‹ L'Irlande, le Canada, JerseyChapitre 5 sur 9 · FIN DU CANADA · texte numérisé non relu

FIN DU CANADA

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Granville. — La traversée — Les îles Ghaussey. — Les Minquiers.

— Le port et la ville de Saint-Hélier. — Les hôtels et les pensions. — Les deux populations et les deux langues. Les cottages et les jardins. — Les cannes de chou. — Bergeret lui-même, — Les journaux. — Les annonces et les affiches. — Les spectacles. — Les Court Minstrels, — La Vie parisienne.

— Le gibet.

Saint-Hélier (Jersey), le 9 août 1875.

De Paris à Granville le voyage se fait en moins de neuf heures, et la Compagnie de l'Ouest a donné un exemple tout à fait recommandable en mettant à la disposition des voyageurs d'excellentes voituressalons où l'on peut circuler debout ou dormir à son aise, comme dans les voitures américaines. Espérons que cet exemple salutaire sera suivi! Il ne Test pas encore malheureusement par les hôteliers de Granville, qui en sont restés aux errements primitifs en bien des choses, — la propreté comprise, ~ et dont

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les (( notes » seulement sont en progrès. Depuis la guerre, les touristes parisiens qui fréquentaient les bords du Rhin se sont rabattus sur la côte de l'Océan, et vraiment ils n'ont pas perdu au cliange, car l'Océan vaut bien le Rhin; mais les hôteliers, qui n'avaient logé jusqu'alors que de rares commis voyageurs, ne se sont mis qu'à leur corps défendant en mesure de satisfaire aux goûts et aux besoins plus raffinés de cette nouvelle clientèle, et voilà pourquoi on ne s'arrête guère à Granville. Cependant, la ville, juchée sur la croupe d'un haut promontoire couronné par un fort, ofCre un aspect des plus pittoresques ; les Granviliaises ont une réputation de beauté, et le port, — désert, hélas ! — • mérite d'être vu. Le môle, construit en granit des îles Ghaussey, a une apparence de Solidité formidable; les environs sont jolis. Si Granville ne possède qu'une plage microscopique, il y a, à gauche, la plage de Saint-Pair, et, à droite, la plage de Donville, qui ont toute l'étendue désirable, et point de galets. Mais on commence seulement à installer des cabines et des logements pour les baigneurs, et, à Saint-Pair, une simple toile tendue sur quatre piquets tient lieu de casino. Gela viendra sans doute, et déjà j'aperçois de jolis cottages neufs qui égayent les abords de la plage; mais cela n'est pas encore venu, — et, en attendant, le parti le plus sage, c'est de prendre un billet « aller et retour » pour J^ersey par le bateau le Honfleur^ de la Compagnie London and South- Western railway, qui fait deux fois par semaine le voyage de Granville à Jersey, et vice versa. Le billet d'aller et retour est valable pour un mois et ne coûte que 13 sh. 6 d. On part à l'heure de la marée. Les voyageurs sont nombreux, et la mer est passablement

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houleuse. Le pont du bateau ne tarde pas à présenter l'aspect de la fameuse traversée du Havre à Honfleur, illustrée par le peintre Biard. Nous laissons à gauche les îles Chaussey, quasi désertes, et dont la seuleindustrie est l'extraction du granit; — par exemple, c'est un granit superbe, et qui vaudrait bien le granit de Finlande si la réclame et l'annonce florissaient aux îles Chaussey comme nous les verrons fleurir tout à l'heure à Jersey. Nous dépassons le groupe des Minquiers, assemblage de rocs à fleur d'eau, dont il faut se garer avec soin, et, après deux heures et demie d'une navigation fort cahotée, nous voici en vue de Jersey ; de tous côtés surgissent les pointes des rochers dont les abords de l'île sont parsemés, et qui en forment la plus sûre défense.

. En face de nous, sur une hauteur verdoyante, le premier édifice que nous apercevons et que nous prenons d'abord pour une cathédrale gothique, c'est Victoria Collège, une école ! Puis apparaît le fort du Régent^ qui domine la ville de Saint-Hélier, et dont on a récemment agrandi et perfectionné les défenses, tandis que, de Tautre côté du port, Elizabeth Castle^ le château d'Elizabeth, tombe en ruines. Autant ce pauvre Granville que nous venons de quitter est tranquille et muet, autant Saint-Hélier est animé et bruyant. Le port, qui ne vaut pourtant pas mieux que celui de Granville, — car on n'y peut entrer qu'avec la marée, — mais qu'on est en train d'agrandir de manière à en faire une station militaire et commerciale de premier ordre, le port est rempli de navires, et une foule de carriages de tout calibre attelés de chevaux bien nourris, au poil lustré, nous attendent sur le quai. Nous abordons; en un clin d'œil, une grue à vapeur,

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— machine complètement inconnue à Granville et même ailleurs, — a amené nos bagages à quai. Il est bon d'y avoir l'œil, car nous sommes dans le pays du self help : point de visite de la douane, pas Tombre d'un douanier; un seul policeman, reconnaissable à son casque de cuir bouilli, contemple philosophiquement la foule affairée; les carriages se mettent en branle ; les uns emportent au galop voyageurs et bagages dans les hôtels de la ville, les autres n'ont que quelques pas à faire pour les mettre au quai du chemin de fer de Saint-Aubin, dont l'embarcadère est sur le port même, ou pour les transporter à la gare du chemin de fer de Gorey, — les Jersiais étant d'avis, comme les Anglais, que les chemins de fer ont été créés pour les voyageurs, et non point, — suivant l'opinion plus généralement usitée sur le continent, — - les voyageurs pour les chemins de fer : en conséquence ils ont placé leurs gares à l'intérieur de la ville, à la portée immédiate du public. C'est une économie d'argent, sinon pour les Compagnies, au moins pour les voyageurs ; — c'est encore et surtout une économie de temps, et le temps, au moins en pays anglais, c'est de l'argent.

