IRLANDE
ment évalué à 10,182,681 liv, st., mais qui s'élève en fait, — en admettant, bien entendu, que les tenanciers consentent à payer leurs loyers, — à un quart de plus, soit à environ 13 millions sterling (325 millions de francs). 742 propriétaires, ayant plus de 5,000 acres, ou 2,000 hectares, possèdent à eux seuls près de la moitié de ce domaine territorial (9,830,332 acres). Nous ne sommes pas précisément, vous le voyez, dans un pays où l'on peut se plaindre de l'excès du morcellement de la propriété. Combien de tenanciers vivent sur le sol possédé par ces 19,288 propriétaires? On en compte aujourd'hui 585,000, représentant une population de 4 millions d'individus, et on en comptait bien davantage avant la famine de 1847, tandis qu'il y avait alors moins de propriétaires, — la loi dite des Encumbered Estâtes qui a autorisé la vente des domaines surchargés d'hypothèques ne datant que de 1849. Cela fait donc en moyenne près de 30 tenanciers par propriétaire, et parmi ce peuple de tenanciers on en
nairôs. Je les copie dans TAlmamach de Thom, où ils figurent par ordre alphabétique :
acres
revenu en liv. st 35.802 8.543 14.561 20.836 32.644 91.. 522 47.699 31.536 37.211 47.646 16.157 32.325 74.189
Duc d'Abercorn. ....
Richard Berridge. . . .
Comte de Baatry. . . .
Marquis de Glanricarde.
Marquis Conyngham. .
Marquis de Downshire .
Comte Fitz William. .
Marquis de Lansdowne.
Marquis de Londonderry Duc de Leinster, . . , .
Marquis de Sligo
Marquis de Waterford.
Richard Wall ace. . . .
compte 236,000 qui ont de 1 à 15 acres seulement. Remarquons que sauf dans le Nord, où la culture et la fabrication du lin ont acquis un certain développement, rirlande ne possède aucune industrie; remarquons encore que jusqu'à une époque récente les déplacements étaient difficiles, sinon impossibles, faute de moyens de communication rapides et à bon marché. Le tenancier irlandais était absolument à la discrétion de son propriétaire, et cette dépendance allait s'aggravant à mesure que le nombre des tenanciers s'augmentait, le nombre des propriétaires demeurant le même. En droit, il était libre ; le servage est depuis longtemps aboli en Irlande, et je ne crois même pas qu'il y ait existé, du moins sous la forme que nos ancêtres ont connue ; mais ni le serf russe ni l'esclave africain des colonies n'ont jamais été plus complètement à la merci de leur maître que ne Tétait le tenancier nominalement libre de l'Irlande. Cette puissance du propriétaire irlandais ne tenait pas aux lois, elle tenait aux choses, et aussi longtemps qu'a duré la situation économique qui l'avait incessamment aggravée, il ne dépendait d'aucun législateur d'y mettre fin.
Ce que ne pouvait faire la loi, un fléau l'a accompli. L'abus de la culture de la pomme de terre a fini par épuiser le sol, et en 1847, après trois mauvaises récoltes, la famine, une famine effroyable, comme on en voyait au moyen âge, comme on en voit encore en Chine ou dans l'Inde, comme on n'en verra plus, grâce au ciel, en Irlande, la famine a drainé brutalement ce marécage vivant. Quoique l'Angleterre soit venue généreusement au secours de l'Irlande ; quoique au mois de mars 1847 le nombre des individus entretenus par les ateliers de charité ait atteint le chiffre
énorme de 734, 000, représentant plus de 3 millions de personnes (1), la fièvre et les autres maladies engendrées par la famine, jointes à Témigration, enlevèrent en quelques années plus du tiers de la population. L'émigration prit les proportions d'un exode, et elle alla croissant d'année en année. Je relève dans l'Almanach de ïhom, le grand répertoire de la statistique irlandaise, le chiffre colossal de 2,453,481 émigrés pour la période du 1'^'' mai 1851 au 31 décembre 1877. De 8,295,061 individus en 1845, le chiffre de la population est tombé à 5,838,906 dans la même année 1877, — près de 3 millions de moins. En même temps, l'Angleterre, revenue à des sentiments plus équitables et plus humains à l'égard de « l'île sœur », continuait activement l'œuvre de réparation commencée en J829 par l'émancipation des catholiques. En 1849, la loi dite des Encumbered Estâtes autorisait la vente des domaines surchargés de dettes, le régime de la taxe des pauvres était appliqué à l'Irlande ; plus tard, l'Eglise anglicane était replacée dans le droit commun, des écoles nationales étaient fondées, et finalement, en 1870, le bill de Glasdstone opposait une limite au pouvoir des propriétaires en les obligeant à rembourser aux tenanciers le montant des constructions et des améliorations qu'ils avaient faites, et, de plus à accorder une indemnité à ceux qu'ils renvoyaient, en exceptant seulement le cas de non-paiement de la rente. Cette indemnité pouvait s'élever jusqu'au montant de sept années de loyer pour les petits tenanciers. En outre, des avances
(1) Histoire de la famine d'Irlande en 1845, 1846 et 1847, par M. D.-E. Trevelyan, traduit par M. A. Mothéré.
étaient faites par le gouvernement aux tenanciers qui voulaient acheter des terres. L'objet de ces mesures était de relever à la fois la condition morale et matérielle du peuple irlandais. Elles ont contribué, sans doute dans certains cas, à empêcher les propriétaires d'abuser du pouvoir que leur conférait le monopole terrien, mais d'un autre côté, elles ont philôt aggravé la situation en ébranlant le droit de propriété et en laissant les propriétaires sans défense contre le (( mauvais gré » et les coalitions organisées contre eux. Enfin, beaucoup plus que les mesures de réparation de l'Angleterre, l'évolution économique que les progrès des moyens de locomotion ont accomplie depuis un demi -siècle a achevé d'affaiblir la puissance excessive du propriétaire et la sujétion du tenancier. Cette sujétion, qui avait autrefois un caractère en quelque sorte fatal et inexorable, on peut s'y dérober aujourd'hui à peu de frais en allant travailler en Angleterre et en s'y constituant un petit pécule à l'aide duquel on émigré en Amérique. La traversée ne coûte que 6 liv. st. par les solides et rapides steamers de VAnchor line et des autres Compagnies qui se font une active concurrence pour le transport des émigrants. D'ailleurs, les Irlandais établis aux Etats- Unis et dans les possessions anglaises ne manquent pas de venir en aide à leurs parents ou à leurs amis, et c'est par millions de livres sterling que l'on compté les sommes qui ont été appliquées à cette destination depuis le commencement de l'exode. Je ne me hasarderai pas à affirmer que ces mesures politiques et cette évolution économique aient détruit entièrement la puissance du monopole terrien dans ce qu'elle avait d'abusif et d'excessif. Non ! comme toutes les popula-
tions arriérées, et en particulier celles qui appartiennent à la race celtique, l'Irlandais est invinciblement attaché à son coin de terre ; tandis que l'Ecossais, par exemple, s'en va sans regrets aux antipodes pour gagner quelques shellings de plus par semaine, rirlandais n'émigre guère que lorsqu'il est chassé par la faim. Il ne se déplace même pas en Irlande ; de là vient qu'il n'existe pas « un prix du marché » pour le loyer des terres, sauf pour les pâturages qui sont affermés par une classe supérieure de tenanciers, — très souvent par des Ecossais. C'est une affaire purement locale, et on peut dire que le taux du loyer des petites tenures est déterminé beaucoup moins par la loi de l'offre et de la demande que par l'âpreté plus ou moins grande du propriétaire d'une part, l'intensité du sentiment qui attache le paysan à son village et à sa masure de l'autre. On se marie de bonne heure, quoique les mariages soient beaucoup moins nombreux qu'autrefois, — dans la période de 1867 à 1877, par exemple, le nombre en est descendu de 29,796 à 25,078. Mais les enfants pullulent; la Malthmian League de M. Bradlaugh n'ayant encore établi, que je sache, aucune succursale en Irlande, et toute émigration devient impossible. Le tenancier pauvre et chargé d'enfants demeure ainsi, quoique à un moindre degré qu'avant la famine et l'exode, à la merci du propriétaire. Celui-ci abuse-t-il de son pouvoir? D'après tout ce que j'entends et je vois depuis quelques jours, il en use au contraire généralement avec modération. Les grands propriétaires, en particulier, se font même un généreux point d'honneur de ne pas augmenter leurs rentes aux époques de prospérité, et ils les diminuent dans les mauvaises an-
nées. Cependant il y a des exceptions à cette règle, et, d'un autre côté, les petits propriétaires que la loi des Encumbered Estâtes a créés , et qui appartiennent à une classe moins aisée, parfois aussi moins recommandable, — celle des prêteurs à la petite semaine notamment, — usent volontiers de leur droit dans toute son étendue.
Il semblerait naturel de croire qu'à mesure que l'Angleterre s'est efforcée davantage de réparer le passé et de donner satisfaction aux légitimes griefs de l'Irlande, à mesure aussi qile la puissance excessive du monopole terrien s'est affaiblie, les Irlandais se soient réconciliés avec leurs anciens oppresseurs et que les tenanciers aient fait la paix avec leurs propriétaires. C'est précisément le contraire qui a eu lieu, et ce n'est pas en Irlande seulement qu'on pourrait observer ce phénomène de psychologie politique. Il s'est manifesté dans tous les pays qui ont été longtemps courbés sous le pouvoir d'un despote ou assujettis à une aristocratie étrangère ou même nationale. Des causes particulières ont agi en Irlande pour surexciter et développer les longues rancunes que soulève l'oppression. Aussi longtemps qu'ont subsisté les lois pénales et l'exclusion des catholiques de toutes les professions libérales, les Irlandais opprimés ne pouvaient faire entendre leur voix ; on leur avait bien laissé la liberté de la presse et des meetings, mais la presse existait à peine et les meetings ne pouvaient avoir aucun retentissement. Dans le Parlement, où les catholiques n'étaient point admis, les représentants des oppresseurs avaient seuls la parole. La masse de la population ne savait pas lire, et si énorme était la puissance du propriétaire, si chimérique l'i-
dée qu'il fût possible de s'y soustraire, qu'on avait fini par l'accepter avec une résignation fataliste. De temps en temps, quelques hommes animés d'une résolution farouche se réunissaient et opposaient l'assassinat et l'incendie à l'excès de la tyrannie; les white boys, les ribonmen appliquaient sans merci la loi de Lynch aux propriétaires dont la puissance ne connaissait pas d'autre frein, mais sans pouvoir remédier à une situation qui résultait de la force des choses. A mesure que cette situation s'est modifiée, les Irlandais ont acquis, tant par suite des mesures réparatrices de l'Angleterre que sous l'influence du progrès des moyens de communication intellectuels et matériels, la possibilité de donner une voix à leurs grief saccumulés. En instituant les National Schools, l'Angleterre a mis l'instruction à la portée de la classe la plus pauvre, et le progrès mécanique a permis de créer une presse populaire. En même temps, les émigrants de l'exode allaient puiser aux Etats- Unis, avec des notions d'indépendance personnelle dont les pauvres tenanciers, humblement courbés devant leur propriétaire, n'avaient aucune idée, un renouveau d'antipathie contre l'Angleterre. Les journaux et les meetings traduisaient ce sentiment en périodes brûlantes, — car l'Irlandais est naturellement éloquent, il a fourni à l'Angleterre quelquesuns de ses plus grands orateurs avec une infinité de journalistes et de reporters distingués et abondants, — et vous n'ignorez pas quelle influence la parole et la presse exercent sur une population qu'un long usage de ces deux instruments de propagande n'a pas encore blasée sur leurs mérites. On a déterré tous les vieux griefs, et on leur a rendu la vie. Les Anglais,
il faut le dire, ont singulièrement contribué, par leur attitude et leur manière d'être , à cette explosion rétrospective. A tant de solides qualités , ils joignent une hauteur insupportable et une maladresse incurable. Ils sont orgueilleux et mal gracieux, et ils gâtent à plaisir le bien qu'ils font, par la manière dont ils le font. Leurs journaux favoris ne laissent échapper aucune occasion de traiter les Irlandais comme une race inférieure, une variété de nègres blancs, et il suffit de jeter les yeux sur le Punch pour apercevoir la différence qu'ils établissent entre la robuste et saine personnification de John Bull et la méchante figure osseuse du maigre Pat, C'est pourquoi, à mesure que l'Angleterre devenait moins haïssable, on la haïssait davantage. On peut en dire autant des sentiments des tenanciers à l'égard des propriétaires. A mesure que la puissance du propriétaire diminuait et qu'il en abusait moins, on se persuadait que sa tyrannie était plus que jamais insupportable ; il avait beau maintenir la rente à un taux qui ferait la joie de nos petits fermiers, et la diminuer dans les mauvais jours, on ne lui savait aucun gré de ses concessions; elles n'avaient guère d'autres résultats que de remettre en question la légitimité de son titre, — car, s'il n'exerçait pas son droit dans toute sa rigueur, n'était-ce point parce qu'il doutait lui-même de son droit? — et de lui valoir l'agréable qualification de « voleur de terre » qui est devenue le lieu commun favori des meetings de la Land League, Le bill de Gladstone, en hmitant le pouvoir du propriétaire, a contribué encore à infirmer moralement son titre.
C'est dans cette situation des esprits et des choses
qu'est survenue une recrudescence des maux anciens. Après avoir joui^ d'une période de prospérité sans précédents, l'Irlande vient d'avoir une série de mauvaises récoltes, et, l'année dernière, les pommes de terre, les avoines et les foins ont manqué dans une grande partie des comtés de l'Ouest et du Sud, tandis que la persistance des pluies empêchait les paysans d'aller couper la tourbe qui leur sert de combustible, et que la crise industrielle de l'Angleterre et de l'Amérique ralentissait Témigration temporaire ou permanente de la classe besoigneuse. La perte sur les récoltes n'a pas été évaluée à moins de 10 millions sterling (1) (â50 millions de francs), et une multitude de pauvres tenanciers ont été réduits aux plus dures extrémités. La charité publique et privée s'est ingéniée à leur venir en aide, le gouvernement a augmenté les sommes mises à la disposition des commissaires des travaux publics et des propriétaires qui font percer des routes, exécuter des
(1) Résultats des récoltes de l'année 1879, comparés à ceux de 1878 :
Avoine, perte de 508,754 quintaux (de 112 livres ane:laises de 453 gram.), valant, à raison de 10 shellings. 254.377 liv. st.
Blé 3.512.056 qx à 8 sh . . . 1.399.807 —
Orge 656.894 — 8 — . . . 258.758 —
Seigle 77.124 — 7 — . . . 26.994 —
Haricots et pois 13.737 — 12 — 6 . . 7.336 — Pommes de terre, 1,412,828 tonnes de l,0û0kil.
3 liv. St 4.238.484 —
Navets .... 2.628.422 ton. à 12 sh. . . 1.577.053 —
Betteraves, . . 276.129 — 15 — . . 207.097 —
Lin 485.046 — 8 —
par tonne de 14 liv. . . . 194.019 —
Foin 818.764 tonnes à 2 liv. st.
5 sh. par ton 1,842.218 —
Total 10.006.143 liv. st.
ou 250.153.570 fr.
travaux de drainage, bâtir des maisons sur leurs domaines, et le taux d'intérêt des prêts, qui est de 5 0/0 avec amortissement en trente-cinq ans, a été abaissé à L. 3, 6, 8; des souscriptions ont été ouvertes partout et elles ont produit la somme respectable de 10 à 12 millions de francs, dont les États- Unis ont fourni la moitié. Bref, le mal a été conjuré, et la disette n'est point devenue famine. Mais le paiement de la rente a souffert de la dureté des temps. Un grand nombre de tenanciers sont demeurés en retard, les uns parce qu'ils ne pouvaient pas payer, les autres parce qu'ils ne voulaient pas. La généralité des propriétaires s'est montrée patiente, et la plupart ont consenti à une réduction de 20 ou 25 0/0; mais il y a eu des exceptions, et les « évictions » pour cause de non-paiement de la rente se sont insensiblement augmentées. En 1877, le nombre des familles expulsées pour cette cause avait été de 96 seulement dans les neuf comtés de Cork, Donegal, Galway, Kerry, Limerick, Mayo, Meath, Roscommonet Waterford. En 1879, ce nombre s'est élevé à 264, finalement à 395 dans les six premiers mois de 1880. C'est alors que M. Gladstone a jugé nécessaire^de présenter ce fameux Disturbance bill dont je vous entretenais dans ma dernière lettre, et qui avait pour objet de. suspendre pendant dix-huit mois les évictions dans la partie du pays qui a été éprouvée par la disette. L'intention qui a dicté ce bill était excellente ; il s'agissait d^empêcher les propriétaires appartenant à la race de M. Vautour de se débarrasser sommairement de leurs tenanciers pauvres; mais comment distinguer entre les tenanciers qui ne peuvent pas payer et ceux qui ne le veulent pas? D'un autre côté, le bill n'aurait-il
pas eu pour eflet naturel d'accroître indéfiniment le nombre de ces derniers? Enfin, en suspendant Texercice du droit de propriété dans un pays où une croisade en règle a été commencée contre les « voleurs de terre », ne s'exposait-on pas à donner à penser que le gouvernement, dans son for intérieur, était de l'avis des promoteurs de la Land League^ et la perception des rentes n'en serait-elle pas devenue plus difficile? Ces objections, qui n'avaient fait qu'une impression superficielle sur la majorité delà Chambre des Communes, ont eu, comme il fallait s'y attendre, plus d'influence sur la Chambre des lords, dont les membres sont les plus grands propriétaires fonciers de l'Angleterre et du monde : le Distm^bance bill y a été rejeté par une majorité formidable de 282 voix contre 51. Ce vote a été salué par les applaudissements des propriétaires et par les grognements des locataires, et comme ceux-ci sont près de 600,000 contre 20,000, je vous laisse à penser s'il a augmenté la popularité de la Chambre des lords et des propriétaires irlandais. En ce moment, les meetings de la Land League se multiplient, et on annonce une recrudescence des outrages contre les personnes et les propriétés. Le fils d'un receveur de rentes vient d'être tué d'un coup de fusil, et l'on m'apprend qu'on a mutilé le bétail d'un propriétaire des environs de Galway. Le gouvernement a cru devoir renforcer d'un millier d'hommes les garnisons de l'Irlande. Les esprits sont surexcités, mais je me hâte d'ajouter qu'aucun mouvement révolutionnaire n'est à craindre. Aussi longtemps que la puissance anglaise demeurera intacte, il pourra bien y avoir en Irlande des émeutes et des attentats isolés, il n'y aura point de révolution.
De Dublin à Galway. — Les chemins de fer. — Configuration physique de l'Irlande. Divisions géographiques. — Physionomie du Connaught. — La condition des tenanciers. — Les graziers, — Les cabines. — La rente. — Les impôts. — La tourbe. — Les vêtements. — L'église. — L'instruction populaire. — Les dépenses de luxe. — L'épargne.
Galway, le 14 août 1880.
On va en cinq heures de Dublin à Galway, c'est-àdire de la côte orientale à la côte occidentale de Tirlande, en passant par Mullingar et Athlone, et en suivant une ligne légèrement infléchie vers le nord. Le tarif du chemin de fer est assez élevé, eu égard à la pauvreté du pays :1 liv. st. 3 sh. 8 d. pour la première classe, la moitié pour la dernière. Les aménagements laissent à désirer, et je crois bien que les voitures basses garnies d'un drap bleu taché et fané du matériel de la Midland Great Western ressemblent aux vêtements des Décrochez-moi ça du quartier de Saint-Patrick : elles ont déjà servi en Angleterre, et elles ont l'air d'avoir été rachetées au rabais comme la défroque des ladies ou des femmes de chambre des ladies du West-End. Cependant la Compagnie fait d'assez bonnes
affaires ; elle distribue un dividende de 4 0/0 ; la ligne de Dublin à Cork donne 5 1/2 0/0, et celle de Dublin à Belfast 6 0/0 ; les autres sont beaucoup moins productives, et celles qui ont été construites avec le concours du gouvernement, la ligne d'Athenrey à Limerick par exemple, ne rapportent rien. Mais aussi pourquoi construire des chemins de fer où de simples tramways pourraient suffire? On y regarderait certainement de plus près si Ton ne pouvait pas puiser dans la bourse inépuisable du gouvernement. La route est monotone. L'Irlande est une vaste cuvette avec un fond plat et des bords relevés, déchiquetés et bossués ; autrement dit, c'est une plaine environnée de montagnes, qui offre aux touristes, dans ses parties pittoresques, les agréments d'une Suisse maritime. De Dublin à MuUingar, la plaine est verdoyante et les champs sont agréablement coupés de haies. A MuUingar commence la région des bogs. Les bogs sont d^immenses dépôts de tourbe couverts de bruyères, qui fournissent la presque totalité du combustible que Ton consomme en Irlande. Plus loin, c'est la région pierreuse du Connaught, la plus pauvre du pays. Je rappellerai à ce propos à ceux de mes lecteurs auxquels la géographie de l'Irlande serait peu familière, — chose après tout pardonnable ! — qu'elle est divisée en quatre grande,s provinces. Munster, Leinster, Ulster et Connaught, lesquelles sont à leur tour divisées en comtés, et ceuxci en baronnies, en paroisses, en unions des pauvres, en divisions électorales, etc. Le Connaught, qui occupe la région de l'Ouest, est le moins favorisé de la nature, et c'était autrefois une locution populaire d'envoyer les gens au diable ou en Connaught. On croirait que toutes les pierres de la création s'y sont donné rendez-
vous. Le Gonnaught pourrait fournir de la chaux et des pierres de taille bleues comme celles de la Belgique au reste du monde ; mais on ne fait de la chaux que pour les besoins du pays ; on se sert des pierres pour construire les habitations, enclore les domaines et les champs, au lieu de haies, ce qui ne contribue pas à la gaieté du paysage. Tantôt on se contente de les superposer grosso modo^ tantôt on en fait de vraies murailles hautes et solides, avec une crête crénelée. Nulle part je n'ai vu autant et de si beaux murs. Je suis persuadé qu'en les mettant bout à bout dans le seul comté de Galway on dépasserait en longueur la grande muraille de la Chine. Dans les prairies paissent des moutons de haute taille, blancs, fourrés et appétissants, dont l'aspect aristocratique et confortable contraste avec la misérable et chétive apparence de la généralité des habitants. Cela vient de ce que les moutons appartiennent à une race améliorée et de ce qu'ils ont des propriétaires intéressés à les bien soigner, tandis que la race des pauvres gens du Connaught va se détériorant tous les jours par l'émigration qui enlève la fleur de la jeunesse ; à quoi il faut ajouter que le bétail bien soigné se vend plus cher, tandis que la propreté ou la malpropreté du tenancier et de l'ouvrier n'influe pas, visiblement du moins, sur le taux de la rente et du salaire. Je m'arrête à la station d'Athenrey, à une douzaine de milles en avant de Galway, et je vais passer quelques jours à un castle des environs, où je reçois une gracieuse et cordiale hospitalité irlandaise qui vaut bien l'hospitalité écossaise, et d'où je visite les propriétés avoisinantes pour me rendre compte de la condition des tenanciers et des propriétaires. 11 y a deux catégories de tenanciers : les petits
qui exploitent un lopin de terre au-dessous de 15 acres et qui payent généralement une rente inférieure à 10 liv. st. (250 fr.), et les moyens ou les grands tenan" ciers qui payent jusqu'à 300 livres de rente, et même davantage. Ceux-ci sont pour la plupart des graziers (éleveurs de bétail, principalement de moutons), qui nourrissent du bétail maigre que Pon expédie ensutie dans les comtés de West-Meath et de Meath, sur la côte orientale, où Ton achève de Tengraisser et d'où on l'expédie sur les marchés anglais. Ces graziers ont» — pardonnez-moi l'expression à cause de la couleur locale, — du foin dans leurs bottes. Il en est venu un bon nombre d'Ecosse ; ils faisaient d'excellentes affaires et payaient une rente supérieure de plus de moitié à celle des petits tenanciers, lorsque les maladies du bétail, causées parla surabondance des pluies et la concurrence américaine, ont provoqué une crise dont ils ne se sont pas encore relevés ; cependant, depuis quelques semaines la situation s'est améliorée, le prix de la viande sur pied a haussé d'un tiers, ce qui prouve, pour le dire en passant, que les bœufs et les moutons d'Amérique ne sont pas encore près de réduire à la mendicité leurs confrères d'Europe. Mais c'est la condition des petits tenanciers qui m'intéresse surtout. Voyons comment ils résolvent le problème de l'existence, — problème laborieux partout et en Irlande plus qu'ailleurs. Dans la propriété que j'ai le mieux étudiée et qui contient 5,949 acres irlandais (5 acres irlandais équivalent à 8 acres anglais, l'acre vaut donc 3/5^® d'hectare), on compte 287 tenanciers parmi lesquels 227 payent au-dessous de 10 liv. st. de rente et occupent 1,165 acres ; les 60 autres, des graziers pour la plupart, exploitent le restant. Ces
petits tenanciers payent de 12 1/2 à 15 sh. par acre, soit de 20 fr. à 25 fr. par hectare, tandis que les graziers payent en moyenne pour les pâturages 1 liv. sterl. Le propriétaire n'a pas augmenté la rente depuis 1854 ; elle a été exhaussée alors d'un shelling par acre, et il accorde des réductions dans les mauvaises années. On ne se souvient pas d'une éviction dans le domaine. Les tenanciers payent avec régularité, sauf dans les années où la récolte a manqué, et ils y mettent toute la honne volonté possible. Ceux-là seuls ne payent pas qui ne peuvent pas payer, me dit-on. Quelques-uns, les plus pauvres, n'ont à fournir qu'une rente presque nominale. On m'en cite un qui ne paye que 6 deniers (60 centimes) par an pour sa chaumière avec les quelques perches (division de l'acre), où il cultive ses pommes de terre. C'est une exception; mais, en somme, le taux de la rente des petits tenanciers qui occupent moins de 15 acres (9 hectares) est fort modéré dans ce domaine et dans les quelques autres que j'ai visités. Il y a, en revanche, des graziers qui payent jusqu'à 5 liv. st. de loyer pour les bonnes prairies.
