'épargne.

Galway, le 14 août t880.

On va en cinq heures de Dublin à Galway, c'est-àdire de la côte orientale à la côte occidentale de l'Irlande, en passant par Mullingar et Athlone, et en suivant une ligne légèrement infléchie vers le nord. Le tarif du chemin de fer est assez élevé, eu égard à la pauvreté du pays : 1 liv. st. 3 sh. 8 d. pour la première classe, la moitié pour la dernière. Les aménagements laissent à désirer, et je crois bien que les voitures basses garnies d'un drap bleu taché et fané du matériel de la Midland Great Western C° ressemblent aux vêtements des Décrochez-moi ça du quartier de Saint-Patrick : elles ont déjà servi en Angleterre, et elles ont l'air d'avoir été rachetées au rabais comme la défroque des ladies ou des femmes de chambre des ladies du West-End. Cependant la Compagnie fait d'assez bonnes

affaires ; elle distribue un dividende de 4 0/0 ; la ligne de Dublin à Cork donne 5 i/2 0/0, et celle de Dublin à Belfast 6 0/0 ; les autres sont beaucoup moins productives, et celles qui ont été construites avec le concours du gouvernement, la ligne d'Atbenrey à Liraerick par exemple, ne rapportent rien. Mais aussi pourquoi construire des chemins de fer où de simples tramways pourraient suffire? On y regarderait certainement de plus près si l'on ne pouvait pas puiser dans la bourse inépuisable du gouvernement. La route est monotone. L'Irlande est une vaste cuvette avec un fond plat et des bords relevés, déchiquetés et bossues ; autrement dit, c'est une plaine environnée de montagnes, qui offre aux touristes, dans ses parties pittoresques, les agréments d'une Suisse maritime. De Dublin à Mullingar, la plaine est verdoyante et les champs sont agréablement coupés de haies. A Mullingar commence la région des bogs. Les bogs sont d'immenses dépôts de tourbe couverts de bruyères, qui fournissent la presque totalité du combustible que l'on consomme en Irlande. Plus loin, c'est la région pierreuse du Connaught, la plus pauvre du pays. Je rappellerai à ce propos à ceux de mes lecteurs auxquels la géographie de l'Irlande serait peu familière, — chose après tout pardonnable ! — qu'elle est divisée en quatre grandes provinces, Munster, Leinster, Ulster et Connaught, lesquelles sont à leur tour divisées en comtés, et ceuxci en baronnies, en paroisses, en unions des pauvres, en divisions électorales, etc. Le Connaught, qui occupe la région de l'Ouest, est le moins favorisé de la nature, et c'était autrefois une locution populaire d'envoyer les gens au diable ou en Connaught. On croirait que toutes les pierres de la création s'y sont donné rendez;-

vous. Le €onnaught pourrait fournir de la chaux et des pierres de taille bleues comme celles de la Belgique au reste du monde ; mais on ne fait de la chaux que pour les besoins du pays ; on se sert des pierres pour construire les habitations, enclore les domaines et les champs, au lieu de haies, ce qui ne contribue pas à la gaieté du paysage. Tantôt on se contente de les superposer grosso modo, tantôt on en fait de vraies murailles hautes et solides, avec une crête crénelée. Nulle part je n'ai vu autant et de si beaux murs. Je suis persuadé qu'en les mettant bout à bout dans le seul comté de Galway on dépasserait en longueur la grande muraille de la Chine. Dans les prairies paissent des moutons de haute taille, blancs, fourrés et appétissants, dont l'aspect aristocratique et confortable contraste avec la misérable et chétive apparence de la généralité des habitants. Cela vient de ce que les moutons appartiennent à une race améliorée et de ce qu'ils ont des propriétaires intéressés à les bien soigner, tandis que la race des pauvres gens du Connaught va se détériorant tous les jours par l'émigration qui enlève la fleur de la jeunesse ; à quoi il faut ajouter que le bétail bien soigné se vend plus cher, tandis que la propreté ou la malpropreté du tenancier et de l'ouvrier n'influe pas, visiblement du moins, sur le taux de la rente et du salaire. Je m'arrête à la station d'Athenrey, à une douzaine de milles en avant de Galway, et je vais passer quelques jours à un castle des environs, où je reçois une gracieuse et cordiale hospitalité irlandaise qui vaut bien l'hospitalité écossaise, et d'oti je visite les propriétés avoisinantes pour me rendre compte de la condition des tenanciers et des propriétaires. Il y a deux catégories de tenanciers : les petits

qui exploitent un lopin de terre au-dessous de 15 acres et qui payent généralement une rente inférieure ^ 10 liv. st. (250 fr.), et les moyens ou les grands tenan" ciers qui payent jusqu'à 300 livres de rente, et même davantage. Ceux-ci sont pour la plupart des graziers (éleveurs de bétail, principalement de moutons), qui nourrissent du bétail maigre que l'on expédie ensutie dans les comtés de West-Meath et de Meath, sur la côte orientale, où l'on achève de l'engraisser et d'où on l'expédie sur les marchés anglais. Ces graziers ont, — pardonnez-moi l'expression à cause de la couleur locale,, — du foin dans leurs bottes. Il en est venu un bon nombre d'Ecosse ; ils faisaient d'excellentes affaires et payaient une rente supérieure de plus de moitié à celle des petits tenanciers, lorsque les maladies du bétail, causées par la surabondance des pluies et la concurrence américaine, ont provoqué une crise dont ils ne se sont pas encore relevés ; cependant, depuis quelques semaines la situation s'est améliorée, le prix de la viande sur pied a haussé d'un tiers, ce qui prouve, pour le dire en passant, que les bœufs et les moutons d'Amérique ne sont pas encore près de réduire à la mendicité leurs confrères d'Eu- ; rope. Mais c'est la condition des petits tenanciers qui | m'intéresse surtout. Voyons comment ils résolvent le problème de l'existence, — problème laborieux par- . tout et en Irlande plus qu'ailleurs. Dans la propriété que j'ai le mieux étudiée et qui contient 5,949 acres irlandais (5 acres irlandais équivalent à 8 acres anglais, l'acre vaut donc 3/5^* d'hectare), on compte 287 tenan- i ciers parmi lesquels 227 payent au-dessous de 10 liv. st. de rente et occupent 1,165 acres ; les 60 autres, ; des graziers pour la plupart, exploitent le restant. Ces \

l'irlânde 3S

petits tenanciers payent de 12 1/2 à 15 sh. par acre, soit de 20 fr. à 25 fr. par hectare, tandis que les graziers payent en moyenne pour les pâturages i liv. sterl. Le propriétaire n'a pas augmenté la rente depuis 1854 ; elle a été exhaussée alors d'un shelling par acre, et il accorde des réductions dans les mauvaises années. On ne se souvient pas d'une éviction dans le domaine. Les tenanciers payent avec régularité, sauf dans les années où la récolte a manqué, et ils y mettent toute la bonne volonté possible. Ceux-là seuls ne payent pas qui ne peuvent pas payer, me dit-on. Quelques-uns, les plus pauvres, n'ont à i'ournir qu'une rente presque nominale. Un m'en cite un qui ne paye que 6 deniers (60 centimes) par an pour sa chaumière avec les quelques perches (division de l'acre), où il cultive ses pommes de terre. C'est une exception; mais, en somme, le taux de la rente des petits tenanciers qui occupent moins de 15 acres (9 hectares) est fort modéré dans ce domaine et dans les quelques autres que j'ai visités. Il y a, en revanche, des yraziers qui payent jusqu'à 5 liv. st. de loyer pour les bonnes prairies.

Le tenancier construit lui-même son habitation. Il n'a qu'à se baisser pour ramasser les pierres, et il n'y a pas de paysan dans ce comté qui ne sache faire un mur. Il n'a pas besoin de bois de charpente, et le propriétaire lui permet ordinairement de couper gratis les grosses et les menues branches qui supportent son toit de chaume. L'apparence extérieure des habitations, même les plus pauvres, n'est pas désagréable à l'œil ; elles sont proprement blanchies à la chaux, — car la chaux ne coûte que la peine de la faire, — mais il ne Faut pas les voir de trop près. La

cour qui les sépare de la route est remplie d'un fumier moitié solide moitié liquide, où se vautre le porc, personnage important qui est généralement chargé du paiement de la rente, d'une demi-douzaine d'oies et de quelques poules avec un coq. Çà et là des enfants pieds nus et en guenilles, que l'on débarbouille le samedi. La chaumière a une porte basse, — il faut se baisser pour entrer, — divisée en deux compartiments. Celui de dessus reste ouvert. On le ferme au loquet, quand il y a un loquet. Ordinairement trois fenêtres, ~ du plus petit format, — j'ai vu plus tard des masures à une fenêtre, et même sans fenêtres. L'étable du porc est adossée à un des pans de l'habitation. Pas d'apparence de ivater-closets. On en trouve dans quelques habitations construites récemment par des propriétaires philanthropes ; mais c'est une nouveauté à laquelle les habitants n'ont pas réussi encore à s'accoutumer. J'entre dans un de ces loigivams de l'homme civilisé. Il y a deux pièces : dans la première, une large cheminée à manteau où brûle un peu de tourbe, trois chaises en bois, une petite table, une commode, un rouet, — les paysannes filent une laine grossière dont on fait des jupons rouges, plus rudes mais plus propres que les ci-devant robes de soie du quartier de Saint-Patrick. Un petit miroir de deux sous sur le rebord d'une fenêtre. Une marmite contenant de grosses pommes de terre. Le sol est nu, et il n'y a pas de plafond. On voit le chaume à travers les branchages noircis par la fumée qui le supportent. Je demande à visiter la chambre à coucher; mais la maîtresse du logis refuse, avec un scrupule honorable, de céder à mes sollicitations. Derrière la chaumière, un petit champ de pommes de terre, où quelques choux

sont plantés en bordure, enclos d'un mur de pierres superposées, avec des brèches provenant d'écroulements non réparés. A côté, un autre petit champ d'avoine. Les pommes de terre et les choux forment le gros de la nourriture. On se procure les autres nécessités de la vie, et on paye la rente en vendant le porc et l'avoine ; ou bien, si l'homme est jeune et entreprenant, il va travailler une partie de l'année en Angleterre. Dans ces derniers 1cmps, la crise industrielle a fermé en partie ce débouché et c'est une des causes principales de la recrudescence de misère dont vient de souffrir l'Irlande. On estime que dans les années de prospérité 100,000 Irlandais traversent le canal soit pour aller travailler dans les manufactures, soit pour faire la récolte, et qu'ils en rapportent une somme de 5 à 600,000 liv. st. La culture se fait à la bêche dans les petites tenures. Quand le tenancier en a les moyens, il loue une charrue et un attelage : la journée lui coûte 10 shellings en été, 7 shellings en hiver. Il faut deux journées de charrue pour labourer un acre. Voilà pour le logement, la nourriture et la rente. Dans les mauvaises années on ne paye guère la rente, et l'extrême gauche de la Land League est d'avis même que c'est un abus de la payer dans les bonnes. Il y a aussi les impôts : la taxe du comté pour les routes, dont tous les tenanciers payent leur part, la taxe des pauvres et la dîme qu'ils payent de moitié avec le propriétaire quand la rente dépasse 4 liv. st. On ne peut pas se dispenser de payer l'impôt, on ne peut pas se dispenser non plus de se nourrir, et quand la pomme de terre a manqué comme l'année dernière, quand les avoines n'ont pas réussi, quand le travail est rare en Angleterre, quand on a imité la cigale de préférence

