E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE d'oRLÉANS
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PRÉFACE
Après avoir traité pendant trop longtemps l'Irlande en pays conquis, le gouvernement anglais a fini par réformer les lois barbares qui étaient l'objet des justes griefs des Irlandais, il a émancipé les catholiques, désétabli Y Église anglicane et placé, à tous égards, l'Irlande sur le pied de l'égalité avec l'Angleterre. Cependant, ces mesures de réparation n'ont pas réconcilié les Irlandais avec leurs anciens oppresseurs; il semble même que cette réconciliation si désirable et, on peut ajouter si nécessaire à l'Irlande aussi bien qu'à l'Angleterre, soit plus éloignée que jamais. L'Irlande souffre d'une crise agraire que les passions politiques n'ont pas manqué d'exploiter et que des remèdes empruntés au codex de la philanthropie réglementaire, ont sen-
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siblement aggravée depuis une dizaine d'années. En dépouillant les propriétaires d'une partie essentielle de leurs droits, le gouvernement anglais a facilité sinon provoqué cette curieuse et redoutable coalition que la Land-League a organisée contre eux, en empruntant les procédés les moins recommandablesdes Trades Unions^ et qui vient de nécessiter le recours à un coercion bilL II se peut que ce régime d'exception fasse renaître en Irlande une sécurité temporaire, mais il sera certainement impuissant à amener la pacification des esprits, sans laquelle la paix matérielle n'est jamais qu'une trêve.
Préoccupé depuis longtemps de la situation misérable de l'Irlande et animé d'une vive sympathie pour ce malheureux pays, l'auteur de ces lettres a voulu étudier sur les lieux mêmes, la question agraire. Il Ta étudiée s^,ns parti pris et ce n'est pas sa faute s'il ne s'est point trouvé d'accord avec les médecins dans lesquels l'Irlande a placé sa confiance. Il le regrette et leur pardonne volontiers les mauvais propos qu'ils tiennent sur son compte. Pourquoi s'avisait-il de s'occuper de leur malade sans y être invité? Il n'en est pas moins charmé d'avoir pu constater une amélioration sensible et progressive dans la situation économique de l'Irlande et il est persuadé qu'avant la fin du siècle, — si les méde-
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cins ne contrarient pas trop l'action de la nature — il n'y aura plus de question agraire en Irlande.
Ce n'est point le désir d'étudier de près une maladie économique qui l'a déterminé ensuite à aller visiter pour la seconde fois, la partie française du Canada. Non! le Canada se porte à merveille- C'est un jeune géant qui grandit à vue d'œil. Il s'agissait simplement de contribuer à renouer les anciennes relations financières et commerciales entre la France et une colonie que les hasards de la guerre lui ont enlevée, mais qui est demeurée française de langue et de cœur. Il dépend aujourd'hui de nos capitalistes, de nos industriels et de nos négociants de refaire cette conquête sans répandre une goutte de sang, sans imposer aucune charge supplémentaire aux contribuables. Ce procédé annexionniste qui consiste à unir les intérêts des hommes par les liens multiples des échanges, n'est-il pas plus économique et même plus efficace que celui de la guerre?
A ces études sur deux contrées, qui attirent actuellement, à des titres divers, Fattention publique, se trouve jointe une esquisse pittoresque de l'île de Jersey, où, dépuis des siècles, les Français et les Anglais n'ont pas cessé de vivre paisiblement, côte à côte, en infligeant ainsi un
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démenti formel aux politiques qui proclamaient comme un dogme l'inimitié naturelle de la France et de l'Angleterre, et qui travaillaient d'ailleurs, avec toute la conscience possible, à la perpétuer.
Le Compensation for Disturbance bilL — - De Londres à Dublin. — L'île d'Anglesey. — Holyhead. — La traversée du canal Saint- George. — Kingstown. — Shelbourne hôtel. — Physionomie américaine de Dublin, — Sackville street, — Les statues. — Le Jaunting Car, — La cathédrale et le quartier de Saint- Patrick. — La misère. — Les décrochez-moi ça.