Le tenancier construit lui-même son habitation. Il n'a qu'à se baisser pour ramasser les pierres, et il n'y a pas de paysan dans ce comté qui ne sache faire un mur. Il n'a pas besoin de bois de charpente, et le propriétaire lui permet ordinairement de couper gratis les grosses et les menues branches qui supportent son toit de chaume. L'apparence extérieure des habitations, même les plus pauvres, n'est pas désagréable à l'œil; élles sont proprement blanchies à la chaux, — car la chaux ne coûte que la peine de la faire, — mais il ne faut pas les voir de trop près. La
cour qui les sépare de la route est remplie d'un fumier moitié solide moitié liquide, où se vautre le porc, personnage important qui est généralement chargé du paiement de la rente, d'une demi-douzaine d'oies et de quelques poules avec un coq. Çà et là des enfants pieds nus et en guenilles, que l'on débarbouille le samedi. La chaumière a une porte basse, — il faut se baisser pour entrer, — divisée en deux compartiments. Celui de dessus reste ouvert. On le ferme au loquet, quand il y a un loquet. Ordinairement trois fenêtres, — du plus petit format, — j'ai vu plus tard des masures à une fenêtre, et même sans fenêtres. L'étable du porc est adossée à un des pans de l'habitation. Pas d'apparence de water-closets. On en trouve dans quelques habitations construites récemment par des propriétaires philanthropes ; mais c'est une nouveauté à laquelle les habitants n'ont pas réussi encore à s'accoutumer. J'entre dans un de ces wigwams de l'homme civilisé. 11 y a deux pièces : dans la première, une large cheminée à manteau où brûle un peu de tourbe, trois chaises en bois, une petite table, une commode, un rouet, — les paysannes filent une laine grossière dont on fait des jupons rouges, plus rudes mais plus propres que les ci-devant robes de soie du quartier de Saint-Patrick. Un petit miroir de deux sous sur le rebord d'une fenêtre. Une marmite contenant de grosses pommes de terre. Le sol est nu, et il n'y a pas de plafond. On voit le chaume à travers les branchages noircis par la fumée qui le supportent. Je demande à visiter la chambre à coucher; mais la maîtresse du logis refuse, avec un scrupule honorable, de céder à mes sollicitations. Derrière la chaumière, un petit champ de pommes de terre, oii quelques choux
sont plantés en bordure, enclos d'un mur de pierres superposées, avec des brèches provenant d'écroulements non réparés. A côté, un autre petit champ d'avoine. Les pommes de terre et les choux forment le gros de la nourriture. On se procure les autres nécessités de la vie, et on paye la rente en vendant le porc et l'avoine ; ou bien, si l'homme est jeune et entreprenant, il va travailler une partie de l'année en Angleterre. Dans ces derniers temps, la crise industrielle a fermé en partie ce débouché et c'est une des causes principales de la recrudescence de misère dont vient de souffrir l'Irlande. On estime que dans les années de prospérité 100,000 Irlandais traversent le canal soit pour aller travailler dans les manufactures, soit pour faire la récolte, et qu'ils en rapportent une somme de 5 à 600,000 liv. st. La culture se fait à la bêche dans les petites tenures. Quand le tenancier en a les moyens, il loue une charrue et un attelage : la journée lui coûte 10 shellings en été, 7 shellings en hiver. Il faut deux journées de charrue pour labourer un acre. Voilà pour le logement, la nourriture et la rente. Dans les mauvaises années on ne paye guère Ja rente, et l'extrême gauche de la Land League est d'avis même que c'est un abus de la payer dans les bonnes. Il y a aussi les impôts : la taxe du comté pour les routes, dont tous les tenanciers payent leur part, la taxe des pauvres et la dîme qu'ils payent de moitié avec le propriétaire quand la rente dépasse 4 liv. st. On ne peut pas se dispenser de payer l'impôt, on ne peut pas se dispenser non plus de se nourrir, et quand la pomme de terre a manqué comme l'année dernière, quand les avoines n'ont pas réussi, quand le travail est rare en Angleterre, quand on a imité la cigale de préférence
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à la fourmi, chose trop commune en Irlande et ailleurs, c'est un problème bien difficile à résoudre. La charité publique et privée y pourvoit sans doute, mais le paysan irlandais a le workhouse en horreur, et on lui mesure, — avec une parcimonie que je ne puis blâmer en ma qualité d'économiste sans entrailles, — Vont door relief (secours à domicile). En tout cas, n'estil pas pitoyable de voir toute une population réduite à vivre de charité dans un pays où, quoi qu'on en dise, la terre est loin d'être une marâtre ? Le combustible ne coûte rien au petit tenancier, du moins dans la partie du comté de Galway que j'ai visitée; le propriétaire lui permet d'aller couper gratis dans le bog sa provision de tourbe. On me cite, à la vérité, des propriétaires qui se montrent moins généreux, — ce sont, en général, des propriétaires nouveaux, issus de la loi des Encumbered Estâtes. Mais il s'agit encore de se vêtir, de pourvoir aux frais du culte et de l'éducation des enfants, enfin de s'accorder, si la chose est possible, un minimum de luxe. Les vêtements de la semaine ne coûtent pas cher, et on ne les quitte guère que lorsqu'ils prennent eux-mêmes l'initiative de la séparation ; peut-être les garderait-on plus longtemps si l'aiguille n'était pas un outil absolument inconnu dans les chaumières irlandaises, malgré l'abondante production qui s'en fait en Angleterre, cfn ne raccommode rien, et on ne nettoie que les habits du dimanche. Ceux-ci ne sont pas aussi misérables que pourrait le faire supposer FafFreux délabrement des autres. J'ai assisté, un dimanche, à la messe dans l'église de Monivea, et j'ai été frappé du bon état et de la propreté des costumes, presque de l'élégance des toilettes. On se serait cru dans un village aisé du nord de la France
OU de la Belgique. Point de blouses de toile, des habits en bonnes étoffes de laine, des chapeaux .et du linge ; les femmes ont des bonnets blancs repassés, quelques-unes des chapeaux ; celles dont la tête est nue ont les cheveux en ordre, toutes portent des souliers : la plupart, à la vérité, les gardent à la main jusqu'à l'entrée de l'église. Il y a quelques boys pieds nus, mais propres. L'église, d'apparence modeste, est bien tenue. C'est une ancienne construction avec des fenêtres en ogive, dont l'intérieur réparé n'est plus d'aucun style. L'autel en bois, qui se détache sur un grand rideau brun, a pour tout ornement quatre bouquets de fleurs artificielles et six chandeliers en cuivre. Le prêtre, — un jeune vicaire, — récite avant la messe des prières en anglais; point de sermon. La tenue de l'auditoire est édifiante. Les hommes sont d'un côté, les femmes de l'autre. Quelques notabilités et trois policemen de la constabulary ^ qui est la gendarmerie de l'Irlande, occupent les bancs privilégiés des deux côtés de l'autel ; la foule s'agenouille sur le sol nu. Le clergé n'a pour revenu que les contributions volontaires des fidèles. On paye au curé une somme fixe à Pâques et à Noël; le casuel provient des mariages, des baptêmes et des enterrements. Il en coûte assez cher pour se marier. On me cite un paysan qui a donné 90 liv. st. de dot à sa fille et qui a été taxé à 8 liv. st. par son curé. Les baptêmes et les enterrements reviennent à meilleur marché, mais on se plaint de ce que les prêtres s'abstiennent d'accompagner au cimetière les morts qui ont négligé de pourvoir aux frais de leur enterrement. Les évêques reçoivent un tantième des revenus du clergé paroissial, et parfois aussi ils sont titulaires de certaineis cures qu'ils font desservir
à leur profit. Sans être riche, le clergé catholique possède de f|uoi subvenir à son entretien, même dans les parties les plus pauvres de l'Irlande, et il jouit d'une popularité qu'il a perdue dans les pays où il n'est plus qu'un corps particulier de fonctionnaires salariés par le gouvernement. On prétend cependant qu'il se recrute plus difficilement et qu'il a perdu de son influence depuis quelques années. La plupart des ordres religieux sont représentés en Irlande, mais leurs établissements sont relativement en petit nombre, l'entretien du clergé séculier absorbant la plus grande partie de la somme que les fidèles croient devoir consacrer, et qu'ils consacrent librement à la satisfaction de leurs besoins religieux. Clergé séculier et clergé régulier portent le même costume : redingote noire et chapeau rond : je n'ai aperçu nulle part une robe de moine, ni une soutane surmontée d'un tricorne. N'est-il pas remarquable que les pauvres Irlandais pourvoient volontairement à l'entretien de leur culte, sans que la religion en souffre, au contraire ! et qu'ils aient à leur service un clergé, sinon des plus intelligents, au moins recommandable par la pureté de ses mœurs et la conscience avec laquelle il s'applique à concentrer son activité sur l'accomplissement de ses devoirs religieux? N'est-ce pas un phénomène digne d'être noté? Avant l'année 1869, les catholiques payaient la dîme à l'Eglise anglicane. Le gouvernement a redressé alors ce juste grief de l'immense majorité du peuple irlandais en « désétablissant l'Eglise privilégiée », après l'avoir libéralement indemnisée. La dîme n'en continue pas moins à être payée, c'est le gouvernement qui la perçoit à son profit. Cela ne change rien à la situation
matérielle des contribuables, mais ils ne sont plus obligés de concourir à l'entretien d'un culte dont ils repoussent les services. C'est une satisfaction morale qui a bien son prix.
Si le gouvernement abandonne aux Irlandais le soin de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins religieux, en revanche il a jugé à propos de s'occuper activement de leur instruction. Cette instruction, il faut bien le dire, était fort négligée. La grande majorité du peuple irlandais ne savait ni lire ni écrire. Le gouvernement a établi et doté largement les « écoles nationales », et elles ont fait merveille. Quoique l'instruction n'ait pas été rendue obligatoire, la nouvelle génération est amplement pourvue des connaissances élémentaires, et le goût de la lecture se développe à vue d'œil. On lit naturellement de préférence les journaux les plus intransigeants : the Nation , the Irish Word, the Irish Flag, qui ont voué à l'Angleterre une haine à mort et qui applaudissent aux exploits des « braves Afghans ». Que voulez- vous? Il faut un commencement à tout, et l'Angleterre n'a point réussi encore à conquérir l'amour du peuple irlandais, en dépit des National Schools et du bill de Gladstone. Quelques esprits timorés sont d'avis que ce goût des lectures violentes pourrait bien aggraver la situation ; ils pensent qu'il aurait mieux valu ne pas forcer l'instruction populaire après l'avoir négligée ; c'est un point sur lequel je ne me prononcerai pas. Je préfère aller visiter la National School de Monivea. C'est une maison d'un étage, divisée en deux pièces; les classes (il n'y en a pas moins de six) se tiennent dans la plus grande ; elle est proprement blanchie à la chaux, tapissée de cartes et d'animaux coloriés. Bancs et pupitres en bois blanc.
Une trentaine d'enfants des deux sexes, presque tous pieds nus mais point trop malpropres, sont en train de réciter leurs leçons. Le maître d'école a l'air comme il faut et au-dessus du commun. Il reçoit 46 liv. st. du gouvernement, 5 liv. st. du propriétaire et 12 liv. st., de casuel pour les examens. Total 63 liv. st., ou 1,575 francs, avec la jouissance d'une maison annexée à l'école et d'un carré de pommes de terre bordé de choux. Le prix de l'écolage est de 4 sh. par trimestre ; mais on n'a pas encore pris l'habitude de le payer, et un avertissement pendu à la muraille se borne à inviter les parents ou les protecteurs des enfants à donner au moins 6 pence. Il ne paraît pas que cette invitation ait tout le succès désirable. Les enfants ne suivent pas non plus les cours avec une régularité absolue, surtout dans les mois d'été. Ce jour-là, par exemple, les grands étaient allés couper la tourbe ou conduire les petits ânes qui la transportent au logis. Le programme renferme, avec les matières ordinaires de l'instruction élémentaire, des leçons d*agriculture pour les garçons et de couture pour les filles. Un auxiliaire féminin vient donner les leçons de couture dans la petite pièce à côté. L'instruction est strictement laïque, les a écoles nationales » recevant à la fois des élèves protestants et catholiques. On enseigne cependant les éléments de la religion , en dehors des heures de classe. La dame du château se charge bénévolement de l'instruction du petit nombre des enfants protestants, en l'absence du desservant. Le maître d'école se charge du catéchisme. C'est le catéchisme du diocèse de Tuam qui est en usage ; il est imprimé d'un côté en anglais, de l'autre en langue irlandaise. On parle beaucoup l'irlandais dans le Con-
naught; il y a même, d'après Finfaillible statistique de Thom, 103,000 individus qui ne connaissent pas d'autre langue. Je n'ai pas bien réussi à comprendre pourquoi le prêtre catholique ne se charge pas de l'enseignement du catéchisme dans la National School de Monivea, mais le maître d'école n'est pas excommunié, c'est l'essentiel. En résumé, l'instruction paraît suffisante, et elle est quasi gratuite. Les parents élèvent leurs enfants à petits frais, les pommes de terre dont ils les nourrissent se récoltent dans l'enclos, et les vêtements se récoltent sur les parents quand les habits de la semaine sont arrivés à leur extrême maturité. Aussi le petit tenancier ne s'est-il pas avisé encore de limiter sa population. On trouve çà et là quelques jolis visages dans cette marmaille barbouillée et dépenaillée, et le paysan du comté de Galway ne répond point d'ailleurs au type peu flatteur des caricatures du Punch. Le nez est correct, la figure régulière, les yeux bleus, les cheveux bruns, l'expression spirituelle et madrée, quelque chose du renard.
Les enfants ne sont pas le principal article des dépenses de luxe. Il y a d'abord et avant tout le whisky; il y a ensuite, sur le second plan, le thé, le sucre, et quelques autres douceurs dont on avait pris l'habitude dans les bonnes années. On les achetait trop souvent à crédit, et l'épicier ne manquait pas de retirer de son argent un intérêt respectable. Les mauvaises récoltes ont tué le crédit, mais l'achat au comptant n'est pas en faveur. Je vois dans le compte rendu du dernier Congrès des Sociétés coopératives, qu'on n'en compte que 4 en Irlande avec 290 membres, et un chiffre de ventes de 414,325 francs; il y en a 1,181 dans le Royaume-Uni avec 560,703 membres et un
chiffre de ventes de 528 millions de francs. Que faut-il porter encore au chapitre du « luxe »? Ah 1 la toilette des femmes. Je n'ai pas le courage de leur reprocher les rubans de la coiffure du dimanche. Elles usent si peu de souliers !
Toutes dépenses faites, reste-t-il quelque chose au petit tenancier pour les mauvaises années ? Pas grand'chose à coup sûr. Je constate cependant le succès rapide des Caisses d'épargne postales. Tandis que les dépôts des banques et des Caisses d'épargne ordinaire ont décru sensiblement dans la dernière crise, les dépôts se sont élevés dans les Caisses d'épargne postales de 1,152,000 liv. à 1,229,000 en 1880; en faudrait-il conclure, comme le prétendent des gentlemen de mauvaise humeur, que les tenanciers mettent à la Caisse d'épargne l'argent qu'ils doivent et qu'ils ne payent pas à leurs propriétaires? Je me plais à n'en rien croire et je donne le propos pour ce qu'il vaut. Autant qu'une étude rapide me permet d'en juger, le petit tenancier du comté de Galway peut vivre dans une aisance relative quand l'année est bonne; il vivrait mieux s'il avait moins de goût pour le whisky et si sa femme connaissait l'usage de l'aiguille et du savon ; mais que la pomme de terre vienne à manquer, le voilà à deux doigts de la ruine. C'est un dicton populaire en Irlande, qu'il n'y a pas trois mauvaises années entre le petit tenancier et la famine. A ce mal je ne connais qu'un remède : l'augmentation de la production et la diffusion de la richesse. Mais n'abusons pas de réconomie politique, et, après avoir examiné la condition des paysans, jetons un simple coup d'œil sur celle des propriétaires.
Ce sera pour ma prochaine lettre.
Condition des propriétaires. — Le château. — Le parc. — Le confort seigneuriaL — Statistique de l'absentéisme. — Les charges des propriétaires. — > La part des cadets. — Le douaire des veuves. — Les impôts. — L'arriéré des rentes. — La coalition contre les Landlords. — Impunité acquise aux crimes agraires. — Les remèdes qui aggravent le mal, et ceux qui le guérissent. — L'amélioration des cultures.
Glendalough (comté de Galway), le 16 août 1880.
Entre la condition du petit tenancier et celle du grand propriétaire, ou même du propriétaire moyen, dont le revenu atteint 4 ou 5,000 liv. st., la distance est énorme et le contraste violent. Ici c'est la civilisation dans ce qu'elle a de plus confortable, là c'est la barbarie sous les vêtements de rebut, effiloqués et salis de la classe civilisée. Chaque terre est divisée en deux parties bien distinctes : le domaine proprement dit et l'exploitation qui est partagée entre des tenanciers plus ou moins nombreux, tantôt avec un bail, tantôt, — et c'est le cas ordinaire dans le comté de Galway, — sans bail ; mais l'intérêt bien entendu du propriétaire plus encore que le bill de Gladstone, corrige ce que ce régime peut avoir de défectueux :
on conserve précieusement le tenancier qui paye exactement sa rente, et on se garde de l'augmenter ; c'est ainsi, que dans la plupart des terres que j'ai visitées, les mêmes familles de tenanciers, vivent depuis des siècles à côté de la famille du propriétaire. Le domaine proprement dit contient le château et un parc anglais, où paissent de superbes vaches à courtes cornes et des moutons améliorés. On loue ordinairement le pâturage à un grazier, en réunissant ainsi l'utile à l'agréable. A Monivea, une partie du domaine est occupée par un bois superbe avec des allées idéales d'ormes centenaires; à Kilcornan, le parc contient l^iOO acres (450 hectares) enclos de murs; il y a une réserve pour le gros gibier et des gorges rocheuses qui rappellent la forêt de Fontainebleau, à côté de cette vaste nappe vert d'émeraude émaillée de grandes marguerites blanches et de boutons d'or. Le ' château est ordinairement une simple maison moderne avec un rez-de-chaussée et un seul étage, construite aux environs du vieux castle dont les ruines sont enveloppées de lierre. A Kilcornan, c'est un château bâti récemment dans le style de l'époque d'Elisabeth : une chapelle gothique en avant de la façade, le propriétaire est catholique. A chaque étage, une large et haute galerie sur laquelle s'ouvrent des séries d'appartements confortablement meublés. Des tapis partout. Une bibliothèque remplie d'éditions rares. Dans les chambres à coucher, des lits immenses ou Ton monte au moyen de trois degrés recouverts de velours rouge. Un appareil colossal de propreté :des cuvettes qui sont des cuves, des torrents d'eau chaude et d'eau froide, bref le soin de la personne poussé jusqu'au ' dernier raffinement. Lorsque la famille est protes-
tante, — il n'y a que 7 0/0 de propriétaires catholiques dans toute l'Irlande, mais la proportion est plus forte dans le comté de Galway, — le maître du logis commence la journée en lisant à haute voix quelques versets de la Bible et en faisant la prière. Le bruit formidable d'un gong chinois annonce les repas : — déjeuner, — lunch, — dîner à huit heures. On fait grande toilette pour le dîner, même en famille : les dames en robes décolletées, les hommes en habit noir et cravate blanche, in full dress. Dans la journée, le propriétaire s'occupe des affaires du domaine. Il y a beaucoup plus de propriétaires résidents que je ne m'y étais attendu; près de la moitié du nombre total est à demeure dans le domaine. On m'assurait à Dublin que Vabsentéisme enlevait chaque année à l'Irlande de 4 à 6 millions de livres sterling (de 100-à 150 millions de francs), ce qui serait énorme. Vérification faite, d'après une très curieuse statistique (1), le nombre des propriétaires absents n'est que
(1) Voici un résumé de cette statistique officielle de Vabsentéisme :
Nombre.
Acres .
Valeur.
Résidents dans ou auprès de la
En Irlande et occasionnelle-
ment dans leur propriété. . . .
Résidents ailleurs en Irlande.
Résidents hors d'Irlande et
occasionnellement dans leur
Rarement ou jamais en Ir-
de 1,443 avec un revenu de 1,538,000 liv. st., soit 38 millions de francs formant X/T environ du revenu total de la propriété foncière. C'est peu de chose ; les Irlandais qui vont travailler en Angleterre, et ceux qui reviennent en Irlande, des Etats-Unis, du Canada et de l'Australie, après avoir fait fortune, rapportent un capital équivalent dans leur pays natal. Ce grief de V absentéisme ^ comme beaucoup d'autres, a un caractère rétrospectif. Il se peut que l'absentéisme ait été jadis une plaie; il n'a plus aujourd'hui qu'une portée secondaire. Remarquons qu'à mesure que les communications internationales se développent et que les intérêts s'éparpillent en s'entre-croisant, l'absentéisme devient la règle : tout homme qui a en portefeuille des fonds publics, des actions et des obligations de chemins de fer, de mines, de manufactures, qui possède une ou plusieurs fermes, et qui préfère la résidence de la ville à celle de la campagne, n'esi-il point un absentée, car il dépense la presque totalité de son revenu ailleurs que dans l'endroit où il le recueille? On pourrait dire que l'absentéisme se développe en raison des progrès de l'industrie et de la civilisation ; il n'y a que les huîtres qui demeurent attachées à leur rocher, et on ne saurait reprocher à l'homme civilisé d'obéir au vieil adage : Ubi hene ibi patria. D'ailleurs, en admettant qu'il fût juste et raisonnable d'établir une taxe spéciale sur les absentées, comme je l'ai entendu proposer, il faudrait taxer aussi les émigrants des classes inférieures. L'émigration n'est-elle pas en effet une des formes de l'absentéisme, et non la moins nuisible ? Depuis trente ans, n'a-t-elle pas enlevé à l'Irlande 2,500,000 individus, la fleur de sa population laborieuse? En supposant
que rémigrant n'ait coûté à élever, instruire, etc., que la modique somme de 100 fr. par tête; — ailleurs la somme serait infiniment trop faible, mais l'Irlande est un des pays du monde où l'homme revient le moins cher; en supposant encore qu'il emporte un capital de 100 fr., — les frais d'émigration aux Etats- Unis sont, au minimum, de 150 fr. et de 400 fr. en Australie; mais il convient de décompter quelque chose pour les subsides que les anciens émigranls fournissent aux nouveaux, — on arrive à un total d'un demi-milliard. C'est une grosse saignée, et jusqu'à présent l'importation des capitaux d'Angleterre et des graziers d'Ecosse n'a pas compensé cet écoulement régulier de la richesse et de la force de la malheureuse Irlande. Ai-je besoin d'ajouter qu'aucune prohibition ou réglementation ne suffirait à combler ce déficit? C'est l'afl'aire du progrès économique. A ce mal, comme à beaucoup d'autres, on peut appliquer cette maxime que j'ai recueillie dans un meeting des Foresters à Dublin, et qui mériterait d'être gravée en lettres d'or, dans toutes les salles de Parlement de l'univers :
Of ail the evils that men endure How few there are that Parliament or laws can cure ! (De tous les maux que les hommes endurent, combien il en est peu que le Parlement ou les lois puissent guérir!)