à la fourmi, chose trop commune en Irlande et ailleurs, c'est un problème bien difficile à résoudre. La charité publique et privée y pourvoit sans doute, mais le paysan irlandais a le workhoiise en horreur, et on lui mesure, — avec une parcimonie que je ne puis blâmer eu ma qualité d'économiste sans entrailles, — Vaut door relief (secours à domicile). En tout cas, n'estil pas pitoyable de voir toute une population réduite à vivre de charité dans un pays oii, quoi qu'on en dise, la terre est loin d'être une marâtre? Le combustible ne coûte rien au petit tenancier, du moins dans la partie du comté de Galway que j'ai visitée; le propriétaire lui permet d'aller couper gratis dans le bog sa provision de tourbe. On me cite, à la vérité, des propriétaires qui se montrent moins généraux, — ce sont, en général, des propriétaires nouveaux, issus de la loi des Encumbered Estâtes. Mais il s'agit encore de se vêtir, de pourvoir aux frais du culte et de l'éducation des enfants, enfin de s'accorder, si la chose est possible, un minimum de luxe. Les vêtements de la semaine ne coûtent pas cher, et on ne les quitte guère que lorsqu'ils prennent eux-mêmes l'initiative de la séparation ; peut-être les garderait-on plus longtemps si l'aiguille n'était pas un outil absolument inconnu dans les chaumières irlandaises, malgré l'abondante production qui s'en fait en Angleterre. On ne raccommode rien, et on ne nettoie que les habits du dimanche. Ceux-ci ne sont pas aussi misérables que pourrait le faire supposer l'affreux délabrement des autres. J'ai assisté, un dimanche, à la messe dans l'église de Monivea, et j'ai été frappé du bon état et de la propreté des costumes, presque de l'élégance des toilettes. On se serait cru dans un village aisé du nord de la France

ou de la Belgique. Point de blouses de toile, des habits en bonnes étoffes de laine, des chapeaux et du linge ; les femmes ont des bonnets blancs repassés, quelques-unes des chapeaux ; celles dont la tôte est nue ont les cheveux en ordre, toutes portent des souliers : la plupart, à la vérité, les gardent à la main jusqu'à l'entrée de l'église. H y a quelques boys pieds nus, mais propres. L'église, d'apparence modeste, est bien tenue. C'est une ancienne construction avec des fenêtres en ogive, dont l'intérieur réparé n'est plus d'aucun stj^le. L'autel en bois, qui se détache sur un grand rideau brun, a pour tout ornement quatre bouquets de fleurs artificielles et six chandeliers en cuivre. Le prêtre, — un jeune vicaire, — récite avant la messe des prières en anglais; point de sermon. La tenue de l'auditoire est édifiante. Les hommes sont d'un côté, les femmes de l'autre. Quelques notabilités et trois policemen de la constabulary, qui est la gendarmerie de l'Irlande, occupent les bancs privilégiés des deux côtés de l'autel; la foule s'agenouille sur le sol nu. Le clergé n'a pour revenu que les contributions volontaires des fidèles. On paye au curé une somme fixe à Pâques et à Noël ; le casuel provient des mariages, des baptêmes et des enterrements. Il en coûte assez cher pour se marier. On me cite un paysan qui a donné 90 liv. st. de dot à sa fille et qui a été taxé à 8 liv. st. par son curé. Les baptêmes et les enterrements reviennent à meilleur marché, mais on se plaint de ce que les prêtres s'abstiennent d'accompagner au cimetière les morts qui ont négligé de pourvoir aux frais de leur enterrement. Les évoques reçoivent un tantième des revenus du clergé paroissial, et parfois aussi ils sont titulaires de certaineis cures qu'ils font desservir

à. leur profit. Sans être riche, le clergé catholique possède de quoi subvenir à son entrelien, même dans les parties les plus pauvres de l'Irlande, et il jouit d'une popularité qu'il a perdue dans les pays où il n'est plus qu'un corps particulier de fonctionnaires salariés par le gouvernement. On prétend cependant qu'il se recrute plus difficilement et qu'il a perdu de son influence depuis quelques années. La plupart des ordres religieux sont représentés en Irlande, mais leurs établissements sont relativement en petit nombre, l'entretien du clergé séculier absorbant la plus grande partie de la somme que les fidèles croient devoir consacrer, et qu'ils consacrent librement à la satisfaction de leurs besoins religieux. Clergé séculier et clergé régulier portent le même costume : redingote noire et chapeau rond : je n'ai aperçu nulle part une robe de moine, ni une soutane surmontée d'un tricorne. N'est-il pas remarquable que les pauvres Irlandais pourvoient volontairement à l'entretien de leur culte, sans que la religion en souQ're, au contraire ! et qu'ils aient à leur service un clergé, sinon des plus intelligents, au moins recommandable par la pureté de ses mœurs et la conscience avec laquelle il s'applique à concentrer son activité sur l'accomplissement de ses devoirs religieux? N'est-ce pas un phénomène digne d'être noté? Avant l'année 1869, les catholiques payaient la dîme à l'Eglise anglicane. Le gouvernement a redressé alors ce juste grief de l'immense majorité du peuple irlandais en « désétablissant l'Eglise privilégiée », après l'avoir libéralement indemnisée. La dîme n'en continue pas moins à être payée, c'est le gouvernement qui la perçoit h son profit. Cela ne change rien à la situation

l'irlandh 41

matérielle des contribuables, mais ils ne sont plus obligés de concourir à l'entretien d'un culte dont ils repoussent les services. C'est une satisfaction morale qui a bien son prix.

Si le gouvernement abandonne aux Irlandais le soin de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins religieux, en revanche il a jugé à propos de s'occuper activement de leur instruction. Cette instruction, il faut bien le dire, était fort négligée. La grande majorité du peuple irlandais ne savait ni lire ni écrire. Le gouvernement a établi et doté largement les « écoles nationales », et elles ont fait merveille. Quoique l'instruction n'ait pas été rendue obligatoire, la nouvelle génération est amplement pourvue des connaissances élémentaires, et le goût de la lecture se développe à vue d'œil. On lit naturellement de préférence les journaux les plus intransigeants : the Nation, the Irish Word, the Iriah Flag, qui ont voué à l'Angleterre une haine à mort et qui applaudissent aux exploits des « braves Afghans ». Que voulez-vous? Il faut un commencement à tout, et l'Angleterre n'a point réussi encore à conquérir l'amour du peuple irlandais, en dépit des National Schools et du bill de Gladstone. Quelques esprits timorés sont d'avis que ce goût des lectures violentes pourrait bien aggraver la situation ; ils pensent qu'il aurait mieux valu ne pas forcer l'instruction populaire après l'avoir négligée ; c'est un point sur lequel je ne me prononcerai pas. Je préfère aller visiter la National School de Monivea. C'est une maison d'un étage, divisée en deux pièces; les classes (il n'y en a pas moins de six) se tiennent dans la plus grande; elle est proprement blanchie à la chaux, tapissée de cartes et d'animaux coloriés. Bancs et pupitres en bois blanc.

Une trentaine d'enfants des deux sexes, presque tous pieds nus mais point trop malpropres, sont en train de réciter leurs leçons. Le maître d'école a l'air comme il faut et au-dessus du commun. Il reçoit 46 liv. st. du gouvernement, 5 liv. st. du propriétaire et 12 liv. st., de casuel pour les examens. Total 63 liv. st., ou 1,575 francs, avec la jouissance d'une maison annexée à l'école et d'un carré de pommes de terre bordé de choux. Le prix de l'écolage est de 4 sh. par trimestre ; mais on n'a pas encore pris l'habitude de le payer, et un avertissement pendu à la muraille se borne à inviter les parents ou les protecteurs des enfants à donner au moins 6 pence. 11 ne paraît pas que cette invitation ait tout le succès désirable. Les enfants ne suivent pas non plus les cours avec une régularité absolue, surtout dans les mois d'été. Ce jour-là, par exemple, les grands étaient allés couper la tourbe ou conduire les petits ânes qui la transportent au logis. Le programme renferme, avec les matières ordinaires de l'instruction élémentaire, des leçons d'agriculture pour les garçons et de couture pour les filles. Un auxiliaire féminin vient donner les leçons de couture dans la petite pièce à côté. L'instruction est strictemont laïque, les « écoles nationales » recevant à la fois des élèves protestants et catholiques. On enseigne cependant les éléments de la religion, en dehors des heures de classe. La dame du château se charge bénévolement de l'instruction du petit nombre des enfants protestants, en l'absence du desservant. Le maître d'école se charge du catéchisme. C'est le catéchisme du diocèse de Tuam qui est en usage; il est imprimé d'un cùlé en anglais, de l'autre en langue irlandaise. Un parle beaucoup l'irlandais dans le Con-

naught; il y a même, d'après l'infaillible statistique deThom, 103,000 individus qui ne connaissent pas d'autre langue. Je n'ai pas bien réussi à comprendre pourquoi le prêtre catholique ne se charge pas de l'enseignement du catéchisme dans la National School de Monivea, mais le maître d'école n'est pas excommunié, c'est l'essentiel. En résumé, l'instruction paraît suffisante, et elle est quasi gratuite. Les parents élèvent leurs enfants à petits frais, les pommes de terre dont ils les nourrissent se récoltent dans l'enclos, et les vêtements se récoltent sur les parents quand les habits de la semaine sont arrivés à leur extrême maturité. Aussi le petit tenancier ne s'est-il pas avisé encore de limiter sa population. On trouve çà et là quelques johs visages dans cette marmaille barbouillée et dépenaillée, et le paysan du comté de Galway ne répond point d'ailleurs au type peu flatteur des caricatures du Punch. Le nez est correct, la figure régulière, les yeux bleus, les cheveux bruns, l'expression spirituelle et madrée, quelque chose du renard.

Les enfants ne sont pas le principal article des dépenses de luxe. Il y a d'abord et avant tout le whisky; il y a ensuite, sur le second plan, le thé, le sucre, et quelques autres douceurs dont on avait pris l'habitude dans les bonnes années. On les achetait trop souvent à crédit, et l'épicier ne manquait pas de retirer de son argent un intérêt respectable. Les mauvaises récolles ont tué le crédit, mais l'achat au comptant n'est pas en faveur. Je vois dans le compte rendu du dernier Congrès des Sociétés coopératives, qu'on n'en compte que 4 en Irlande avec 290 membres, et un chifl're de ventes de 414,325 francs; il y en a 1,181 dans le Royaume-Uni avec 560,703 membres et un

chiffre de ventes de 528 millions de francs. Que faut-il porter encore au chapitre du « luxe »? Ah ! la toilette des femmes. Je n'ai pas le courage de leur reprocher les rubans de la coili'ure du dimanche. Elles usent si peu de souliers !

Toutes dépenses faites, restc-t-il quelque chose au petit tenancier pour les mauvaises années ? Pas grand'chose ù coup sûr. Je constate cependant le succès rapide des Caisses d'épargne postales. Tandis que les dépôts des banques et des Caisses d'épargne ordinaire ont décru sensiblement dans la dernière crise, les dépôts se sont élevés dans les Caisses d'épargne postales de 1,152,000 liv. à 1,229,000 en 1880; en faudrait-il conclure, comme le prétendent des gentlemen de mauvaise humeur, que les tenanciers mettent à la Caisse d'épargne l'argent qu'ils doivent et qu'ils ne payent pas à leurs propriétaires? Je me plais à n'en rien croire et je donne le propos pour ce qu'il vaut. Autant qu'une étude rapide me permet d'en juger, le petit tenancier du comté de Gahvay peut vivre dans une aisance relative quand l'année est bonne; il vivrait mieux s'il avait moins de goût pour le whisky et si sa femme connaissait l'usage de l'aiguille et du savon ; mais que la pomme de terre vienne à manquer, le voilà h deux doigts de la ruine. C'est un dicton populaire en Irlande, qu'il n'y a pas trois mauvaises années entre le petit tenancier et la famine. A ce mal je ne connais qu'un remède : l'augmentation de la production et la diffusion de la richesse. Mais n'abusons pas de l'économie politique, et, après avoir examiné la condition des paysans, jetons un simple coup d'œil sur celle des propriétaires.

Ce sera pour ma prochaine lettre.

Condition des propriétaires. — Le château. — Le parc. — Le confort seigneurial. — Statistique de l'absentéisme. — Les charges des propriétaires. — La part des cadets. — Le douaire des veuves. — Les impôts. — L'arriéré des rentes. — La coalition contre les Landlords. — Impunité acquise aux crimes agraires. — Les remèdes qui aggravent le mal, et ceux qui le guérissent. — L'amélioration des cultures.

Glendalough (comté de Galway), le IG août 1880.