Nous avons à choisir entre les hôtels : il y a des hôtels français et des hôtels anglais, — de grands hôtels comme Y Impérial où tous les conforts sont réunis pour une dizaine de shellings par jour, la Pommed'Or, Y Hôtel de V Europe j et Y Hôtel du Calvados^ rendez-vous des touristes français, oii Ton peut être logé et convenablement nourri, ici pour 9 fr., là pour 6 fr. 50 c. par jour. C'est pour rien. Il y a pourtant meilleur marché encore ; et dans les pensions anglaises, on est complètement hébergé à raison de 3 shellings 6 den. par jour

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(5 fr.). Aussi les touristes de fortune modeste commencent-ils à affluer à Jersey. Autre attraction qu'apprécient fort les gens auxquels on a trop enseigné le latin et le grec pour qu'ils aient eu le temps d'ap-prendre l'anglais : il y a à Jersey deux populations et deux langues. Quoique l'anglais prenne décidément le dessus, tout le monde sait le français ou à peu près. Ce français-là n'a, à vrai dire, qu'un air de famille assez vague avec celui qu'on parle sur le boulevard ; il est de plus en plus mâtiné d'anglais, avec un fonds d'accent bas-normand ; mais on le comprend, et c'est l'essentiel. Je viens de dire que l'anglais est en train de prendre le dessus; ce n'est pas qu'il soit le moins du monde protégé, non! c'est plutôt le contraire; le français est resté, par exemple, la langue des tribunaux : on plaide et on juge en français ; en revanche, l'anglais est la langue des affaires, langue rude mais expéditive, et comme il y a plus d'afPaires que de procès, même dans cette île normande, c'est l'anglais qui l'emporte.

L'aspect de Saint-Hélier est absolument celui d'une ville anglaise ; une « place royafe » au milieu de laquelle se dresse la statue d'un George quelconque, — l'inscription ne porte pas de numéro, — trois ou quatre rues commerçantes avec un marché spacieux, où des marchandes en chapeau lisent le journal en attendant la pratique, puis une collection de terraces et de ravissants cottages. Un cottage à Saint- Hélier, c'est une petite maison avec un jardinet audevant de la façade et un jardin derrière. Jardinets et jardins sont remplis d'arbustes et de fleurs, et quels arbustes et quelles fleurs ! Il y a des houx arborescents de 5 ou 6 mètres de hauteur, des fuchsias, — ces fuchsias si maigres et si chétifs sur nos balcons, —

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qui atteignent 2 ou 3 mètres, des rosiers qui grimpent aux murailles où ils étalent leurs fleurs en guirlandes par centaines et par milliers, puis des géraniums d'un rouge éclatant, et de gros massifs d'hortensias bleus. Je n'ai pas aperçu le dahlia bleu, — cette utopie de nos jardiniers fleuristes, — mais il doit y être I Dans les vergers, les pommiers et les poiriers craquent sous le poids des fruits; les figuiers dérobent les leurs sous de larges feuilles d'un vert sombre ; la figue mûrit en plein air, tandis que le raisin n'acquiert sa pleine maturité que sous verre. On conduit les ceps dans de vastes serres où les grappes pendent par légions en attendant le marché de Londres. Jersey est le verger et le fruitier de l'Angleterre ; elle en est aussi le potager : ses pommes de terre ont une réputation hors ligne; quant aux choux, non ! de ma vie je n'ai vu plus majestueux cahbages. Sur le continent, on se borne à les manger ; à Jersey, on surmonte leurs tiges élancées et robustes d'un pommeau d'argent, on les ferre et on en fait des cannes dignes d'un alderman. Des cannes de chou, voilà la curiosité des devantures des magasins de pipes et de tabac de King's street et de Halkett street.

Ce n'est pas à dire que le commerce de détail ignore le principe de la spécialité; il y a des magasins spéciaux de cannes, il y a surtout une foule de librairies spéciales, où Ton vend toutes sortes de vues de Jersey, avec des livres et des journaux, — anglais ; il y a même une rue spéciale, David's place, que se partagent les médecins, les dentistes et les pharmaciens. La profession médicale est entièrement libre à Jersey, aussi les médecins s'y font-ils une concurrence acbamée sans que la durée de la vie moyenne

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des Jersiais en paraisse sensiblement abrégée. Quant aux photographes, qui exploitent comme une mine les sites pittoresques de cette île charmante, ils sont aussi nombreux que les marchands de tabac, et ce n*est pas peu dire. On me montre, David's place, rétablissement de Marins, élève de Nadar. Marins, c'est Bergeret lui-même, Bergeret à Jersey, n'est-ce pas, en petit. Marins à Minturnes? Les réfugiés de la Commune sont, du reste, peu nombreux, et ils ont le bon esprit de ne point faire parler d'eux. Pourquoi n'ontils pas débuté comme ils finissent? Les journaux sont au nombre d'une demi-douzaine : un journal par dix mille habitants environ. Les journaux français, la Chronique et la Nouvelle Chronique de Jersey, ne paraissent que deux fois par semaine, tandis que la principale feuille anglaise, le British Press and Jersey Times, paraît tous les jours, moins le dimanche, bien entendu» Cette différence dans le mode de publication des journaux anglais et français peut vous donner la mesure assez exacte de l'inégalité des besoins intellectuels des deux éléments de la population jersiaise. Ce qui alimente ces feuilles, dont la dimension atteint celle des grands journaux anglais, c'est l'annonce. Ici l'annonce est à bon marché, et quoique l'affiche lui fasse une concurrence redoutable, — car l'affiche a sur l'annonce l'avantage d'être fortement coloriée, — tout le monde en use. La Chronique de Jersey lui consacre près de trois pages sur quatre, et les morts n'y sont pas plus oubUés que les vivants. Voici W. Gregory qui leur promet, pour les conduire à leur dernière demeure, des «voitures funéraires et des corbillards supérieurs », tandis que son concurrent G. - F. Baker se proclame sans rival pour la modicité des prix combinée

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avec la belle qualité et le fini de ses cercueils ; tandis qu'un autre concurrent, William Croads, remercie ceux qui l'ont favorisé de leur confiance « depuis son » établissement dans la branche de fabricant de cer- » cueils et fournisseur d'enterrements » ; à quoi ledit William Croads ajoute « qu'il continue ladite branche » et espère, par la manière dont il s'acquittera des » ordres confiés à ses soins, mériter de plus en plus la » confiance des personnes qui remploieront, » Ce de plus en plus ne fait-il pas rêver ? et la mort ne doit-elle pas perdre une partie de son horreur dans cette île heureuse oîi les cercueils sont supérieurs et où bien certainement on rendrait l'argent à ceux qui s'en plaindraient ; car on tient à mériter « de plus en plus » leur confiance! — Mais, par le pittoresque, la variété et le coloris, les enseignes et les affiches distancent encore les annonces. Yoici un marchand de vin qui affiche sur son pignon une « spécialité » de sherry hygiénique recommandée par 3, 000 médecins. Voici des waterproofs pour tous les climats, — le Sahara compris ; voici des langues de mouton, l'aliment le plus délicieux de l'Australie, qui occupent la place d'honneur dans un étalage composite avec des épingles noires, des plumes, de l'extrait de mille fleurs et des gants nettoyés; voici un bimbelotier qui vous demande, toujours en lettres majuscules, « si vous avez besoin d'une bourse ». Entrez ! lien a reçu un stock de choix. Ce ne sont cependant ni les boutiquiers ni même les photographes et les fabricants de cercueils supérieurs qui font le plus bruyant usage de l'affiche et de l'annonce. La palme revient aux entrepreneurs de spec tacles. Mais que voulez-vous? Il le faut bien. Les Jersiais ont le tempérament froid et ibne se décident pas