Je reviens aux propriétaires irlandais. Ils mènent certainement une vie large et confortable ; mais il y a plus d'un item à déduire de leurs revenus, sans parler de l'arriéré des rentes. Il y a d'abord la somme qui revient aux cadets. Le domaine appartient à l'aîné, du moins lorsque le testateur n'en a pas disposé autre-
au profit de Taîné à naître, ce qui signifie que le propriétaire a le droit d'en jouir, sans pouvoir le vendre, car il est tenu de le léguer intact à son successeur. Intact dans le sens de l'étendue matérielle, mais non de la valeur, chose pourtant non moins essentielle. 11 peut le charger d'hypothèques et ne léguer à son successeur, en dépit de la loi, qu'une propriété négative dont le passif dépasse Tactif. Ce n'est pas un cas inusité en Irlande, et la loi des Encumbered Estâtes a porté un premier coup aux substitutions en autorisant la vente des propriétés en faillite. Parmi les hypothèques figurent celles qui assurent le douaire des veuves et la part des cadets. Celle-ci est fixée au moment du mariage par des accords entre les deux familles. Voici, par exemple, un bien évalué à 140,000 liv. st. La part des cadets éventuels a été fixée à 20,000 liv. st. S'il n'y en a qu'un, on la lui délivre intégralement; s'il y en a plusieurs, on la divise entre eux. Le propriétaire emprunte les sommes affectées aux cadets et aux veuves; s'il n'est pas économe, — et l'économië n'est pas une vertu irlandaise, — il néglige de les rembourser, et les hypothèques s'accumulent sur le domaine, avec les intérêts à payer. Il faut ensuite acquitter les impôts qui se prélèvent en raison du revenu apparent et non du revenu réel. Il y en a de plusieurs sortes : taxe des pauvres, taxe du comté, dîme, taxe territoriale, impôt sur le revenu; les plus lourds sont la taxe des pauvres et la dîme. La taxe des pauvres s'est élevée, dans l'exercice du l^"" octobre 1878 au l^"- octobre 1879, à 1,130,000 liv. st. sur un revenu territorial de 13,589,000 liv. st. Cependant l'Irlande ne peut pas se plaindre d'être plus taxée que l'Angleterre, les estiniations d'après lesquelles on assied Vincome-
tax sont de 20 0/0 plus basses que les estimations anglaises : c'est 70 0/0 du revenu réel au lieu de 90. 11 est difficile de se rendre compte du tantième du produit du domaine qui va à ces différents impôts. Un propi'iétaire dont le bien est probablement chargé d'hypothèques l'évalue à 1/3, un autre à ijV seulement, et cette dernière évaluation me paraît plus près de la réalité. Mais que l'impôt soit de 1/3 ou de 1/7^ du revenu, il faut le payer, et on ne peut donner de l'argent au gouvernement et au comté qu'à la condition d'en recevoir des tenanciers. Or, depuis deux ou trois ans, les tenanciers, soit impossibilité d'acquitter la rente, soit mauvais vouloir, se font tirer l'oreille. Les arriérés s'accumulent. Un propriétaire dont le bien donne un revenu annuel de 595 liv. st. me communique le compte de ce qui lui est dû par ses tenanciers. Le total s'élève à 824 liv. st. 6 sh., soit près de dix-huit mois d'arriéré. Comment, à moins d'avoir d'autres ressources, payer l'intérêt des emprunts, les impôts, et vivre? Les plus gênés ou les moins patients recourent aux évictions, mais on ne s'y décide qu'à la dernière extrémité, et, malgré le rejet du Disturbcince bill qui les interdisait pour dix-huit mois, elles n'ont qu'une efficacité problématique. La Land League est en train de suppléer au Disturbance bill en organisant une vaste coalition contre les propriétaires qui expulsent leurs tenanciers sous le vain prétexte qu'ils refusent de payer la rente. Défense est faite de louer la terre du tenancier expulsé, ou, si le propriétaire entreprend de l'exploiter pour son compte, défense non moins rigoureuse de lui prêter un concours quelconque, en labourant, semant ou moissonnant. Le propriétaire est débarrassé d'un tenancier insolvable.
soil I mais en est-il plus avancé? La terre est frappée d'interdit, et nul ne serait assez osé pour affronter cette excommunication populaire. Vous le voyez, le propriétaire n*est pas précisément sur un lit de roses. Il n'y a eu qu'une seule éviction dans les environs de Monivea. Le tenancier avait renoncé depuis deux ans et demi à payer sa rente. Le propriétaire, prétendant à tort ou à raison qu'il y mettait de la mauvaise volonté, l'avait « évicté », en faisant enlever les meubles de la maison. Les meubles, — une commode, des tables et des chaises en assez bon état, — étaient rangés avec symétrie le long de la route. Le tenancier se promenait philosophiquement, la pipe à la bouche, devant son mobilier, quoique personne, à coup sûr, ne se fût avisé d'y toucher, car si les foudres de l'Église ont perdu leur vertu, on ne brave pas impunément celles du peuple. Un coup de fusil est bientôt tiré, et il n'y a jamais de témoins. Ce n'est pas que la police soit mal faite. L'Irlande possède la gendarmerie la plus nombreuse et à coup sûr la mieux payée de l'Europe. Les simples (( constables », — de beaux hommes à la physionomie honnête et martiale, avec un uniforme vert foncé, — reçoivent 52 liv. st. par an, 25 fr. par semaine, et ils ont droit à la pension après trente ans de services. On me raconte qu'ils se sont mis en grève il y a quelques années pour obtenir une augmentation d'appointements, — vous figurez-vous une grève de gendar mes ? — et qu'ils l'ont obtenue. Ils sont au nombre de près de 12,000, à la solde du gouvernement, sauf un supplément que payent les comtés quand ceux-ci demandent au delà de la proportion de la force publique qui leur est assignée, et ils remplissent leurs fonctions avec toute la conscience possible, excepté naturelle-
ment en temps de grève. Mais comment empêcher des attentats dont tout le monde est complice? L'impunité est à peu près acquise aux crimes agraires. On n'en Sihnse pas trop pour le moment, et la bonne apparence que la récolte a prise depuis ces derniers jours de beau temps permet d'espérer une accalmie rassurante pour les propriétaires et les collecteurs de la rente. Cependant, si l'opinion se généralisait parmi les tenanciers qu'ils ne doivent rien aux « voleurs déterre», je ne vois pas bien, dans l'état actuel des esprits et des choses, comment on pourrait s'y prendre pour les contraindre à la payer. Il faut compter sur le bon sens public et sur le beau temps.
Il est clair que cette situation laisse à désirer ; j'ajoute que les pessimistes prétendent qu'elle va s'aggravaut au lieu de s'améliorer, et qu'on peut constater pour ainsi dire d'un mois à l'autre un changement vers le pire. A qui la faute? C'est l'héritage du passé qui pèse sur le présent. L'Irlande a subi toutes les brutalités delà conquête^ et le sol irlandais a été partagé entre les conquérants. Quelques milliers de familles étrangères ont été investies du monopole de la terre, et elles ont tenu tout un peuple prolifique et famélique sous leur sujétion. Il se peut qu'elles aient abusé de leur écrasante prépondérance, car il est rare que l'homme n'abuse pas de son pouvoir lorsqu'il tient d'autres hommes à sa discrétion ; mais aujourd'hui, d'après ce que je vois, le propriétaire use avec modération du peu qui lui reste de pouvoir, et les anciennes familles surtout traitent leurs tenanciers pauvres avec une bienveillance secourable qui pourrait être proposée comme exemple à maint propriétaire fraîchement enrichi du continent. Les propriétaires
empruntent au gouvernement pour donner du travail aux victimes de la disette, en exécutant des travaux d'amélioration dont l'utilité n'est pas toujours appréciable; quelques-uns bâtissent des maisons commodes et bien aérées pour remplacer les odieuses et infectes masures de leurs petits tenanciers; j'en connais un qui vient de faire bâtir au prix de 150 liv. st. de jolis cottages qu'il loue à raison de 1 sh. par semaine^ — ■ ce qui ne lui vaut pas même 2 0/0 de son capital. Les dames visitent les écoles et ne dédaignent pas de donner des leçons aux enfants pauvres ; elles distribuent des médicaments et essayent de propager quelques notions élémentaires d'hygiène ; mais la situation exige d'autres remèdes que ces lénitifs philanthropiques.
J'aurai à revenir sur cette question brûlante; en attendant, je persiste à douter que l'extirpation du Landlordism ou le renvoi delà «garnison anglaise», comme on appelle les propriétaires dans les meetings de la Land League^ soit le spécifique qui guérisse tous les maux de l'Irlande. J'ai plus de confiance dans le progrès économique, dans l'amélioration du matériel et des méthodes agricoles. Malheureusement, la partie de l'Irlande que jevisite est fort en retard sous ce dernier rapport. Les tenanciers n'ont aucun goût pour les nouveautés, et un bon nombre de propriétaires sont tenanciers en ce point. On rejetait naguère toute la responsabilité des misères du pays sur la mauvaise qualité du sol, combinée avec l'humidité excessive du climat, et on était bien persuadé qu'il serait parfaitement chimérique d'essayer de changer ce qu'on appelait les lois de la nature. Cependant quelques propriétaires de la nouvelle école n'ont pas reculé
devant cette œuvre impie et téméraire. AMonivea, un essai des nouvelles méthodes, fait sur 50 acres de bruyères et de genêts, a merveilleusement réussi. La bruyère, qui se louait 2 sh. 1/2 l'acre, se loue maintenant, transformée en prairie, l liv. st. Une autre tentative a été faite sur une échelle plus étendue par un ancien officier de l'armée anglaise, M. T..., dont j'ai visité le domaine. Sur une terre de 2 à 3,000 acres, il a entrepris de transformer en terres arables et en pâturages 500 acres de bruyère loués comme à Monivea à raison de 2 sh. 1/2. L'opération est déjà terminée sur 240 acres, et elle a donné des résultats inespérés. Après avoir enlevé les pierres qui couvrent le sol comme si une pluie d'aérolithes y était tombée, il a défoncé la bruyère en employant une forte machine de Fowler, et labouré ensuite avec une de ces puissantes charrues à quatre socs que l'Exposition des Champs-Elysées nous a rendues familières. Les pierres calcaires recueillies sur place lui ont fourni à peu de frais la chaux nécessaire à l'amendement du sol ; il a semé de l'avoine, planté des navets et des betteraves, et finalement fait des prairies qui se louent 26 sh. l'acre. J'ai assisté à l'opération du défoncement à la vapeur et j'ai été moins frappé de la puissance de cette maehinery de l'agriculture de l'avenir, de la beauté des avoines, des navets et des prairies, que de la confiance du propriétaire dans son œuvre. On ne lui a pas ménagé les railleries, et on est fermement persuadé dans tout le voisinage qu'il court à sa ruine. Le sol est tellement perméable, affirment les agriculteurs de l'ancienne école, que les engrais descendent jusqu'en enfer. M. T... ne se laisse pas décourager, et il est assuré de convertir les sceptiques
en leur faisant toucher du doigt ses profits. Il y a en Irlande des centaines de milliers d'acres à améliorer, et qui sait si la charrue à vapeur ne serait pas un instrument de régénération plus efficace que le fusil ou le revolver? Qui sait si en élevant dans la proportion de 1 à 8, comme l'a fait M. T..., la puissance productive du sol, on ne finirait point par enrichir le pauvre sans appauvrir le riche ?
Mais le vent ne souffle pas de ce côté, je dois le constater à mon grand regret, et j'ai bien peur que la pauvre Irlande ne soit pas au bout de ses agitations et de ses peines.
Les îles d'Arran. — Galway. — Le juge Lynch. — La prison.— Le Workfiouse — VIndustrial School. — L'Irish Car, — Le Goiinemara. — Glendalough. — Clifden. — L'hôtel Mullarchy.
Clifden, le 18 août 1880.
Après avoir passé une semaine à étudier le pays dans les environs d'Athenrey, je vais à Galway, où m'attire Tannonce d*une excursion aux îles d'Arran par le City ofthe Tribes^ bateau à vapeur qui fait le service du remorquage de la baie. La traversée est de trois heures; on part à dix heures du matin. Le temps est splendide, la mer est unie comme un lac, et le ticket aller et retour ne dépasse pas 3 sh. par personne. Aussi le pont est-il bientôt encombré. Les excursionnistes appartiennent pour la plupart à la classe moyenne, — gens de loi, hommes d'affaires, marchands, clergymen; il y a même un moine franciscain en redingote noire et chapeau rond qui parle couramment l'italien. Une « bande » de petits musiciens de l'Ecole industrielle, uniforme bleu, orné d'une passementerie verte à feuilles de trèfle, a été admise gratis pour égayer la traversée. On part aux sons de l'air national : Wearing the green, La baie de Galway est
immense, mais presque déserte; deux grands navires et le cutter de la douane sont à l'ancre près de l'îlot du phare ; çà et là quelques bateaux pêcheurs. Au sud, les montagnes nues du comté de Clare ; au nord, celles du Gonnemara. Des prairies d'un vert d'émeraude. Si les enclos en pierre grise étaient remplacés par des haies, si les montagnes étaient boisées, le paysage serait charniant. Malgré la placidité peu ordinaire de l'Océan le long de cette côte rugueuse, le City of the Trzbes se livre à un tangage désordonné. Les figures s'allongent et verdissent à vue d'œll, les cuivres de l'orchestre ont des intonations inattendues; enfin on arrive, on est arrivé. Les îles d'Arran soniVultima Thule de la côte. Elles sont au nombre de trois : Inismore, Inishmaan et Inishheer, et elles renferment une population d'environ 3,000 habitants^ qui vivent pauvrement sur ces rochers couverts de minces plaques de terre végétale. Il n'y a pas de port; on descend, comme on peut, dans les barques indigènes, et on aborde sur un amas de rochers verdis par le varech, — une des richesses de la côte. La population s'est rassemblée sur la jetée: les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Celles-ci portent de gros jupons rouges qu'elles fabriquent elles-mêmes, et des mouchoirs écarlates; de loin, on croirait voir un gros buisson d'écrevisses. A ma grande surprise, les pieds sont chaussés. Les insulaires d'Arran fabriquent leurs chaussures comme le reste, avec des peaux non tannées et recouvertes du poil de la bête. Il y a quelques années, l'industrie domestique subsistait encore dans l'ouest de l'Irlande ; paysans et paysannes employaient les longues veillées d'hiver à filer, à tisser et à coudre leurs habits, comme ils construisaient
leurs maisons et façonnaient leurs meubles; aujourd'hui l'industrie domestique s'en va, le paysan irlandais trouve plus de profits à aller travailler dans les manufactures du Lancashire qu'à fabriquer lui-même ses vêtements. C'est un progrès sans doute ; mais est-ce aussi un progrès de porter la défroque trouée et maculée de l'Angleterre? Gomment les Irlandais qui font profession de détester les Anglais se résignent-ils à achever leurs vieux habits? Une blouse de toile grossière, mais propre et faite pour les épaules qui la portent, n'est-elle pas préférable à la défroque salie par un lord ou par son valet de chambre? Pourquoi donc les Irlandais patriotes ne fondent-ils pas une ligue contre la friperie britannique ? Ils ne manquent pas d'amour-propre. S'ils y joignaient un peu d'amour de la propreté ! — Je reviens à mes bons insulaires. Tandis que le gros des excursionnistes se dirige vers un bouge décoré du nom pompeux à' Atlantic hotel^ un Irlandais obligeant dont nous avons fait la connaissance à bord nous hisse sur un vieux car branlant, et nous allons à la recherche des monuments celtiques pour lesquels les îles d'Arran 3ont renommées. Nous apercevons une demi-douzaine de blocs cubiques surmontés de croix irlandaises, et un cimetière oii de simples pierres levées marquent l'emplacement des tombeaux. C'est la pure tradition celtique. Cependant la population présente des spécimens de races diverses; des soldats de Cromwell s'y sont établis et y ont fait souche ; on y retrouve aussi le type du pêcheur norvégien. Voici une jolie fille au corsage de grosse laine rouge, qui s'amuse à suivre notre car en accélérant le pas. Elle a les yeux bleus, le visage de coupe ovale, les cheveux blonds
soigneusement lissés et partagés au milieu par une raie. Les pieds sont chaussés de souliers de peau brute; elle tricote des bas en marchant et n'abandonne pas un moment son tricot. Elle croque les fruits salés du varech qu'elle retire d'un bidon de fer-blanc suspendu à son bras et nous en offre en souriant. Une autre, moins jolie celle-là, se jette à genoux devant notre car en nous demandant justice. Elle prend notre ami irlandais pour le juge de paix du comté, qui a profité du bateau pour faire sa tournée de quinzaine,' Nous la détrompons non sans peine, et nous faisons deux ou trois milles sur une bonne route qui traverse cette île de pierre. On nous montre un champ dont la mince couche de terre végétale, améliorée au moyen d'un mélange de sable coquiller et de varech, porte une superbe moisson d'avoine. Nous allons luncher dans une crique où Ton répare un bateau, et nous faisons cadeau d'un morceau de plumcoke h un jeune indigène vêtu d'une longue robe rouge et d'un béret, comme oi) en voit dans les tableaux de Paul Veronèse. Ce petit doge en guenilles flamboyantes paraît peu familier avec nos friandises, et il ne se décide qu'après de longues hésitations à y mordre. Des fillettes nous apportent des maidenhair, plante délicate aux longues fibrilles qui croît entre les roches, et nous remontons à bord. La musique de la National School fait sonner ses cuivres, la population nous salue de ses hourras, et nous gagnons le large. Jusqu'à ces derniers temps, le gouvernement ne s'occupait guère de ces pauvres insulaires; ils n'avaient même pas de médecin ; on leur en a envoyé un; et justement, voyez le malheureux hasard! depuis l'arrivée de cet Esculape du Bureau des pauvres, la durée de la vie moyenne a diminué
aux îles d*Arran. Est-ce la faute de la médecine ou du whisky de contrebande? Ce whisky jouit d'une certaine réputation sur la côte. Nous nous en apercevons au retour. Quelques jeunes gens au teint embrasé exécutent une gigue dans la cabine, en compagnie de deux jeunes misses très américanisées; mais il y a des circonstances atténuantes : la température est chaude et molle, le soleil se couche dans un fleuve d*or fondu, on se croirait sur la côte d'Italie plutôt que sur la rive brumeuse de la pauvre Irlande.
Le lendemain, nous visitons Galway. C'est une vieille ville assez malpropre, mais ce n'est pas une ville morte, quoique son port soit presque désert et qu'elle compte à peine 14,000 ^habitants. Un tramway la traverse pour aboutir sur la baie, à Sait hill, où se donnent rendez-vous les amateurs de bains de mer qui n'ont point un goût exagéré du confort. Deux omnibus, YO'Connell et le Liberator, font concurrence au tramway; Galway possède aussi un journal, the Vindicator. C'est par douzaines qu'on rencontre ici des Liberator et des Vindicator. Les murailles, hélas! trop souvent ébréchées comme les habits, sont couvertes d'afflches de navires en partance pour les Etats-Unis ou l'Australie et de convocations aux meetings de la Land League. Il y a quelques beaux restes d'architecture qui datent de l'époque où Galway était le grand entrepôt du commerce du Nord avec l'Espagne. C'est à cette époque que se rapporte aussi la terrible anecdote du juge Lynch qui a donné son nom à la législation sommaire en honneur dans le Far- West. Ce juge Lynch avait un fils qui aimait une brune fille de Galway. Il avait aussi un hôte qui ne manqua pas, en sa qualité d'Espagnol, de tomber
L'itlLANDE
amoureux do la jeune fille. Vous devinez l'aYenture. L'imprudent Espagnol tombe victime d'un lâche guetapens; le fils jaloux, saisi en flagrant délit, est amené devant le juge, qui le condamne, à la manière de Brutus, et se charge d'exécuter lui-même la sentence. J'ai vu les restes du balcon avec une inscription commémorative, d'oii ce père peu tendre a lancé son fils dans réternilé. C'était, il faut l'avouer, un rude justicier que ce juge Lynch! Un aimable descendant de cet homme farouche veut bien nous servir de cicérone. Nous allons visiter la vieille église dont les bas-reliefs de pierre ont été mutilés par les soldats de Cromwell, les pêcheries de saumon qui sont, avec la fabrication du whisky, la principale ressource de Galway, la prison, le workhouse et l'Ecole industrielle.
La prison de Galway mérite une mention particulière. C'est vraiment une prison modèle, et je n'en ai vu nulle part de plus correctement tenue. Nous franchissons la porte d'entrée à forte serrure et nous entrons dans un jardin dont la haute muraille circulaire est tapissée de lierre. En face, la maison du gouverneur. On nous confie à une série de gardiens de bonne mine, revêtus d'un uniforme bleu, sans trous ni taches, avec les armes de la reine brodées au collet ; — les prisons ont été enlevées au comté pour être réunies à l'administration centrale. On nous conduit d'abord dans une cour oîi des condamnés placés chacun dans une logette et les yeux garantis par un énorme pincenez sont occupés à casser des pierres. En hiver ils font des étoupes avec de vieux bouts de corde. Auparavant, ils passaient la journée sur les rayons d'un threadweel servant à broyer des os. Une vilaine
machine ce threadweel. Chaque condamné enfermé dans une cellule donnant sur la roue était obligé de piétiner sur les rayons comme l'esclave antique attaché au moulin. Quoiqu'on lui permît de prendre un temps de repos toutes les dix minutes, il était rompu de fatigue à la fin de la journée. Des cellules du threadiveei hors de service, nous passons dans une cour intérieure où nous nous trouvons en présence de deux fortes poutres enfoncées dans le sol au-dessus d'un trou noir et réunies par une poutre transversale. C'est le gibet. 11 est presque à fleur de terre. On place le condamné sur un double volet au-dessus du trou qui a 4 ou 5 mètres de profondeur. L'exécuteur, après lui avoir rabattu le bonnet sur les yeux, fait mouvoir un levier, le volet s'ouvre, et le condamné tombe de sa hauteur dans le puits. Ordinairement, il a la colonne vertébrale brisée. C'est du moins ce que nous expliquait un jour, à Jersey oîi il venait d'opérer, le célèbre Marwood, successeur du non moins célèbre Calcraft, en nous démontrant la supériorité de la grosse corde qui laisse le condamné intact, sur la petite corde qui coupe les chairs et fait une besogne malpropre. Un bourreau doublé d'un artiste, ce Marwood! Il n'a opéré qu'une fois encore dans la prison de Galway, et je souhaite fort qu'il n'ait point l'occasion d'y faire valoir de nouveau les mérites de son système. Plaise au ciel que la question agraire se résolve sans l'intervention de la grosse corde ou de la petite corde! Nous montons au premier étage où senties cellules des condamnés, — une série de portes en fer donnant sur un corridor proprement blanchi. Les cellules n'ont guère que 2 mètres de largeur sur 3 1/2 de longueur et de hauteur, mais
elles sont bien aérées et complètement inodores. Point de water-closet. Le condamné sonne, un numéro s'ouvre à l'extérieur, et le gardien vient ouvrir. Trois pancartes affichées à la porte de chaque cellule renferment un extrait de la loi pénale, le règlement de la prison et un exposé des droits et des devoirs du prisonnier. Le menu de chaque jour y est spécifié d'après la classe à laquelle appartient le détenu. Il y a quatre classes. On monte d'une classe dans une autre, en obtenant des marques ou des bons points pour la conduite et le travail. Les prisonniers des classes inférieures couchent sur une simple planche, les autres ont un matelas, et leur nourriture est plus substantielle sinon plus délicate. Avec la cellule de punition, ce système de récompenses suffit à maintenir le bon ordre dans la prison. La cellule de punition est peinte en noir et n'a point de fenêtre ; d'où son nom de cellule noire. Le gouverneur peut y confiner un prisonnier pour vingt-quatre heures; avec l'intervention d'un magistrat, cette peine peut être prolongée pendant quatorze jours. Ce qui me paraît vraiment admirable dans ce pays, ce sont les garanties effectives que la loi assure à l'homme le plus misérable et le plus dégradé. Tandis qu'ailleurs le condamné, la fille publique, le mendiant et les autres rebuts de la civilisation sont livrés trop souvent à l'arbitraire grossier d'employés et de policiers subalternes, ici, nul, si rabaissée et si méprisable que soit sa condition, n'est privé de la protection de la loi commune, ni dépourvu des garanties nécessaires pour les faire valoir. Le prisonnier casse des pierres et^ il est confiné dans sa cellule, mais il est sûrement protégé contre la méchante humeur ou l'exploitation
de ses geôliers. La charte de ses droits et de ses devoirs est placée sous ses yeux, et lorsqu'il n'a pas son compte d'aliments ou lorsqu'on change son menu, il a le droit de se plaindre au magistrat qui écoute sa plainte avec la même attention, je dirai presque la même religion de la justice que si le plaignant était un pair d'Angleterre. Si nulle part l'inégalité des conditions n'est plus tranchée, nulle part, en revanche, il n'y a plus de respect du droit, même à l'égard de ceux qui ont violé le droit, et si l'égalité devant la loi n'est pas badigeonnée sur tous les murs, elle est gravée dans toutes les consciences. Au milieu d'une cour je remarque une sorte de guérite grillée. C'est le parloir du condamné. On l'enferme dans la guérite. Un gardien se place devant la grille, et le visiteur se tient derrière le gardien. On me montre les registres d'écrou où sont consignés l'âge, le lieu de naissance, la religion, les signes distinctifs du condamné, les causes de la condamnation, — le plus souvent l'ivrognerie, — la date de l'entrée et celle de l'expiration de la peine. Dans la même pièce se trouve une balance où l'on pèse le condamné à son entrée et sa sortie, — un contrôle du régime de la prison qui a bien son efficacité I Nous visitons encore la chapelle où se font alternativement le service protestant et le service catholique; nous passons enfin devant une horloge munie d'une ficelle. Les gardiens de nuit sont tenus de tirer la ficelle toutes les heures et même toutes les demi-heures lorsqu'il y a un condamné à mort dans la prison. J'avais remarqué un système analogue de surveillance des surveillants dans les banques de Safe deposit de New- York.
De cette prison modèle, uous allons au workkouse.