Entre la condition du petit tenancier et celle du grand propriétaire, ou même du propriétaire moyen, dont le revenu atteint 4 ou 5,000 liv. st., la distance est énorme et le contraste violent. Ici c'est la civilisation dans ce qu'elle a de plus confortable, là c'est la barbarie sous les vêtements de rebut, effiloqués et salis de la classe civilisée. Chaque terre est divisée en deux parties bien distinctes : le domaine proprement dit et l'exploitation qui est partagée entre des tenanciers plus ou moins nombreux, tantôt avec un bail, tantôt, — et c'est le cas ordinaire dans le comté de Galway, — sans bail ; mais l'intérêt bien entendu du propriétaire plus encore que le bill de Gladstone, corrige ce que ce régime peut avoir de défectueux :

on conserve précieusement le tenancier qui paye exactement sa rente, et on se garde de l'augmenter ; c'est ainsi, que dans la plupart des terres que j'ai visitées, les mêmes familles de tenanciers, vivent depuis des siècles à côté de la famille du propriétaire. Le domaine proprement dit contient le château et un parc anglais, oîi paissent de superbes vaches h. courtes cornés et des moutons améliorés. On loue ordinairement le pâturage à un grazie?^ en réunissant ainsi l'utile à l'agréable. A Monivea, une partie du domaine est occupée par un bois superbe avec des allées idéales d'ormes centenaires; à Kilcornan, le parc contient 1,100 acres (450 hectares) enclos de murs; il y a une réserve pour le gros gibier et des gorges rocheuses qui rappellent la forêt de Fontainebleau, à côté de cette vaste nappe vert d'émeraude émaillée de grandes marguerites blanches et de boutons d'or. Le château est ordinairement une simple maison moderne avec un rez-de-chaussée et un seul étage, construite aux environs du vieux castle dont les ruines sont enveloppées de lierre. A Kilcornan, c'est un château bâti récemment dans le style de l'époque d'Elisabeth : une chapelle gothique en avant de la façade, le propriétaire est catholique. A chaque étage, une large et haute galerie sur laquelle s'ouvrent des séries d'appartements confortablement meublés. Des tapis partout. Une bibliothèque remplie d'éditions rares. Dans les chambres à coucher, des lits immenses oii l'on monte au moyen de trois degrés recouverts de velours rouge. Un appareil colossal de propreté :des cuvettes qui sont des cuves, des torrents d'eau chaude et d'eau froide, bref le soin de la personne poussé jusqu'au dernier raffinement. Lorsque la famille est protes-

tante, — il n'y a que 7 0/0 de propriétaires catholiques dans toute l'Irlande, mais la proportion est plus forte dans le comté de Galway, — le maître du logis commence la journée en lisant à haute voix quelques versets de la Bible et en faisant la prière. Le bruit formidable d'un gong chinois annonce les repas : — déjeuner, — lunch, — dîner à huit heures. On fait grande toilette pour le dîner, même en famille : les dames en robes décolletées, les hommes en habit noir et cravate blanche, in full dress. Dans la journée, le propriétaire s'occupe des affaires du domaine. 11 y a beaucoup plus de propriétaires résidents que je ne m'y étais attendu; près de la moitié du nombre total est à demeure dans le domaine. On m'assurait à Dublin que V absentéisme enlevait chaque année à l'Irlande de 4 à 6 millions de livres sterling (de 100 à 150 millions de francs), ce qui serait énorme. Vérification faite, d'après une très curieuse statistique (1), le nombre des propriétaires absents n'est que

(1) Voici un résumé de cette statistique ofticielle de l'absentéisme :

Nombre. Acres. Valeur.

Résidents dans ou auprès de la

propriété 3,589 8,880,549 4,718,497

Proportion 44, 3 0/0 46, 3 0/0

En Irlande et occasionnellement dans leur propriété. ... 377 652,818 371,123

Proportion 4,3 0/0 3,6 0/0

Résidents ailleurs en Irlande. 4,465 4,362,446 2,120,220

Proportion 21,8 0/0 20,9 0/0

Résidents hors d'Irlande et occasionnellement dans leur

propriété 180 1,368,347 601,072

Proportion 6,8 0/0 5,9 0/0

Rarement ou jamais en Irlande 1,443 3,145,514 1,538,071

Proportion 15,7 0/0 15,10/0

LIRLANDR

de 1,443 avec un revenu de 1,538,000 liv. st., soit 38 millions de francs formant 1/7^ environ du revenu total de la propriété foncière. C'est peu de chose ; les Irlandais qui vont travailler en Angleterre, et ceux qui reviennent en Irlande, des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie, après avoir fait fortune, rapportent un capital équivalent dans leur pays natal. Ce grief de l'absentéisme , comme beaucoup d'autres, a un caractère rétrospectif. Il se peut que l'absentéisme ait été jadis une plaie; il n'a plus aujourd'hui qu'une portée secondaire. Remarquons qu'à mesure que les communications internationales se développent et que les intérêts s'éparpillent en s'entre-croisant, l'absentéisme devient la règle : tout homme qui a en portefeuille des fonds publics, des actions et des obligations de chemins de fer, de mines, de manufactures, qui possède une ou plusieurs fermes, et qui préfère la résidence de la ville à celle de la campagne, n'est-il point un absentée, car il dépense la presque totalité de son revenu ailleurs que dans l'endroit où il le recueille? On pourrait dire que l'absentéisme se développe en raison des progrès de l'industrie et de la civilisation; il n'y a que les huîtres qui demeurent attachées à leur rocher, et on ne saurait reprocher à l'homme civilisé d'obéir au vieil adage : Uùi bene ibi jMtria. D'ailleurs, en admettant qu'il fût juste et raisonnable d'établir une taxe spéciale sur les absentées, comme je l'ai entendu proposer, il faudrait taxer aussi les émigrants des classes inférieures. L'émigration n'est-elle pas en effet une des formes de l'absentéisme, et non la moins nuisible? Depuis trente ans, n*a-t-elle pas enlevé à l'Irlande 2,500,000 individus, la fleur de sa population laborieuse? En supposant

que rémigrant n'ait coûté à élever, instruire, etc., que la modique somme de 100 fr. par tête; — ailleurs la somme serait infiniment trop faible, mais l'Irlande est un des pays du monde où l'homme revient le moins cher; en supposant encore qu'il emporte un capital de 100 fr., — les frais d'émigration aux Etats- Unis sont, au minimum, de 150 fr. et de 400 fr. en Australie; mais il convient de décompter quelque chose pTour les subsides que les anciens émigranls fournissent aux nouveaux, — on arrive à un total d'un demi-milliard. C'est une grosse saignée, et jusqu'à présent l'importation des capitaux d'Angleterre et des grazlers d'Ecosse n'a pas compensé cet écoulement régulier de la richesse et de la force de la malheureuse Irlande. Ai-je besoin d'ajouter qu'aucune prohibition ou réglementation ne suffirait à combler ce déficit? C'est l'affaire du progrès économique. A ce mal, comme à beaucoup d'autres, on peut appliquer cette maxirne que j'ai recueillie dans un meeting des Foresters à Dublin, et qui mériterait d'être gravée en lettres d'or, dans toutes les salles de Parlement de l'univers :

Of ail the evils that men endure How few there are that Parliament or laws can cure ! (De tous les maux qvie les hommes endurent, combien il en est peu que le Parlement ou les lois puissent guérir!)

Je reviens aux propriétaires irlandais. Ils mènent certainement une vie large et confortable ; mais il y a plus d'un item à déduire de leurs revenus, sans parler de l'arriéré des rentes. Il y a d'abord la somme qui revient aux cadets. Le domaine appartient à l'aîné, du moins lorsque le testateur n'en a pas disposé autrement, et il est ordinairement frappé de substitution

au profit de l'aîné à naître, ce qui signifie que le propriétaire a le droit d'en jouir, sans pouvoir le vendre, car il est tenu de le léguer intact à son successeur. Intact dans le sens de l'étendue matérielle, mais non de la valeur, chose pourtant non moins essentielle. 11 peut le charger d'hypothèques et ne léguer à son successeur, en dépit de la loi, qu'une propriété négative dont le passif dépasse l'actif. Ce n'est pas un cas inusité en Irlande, et la loi des Encumbered Estâtes a porté un premier coup aux substitutions en autorisant la vente des propriétés en faillite. Parmi les hypothèques figurent celles qui assurent le douaire des veuves et la part des cadets. Celle-ci est fixée au moment du mariage par des accords entre les deux familles. Voici, par exemple, un bien évalué à 140,000 liv. st. La part des cadets éventuels a été fixée à 20,000 liv. st. S'il n'y en a qu'un, on la lui délivre intégralement; s'il y en a plusieurs, on la divise entre eux. Le propriétaire emprunte les sommes affectées aux cadets et aux veuves; s'il n'est pas économe, — et l'économie n'est pas une vertu irlandaise, — il néglige de les rembourser, et les hypothèques s'accumulent sur le domaine, avec les intérêts à payer. Il faut ensuite acquitter les impôts qui se prélèvent en raison du revenu apparent et non du revenu réel. 11 y en a de plusieurs sortes : taxe des pauvres, taxe du comté, dîme, taxe territoriale, impôt sur le revenu; les plus lourds sont la taxe des pauvres et la dîme. La taxe des pauvres s'est élevée, dans l'exercice du l*"" octobre 1878 au 1«' octobre 1879, à 1,130,000 liv. st. sur un revenu territorial de 13,589,000 liv. st. Cependant l'Irlande ne peut pas se plaindre d'être plus taxée que l'Angleterre, les estimations d'après lesquelles on assied Vincome-

tax sont de 20 0/0 plus basses que les estimations anglaises : c'est 70 0/0 du revenu réel au lieu de 90. Il est difficile de se rendre compte du tantième du produit du domaine qui va à ces différents impôts. Un propriétaire dont le bien est probablement chargé d'hypothèques l'évalue à 1/3, un autre à 1/7" seulement, et cette dernière évaluation me paraît plus près de la réalité. Mais que l'impôt soit de 1/3 ou de 1/7" du revenu, il faut le payer, et on ne peut donner de l'argent au gouvernement et au comté qu'à la condition d'en recevoir des tenanciers. Or, depuis deux ou trois ans, les tenanciers, soit impossibilité d'acquitter la rente, soit mauvais vouloir, se font tirer l'oreille. Les arriérés s'accumulent. Un propriétaire dont le bien donne un revenu annuel de 395 liv. st. me communique le compte de ce qui lui est dû par ses tenanciers. Le total s'élève à 824 liv. st. 6 sh., soit près do dix-huit mois d'arriéré. Comment, à moins d'avoir d'autres ressources, payer l'intérêt des emprunts, les impôts, et vivre? Les plus gênés ou les moins patients recourent aux évictions, mais on ne s'y décide qu'à la dernière extrémité, et, malgré le rejet du Dislurbance bill qui les interdisait pour dix-huit mois, elles n'ont qu'une efficacité problématique. La Land League est en train de suppléer au Disturbance bill en organisant une vaste coalition contre les propriétaires qui expulsent leurs tenanciers sous le vain prétexte qu'ils refusent de payer la rente. Défense est faite de louer la terre du tenancier expulsé, ou, si le propriétaire entreprend de l'exploiter pour son compte, défense non moins rigoureuse de lui prêter un concours quelconque, en labourant, semant ou moissonnant. Le propriétaire est débarrassé d'un tenancier insolvable,

soit ! mais en est-il plus avancé? La terre est frappée d'interdit, et nul ne serait assez osé pour affronter cette excommunication populaire. Vous le voyez, le propriétaire n'est pas précisément sur un lit de roses. Il n'y a eu qu'une seule éviction dans les environs de Monivea. Le tenancier avait renoncé depuis deux ans et demi à payer sa rente. Le propriétaire, prétendant à tort ou à raison qu'il y mettait de la mauvaise volonté, l'avait « évicté », en faisant enlever les meubles de la maison. Les meubles, — une commode, des tables et des chaises en assez bon état, — étaient rangés avec symétrie le long de la route. Le tenancier se promenait philosophiquement, la pipe à la bouche, devant son mobilier, quoique personne, à coup sûr, ne se fût avisé d'y toucher, car si les foudres de l'Église ont perdu leur vertu, on ne brave pas impunément celles du peuple. Un coup de fusil est bientôt tiré, et il n'y a jamais de témoins. Ce n'est pas que la police soit mal faite. L'Irlande possède la gendarmerie la plus nombreuse et à coup sûr la mieux payée de l'Europe. Les simples (( constables », — de beaux hommes à la physionomie honnête et martiale, avec un uniforme vert foncé, — reçoivent 52 liv. st. par an, 25 fr. par semaine, et ils ont droit à la pension après trente ans de services. On me raconte qu'ils se sont mis en grève il y a quelques années pour obtenir une augmentation d'appointements, — vous figurez-vous une grève de gendar mes ? — et qu'ils l'ont obtenue. Ils sont au nombre de près de 12,000, à la solde du gouvernement, sauf un supplément que payent les comtés quand ceux-ci demandent au delà de la proportion de la force publique qui leur est assignée, et ils remplissent leurs fonctions avec toute la conscience possible, excepté naturelle-

ment en temps de grève. Mais comment empêcher des attentats dont tout le monde est complice? L'impunité est à peu près acquise aux crimes agraires. On n'en abuse pas trop pour le moment, et la bonne apparence que la récolte a prise depuis ces derniers jours de beau temps permet d'espérer une accalmie rassurante pour les propriétaires et les collecteurs de la rente. Cependant, si l'opinion se généralisait parmi les tenanciers qu'ils ne doivent rien aux « voleurs déterre», je ne vois pas bien, dans l'état actuel des esprits et des choses, comment on pourrait s'y prendre pour les contraindre à la payer. 11 faut compter sur le bon sens public et sur le beau temps.