aisément à abandonner leurs cottages fleuris pour aller s'enfermer dans une salle de spectacle. Il faut, pour les y conduire, des attractions extraordinaires, et encore ! En ce moment, trois entreprises rivales se disputent avec acharnement cette clientèle récalcitrante. Il y a d'abord la troupe française de M. LaclaveriB qui s'est donné pour mission de faire goûter aux Jersiais les beautés de notre opérette : sur toutes les murailles s'étalent en lettres roses la Fille de madame Angot (à tout seigneur tout honneur !) les Prés Saint-Gervais, la Vie parisienne^ etc., etc. Chaque représentation est placée sous le patronage de quelque personnage local qui a daigné promettre de l'honorer de sa présence, et dont le nom figure en vedette sur Taffiche : la Vie parisienne a été jouée sous le patronage de « Messieurs les députés de la ville de Saint-Hélier », les Prés Saint- Gervais ont obtenu celui de M. le vice-consul de France, et l'on donnera ce soir la Fille de madame Angot en présence de l'honorable colonel de la garnison. Ce sont des attractions de premier choix, mais il n'y a rien de trop si Ton songe qu'il faut lutter contre l'irrésistible miss Lydia Howard, un jeune phénomène qui fait les délices d'Albert Hall, et surtout contre les fameux Court Minstrels de Royal Hall. Les affiches violettes de miss Lydia Howard ne reproduisent pas ses traits enchanteurs, mais elles nous apprennent que cette délicieuse miss est une «combinaison de merveilles », et que ses admirables talents ne sont égalés que par a sa grâce et sa naïveté charmantes : de là le secret de sa fascination ». D'autres affiches jaunes nous annoncent que miss Lydia Howard qui, à tant de belles qualités, joint encore la reconnaissance, touchée de l'accueil des Jersiais, a consenti à leur donner six re-

présentalions de \)\us. Six more f six more! / CeAa. n'empêche pas les célèbres Court Minstrels de remporter sur toute la ligne de l'affiche et de l'annonce. Voici à tous les coins de rues une affiche colossale, — 8 mètres de superficie, — à bordure jaune et à fond vert, représentant les douze Court Minstrels avec leur masque nègre et leur costume de cour du temps d'Elisabeth : au milieu, Tunique sujet féminin de la troupe, miss Adda Livermoore, sans masque, in fall dress, en grande toilette de soirée; puis, dans toutes les librairies, chez les marchands de tabac et de cannes de chou, d'autres affiches petit format, vertes et rouges, puis encore les portraits au pastel des trois frères Livermoore et de miss Adda Livermoore, puis la coupe en argent, la vraie I décernée à ces illustres Court Minstrels par le public idolâtre de Bristol; puis encore d'autres affiches, collées dans Saint-Hélier et hors de Saint-Hélier, jusque sur les rochers les plus inaccessibles et annonçant la présence dans l'île des « seuls Court Minstrels y), des frères Livermoore et de leur sœur.

Superbes vocalistes, Inimitables instrumentistes !

Irrésistibles comédiens !

In approchables danseurs !

Comment donc, à moins de n'aimer ni la musique, ni la danse, ni rien, ne pas aller payer son tribut d'admiration (2 shellings et demi aux premières, 1 shelling et demi aux secondes),à ces artistes sans pareils? Je donne cependant la préférence à /a Vie Parisienne, patronnée par Messieurs les députés de Saint-Hélier ; mais hélas! est-ce l'effet des foudroyantes annonces des

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Court Minstrels ou des gracieux portraits de miss Adda Livermoore, ou des incomparables attractions de miss Lydia Howard? la salle est à peine garnie ;le baron de Gondremarck, qui cumule avec son rôle de première ganache les lonctions de directeur de la troupe, paraît tort soucieux, et la jolie baronne plonge dans les vides de la salie des regards mélancoliques. Les musiciens, — une pianiste, trois violons et un cornet à piston, — semblent se conformer à leurs tristes peubées. La Vie parisienne va pourtant jusqu'au bout sanô encombre; mais je n'aperçois pas Messieurs les députés de Saint - Hélier. A la sortie, on me fait remarquer, juste en face de la salle, un édifice sombre, c'est la prison ! et dans une rue latérale j'aperçois, surplombant la haute muraille, une plateforme que des charpentiers sont en train d'achever. C'est la plaie-forme d'un gibet. On va pendre dans deux ou trois jours un nommé Philippe Lebrun, qui a assassiné sa sœur et blessé son beau-père, après avoir été le scandale et la honte de cette île paisible. Le misérable, enfermé à quelques pas de là, entend, du fond de sa cellule, les coups de marteau des charpentiers, et peut-être bien aussi les flonflons de la Vie parisienne.

Son habit a craqué dans le dos, Dans le dos.

N'est-ce pas du pur Shakespeare? Mais j'aurai à revenir sur Philippe Lebrun et sur son exécution, qui donne lieu aux plus vives controverses entre les partisans et les adversaires de la peine de mort. C'est la première fois depuis neuf ans et la seconde fois depuis cinquante ans que le gibet se dresse dans la Newgaie

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Street de Saint-Hélier. En vertu de la coutume de rîle, Texécution sera publique. Les bons Jersiais ne feraient-ils pas mieux de se contenter, en matière de spectacles, des représentations de Tirrésistible miss Lydia Howard ou des incomparables Court Minstrels?

UNE EXÉCUTION DANS l'iLE DE JERSEY

Saint-Hélier, jeudi 12 août 1875.