C'est un vaste bâtiment grisâtre et délabré qui peut contenir environ 500 pauvres. Il y en a de beaucoup plus grands dans les petites villes du voisinage, et je ne puis peindre l'impression navrante que laissent ces réceptacles officiels du paupérisme. J'aime presque mieux la citadelle ou la bastille qui projetait jadis son ombre menaçante sur la cité. Cependant le workkouse est considéré à tort ou à raison comme^un mal nécessaire. La charité publique n'est malheureusement ni assez éclairée ni assez active et soigneuse pour distribuer les secours à domicile, sans donner une prime à l'imprévoyance et un encouragement à la paresse. Il faut enfermer les pauvres pour empêcher le paupérisme de déborder. En ce moment, le wo7'khouse ne contient guère que des enfants, des vieillards et des malades. L'hôpital est bien aéré et dans un état de propreté qui fait honneur aux sœurs de la Miséricorde. Dans le réfectoire, on est en train de servir une soupe au riz et à la viande, qui ne diffère pas sensiblement des potages d'hôtel en Angleterre et en Irlande. Mais les locaux sont délabrés et, sauf l'hôpital, d'une tenue relâchée. C'est l'assemblée de la division électorale de l'Union qui administre les workhouses, le dispensaire et le cimetière. Elle est en grande partie élue par les propriétaires et les principaux tenanciers. C'est, me dit-on, le seul corps élu qui existe en Irlande, et il en profite volontiers pour sortir de ses attributions en faisant des motions politiques et autres. Peut-être agirait-il d'une manière plus conforme aux intérêts de sa clientèle en haillons s'il concentrait son attention sur l'administration des workkouses, laquelle coûte, par parenthèse, horriblement, cher — 132,000 liv. st. en
l878-79,rien que pour les salaires et la nourriture des employés, sur une dépense totale de 1,130,000 liv. st. Quelque peu de goût que j'aie pour la centralisation, je suis frappé de la différence qui existe entre la tenue de la prison et celle du 'workhouse^ et je sors de ce bâtiment sombre et malpropre, médiocrement édifié Sur l'aptitude des Irlandais à s'administrer eux-mêmes .
Nous terminons cette tournée d'exploration par une visite à Vlndustrial School, dont la musique avait égayé la veille les excursionnistes aux îles d'Arran. Ces Industrial Schools sont entretenues aux frais du gouvernement et du comté. Le gouvernement donne 5 sh. par semaine et par élève ; le comté y ajoute 2 sh. Il y en a de catholiques et de protestantes. Celle-ci est catholique et sous la direction des frères des Écoles chrétiennes. Les élèves appartiennent à la classe la plus basse de la population ; on les récolte littéralement dans la rue. L'établissement est admirablement tenu, et les dortoirs en particulier, avec leurs cabinets de toilette où un mécanisme ingénieux remplit et vide les cuvettes d'eau chaude et d'eau froide, mériteraient de servir de modèles aux institutions à l'usage des jeunes gentlemen. Dans une vaste cour, se dresse un appareil de gymnastique garni de boys pieds nus, mais peignés et lavés. Autour, en demicercle, sont des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de blanchisseurs, de carrossiers, de charpentiers, de boulangers, puis enfin la salle de musique. Les élèves sortent de l'école en état de gagner leur vie, et on peut dire à coup sûr qu'ils n'iront pas grossir la population et le budget des workhouses. Les artisans de Galway voient, dit-on, d'un mauvais œil cette Jndustrial School. Chose curieuse! Tandis que le salaire
des manœuvres ne dépasse pas i sh. ou 1 sh. 3 den. (de i fr. 25 c. à 1 fr. 75 c. par jour), — encore estil artificiellement exhaussé par les travaux publics que le gouvernement commandite pour donner du travail à la population, — les artisans qui ont fait UQ apprentissage gagnent de 5 à 6 sh. par jour ; on conçoit qu'ils n'aiment pas à voir augmenter le nombre des apprentis. Mais ne faut-il pas que tout le monde vive, et la situation de l'Irlande ne serait-elle pas meilleure si elle avait un peu moins de manœuvres! et un peu plus d'artisans ?
Je quitte le lendemain cette vieille et pauvre cité qui a connu de meilleurs jours, et je vais faire un tour dans le Gonnemara, la région à la fois la plus pauvre et la plus pittoresque de l'Ouest. Je retiens ma place dans ïlrish Car.^ qui n'est autre chose qu'une variante allongée du Jaunting C«r avec lequel j'avais fait connaissance à Dublin, et qui est ici le véhicule universel. L'Irish Car est un char découvert avec deux bancs sur les côtés ; au milieu, un long coffre dans lequel on enferme les petits bagages et sur lequel on empile les malles, de manière à former un dossier où s'appuient et s'arc-boutent les voyageurs. Il y a une planche pour les pieds, et sous la planche un étrier dont on se sert pour monter, car on est huché à un bon mètre de hauteur. Quand le temps est beau, quand les voyageurs ne sont pas trop nombreux, quand on a acquis une notion suffisante des lois de l'équilibre, quand il y a un coussin sur le banc, quand enfin les bagages sont arrimés de manière à ne point crouler subitement à droite ou à gauche, Vhnsh Car est un véhicule supportable, et Ton doit bénir Tltalien Branconi qui a établi ce ser-
vice de malles-postes à ciel découvert vers la fin du siècle dernier. Mais en temps de pluie, — et Dieu sait s'il pleut souvent en Irlande ! — l'eau qui coule le long de la bâche sur les épaules des voyageurs et le vent qui s'engouffre dans les parapluies font apprécier particulièrement les mérites des chemins de fer et regretter leurs trop nombreuses lacunes. Heureusement, le temps est magnifique, et Vlrish Car de Galvi^ay à Glifden n'est point surchargé. Sur la route, des charrettes, les unes chargées de tourbe, les autres de pommes de terre et de choux, pour le marché de Galway, vont à la file. Les paysans qui les conduisent ont des souliers, tandis que les femmes et les enfants vont invariablement pieds nus. Sur les murailles, des affiches rouges ou vertes annoncent des meetings de la Land League, avec cet en-tète à sensation : Land and Liberty! Terre et Liberté ! D'autres affiches peutêtre non moins utiles quoique moins bruyantes, recommandent divers engrais « analysés et garantis » ; d'autres, enfin, indiquent les prochains départs de YAllan line, de la Whùe star line, et d'une foule de lignes concurrentespour l'Amérique et l'Australie. Des bouquets de bois, des prés verts, de beaux champs d'avoine et, dans le lointain, la nappe argentée du lac Gorrib réjouissent la vue; mais, comme dans toute la région que j'ai parcourue jusqu'à présent, les maisons ou plutôt les (( cabines », — c'est le nom générique des habitations de paysans, — abandonnées, et dont il ne reste plus que les gros murs à moitié ou aux trois quarts écroulés, sont presque aussi nombreuses que les «cabines)) habitées. On se croirait dans un pays récemment dévasté par l'invasion. Ce n'est pas l'invasion, c'est l'exode et réviction qui ont
fait ces ruines. Les cabines vides des émigrants sont demeurées à l'abandon; qui aurait eu intérêt à les entretenir? Les petits tenanciers sont la plaie des domaines, et on se ^arde de remplacer ceux qui partent d'eux-mêmes ou les insolvables qu'on expulse. Ils seraient bientôt remplacés par d'autres insolvables! Je n'accuse personne, et j'ai pu me convaincre que les propriétaires irlandais d'à présent appartiennent pour la plupart à une des meilleures variétés de l'espèce; mais voilà bien des ruines et des loques! En voilà trop ! Il est temps que le remède arrive, et malheureusement, ni les propriétaires, ni les' tenanciers, ni les partisans du Coercion billj ni les promoteurs de la Land League ne me paraissent sur la voie du salut. Ce n'est point à coup sûr le conflit de passions aveugles et exaspérées qui hâtera la régénération de l'Irlande. — A Oughterard, commence la région montueuse de Gonnemara; les champs font place aux bruyères, les cabines deviennent rares, et elles sont de plus en plus misérables. En voici une qui est construite avec des pierres brutes non maçonnées; elle n'a pas de fenêtre et me fait souvenir de la cellule noire de la prison de Galway. La fièvre dépeuple aujourd'hui ces masures. Plus de moutons améliorés. Des brebis autochtones petites et malingres. Des troupeaux de petits mendiants qui se relayent pour suivre le cm\ Par exemple, ils ne manquent ni d'obstination ni de souffle. Ils s'accrochent à la voiture et font, tout courant, 4 ou 5 milles dans l'attente, souvent trompée, d'un penny ou d'un half-penny. Les lacs succèdent aux lacs, et on découvre tout un côté du massif des Douze-Epingles [Twelve-Pim)^ qui font du Gonnemara une petite Suisse à l'état sauvage. Nous nous arrêtons
l'iblande
à Glendalough, dans un hôtel à créneaux, au pied d'un lac, avec un amphithéâtre de montagnes en face; un joli bouquet de bois, avec des buissons de lauriers et de fuchsias en fleurs derrière nous. L'hôtel de Glendalough est une station d'amateurs dépêche, car saumons et truites saumonnées passent leur vie à remonter de la mer dans les lacs et à descendre des lacs dans la mer. Le droit de pêcher à la ligne se paye à raison de 50 liv. st. par saison, de 8 hv. st. par mois lunaire, de 2 1/2 liv. st. par semaine ou de 10 sh. par jour. Il faut en outre un bateau avec deux bateliers payés à raison de 2 1/2 sh. par homme. Cette année, le saumon est rare, et nos anglers (pêcheurs à la ligne) calculent qu'il leur revient dans les bons jours à 1 liv. st. la livre. Mais c'est une race patiente et joyeuse, et nous passons deux agréables journées de repos en compagnie de ces honnêtes fanatiques de la mouche artificielle. Un amateur français, rara avis, qui vient de quitter Glendalough, y a laissé une douzaine de numéros du Journal des Débats. Voilà de quoi occuper nos loisirs. Le soir, les bateliers dansent la gigue aux sons aigus du pibroch. On exécute la. Marseillaise en notre honneur. C'est l'Irlande insouciante et gaie des beaux jours. L'Irlande souffreteuse, hélas! n'est pas loin. Derrière le petit bois il y a des cabines. Dans la plus voisine une femme est occupée à filer de la laine au rouet. La cabine n'a qu'une seule pièce éclairée par une fenêtre d'un pied carré. Je distingue dans l'ombre la figure émaciée d'un fiévreux. Le mobilier se compose de deux lits, une commode, un coffre et un petit miroir; mais la famille possède, outre le cochon de rigueur, une vache et des oies; la femme file de la laine pour la fabrication des flanelles et des
tweeds. Elle ne se plaint pas et ne demande rien. C'est une famille presque à son aise.
De Glendalough on va à Clifdcn en deux heures. La route est charmante le long des lacs qui s'égrènent comme les perles d'un collier. Le plus étendu, le lac de Ballinahynge, est couvert de petites îles boisées. Dans Tune, on remarque les ruines d'un vieux castle que le lierre a envahi. Sur le bord, le nouveau castle est entouré d'un vaste parc et de bouquets d'arbres qui attestent, en dépit de la bruyère et des bogs^ la fécondité du sol. Seulement, il faut y mettre du capital sous la forme d'amendements et d'engrais, et le capital est rare dans le Gonnemara. Glifden est un petit port de pêcheurs avec un énorme workhouse et une cascade en renom. Nous allons visiter la cascade. Il n'y a pas d'eau, mais on voit les rochers. Un artiste de la localité nous offre des harpes d'argent petit format, montées en broches, et des taras en marbre vert du Gonnemara. G'est un patriote. Il nous donne une leçon d'irlandais, — la plus belle des langues, à son avis, avec la langue française. Il est partisan du Home Rule et ne tarit pas sur les griefs de l'Irlande. Nous lui faisons remarquer que l'Irlande jouit aujourd'hui des mêmes libertés que l'Angleterre. G'est possible, mais il n'y a pas bien longtemps qu'on obligeait les soldats irlandais à manger de la viande le vendredi, et on n'a pas encore creusé un port à Glifden. Nous quittons ce digne Home Ruler pour aller dîner à l'hôtel Mullarchy. La table est garnie de clergymen campagnards d'un appétit vigoureux qui chargent leurs assiettes de poulet, de jambon, de choux et de pommes de terre. On sert les pommes de terre en robe de chambre; et comme les assiettes sont trop pe-
tites, on dépose proprement les pelures sur la nappe avec les débris de viande et les os de poulet. Un coup de racloir, et il n'y paraît plus. La nappe sert de serviette, et des trous effrités de diverses^ grandeurs attestent suffisamment qu'elle a été l'objet de blanchissages répétés quoique reculés. Si Thotel Mullarchy laisse quelque chose à désirer aux délicats, on y dort en sûreté dans une chambre dont la porte est veuve de sa serrure. Je n'entends point parler de vols; et, sans les crimes agraires, l'Irlande serait aussi sûre qu'à l'époque où la belle fille de la ballade de Moore la traversait seule, couverte de ses bijoux :
Rich and rare were the gems she wore.
L'Irlande possède encore de belles filles, mais elles n'ont plus guère de bijoux, et quel larron serait tenté par leurs haillons sordides ?
De Clifden à "Westport. — Comment le Connemara pourrait devenir le paradis de l'Irlande. — Obstacles que l'état des esprits oppose à cette amélioration. — Taux généralement modéré de la rente. — Pourquoi le tenancier ne profite point de la modération du propriétaire. — Le taux naturel de la rente et les moyens de l'abaisser. — Westport. — Le cône de Croagh Patrick. — Un puits sacré. — Une rencontre d'émigrants. — Mauvaise organisation de l'émigration. — La Vierge miraculeuse de Knoek. — Tuam. — Limerick. — Le miracle de l'orphelinat des sœurs de la Merci.
Limerick, le 23 août 1880.
De Clifden, je vais à Westport, dans le comté de Mayo, la partie la plus éprouvée et la plus agitée de la région de l'Ouest. VMsh Car met près de cinq heures pour faire le trajet entre Clifden et Leenane à la frontière de Mayo, quoique la distance ne soit que de 18 milles. Les chevaux de poste de Clifden se ressentent de la disette et on ne les change pas en route. A chaque montée, — et Dieu sait si le pays est accidenté dans le voisinage pittoresque des Twelve Pins/ — on prie les voyageurs de descendre, mais on ne les attelle point. Le temps est superbe, les montagnes
couvertes de bruyères violettes se mirent dans l'eau transparente des lacs, les fuchsias en fleur qui croissent ici sans culture forment de gros buissons et des haies de 2 mètres de hauteur. Malheureusement" c'est un désert. Les oiseaux sont rares dans ce pays déboisé ; je n'ai encore aperçu que deux moineaux depuis mon arrivée. en Irlande ; on ne voit que des corbeaux. Au delà de Leenane, un riche Home Rulei\ député au Parlement, a bâti un château gothique avec créneaux et mâchicoulis, et, ce qui vaut mieux, il a planté des arbres qui poussent à merveille, et remplacé la bruyèra par des prairies où paissent des moutons améliorés. Voilà un bon exemple à imiter. Cette sauvage région du Gonnemara pourrait bien devenir un jour, — le capital aidant, — le paradis de l'Irlande. Les beaux marbres abondent dans le massif des Twelve Pins, les eaux des torrents ^ont colorées par l'oxyde de fer ; on y a même trouvé des pépites d'or. On peut drainer les marécages, défoncer la terre de bruyères, couper la tourbe à la mécanique et en charger de petits bateaux à vapeur au pied même des tourbières. Une Société agricole et minière acquerrait ici aisément quelques milliers d'hectares à bas prix, et elle contribuerait à la régénération du pays beaucoup plus efficacement qu'aucun acte du Parlement ou aucune démonstration de la Land League^ tout en faisant une excellente affaire. L'apport d'un supplément de capital ne manquerait pas de relever les salaires; les dépôts des Caisses d'épargne postales augmenteraient à vue d'œil, et les déposants finiraient par racheter les actions et les obligations de la Société. Ils deviendraient propriétaires, et la question agraire serait résolue sans coups
l'jrlande
de fusil. Mais il faudrait des millions pour réaliser cette utopie, et Tétat de l'Irlande en général, du comté de Mayo en particulier, n'est pas propre à attirer les millions. Toutes sortes de bruits alarmants circulent. Un touriste me raconte qu'il a voyagé en compagnie d'un émissaire fenian qui recommandait aux tenanciers de tuer les landlords, et surtout de ne pas payer la rente au prochain terme (les rentes se payent en novembre et en mai). Les propriétaires reçoivent des lettres de menaces, et ils ne sortent plus qu*armés. On m'en cite un, — un Irlandais catholique cependant, mais la religion n'a pas grand'chose à voir en cette affaire, — qui est un arsenal ambulant. Que voulez-vous ? On a tiré il y a quelques mois sur un receveur de rentes des environs, et le bruit court maintenant qu'on s'en prendra de préférence aux propriétaires. On en tuera quelques-uns pour l'exemple. Ces rumeurs ne contribuent pas à rassurer ceux qui en sont l'objet. Les grands landlords membres du Parlement, qui viennent passer d'habitude quelques mois dans leurs terres, abrègent leur séjour, et le pays ne s'en trouve pas mieux,
La ville de Westport est située près de la magnifique baie de la Glew, que les Irlandais patriotes comparent volontiers au golfe de Naples. Elle en est séparée parle vaste parc du marquis de S..., le principal propriétaire du comté. Ce landlord débonnaire^ dont le château est un musée, laisse son parc ouvert au public ; il n'en ferme les grilles qu'un jour par an, pour empêcher cette tolérance de passer à l'état de droit. Autant que mes informations sommaires me permettent d'en juger, le taux des rentes est généralement modéré; mais la condition des tenan-
L'iRLANDb:
ciers n'en est pas meilleure. Le taux de la rente dépend en effet de la proportion existant entre l'offre delà terre d'une part, la demande deTautre, et c'est en vain qu'un propriétaire philanthrope louerait ses terres au-dessous du cours, le tenancier n'en finirait pas moins par payer la rack-rent^ c'est-à-dire la rente la plus élevée que comporte l'état du marché. Voici comment les choses se passent : ou bien on loue à un grand tenancier qui fait des sous-locations à gros bénéfice, ou bien on autorise le petit tenancier immédiat à céder son bail, parfois aussi à morceler sa tenure au profit de ses enfants. On m'avait cité dans le comté de Galway le cas d'un tenancier de 1 acre 1 /2, payant quelques shellings de rente, qui avait cédé sa place (il n'avait pas même un bail mais une simple tenure at will) pour la somme exorbitante de 18 livres sterling. Son successeur payait ainsi en réalité une rack-rent^ quoique le propriétaire n'exigeât de lui qu'un loyer insignifiant. Encore ne le touchait-il point et ne parvenait-il pas davantage à obtenir le remboursement d'une somme de 6 liv. st. pour achat de guano qu'il avait prêtée à ce tenancier de seconde main. Ce droit de céder son bail est connu sous le nom de tenant right^ et il existe généralement dans le nord-est de l'Irlande, c'est-à-dire dans l'Ulster. Son existence atteste mieux qu'aucune preuve tirée des Blue Books la modération des propriétaires. S'ils exigeaient en effet toute la rente naturelle du sol, le tenancier pourrait-il obtenir quelque chose pour la cession de son bail ? La Land League n'en demande pas moins la reconnaissance légale et Texlension à toute l'Irlande du tenant right de l'Ulster. En admettant que cet article de son programme passe à
l'état de loi, la situation du petit tenancier en serat-elle améliorée? Le propriétaire ne demeurera-t-il pas toujours le maître d'annuler en fait le bénéfice du tenant right en élevant le taux de la rente ? On sera alors amené à établir un maximum pour le prix du loyer des terres; et qu'en résultera-t-il? Sans doute la part du propriétaire ne pourra plus s'augmenter, mais le tenancier de première main élèvera le prix de cession de son bail de toute la différence existant entre la rente maximée et la rente naturelle. Le tenancier cessionnaire payera comme auparavant la rack-rent ; seulement il aura à gorger deux sangsues au lieu d'une. La vraie solution du problème consisterait dans l'abaissement de la rente naturelle, mais cette solution dépend d'un fait économique, — d'une modification dans l'état de Toffre et de la demande du sol, — et elle échappe absolument au pouvoir du Parlement, voire même de la Land League. Quelquefois le propriétaire accorde au tenancier la permission de morceler sa tenure, — et il est bien difficile de la lui refuser quand c'est au profit d'un fils ou d'une fille qui vient de se marier. Si les parents ont une tenure de
10 acres, par exemple, ils en céderont Ja moitié ; mais l'amour paternel ne les empêchera pas de la céder avec bénéfice. En supposant qu'ils payent 15 sh. de rente par acre, ils sous-loueront les 5 acres à raison de 30 sh. ; ils réduiront ainsi leur propre rente à zéro, et le fils ou le gendre payera une rack-rent^ quoique le propriétaire ne touche qu'une rente modérée, quand
11 la touche 1 Cette coutume de morceler sa tenure entre les enfants, de manière à obtenir dans ses vieux jours la jouissance gratuite d'une maison ou d'un champ, a peut-être plus qu'aucune autre cause con-
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tribué à raccroissement excessif de la population. Elever des enfants pour en faire des sous-tenanciers, cela revenait à mettre son épargne dans une Caisse de retraite pour la vieillesse.
Encore une fois, le mal ne vient point de l'exagération du taux de la rente perçue par les propriétaires, ou, pour parler le langage des orateurs de la Land League, de la rapacité des landlords. Cette rente est généralement modérée, et elle ne forme parfois qu'une faible part du loyer effectivement payé par l'exploitant du sol. Le mal vient de ce que Tabsence d'industrie, Tinsuffisance des moyens de communication, l'ignorance de la population et sa répugnance à se déplacer ont exagéré la demande de la terre. Il en est résulté un accroissement progressif et excessif de la part naturelle du capital foncier aux dépens de la part du travail. Mais ceci est de l'économie politique, et j'ai promis de n'en point abuser. Je reviens à Westport. La ville est insignifiante ; mais la baie de la Clew • vaut la peine d'être vue, et le cône élevé du Croagh Patrick, dont le pied baigne dans l'Océan, fait en effet souvenir du Vésuve, moins le panache de fumée. C'est sur le sommet de cette montagne que saint Patrick, l'apôtre de l'Irlande, s'est arrêté ; on rapporte qu'il y a rassemblé tous les animaux nuisibles qui infestaient l'Irlande païenne, et qu'il les a précipités dans la mer. C'est pourquoi on n'y rencontre, toujours d'après la légende, aucune bête malfaisante. On m'avait beaucoup parlé des « puits sacrés » et de leurs vertus miraculeuses. Nous allons en visiter un qui est réputé pour la guérison des maladies des yeux. Une bonne dame du comté de Galway m'a raconté qu'elle avait offert en vain à une pauvre fille aveugle
de l'envoyer à ses frais à Dublin pour y subir Topération de la cataracte ; les parents avaient préféré un pèlerinage au puits sac;ré. Voyons donc le puits sacré. C'est une simple source à demi entourée d'un mur ébréché. On fait à genoux le tour de la source, on se baigne les yeux avec l'eau sainte, et les malades qui ont une foi suffisante sont infailliblement guéris. Tant pis pour ceux qui n'ont pas la foi ! Par exemple, il en faut une bonne dose pour accepter le miracle de la truite. On était en train de la frire dans une « cabine » du voisinage lorsqu'elle s'est échappée de la poêle pour aller se réfugier dans le puits sacré, oîi elle a été guérie incontinent de ses brûlures. On nous Ta montrée, en avouant toutefois naïvement que ce n'était point la vraie. Celle-ci avait été pêchée méchamment par un ang/er de passage, et il avait bien fallu la remplacer; lemiracle n'en demeurait pas moins avéré. Dans le voisinage du puits sacré, nous visitons une vieille abbaye en ruines, dont le cimetière a une grande réputation de sainteté. Il est cependant fort négligé, et les mauvaises herbes y foisonnent. Hélas ! pourquoi les morts seraient-ils mieux logés que les vivants ? Ils sont entassés dans les vieux cimetières, car on se garde de bien d'en établir de nouveaux, le diable ayant la fâcheuse habitude d'emporter l'âme du premier mort qu'on y enterre.
Ces vieilles superstitions n'ont pas cédé à renseignement des National Schools^ et tous les jours même de nouveaux miracles viennent grossir le stock déjà bien assez considérable des anciens. Il n'est bruit depuis Tannée dernière que de la Vierge miraculeuse de Knock. C'est la Notre-Dame de Lourdes de TIrlande, et elle attire une affluence croissante de pèlerins, quoi-
qu'elle n'ait pas encore réussi à se faire reconnaître ' par l'autorité compétente. Je fais un détour pour aller la visiter, en quittant Westport. Aux stations de Castlebar, de Gastelmorris et de Ballyhaunis, je remarque une affluence inaccoutumée. Des troupeaux d'hommes à la figure contractée et des femmes en pleurs se précipitent dans les voitures de troisième classe, tandis qu'un long gémissement, presque un hurlement s'échappe des poitrines de la foule désolée des parents et des amis qui leur font leurs adieux probablement pour toujours. Ce sont des départs d'émigrants, et je n'ai de ma vie rien entendu de plus poignant que cette explosion sauvage de la douleur d'une foule en haillons. Un dernier hourra d'adieux, un coup de sifflet, et tout est fini. Ce n'est qu'une minute : mais qui pourrait mesurer ce qu'elle contient d'angoisses et de larmes ? Ces pauvres émigrants, ils sont moins à plaindre sans doute que ceux qui restent, — ils ont l'espoir prochain d'un meilleur avenir; — mais les épreuves qu'ils auront à traverser seront rudes. Il n'existe à Dublin aucune agence, aucun bureau, officiel ou non, qui se charge de leur fournir les indications nécessaires. Ils sont abandonnés à eux-mêmes, et la plupart iront grossir le mob des grandes villes américaines, faute d'une bonne direction ou d'un bon conseil, a Des millions de nos compatriotes, dit l'auteur d'une lettre adressée au i^rema/z, se sont enfuis de l'Irlande, car la fuite est le seul terme applicable à l'émigration irlandaise, en comparaison de l'émigration judicieusement dirigée et organisée (?) des autres parties de l'Europe; et cependant Témigrant irlandais s'en va encore le plus souvent à l'aventure, sans guide et sans appui. Pourquoi n'établirait-on pas un bureau ou une
' agence qui mette les statistiques américaines à sa portée et qui le dirige au besoin vers les régions où il peut être employé avec le plus d'avantages? » Cette incurie avec laquelle on laisse partir des millions d'hommes sans s'inquiéter de leur destinée, dans un pays où l'on dépense chaque annce 132,000 liv. st. pour les appointements du personnel des workkouses, n*est-elle pas caractéristique? On s'est habitué à tout attendre de l'intervention du gouvernement, et ce que le gouvernement néglige de faire, personne ne s'avise de l'entreprendre, — en exceptant les choses dont il serait peut-être sage de s'abstenir.