11 est clair que cette situation laisse à désirer ; j'ajoute que les pessimistes prétendent qu'elle va s'aggravant au lieu de s'améliorer, et qu'on peut constater pour ainsi dire d'un mois à l'autre un changement vers le pire. A qui la faute? C'est l'héritage du passé qui pèse sur le présent. L'Irlande a subi toutes les brutalités de la conquête^ et le sol irlandais a été partagé entre les conquérants. Quelques milliers de familles étrangères ont été investies du monopole de la terre, et elles ont tenu tout un peuple prolifique et famélique sous leur sujétion. Il se peut qu'elles aient abusé de leur écrasante prépondérance, car il est rare que l'homme n'abuse pas de son pouvoir lorsqu'il tient d'autres hommes à sa discrétion ; mais aujourd'hui, d'après ce que je vois, le propriétaire use avec modération du peu qui lui reste de pouvoir, et les anciennes familles surtout traitent leurs tenanciers pauvres avec une bienveillance secourable qui pourrait être proposée comme exemple à maint propriétaire fraîchement enrichi du continent. Les propriétaires

empruntent au gouvernement pour donner du travail aux victimes de la disette, en exécutant des travaux d'amélioration dont l'utilité n'est pas toujours appréciable; quelques-uns bâtissent des maisons commodes et bien aérées pour remplacer les odieuses et infectes masures de leurs petits tenanciers; j'en connais un qui vient de faire bâtir au prix de 150 liv. st. de jolis cottages qu'il loue à raison de 1 sh. par semaine, — ce qui ne lui vaut pas même 2 0/0 de son capital. Les dames visitent les écoles et ne dédaignent pas de donner des leçons aux enfants pauvres ; elles distribuent des médicaments et essayent de propager quelques notions élémentaires d'hygiène; mais la situation exige d'autres remèdes que ces léuitifs philanthropiques.

J'aurai à revenir sur cette question brûlante; en attendant, je persiste à douter que l'extirpation du Landlordism ouïe renvoi delà «garnison anglaise», comme on appelle les propriétaires dans les meetings de la Land League^ soit le spécifique qui guérisse tous les maux de l'Irlande. J'ai plus de confiance dans le progrès économique, dans l'amclioratiou du matériel et des méthodes agricoles. Malheureusement, la partie de l'Irlande que jevisite est fort en retard sous ce dernier rapport. Les tenanciers n'ont aucun goût pour les nouveautés, et un bon nombre de propriétaires sont tenanciers en ce point. On rejetait naguère toute la responsabilité des misères du pays sur la mauvaise qualité du sol, combinée avec l'humidité excessive du climat, et on était bien persuadé qu'il serait parfai- Irmeiit chimérique d'essayer de changer ce qu'on appelait les lois do la nature. Cependant quelques propriétaires de la nouvi'Ue école n'ont pas reculé

devant cette œuvre impie et téméraire. A Monivea, un essai des nouvelles méthodes, fait sur 50 acres de bruyères et de genêts, a merveilleusement réussi. La bruyère, qui se louait 2 sh. 1/2 l'acre, se loue maintenant, transformée en prairie, 1 liv. st. Une autre tentative a été faite sur une échelle plus étendue par un ancien officier de l'armée anglaise, M. T..., dont j'ai visité le domaine. Sur une terre de 2 à 3,000 acres, il a entrepris de transformer en terres arables et en pâturages 500 acres de bruyère loués comme à Monivea à raison de 2 sh. 1/2. L'opération est déjà terminée sur 240 acres, et elle a donné des résultats inespérés. Après avoir enlevé les pierres qui couvrent le sol comme si une pluie d'aérolithes y était tombée, il a défoncé la bruyère en employant une forte machine de Fowler, et labouré ensuite avec une de ces puissantes charrues à quatre socs quo l'Exposition des Champs-Elysées nous a rendues familières. Les pierres calcaires recueillies surplace lui ont fourni à peu de frais la chaux nécessaire à l'amendement du sol ; il a semé de l'avoine, planté des navets et des betteraves, et finalement fait des prairies qui se louent 26 sh. l'acre. J'ai assisté à l'opération du défoncement à la vapeur et j'ai été moins frappé de la puissance de cette machlnery de l'agriculture de l'avenir, de la beauté des avoines, des navels et des prairies, que de la confiance du propriétaire dans son œuvre. On ne lui a pas ménagé les railleries, et on est fermement persuadé dans tout le voisinage qu'il court à sa ruine. Le sol est tellement perméable, affirment les agriculteurs de l'ancienne école, que les engrais descendent jusqu'en enfer. M. T... ne se laisse pas décourager, et il est assuré de convertir les sceptiques

en leur faisant toucher du doigt ses profits. Il y a en Irlande des centaines de milliers d'acres à améliorer, et qui sait si la charrue à vapeur ne serait pas un instrument de régénération plus efficace que le fusil ou le revolver? Qui sait si en élevant dans la proportion de 1 à 8, comme l'a fait M. T..., la puissance productive du sol, on ne finirait point par enrichir le pauvre sans appauvrir le riche?

Mais le vent ne souffle pas de ce côté, je dois le constater à mon grand regret, et j'ai bien peur que la pauvre Irlande ne soit pas au bout de ses agitations et de ses peines.

Les îles d'Arran. — Gahvay. — Lejuge Lynch. — La prison. — Le Workhouse — L'Induslrial Scliool. — L'Irish Car. — Le Gonnentiara. — Glendalough. — Clifden. — L'Iiùtel Mullarcliy.

Clifden, le is août 1880.

Après avoir passé une semaine à étudier le pays dans les environs d'Athenrey, je vais à Galway, où m'attire l'annonce d'une excursion aux îles d'Arran par le City offhe 7'ribcs, bateau à vapeur qui fait le service du remorquage de la baie. La traversée est de trois heures; on part à dix heures du matin. Le temps est splendide, la mer est unie comme un lac, et le ticket aller et retour ne dépasse pas 3 sh. par personne. Aussi le pont est-il bientôt encombré. Les excursionnistes appartiennent pour la plupart à la classe moyenne, — gens de loi, hommes d'aiiaires, marchands, clergymen; il y a même un moine franciscain en redingote noire et chapeau rond qui parle couramment l'italien. Une « bande » de petits musiciens de l'Ecole industrielle, uniforme bleu, orné d'une passementerie verte à feuilles de trèfle, a été admise gratis pour égayer la traversée. On part aux sons de l'air national : Wearing the green. La baie de Galway est

o8 l'iblandk

immense, mais presque déserte; deux grands navires et le cutter de la douane sont à l'ancre près de l'îlot du phare ; çà et là quelques bateaux pêcheurs. Au sud, les montagnes nues du comté de Clare ; au nord, celles du Connemara. Des prairies d'un vert d'émeraude. Si les enclos en pierre grise étaient remplacés par des haies, si les montagnes étaient boisées, le paysage serait charmant. Malgré la placidité peu ordinaire de l'Océan le long de cette côte rugueuse, le City of the Tribes se livre à un tangage désordonné. Les figures s'allongent et verdissent à vue d'œil, les cuivres de l'orchestre ont des intonations inattendues; enfin on arrive, on est arrivé. Les îles d'Arran •èoniVultima Tfmle de la côte. Elles sont au nombre de trois : Inismore, Inishmaan et Inishheer, et elles renferment une population d'environ 3,000 habitants qui vivent pauvrement sur ces rochers couverts de minces plaques de terre végétale. 11 n'y a pas de port; on descend, comme on peut, dans les barques indigènes, et on aborde sur un amas de rochers verdis par le varech, — une des richesses de la côte. La population s'est rassemblée sur la jetée: les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Celles-ci portent de gros jupons rouges qu'elles fabriquent elles-mêmes, et des mouchoirs écarlates; de loin, on croirait voir un gros buisson d'écrevisses. A ma grande surprise, les pieds sont chaussés. Les insulaires d'Arran fabriquent leurs chaussures comme le reste, avec des peaux non tannées et recouvertes du poil de la bête. Il y a quelques années, l'industrie domestique subsistait encore dans l'ouest de l'Irlande; paysans et paysannes employaient les longues veillées d'hiver à filer, à tisser et à coudre leurs habits, comme ils consiruisaient

leurs maisons et façonnaient leurs meubles; aujourd'hui l'industrie domestique s'en va, le paysan irlandais trouve plus de profits à aller travailler dans les manufactures du Lancashire qu'à fabriquer lui-même ses vêtements. C'est un progrès sans doute ; mais est-ce aussi un progrès de porter la défroque trouée et maculée de l'Angleterre? Comment les Irlandais qui font profession de détester les Anglais se résignent-ils à achever leurs vieux habits? Une blouse de toile grossière, mais propre et faite pour les épaules qui la portent, n'est-elle pas préférable à la défroque salie par un lord ou par son valet de chambre? Pourquoi donc les Irlandais patriotes ne fondent-ils pas une ligue contre la friperie britannique ? Ils ne manquent pas d'amour-propre. S'ils y joignaient un peu d'amour de la propreté ! — Je reviens à mes bons insulaires. Tandis que le gros des excursionnistes se dirige vers un bouge décoré du nom pompeux à' Atlantic hôtel ^ un Irlandais obligeant dont nous avons fait la connaissance à bord nous hisse sur un vieux ca7^ branlant, et nous allons à la recherche des monuments celtiques pour lesquels les îles d'Arran sont renommées. Nous apercevons une demi-douzaine de blocs cubiques surmontés de croix irlandaises, et un cimetière où de simples pierres levées marquent l'emplacement des tombeaux. C'est la pure tradition celtique. Cependant la population présente des spécimens de races diverses; des soldats de Gromwell s'y sont établis et y ont fait souche ; on y retrouve aussi le type du pêcheur norvégien. Voici une jolie fille au corsage de grosse laine rouge, qui s'amuse à suivre notre car en accélérant le pas. Elle a les yeux bleus, le visage de coupe ovale, les cheveux blonds

soigneusement lissés et partages au milieu par une raie. Les pieds sont chaussés de souliers de peau brute; elle tricote des bas en marchant et n'abandonne pas un moment son tricot. Elle croque les fruits salés du varech qu'elle retire d'un bidon de fer-blanc suspendu à son bras et nous en oll're en souriant. Une autre, moins jolie celle-là, se jette à genoux devant notre car en nous demandant justice. Elle prend notre ami irlandais pour le juge de paix du comté, qui a profité du bateau pour faire sa tournée de quinzaine. Nous la détrompons non sans peine, et nous faisons deux ou trois milles sur une bonne route qui traverse cette île de pierre. On nous montre un champ dont la mince couche de terre végétale, améliorée au moyen d'un mélange de sable coquiller et de varech, porte une superbe moisson d'avoine. Nous allons luncher dans une crique où l'on répare un bateau, et nous faisons cadeau d'un morceau de plumcake h un jeune indigène vêtu d'une longue robe rouge et d'un béret, comme on en voit dans les tableaux de Paul Veronèse. Ce petit doge en guenilles flamboyantes paraît peu familier avec nos friandises, et il ne se décide qu'après de longues hésitations à y mordre. Des fillettes nous apportent des maldenhair, plante délicate aux longues fibrilles qui croît entre les roches, et nous remontons à bord. La musique de la ISational SchooL fait sonner ses cuivres, la population nous salue de ses hourras, et nous gagnons le large. Jusqu'à ces derniers temps, le gouvernement ne s'occupait guère de ces pauvres insulaires; ils n'avaient môme pas de médecin; on leur en a envoyé un; et justement, voyez le malheureux hasard! depuis l'arrivée de cet Esculape du Bureau des pauvres, la durée de la vie moyenne a diminué

aux îles d'Arran. Est-ce la faute de la médecine ou du whisky de contrebande? Ce whisky jouit d'une certaine réputation sur la côte. Nous nous en apercevons au retour. Quelques jeunes gens au teint embrasé exécutent une gigue dans la cabine, en compagnie de deux jeunes misses très américanisées; mais il y a des circonstances atténuantes : la température est chaude et molle, le soleil se couche dans un fleuve d'or fondu, on se croirait sur la côte d'Italie plutôt que sur la rive brumeuse de la pauvre Irlande.