Ce matin, à huit heures, a eu lieu Texécution de Joseph-Philippe Lebrun, condamné le 8 juillet dernier pour avoir assassiné sa sœur. Il n'y avait pas de preuves, et jusqu'au dernier moment le condamné a protesté de son innocence ; mais les présomptions étaient accablantes, et quoique le jury eût signé une demande en grâce, la justice a suivi son cours. Samedi, une dépêche télégraphique de Londres annonçait que M. le secrétaire Cross, chargé de l'examen des recours en grâce, « ayant pris en considération toutes les circonstances du crime, n'avait pu découvrir de motifs suffisants pour justifier une demande d'intervention de Sa Majesté dans l'exécution de la sentence. » Déjà la plate-forme de l'échafaud était placée sur le mur extérieurde laprison ; on n'attendait plus, pourles derniers préparatifs, que l'arrivée de <( l'homme de Londres », comme on dit ici, le bourreau Marwood. Mais il paraît que (d'homme de Londres » est fort occupé : on pend beaucoup en cp moment dans les Etats de S. M. la

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reine Victoria; il était retenu à Durham, où il devait procéder à une double ou triple exécution ; il était attendu à Liverpool. Il a consenti toutefois à se déplacer dans l'intervalle moyennant un supplément de 10 liv. st. ajoutées aux 10 liv.st. qui forment ses honoraires accoutumés, et le bateau de Southampton l'amenait lundi à Saint-Hélier. La construction du gibet a été poussée alors avec activité. La disposition des lieux rendait ce travail assez compliqué. Quelques indications topographiques sont ici nécessaires. La prison de Saint-Hélier, qui ressemble extérieurement à notre prison de Mazas, quoique sur une échelle fort réduite, occupe tout un côté de Newgate street dans laquelle débouche à angle droit une autre rue, Patriotic street^ qui donne sur le quai. C'est juste en face de Patriotic street ^ au sommet de la muraille, qu'a été établie à loisir la plate-forme d'environ 20 pieds carrés. Sur cette plate -forme spacieuse, on a posé le gibet formé de deux poutres verticales, rejointes par une autre poutre horizontale à laquelle est attachée une double corde en œillet. C'est à cet œillet que vient s'adapter au moyen d'un crochet en fer la corde qui sert à la pendaison. Les montants du gibet ont environ 8 pieds de hauteur. Ils reposent sur une caisse à claire-voie dans sa partie supérieure, haute d'environ 10 pieds, et dont le plafond est percé d'une trappe. Cette trappe, sur laquelle on place le condamné debout, est formée de deux volets maintenus dans l'intérieur de la caisse par une petite poutre; au moyen d'une gâchette qu'il suffit de tirer légèrement, la poutre tombe, les deux volets s'ouvrent, et le condamné, la corde au cou, est lancé ou plutôt tombe dans l'éternité. Un3 petite porte pratiquée

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dans la partie inférieure de la caisse, invisible aux spectateurs, permet au bourreau de constater immé diatement si aucun accident n'est survenu dans le jeu de ce mécanisme primitif et si la mort a été instantanée. Autrefois, quand l'opération avait été mal combinée, le bourreau achevait le condamné en lui sautant sur les épaules, ce qui était hideux; aujourd'hui il se suspend à ses jambes hors de la vue du public; mais ce cas est rare : la mort, déterminée par la rupture de la colonne vertébrale, est presque toujours immédiate. Un escalier de trente-six marches conduit de rintérieur de la prison à la plate-forme, un second escalier de douze marches au plafond de la caisse du gibet. Le tout, les montants, la caisse et la rampe des escaliers sont peints en noir. Hier soir, ce funèbre appareil était entièrement terminé; on avait établi dans ISewgate street et Patriotic street une série de barrières en planches, avec un passage aux extrémités pour modérer les mouvements de la foule et faciliter la tâche des « hallebardiers » chargés du maintien de Tordre. Cependant la large bande de toile portant en grosses lettres cette inscription : Opéras bouffes^ qui est attachée par une ficelle d'un côté à la façade du « Cornwalls royal Amphithéâtre», de l'autre à la muraille de la prison, n'a pas été enlevée, et l'affiche annonçait pour le soir même le Mariage aux lanternes^ les Pantins de Violette et Risette ; mais le voisinage de la machine dont je viens d'esquisser la description a jeté un froid chez les amateurs d'opérettes : il ne s'est présenté personne au contrôle et la représentation a été ajournée.

Ce matin, à six heures, la foule commence à se diriger vers les abords de la prison. Les hallebardiers, au

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nombre d'environ 130, sans uniforme, les uns en paletot, les autres en vestons des couleurs les plus variées, la tête couverte d'un chapeau de paille ou d'un feutre mou, ceux-ci portant à la main des « hallebardes )) de formes et d'âges plus variés encore que leurs costumes, ceux-là ne portant rien, sont introduits par une petite porte dans l'intérieur delà prison. A leur suite entrent les reporters de la presse locale et des curieux en très petit nombre. Je dois à l'intervention obligeante de M. Perrot, de la Chronique de Jersey, et à la courtoisie de M. Simon, « député-vicomte», chargé de l'exécution de l'arrêt, d'être admis parmi ces privilégiés. Nous traversons deux cours dont les murailles sont garnies de lierre et d'autres plantes grimpantes; au milieu sont des parterres de fleurs comme on n'en voit qu'à Jersey, des géraniums, des roses, des véroniques, des œillets, des pensées, et que sais-je encore? le long des sentiers, des statues comme dans un musée. On fait entrer les hallebardiers dans un magasin d'accessoires où ils déposent leurs vieux outils et où on leur remet en échange une longue pique peinte en rouge et assez peu propre, d'ailleurs, à contribuer au maintien de l'ordre. Heureusement, ici l'ordre se maintient de lui-même. Une centaine de hallebardiers, munis de ces engins plus imposants qu'efficaces, sont envoyés au dehors pour garder les barrières et ménager un espace libre au-dessous du bord extérieur de la plate-forme; il n'y a pas d'autre police. Un détachement de vingt-quatre hallebardiers se dirige, au contraire, vers une petite cour intérieure séparée des deux autres par un couloir ayant accès sur la cellule du condamné. Le grand escalier de l'échafaud occupe une partie de cette cour. Au-dessous