Dublin, le 4 août 1880.
Supposons que le conseil municipal de Paris s'avise de rendre un décret conçu et motivé à peu près en ces termes : <( Considérant la dureté des temps et l'extrême difficulté que les locataires de certains quartiers, tels que Belleville, Ménilmontant, le faubourg Saint-Antoine, etc., éprouvent à payer leur loyer; considérant qu'un grand nombre d'entre eux sont en retard de plusieurs termes et menacés d'expulsion par des propriétaires rapaces ou tout au moins peu délicats, le conseil municipal décrète : l^que tout propriétaire qui s'aviserait jusqu'au 31 décembre 1881 l'expulser un locataire occupant dans les quartiers lusmentionnés un appartement de moins de 750 francs le loyer, sous le vain prétexte que ledit locataire
néglige de payer son terme, serait considéré comme ayant troublé la paix publique ; que, s'il était bien démontré au tribunal compétent que le défaut de paiement des termes échus tient à Timpossibilité où se trouve le locataire de les payer, et qu'il ne refuse point d'ailleurs de s'entendre avec le propriétaire pour continuer à occuper l'appartement moyennant un prix raisonnable, comme aussi pour régler à l'amiable la question de l'arriéré; enfin s'il était bien établi que le propriétaire s'est refusé avec obstination à accepter ces offres sans faire de son côté aucune proposition raisonnable d'accommodement, dans ce cas le propriétaire reconnu coupable d'avoir troublé la paix publique sera tenu de fournir au locataire expulsé une (( compensation » pour le dommage qu'il lui aura indûment causé, laquelle compensation pourra s'élever au tiers du capital représenté par le loyer. »
Si notre conseil municipal s'avisait, dis-je, de rendre un arrêté de cette sorte, on ne manquerait pas de l'accuser de porter atteinte à la propriété et de mettre la société à la merci du collectivisme et du communisme. On n'aurait certainement pas tort, et cependant le décret dont je viens d'analyser les termes est la reproduction exacte du Compensation for disturbance bill qui a été adopté par la Chambre des communes et qui est actuellement soumis à la Chambre des lords en vue de venir en aide aux tenanciers des parties de l'Irlande les plus éprouvées par la disette. Il m'a paru qu'une situation qui comportait des remèdes si extraordinaires méritait d'être examinée de près, et voilà pourquoi je me suis décidé à venir passer trois ou quatre semaines en Irlande.
Le voyage est, du reste, facile et commode ; il n'a
d'autre inconvénient que de coûter un peu cher. Je prends à la station d'Euston square mon billet pour Dublin, par Holyhead. C^est 3 liv. st. (75 fr.). Départ à 7 h. 1/4 du matin; arrivée à 6 h. 1/4. Le trajet se fait en 11 heures : 7 en chemin de fer, 4 en bateau à vapeur. Le train marche à raison de 43 milles à l'heure (le mille = 1, 609 mètres). C'est une jolie vitesse : la moyenne, de Paris à Lyon, n'est que de 40 milles, et de 42 de Berlin à Magdebourg; on la dépasse, il est vrai, en Angleterre : de Londres à Swinton, le Great Western vous transporte à la vitesse étourdissante de 53 milles 1/2 : 86 kilomètres à l'heure. Les voitures ne méritent point une mention spéciale, et il m'a paru même que le matériel pourrait être renouvelé sans inconvénient; mais du moins je n'étais pas témoin de l'inquiétante manœuvre à laquelle une routine peu respectueuse de la vie humaine condamne, sur la plupart des lignes continentales, les malheureux employés au contrôle des billets. On ne les oblige pas à circuler autour des voitures pendant la marche des trains, sous le prétexte que le contrôle est impossible autrement. Qu est-ce qui n'est pas impossible à la routine? Sur la ligne de Douvres à Londres, chaque voiture est munie d'une sonnette d'appel; il n'y en a point sur la ligne de Holyhead. Rien ne serait plus facile cependant et moins coûteux que de mettre les voitures des trains de voyageurs en communication avec le wagon des gardes du convoi, au moyen du téléphone. On y songera probablement au vingtième siècle.