Le lendemain, nous visitons Galway. C'est une vieille ville assez malpropre, mais ce n'est pas une ville morte, quoique son port soit presque désert et qu'elle compte à peine 14,000 .habitants. Un tramway la traverse pour aboutir sur la baie, à Sait hill, où se donnent rendez-vous les amateurs de bains de mer qui n'ont point un goût exagéré du confort. Deux omnibus, YO'Connell et le Liberator, font concurrence au tramway; Galway possède aussi un journal, t/te Vindicator. C'est par douzaines qu'on rencontre ici des Liberator et des Vindicator. Les murailles, hélas! trop souvent ébréchées comme les habits, sont couvertes d'affiches de navires en partance pour les Etals-Unis ou l'Australie et de convocations aux meetings delà Lanc? Lea^we. Il y a quelques beaux restes d'architecture qui datent de l'époque où Galway était le grand entrepôt du commerce du Nord avec l'Espague. C'est à cette époque que se rapporte aussi la terrible anecdote du juge Lynch qui a donné son nom à la législation sommaire en honneur dans le Far- West. Ce juge Lynch avait un fils qui aimait une brune fille de Galway. Il avait aussi un hôte qui ne manqua pas, en sa qualité d'Espagnol, de tomber

amoureux de la jeune fille. Vous devinez l'aventure. L'imprudent Espagnol tombe victime d'un lâche guetapens; le fils jaloux, saisi en flagrant délit, est amené devant le juge, qui le condamne, à la manière de Brutus, et se charge d'exécuter lui-même la sentence. J'ai vu les restes du balcon ave.c une inscription commémorative, d'où ce père peu tendre a lancé son (ils dans l'éternité. C'était, il faut l'avouer, un rude justicier que ce juge Lynch! Un aimable descendant de cet homme farouche veut bien nous servir de cicérone. Nous allons visiter la vieille église dont les bas-reliefs de pierre ont été mutilés par les soldats de Gromwell, les pêcheries de saumon qui sont, avec la fabrication du whisky, la principale ressource de Galway, la prison, le workhouse et l'Ecole industrielle.

La prison de Galway mérite une mention particulière. C'est vraiment une prison modèle, et je n'en ai vu nulle part de plus correctement tenue. Nous franchissons la porte d'entrée à forte serrure et nous entrons dans un jardin dont la haute muraille circulaire est tapissée de lierre. En face, la maison du gouverneur. On nous confie à une série de gardiens de bonne mine, revêtus d'un uniforme bleu, sans trous ni taches, avec les armes de la reine brodées au collet ; — les prisons ont été enlevées au comté pour être réunies à l'administration centrale. On nous conduit d'abord dans une cour où des condamnés placés chacun dans une logette et les yeux garantis par un énorme pincenez sont occupés à casser des pierres. En hiver ils font des étoupes avec de vieux bouts de corde. Auparavant, ils passaient la journée sur les rayons d'un threadiccel servant à broyer des os. Une vilaine

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machine ce threadweel. Chaque condamné enfermé dans une cellule donnant sur la roue était obligé de piétiner sur les rayons comme l'esclave antique attaché au moulin. Quoiqu'on lui permit de prendre un temps de repos toutes les dix minutes, il était rompu de fatigue à la fin de la journée. Des cellules du thread/veel hors de service, nous passons dans une cour intérieure où nous nous trouvons en présence de deux fortes poutres enfoncées dans le sol au-dessus d'un trou noir et réunies par une poutre transversale. C'est le gibet. Il est presque à fleur de terre. On place le condamné sur un double volet au-dessus du trou qui a 4 ou 5 mètres de profondeur. L'exécuteur, après lui avoir rabattu le bonnet sur les yeux, fait mouvoir un levier, le volet s'ouvre, et le condamné tombe de sa hauteur dans le puits. Ordinairement, il a la colonne vertébrale brisée. C'est du moins ce que nous expliquait un jour, à Jersey oh il venait d'opérer, le célèbre Marwood, successeur du non moins célèbre Calcraft, en nous démontrant la supériorité de la grosse corde qui laisse le condamné intact, sur la petite corde qui coupe les chairs et fait une besogne malpropre. Un bourreau doublé d'un artiste, ce Marwood! Il n'a opéré qu'une fois encore dans la prison de Galway, et je souhaite fort qu'il n'ait point l'occasion d'y faire valoir de nouveau les mérites de son système. Plaise au ciel que la question agraire se résolve sans l'intervention de la grosse corde ou de la petite corde! Nous montons au premier étage où sont les cellules des condamnés, — une série dé portes en fer donnant sur un corridor proprement blanchi. Les cellules n'ont guère que 2 mètres de largeur sur 3 1/2 de longueur et de hauteur, mais

. elles sont bien aérées et complètement inodores. Point de water-closet. Le condamné sonne, un numéro s'ouvre à l'extérieur, et le gardien vient ouvrir. Trois pancartes affichées à la porte de chaque cellule renferment un extrait de la loi pénale, le règlement de la prison et un exposé des droits et des devoirs du prisonnier. Le menu de chaque jour y est spécifié d'après la classe à laquelle appartient le détenu. II y a quatre classes. On monte d'une classe dans une autre, en obtenant des marques ou des bons points pour la conduite et le travail. Les prisonniers des classes inférieures couchent sur une simple planche, les autres ont un matelas, et leur nourriture est plus substantielle sinon plus délicate. Avec la cellule de punition, ce système de récompenses suffit à maintenir le bon ordre dans la prison. La cellule de punition est peinte en noir et n'a point de fenêtre; d'où son nom de cellule noire. Le gouverneur peut y confiner un prisonnier pour vingt-quatre heures; avec l'intervention d'un magistrat, cette peine peut être prolongée pendant quatorze jours. Ce qui me paraît vraiment admirable dans ce pays, ce sont les garanties effectives que la loi assure à l'homme le plus misérable et le plus dégradé. Tandis qu'ailleurs le condamné, la fille publique, le mendiant et les autres rebuts de la civilisation sont livrés trop souvent à l'arbitraire grossier d'employés et de policiers subalternes, ici, nul, si rabaissée et si méprisable que soit sa condition, n'est privé de la protection de la loi commune, ni dépourvu des garanties nécessaires pour les faire valoir. Le prisonnier casse des pierres et il est confiné dans sa cellule, mais il est sûrement protégé contre la méchante humeur ou l'exploitation

de ses geôliers. La charte de ses droits et de ses devoirs est placée sous ses yeux, et lorsqu'il n'a pas son compte d'aliments ou lorsqu'on change son menu, il a le droit de se plaindre au magistrat qui écoute sa plainte avec la même attention, je dirai presque la même religion de la justice que si le plaignant était un pair d'Angleterre. Si nulle part l'inégalité des conditions n'est plus tranchée, nulle part, en revanche, il n'y a plus de respect du droit, même à l'égard de ceux qui ont violé le droit, et si l'égalité devant la loi n'est pas badigeonnée sur tous les murs, elle est ■gravée dans toutes les consciences. Au milieu d'une cour je remarque une sorte de guérite grillée. C'est le parloir du condamné. On l'enferme dans la guérite. Un gardien se place devant la grille, et le visiteur se tient derrière le gardien. On me montre les registres d'écrou où sont consignés Tàge, le lieu de naissance, la religion, les signes distinctifs du condamné, les causes de la colidamnation, — le plus souvent l'ivrognerie, — la date de l'entrée et celle de l'expiration de la peine. Dans la même pièce se trouve une balance 011 l'on pèse le condamné h son entrée et sa sortie, — un contrôle du régime de la prison qui a bien son efficacité 1 Nous visitons encore la chapelle où se font alternativement le service protestant et le service catholique; nous passons enfin devant une horloge munie d'une ficelle. Les gardiens de nuit sont tenus de tirer la ficelle toutes les heures et même toutes les demi-heures lorsqu'il y a un condamné à mort dans la prison. J'avais remarqué un système analogue de surveillance des surveillants dans les banques de Safe deposit de New- York.

De cette prison modèle, nous allons au ivorkkouse.

C'est un vaste bâtiment grisâtre et délabré qui peut contenir environ 500 pauvres. Il y en a de beaucoup plus grands dans les petites villes du voisinage, et je ne puis peindre l'impression navrante que laissent ces réceptacles officiels du paupérisme. J'aime presque mieux la citadelle ou la bastille qui projetait jadis son ombre menaçante sur la cité. Cependant le workhouse est considéré à tort ou à raison comme un mal nécessaire. La charité publique n'est malheureusement ni assez éclairée ni assez active et soigneuse pour distribuer les secours à domicile, sans donner une prime à l'imprévoyance et un encouragement à la paresse. 11 faut enfermer les pauvres pour empêcher le paupérisme de déborder. En ce moment, le workhouse ne contient guère que des enfants, des vieillards et des malades. L'hôpital est bien aéré et dans un état de propreté qui fait honneur aux sœurs de la Miséricorde. Dans le réfectoire, on est en train de servir une soupe au riz et à la viande, qui ne diffère pas sensiblement des potages d'hôtel en Angleterre et en Irlande. Mais les locaux sont délabrés et, sauf l'hôpital, d'une tenue relâchée. C'est l'assemblée de la division électorale de l'Union qui administre les ivorkhouses, le dispensaire et le cimetière. Elle est en grande partie élue par les propriétaires et les principaux tenanciers. C'est, me dit-on, le seul corps élu qui existe en Irlande, et il en profite volontiers pour sortir de ses attributions en faisant des motions politiques et autres. Peut-être agirait-il d'une manière plus conforme aux intérêts de sa clientèle en haillons s'il concentrait son attention sur l'administration des ivorkhouses, laquelle coûte, par parenthèse, horriblement, cher — 132,000 liv. st. en

1878-79, rien que pour les salaires et la nourriture des employés, sur une dépense totale de 1,130,000 liv. st. Quelque peu de goût que j'aie pour la centralisation, je suis frappé de la différence qui existe entre la tenue de la prison et celle du -workhouse, et je sors de ce bâtiment sombre et malpropre, médiocrement édifié sur l'aptitude des Irlandais à s'administrer eux-mêmes. Nous terminons cette tournée d'exploration par une visite à Y Indus trial School, dont la nmsique avait égayé la veille les excursionnistes aux îles d'Arran. Ces Industrial Schools sont entretenues aux frais du gouvernement et du comté. Le gouvernement donne 5 sh. par semaine et par élève ; le comté y ajoute 2 sb. Il y en a de catholiques et de protestantes. Celle-ci est catholique et sous la direction des frères des Écoles chrétiennes. Les élèves appartiennent à la classe la plus basse de la population ; on les récolte littéralement dans la rue. L'établissement est admirablement tenu, et les dortoirs en particulier, avec leurs cabinets de toilette où un mécanisme ingénieux remplit et vide les cuvettes d'eau chaude et d'eau froide, mériteraient de servir de modèles aux institutions à l'usage des jeunes gentlemen. Dans une vaste cour, se dresse un appareil de gymnastique garni de boi/s pieds nus, mais peignés et lavés. Autour, en demicercle, sont des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de blanchisseurs, de carrossiers, de charpentiers, de boulangers, puis enfin la salle de musique. Les élèves sortent de l'école en état de gagner leur vie, et on peut dire à coup sûr qu'ils n'iront pas grossir la population et le budget des workhouses. Les artisans de Gahvay voient, dit-on, d'un mauvais œil cette Industrial School. Chose curieuse! Tandis que le salaire

des manœuvres ne dépasse pas i sh. ou 1 sh. 3 den. (de 1 fr. 23 c. à 1 fr. 75 c. par jour), — encore estil artiflciellement exhaussé par les travaux publics que le gouvernement commandite pour donner du travail à la population, — les artisans qui ont fait un apprentissage gagnent de 5 à 6 sh. par jour ; on conçoit qu'ils n'aiment pas à voir augmenter le nombre des apprentis. Mais ne faut-il pas que tout le monde vive, et la situation de l'Irlande ne serait-elle pas meilleure si elle avait un peu moins de manœuvres et un peu plus d'artisans?