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de Tescalier, on remarque un tonneau plein de chaux vive. Dans la partie restée libre se détache une pierre tnmulaire avec cette inscription : « François Bradiey, 11 août 1866 » ; c'est le dernier condamné, exécuté il y a neuf ans presque jour pour jour. Celui-ci a protesté aussi de son innocence jusqu'au dernier moment, et il y mettait une énergie sauvage; il labourait de ses ongles les murs de sa cellule, et, en montant le funèbre escalier, il criait de toute la force de ses poumons : « Assassins I assassins! » A côté delà pierre de François Bradiey, un second emplacement a été tracé sur le sol avec un morceau de charbon. Les hallebardiers montent sur la plate-forme, où les accompagne un reporter très affairé. Les autorités font peu à peu leur apparition; le député-vicomte, le connétable (maire) de Saint-Hélier, le constable de la paroisse, le directeur et le sous-directeur de la prison, un centenier, tous en costumes de fantaisie : pas un habit noir ni une cravate blanche; deux sous -geôliers seuls portent un uniforme qui semble copié sur celui des élèves de nos lycées. Une heure se passe, la foule grossit au-dessous de la haute muraille; elle occupe maintenant toute l'étendue de Patriotic s^ree^ jusqu'au quai : peu de femmes, mais un certain nombre d'enfants, malgré l'appel adressé à tous les parents par le pasteur Martin, affiché depuis plusieurs jours sur toutes les murailles et dont je copie le texte : « Appel aux parents I Tous ceux qui attribuent quelque prix à l'âme de leurs enfants doivent leur défendre de sortir le matin de l'exécution. — Saint Matthieu, 6,22-23. »

Le condamné écoute dans sa cellule les exhortations de deux clergymen^ le révérend Lemprière,

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chapelain de la prison, et M. Beaumont, ministre dissident. Il a peu dormi, mais il est calme et s'est contenté de prendre une goutte de rhum. A huit heures moins huit minutes, a l'homme de Londres » entre dans la cellule, avec une corde soigneusement enduite de savon dans la partie destinée à serrer le col du patient; au lieu d'un nœud coulant, cette corde en chanvre de Manille, de la grosseur du pouce, est garnie à son extrémité d'un fort œillet en cuivre, et à l'autre d'un solide crochet en fer. Marwood la lui passe autour du cou et lui attache les deux bras derrière le dos avec une simple courroie dans le genre de celle dont les touristes se servent pour retenir leur couverture enroulée ; il lui passe une autre courroie autour des jambes, en la maintenant assez lâche, de manière à lui permettre de marcher. Cette toilette n'exige que quelques instants, carie condamné à mort n'est pas vêtu de la camisole de force et on ne juge pas nécessaire de lui couper les cheveux et la barbe. A huit heures moins cinq ou six minutes, le condamné sort de sa cellule; il apparaît à la porte de la petite cour, précédé par le révérend Lemprière, récitant des prières, soutenu par le révérend Beaumont et un geôlier. C'est un petit homme d'environ cinquante ans, la figure colorée, les traits assez fins, mais portant les stigmates de la débauche; il a toute sa barbe; l'œil bleu et atone se ranime par moments, un sourire vague erre sur ses lèvres; il est vêtu de son costume habituel, qu'il portait aux assises : une pauvre vareuse et un pantalon de laine bleue, une chemise grossière, le tout ne valant pas 3 shellings; on lui a laissé ses bas, quoique la sentence porte qu'il sera conduit pieds nus et la hart au col au lieu du supplice. Il descend quelques

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marches et arrive dans la petite cour au pied de Tescalier de la plate-forme, suivi du bourreau tenant Textrémité de la corde par le crochet. Les trois ou quatre fonctionnaires que j'ai nommés plus haut forment le cortège, avec les porte-clefs. Au pied de l'escalier, ily a un temps d'arrêt : le député-vicomte donne lecture de la sentence d'une voix grave et émue. Tout le monde s'est découvert. Le condamné seul semble impassible. La lecture achevée, le député-vicomte lui demande s'il n'a rien à dire. 11 se borne à répondre distinctement en anglais : « Je suis innocent I » Puis le funèbre cortège se met à gravir les nombreuses marches de l'escalier, dans le même ordre, le révérend Lemprière continuant à réciter ses prières à voix haute. A l'apparition du cortège sur la plate-forme, une immense clameur se fait entendre du dehors ; mais le silence se rétablit aussitôt, le condamné monte péniblement le second escalier, le bourreau le fait arrêter au milieu de la caisse du gibet au-dessus de la trappe, il ajuste le crochet qu'il tient à la main au nœud de corde enroulé à la travée du gibet, il tire de sa poche un bonnet de toile blanche, le pose sur' la tête et le descend sur la figure du patient, de manière cependant à ne point gêner le jeu de la corde ; il serre la courroie qui attache les jambes, en mettant à tout cela un soin méticuleux. C'est long 1 Le condamné se laisse faire. Avant que le bonnet ne soit descendu sur sa figure, il dit au révérend Beaumont, seul en ce moment à ses côtés avec le bourreau : « Dieu vous permette de sauver encore beaucoup d'âmes I » Puis : « Jésus, sauvez mon âmel Lord Jésus ^ save my soûl! » Le révérend Beaumont l'embrasse et, siir un signe du bourreau, quitte la haute plate-forme. Le bourreau le suit. Le

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patient reste un moment seul, la face entièrement couverte du bonnet blanc, immobile, dans une attente suprême- Encore des secondes longues comme des siècles ! On entend un craquement sinistre et le bruit d'une chute accompagné d'une clameur vibrante de la foule. C'est la trappe qui s'est ouverte. La chute a été de 8 pieds ; en même temps que le bourreau tirait la gâchette pour faire tomber les volets de la trappe, il ouvrait la porte de la partie inférieure de la caisse et y jetait un rapide regard, mais il n'y avait rien à retoucher : la besogne était correctement faite ; pendant quelques instants seulement, la corde subit de faibles oscillations. Tout est dit. Il est huit heures. Depuis l'apparition du condamné à la porte de la petite cour, il s'est écoulé quatre minutes. La besogne est bien faite, soit ! mais on aurait pu la faire plus vite.

D'après la loi de File, le corps doit rester pendu durant une heure, à la vue du public. Cependant, une pluie battante commence à tomber, la foule s'écoule en silence, on ouvre des parapluies jusque sur la plateforme, oîi « l'homme de Londres » explique à un groupe de hallebardiers et de reporters en quoi le système de la pendaison par la grosse corde, qui est le sien, est supérieur à celui de la pendaison par la petite corde. Celle-ci a le défaut d'être tranchante, et il est arrivé plus d'une fois qu'elle a littéralement décapité le pendu. Avec la grosse corde, au contraire, le corps ne subit aucune détérioration, et la mort est foudroyante, — du moins c'est Marwood qui Taffirme. Ce Marwood est un petit homme, d'une figure vulgaire, oîi domine l'obséquiosité. Je ne saurais mieux comparer sa physionomie qu'à celle d'un bottier allemand se disposant à « prendre mesure » à quelque

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personnage important. Il a une redingote noire et un pantalon gris, du linge douteux avec des boutons en métal doré. Il salue poliment les privilégiés qui viennent examiner de près son « pendu », pourvu qu'ils soient bien mis. Pendant ces colloques, on ne reste pas inactif dans la petite cour. Deux hommes de peine creusent la fosse dont les contours sont marqués au charbon. Cette fosse devant être remplie de chaux, on ne lui donne qu'environ 4 pieds de profondeur.