A la station de Ballyhaunis, je prends un Outside Car qui me conduit en moins d'une heure à Knock. C'est un misérable hameau au milieu duquel s'élève une petite église avec une tour carrée. On a construit à la hâte aux environs quelques douzaines de baraques en planches où les pèlerins peuvent trouver le couvert, et au besoin le gîte. Le long du chemin raboteux sont rangées des échoppes comme on en voit à Lourdes, mais moins élégantes, où l'on vend des articles de piété, — images coloriées, photographies, chapelets, petits livres et le reste. Affluence de mendiants hideux. Plusieurs centaines de pèlerins, quelques-uns appuyés sur des béquilles, appartenant à toutes les classes de la société, font le tour de l'église, sous la conduite d'un prêtre, en récitant des litanies. Les femmes sont en majorité. La vieille tour est en réparation ; le mortier de l'église miraculée ayant acquis la vertu de guérir toutes sortes de maladies, les pèlerins l'ont gratté de manière à compromettre sérieusement la solidité de l'édifice. Nous entrons dans l'église. ÈHe est remplie de fidèles agenouillés
ou assis sur des bancs. Une jeune fille vient de déposer' ses béquilles, et elle est couchée tout de son long près du chœur. Au-dessus de l'autel, un tableau illuminé par une vitrine rouge représente l'apparition miraculeuse. Cette apparition a eu lieu pour la première fois le 22 août de Tannée dernière, et voici comment un jeune boy^ nommé Auguste, Ta racontée au correspondant du Daily Telegrapk: <( Je revenais du bog avec mon petit frère, et, comme la nuit tombait, j'entrai dans la maison d'un de mes parents près de la chapelle de Knock. Il pleuvait à verse et il faisait très noir. Tout à coup, un autre boy se dirigea de notre côté en criant : « Oh 1 venez à la chapelle » pourvoir la sainte Vierge contre la muraille ! » Nous sortîmes en courant, et nous aperçûmes le chœur de l'église tout brillant de lumière. Sur la muraille, la sainte Vierge était debout comme une statue, avec des yeux vivants. A sa droite était saint Joseph, incliné vers elle ; à sa gauche saint Jean, costumé comme un évêque, sa main droite tenant un livre, sa main gauche levée, avec deux doigts en Tair. Au-dessus et à la gauche de saint Jean, il y avait un autel avec un agneau, et tout autour des ailes d'anges dont je ne pouvais voir les corps et les figures. Nous restâmes longtemps debout en regardant ces images, et mon petit frère me dit qu'il voulait les emporter à la maison. Nous étions dix ou onze à les regarder et nous nous mîmes à genoux en criant : « Notre Père )) et Sainte Marie î » Alors comme la pluie continuait à tomber et que nous étions très mouillés, nous rentrâmes à la maison. » L'apparition se renouvela plusieurs fois, et les guérisons miraculeuses commencèrent. Aujourd'hui, la réputation de la Vierge de
Knock est bien établie, et sa clientèle va grandissant de jour en jour. Comme je suis pressé de gagner Tuam pour prendre le train de Limerick, je n'attends pas la guérison de la jeune fille couchée h côté du chœur. Je fais accord pour la somme ronde de 15 sh. avec un propriétaire A*Outside Car qui me jure par tous les saints du paradis que j'arriverai à Tuam avant le départ du train. J'y arrive deux heures trop tard. La Vierge miraculeuse de Knock devrait bien inculquer aux propriétaires d'Outside Car le goût de la vérité. Il paraît que c'est plus difficile que de faire marcher des culs-de-jatte. Tuam est une ville sainte, siège d'un archevêché catholique et d*un. évêché anglican, ce qui ne Tempêche pas d'être aussi un affreux repaire de mendiants. Nous jetons un coup d'oeil sur une vieille croix en pierre dont les figurines grossières et noires datent, dit-on, de l'introduction du christianisme en Irlande, et nous nous arrêtons devant une affiche qui annonce pour le surlendemain un meeting de la Land League à Belclare, en engageant les tenanciers à se débarrasser du serpent du Landlordism^ et surtout à « garder leur récolte » autrement dit à s'abstenir de payer leurs rentes ; mais nous n'avons pas le courage d'affronter plus longtemps la cuisine de Daly's Hôtel, un pendant du Mullarchy's Hôtel, de Clifden et nous voici à Limerick. C'est un petit Dublin. Le Shannon, le grand fleuve de l'Irlande, y porte des navires de mer, quoiqu'il n'ait plus guère que la largeur de la Seine, et Georges street ne le cède en rien à Sackville street. Mais je n'en ai pas fini avec les miracles. Il n'est bruit depuis huit jours que d'une apparition de la Vierge à l'Orphelinat des sœurs de la Merci, à Limerick, et voici la relation que j'en trouve
dans le Freeman^ l'organe des Borne Rulers éclairés modérés :
« Sur la façade occidentale du bâtiment on voit une grande statue de la sainte Vierge, sculptée en pierre de Gaen, et au-dessous une fenêtre qui éclaire un oratoire de la Bienheureuse Lady, situé dans cette partie du couvent. Cette statue est à 30 pieds du sol, et en face se trouvent la cour et un champ qui s'étend jusqu'au mur de clôture, le terrain ainsi enclos ayant à peu près un acre et demi de superficie. Au nord du jardin du couvent il y a une ceinture d'arbres qui borde la muraille sur une longueur de 5 ou 600 yards et qui ferme l'enclos dans cette direction. Nous donnons ces détails afin que les faits que nous avons à rapporter soient mieux compris, et aussi afin de montrer que ce qui a été vu ne pouvait avoir été produit par des accidents ou par des moyens artificiels tels que « lanternes magiques » ou appareils analogues. On doit rappeler que dimanche, — jour de fête de la Bienheureuse Lady, — quoique le temps fût magnifique dans cette localité, le tonnerre se fit entendre avec violence et que le ciel fut vivement sillonné d'éclairs. Dans la soirée, les orphelins allèrent jouer dans la cour en face des nouvelles constructions, et on leur recommanda de ne pas s'efi'rayer du tonnerre, mais de prier Notre-Dame-de-Bon-Secours s'ils avaient peur. Avec la foi entière dans la protection de, Notre-Dame qui animait les petits aussi bien que leurs aînés, ils se rendirent dans la cour et vaquèrent à leursinnocents plaisirs de la manière accoutumée. Aussitôt après, le tonnerre gronda dans les nuées, et les enfants se mirent à invoquer pieusement la Vierge bénie. Ils
3t intonnèrent le cantique touchant : « Abaissez vos re- » gards sur nous, ô mère Marie I » et tandis que la ûusique mélodieuse de leurs jeunes et fraîches voix "élevait vers le ciel, un des enfans s'écria tout à coup : Oh ! regardez par là! » D'un mouvement instantané '' es regards de ses deux cents compagnons se dirigèrent vers la bordure d'arbres, et dans l'espace au- [lessus ils aperçurent l'image de la Vierge bienheujreuse, vêtue d'une robe blanche, avec une ceinture bleue. Elle portait le Saint Enfant sur son bras droit, jet un rosaire était suspendu à son bras gauche. Elle jparaissait reposer sur un nuage blanc, soutenu par deux anges qui avaient dans leurs mains libres des branches couvertes de feuilles. Les enfants, sous le charme, offrirent involontairement leurs prières à la Vierge bienheureuse. Après avoir contemplé la vision pendant environ dix minutes, quelques-uns d'entre eux coururent au couvent pour avertir les jnonnes ; mais, avant que les bonnes dames eussent le (temps d'arriver, la divine apparition s'était évanouie let la Vierge avait disparu dans les cieux. Les enfants tétaient pâles et tremblants, mais tous s'accordaient ; dans le compte rendu de ce qui avait été vu, et jusque j dans la description du rosaire, qui était grand, de coui leur blanche et dont les grains étaient éloignés les uns des autres. On constata encore avec étonnement que des enfants placés dans une autre partie du bâtiment éloignée de celle-là avaient aussi aperçu la vision. Il n'y eut aucune hésitation ni aucune contradiction dans leurs récits. Plusieurs d'entre eux avaient de treize à quatorze ans, et il était impossible de n'être pas convaincu de leur véracité. »
Ces visions et apparitions irlandaises n'ont ^sansi doute rien de particulier, et il s'en est produit maintes! fois d'aussi surprenantes en France, en Belgique et en Italie ; mais elles peuvent servir à marquer le niveau intellectuel de la masse de la population, et elles sont peut-être aussi un indice de la fermentatio maladive des esprits.
DeLimerick à Killarney. — Querelles des compagnies de chemins de fer. — Nuisances causée? par le mode de délivrance des tickets. — Le comté de Tipperary. — Le Kerry. — Les lacs de Killarney. — Kenmare. — Un domaine bien administré. — Les Middlemen. — Une visite aux petits tenanciers. — Les cottages nouveau style. — Précautions prises contre la rentrée de Yexilèî
Glengariff, le 31 août 1880.
De Limerick à Killarney il n'y a que quatre heures de chemin de fer. Nous nous croyons donc autorisés à demander nos tickets directement pour Killarney, quoique nous soyons obligés de passer sur deux lignes appartenant à des Compagnies différentes. Malheureusement, les directeurs sont en délicatesse, et ils vident leur querelle à la manière des cochers qui administrent force coups de fouet à leurs voyageurs respectifs. 11 y a quelque temps, les trains du Great Southern and Western railway ne s'arrêtaient plus à la « Limerick junction », en sorte qu'il fallait se résigner à faire quelques milles à pied ou en car pour rejoindre les trains du Waterford and Limerick railway. Aujourd'hui, la querelle est entrée dans sa pé-
riode d'apaisement, mais on ne délivre encore les tickets que jusqu'à la « junction». L'inconvénient est léger, car le système anglais est plus simple que le nôtre, au moins pour les bagages. On ne délivre point de bulletin, on se contente de coller sur les malles et autres colis une étiquette indiquant le lieu de destination. A l'arrivée, on les jette pêle-mêle sur le quai, et chacun reconnaît les siens. C'est une application comme une autre du système du self-goveru' ment. Cependant ce système et, d'une manière générale, le mode primitif de délivrance des billets provoquent des plaintes nombreuses et déterminent même des accidents sérieux chez les personnes nerveuses. C'est du moins ce que nous apprend un avis inséré dans les Time Tables (l'équivalent du Guide Chaix) des chemins de fer irlandais, avec approbation d'une autorité médicale, le docteur Richardson :
«Les causes de confusion auxquelles il est possible de remédier dans les gares de chemins de fer sont au nombre de trois ou quatre. La première est l'incomparable stupidité qui oblige chaque voyageur à exécuter une manœuvre compliquée en vue de mettre la main dans une espèce de piège à rat pour donner son argent et prendre son ticket. Une bonne moitié du désordre qui se produit invariablement est causée par cette obligation de prendre son ticket et de changer sa monnaie. Si on pouvait se procurer ses billets dans des boutiques ou dépôts respectables, on ne courrait point le risque d'être écrasé dans la foule ou séparé de ses amis.
» Les atteintes à la santé qui proviennent de l'excitation et des embarras du départ commencent par
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être passagères, et, lorsqu'elle ne se répètent pas souvent, elles ne peuvent être considérées comme îdangereuses dans la stricte acception du mot. Elles consistent dans une série de chocs sur le système i nerveux, infligés par l'intermédiaire des sens et répercutés sur le cœur et la circulation du sang. Le cœur est plus excité et bat plus vite qu'en temps ordinaire, — ce qui amène un léger trouble du cerveau et parfois une sensation de réplétion et de vertige avec des bruits spéciaux dans les oreilles, je veux dire distincts de ceux qui se produisent à la station même. Chez les personnes très nerveuses, ces impressions déplaisantes sont suivies d'une sensation de nausée ; mais, communément, ce malaise disparaît aussitôt que l'on a réussi à trouver sa place et que le train part. Chez les personnes débiles, et en particulier chez celles qui souffrent du cœur, les effets de cette perturbation temporaire sont plus sérieux. Chez ces personnes, l'épreuve à laquelle le cœur a été soumis produit une dépression et un affaiblissement de cet organe central; |il en résulte une sensation de lassitude qui s'étend par ' tout le corps, et que l'on attribue, à tort, à l'influence j des voyages en chemin de fer. Chez d'autres personnes I enfin, dont le cœur est en bon état mais dont les fonctions digestives sont affaiblies, la confusion et les émotions de la gare amènent une attaque sensible et douloureuse de dyspepsie, accompagnée d'une perturbation dans les entrailles et dans les reins, avec flatuosités, dérangement d'appétit et affaissement d'esprit. C'est encore une série de symptômes caractéristiques que Ton a l'habitude d'attribuer au voyage plutôt qu'à la manière désordonnée et vicieuse dont on Ta commencé. »
Le remède à ces maux divers consiste dans Tachât, à l'adresse indiquée, de tickets directs, comme la chose se pratique aux Etats-Unis, où Ton vend pour la plupart des directions et destinations les billets de chemins de fer comme les timbres-poste. Chaque office d'hôtel en a tout un assortiment, et ce progrès a sensiblement diminué le nombre des cas de dyspepsie > causés par l'attente prolongée aux guichets, sans oublier les pleurésies déterminées par les courants d'air. Nous traversons toutefois la « junction » sans; nous ressentir autrement de la querelle des deux Compagnies. Nous sommes dans le comté de Tipperary,; jadis l'un des plus agités, maintenant beaucoup plus calme, et nous descendons dans le Kerry qui occupe' la pointe sud-ouest de l'Irlande. Le pays est plat comme tout l'intérieur de l'île, mais les champs sont coupés par des haies vertes et fleuries, au lieu d'être séparés par les tristes murs gris du Connaught ; on' aperçoit moins de « cabines » délabrées, et les paysans^ occupés à la moisson paraissent moins déguenillés.' Il y a de bonnes charrettes, et les petits ânes malingres du Connemara sont remplacés par des baudets au poil lustré qui ont, en comparaison, l'air de gentlemen. La bruyère, les rochers et les bogs reparaissent dès que Ton entre dans le Kerry ; mais la région des lacs surgit bientôt comme une oasis dans le désert. Il y a un grand lac, Lower lake, avec des îles grandes et petites, toutes boisées : d'un côté s'étend la large vallée où sont bâtis les villas, les hôtels et les cottages de touristes, au milieu d'une profusion incroyable d'arbres verts et d'arbustes au feuillage lustré et aux fleurs éclatantes, houx, lauriers-roses, rhododendrons, fuchsias; on se croirait sur les bords
de la Méditerranée plutôt qu'auprès du brumeux Océan : c'est le gulfslream qui a fait ce miracle ; de l'autre côté du lac s'élèvent à 2 ou 3,000 pieds de I hauteur les Macgillicuddys Reeks, encore couverts de forêts jusqu'à mi-côte; on y trouve le cerf rouge à l'état sauvage, et parfois un de ces gracieux animaux apparaît sur la pointe d'un roc au passage d'une bande de [touristes charmés; — peut-être sont-ils dressés à cet 1 exercice ? 11 y a encore l'Upper lake et le Muckross lake qui communiquent avec le grand lac. On fait en une journée le tour de ces merveilles pittoresques, moitié en car, à cheval ou à pied, moitié en bateau à rames. J'ignore pourquoi on n'a pas encore introduit la navigation à vapeur à Killarney; mais à quoi bon? Les touristes ont du temps à perdre, et l'eau est peu profonde dans les passes. Par moments, il faut mettre pied à terre pour alléger l'embarcation. Ce qui m'a frappé surtout dans cette promenade, c'est la joyeuse humeur de tout ce petit et pauvre monde auquel nous avions affaire. Notre guide illustrait avec une forte pointe d'humour les légendes locales, et ses conversations avec les échos, — il y en a à chaque pas : de doubles, de triples et de quadruples, — n'avaient rien de mélancolique. Un troupeau de 6by5 et de femmes nu-pieds nous suivaient allègrement jusque dans les sentiers de chèvres d'où nos souliers de citadins ne se tiraient point sans avaries : les boys à l'affût d'un cigare sur sa fm, les femmes offrant, les unes aux touristes altérés force verres de lait combiné avec du whisky, les autres mettant sous nos yeux tout un assortiment de « souvenirs )) parmi lesquels de gros bas de laine, filés et tricotés l'hiver dans la montagne, au prix modeste de 1 shelling la paire. Aucun refus ne rebutait ces mar-
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chandes tenaces, et lorsque, au bout de 2 ou 3 milles d'une poursuite infructueuse au milieu des cailloux roulés et des roches pointues, il fallait bien renoncer à la chasse, elles s'en allaient en riant. Insouciance et gaieté, voilà le fond du caractère de ces Méridionaux fourvoyés dans une île brumeuse de l'Océan. La (( saison » ne dure que trois mois à Killarney, et les prix des hôtels s'en ressentent naturellement, quoique sans une exagération trop criante. Le règlement de la note du « Railway hôtel » ne jette qu'une ombre légère sur les physionomies déridées au contact de ce monde besoigneux mais joyeux. Cependant, en dépit du beau temps, les touristes n'ont pas afflué cette année : c'est une race facile à effrayer et qui n'a aucun goût pour l'odeur même lointaine de la poudre.
De Killarney on va à GlengarifF par un des plus beaux chemins du monde, en passant par Kenmare. Je m'arrête en route, et je vais visiter le vaste domaine du marquis de L... qui possède près de 100,000 acres de long de la baie, en y comprenant la ville de Kenmare. A en juger par l'état général de ce domaine, composé cependant en grande partie de vallées humides et de montagnes pelées, la condition des tenanciers du Kerry serait très supportable et en voie de notable amélioration. Avant la grande famine de 1847, le domaine était surchargé de population : le grand-père du landlord actuel a payé les frais d'émigration en Amérique de 3 ou 4,000 malheureux que la famine et la fièvre avaient épargnés, et il a congédié la plupart des middlemen qui étaient alors la plaie de l'Irlande. Ces middlemen s'étaient particulièrement multipliés pendant la guerre continentale et grâce aux lois-céréales. Les hauts prix des grains avaient eu
pour effet d'encourager la culture du blé et de surélever le taux des rentes. Les grands propriétaires, peu soucieux d'avoir affaire à une foule de petits tenani ciers plus ou moins faméliques, trouvèrent commode I d'affermer leurs terres par morceaux de quelques ! centaines ou de quelques milliers d'acres à des entrepreneurs qui les sous-louaient par lopins de plus en j plus petits à la multitude croissante des affamés de ! terre. Us payaient un fermage moins élevé que celui que le landlord aurait pu extraire directement du petit I tenancier, mais ils le payaient avec plus de régularité, et la gestion du domaine s'en trouvait fort simplifiée. Seulement, ils tiraient du tenancier toute la redevance possible; autrement dit, ils ne lui laissaient que les yeux pour pleurer. Ordinairement ils en faisaient un métayer : ils prenaient la grosse part de la récolte en blé et lui abandonnaient le reste. Lorsque les prix du blé ont baissé, le métier de middleman est devenu moins avantageux; un bon nombre d'entre eux ont fait faillite, et l'on est revenu au système de la tenure directe. La plupart des middlemen évincés devenus à leur tour de simples tenanciers, ont peu réussi : habitués à mener une vie presque joisive, ces landlords en sous-ordre n'entendaient pas grand'chose à Texploitation d'une ferme. Il ne reste plus dans le domaine qu'un spécimen de cette race peu regrettable, et le landlord ne paraît point disposé à renouveler son bail. Les tenanciers, au nombre d'un millier environ, payent en moyenne 10 liv. st. de rente. Ils ont la tourbe par-dessus le marché, ils peuvent aller pêcher librement dans la baie et prendre sur la côte du varech et du sable coquillier qui fournit un excellent engrais. Tous sont des tenants at ivillj
c'est-à-dire sans bail ; mais depuis trente ans le taux de la rente n'a point été augmenté. On la paye en raison du nombre de têtes de bétail. Un tenancier qui possède dix ou quinze vaches ou l'équivalant en moutons est à son aise ; il acquitte aisément sa rente avec le beurre qui est vendu sur le marché de Cork et avec la laine des moutons. Cependant une partie de la laine est filée et confectionnée sur place pour l'habillement du ménage. On me cite un tisserand habile dans la fabrication des komespuns, qui en fournit sur commande : son fils, vêtu économiquement de restants d'étoffes , lui sert de carte d'échantillons ; le client choisit à son gré le morceau du bras gauche, du bras droit ou des diverses régions de la culotte. L'étofl*e est solide quoique grossière, et elle est préférable, à tout prendre, aux ignobles rags des marchands d'habits de Dublin. Le landlord veut bien me servir de cicérone, et nous allons visiter une vallée écartée qui est une des portions les plus pauvres du domaine. La roule est solidement construite mais les tenanciers de la vallée se gardent bien de la réparer, de même qu'ils s'abstiennent soigneusement de sarcler les mauvaises herbes de leurs prés et de leurs champs de pommes de terre ou d'avoine. C'est un dicton populaire que les mauvaises herbes améliorent la récolte, parce qu'elles la « tiennent chaud », Voici un joli bout de prairie couvert de chardons en graines. Les graines ne manqueront pas de se répandre et d'empester le voisinage. Le landlord en fait l'observation au tenancier qui est occupé à récolter un peu plus loin son avoine, et il attribue l'honneur de cette remarque au gentleman étranger. Le tenancier jure d'extirper ces chardons sans retard, mais je crains
qu'il n'ait pas voué une reconnaissance suffisante au gentleman étranger. Celui-ci agira avec sagesse en ne multipliant point ses visites dans la vallée. Nous entrons dans une « cabine » du style le plus primitif. Les murs en pierre brute sont entièrement noircis par la fumée; il n'y a point de fenêtre dans la première pièce, il y en a une dans la seconde qui est de moitié plus petite, mais on la tient fermée. Une vieille femme de quatre-vingt-quatre ans est couchée dans un coin sur un amas de loques. Un enfant atteint d'une maladie des yeux gît dans un autre coin. Un grand lit où couchent le père et la mère, et peut-être aussi un enfant ou deux, — il y en a six, — occupe la presque totalité de l'espace disponible. Cependant le tenancier possède six vaches, trois veaux et vingt moutons, et la dame du logis nous montre avec un légitime sentiment d'orgueil une quittance de 4 liv. st. du marché au beurre de Cork. Le landlord lui fait observer que son beurre serait de meilleure qualité et se vendrait plus cher si une horrible piscine stagnante n'empestait point la laiterie. A quoi la dame, peu intimidée quoique abondante en révérences, répond victorieusement que son beurre est coté de première qualité sur la quittance, ce qui prouve d'une manière irréfutable que les piscines stagnantes en face des laiteries améliorent la qualité du beurre. Un beau champ de pommes de terre. Les « champions » que le landlord a achetés en Ecosse et qu'il a distribués à ses tenanciers après la mauvaise récolle de l'année dernière ont fait merveille. On les reconnaît à leurs tiges vigoureuses et à leurs feuilles vertes, à côté des plants noircis de l'espèce indigène. Mais le « champion » résistera-t-il à la culture du tenancier irlandais? Nous demandons
depuis combien de temps on plante des pommes de terre sur ce morceau de terrain. Les souvenirs de la dame ne remontent pas au delà de douze ans; depuis ce temps on n'a pas manqué d'en planter chaque année. Quelle terre ne s'épuiserait à ce régime et comment une terre épuisée donnerait-elle des fruits sains? Avant de prendre congé de la dame du logis, le landlord lui recommande d'envoyer son enfant à la consultation d'un médecin. C'est une consultation gratuite. Le médecin est payé sur les fonds de la taxe des pauvres ; mais il n'a pas réussi encore à inculquer à la population le goût de la médecine. La dame répond sans hésiter que « le médecin fera du mal à l'enfant ». C'est un préjugé, à coup sûr; seulement il est permis de se demander si des médecins qui reçoivent des appointements fixes sont intéressés à dissiper ce préjugé et à grossir leur clientèle gratuite. Malgré l'impopularité de la médecine, le voisinage des mares de fumier, la disette et la rente, on vit vieux, et les centenaires ne sont pas rares, tant la vieille plante celtique est vivace! Nous passons dans une « cabine » voisine. Celle-ci est plus obscure et plus malpropre encore, s'il est possible, que la précédente. Une vieille femme s'est levée à notre approche; comme elle ne parle que l'irlandais, un jeune boy à la mine éveillée se charge des renseignements. Son frère aîné a repris la ferme en abandonnant une partie du produit aux vieux parents. « Et toi, que comptes-tu faire? lui demande le landlord. — Moi, j'irai en Amérique », répond le boy d'un ton délibéré. Le tenancier paye 9 liv. st. de rente ; il y a cinq vaches et soixante moutons qui paissent dans la montagne, haute de près de 2,000 pieds. On croirait voir un troupeau de
souris. Il y a un chat : c'est le renard que l'on recommande à l'attention particulière du landlord. Notre boy va régulièrement à Técole, car le goût de l'instruction est général. L'ancienne école, située à 3 milles de là, n'ayant point suffi, il a fallu en bâtir une nouvelle ; elle a été aussitôt remplie sans que la clientèle de la première ait diminué. Les vieilles a cabines » que nous venons de visiter sont entourées de ruines ; on s'aperçoit que la famine et l'émigration ont passé par là ; mais les tenures actuelles ont pour la plupart des dimensions suffisantes, et le tenancier peut vivre. Malheureusement , on compte encore en Irlande 175,000 tenanciers sur 600,000 qui payent moins de 6 liv. st. (150 fr. de rente) ; et, comme le remarquait ces jours-ci M. Bright, ceux-ci seraient perpétuellement misérables quand même ils n'auraient point de rente à payer. A combien s'élève la rente par rapport au produit brut ? La proportion est fort difficile à établir. On m'assure qu'elle ne dépasse pas un septième, du moins dans ce canton, ce qui serait peu de chose. J'ajoute que, depuis quelques années surtout, les terres sont presque invendables : c'est à peine si on peut en obtenir treize ou quatorze fois le montant de la rente, et les agitations agraires ne sont pas propres à en relever le prix. En dépit des substitutions, les terres à vendre ne manquent pas ; ce sont les acheteurs qui font défaut. Les charges sont lourdes : une propriété rapportant 10,000 liv. st. de revenu paye 800 liv. st. pour la seule taxe des pauvres, et le total des impôts et dépenses obligatoires va à 2,000 liv. st. Cela n'empêche pas les propriétaires de la nouvelle école de s'efforcer d'améliorer la situation de leurs tenanciers, soit en augmentant les dimensions des
tenures, soit en construisant des habitations plus confortables. Nous en avons quelques échantillons sous les yeux. Ce sont de jolis cottages à l'anglaise, ornés d'un portail et proprement blanchis à la chaux. Ils ont deux pièces au rez-de-chaussée et deux pièces à l'étage. On les construit avec du ciment de Portland mélangé de gravier; le toit est couvert de belles ardoises carrées du pays de Galles. Ils coûtent de 100 à 120 liv. st., et ont tout à fait bon air; mais il s'agit de savoir si l'intérieur répond au dehors. Le landlord a institué des prix de propreté, qui ont, ma foi I fait merveille. Une vigne vierge et un chèvrefeuille en fleurs décorent la façade du cottage premier prix : les chambres sont balayées; des faïences luisantes sont rangées en bel ordre sur une étagère; les meubles sont époussetés : on se croirait presque dans un intérieur hollandais. Les habitants eux-mêmes se tiennent mieux, les vêtements sont raccommodés. Le second prix ne le cède pas sensiblement au premier, et les numéros inférieurs n'ont plus rien des wigwams primitifs. C'est toute une révolution, et j'en fais mes compliments sincères au landlord bienveillant qui est en train de l'accomplir. A ne considérer que le profit direct qu'il en peut tirer, l'affaire est certainement mauvaise, car le tenancier consent difficilement à payer un supplément de plus de 1 ou 2 liv. st. pour avoir un cottage au lieu d'une cabine; en revanche il y a des profits indirects qui ne sont pas à dédaigner. Le tenancier dont l'habitation est améliorée prend le goût de l'ordre et l'habitude du confort. 11 fait plus d'efforts pour se procurer du bien-être, et tandis que sa ménagère nettoie les meubles , l'idée lui vient peut-être de nettoyer son champ. Comme toutes les
révolutions, celle-ci ne se fait point toutefois sans bouleverser des habitudes et des existences innocentes. Le cottage donne sur une cour enclose d'un mur en pisé, haut de 1 mètre, avec une ouverture étroite de la forme d'un V très effilé, qui tient lieu de porte. Ce V est une invention profondément machiavélique, spécialement dirigée contre le porc et les jeunes veaux qui avaient autrefois leur place au foyer domestique. Maintenant, ce paradis terrestre leur est fermé. Le porc erre en grognant avec mélancolie autour de Tenclos inaccessible, et les vieillards ennemis des nouveautés se plaignent de la dissolution de la famille.