Je quitte le lendemain cette vieille et pauvre cité qui a connu de meilleurs jours, et je vais faire un tour dans le Connemara, la région à la fois la plus pauvre et la plus pittoresque de l'Ouest. Je retiens ma place dans ['Jrish Car, qui n'est autre chose qu'une variante allongée du Jaunting Car avec lequel j'avais fait connaissance à Dublin, et qui est ici le véhicule universel. Ulrisli 6'arest un char découvert avec deux bancs sur les côtés; au milieu, un long coffre dans lequel on enferme les petits bagages et sur lequel on empile les malles, de manière à former un dossier où s'appuient et s'arc-boutent les voyageurs. Il y a une planche pour les pieds, et sous la planche un étrier dont on se sert pour monter, car on est huche à un bon mètre de hauteur. Quand le temps est beau, quand les voyageurs ne sont pas trop nombreux, quand on a acquis une notion suffisante des lois de l'équilibre, quand il y a un coussin sur le banc, quand enfin les bagages sont arrimés de manière à ne point crouler subitement à droite ou à gauche, Vlrish Car est un véhicule supportable, et l'on doit bénir l'Italien Branconi qui a établi ce ser-

vice de malles-postes à ciel découvert vers la fin du siècle dernier. Mais en temps de pluie, — et Dieu sait s'il pleut souvent en Irlande I — l'eau qui coule le long de la bâche sur les épaules des voyageurs et le vent qui s'engouffre dans les parapluies font apprécier particulièrement les mérites des chemins de fer et regretter leurs trop nombreuses lacunes. Heureusement, le temps est magnifique, et VJris/i Car de Galway à Clifden n'est point surchargé. Sur la route, des charrettes, les unes chargées de tourbe, les autres de pommes de terre et de choux, pour le marché de Galway, vont à la file. Les paysans qui Içs conduisent ont des souliers, tandis que les femmes et les enfants vont invariablement pieds nus. ISur les murailles, des affiches rouges ou vertes annoncent des meetings de la Land League, avec cet en-tête à sensation : Land and Liberty! Terre et Liberté ! D'autres affiches peutêtre non moins utiles quoique moins bruyantes, recommandent divers engrais « analysés et garantis » ; d'autres, enfin, indiquent les prochains départs de VAllan Une, de la Whi'te star Une, et d'une foule de lignes concurrentes pour l'Amérique et l'Australie. Des bouquets de bois, des prés verts, de beaux champs d'avoine et, dans le lointain, la nappe argentée du lac Corrib réjouissent la vue; mais, comme dans toute la région que j'ai parcourue jusqu'à présent, les maisons ou plutôt les « cabines », — c'est le nom générique des habitations de paysans, — abandonnées, et dont il ne reste plus que les gros murs à moitié ou aux trois quarts écroulés, sont presque aussi nombreuses que les « cabines » habitées. On se croirait dans un pays récemment dévasté par l'invasion. Ce n'est pas l'invasion, c'est l'exode et l'éviction qui ont

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fait ces ruines. Les cabines vides des émigrants sont demeurées à l'abandon; qui aurait eu intérêt à les entretenir? Les petits tenanciers sont la plaie des domaines, et on se garde de remplacer ceux qui partent d'eux-mêmes ou les insolvables qu'on expulse. Ils seraient bientôt remplacés par d'autres insolvables! Je n'accuse personne, et j'ai pu me convaincre que les propriétaires irlandais d'à présent appartiennent pour la plupart à une des meilleures variétés de l'espèce; mais voilà bien des ruines et des loques! En voilà trop ! Il est temps que le remède arrive, et malheureusement, ni les propriétaires, ni les tenanciers, ni les partisans du Coercion bill., ni les promoteurs de la Land Lcague ne me paraissent sur la voie du salut. Ce n'est point à coup sûr le conflit de passions aveugles et exaspérées qui bâtera la régénération de l'Irlande. — A Oughterard, commence la région montueuse de Connemara; les champs font place aux bruyères, les cabines deviennent rares, et elles sont de plus en plus misérables. En voici une qui est construite avec des pierres brutes non maçonnées; elle n'a pas de fenêtre et me fait souvenir de la cellule noire de la prison de Galway. La lièvre dépeuple aujourd'hui ces masures. Plus de moutons améliorés. Des brebis autochtones petites et malingres. Des troupeaux de petits mendiants qui se relayent pour suivre le car. Par exemple, ils ne manquent ni d'obstination ni de souffle. Ils s'accrochent à la voiture et font, tout courant, 4 ou 5 milles dans l'attente, souvent trompée, d'un penny ou d'un half-penny. Les lacs succèdent aux lacs, et on découvre tout un côté du massif des Douze-Epingles {Twelve-Pins), qui font du Connemara une petite Suisse à l'état sauvage. Nous nous arrêtons

à Glendalough, dans un hôtel à créneaux, au pied d'un lac, avec un amphithéâtre de montagnes en face; un joli bouquet de bois, avec des buissons de lauriers et de fuchsias en fleurs derrière nous. L'hôtel de Glendalough est une station d'amateurs dépêche, car saumons et truites saumonnées passent leur vie à remonter de la mer dans les lacs et à descendre des lacs dans la mer. Le droit de pêcher à la ligne se paye à raison de 30 liv. st. par saison, de 8 liv. st. par mois lunaire, de 2 1/2 liv. st. par semaine ou de 10 sh. par jour. Il faut en outre un bateau avec deux bateliers payés à raison de 2 1/2 sh. par homme. Cette année, le saumon est rare, et nos anglers (pêcheurs à la ligne) calculent qu'il leur revient dans les bons jours à 1 liv. st. la livre. Mais c'est une race patiente et joyeuse, et nous passons deux agréables journées de repos en compagnie de ces honnêtes fanatiques de la mouche artificielle. Un amateur français, 7'ara avis, qui vient de quitter Glendalough, y a laissé une douzaine de numéros du Journal des Débats. Voilà de quoi occuper nos loisirs. Le soir, les bateliers dansent la gigue aux sons aigus du pibroch. On exécute la Marseillaise en notre honneur. C'est l'Irlande insouciante et gaie des beaux jours. L'Irlande souffreteuse, hélas! n'est pas \ loin. Derrière le petit bois il y a des cabines. Dans la plus voisine une femme est occupée à filer de la laine au rouet. La cabine n'a qu'une seule pièce éclairée par une fenêtre d'un pied carré. Je distingue dans l'ombre la figure émaciée d'un fiévreux. Le mobilier se compose de deux lits, une commode, un coffre et un petit miroir; mais la famille possède, outre le cochon de rigueur, une vache et des oies; la femme file de la laine pour la fabrication des flanelles et des

tweeds. Elle ne se plaint pas et ne demande rien. C'est une famille presque à son aise.

De Glendalough on va à Clifden en deux heures. La roule est charmante le long des lacs qui s'égrènent comme les perles d'un collier. Le plus étendu, le lac de Ballinahynge, est couvert de petites îles boisées. Dans l'une, on remarque les ruines d'un vieux castle que le lierre a envahi. Sur le bord, le nouveau castle est entouré d'un vaste parc et de bouquets d'arbres qui attestent, en dépit de la bruyère et des bogs, la fécondité du sol. Seulement, il faut y mettre du capital sous la forme d'amendements et d'engrais, et le capital est rare dans le Gonnemara. Clifden est un petit port de pêcheurs avec un énorme workhouse et une cascade en renom. Nous allons visiter la cascade. Il n'y a pas d'eau, mais on voit les rochers. Un artiste de la localité nous offre des harpes d'argent petit format, montées en broches, et des taras en marbre vert du Connemara. C'est un patriote. Il nous donne une leçon d'irlandais, — la plus belle des langues, à son avis, avec la langue française. Il est partisan du Home Rule et ne tarit pas sur les griefs de l'Irlande. Nous lui faisons remarquer que l'Irlande jouit aujourd'hui des mêmes libertés que l'Angleterre. C'est possible, mais il n'y a pas bien longtemps qu'on obligeait les soldats irlandais à manger de la viande le vendredi, et on n'a pas encore creusé un port à Clifden. Nous quittons ce digne Home Ruler pour aller dîner à l'hôtel Mullarchy. La table est garnie de clergymen campagnards d'un appétit vigoureux qui chargent leurs assiettes de poulet, de jambon, de choux et de pommes de terre. On sert les pommes de terre en robe de chambre; et comme les assiettes sont trop pe-

tites, on dépose proprement les pelures sur la nappe avec les débris de viande et les os de poulet. Un coup de racloir, et il n'y paraît plus. La nappe sert de serviette, et des trous effrités de diverses grandeurs attestent suffisamment qu'elle a été l'objet de blanchissages répétés quoique reculés. Si l'hôtel MuUarchy laisse quelque chose à désirer aux délicats, on y dort en sûreté dans une chambre dont la porte est veuve de sa serrure. Je n'entends point parler de vols; et, sans les crimes agraires, l'Irlande serait aussi sûre qu'à l'époque où la belle fille de la ballade de Moore la traversait seule, couverte de ses bijoux :

Hich and rare wer£ the gems shewore.

L'Irlande possède encore de belles filles, mais elles n'ont plus guère de bijoux, et quel larron serait tenté par leurs haillons sordides ?

De Clifden à Westport. — Comment le Connemara pourrait devenir le paradis de l'Irlande. — Obstacles que l'état des esprits oppose à cette amélioration. — Taux généralement modéré de la rente. — Pourquoi le tenancier ne profite point de la modération du propriétaire. — Le taux naturel de la rente et les moyens de l'abaisser. — Westport. — Le cône de Croagh Patrick. — Un puits sacré. — Une rencontre d'émigrants. — Mauvaise organisation de l'émigration. — La Vierge miraculeuse de Knock. — Tuam. — Limerick. — Le miracle de l'orphelinat des sœurs de la Merci.

Limerick, le 23 août 1880.

De Clifden, je vais à Westport, dans le comté de Mayo, la partie la plus éprouvée et la plus agitée de la région de l'Ouest. VIrish Car met près de cinq heures pour faire le trajet entre Clifden et Leenane à la frontière de Mayo, quoique la distance ne soit que de 18 milles. Les chevaux de poste de Clifden se ressentent de la disette et on ne les change pas en route. A chaque montée, — et Dieu sait si le pays est accidenté dans le voisinage pittoresque des Tivelve Pins/ — on prie les voyageurs de descendre, mais on ne les attelle point. Le temps est superbe, les montagnes

couvertes de bruyères violettes se mirent dans l'eau transparente des lacs, les fuchsias en fleur qui croissent ici sans culture forment de gros buissons et des haies de 2 mètres de hauteur. Malheureusement, c'est un désert. Les oiseaux sont rares dans ce pays déboisé ; je n'ai encore aperçu que deux moineaux depuis mon arrivée en Irlande ; on ne voit que des corbeaux. Au delà de Leenane, un riche Home Ruhr, député au Parlement, a bâti un château gothique avec créneaux et mâchicoulis, et, ce qui vaut mieux, il a planté des arbres qui poussent à merveille, et remplacé la bruyère par des prairies où paissent des moutons améliorés. Voilà un bon exemple à imiter. Cette sauvage région du Connemara pourrait bien devenir un jour, — le capital aidant, — le paradis de l'Irlande. Les beaux marbres abondent dans le massif des Twelve Pins, les eaux des torrents s.ont colorées par l'oxyde de fer; on y a même trouvé des pépites d'or. On peut drainer les marécages, défoncer la terre de bruyères, couper la tourbe à la mécanique et en charger de petits bateaux à vapeur au pied même des tourbières." Une Société agricole et minière acquerrait ici aisément quelques milliers d'hectares à bas prix, et elle contribuerait à la régénération du pays beaucoup plus efticacement qu'aucun acte du Parlement ou aucune démonstration de la Land League, tout en faisant une excellente affaire. L'apport d'un supplément de capital ne manquerait pas de relever les salaires ; les dépôts des Caisses d'épargne postales augmenteraient à vue d'oeil, et les déposants finiraient par racheter les actions et les obligations de la Société. Ils deviendraient propriétaires, et la question agraire serait résolue sans coups

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de fusil. Mais il faudrait des millions pour réaliser cette utopie, et l'état de l'Irlande en général, du comté de Mayo en particulier, n'est pas propre à attirer les millions. Toutes sortes de bruits alarmants circulent. Un touriste me raconte qu'il a voj'agé en compagnie d'un émissaire fenian qui recommandait aux tenanciers de tuer les landlords, et surtout de ne pas payer la rente au prochain terme (les rentes se payent en novembre et en mai). Les propriétaires reçoivent des lettres de menaces, et ils ne sortent plus qu'armés. On m'en cite un, — un Irlandais catholique cependant, mais la religion n'a pas grand'chose à voir en cette affaire, — qui est un arsenal ambulant. Que voulez-vous ? On a tiré il y a quelques mois sur un receveur de rentes des environs, et le bruit court maintenant qu'on s'en prendra de préférence aux propriétaires. On en tuera quelques-uns pour l'exemple. Ces rumeurs ne contribuent pas à rassurer ceux qui en sont l'objet. Les grands landlords membres du Parlement, qui viennent passer d'habitude quelques mois dans leurs terres, abrègent leur séjour, et le pays ne s'en trouve pas mieux.