L'heure de l'exposition est écoulée. On monte sur la plate-forme un cercueil peint en noir. Il s'agit de dépendre le cadavre. Le bourreau le soulève par les jambes, tandis qu'un geôlier, monté sur la caisse du gibet, le maintient dans une attitude verticale; le nœud est relâché et la corde détachée, le corps est étendu dans la bière, le bourreau descend à la suite du cercueil, tenant à la main la corde et les deux courroies. Sa mission est finie. Il ne lui reste plus qu'à aller toucher ses honoraires. Le cadavre est ensuite soumis au médecin de la prison, qui constate la rupture de la colonne vertébrale; à neuf heures vingt minutes, le cercueil est descendu dans la fosse et recouvert d'un lit de chaux vive. Le révérend Lemprièrelit une dernière prière en présence des autorités et des hallebardiers, puis ceux-ci sont congédies. A onze heures, la Bnte^ Press publie un compte rendu détaillé de l'exécution. A onze heures trois quarts paraît un supplément en deux langues de la Chronique de Jersey avec un récit saisissant ; quant à la Jersey Press, elle s'est laissé distancer, mais ses affiches placardées sur toutes les murailles nous promettent un compte rendu tout à fait complet, a full report, A

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midi, la bande de toile de Topéra-bouffe qui avait disparu dans la matinée est rattachée à la muraille de Newgate, et l'affiche nous annonce pour ce soir, au bénéfice de mademoiselle Jeanne, les Chevaliers du pince-nez^ grand opéra en deux parties.

Les suites de l'exécution. — Agitation contre la peine de mort. — La police. — Les institutions de Jersey. — Féodalité et selfgovernment. — Le budget. — Le free-trade. — « La cohue ». — - La cour d'assises. — Une séance du jury d'expropriation. — Le marché du samedi et la collecte de l'impôt. — Les'excursions.

Saint-Hélier, le 16 août 1875.

L'émotion causée par rexéciition de Philippe Lebrun n'est pas encore calmée. Au moment même où la trappe s'ouvrait sous les pieds du condamné, un des deux pasteurs qui Tassistaient dans cet instant suprême, M. Beaumont, s'est élancé tout éperdu de la plate-forme en s'écriant : « Vous venez de mettre à mort un innocent! » et à sa sortie de la prison on le voyait s'agiter avec véhémence au milieu de la foule. En même temps, un colporteur criait un ^mc^ intitulé : « Non! je n ai pas assassiné ma sœur / » sans que la police songeât à s'y opposer. Hier, dimanche, le même M. Beaumont a tenu une grande assemblée religieuse dans laquelle, après s'être excusé de la vivacité de ses exclamations, il a fait le procès de la peine de mort. Je dois dire que les opinions sont fort divi-

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sées sur cette question, et que les abolitionnistes me paraissent en minorité; cependant il est permis de douter de Tefficacité d*une peine qu'on applique en moyenne une fois tous les vingt-cinq ans. En admettant que cette peine produise un effet quelconque, l'impression que cause une exécution, — et qui m'a semblé être celle de la commisération et du dégoût plutôt que de la « terreur exemplaire », l'impression, dis-je, s'efface vite : alors que devient l'effet préventif de cette peine demeurée horriblement barbare en dépit du « procédé perfectionné » du bourreau Marwood? Sans compter que dans un pays oîi la police n'existe qu'à l'état rudimentaire, les erreurs judiciaires ne sont point impossibles. Dans le numéro de la Chronique de Jersey contenant le compte rendu de l'exécution, je trouve à la troisième page, au milieu des annonces, cet aphorisme imprimé en grosses lettres, et qui pourrait bien être l'argument le plus concluant des abolitionnistes : Une sentence irrévocable demande un tribunal in faillible ! Mais en voilà assez sur ce lamentable sujet. Je viens de dire que la police n'existe à Jersey qu'à l'état rudimentaire. Depuis quinze jours que je suis dans l'île, j'ai aperçu un policeman. C'était à mon débarquement, sur le quai, et cette apparition fantastique ne s'est pas renouvelée. On m'assure cependant que la police salariée compte un personnel de dix agents. Ces dix agents sont chargés du maintien de l'ordre au sein d'une population de 62,000 individus, dont 30,000 environ sont agglomérés dans la ville de Saint-Hélier. Ce n'est pas beaucoup, peut-être même n'est-ce pas assez, car on est assailli par une foule de petits mendiants qui font « la roue » ou « la cheminée » au passage des touristes, et qui de-

viendront certainement de parfaits vauriens ou même, en dépit du bourreau Marwood, du gibier de Cour d'assises. Ces dix agents salariés sont assistés, à la vérité, d'une « police honoraire », composée de citoyens respectables, et dont les emplois sont les premiers échelons des fonctions publiques. Mais la police est un métier comme un autre, et je me méfie, pour ma part, autant de la police d'amateur que delà musique d'amateur.

Ce qui fait la grande originalité des institutions de ce petit mais bien curieux pays c'est qu'on s'y. trouve à la fois en pleine féodalité et en plein self-government. L'île est encore partagée en seigneuries, et le droit d'aînesse y fleurit comme au moyen âge. Il y a des fiefs de la Couronne et des fiefs particuliers. Les possesseurs des fiefs de la Couronne sont tenus à certaines redevances singulières ; le seigneur de la Trinité doit à la reine, duchesse de Normandie (les souverains anglais possèdent les îles du Canal comme ducs de Normandie et non comme rois d'Angleterre), deux canards chaque fois qu'elle vient dans l'île; le seigneur de Rozel doit s'avancer dans la mer à sa rencontre jusqu'aux sangles de son cheval et lui servir de boutillier (échanson) extraordinaire pendant son séjopr; le seigneur de Saint-Ouen doit paraître en armes avec deux tenants, quand Vîle est menacée, et faire le service du château de Montorgueil pendant vingt-six jours. Les seigneurs des fiefs ont conservé en compensation quelques droits substantiels : celui, par exemple, de détenir pendant un an la succession de leurs tenanciers morts sans héritiers directs et d'en jouir. Mais, chose digne d'attention! ces restes de féodalité n'ont pas empêché la jeune et vigoureuse