Ce landlord progressiste se contente, lui aussi, d'habiter en face de la baie un simple cottage tapissé de fuchsias et de chèvrefeuilles; mais quel parc merveilleux! La pelouse, d'un vert d'émeraude, est avivée par des-i»*55Tfs d'hortensias bleus et de lobélias écarlates; à côté, se dressent des rochers de la belle teinte violette que j'avais admirée à Killarney, couverts de hautes fougères et de bruyères roses mêlées de grosses touffes de genêts, plus loin un morceau de forêt que la hache n'a point touché, rempli de houx arborescents, d'arbustes indigènes au feuillage lustré et de rhododendrons se détachant dans la futaie. Le long delà baie, large ici de 4 à 5 kilomètres, des hérons au long bec emmanché d'un long cou se tiennent immobiles tandis que des troupeaux de mouettes grises et de noirs cormorans planent sur les eaux tranquilles, quœrens quem devoret. La table est abondamment garnie de saumons, de truites, de maquereaux, de harengs, sans parler des homards gigantesques et des crevettes naines. Une famille de phoques s'est gîtée sur un rocher des environs, et le landlord bienveillant
laisse en paix ces petits tenanciers qui ne payent pas de rente. A l'autre bord de la baie, une chaîne de montagnes enveloppée d'une brume transparente comme une gaze. L'air est doux et moite ; on ne connaît pas les grands froids, la neige ne tient pas l'hiver dans les vallées. C'est un petit coin du paradis, et on s'explique que les habitants y aient atteint les limites les plus reculées de la vieillesse, même avant l'arrivée des médecins.
Cependant, il faut quitter cette station charmante et faire une nouvelle étape. Nous retournons à Kenmare, d'oîi une bifurcation de la route nous amène àGlengariff. C'est un dimanche. A en juger par la propreté et même l'élégance campagnarde des vêtements, la population de Kenmare est fort à son aise. La ville est bien bâtie, les maisons sont fraîchement badigeonnées, et je crois même, — quoique je ne puisse garantir ce phénomène, — que les rues ont été balayées. C'est que le propriétaire s'occupe lui-même de son domaine, et je dirai à ce propos que les propriétaires irlandais d'aujourd'hui ne ressemblent plus du tout au portrait peu flatteur que faisaient de leurs ancêtres, Arthur Young et plus tard Gustave de Beaumont. Ceux que j'ai eu l'heureuse chance de rencontrer jusqu'à présent sont animés d'un désir sincère de réparer les maux du passé. C'est la noblesse de Louis XVI succédant à celle de Louis XV, et, souhaitons-le, avec la perspective d'un 89 sans 93.
,es partis en Irlande. — Les conservateurs. — Les libéraux. — Les Home Rulers. — Les Fenians. — La Lan l League. — Son programme, ses procédés et ses ressources. — Le discours de M. Dillon au meeting de Kildare. — Les braves Afghans.
Cork, 2 septembre 1880.
Il n'y a pas de pays, à ma connaissance, où les )artis soient plus nombreux et plus divisés qu'en rlande. On y compte non seulement des partis géneaux, mais encore des partis régionaux et même transitlantiques. Dans la province d'Ulster, par exemple, jui est peuplée pour une moitié de presbytériens et l'anglicans émigrés d'Ecosse et d'Angleterre, et pour me autre moitié d'Irlandais catholiques, les passions 'eligieuses sont encore en pleine effervescence. Les )rote.^tants continuent de célébrer l'anniversaire de a bataille de la Boyne, et les processions provocantes le ces orangemen ne manquent point de surexciter les lerfs des catholiques. Ceux-ci font à leur tour des )rocessions qui produisent un effet analogue sur les lerfs des protestants. On se lance des pierres et divers iutres projectiles. La police intervient et elle tire des :oups de fusil, comme la chose s'est passée dernière-
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ment à Dungannon. 11 y a des morts et des blessés. Am part la question d'humanité, le mal ne serait pam grand, les têtes cassées dans ces échauffourées ne valent pas cher, et le capital vivant de l'Irlande n'en est pas sensiblement diminué; mais peut-être serait-il sage d'interdire les processions dans l'intérêt de l'ordre public. On s*est contenté de remplacer les balles de fusil de la constabulary par des bukshots (charges de chevrotines) en vue de rendre la répression moins 1 meurtrière. Seulement, les Home Rulers n'ont pas! manqué d'affirmer, dans une des dernières séances dei la Chambre des communes, que les bukshots ne méritent pas leur réputation humanitaire, et qu'elles sont; pires que les balles. M. Forster, secrétaire d'Etat pour l'Irlande, a pris la défense des bukshots, ce qui a valu à cet honnête quaker, auteur du Disturbance bill, et la bête noire des landlords conservateurs, l'épithète peu flatteuse « de vieux crocodile ». Voilà la reconnaissance des intransigeants irlandais ! Dans le reste de \ l'Irlande, les passions religieuses sont fort amorties, les catholiques sont en immense majorité, et ils vivent généralement en paix avec les protestants de toutes les sectes. Les libres-penseurs sont une espèce à peu près inconnue. Tout le monde assiste le dimanche aux offices religieux; mais si la croyance aux miracles et à la vertu des puits sacrés est demeurée populaire, l'intolérance et le fanatisme ont disparu. Les partis ont une couleur purement politique. On peut apprécier gi'-osso modo leur nature et leur forces respectives d'après le résultat des dernières élections. Sur 103 députés que l'Irlande envoie à la Chambre des communes, les Home Rulers ont obtenu 65 voix, les conservateurs 25 et les libéraux 13. Les conservateurs
plus ou moins homogènes ne voient guère d'autre remède aux maux de l'Irlande qu'un prompt retour aux Coercion et aux Peace préservation bills; quelquesuns cependant préconisent rémigration. Les libéraux ont confiance dans la réglementation des rapports des propriétaires et des tenanciers, quoique quelques-uns d'entre eux aient voté contre le Disiurbance bill^ surtout à la Chambre des lords; ils ne repoussent pas absolument l'extension à toute l'Irlande du tenant inght d'Ulster (droit accordé au tenancier de conserver indéfiniment sa tenure et de vendre son bail), et ils sont, pour la plupart, disposés à accueillir un système analogue à celui que le gouvernement russe a employé pour transformer les serfs en paysans propriétaires ; mais ni les conservateurs ni les libéraux ne représentent les sentiments et les passions des masses populaires. Ces sentiments et ces passions que l'illustre O'Connell entraînait et contenait avec le mot magique de « Rappel » ont trouvé leur expression dernière dans le Home Rule. Qu'est-ce que le Home Rule? C'est la même chose que le Rappel, en ce sens que les Home Rulers réclament, comme leurs devanciers les repealers^ la dissolution de l'union politique de l'Irlande et de la Grande-Bretagne, le rétablissement du Parlement irlandais et le gouvernement de l'Irlande par elle-même. Il y a toutefois dans le Home Rule une infinité de nuances portant sur le but à poursuivre et sur les moyens de l'atteindre. En commençant par l'extrême gauche du parti, nous trouverons d'abord les nationalistes intransigeants et révolutionnaires, qui sont issus de fenians et dont le noyau principal est aux Etats-Unis. Ce sont des fils ou des petits -fils des émigrants de l'exode, et leurs rancunes, entretenues
par les souvenirs de cette lugubre époque, ont grossi comme les haines d'émigrés, avivées encore par les sentiments médiocrement sympathiques de frère Jonathan pour son parent et ami John Bull. Le but de ces nationalistes transatlantiques est de séparer entièrement l'Irlande de l'Angleterre, et peut-être de l'annexer à l'Union américaine. Gomme ils comprennent parfaitement que la chose ne saurait se faire à l'amiable, ils n'ont confiance que dans les moyens révolutionnaires, et ils sont à l'état de conspiration permanente. Le New- York Herald di publié dernièrement des révélations stupéfiantes sur les forces et les ressources dont peut disposer cette conspiration feniane ou nationaliste. Elle ne posséderait pas moins de 36,000 adhérents effectifs en Irlande, dont 15,000 dans le Gonnaught, et 11,500 en Angleterre et en Ecosse. Total, 47,500, parmi lesquels 12,000 sont armés de carabines Sniders que le département de la guerre a réformées et revendues au prix modique de i liv. st. pièce. Le gouvernement anglais revendant au rabais des carabines aux Irlandais mécontents ne fait-il pas souvenir d'Arlequin distribuant à ses enfants des tambours et des trompettes, avec cette recommandation paternelle : « Mes enfants , amusez-vous bien, mais surtout pas de bruit !» D'après le correspondant du New-York Herald^ le Gomité dirigeant disposerait actuellement d'un fonds de .^0,000 liv. st. en Angleterre et en Irlande. Gomme il poursuit un but purement politique, auquel il prétend associer toutes les classes de la nation, y compris les landlords eux-mêmes, il serait peu favorable à l'agitation à demi socialiste de Land League, et il interdirait même à ses affiliés d'y prendre part. Le parti nationa-
[liste révolutionnaire de l'Irlande n'aurait du reste au-
I cune liaison avec les révolutionnaires du continent.
; Que faut il penser de ces révélations? On m'assure qu'elles contiennent un fonds de vérité, considérablement agrandi par les verres grossissants du journal inventif qui émerveillait jadis le monde savant par la
I description du règne végétal et animal de la lune. Qu'il existe une conjuration feniane ou nationaliste
I dont le foyer est en Amérique, cela ne paraît pas douteux, mais il faudrait retrancher tout au moins un zéro des chiffres ronds de ses forces et de ses ressources. Elle a donné récemment signe de vie en s'emparant d'une cinquantaine de vieux fusils à bord delà Junon, dans le « passage » de Cork. Cette étrange tentative a paru même absolument inexplicable, et certains Home fiulers modérés n'ont pas hésité à l'attribuer à la police. A quoi bon, en effet, s'exposer à toute la rigueur des lois contre la piraterie, en dérobant des fusils hors de service, quand on peut acheter, coram populo, d'excellentes carabines au prix modique de i liv. st. pièce? Voici l'explication qu'on me donne de ce fait-divers extraordinaire, et je dois ajouter qu'elle m'inspire plus de confiance que les révélations du New- York Herald. Les fonds de la c Brotherhood » ou Fraternité révolutionnaire, sont fournis en presque totalité par des souscripteurs américains, mais ceuxci n'entendent pas. lâcher leurs dollars sans résultats. 11 faut de temps en temps frapper un coup pour attester que le Comité ne s'endort pas, et maintenir le niveau de la caisse. Peut-être encore le Comité a-t-il adopté le système qui a si bien réussi à Mazzini, de l'action révolutionnaire en permanence, et veut-il pousser le gouvernement à des mesures de compres-
sion extrêmes qui auraient pour effet naturel d'impatienter et d'exaspérer toutes les classes de la population. Le gouvernement anglais s'est gardé jusqu'à présent de donner dans ce piège, si piège il y a, et, dans ce pays qui demeurerait perpétuellement en état de siège s'il était continental au lieu d'être insulaire, on jouit de toutes les garanties légales, on use et on abuse de la liberté de s'associer, de parler eti d'écrire.
Ceci m'amène, par une transition naturelle, à l'agitation de la Land League,
A côté des nationalistes révolutionnaires qui forment l'extrême gauche du Home Bule^ apparaissent les diverses fractions plus ou moins colorées des Home Rulers parlementaires qui s'efforcent de rester dans la légalité libérale que leur assure la constitution britannique et de s'en servir pour atteindre leur but national. Ce but n'est pas aussi éloigné, nous allions dire aussi chimérique que celui des nationalistes révolutionnaires. Les Home Rulers parlementaires se contentent de demander une modification de l'union dans le sens fédératif. L'Irlande continuerait à faire partie de l'empire britannique ; seulement, elle aurait son Parlement comme les États de l'Union américaine ont leurs Chambres, elle s'administrerait elle-même et n'aurait de commun avec la Grande-Bretagne que quelques services généraux, les affaires étrangères, l'armée, la poste et la douane. Je crois bien cependant que les Home Rulers avancés ne se dessaisiraient pas volontiers du droit de protéger l'industrie domestique du Kerry et du Gonnaught contre la concurrence écrasante de Manchester, de Glascow ou de Bradford;' mais ceci est un détail. Au début, le Home Rule parle-
mentaire poursuivait donc un but principalement, ; sinon exclusivement politique. Les mauvaises récoltes ' de ces dernières années, en remettant à l'ordre du jour la question agraire, ont entraîné les Home Rulers 1 sur le terrain économique et provoqué la constitution de \di Land League, sous la direction du plus no- ; table d'entre eux, actuellement le leader- du parti, I M. Parnell. Le programme de la Land League se rap- I proche par certains côlés de celui des libéraux avan- I cés ; elle demande l'application du tenant right d'Ulster à toutes les parties de l'Irlande, et la transformation des tenanciers en paysans propriétaires; mais, — et en ce point elle se sépare absolument des libéraux, — elle a entrepris une campagne contre le payement de la rente, et elle est en train d'organiser une véritable coalition contre les propriétaires qui expulsent leurs tenanciers pour cause de non-payement. Rappelons en passant que, depuis l'adoption du bill de Gladstone en 1870 il ne leur est plus permis de les congédier pour une autre cause, à moins de leur fournir une compensation, laquelle peut aller jusqu'à sept fois le montant de la rente. La Land League ne se contente pas de distribuer libéralement des secours aux tenanciers victimes de l'éviction, elle jette l'interdit sur la terre qu'ils ont occupée : défense est faite de la prendre à loyer, ou, si le propriétaire essaye de l'exploiter pour son compte, défense non [noins absolue de l'assister dans cette entreprise illégitime et malfaisante. On ne spécifie point ouvertenent les pénalités auxquelles s'exposent les contrevelants; mais le peuple irlandais ne manque pas l'esprit, il entend à demi-mot, et c'est en Irlande ^'est née la loi de Lynch.
A l'exemple des Trades Urdons anglaises, qu'elle semble avoir prises pour modèle, la Land League agit comme une Société de secours et comme une coalition. Les ressources ne lui manquent pas. Au commencement de cette année, M. Parnell a fait aux États-Unis et au Canada un voyage des plus fructueux en faveur des victimes de la disette et du fonds de propagande de la Land League. Je trouve dans le numéro de the Nation du 7 août deux listes de souscription qui attjBstent en beaux et bons chiffres le succès de Téloquence de M. Parnell. La Ligue avait reçu à cette date principalement des États-Unis : i° la somme de 58,152 liv. st., près de 1 million 1/2 de francs, pour son fonds de secours; 2'' environ 1,000 liv. st., dont plus de 800 de provenance américaine ou canadienne, et le restant, — moins d'un cinquième, — recueilli en Irlande même pour son fonds de propagande. Elle a profité de l'état florissant de sa caisse pour engager dans les parties les plus souffrantes et les plus mécontentes du pays une campagne de meetings. Pendant le mois dernier, elle en a convoqué jusque dans les plus petites localités, le plus souvent en plein air, et il est superflu d'ajouter que les discours des orateurs n'ont pas péché précisément par un excès de modération. Cependant on a pu y signaler deux courants très divergents, sinon opposés : d'un côté, apparaissent les modérés qui s'efforcent de conserver à la propagande de la Ligue le caractère d'une agitation légale et pacifique; de l'autre, les exaltés qui sacrifient volontiers les scrupules de la légalité et même de la morale vulgaire à ce que leurs confrères du continent ont appelé (( la souveraineté du but ». Le but actuel, c'est l'extirpation du landlordism par un moyen ou par un autre.
en attendant mieux. Les exaltés l'emportent naturellement sur les modérés, et les choses iront ainsi, selon toute apparence, jusqu'à ce que la bonne récolte qui s'annonce et le mauvais temps qui s'approche raréfient le public des meetings, ou que le gouvernement juge nécessaire de recourir à quelque coercion bilL
Je me contenterai, en manière de spécimen, de reproduire un extrait du compte rendu du meeting de Kildare, qui a fait l'objet d'un débat des plus vifs à la Chambre des communes :
(( Le meeting, dit le reporter du Freeman auquel j'emprunte cet extrait, avait pour objet de dénoncer le landlordism et l'oppression féodale, d'unir les tenanciers dans une combinaison légitime contre l'intimidation et l'extorsion, et, par-dessus tout, de faire revivj e et propager l'esprit de nationalité. Une plateforme avait été érigée contre le bâtiment du marché pour le bureau et les orateurs. Le public se composait de 1,500 à 2,000 personnes. Le drapeau américain avait été déployé sur le bâtiment, et une autre bannière flottait sur la plate-forme portant ces mots : Raison et ordre. Dans une allocution d'une modération exemplaire, le président, M. James Leaby, M. P.,, recommande le calme. « Souvenez-vous, dit-il, ^) de la maxime du grand libérateur Daniel O'Gonnell : » l'homme qui commet un crime donne de la force à » son ennemi. » (Applaudissements. — Mouvements divers.) « Si vous avez des griefs à faire valoir, adres- » sez-vous à la Ligue et à la Land Commission (1). »
(1) Celle Land Commission a poiii" objet d'étudier les remèdes qu'il conviendrait d'apporter à la situation agraire, et en particulier d'examiner les divers plans qui ont été proposés pour transformer les tenanciers en paysans propriétaires.
)) Une résolution est ensuite proposée en faveur de Tabolition du système actuel de landlordism et de son remplacement par le régime des paysans propriétaires ; puis M. John Dillon, M. P., prend la parole :
» M. Dillon éprouve, dit-il, un plaisir plus grand qu'il ne saurait l'exprimer à voir une assemblée aussi nombreuse; elle inspirera une crainte salutaire aux ennemis du peuple et à tous ceux qui auraient la pensée d'expulser de sa ferme un homme de Kildare. Il l'engage à ne placer sa confiance ni dans la Chambre des communes anglaise, ni dans la commission royale à laquelle le président vient de faire allusion. (Applaudissements.) Aucun bien ne peut venir de cette Commission pour les fermiers d'Irlande, parce qu'elle est composée de landlords irlandais que les fermiers d'Irlande jetteront un jour h bas de leurs sièges parce qu'ils sont les ennemis du peuple. (Nouveaux applaudissements.) Les fermiers irlandais n'iront pas Ely place, n" 5 (siège de la commission), et tout homme qui ira est un homme dans lequel les fermiers irlandais ne doivent pas avoir confiance. Si le gouvernement veut avoir des informations vraies sur les vœux et les besoins du peuple de l'Irlande, qu'il nomme une Commission composée d'hommes auxquels le peuple ait témoigné sa confiance, et non point de Kavanagh, de Borris (grognements), d'O'Connor Don, qu'il a chassé de Roscommon (M. O'Connor Don n'a pas été réélu), de lord Besborough et du baron Dowse, dont le métier est de rendre des verdicts contre les droits du peuple. On a beaucoup parlé du rejet du Compensation for Disturbance bill par la Chambre des lords; mais il affirme que le peuple
irlandais a le droit de remercier la Chambre des lords de ce rejet s'il sait en tirer parti. La Chambre des lords lui a appris qu'aucun bien ne peut venir de Londres pour l'Irlande, et que, jusqu'au jour où le peuple irlandais dans les campagnes de l'Irlande s'u nira dans une organisation qui lui permettra de gagner lui-même la bataille, il ne peut attendre ni justice, ni égalité, ni bonnes lois d'un Parlement anglais. Ce pays peut être tellement organisé que chaque fermier appartienne à une branche de la Land League, et les jeunes fermiers doivent se préparer aux meetings et en bon ordre. (Applaudissements.) Et quand cette organisation sera complète, laissez aller les choses : qu'aucune ferme dont un homme aura été expulsé ne soit plus employée à l'usage de l'homme jusqu'à ce que son légitime propriétaire ait repris possession du sol. (Applaudissements).
» Dans le comté de Mayo, où l'organisation est déjà forte, il y a beaucoup de fermes qui restent sans emploi, et dont les landlords ne peuvent tirer aucune rente parce qu'ils en ont expulsé les tenanciers; et si les landlords y mettent du bétail, il ne prospère pas beaucoup. On doit apprendre aux landlords que, s'ils expulsent leurs tenanciers, ils ne deviendront pas plus riches, mais plus pauvres.
» Une ^;o^^ ; Nous leur apprendrons quelque chose de nouveau là-dessus.