La ville de Westport est située près de la magnifique baie de la Glew, que les Irlandais patriotes comparent volontiers au golfe de Naples. Elle en est séparée parle vaste parc du marquis de S..., le principal propriétaire du comté. Ce landlord débonnaire, dont le château est un musée, laisse son parc ouvert au public ; il n'en ferme les grilles qu'un jour par an, pour empêcher cette tolérance de passer à l'état de droit. Autant que mes informations sommaires me permettent d'en juger, le taux des rentes est généralement modéré; mais la condition des tenan-

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ciers n'en est pas meilleure. Le taux de la rente dépend en effet de la proportion existant entre l'offre delà terre d'une part, la d'emande de l'autre, et c'est en vain qu'un propriétaire philanthrope louerait ses terres au-dessous du cours, le tenancier n'en finirait pas moins par payer la rack-rent, c'est-à-dire la rente la plus élevée que comporte l'état du marché. Voici comment les choses se passent : ou bien on loue à un grand tenancier qui fait des sous-locations à gros bénéfice, ou bien on autorise le petit tenancier immédiat à céder son bail, parfois aussi à morceler sa tenure au profit de ses enfants. On m'avait cité dans le comté de Galway le cas d'un tenancier de 1 acre 1/2, payant quelques shellings de rente, qui avait cédé sa place (il n'avait pas même un bail mais une simple tenure at ivili) pour la somme exorbitante de 18 livres sterling. Son successeur payait ainsi en réalité une rack-rent, quoique le propriétaire n'exigeât de lui qu'un loyer insignifiant. Encore ne le touchait-il point et ne parvenait-il pas davantage à obtenir le remboursement d'une somme de 6 liv. st. pour achat de guano qu'il avait prêtée à ce tenancier de seconde main. Ce droit de céder son bail est connu sous le nom de tenant right, et il existe généralement dans le nord-est de l'Irlande, c'est-à-dire dans l'Ulster. Son existence atteste mieux qu'aucune preuve tirée des Blue Banks la modération des propriétaires. S'ils exigeaient en effet toute la rente naturelle du sol, le tenancier pourrait-il obtenir quelque chose pour la cession de son bail? La Land League n'en demande pas moins la reconnaissance légale et l'extension h toute l'Irlande du tenant right de l'Ulster. En admettant que cet article de son programme passe à

l'état de loi, la situation du petit tenancier en serat-elle améliorée? Le propriétaire ne demaurera-t-il pas toujours le maître d'annuler en fait le bénéfice du tenant right en élevant le taux de la rente ? On sera alors amené à établir un maximum pour le prix du loyer des terres; et qu'en résultera-t-il? Sans doute la part du propriétaire ne pourra plus s'augmenter, mais le tenancier de première main élèvera le prix de cession de son bail de toute la diflerence existant entre la rente maximée et la rente naturelle. Le tenancier cessionnaire payera comme auparavant la rack-rent ; seulement il aura à gorger deux sangsues au lieu d'une. La vraie solution du problème consisterait dans l'abaissement de la rente naturelle, mais cette solution dépend d'un fait économique, — d'une modification dans l'état de l'offre et de la demande du sol, — et elle échappe absolument au pouvoir du Parlement, voire même de la Land League. Quelquefois le propriétaire accorde au tenancier la permission de morceler sa tenure, — et il est bien difficile de la lui refuser quand c'est au profit d'un fils ou d'une fille qui vient de se marier. Si les parents ont une tenure de 10 acres, par exemple, ils en céderont Ja moitié ; mais l'amour paternel ne les empêchera pas de la céder avec bénéfice. En supposant qu'ils payent 15 sh. de rente par acre, ils sous-loueront les 5 acres à raison de 30 sh. ; ils réduiront ainsi leur propre rente à zéro, et le fils ou le gendre payera une rack-j^ent, quoique le propriétaire ne touche qu'une rente modérée, quand il la touche! Cette coutume de morceler sa tenure entre les enfants, de manière à obtenir dans ses vieux jours la jouissance gratuite d'une maison ou d'un champ, a peut-être plus qu'aucune autre cause con-

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tribué à l'accroissement excessif de la population. Elever des enfants pour en faire des sous-tenanciers, cela revenait à mettre son épargne dans une Caisse de retraite pour la vieillesse.

Encore une fois, le mal ne vient point de l'exagération du taux de la rente perçue par les propriétaires, ou, pour parler le langage des orateurs de la Land League^ de la rapacité des landlords. Cette rente est généralement modérée, et elle ne forme parfois qu'une faible part du loyer effectivement payé par l'exploitant du sol. Le mal vient de ce que l'absence d'industrie, l'insuffisance des moyens de communication, l'ignorance de la population et sa répugnance à se déplacer ont exagéré la demande de la terre. 11 en est résulté un accroissement progressif et excessif de la part naturelle du capital foncier aux dépens de la part du travail. Mais ceci est de l'économie politique, et j'ai promis de n'en point abuser. Je reviens à Westport. La ville est insignifiante ; mais la baie de la Clew vaut la peine d'être vue, et le cône élevé du Croagh Patrick, dont le pied baigne dans l'Océan, fait en effet souvenir du Vésuve, moins le panache de fumée. C'est sur le sommet de cette montagne que saint Patrick, l'apôtre de l'Irlande, s'est arrêté ; on rapporte qu'il y a rassemblé tous les animaux nuisibles qui infestaient l'Irlande païenne, et qu'il les a précipités dans la mer. C'est pourquoi on n'y rencontre, toujours d'après la légende, aucune bête malfaisante. On m'avait beaucoup parlé des « puits sacrés » et de leurs vertus miraculeuses. Nous allons en visiter un qui est réputé pour la guérison des maladies des yeux. Une bonne dame du comté de Galway m'a raconté qu'elle avait offert en vain à une pauvre fille aveugle

de l'envoyer à ses frais à Dublin pour y subir Topération de la cataracte ; les parents avaient préféré un pèlerinage au puits sacré. Voyons donc le puits sacré. C'est une simple source à demi entourée d'un mur ébréché. On fait à genoux le tour de la source, on se baigne les yeux avec l'eau sainte, et les malades qui ont une foi suffisante sont infailliblement guéris. Tant pis pour ceux qui n'ont pas la foi ! Par exemple, il en faut une bonne dose pour accepter le miracle de la truite. On était en train de la frire dans une « cabine » du voisinage lorsqu'elle s'est échappée de la poêle pour aller se réfugier dans le puits sacré, où elle a été guérie incontinent de ses brûlures. On nous l'a montrée, en avouant toutefois naïvement que ce n'était point la vraie. Celle-ci avait été pochée méchamment par un angler de passage,' et il avait bien fallu la remplacer ; le miracle n'en demeurait pas moins avéré. Dans le voisinage du puits sacré, nous visitons une vieille abbaye en ruines, dont le cimetière a une grande réputation de sainteté. Il est cependant fort négligé, et les mauvaises herbes y foisonnent. Hélas ! pourquoi les morts seraient-ils mieux logés que les vivants ? Ils sont entassés dans les vieux cimetières, car on se garde de bien d'en établir de nouveaux, le diable ayant la fâcheuse habitude d'emporter l'âme du premier mort qu'on y enterre.

Ces vieilles superstitions n'ont pas cédé à l'enseignement des National Schools, et tous les jours même de nouveaux miracles viennent grossir le stock déjà bien assez considérable des anciens. Il n'est bruit depuis l'année dernière que de la Vierge miraculeuse de Knock. C'est la Notre-Dame de Lourdes de l'Irlande, et elle attire une affluence.croissante de pèlerins, quoi-

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qu'elle n'ait pas encore réussi à se faire reconnaître par l'autorité compétente. Je fais un détour pour aller la visiter, en quittant Westport. Aux stations deCastlebar, de Castelmorris et de Ballyhaunis, je remarque une affluence inaccoutumée. Des troupeaux d'hommes à la figure contractée et des femmes en pleurs se précipitent dans les voitures de troisième classe, tandis qu'un long gémissement, presque un hurlement s'échappe des poitrines de la foule désolée des parents et des amis qui leur font leurs adieux probablement pour toujours. Ce sont des départs d'émigrants, et je n'ai de ma vie rien entendu de plus poignant que cette explosion sauvage de la douleur d'une foule en haillons. Un dernier hourra d'adieux, un coup de sifflet, et tout est fini. Ce n'est qu'une minute : mais qui pourrait mesurer ce qu'elle contient d'angoisses et de larmes ? Ces pauvres émigrants, ils sont moins à plaindre sans doute que ceux qui restent, — ils ont l'espoir prochain d'un meilleur avenir; — mais les épreuves qu'ils auront à traverser seront rudes. 11 n'existe à Dublin aucune agence, aucun bureau, officiel ou non, qui se charge de leur fournir les indications nécessaires. Ils sont abandonnés à eux-mêmes, et la plupart iront gros>ir le moh dos grandes villes américaines, faute d'une bonne direction ou d'un bon conseil. « Des millions de nos compatriotes, dit l'auteur d'une lettre adressée au /'^/eewa«, se sont enfuis de l'Irlande, car la fuite est le seul terme applicable à l'émigration irlandaise, en comparaison de l'émigration judicieusement dirigée et organisée (?) des autres parties de l'Europe; et cependant l'émigrant irlandais s'en va encore le plus souvent à l'aventure, sans guide et sans appui. Pourquoi n'établirail-on pas un bureau ou une

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agence qui mette les statistiques ainéricaineâ à sa portée et qui le dirige au besoin vers les régions où. il peut être employé avec le plus d avantages ? » Cette incurie avec laquelle on laisse partir des millions d'hommes sans s'inquiéter de leur destinée, dans un pays où l'on dépense chaque année 132,000 liv. st. pour les appointements du personnel des workhouses, n'est-elle pas caractéristique? On s'est habitué à tout attendre de l'intervention du gouvernement, et ce que le gouvernement néglige de faire, personne ne s'avise de l'entreprendre, — en exceptant les choses dont il serait peut-être sage de s'abstenir.

A la station de Ballyhaunis, je prends un Outside Car qui me conduit en moins d'une heure à Knock. C'est un misérable hameau au milieu duquel s'élève une petite église avec une tour carrée. On a construit à la hâte aux environs quelques douzaines de baraques en planches oii les pèlerins peuvent trouver le couvert, et au besoin le gîte. Le long du chemin raboteux sont rangées des échoppes comme on en voit à Lourdes, mais moins élégantes, où l'on vend des articles de piété, — images coloriées, photographies, chapelets, petits livres et le reste. Affluence de mendiants hideux. Plusieurs centaines de pèlerins, quelques-uns appuyés sur des béquilles, appartenant à toutes les classes de la société, font le tour de l'église, sous la conduite d'un prêtre, en récitant des litanies. Les femmes sont en majorité. La vieille tour est en réparation ; le mortier de l'église miraculée ayant acquis la vertu de guérir toutes sortes de maladies, les pèlerins l'ont gratté de manière à compromettre sérieusement la solidité de l'édifice. Nous entrons dans l'église. Elle est remplie de fidèles agenouillés

ou assis sur des bancs. Une jeune fille vient de déposer ses béquilles, et elle est couchée tout de son long près du chœur. Au-dessus de l'autel, un tableau illuminé par une vitrine rouge représente l'apparition miraculeuse. Cette apparition a eu lieu pour la première fois le 22 août de l'année dernière, et voici comment un jeune boy, nommé Auguste, l'a racontée au correspondant du Daily Telegraph : « Je revenais du bog avec mon petit frère, et, comme la nuit tombait, j'entrai dans la maison d'un de mes parents près de la chapelle de Knock. Il pleuvait à verse et il faisait très noir. Tout à coup, un autre boy se dirigea de notre côté en criant : « Oh! venez à la chapelle » pourvoir la sainte Vierge contre la muraille ! » Nous sortîmes en courant, et nous aperçûmes le chœur de l'église tout brillant de lumière. Sur la muraille, la sainte Vierge était debout comme une statue, avec des yeux vivants. A sa droite était saint Joseph, incliné vers elle ; à sa gauche saint Jean, costumé comme un évêque, sa main droite tenant un livre, sa main gauche levée, avec deux doigts en l'air. Au-dessus et à la gauche de saint Jean, il y avait un autel avec un agneau, et tcut autour des ailes d'anges dont je ne pouvais voir les corps et les figures. Nous restâmes longtemps debout en regardant ces images, et mon petit frère me dit qu'il voulait les emporter à la maison. Nous étions dix ou onze à les regarder et nous nous mîmes 5 genoux en criant : a Notre Père » et Sainte Marie ! » Alors comme la pluie continuait à tomber et que nous étions très mouillés, nous rentrâmes à la maison. » L'apparition se renouvela plusieurs fois, et les guérisons miraculeuses commencèrent. Aujourd'hui, la réputation de la Vierge de