Jusqu'à Ghester le pays n'offre rien de particulièrement intéressant. Force prairies où paissent force moutons ; çà et là, dans la région industrieuse de Bir-
mingham que nous laissons à notre gauche, des houillères et de hautes cheminées d'usines. A Ghester, on confie aux voyageurs à jeun, moyennant la modique somme de 2 shellings 6 deniers, un pâté froid, une bouteille de pale aie et un morceau de fromage, du sel, de la moutarde, deux assiettes, une fourchette, un couteau et un tire-bouchon, en les priant de laisser le panier avec les ustensiles dans la voiture, à leur arrivée à Holyhead. Le paysage devient plus accidenté. On aperçoit dans le lointain les montagnes du pays de Galles, tandis que le train côtoie une baie du canal Saint-George. De l'autre côté de la baie se trouve Liverpool, où l'on peut aller en deux heures en prenant le bateau à vapeur de la station de Mostyn. On arrive à Bangor sur le détroit de Menai qui sépare TAngleterre de l'île d'Anglesey. Un pont suspendu a été jeté sur ce détroit en 1826 : plus tard, on a construit pour l'usage du chemin de fer un pont tubulaire qui a passé en son temps pour une merveille, mais qui est bien modeste en comparaison du pont Victoria de Montréal. Il est impossible toutefois de se rendre compte des proportions de ce tunnel aérien quand on le traverse à toute vapeur. L'île d'Anglesey, avec son sol aride et ses pauvres cottages en pierre, est un maigre appendice détaché du pays de Galles. A Holyhead, dont le vaste port pourrait abriter toute la flotte de l'Angleterre, mais qui est à peu près vide, car Liverpool absorbe le mouvement commercial de cette partie du canal, à Holyhead, dis-je, on descend de la voiture en se gardant honnêtement d'emporter le basket du déjeuner, et on monte dans un des solides et élégants steamers qui font le service de la poste. La mer est passablement hou-
leuse, mais le Leinster n'est pas une de ces méchantes coquilles de noix qui rendent si inconfortable la traversée de Calais ou d'Ostende à Douvres ; c'est à peine si Ton s'aperçoit de l'existence du roulis combiné avec le tangage, cet effroyable supplice des estomacs délicats! Un vol de mouettes suit avec une persistance infatigable la marche du steamer, comme ces troupeaux de pauvres boys, pieds nus, qui courent après les omnibus ou les cars dans le vague espoir d'attraper un half penny, un petit sou ! Le petit sou des mouettes, ce sont les bribes de gâteau que s'amusent à leur jeter les passagers, et qu'elles attrapent sur la crête des vagues avec une adresse d'acrobates, non sans se bousculer des pattes et du bec, car la concurrence est grande, et le poisson est rare. A peine a-t-on perdu de vue les rivages de la Grande- Bretagne et les montagnes du pays de Galles que l'on voit se découper les côtes pittoresques de l'Irlande. On entre dans la vaste baie de Dublin, que borde au sud un amphithéâtre de collines vértes sur lesquelles se détachent gaiement les murs blancs des cottages. Au bas, la jolie ville de Kingstown, l'avant-port de Dublin. On débarque, on remonte en chemin de fer, on fait 6 kilomètres entre la baie et la colline couverte d'habitations de plaisance qui n'annoncent point la misère ; sur les murailles, des gravures de modes violemment illustrées en grandeur naturelle attestent que les marchands de nouveautés et les couturières ne désespèrent pas encore du salut de l'Irlande. Quelques pauvresses dont je rencontrerai bientôt, hélas! des spécimens variés passent devant ces affiches splendides, et nous voici au Westland roio terminus, d'oîi je me fais conduire au Sbelbourne hôtel, en