» M. Dillon ajoute que si un homme prend une ferme dont un autre a été expulsé, il y a cent moyens par lesquels les fermiers peuvent lui prouver qu'il aurait mieux valu pour lui de ne pas prendre cette ferme. Sans lever un doigt contre lui, ils peuvent rendre sa jouissance excessivement inconfortable et telle, qu'il
sera enchanté de s'en débarrasser avant peu. (Mouvements divers. — Applaudissements.) Le peuple doit être invité à se joindre à la Land Lea(jue^ et si quelqu'un refuse, son voisin saura qu'il s'est tourné contre le peuple. Mais Torateurest persuadé que neuf sur dix viendront, et 200 hommes marchant à un meeting sous le commandement de leurs chefs produiront plus d'effet que vingt discours. (Applaudissements.) Maintenant, il voudrait dire ce que la Ligue ferait si les landlords refusaient justice au peuple dans un autre semestre de l'année. Lorsque la Ligue aura enrôlé 300,000 membres, si les landlords persistent à refuser les demandes modérées du peuple, elle donnera pour mot d'ordre au peuple de l'Irlande de se coaliser contre la rente, de ne plus payer de fermages jusqu'à ce que justice lui soit rendue. (Applaudissements.) Avec 300,000 Irlandais enrôlés comme membres de la Ligue, toutes les armées de l'Angleterre ne pourraient pas lever une rente dans le pays. (Applaudissements prolongés.) Et alors on pourrait augmenter les justes exigences du peuple à l'égard des landlords. Il est charmé de pouvoir dire aux nobles lords qui dénonçaient l'autre nuit les « irresponsables agitateurs celtiques », et qui ont témoigné leur horreur pour le Compensation for Disturbance bill, qu'avant un an ils seront forcés d'accepter un bill qu'ils détesteront bien davantage. (Applaudissements.) Que le peuple adopte le programme de la Ligue, c'est-à-dire la terre pour le peuple, et les représentants de l'Irlande sauront bien paralyser la main du gouvernement et l'empêcher de recourir à des lois coercitives, en vue de mettre le peuple hors d'état de s'organiser lui-même. Ils peuvent obstruer le passage de ces lois; ils peuvent
empêcher la police de s'arroger le pouvoir d'arrêter tout homme trouvé hors de chez lui après huit heures du soir. Tout Irlandais a le droit d'être dehors après huit heures du soir, et même toute la nuit s'il le juge bon. (Applaudissements.) Il a le droit d'aller aux meetings et d'obéir aux ordres de ses chefs si cela lui plaîte II a le droit d'avoir un fusil si cela lui est agréable. (Applaudissements.) Si l'Irlande n'avait pas assez de virilité pour revendiquer ses libertés et expulser le landlordism^ il rougirait d'être Irlandais. Mais le peuple de Kildare saura bien montrer pendant l'automne prochain que ni les ducs, ni les marquis, ni les autres lords ne sont capables de terroriser ou d'intimider le courage de ce grand pays. »
Après ce discours, dont la conclusion est saluée par un tonnerre d'applaudissements, plusieurs résolutions sont proposées. Nous nous bornerons à reproduire la dernière qui est adoptée à l'unanimité :
(( Ayant pris connaissance du but que poursuit la Land League nationale irlandaise, et des moyens qu'elle se propose de mettre en œuvre pour atteindre ce but, nous lui donnons notre entière approbation et nous nous engageons nous-mêmes à ne jamais prendre une ferme dont un autre aura été expulsé pour non-paiement d'une rente impossible, à n'acheter ni le bétail ni les denrées qui auraient pu être saisis pour non-paiement d'une rente exorbitante; enfin à ne jamais travailler sur une telle ferme et à regarder comme des ennemis publics ceux qui seront assez vils pour trahir la cause du peuple en le faisant. »
Le discours inflammable de M. Dillon et surtout son
l'irlandi^
allusion au bétail qui ne prospère point sur les terres dont un tenancier a été expulsé, coïncidant avec la nouvelle d'un acte barbare de mutilation commis dans le comté de Galway, ont excité l'indignation de la Chambre des communes, les Home Rulers naturellement exceptés, et M. Forster s'est même laissé emporter jusqu'à qualifier ce discours a d'acte de méchanceté et de couardise » ; mais la popularité de M. Dillon n'en a pas été diminuée, au contraire! — Dans tous les autres meetings dont j'ai les comptes rendus sous les yeux, le thème est le même et les broderies sont généralement du plus bel écarlate. A Glomnell, un orateur, M. Harris, s'est plaint avec amertume de la tiédeur du clergé que le caractère révolutionnaire et socialiste plus marqué chaque jour de l'agitation commence à effrayer. « Tl n'y a pas d'homme, dit M. Harris, qui ait plus de respect que moi pour le clergé; mais je dis au peuple que s'il attend que le clergé catholique le conduise dans la voie de la liberté, il s'expose à attendre à perpétuité. Dans le clergé catholique on trouve des hommes qui sont les plus purs et les plus patriotes de la terre; mais, quand un de ces hommes veut agir, il est paralysé par ses supérieurs. Ne vous en inquiétez pas , allez en avant, et si votre cause est bonne, le clergé se joindra à vous à lafîn. Mais dans les matières politiques et séculières, c'est à vous qu'il appartient de conduire le clergé, comme c'est au clergé qu'il appartient de vous conduire dans les matières religieuses. )> (Applaudissements) — Un autre orateur, M. Jasper TuUy, faisant allusion aux tentatives d'éviction non suivies d'eft'et, à Glomnell, dit «que le peuple a infligé en cette circonstance au shériff et à la police une défaite analogue à celle que les braves soldats afghans
viennent de faire subir aux envahisseurs anglais, altérés de sang.
« Une voix : Des applaudissements pour les Afghans ! (Applaudissements prolongés.)»
Les propriétaires maudissent non sans raison la Land League, d'autant plus que le bill de Gladstone les empêche d'user de représailles contre cette coalition agraire, en opposant à la manière des industriels anglais, un lock out, c'est-à-dire une éviction générale à un interdit partiel. A défaut de cette arme cruelle mais efficace, ils sont obligés de se croiser les bras en attendant le secours du ciel ou l'intervention d'un Coercion bill. Malgré tout, cette agitation à ciel ouvert delà Land League est préférable aux complots des sociétés secrètes. Elle a du moins le mérite de renseigner au jour le jour le gouvernement sur l'état de l'opinion en Irlande.
Vous le voyez, la situation morale du pays laisse singulièrement à désirer, — elle est pire que la situation économique, — et on a beau diriger ses regards sur tous les points de l'horizon, on n'aperçoit encore nulle part dans ce ciel troublé la colombe portant dans son bec le rameau d'olivier.
De Kenmare à Glengariff. — Statistique des habitations irlandaises. — Les mendiants du Kerry. — La baie de Bantry. — Cork. — Le « passage». — Queeiistown. — La statue du P. Mathieu et le TeetotaUsm. ~ Portarlington. — La ville et le château. — La révocation de l'édit de Nantes. — Grands et petits propriétaires. — Retour à Dublin. — La presse irlandaise. — VIrish Times. — Le Freeman. — Vlrish World. — Discours de M. Michel Davitt à Chicago. — Les caricatures.
Dublin, le 6 septembre 1880.
Après aivoîr visité la poétique région des lacs de Killariiey, les touristes vont d'habitude à Cork en côtoyant les jolies baies de Kenmare et de Bantry, et en s'arrêtant à Glengariff, une des stations lés plus agréables delà côte méridionale de l'Irlande. J'ai suivi cet itinéraire pittoresque en quittant le domaine bien administré et en voie d'amélioration du marquis de L..., sdr la baie de Kenmare; mais c'est en Irlande surtout qu'on peut dire : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; tant vàiit le propriétaire, tant vaut le domaine! Je retrouve sur la route de Bantry à Glengariff les horribles cabines et les légions de petits mendiants du Conneniara; les cabines sont en pierres
brutes, et Ton n\iperçoit aucune trace de mortier; elles n'ont pour la plupart qu'une pièce, et quelques-unes sont absolument dépourvues de fenêtres. Permettez-moi, à ce propos, de faire un peu de statistique. Le Bureau de recensement a partagé, à dater de 1841, les habitations en quatre classes. La dernière comprend les cabines qui n'ont qu'une pièce, avec une ou deux fenêtres au plus ; la troisième contient les cabines qui possèdent de deux à quatre pièces avec autant de fenêtres; la seconde, les bonnes maisons de fermes ou les cottages, de cinq à neuf pièces, en un mot les habitations dignes de l'homme civilisé ; la première, les maisons confortables. L'importance de chacune de ces catégories a singulièrement varié depuis 1841, et, je suis charmé de le dire, dans le sens du progrès. En 1841, on comptait en Irlande 1,328.839 habitations, dont 40,080 appartenant à la première classe, 264,184 à la deuxième, 533,297 à la troisième, et 491,278 à la quatrième. En 1871, époque du dernier recensement, on n'en comptait plus que 961,380, c'està-dire 367,000 de moins, car la famine et l'émigration avaient fait leur œuvre dans l'intervalle ; mais 60,919 appartenaient à la première classe, 387,660 à la deuxième, 357,126 à la troisième, et 155,675 seulement à la quatrième. L'augmentation avait été sensible sur les deux premières classes, et la diminution était plus marquée encore sur les deux autres. Que ce progrès se poursuive, — et il se poursuivra de lui-même si les nationalistes, les land leaguers et les philanthropes veulent bien le permettre, — et avant un demi-siècle l'Irlande sera débarrassée ou à peu près de ses odieuses cabines. En attendant, le comté de Kerry en conserve sa bonne part, et cela me gâte
le paysage. Les petits mendiants sont plus insuppor- I tables encore que leurs collègues du Connemara : I ceux-ci se contentent d'apitoyer les voyageurs en [déployant la vigueur extraordinaire de leurs jarrets; moins robustes ou moins persévérants, ceux-là se rattrapent du côté de la loquacité. Cependant les jitouristes ne se laissent guère attendrir : on a beau lleur crier avec les intonations les plus lamentables : \Money please^ sir? — De la monnaie, s'il vous plaît, monsieur ! ils ne mettent point la main à la poche. En voici un qui brandit son parapluie d'un geste exaspéré contre un boy plus criard que les autres. Le parapluie tombe, et le boy sans rancune le rapporte à son propriétaire. Cet acte de grandeur d'âme ne valait-il pas bien un penny? — GlengarifF est une succursale fleurie de Killarney, au pied d'un amphithéâtre de montagnes, sur la magnifique baie de Bantry, où la flotte portant le corps expéditionnaire de Hoche fît une courte apparition en 1796. Cette tentative d'invasion échoua à la suite d'une tempête qui dispersa la flotte, et la baie de Bantry n'est plus envahie aujourd'hui que par les touristes anglais ou américains. En revanche, les touristes français y sont totalement inconnus, quoique la baie de Bantry ne soit guère qu'à vingt-quatre heures de navigation du Havre. Qui sait si un entrepreneur intelligent ne ferait pas une bonne afl'aire en organisant à leur intention une nouvelle expédition d'Irlande?
De Glengariff on va à Cork, moitié en char à bancs, moitié en chemin de fer. A mesure qu'on approche de Cork, les montagnes s'abaissent, et, sur les collines certes où les haies remplacent les tristes murs de pierre, paissent des short horns qui fournissent d'ex-
cellent beurre. Cork est le troisième port de l'Irlande;
les gros navires s'arrêtent à Queenstown, où Ton vâ en une heure parle «passage». Ce «passage» est uni prolongement de la baie de Cork, la plus vaste et la plus sûre de l'Irlande; il est entouré de collines boisées, toutes couvertes d'habitations confortables. C'est un petit Bosphore, moins les moucharabiehs et \es hanouns voilées. Les hanouns massives sont remplà-. cées par de fringantes misses aux yeux bleus et aiii cheveux noirs, et le touriste ne perd pas au change.; Une bande de musiciens ambulants égayé de son mieuè la traversée, on jette un coup d'œil sur la petite ville de Queenstown étagée aux bords de la baie, on revient] à Cork par un des deux chemins de fer qui côtoient; le passage, et on s'arrête dans Saint-Patrick Street,devant la statue du Père Mathieu, l'apôtre de la terà-^ pérance. C'est justement l'endroit oii, par une fâcheuse épigramme du hasard, lés débits de whisky sont lés plus nombreux et les mieux achalandés. Cet exceileiït Père Mathieu avait, en son temps, converti au Teetôtaiism une multitude d'ivrognes : la consommation des spiritueux avait baissé de plus de moitié sous l'in-t fluence de sa prédication éloquente et peut-être aussi delà misère croissante des consommateurs : de douzé millions de gallons en 1836, elle était tombée à 5 mil-!^ lions en 1842; mais le Père Mathieu est mort, la misère a diminué à la suite du terrible drainage delà famine et de l'émigration; les ivrognes ont oublié leurs serments, et le niveau de la consommation du whisky a monté peu à peu, surtout dans les dernières années : en 1877, elle avait atteint 6,381,000 gallons, quoique la population eût diminué de 3 millions depuis 1847, On boit donc, proportion gardée, à peu
)rès autailt qu'autrefois, et le besoin d'un Père Mathieu e fàit de nouveau sentir. Notez que le droit sur le vhisky a quadruplé depuis 1842 ; il était alors de î shillings 8 deniers par gallon, il est aujourd'hui de !0 sh., et, en évaluant au double du droit le whisky onsommé, on trouve qu'il suffirait pour payer la jnoilié de la somme totale des rentes (13 millions ster-
ling environ). Il dépend, vous le voyez, des tenanciers l'alléger sensiblement leurs charges; ils n'ont qu'à éprendre un abonnement au Teetotalism^ mais ils préèrent ne pas payer leurs rentes. Je reviens à Cork. ]*est une ville de 80,000 âmes, bâtie moitié dans la allée, moitié sur la colline, avec trois rues larges omme des boulevards, auxquelles aboutit une mulitude de ruelles, le tout pavé et balayé à Faméri- ;âine. Cependant, les corporations municipales sont :omposées de purs Irlandais. Il faut bien le dire, a manière dont les villes sont administrées par ces Parlements locaux ne donne pas une idée pleinement assurante de ce que deviendraient l'administration t les finances du pays sous la haute direction d'un Parlement national. La population de Cork a des llures toutes méridionales; elle appartient à l'oppoition la plus avancée, et elle a pour député le chef de \ Land League, M. Parnell. C'est le Marseille de l'Irande. La politique n'y fait pas tort aux plaisirs : 5s directeurs des théâtres s'y enrichissent, et en ce loment, malgré une température sénégalienne, la :>u\^ 'dïi\ue Opéra House, attirée par l'annonce du celebrated, facinating and popular Gomic Opéra, les floches de Corneville )). Je résiste, non sans regret, à ette annonce fascinatrice, et je reprends la route dé lublin, avec arrêt à Portarlington dans le Queens
county. Portarlington est une jolie ville de 3,000 âmesdont la révocation de TEdit de Nantes a fait la fortune Des familles huguenotes, les Deschamps, les Du Petit Bosc, les ïhibaudeau, s'y sont établies, etelles ont pros péré en contribuant à enrichir leur patrie d*adoptioni A la fin du siècle dernier, le service religieux se faisait jencore en langue française. Aujourd'hui, on ne parl^ plus que l'anglais, et les souvenirs de la mère patrie vont s'affaibUssant, s'ils n'ont pas entièrement disparu. Ces souvenirs éteints, cette langue oubliée, ces nomi démarqués par une prononciation étrangère ne nouâ crient-ils pas avec l'éloquence des choses : Soyez tolérants, et surtout ne chassez personne ! — Le domainei de Portarlington, la ville comprise, a une superficie d'environ 15,000 acres (6,000 hectares). Le château a été rebâti en 1795 sur le plan du palais de Versailles; c'est un musée où les tableaux de batailles sont remplacés avec avantage par des Holbein, des Van Dyck, des Titien, des Gérard Dow, sans compter les petits maîtres du dix-huitième siècle et toute une galerie de portraits de famille peinte par Angelica Kauffmann»; le parc, oîi les cerfs paissent de compagnie avec les moutons, ne contient pas moins de 2,000 acres (800 hectares) enclos de murs. On y trouve un lac, des bois, des prairies, des jardins, des serres longues de? 1 kilomètre ; mais ici du moins l'étalage fastueux delà richesse du propriétaire n'est point gâté par le con-f traste de la misère des tenanciers. Peu ou point de cabines. De jolis cottages à l'anglaise, enguirlandés* de vignes vierges, des jardinets remplis de fleurs, aui lieu de fumier. Est-ce bien encore l'Irlande? A quoi tient cette différence d'aspect et de mœurs? Elle tient en partie à la révocation de l'Edit de Nantes et au mé-
! lange des races, en partie aussi et peut-être davantage \ à la suppression des petites fôrmes : chaque tenancier possède au moins 25 ou 30 acres ; il élève du bétail et i paye aisément sa rente. Les simples ouvriers agricoles j gagnent de bons salaires, et leur condition est fort supérieure à celle des misérables petits tenanciers de j l'Ouest. Ajoutons que les anciens propriétaires, tels I que le laiidlord de Portarlington, s'abstiennent généj ralement d'exiger toute la rente naturelle du sol, la rack-rent^ comme on dit ici. Les nouveaux propriétaires, qui ont acheté des domaines surchargés d'hy- I pothèques, en vertu de la loi des Encumbei^ed Estâtes^ se montrent plus exigeants, et cette loi, destinée à augmenter le nombre des propriétaires, a commencé par aggraver la situation des tenanciers. Un membre de la Société des Amis, M. Tuke, citait dernièrement un exemple saisissant des effets désastreux de l'avènement de cette nouvelle couche de propriétaires. «La terre que j'ai visitée, disait-il, avait été mise en vente avec beaucoup d'autres domaines de médiocre étendue par la Cour des Encumbered Estâtes, et elle avait été achetée il y a quelques années par un simple spéculateur. Celui-ci envoya sur les lieux un estimateur chargé de l'évaluer et d'en porter le revenu au taux le plus élevé possible. A la suite de cette estimation, les rentes ont été exhaussées de 50 à 80 0/0. Ceci a été fait sans aucun égard pour les améliorations dont les tenanciers avaient pris l'initiative et supporté les frais. La terre a été ensuite revendue avec un gros profit, les tenanciers chargés d'une lourde rente sont devenus de plus en plus pauvres, et la calamité de cette année les a réduits aux dernières extrémités de la misère. Ils n'ont pas payé leurs rentes et sont
menacés d'éviction. J'ai obtenu quelqties renseignements sur l'évaluation officielle, faite par l'es commissaires de la taxe des pauvres, du revenu de trentecinq de ces petites fermes et sur le montant des rentes exigées par le nouveau propriétaire. L'évaluation n'était en totalité que de 168 liv. st. 12 sh., tandis que le montant des rentes exigées s'élevait à 268 liv. st. 18 sh.o Gela ne veut pas dire sans doute qu'il faille maintenir quand même l'ancien régime de la propriété; mais cela ne prouve pas non plus qu'il suffise de chauger les propriétaires pour améliorer la condition des tenanciers.
De retour à Dublin, j'emploie ma matinée à compléter ma collection de journaux, brochures et documens statistiques. La presse irlandaise ne paraît pas se ressentir de la misère du pays : les journaux sont nombreux, et ils ne le cèdent à leurs confrères anglais ni pour le format ni sous le rapport de la rédaction et de la variété des informations. V Irish Times^ organe des libéraux, et le Freeman, organe des radicaux plus ou moins modérés, sont les plus répandus, et ils se vendent au prix modeste de 1 penny. A côté de la presse quotidienne, les feuilles hebdomadaires, illustrées pour la plupart d'une caricature politique, jouent un rôle considérable. Je me bornerai à citer les principales et à donner quelques échantillons de l'esprit dans lequel elles sont rédigées. La plus radicale, c'est Ylrish World, qui se publie à New-York et et qui est l'organe accrédité des nationalistes révolutionnaires. Le dernier numéro ^contient un compte rendu, qui vaut la peine d'être cité, de la réception enthousiaste faite par les patriotes de Chicago à M, Davitt, ancien fénian devenu un des promoteurs et
6s organisateurs les plus actifs de la Land League, . t)avitt excelle particulièrement à faire manœuvrer chiffres.
a Le montant total des rentes, dit-il, ne s'élevait pas m Irlande, il y a un siècle, à plus de 10 millions de [loUars; il est maintenant de 70 à 80 millions. Cet inorme accroissement a été le fruit des sueurs du )euple irlandais. Les landlords ont volé à l'Irlande quelque chose comme 3 milliards 500 millions de idllars. Ce fait seul ne devrait-il pas lui valoir les sympathies du monde entier? Mais il y a eu, de plus, la aminé. Nous avons été obligés de présenter notre îébile à toutes les âmes charitables du globe; mais je suis charmé de pouvoir dire que cela n'arrivera plus. Nous avons résolu de nous attaquer à la cause du mal. [Applaudissements.) Aucune demi-mesure émanée de a Chambre des communes ne pourra plus à l'avenir, satisfaire le peuple irlandais. (Nouveaux applaudissements.) Nous avons déclaré que le sol d'un pays appartient à ses habitants, et que si le peuple irlandais tolérait patiemment qu'on lui enlevât sa légitime, il ne serait plus qu'un méprisable ramassis de poltrons (acclamations); mais le peuple irlandais est bien décidé à en finir avec la classe qui l'a volé et dégradé. Il ne se contentera plus maintenant de vaines paroles. Avant la fin de 1881, plus de 300,000 hommes seront organisés comme un pouvoir protecteur entre les tenanciers et leurs landlords. (Tonnerre d'applaudissements.) Un des articles du programme de la Ligue défend à tout Irlandais d'acheter oii d'occuper une ferme dont un tenancier aurait été dépossédé. Quel que soit le nombre des évictions qui auront lieu d'ici
L IRLANDl^:
à Noël, les fermes cesseront d'être occupées, et le peuple se retournera du côté des landlords pour leur demander oft en sont leurs revenus. (Nouveaux applaudissements ) Cependant, ajoute Torateur, nous ne faisons pas appel à la force brutale. L'Irlande n'a pas les moyens de recourir aux armes ; ce serait commettre une erreur que de l'engager dans une lutte prématurée, et s'exposer à mettre contre soi le bon sens du peuple américain... Cela ne veut pas dire que la Land League soit opposée à la cause de Tindépendance de rirlande ; mais elle veut d'abord émanciper socialement le peuple en le débarrassant des liens qui entravent l'action de son cerveau et de ses muscles. \ Quand cela sera fait, le cerveau et les muscles du peuple irlandais sauront bien frayer un chemin à la liberté irlandaise. (Tonnerre d'applaudissements.) L'orateur sera de retour en Irlande vers le l^'^ novembre. Les dix mois qui vont suivre seront, selon toute apparence, une période d'agitation intense. Aujourd'hui les hommes de presque tous les comtés de l'Irlande tiennent des meetings, et il s'accordent pour résumer ' leurs volontés dans une résolution unique : — la résolution de garder leur récolte, et de ne point la livrer aux landlords en paiement des rentes arriérées. (Tonnerre d'applaudissements.) La récojte a été donnée à l'Irlande par le Dieu tout-puissant et par le peuple charitable d'Amérique et d'Australie, et elle ne doit pas lui être enlevée. Lorsque l'échéance arrivera, les landlords feront appel au gouvernement anglais, ils lui demanderont des soldats et des baïonnettes pour exterminer le peuple irlandais. (Grognements. — Gris : Qu'ils aillent au fond de l'enfer!) \ Mais l'Irlande dira aux landlords irlandais : « Mes-
sieurs, cette récolte n'est pas à vous, et nous la garderons malgré vous. » (Acclamations.) Le monde pprendra alors que le droit du peuple à vivre sur son sol natal est un droit infiniment supérieur au pouvoir des landlords ; que si le peuple irlandais donnait sa jrécolte à ceux qui ne l'ont point faite et qui n'ont pas (donné un cent pour la produire, il méritait d'être jqualifié de nation de couards. Alors, poursuit l'orateur, s'il s'avisait d'implorer encore votre secours j pour le sauver de la famine, boutonnez vos poches et n'envoyez pas un cent de l'autre côté de l'Atlantique. (Applaudissements.) Mais le peuple irlandais ne se courbera pas sous la verge de l'oppresseur, et, s'il réclame encore l'aide et la protection du peuple américain pendant Thiver qui va venir, ce sera pour empêcher les tenanciers expulsés d'être enfermés dans les workhouses ou obligés de quitter le sol irlandais comme l'ont fait un si grand nombre de ceux qui m'écoutent. — L'orateur descend de la tribune au bruit des hourras enthousiastes de l'auditoire. »
Ces hourras transatlantiques ont naturellement leur écho en Irlande. Cependant, VIrish World est peu répandu. Je n'ai pu me le procurer qu'à Dublin. En revanche, the Nation, qui paraît à Dublin même, se vend partout, et elle vaut bien Vlnsli World, Elle ne cache pas ses sympathies pour les braves Afghans, et elle se réjouissait naguère ouvertement de la défaite qu'ils avaient infligée aux envahisseurs anglais.
« Nous apprenons, disait-elle, — et cette nouvelle ne manquera pas de réjouir tout cœur honnête, — qu'une des défaites les plus signalées qu'aient jamais
subies les troupes britanniques vient de leur êtn^ infligée par le vaillant et habile Eyoub Khan, à Kushk: Nakud. L'affaire a été une des plus brillantes dans lesquelles une armée indienne ait combattu. Les premières nouvelles annonçaient qu'Eyoub avait fait tomber les Anglais dans une embuscade. Certes, c'eût été de sa part un acte parfaitement légitime; mais, en fait, il ne s'est rien passé de pareil. Eyoub Khan a livré une bataille à ciel ouvert et il Ta gagnée grâce à la supériorité de sa tactique et de son génie militaire. Les détails que nous recevons maintenant attestent que son armée était admirablement conduite et que son artillerie était servie dans le micilleur style. Il possédait une certaine supériorité sur les Anglais au point de vue du nombre ; ils avaient en revanche sur lui l'avantage d'un armement supérieur. Eyoub commença par les foudroyer avec son artillerie de campagne, puis il dirigea sur eux une charge de cavalerie qui rompit leurs rangs et les mit en désordre. Toutes les tentatives faites pour rallier les Anglais déconfits et saisis de panique furent vaines; ils se précipitèrentpêle-mêle, officiers et soldats, sur la route de Gandahar, pour sauver leur vie. Ceux qui avaient conservé un peu de sang-froid essayèrent de persuader aux fuyards de prendre les roules de la montagne où ils pourraient trouver de l'eau pour étancher leur soif; mais les Bretons épouvantés crurent qu'ils pourraient courir plus vite sur la grand'route, les uns y périrent de soif, tandis que les autres étaient sabrés par les cavaliers afghans. La nouvelle de cette grande victoire ne manquera pas de se répandre d'un bout à l'autre de l'Inde, en rendant la joie et l'espérance à la race indigène. Des récits glorieux circuleront parmi les
millions d^hommes obscurs qui haïssent le joug de l'étranger, et on composera pour eux quelque chanson indienne analogue à la chanson irlandaise bien connue : « Ils sont venus sur la vague pour piller et )) asservir, et ils mourront de la mort des voleurs. » Et il y aura des milliers de cœurs irlandais, enflammés de l'amour de la liberté, qui feront chorus avec eux et qui souhaiteront dans le monde entier le triomphe de la cause du Home Raie, »
Un autre journal hebdomadaire, the Weekly News, s'occupe du docteur Tanner, et il engage les landlords à ouvrir une souscription pour le faire venir en Irlande, où le célèbre docteur pourra rendre d'inappréciables services en apprenant aux tenanciers à prolonger leur diète, ce qui ne manquera pas de faciliter le paiement des rack-renis.