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Knock est bien établie, et sa clientèle va grandissant de jour en jour. Comme je suis pressé de gagner Tuam pour prendre le train de Limerick, je n'attends pas la guérison de la jeune fille couchée ;\ côté du chœur. Je lais accord pour la somme ronde de 15 sh. avec un propriétaire iVOutside Car qui me jure partons les saints du paradis que j'arriverai à Tuam avant le départ du train. J'y arrive deux heures trop tard. La Vierge miraculeuse de Knock devrait bien inculquer aux propriétaires d'Outside Car le goût de la vérité. Il parait que c'est plus difficile que de faire marcher des culs-de-jatte. Tuam est une ville sainte, siège d'un archevêché catholique et d'un évêché anglican, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi un affreux repaire de mendiants. Nous jetons un coup d'oeil sur une vieille croix en pierre dont les figurines grossières et noires datent, dit-on, de l'introduction du christianisme en Irlande, et nous nous arrêtons devant une affiche qui annonce pour le surlendemain un meeting de la Land Lear/ue à Belclare, en engageant les tenanciers à se débarrasser du serpent du Landlordism, et surtout à o garder leur récolte » autrement dit à s'abstenir de payer leurs rentes ; mais nous n'avons pas le courage d'affronter plus longtemps la cuisine de Daly's Hôtel, un pendant du Mullarchy's Hôtel, de Clifden et nous voici à Limerick. C'est un petit Dublin. Le Shannon, le grand fleuve de l'Irlande, y porte des navires de mer, quoiqu'il n'ait plus guère que la largeur de la Seine, et Georges street ne le cède en rien à Sackville street. Mais je n'en ai pas fini avec les miracles. Il n'est bruit depuis huit jours que d'une apparition de la Vierge à l'Orphelinat des sœurs de la Merci, à Limerick, et voici la relation que j'en trouve

dans le Freeman^ Torgane des Home Rulers éclairés et modérés :

« Sur la façade occidentale du bâtiment on voit une grande statue de la sainte Vierge, sculptée en pierre de Caen, et au-dessous une fenêtre qui éclaire un oratoire de la Bienheureuse Lady, situé dans cette partie du couvent. Cette statue est à 30 pieds du sol, et en face se trouvent la cour et un champ qui s'étend jusqu'au mur de clôture, le terrain ainsi enclos ayant à peu près un acre et demi de superficie. Au nord du jardin du couvent il y a une ceinture d'arbres qui borde la muraille sur une longueur de o ou 600 yards et qui ferme l'enclos dans cette direction. Nous donnons ces détails afin que les faits que nous avons à rapporter soient mieux compris, et aussi afin de montrer que ce qui a été vu ne pouvait avoir été produit par des accidents ou par des moyens artificiels tels que a lanternes magiques » ou appareils analogues. On doit rappeler que dimanche, — jour de fête de la Bienheureuse Lady, — quoique le temps fût magnifique dans cette localité, le tonnerre se fit entendre avec vio'ence et que le ciel fut vivement sillonné d'éclairs. Dans la soirée, les orphelins allèrent jouer dans la cour en face des nouvelles constructions, et on leur recommanda de ne pas s'effrayer du tonnerre, mais de prier Notre-Dame-de-Bon-Secours s'ils avaient peur. Avec la foi entière dans la protection de Notre-Dame qui animait les petits aussi bien que leurs aînés, ils se rendirent dans la cour et vaquèrent à leurs innocents plaisirs delà manière accoutumée. Aussitôt après, le tonnerre gronda dans les nuées, elles enfants se mirent à invoquer pieusement la Vierge bénie. Ils

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entonnèrent le cantique touchant : « Abaissez vos re- » gards sur nous, ô mère Marie 1 » et tandis que la musique mélodieuse de leurs jeunes et fraîches voix s'élevait vers le ciel, un des enfans s'écria tout à coup : « Oh ! regardez par là! » D'un mouvement instantané les regards de ses deux cents compagnons se dirigèrent vers la bordure d'arbres, et dans l'espace audessus ils aperçurent l'image de la Vierge bienheureuse, vêtue d'une robe blanche, avec une ceinture bleue. Elle portait le Saint Enfant sur son bras droit, et un rosaire était suspendu à son bras gauche. Elle paraissait reposer sur un nuage blanc, soutenu par deux anges qui avaient dans leurs mains libres des branches couvertes de feuilles. Les enfants, sous le charme, offrirent involontairement leurs prières à la Vierge bienheureuse. Après avoir contemplé la vision pendant environ dix minutes, quelques-uns d'entre eux coururent au couvent pour avertir les nonnes ; mais, avant que les bonnes dami'S eussent le temps d'arriver, la divine apparition s'était évanouie et la Vierge avait disparu dans les cieux. Les enfants étaient pâles et tremblants, mais tous s'accordaient dans le compte rendu de ce qui avait été vu, et jusque dans la description du rosaire, qui était grand, de couleur blanche et dont les grains étaient éloignés les uns des autres. On constata encore avec étonnement que des enfants placés dans une autre partie du bâtiment éloignée de celle-là avaient aussi aperçu la vision. Il n'y eut aucune hésitation ni aucune contradiction dans leurs récits. Plusieurs d'entre eux avaient de treize à quatorze ans, et il était impossible de n'être pas convaincu de leur véracité. »

Ces visions et apparitions irlandaises n'ont sans doute rien de particulier, et il s'en est produit maintes fois d'aussi surprenantes en France, en Belgique et en Italie ; mais elles peuvent servir à marquer le niveau intellectuel de la masse de la population, et elles sont peut-être aussi un indice de la fermentation maladive des esprits.

De I^imerick à Killarney. — Querelles des compagnies de chemins de fer. — Nuisances causée? par le mode de délivrance des tickets. — Le comté de Tipperary. — Le Kerry. — Les lacs de Killarney. — Kenmare. — Un domaine bien administré. — Les Middlemen. — Une visite aux petits tenanciers. — Les cottages nouveau style. — Précautions prises contre la rentrée de V exilé!

GlengarifT, le 31 août 1880.

De Limerick à Killarney il n'y a que quatre heures de chemin de fer. Nous nous croyons donc autorisés à demander nos tickets directement pour Killarney, quoique nous soyons obligés de passer sur deux lignes appartenant à des Compagnies différentes. iMalheureusement, les directeurs sont en délicatesse, et ils vident leur querelle à la manière des cochers qui administrent force coups de fouet à leurs voyageurs respectifs. 11 y a quelque temps, les trains du Great Southern and Western railway ne s'arrêtaient plus à la « Limerick junction », en sorte qu'il fallait se résigner à faire quelques milles à pied ou en car pour rejoindre les trains du Waterford and Limerick railway. Aujourd'hui, la querelle est entrée dans sa pé-

riode d'apaisement, mais oa ne délivre encore les tickets que jusqu'à la « junction ». L'inconvénient est léger, car le système anglais est plus simple que le nôtre, au moins pour les bagages. On ne délivre point de bulletin, on se contente de coller sur les malles et autres colis une étiquette indiquant le lieu de destination. A l'arrivée, on les jette pêle-mêle sur le quai, et chacun reconnaît les siens. C'est une application comme une autre du système du self-gouemmetit. Cependant ce système et, d'une manière générale, le mode primitif de délivrance des billets provoquent des plaintes nombreuses et déterminent môme des accidents sérieux chez les personnes nerveuses. C'est du moins ce que nous apprend un avis inséré dans les Tvue Taules (l'équivalent du Guide Chaix) des chemins de fer irlandais, avec approbation d'une autorité médicale, le docteur Richardson :

(iLes causes de confusion auxquelles il est possible de remédier dans les gares de chemins de fer sont au nombre de trois ou quatre. La première est l'incomparable stupidité qui ol)lige chaque voyageur à exécuter une manœuvre compliquée en vue de mettre la main dans une espèce de piège à rat pour donner son argent et prendre son ticket. Une bonne moitié du désordre qui se produit invariablement est causée par cette obligation de prendre son ticket et de changer sa monnaie. Si on pouvait se procurer ses billets dans des boutiques ou dépôts respectables, on ne courrait point le risque d'être écrasé dans la fouie ou séparé de ses amis.

» Les atteintes à la santé qui proviennent de l'excitation et des embarras du départ commencent par

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être passagères, et, lorsqu'elle ne se répètent pas souvent, elles ne peuvent être considérées comme dangereuses dans la stricte acception du mot. Elles consistent dans une série de chocs sur le système nerveux, infligés par l'intermédiaire des sens et répercutés sur le cœur et la circulation du sang. Le cœur est plus excité et bat plus vite qu'en temps ordinaire, — ce qui amène un léger trouble du cerveau et parfois une sensation de réplélion et de vertige avec des bruits spéciaux dans les oreilles, je veux dire distincts de ceux qui se produisent à la station même. Chez les personnes très nerveuses, ces impres>ions déplaisantes sont suivies d'une sensation de nausée ; mais, communément, ce malaise disparaît aussitôt que l'on a réussi à trouver sa place et que le train part. Chez les personnes débiles, et en particulier chez celles qui souffrent du cœur, les effets de celte perturbation temporaire sont plus sérieux. Chez ces personnes, l'épreuve à laquelle le cœur a été soumis produit une dépression et un affaiblissement de cet organe central; il en résulte une sensation de lassitude qui s'étend par tout le corps, et que l'on attribue, à tort, à l'influence des voyages en chemin de fer. Chez d'autres personnes enfin, dontle cœur est en bon étal mais dont les fonctions digestives sont affaiblies, la confusion et les émotions de la gare amènent une attaque sensible et douloureuse de dyspepsie, accompagnée d'une perturbation dans les entrailles et dans les reins, avec flatuosités, dérangement d'appétit et affaissement d'esprit. C'est encore une série de symptômes caractéristiques que l'on a l'habitude d'attribuer au voyage plutôt qu'à la manière désordonnée et vicieuse dont on l'a commencé. »

Le remède à ces maux divers consiste dans l'achat, à l'adresse indiquée, de tickets directs, comme la chose se pratique aux Etats-Unis, oh l'on vend pour la plupart des directions et destinations les billets de chemins de fer comme les timbres-poste. Chaque office d'hôtel en a tout un assortiment, et ce progrès a sensiblement diminué le nombre des cas de dyspepsie causés par l'attente prolongée aux guichets, sans oublier les pleurésies déterminées par les courants d'air. Nous traversons toutefois la « junction » sans nous ressentir autrement de la querelle des deux Compagnies. Nous sommes dans le comté de Tipperary, jadis l'un des plus agités, maintenant beaucoup plus calme, et nous descendons dans le Kerry qui occupe la pointe sud-ouest de l'Irlande. Le pays est plat comme tout l'intérieur de l'île, mais les champs sont coupés par des haies vertes et fleuries, au lieu d'être séparés parles tristes murs gris du Connaught; on aperçoit moins de « cabines » délabrées, et les paysans occupés à la moisson paraissent moins déguenillés. Il y a de bonnes charrettes, et les petits ânes malingres du Connemara sont remplacés par des baudets au poil lustré qui ont, en comparaison, l'air de gentlemen. La bruyère, les rochers et les bogs reparaissent dès que l'on entre dans le Kerry; mais la région des lacs surgit bientôt comme une oasis dans le désert. Il y a un grand lac, Lower lake, avec des îles grandes et petites, toutes boisées : d'un côté s'étend la large vallée où sont bâtis les villas, les hôtels et les cottages de touristes, au milieu d'une profusion incroyable d'arbres verts et d'arbustes au feuillage lustré et aux fleurs éclatantes, houx, lauriers-roses, rhododendrons, fuchsias; on se croirait sur les bords

de la Méditerranée plutôt qu'auprès du brumeux Océan : c'est le gulfslream qui a fait ce miracle ; de l'autre côté du lac s'élèvent à 2 ou 3,000 pieds de hauteur les Macgillicuddys Reeks, encore couverts de forêts jusqu'à mi-côte; on y trouve le cerf rouge à l'état sauvage, et parfois un de ces gracieux animaux apparaît sur la pointe d'un roc au passage d'une bande de touristes charmés; — peut-être sont-ils dressés à cet exercice ? Il y a encore l'Upper lake et le Muckross lake qui communiquent avec le grand lac. On fait en une journée le tour de ces merveilles pittoresques, moitié en car, à cheval ou à pied, moitié en bateau à rames. J'ignore pourquoi on n'a pas encore iniroduit la navigation à vapeur à Killarney; mais à quoi bon? Les touristes ont du temps à perdre, et l'eau est peu profonde dans les passes. Par moments, il faut mettre pied à terre pour alléger l'embarcation. Ce qui m'a fr^appé surtout dans cette promenade, c'est la joyeuse humeur de tout ce petit et pauvre monde auquel nous avions affaire. Notre guide illustrait avec une forte pointe d'humour les légendes locales, et ses conversations avec les échos, — il y en a à chaque pas : de doubles, de triples et de quadruples, — n'avaient rien de mélancolique. Un troupeau de éoys et de femmes nu-pieds nous suivaient allègrement jusque dans les sentiers de chèvres d'où nos souliers de citadins ne se tiraient point sans avaries : les hoys à l'affût d'un cigare sur sa fin, les femmes offrant, les unes aux touristes altérés force verres de lait combiné avec du whisky, les autres mettant sous nos yeux tout un assortiment de « souvenirs » parmi lesquels de gros bas de laine, filés et tricotés l'hiver dans la montagne, au prix modeste de 1 shelling la paire. Aucun refus ne rebutait ces mar-

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