végétation des libertés modernes de s'épanouir à Jersey. En aucun pays du monde Tactivité individuelle n'est moins entravée. Liberté de la presse et des associations, liberté des cultes, liberté de renseignement, liberté du travail et du commerce, liberté des banques, toutes s'y sont implantées et elles y ont produit un déploiement d'activité morale et matérielle qui émerveille le touriste débarqué du continent. Ce n'est pas que les vestiges encore debout des lois et coutumes féodales ne causent bien par-ci par-là quelques nuisances; mais, quand elles deviennent par trop gênantes et surannées, on en demande la réforme et on finit par l'obtenir, comme il est arrivé en 1856 pour l'ancienne Constitution politique de Jersey. Ce sont de vieilles souches qui gênent sans doute la jeune végétation; mais ne vaut- il pas mieux les extraire une à une, quand il ne suffit pas de les laisser tomber en poussière, que de mettre le feu à la forêt et de faire (( table rase » ? En France, nous avons mis le feu à la forêt, et tout y a passé, vieilles souches et jeunes pousses, privilèges surannés et libertés nouvelles. A Jersey, les jeunes pousses sont maintenant de grands arbres, tandis que les vieilles souches ne sont plus que cendre. La liberté de la presse y a fait croître et vivre confortablement les unes à côté des autres une demi-douzaine de feuilles, françaises ou anglaises, dans le format du Times; la liberté des cultes y a attiré et y alimente quarante-deux sectes qui se font une incessante et énergique concurrence pour toutes les œuvres de religion, d'éducation et de charité. Le clergé de l'Eglise établie vit de la dîme, et les recteurs des douze paroisses entre lesquelles l'île est partagée sont membres de droit de l'Assemblée des Etats; il y

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a même une juridiction ecclésiastique comme au moyen âge, mais il n'y a plus de monopole, et chacun s'efforce de dépasser ses voisins des autres cultes en assiduité dans la pratique religieuse. Chose plus curieuse et qui fait plus d'honneur encore à la liberté 1 tous ces prêtres d'Eglises différentes qui se sont anathématisés et entre-brûlés pendant des siècles vivent ici en pleine paix, uniquement occupés du salut de leur troupeau, sans vouer à la perdition les troupeaux de leurs concurrents.

La liberté du travail et du commerce n'a pas produit des résultats moins salutaires. L'Angleterre, il faut lui rendre cette justice, se montre généreuse à l'égard des Jersiais : elle les protège gratis. L'île n'a donc à pourvoir qu'aux frais de son gouvernement local, et c'est peu de chose. La dette publique, contractée pour la création de routes, de ports et d'autres travaux d'utilité générale, ne dépasse pas 155,0001iv. st. (environ 4, millions de francs), et les dépenses annuelles vont de 25,000 à 27,000 liv. st. (625 à675,000 fr.) 11 y a une taxe des pauvres {rat), une taxe de police (2 pence par livre), des droits sur les vins et eaux-devie, et c'est tout ! Pour le reste, liberté entière, free trade complet. Le résultat, c'est que la population de l'île a triplé depuis le commencement du siècle, que la richesse publique y a au moins décuplé, que l'île ressemble à un vaste jardin où le varech et le guano créent les plus belles fleurs et les primeurs de choix qui alimentent le marché de Londres, et que la marine jersiaise ne compte pas moins de 450 navires avec 140,000 tonneaux. Au point de vue du consommateur, — le point de vue dominant, ici du moins, — le résultat du free trade à Jersey, c'est que toutes les den-

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rées de nécessité ou de confort qui sont les matériaux de la vie coûtent en moyenne, autant qu'il m'a été possible d'en juger par un examen sommaire des prix, un tiers de moins que sur le continent. Aussi la vie est-elle facile et le bien-être partout visible. Il y a sans doute des ombres à ce tableau : le commerce de Jersey a subi, il y a peu d'années, une crise désastreuse causée par les excès de la spéculalion et la chute des banques; dans la classe inférieure l'alcoolisme fait des progrès meurtriers, malgré Tintervention active des Sociétés de tempérance, parmi lesquelles je citerai la Société des Templiers, devenus les patrons des buveurs d'eau. Une autre cause d'affaiblissement pour cette population confinée dans une île, c'est le défaut de croisements : tous les Jersiais ont fini par être un peu parents, et ils subissent les conséquences délétères des unions consanguines : les scrofules, la surdité, l'idiotisme, la folie deviennent de plus en plus communs, mais ce n'est pas la faute de la concurrence, au contraire!

La plupart des services publics se trouvent concentrés dans un édifice situé sur la place Royale de Saint-Hélier et assez singulièrement nommé « la Cohue ». Là se tiennent les Etats, sous la présidence du bailli nommé par la reine. A côté du bailli siège le général-gouverneur qui a droit de veto sur certaines décisions des Etats, — celles qui ont force de loi pendant trois ans sans la sanction de la reine, — mais qui use rarement de son veto. Dans une salle voisine se tiennent les audiences des tribunaux, Cour d'assises, tribunal civil et tribunal de police correctionnelle. A la Cour d'assises, les juges siègent en robes rouges, les avocats sont revêtus de robçs noires,

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mais ils portent barbe et moustaches. G*est la première fois que j'aperçois un costume officiel à Jersey. On juge un vaurien, dont le dossier est orné de quinze récidives, les plaidoiries ont lieu en français, — demeuré la langue officielle quoique l'accusé ne sache que l'anglais. On le condamne à un an de prison, et le président lui adresse, en anglais cette fois, une admonestation paternelle. Ce speech ne produit qu'un médiocre effet sur le condamné : il se tourne vers le procureur général et lui lance une bordée d'injures ; le président se contente de faire un signe à l'huissier, qui se hâte d'emmener ce condamné peu respectueux. A Jersey, on a encore vingt-quatre heures pour maudire ses juges ! — Une autre scène me montre dans tout ce qu'elles ont de patriarcal les habitudes judiciaires de cet aimable pays. Je passais sur la place du marché de Saint-Aubin. Un groupe qui écoutait attentivement un orateur fort animé se trouvait réuni en face d'une maison de médiocre apparence. C'était une séance du jury d'expropriation. L'orateur, — un avocat ayant, comme on dit, la langue bien pendue, — plaidait avec chaleur la cause d'une veuve respectable, propriétaire de la maison qu'il s'agissait d'abattre pour livrer passage à un chemin de fer. Il s'apitoyait sur le sort de sa cliente, qu'on allait expulser de son foyer en échange d'une indemnité de 30 quartiers de froment de rente, — encore une originalité de ce pays original, on continue à y évaluer les rentes en blé. Au moins si cette rente était garantie autrement que par les prospectus de la Compagnie ! Mais est-il donc sans exemple à Jersey que les Compagnies n'aient pas tenu les promesses de leurs prospectus? (Sourires approbatifs de l'auditoire,) Supposons que celle-ci