face du superbe parc de Saint-Stephen's green^ un des poumons de la capitale de Tlrlande. Shelhourne hôtel est tout à fait un hôtel américain, quoique sur une échelle réduite. Péristyle à colonnes, avec une rangée de chaises, large vestibule, bureau oîi l'arrivant inscrit son nom et reçoit en échange le numéro de sa chambre, vaste escalier aboutissant à un palier orné de fougères arborescentes qui ombragent les bustes de Walter Scott et de Byron ; accroché à la muraille, un gong chinois dont le tapage, capable de réveiller les âmes du purgatoire, appelle les voyageurs à la table d'hôte; des tapis partout, des chambres à coucher avec des lits en fer où les géants de Brobdingnac du doyen Swift, le Paul-Louis Courier irlandais, pourraient s'étendre en long et en travers, mais dont l'usage est soumis à des restrictions énumérées dans une pancarte suspendue à l'intérieur de la porte. Non seulement il est interdit de fumer, mais les voyageurs sont formellement quoique respectueusement invités à ne pas laisser brûler leur bougie en se couchant, et surtout à ne pas se livrer à la déraisonnable et dangereuse [unwise and dangerous) habitude de lire dans leur lit. Trois « portiers de nuit » sont chargés spécialement de veiller à l'observation de ces prescriptions salutaires. Vous figurez-vous ces trois anabaptistes sortant d'une trappe, — car il n'est pas défendu de fermer sa porte, — pour rappeler les voyageurs des deux sexes au respect du règlement? Il n'est pas défendu d'amener des chiens et de les garder avec soi dans sa chambre, mais on est prévenu qu'ils seront «chargés », dans ce cas, d'une somme de 5 sheUings par jour. C'est raide! Et pourtant combien le Shelbouime hôtel est hospitalier pour
la race canine en comparaison du Phœnix Park? Un ^ a\is affiché à l'entrée de ce parc populaire de Dublin déclare que l'accès en est formellement interdit aux chiens, et que ceux qui s'y introduiraient s'exposeraient à recevoir un coup de fusil, are Uable to he shot. Voilà qui est sommaire, mais, que "voulez-vous? la misère n'a pas précisément pour effet d'attendrir les cœurs, et, dans un pays oti la vie est si dure pour les hommes, comment serait-elle douce pour les chiens? Aussi n'en ai-je aperçu qu'un seul dans le magnifique vestibule de Shelbourne hôtel, dont il faisait l'ornement; encore était-il en plâtre! Shelbourne hôtel ne se distingue pas seulement par la sévérité tutélaire de ses règlements et la vigilance de ses portiers de nuit; on y boit d'excellents vins de France à des prix modérés. Une bouteille de vin ordinaire ne coûte que 2 shellings, et on peut dîner avec une pinte (une demi-bouteille) d'un vin de Mâcon très supportable pour la somme de un shelling et demi. Les vins français sont du reste ici d'une consommation plus générale qu'en Angleterre, et les prix en sont abordables. Un marchand de vin de Grafton street annonce du clairet à 1 shelling ( 1 fr. 25 c.) la bouteille, en faisant remarquer qu'en le mélangeant avec deux tiers d'eau on obtient une boisson économique et hygiénique qui revient seulement à 2 shellings par gallon. Il est évident que le dégrèvement projeté des droits sur les vins ne pourra manquer d'en stimuler la consommation et on doit souhaiter, au point de vue de l'esthétique aussi bien que de l'hygiène, que le mélange préconisé par l'intelligent épicier de Grafton street devienne la boisson préférée du beau sexe. L'usage des bières fortes et des vins surchargés d'alcool enflamme
le teint et transforme beaucoup trop rapidement les roses en pivoines. C'est une considération dont Timportance ne saurait échapper à personne et qui pourrait bien valoir des adhésions intéressantes au futur traité de commerce.