Les illustrations de ces feuilles populaires sont dans le môme goût, et, jusqu'au jour oîi est arrivée la funeste nouvelle de la victoire du général Roberts, elles étaient généralement consacrées à célébrer le triomphe des braves Afghans. Ici on voyait master John Bull poursuivi par une troupe enturbannée qui lui lançait des chats morts et d'autres projectiles humiliants, en criant :
« Sus au vieux rascal! Assommons le voleur! Canardons lel Il venait pour nous civiliser, disait-il : nous savons maintenant ce que sa civilisation signifie. Faisons-lui passer l'envie de revenir voler et massacrer chez nous ! »
Une autre feuille illustrée représentait un brillant
cavalier anglais fuyant au triple galop, une casserole attachée à la queue de son cheval. Le Weekly Freeman^ plus modéré, s'attaque de préférence à la Chambre des lords : — un ignoble bouledogue que l'opinion publique, sous les traits d'un fermier irlandais, contraint à rentrer piteusement dans sa niche; ou bien encore, c'est master John Bull se tordant sur sa chaise, à laquelle une batterie électrique, dont les fils sont chargés par la presse irlandaise, imprime des secousses inconlortabies. Ai-je besoin d'ajouter que master John Bull ne s'émeut ni des articles ni des caricatures de cette presse enfiévrée. Il laisse volontiers tout dire et ne s'en porte pas plus mal.
Amélioration de la situation économique de Tlrlande. — Les médecins sociaux. — Leurs remèdes. — Le Home Rule, — Illusions sur son efficacité. — Comparaison entre les services locaux et les services généraux. — Les Workhouses, — La Constabulary , — Le Post-Office. — La suppression du Landlordism. — Le Tenant right. — Les paysans propriétaires. — La vraie cause du mal et les vrais remèdes.
Londres, le 8 septembre 1880.
J*ai quitté Dublin il y a deux jours et je vais essayer de résumer les impressions que m'a laissées un séjour d'un mois dans les parties les plus pauvres et les plus 1 agitées de l'Irlande. Malgré tout, la situation économique est en voie d'amélioration, et j'ajouterai que le progrès serait plus sensible encore si l'on se contenj tait de laisser faire la nature. Sans doute, l'Irlande est j malade, elle est atteinte d'une des pires variétés du paupérisme, — le paupérisme agraire. Sur environ 580,000 tenanciers qui exploitent son sol, on en compte 230,000, représentant un million d'individus, le cinquième de sa population, — qui ont à peine les moyens de vivre dans les meilleures années, et dont le misérable bilan se solderait par un déficit si
on essayait de l'établir. Vienne nne mauvaise année, ce million de pauvres est à deux doigts de la famine: les ressources de la Poor Taxei les allocations extraordinaires du bureau des travaux publics ne suffisent pas à les nourrir ; comme le disait M. Davitt, Tapôtre de la Land Leaguc, au meeting de Chicago, l'Irlande est obligée alors de tendre sa sébile aux âmes charitables du monde entier. Mais cette maladie sociale n'est point particulière à l'Irlande, quoiqu'elle y sévisse plus cruellement qu'ailleurs, et on peut se demander si, — au moins dans ces dernières années, — les médecins n'ont pas contribué à l'aggraver. Je veux parler des « médecins sociaux », une espèce qui était malheureusement inconnue à Molière et qui a, comme chacun sait, pour spécialité de guérir tous les maux de la société. S'ils ne portent point la robe longue et le bonnet pointu des médecins de Molière, ils ont avec eux cette ressemblance essentielle de croire religieusement à l'infaiUibilité de leurs systèmes et à la vertu de leurs élixirs. Cette pauvre Irlande, avec ses plaies béantes qu'on l'accuse certainement à tort d'entretenir et d'afficher pour exciter la commisération publique, mais que l'usage invétéré des pansements au whisky pourrait bien avoir contribué à enflammer, — cette pauvre Irlande, dis-je, n'a pas manqué d'attirer les médecins, comme les têtes de mouton écorchées et verdissantes du quartier de Saint-Patrick attirent les mouches. De tous les points de l'horizon sont accourus des docteurs politiques, socialistes, philanthropes, révolutionnaires, parlementaires, se disputant avec acharnement le malade et s'efforçant d'essayer sur lui la vertu de leurs panacées. Je cherche en vain des remèdes sérieux dans ce co-
dex bigarré; les plus vantés ne sont pas seulement inapplicables et inefficaces, il sont positivement nuisibles. Il faut ranger d'abord dans cette catégorie le Home Raie, soit qu'il s'agisse de la séparation complète de l'Irlande et de l'Angleterre, ou du rétablissement du Parlement irlandais avec un simple lien fédératif entre les deux pays. L'Angleterre n'est pas du tout disposée à revenir sur l'acte d'union, et sur ce point les radicaux les plus avancés sont parfaitement d'accord avec les tories les plus arriérés. Sërait-il possible de l'y contraindre? Beaucoup d'Irlandais, etnon les moins intelligents, se bercent volontiers de cette espérance. — L'Angleterre, nous disait Tun d'entre eux, est à son déclin ; elle n'occupe plus que le second ou même le troisième rang parmi les puissances militaires, à une époque où la prépondérance politique appartient plus que jamais aux gros bataillons. Elle est hors d'état de soutenir une lutte avec l'Allemagne, et même avec la Russie. Où prendrait-elle des soldats? Llrlande lui fournissait autrefois la fleur de ses armées; mais depuis que nos jeunes gens émigrent en Amérique plutôt que de s'enrôler sous le drapeau anglais, elle ne remplit plus ses cadres qu'avec des recrues de rebut; encore ne réussit-elle qu'à grand'peine à les remplir. Sa domination dans l'Inde est précaire, et ses possessions du Canada et de l'Australie ne tarderont plus longtemps à se détacher d'elle. Que lui restera-t-il alors de sa puissance? Il y a un siècle, on aurait qualifié de rêve l'affranchissement de la Grèce et de la Bulgarie. Ce rêve est aujourd'hui une réalité. Pourquoi n'en seraitil pas ainsi du rôvë du Home Rulel Pourquoi ne réussirions-nous pas aussi bien que les Grecs et les Bulgares à secouer le joug de notre Turquie et à re-
l'irlandiï:
constituer la nationalité irlandaise? — J'aurais bien pu soulever quelques objections et faire remarquer notamment à ce Home Ruler convaincu que le crédit anglais n'est pas encore descendu au niveau du crédit turc ; mais à quoi bon? La passion n'est pas seulement aveugle, elle est sourde, et le Home Rule est avant tout une affaire de passion. En admettant même que l'Irlande réussît, grâce à je ne sais quel cataclysme politique, à recouvrer son indépendance, sa situation en deviendrait-elle meilleure ? Elle ne contribue aujourd'hui à la dépense commune que pour la modique somme de 6,781,000 liv. st. ; tandis que l'Angleterre et l'Ecosse fournissent pour leur part 62,893,000 liv. st., autrement dit, elle est une charge pour ses deux associées. Sicile devenait indépendante, elle serait obligée de subvenir elle-même à tous ses frais de gouvernement intérieur et extérieur ; sa dépense serait au moins doublée, et il faudrait, par conséquent, doubler aussi ses charges. Serait-elle mieux gouvernée et administrée? La gestion des services locaux laisse visiblement à désirer : j'ai été frappé de la mauvais apparence du ivorkhouse de Galway, et les journaux sont remplis de révélations peu édifiantes sur l'administration du workhome de Belfast; les villes sont mal pavées et malpropres, quoique les budgets municipaux aillent grossissant à vue d'œil tandis que les prisons et la Constabulary, qui dépendent du gouvernement central, sont des modèles de bonne organisation et de bonne tenue. Même observation pour le Post-Office^ sauf pourtant à Dublin, où la poste occupe un somptueux palais à colonnade donnant sur Sakville street, dans lequel il n'y a pas de place pour le public. On le relègue, à la manière continentale, dans un long couloir dont la porte
s'ouvre sur une rue latérale, et, chose plus grave, on ne paraît pas savoir ce que c'est que de faire suivre une lettre; en revanche, dans les petites localités, et particulièrement dans celles où l'on a affaire à des employés du sexe féminin, on n'a qu'à se louer du Post-Office» Les consommateurs des services publics, qui forment la masse de la population, n'auraient donc rien à gagner à l'acquisition d'un gouvernement national. J'en dirai autant de cette élite intellectuelle qui a sa part dans le vaste débouché que l'empire britannique ouvre aux capacités de tous genres. En admettant que ces politiciens, journalistes, etc., gens éveillés mais terriblement remuants, vinssent à refluer sur le marché étroit de l'Irlande nationalisée, pourraient-ils y trouver, avec toute la facilité souhaitable, des positions à la hauteur de leur mérite, et leurs compétitions contribueraient-elles à consolider la paix publique? « L'Irlande indépendante, me disait un » Irlandais qui n'était pas un Home Rulei% serait bien- » tôt déchirée par les partis. Avant dix ans nous au- )) rions la guerre civile. Le Nord, où sont concentrés » les capitaux et l'industrie, finirait certainement )) par battre le Midi, comme la chose s'est passée aux )) Etats-Unis; les catholiques retomberaient sous le )) joug des protestants, et qui sait s'ils n'imploreraient i) pas le secours de l'Angleterre et le rétablissement de )) l'union pour se soustraire à ce joug détesté? » Estil nécessaire d'ajçuterque cette agitation, organisée pour réaliser la plus chimérique des utopies politiques, détourne les esprits du progrès possible, effraye les capitaux et oblige l'Angleterre à renforcer ses garnisons? Voilà, sans parler des Coercion bills ou des Peacc préservation acts^ les bienfaits du Home Rule!
Si les attentats agraires continuaient à se miiltiplier, le gouvernement ne serait-il pas inévitablement amené à proposer quelque Coercion bill qui mettrait fin à l'agitation de la Land League? Mais, en supposant que cette agitation se continue saris entravés et qu'elle réussisse même à empêcher les évictions avec le paiement des rentes, arriérées ou non, la situation des tenanciers en sera-t-elle améliorée? II y a deux sortes de tenanciers : ceux qui possèdent une tenure d'une étendue suffisante et qui Texploitent avec intelligence et économie, et ceux qui cultivent, avec les procédés de l'agriculture des Pharaons, de méchants lopins de tërre dont la maigre récolte leur permet à peine de joindre les deux bouts dans les meilleures années. Les premiers payent facilement leur rente; et d'ailleurs, les propriétaires refusent rarement de leur accorder des délais dans les mauvaises années, car les bons tenanciers n'affluent pas précisément sur le marché, et quand on les a, on les garde. J'ajoute que le taux général des rentes est modéré ; autant que j'ai pu en juger, il est, à qualité égale de terrain, de moitié plus bas que celui des terres des Flandres. Les petits tenanciers, au contraire, seraient misérables quand même on leur donnerait la terre gratis, et la rente n'est pas la plus lourde de leur charges, en laissant même de côté la consommation du whisky. Ils sont pour la plupart chargés de dettes que leur misère et leur imprévoyance ont laissées s'accumuler; si le propriétaire se désistait de sa créance, ce renoncement magnanime n'aurait, selon toute apparence, d'autre résultat que de permettre au tenancier de le remplacer par quelque autre créancier, en augmentant temporairement son crédit. <f J'ai expulsé un tenancier le mois passé.
» écrit un agronome irlandais au Macmillan Magazine^ )) et, pendant les quinze jours qui se sont écoulés entre ')> la sommation et l'exécution, il n'y a pas eu moins » dé cinq ou six décrets de saisie à sa charge, et il )) devait en venir d'autres. L'occupation d'une ferme » par un tenancier ruiné est une perte pour tout le » monde, à commencer par lui-même. » Enfin, comment veut-on que les capitaux se portent vers l'agriiculture s'il n'est plus permis de tirer un loyer de sa tei're sous peine de passer pour un voleur et d'être trfiité comme tel ^àr lâ justice du peuple? Dira-t-on què les tenanciers se chargeront de l'amélioration du sol? Mais jusqu'à présent ils n'ont guère travaillé qu'à l'épuiser. « Les avocats du tenant right^ dit le collaborateur du Macmillan Magazine, prétendent que les » tenanciers ont droit à une compensation pour avoir » amélioré le sol en le tirant de l'état de nature. La » vérité est qu'ils ont enlevé du sol tout ce que la nature » y avait mis de bon et qu'ils l'ont laissé à l'état de ) cctput morluurn, La plupart des améliorations ont été ) faites aux frais des propriétaires. J'ai drainé pour ) ma part plus de terres que tous les tenanciers réu- ) nîs à vingt milles à la ronde. Si je disais que j'en ai ) drainé deux fois plus, je serais encore loin de la
> vérité. Et cependant tnes tenanciers sont en avance ) sur ceux des propriétés voisines, au point de vue de
> la richesse et des bonnes pratiques agricoles. A l'é- ) poque de la promulgation du Land Act, j'ai fait une
> enquête à ce sujet et je me suis assuré que toutes les ) améliorations exécutées par les tenanciers de père ) en fils ne s'élevaient pas au montant d'une année et ) demie du revenu du domaine. En admettant que les y propriétaires (qui possèdent plus de capitaux et de
» crédit que les tenanciers) fussent jetés par-dessus le » bord, croit-on que l'agriculture s'en porterait » mieux? Il faut ne pas connaître les tenanciers irlan- » dais pour le prétendre. Le fait est que le sol aura » besoin de tout le capital disponible des propriétaires » et des tenanciers pendant deux ou trois générations » pour être remis en bon état. » Enfin, « l'éviction n des propriétaires enlèverait à l'Irlande non seulement la meilleure part de ses capitaux, mais encore le dessus du panier de sa civilisation. Sans doute, cette éviction n'est pas à craindre aussi longtemps que subsistera Tacte d'union; à part quelques cerveaux entièrement brûlés, les promoteurs de l'agitation agraire ne se font aucune illusion à cet égard; en attendant, le' capital se détourne d'un pays oîi le célèbre aphorisme ' « la propriété c'est le vol » est devenu un lieu commun dans la bouche des agitateurs ; or moins il y a de capital dans un pays, plus s'élève sa part dans les résultats de la production et plus s'abaisse celle du travail. Ah ! si les Irlandais savaient un peu d'économie politique!
Mais l'économie politique n'est encore nulle part une science populaire, car il est bien connu partout que les économistes sont « vendus au capital», et voilà pourquoi on croit religieusement en Irlande à l'efficacité des panacées politiques, socialistes ou philanthropiques pour guérir les maux de la société, ; comme on croit à la vertu des puits sacrés pour guérir les maladies du corps.
Arrivons à la seconde de ces panacées : le tenant \ right d'Ulster. C'est une coutume qui s'est établie dans le nord de l'Irlande à une époque où les rentes étaient très inexactement payées. Les propriétaires ,
jont autorisé alors les tenanciers à céder leurs baux, jà la condition de leur rembourser les arrérages en retard sur le prix de la cession. La situation des tenanciers en est -elle devenue meilleure? Au lieu de payer une rente, ils en payent deux : celle du propriétaire et celle qui est représentée par l'intérêt de la somme payée au cédant. En outre, l'obligation de fournir cette somme, souvent considérable, et toujours d'autant plus I élevée que le propriétaire se contente d'une rente plus modérée, prive le tenancier cessionnaire, à son entrée, du capital nécessaire à la bonne exploitation de la ferme. En vertu du sophisme : Post hoc, ergo propter hoc, on n'a pas manqué d'attribuer à la coutume d'Ulster la prospérité du nord de l'Irlande, sans se demander si l'émigration de l'industrie et des capitaux de l'Angleterre et de l'Ecosse, qui a fait de Belfast un second Glascow, n'y est pas aussi pour quelque chose. La coutume d'Ulster est en vigueur dans le Donegal, et elle n'empêche pas cette extrémité pittoresque du Nord-Ouest d'être une des régions les plus misérables de l'Irlande.
Vient enfm la panacée par excellence, celle que les radicaux socialistes et les libéraux philanthropes s'accordent à préconiser, je veux parler de la transformation des tenanciers de tous calibres en paysans propriétaires, par une opération analogue à celle qui a eu lieu en Russie lors de l'émancipation des serfs. Le gouvernement achèterait les terres à un prix équitable et il en transférerait la propriété aux tenanciers, à charge par eux de lui payer pendant trente-cinq ans l'intérêt et l'amortissement de la somme avancée. Grâce au crédit exceptionnel dont jouit le gouvernement anglais, — quoiqu'on lui prédise à bref délai le
sort de son confrère turc, — l'augmentation de la redevance annuelle du tenancier serait insignifiante et tous ses maux seraient infailliblement guéris du moment où on l'aurait immergé dans le puits sacré de la propriété. Les exemples ne manquent pas à Tappui; on se plaît à citer celui des paysans propriétaires de la France et de la Belgique. Seulement, on néglige d'ajouter que la petite propriété s'est créée en France et en Belgique par le travail des siècles," et que les paysans ont commencé par acquérir les qualités d'ordre et d'économie indispensables à la bonne gestion de la propriété avant de devenir propriétaires. Ils ont travaillé et épargné sou par sou le capital qu'ils ont employé à l'acquisition, et plus tard i à l'agrandissement de leur petit domaine. On ne de- I mande rien de pareil aux tenanciers irlandais, on supprime en leur faveur l'apprentissage de la propriété, en se contentant de remplacer pendant trente- | cinq ans, — plus ou moins, — le landlord par le gouvernement. Je sais bien qu'on en a fait autant en Russie, mais il n'est pas démontré que la popularité du gouvernement en ait été accrue, et encore moins le bien-être du paysan, qui ploie aujourd'hui sous le fardeau de l'impôt augmenté du poids de la redevance du rachat. Il convient de remarquer aussi que le czar était considéré et adoré comme un père par le paysan russe, tandis que le paysan irlandais n'éprouve aucun sentiment filial pour le gouvernement de la reine. Il lui arrive parfois de détester son landlord, quoique ce sentiment soit loin d'être général ; — que sera-ce quand le landlord sera le gouvernement anglais, l'exploiteur de l'Irlande et le «. massacreur » des braves Afghans? N'oublions pas non plus que ce nouveau
[landlQf'd ^era obligé d'exiger régulièrement la redejvauce, sans accorder aucun rabais, comme le font d'habitude les propriétaires dans les mauvaises jannées, et jugez si la situation de ce créancier officiel sera commode I Mais le pire résultat de cette combinaison artificielle serait de consolider en Irlande le paupérisme agraire. On ne saurait mieux comparer la situation actuelle des petits tenanciers irlandais qu'à celle des fileurs et des tisserands à la main, à l'époque de l'introduction des métiers mécaniques. Le petit atelier agricole, qui était considéré non sans raison comme le mieux adapté à l'ancien outillage, est en train de passer à l'état de vieille machine depuis que l'agriculture se fait manufacture, et ce sera tant pis pour ceux qui essayeront de s'y cramponner ; ils périront dans la lutte, comme ont péri les tisserands à la main, qui ont entrepris contre le tissage à la mécanique une lutte impossible, comme auraient péri les entrepreneurs de diligences s'ils s'étaient obstinés à faire concurrence aux chemins de fer. Eh bien! croiton qu'un gouvernement qui aurait proposé aux tisserands à la main de les rendre propriétaires de leurs vieux métiers les eût tirés d'embarras? N'aurait-il pas, au contraire, aggravé iQur situation en les encourageant ou môme en les contraignant, jusqu'à Tacquitlement de leur dette, à conserver un matériel de rebut? Les petites fermes, où la terre est cultivée à la mode d'autrefois, c'est le matériel de rebut de l'agriculture, et les philanthropes qui veulent y river les petits tenanciers en leur offrant l'appât de la propriété ne prennent-ils pas précisément le contre-pied du progrès ? Il convient de remarquer que cette panacée en retard n'a aucunement séduit jusqu'à
présent les tenanciers irlandais : on avait inséré dans le Land Act de 1870 des clauses spéciales dites clauses de Bright pour faciliter l'acquisition des terres par les tenanciers : le gouvernement se chargeait de leur avancer les deux tiers du prix d'acquisition. Ces facilités extraordinaires sont demeurées presque sans efPet : en dix ans, les acquisitions réalisées grâce aux clauses de Bright n'ont pas dépassé 45,000 acres.
Mais, dira-t-on, — et me disaient les propriétaires eux-mêmes, — il faut pourtant bien faire quelque chose! A quoi serviraient les médecins s'ils ne prescrivaient point de remèdes? Qu'il faille faire quelque chose, c'est possible, mais tous les remèdes ne sont pas également bons à prescrire. Avant tout, il faut étudier, sans parti pris, sans se laisser aveugler par un système préconçu, la situation du malade, rechercher les causes de son mal et se garder surtout de contrarier la lis medicatrix naturœ, La cause du mal économique dont souffre l'Irlande, — et ce mal est la racine de tous les autres, — c'est l'existence de 2 à 300,000 tenanciers représentant un million d'individus qui exploitent a un matériel de rebut » et que la moindre intempérie met à deux doigts de la famine. Or. si l'on se donne la peine de jeter un coup d'œil sur la statistique agraire de l'Irlande, on s'aperçoit que ce mal. la nature travaille d'elle-même à le guérir, et qu'il -uffirait de ne point la contrarier pour qu'avant un quart de siècle les petites tenures eussent disparu de rirlande. En 1841, il existait 310,436 fermes de 1 à o acres et 232,799 de o à 15. En 1878, il n'y avait plus que 66.359 des premières et 163,062 des secondes. En revanche, le nombre des fermes de 15 à 30 acres avait monté, dans le même intervalle, de 79,342 à
137,493, et, au-dessus de 30 acres, de 48,625 à 161,264. Ce progrès tend naturellement à se ralentir depuis que le Land Actdi établi un système spécial de protection en faveur des petites tenures. Il se continue malgré tout, et il finira en dépit des médecins, par guérir l'Irlande de la plaie des tenures paupérisées. — Cependant, que deviennent les petits tenanciers? Les uns émigrent en Amérique, les autres deviennent de simples ouvriers agricoles. « Mes meilleurs I » ouvriers , dit Fauteur de l'article du Macmillan Ma- ; » gaziney sont d'anciens tenanciers, et ils mettent leur j » amour-propre à aller à la messe mieux habillés que |))les petits tenanciers du voisinage. Il n'est pas )) douteux qu'ils mènent une existence plus confor- » table... Depuis trente ans les jeunes gens et les )) femmes ont pu avoir autant de travail qu'ils en ont » voulu, avec de bons salaires. Des milliers et des )) dizaines de milliers ont pris ce parti, et la situa- » lion de ces simples ouvriers agricoles est à tous 1» égards préférable à celle des petits tenanciers. » Il suffit, comme on voit, de laisser faire la nature pour déterminer une évolution que la force des choses commande. La seule manière utile de l'aider, ce serait d'éclairer le marché du travail en Irlande et en Amérique, et de faire au personnel que la suppression graduelle des petites tenures laisse d'une manière momentanée sans emploi et sans ressources, les avances nécessaires pour se déplacer ou pour cmigrer. Le gouvernement canadien s'est montré disposé à favoriser ce système en assurant, par des dispositions spéciales, le recouvrement des avances (1).
(1) Voici ce qu'on lit à ce sujet dans une circulaire récente du gouvernement canadien :
Que la Land League se transforme en une simple agence déplacement et d'émigration pour les petits tenanciers que le progrès « évicte », comme il a évincé les tisserands à la main, et cette transformation indispensable s'accomplira avec un minimum de souffrances.
Malheureusement ce rôle modeste qui consiste à aider l'action de la nature et le plus, souvent à la (( laisser faire » ne suffit pas aux docteurs politiques, socialistes et autres auxquels les Irlandais ont accordé de préférence leur clientèle, séduits par la beauté de leurs promesses et le fracas de leurs annonces. C'est pourquoi ma conclusion dernière est que l'Irlande ne souffre pas seulement de ses maladies, elle souflre encore de ses médecins.
« Le gouvernement avait obtenu il y a quelques années un acte destiné à encouxager l'émigration, par lequel il était statué que toute personne qui aurait fait des avances d'argent pour payer le passage des émigrants et faciliter leur établissement en leur fournissant de quoi se bâtir une habitation, ainsi que le matériel de ferme et les semences jusqu'à la prochaine récojte, pourrait obtenir une garantie de ses avances jusqu'à concurrence de 200 dollars, moyennant un intérêt de 6 0/û. Cet acte demeura alors sans effet, et on y renonça; mais aujourd'hui les propositions de venir en aide aux émigrants au moyen de sécurités de ce genre étant accueillies avec une faveur générale en Angleterre, le gouvernement canadien se propose de renouveler l'acte précité et d'en étendre les dispositions de manière à assurer le remboursement de toutes les avances faites aux émigrants. »