Je viens de dire que Shdbourm hôtel a une physionomie tout américaine. La même observation peut s'appliquer à la ville de Dublin. C'est une belle et grande cité de près de 350,000 habitants que partage en deux parties presque égales la rivière la Liffey où viennent s'ancrer les plus gros navires de mer. Comme les villes américaines, elle est bâtie en damier, sauf dans les vieux quartiers. Les rues sont rectilignes, et Tartère principale, Sackville streel^ a deux fois la largeur de nos boulevards ; pavé médiocre. C'est dans Sackville Street que se trouve la haute colonne surmontée de la statue de Nelson. Le sculpteur, avec un honorable scrupule d'exactitude, a représenté le héros privé d'un bras. L'effet n'est pas précisément sculptural, mais c'est du réalisme historique. En revanche, la statue équestre de Guillaume III, qui se trouve en face de l'ancien palais du Parlement irlandais, aujourd'hui la Banque d'Irlande, est aussi idéaliste qu'on peut le souhaiter. Le vainqueur de la Boyne est représenté en costume d'empereur romain, et, — est-ce une illusion d'optique ou une concession faite aux réalistes du temps? — le héros, revêtu de ce costume mal adapté au climat, al' air fortement enrhumé. Son nez en bec d'aigle, trop relevé, semble achever un éterriuement. Tant il est vrai que le ridicule est voisin du sublime. Les statues abondent, et les monumens à colonnades grecques aussi; mais tout cela est terriblement enfumé. Le marbre noircit, le plâtre s'ef-
frite, la brique seule résiste à ce climat brumeux, et on pourrait l'utiliser avec plus de goût. Les hautes maisons à quatre étages, en briques rouges ou grises, avec leurs fenêtres à guillotine, ont l'aspect horriblement monotone. Les caisses en faïences qui contiennent des fleurs ou des plantes grimpantes à l'extérieur des fenêtres jettent seules un peu de lumière et de vie sur ces façades mornes. Je me demande pourquoi les Anglais qui excellent à fabriquer les faïences décoratives, ne les emploient pas à orner et à égayer leurs habitations. Faites courir des guirlandes et des arabesques vertes, rouges, muticolores, le long de ces façades sombres et renfrognées, et la physionomie spleenetique des villes du Royaume-Uni sera changée. Cependant, les affiches, avec leurs peinturlurages violents et criards, rompent un peu cette grise monotonie; mais on ne pose pas des affiches où l'on veut, — et les murailles respectables sont protégées par le i^post no bilh) que nous traduisons par « Défense d'afficher sur ce mur. » En revanche, où l'affiche est permise elle foisonne, et elle donne l'idée de l'imagerie d'Epinal vue au microscope. Le Great^ le Wondei^fid performing hull du cirque Hengler y apparaît en grandeur naturelle; les premiers sujets de la troupe italienne de Carlo Rossa qui fait en ce moment les délices du Gaiety théâtre y sont exhibés en buste, plus grands sinon plus beaux que nature; les scènes émouvantes du Shaughraun de Dion Boucicaut, au Queen's royal théâtre, contraignent à s'arrêter les passants les plus affairés, et quelle naïveté dans le style, dans la forme et même dans la nationalité de l'annonce ! Voici par exemple, une vieille connaissance d'Amérique, Tillustre, l'incomparable et l'infatigable Sozodont, qui m'avait
poursuivi des bords du Saint-Laurent au golfe du Mexique, avec sa poudre pour les dents, for the teeth^ for the teethl (1) Je le retrouve sur le canal Saint-George et je ne serais pas étonné de le revoir bientôt sur les bords romantiques du lac Killarney. Il a distancé son rival Gargling. Il est Tunique et l'universel Sozodont! Des lignes de tramways courant dans toutes les directions complètent cette physionomie américaine de la capitale de Tlrlande. Mais voici un véhicule qui est bien irlandais et que je n'ai vu jusqu'à présent nulle part ailleurs : c'est le Jaunting Car. Figurez-vous une caisse en deux compartiments posée sur un haut brancard. On met le pied dans un étrier et on se huche à droite ou à gauche, en se tenant dans un équilibre instable ; chaque compartiment peut contenir deux et même à la rigueur trois clients ; quand il n'est point surchargé, le Jaunting Car file avec la rapidité de la flèche. Il est joliment peint en bleu ou en rouge avec des filets dorés ou argentés, mais il faut bien convenir que le costume du cocher laisse quelque chose à désirer. Le costume, voilà un des points faibles de l'Irlandais, et le jour où l'homme et la femme du peuple cesseront de porter la défroque fripée des classes aisées du Royaume-Uni, ce jour-là l'Irlande sera régénérée et sauvée.
En parcourant les rues qui avoisinent le palais de la Banque et Trinity Collège^ — un des plus beaux établissements universitaires qu'on puisse rêver, avec un jardin grand comme le Luxembourg, en plein cœur de Dublin, — je n'avais pas été frappé à l'excès du spectacle de la misère. J'avais bien vu çà et là des trou-
(1) Voir les Lettres sur les États-Unis et le Canada, 1876*
peaux de boys pieds nus, sans aucune trace visible de chemise, avec des pantalons réduits à l'état de dentelle aux endroits les plus critiques ; j'avais été ému à Faspect de pauvresses à la physionomie soucieuse et aux haillons sordides, qui mendiaient timidement et me remerciaient en faisant une courte révérence de dames; au Phœnix Park^ je n'avais pu m'empêcher de sourire en détaillant la toilette d'une marchande de fruits dont le modeste éventaire ne portait que des pommes vertes et des groseilles à maquereau, le fruit irlandais par excellence ! robe de soie vert clair, corsage rouge rapiécé de noir, chapeau jaune paille et brun, posé sur des anglaises dépeignées, le tout ayant subi de cruelles vicissitudes ; mais je n'avais pas visité encore le quartier populeux qui avoisine la vieille cathédrale de Saint-Patrick.
Cette cathédrale d'un pur style gothique, et dont le chœur est orné de fines boiseries sur lesquelles éclatent les écussons armoriés et flottent les bannières des familles des conquérants, a été confisquée jadis aux catholiques, et elle est demeurée la propriété de l'Église anglicane; mais depuis le disestablishment Act, comment dirais-je? l'acte qui a « désétabli )> cette église privilégiée, la noble cathédrale ne fait plus ses frais. Une pancarte affichée à l'entrée apprend au visiteur, d'une part, que l'entretien de l'église, matériel et personnel, absorbe 36 liv. st. par semaine, et, d'autre part, que les offrandes du dernier dimanche n'ont été, pour l'office du matin, que de 412, valant 5 liv. st. 16 sh. 2 d. ; pour l'office du soir, que de 453, valant 4 liv. st. 15 sh. 8 d., et laissant, par conséquent, un déficit notable. Qui sait, hélas I si l'égHse « désétablie » ne sera pas réduite à déposer son bilan et si les catho-
liques ne rachèteront pas au rabais leur vieille basilique dans une vente par autorité de justice? Le quartier qui avoisine Saint-Patrick est encore plus intéressant et caractéristique que la vieille cathédrale : c'est là que s'entasse la population paupérisée et que se fait le commerce des « vêtements importés. » Les boutiques des revendeurs et des revendeuses alternent avec des magasins de grosses pommes de terre, lumps, de choux et de navets, ou bien avec des étaux de bouchers sur lesquels des têtes de mouton avancées attirent des essaims de mouches; le sol est couvert de toute sorte de détritus ; çà et là un public house avec son enseigne et ses pilastres dorés tranche avec cette misère sordide; mais dans un coin, comme dans les tableaux de Teniers, un habitué se débarrasse du superflu de la boisson; hommes, femmes et enfants grouillent à la porte; les enfants roses et joufflus sous une triple couche de malpropreté, les hommes insouciants, dans leurs paletots effîloqués et lustrés de graisse, les femmes aux traits fatigués, avec des robes qui ont figuré peut-être aux bals de la cour, mais criblées de trous et frangées de crotte. Bref, la misère abjecte, hideuse, la misère de l'homme civilisé qui a été vaincu dans la bataille de la vie et qui s'est abandonné lui-même. Nous entrons dans un de ces décrochez-moi ça, et nous marchandons les défroques qui ont fait en leur beau temps, les délices des élégantes de Londres : une robe de cachemire noir, agrémentée de soie avec une superbe jaquette grise, 4 sheHings; une robe de velours à traîne, 3 shellings ; une robe de soie noire dont la marchande nous vante la qualité supérieure, mais où les mouches essaiment comme sur les têtes de mou-
ton, 2 shellings 6 deniers, — 3 fr. une robe de soie! Ce n'est pas cher; encore faut-il payer ces haillons et vivre! On vit cependant, on vit un peu de la charité publique ou privée et de divers petits métiers, et le pauvre des villes est même un objet d'envie pour le pauvre des campagnes.
Le temps et le courage me manquent pour achever cette esquisse. Je pars demain pour l'Ouest, où sévissent la disette et la fièvre, quoique avec moins d'intensité qu'à l'époque de la grande famine, et je vous rendrai compte de mes impressions sans parti pris, mais sans me défendre d'une vive et profonde sympathie pour un peuple aimable et spirituel qui aurait mérité certes de moins dures épreuves et une destinée plus clémente.
Causes des maux de Tlrlande. — La conquête. — La pomme d^ .terre. — Statistique agraire. — Nombre des propriétaires et des tenanciers. — Pourquoi ceux-ci étaient à la merci de ceux-là. — Comment s'est graduellement affaibli le monopole terrien. — Le développement des moyens de communication. — La famine et l'émigration. — Le bill de Gladstone. — Pourquoi les mesures de réparation de l'Angleterre n'ont point apaisé les Irlandais. — La crise actuelle.
Monivea Castle (comté de Galway), le 10 août 1880.
Nos pères n'avaient pas comme nous le choix des moyens d'acquérir de la richesse et ils n'étaient pas gênés dans leurs migrations par les progrès du droit des gens. Quand ils se sentaient à l'étroit chez eux, soit que les familles devinssent trop nombreuses ou que la maladie eût décimé leurs bestiaux, ils se réunissaient en troupes et ils s'en allaient, sous la conduite d'un chef réputé pour sa bravoure et son habileté, à la conquête d'un nouveau territoire. Si l'entreprise réussissait, ils s'emparaient sans scrupule des terres et du cheptel en hommes et en bétail qui les garnissaient, et ils en tiraient le plus gros profit possible.
l'irlandij
C'est ainsi que les Normands, gens aventureux et grands amateurs de profits, ont conquis l'Angleterre, et plus tard l'Irlande. Suivant l'expression d'un vieux chroniqueur, leur but était de « gaigner », et ce but a été atteint à souhait. Quelle affaire industrielle ou commerciale a jamais valu Tentreprisc de Guillaume le Conquérant? En supposant qu'elle eût été organisée sous la forme moderne d'une Société par actions, elle aurait procuré à ses promoteurs de jolies parts de fondation et de plantureux dividendes à ses actionnaires. La conquête de l'Irlande n'a pas été à beaucoup près une aussi bonne opération, car l'Irlande était moins étendue et moins riche que l'Angleterre ; mais encore n'était-ce pas une affaire à dédaigner. Les conquérants ont tiré de beaux revenus des domaines qu'ils ont découpés dans le sol irlandais, et la nécessité de convertir au protestantisme les indigènes infectés de l'idolâtrie papale , a fait exclure ceux-ci pendant près de deux siècles de toutes les professions lucratives. En rappelant ces fâcheux souvenirs, je ne veux pas, croyez-le bien, m'associer aux revendications socialistes ou « fenianes ». La conquête et la mainmise sur les territoires conquis étaient considérées au bon vieux temps comme les emplois les plus légitimes et même les plus glorieux de Tesprit d'entreprise, du capital et du travail; en admettant que les Irlandais eussent possédé l'audace avec le désir de « gaigner » des Normands, ils ne se seraient certainement pas fait plus de scrupule de conquérir l'Angleterre. La terre anglaise serait aujourd'hui aux mains des O'Donoghue, des O'Brien, des O'Gonnor et des O'Flaherty, le parlement du Royaume-Uni siégerait à Dublin, les débats auraient lieu dans la vieille
langue irlandaise, les protestants de toutes les Églises ou de toutes les sectes auraient été contraints de se convertir à la vraie foi, sous peine de ne pouvoir être ni avocats, ni professeurs, ni médecins, ni surtout sportsmen, car on ne permettait pas à un catholique en Irlande, on n'aurait pas permis à un hérétique en Angleterre de monter un cheval valant plus de 5 liv. st. Mais les Irlandais n'ont pas conquis l'Angleterre, ce sont les Anglais qui se sont emparés de l'Irlande, et voilà la première cause des misères et des discordes de ce malheureux pays.
Il y en a une seconde qui a un caractère purement économique, c'est l'introduction de la pomme de terre, et son adoption comme l'aliment universel et presque unique de la masse de la population. Avant que la pomme de terre eût commencé à être cultivée, les Irlandais se nourrissaient, comme les Ecossais, de farine d'avoine, en y joignant quelques-uns des produits du bétail ; mais comme leurs procédés de culture et d'élève étaient essentiellement primitifs , ils ne pouvaient obtenir qu'une quantité d'aliments relativement faible ; il en résultait que la population ne s'accroissait qu'avec une extrême lenteur. Au commencement du dix-huitième siècle, époque de l'apparition de la pomme de terre, l'Irlande ne possédait pas plus de 1, 500,000 habitants, et une estimation de 1766 donne le chiffre modéré de 1,871,000, qu'Arthur Young jugeait à la vérité trop faible et qu'il portait à 3 millions. La pomme de terre a été mise en culture, et aussitôt la situation a changé. La quantité de nourriture que l'on pouvait obtenir au moyen d'une certaine somme de travail et d'une certaine superficie de terre s'est trouvée triplée ou quadruplée ; il est vrai que cette
nourriture est d'une qualité inférieure, mais l'Irlandais n'est pas difficile, et il préférait naturellement s'adonner à la culture qui lui fournissait la plus grande quantité de subsistance en échange de la moindre somme d'efforts. La pomme de terre prit donc rapidement la place des anciens aliments, et com.me ce tubercule foisonnant permettait de nourrir trois ou quatre fois plus d'habitants, la population n'a pas manqué de se multiplier en conséquence. En moins d'un siècle Tirlande est devenue une véritable garenne d'hommes. De 3 millions tout au plus en 1766, sa population s'est élevée à 8,295,061 en 1845. Elle avait presque triplé en soixante-quinze ans. Qu'est-il résulté de cette effroyable multiplication de l'espèce humaine dans un pays dont les ressources, — la production de la pomme de terre exceptée, — n'augmentaient point dans la mêmeproportion? Il en est résulté un accroissement progressif de la puissance de la petite classe d'hommes que la conquête avait investis du monopole de la terre, c'est-à-dire de Tatelier indispensable à la production des matériaux de la vie du peuple.
Je ne voudrais point abuser de la statistique. Cependant, quelques chiffres sont nécessaires pour vous donner une idée de ce qu'a été et de ce qu'est encore en partie ce monopole. Les 20,047,572 acres que contient l'Irlande (1), déduction faite des lacs, cours d'eau, voies de communication, sont entre les mains de 19,288, propriétaires(2), possédant un revenu offîcielle-
(1) L'acre anglais est égal à 0,4,046 mètres carrés, soit 2/5^8 d'hectare.
(2) Voici les noms de quelques-uns des principaux propriétaires, avec les chiffres officiels de leurs revenus. Ces chiffres doivent être augmentés d'environ un quart dans les années ordi«