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fasse de mauvaises afTaires, — ce qui ne serait pas sans exemple (nouveaux sourires), que deviendrait la malheureuse veuve dont on veut abattre la maison en échange d'une indemnité dérisoire et précaire? Il lui resterait un terrain nu avec quelques yards de rails rongés par la rouille. Ah ! s'il s'agissait de quelque personnage influent, de Técuyer X... par exemple, on y regarderait à deux fois avant de toucher à sa propriété ; mais il s'agit d'une veuve sans appui, etc., etc. L'avocat conclut en faisant un appel chaleureux à la justice du jury, il s'éponge la figure et remet tranquillement sur sa tête un large chapeau de paille. Le jury est visiblement impressionné ; mais voici un petit homme sec, en simple paletot, d'une tenue correcte, qui prend la parole. C'est le procureur général, que je retrouve plus tard à la Cour d'assises, vêtu de la robe rouge. Celui-ci fait bon marché des raisons de sentiment sur lesquelles s'était étendu avec complaisance l'avocat au chapeau de paille. Ce n'est pas une affaire, dit-il, dans laquelle y ait lieu de s'apitoyer sur la veuve et l'orphelin, et vous pouvez vous dispenser de faire sortir vos mouchoirs de vos poches. On a offert à la dame une maison confortable en échange de la sienne : elle l'a refusée, preuve manifeste qu'elle ne craint pas d'être réduite à loger sur de vieux rails ; mais vous, membres du jury d'expropriation, vous n'avez pas à vous occuper du mode de payement de l'indemnité, c'est une question qui n'est pas de votre ressort ; vous avez à décider simplement si l'indemnité offerte est équitable. Or, la maison n'a jamais été estimée à plus de 20 quartiers de froment de rente ; visitez-la en détail et décidez si une offre de 30 quartiers, — la question du mode et des garanties de

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payement étant réservée, — est acceptable ou non. L'auditoire semble retourné par celte parole précise et nette ; l'avocat renonce à répliquer, et les membres de ce jury en plein vent se mettent en devoir de visiter la maison, objet du litige. — Les habitudes administratives ne sont pas moins patriarcales. Voici, par exemple, comment se perçoit l'impôt, ou plutôt le prix de location des places sur le marché : Le samedi est le grand jour de marché; c'est une véritable foire qui dure jusqu'à onze heures du soir, et à laquelle une bonne partie de la population de l'île se donne rendez-vous. On vient y faire ses provisions pour le dimanche ; le marché et les rues avoisinantes sont illuminés à giorno, les étaux sont encombrés de viandes, de poissons, de légumes, de fruits, de fleurs, — il y a même dans un coin du marché aux légumes, un étal consacré à la vente des journaux, — les magasins exposent leurs plus belles marchandises, aux prix les plus attrayants, les musiciens ambulants font grincer à tous les carrefours harpes et violons ; c'est un Derby day au petit pied. Donc, le samedi matin, l'inspecteur général des marchés, un personnage ! s'en va lui -même, la sacoche de cuir au côté et le lorgnon à l'œil, faire la collecte de l'impôt. Le voilà qui entame familièrement un bout de conversation avec les marchandes, et. Dieu me pardonne ! il prend le menton aux plus joUes. On rit et on paye l'impôt. Cette bienheureuse île de Jersey n'est-elle pas voisine du royaume d'Yvetot?

Mais on ne vient pas à Jersey pour rester à Saint- Hélier. Les « excursions )>, voilà le grand attrait de l'île, et grâce à la merveilleuse beauté des routes, grâce encore à la concurrence des chemins de fer et des « cars » ,

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c'est un plaisir que Ton peut se donner à bon marché et avec tout le confort possible. Il y a deux chemins de fer, — qui unissent, l'un Saint-Hélier au petit port de Gorey, situé au pied du château de Montorgueil, l'autre, à la jolie ville de Saint- Aubin. Celui-ci est en partie construit sur pilotis dans le lit même de la mer, et les vagues viennent pousser leur écume jusque sur les wagons à la marée haute. Mais quels charmants wagons ! et commodes ! Une vérandah règne tout le long du train ; on peut s'y promener et y fumer pendant les vingt minutes que dure le trajet. Les gares, à la vérité, sont en planches ; mais le confort des wagons n'est-il pas préférable au luxe des gares ? — Les «cars» sont de grandes voitures ouvertes, à cinq bancs, oîi vingt personnes peuvent s'asseoir à l'aise, traînées au grand trot ou au galop par quatre chevaux élégants et vigoureux. Il y a les Paragons, les Royal blue, les FauveVs alliance excursion cars, qui se disputent la préférence des voyageurs, sans autre tapage que celui de leurs affiches. L'excursion dure de onze heures à cinq heures, moyennant la modique somme de 2 sh. 6 d. (3 fr. 25 c). L'île est partagée en trois tranches : en trois excursions on a tout vu , ou à peu près. Je vous l'ai dit : c'est un jardin qui a la mer pour pièce d'eau. On passe d'une baie ou d'une crique entourée de rochers abrupts à une vallée ombreuse où les chênes et les ormes couverts de lierre rejoignent parfois leurs branches pour former une longue voûte de verdure ; plus loin, de grasses prairies dans lesquelles des vaches bien portantes et au poil lustré attestent qu'on ne connaît pas l'impôt du sel ; des pommiers, des poiriers, des figuiers ployant sous le poids des fruits, des cottages de paysans, avec le gros buisson

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de fuchsias à côté de la porte, des géraniums, des capucines, des roses, des œillets aux fenêtres, et sous les fenêtres, des paysannes en chapeau, des enfants propres, dans tous les villages une école; en voici une qui s'appelle Eden house et qui est la bien nommée, car elle surgit d'un vaste parterre de fleurs ; plus loin, encore sur les rochers, des tapis de bruyères violettes. Les cimetières seuls, nus et dépouillés, avec de simples pierres dressées, font tache dans cet ensemble riant ; point de parterres, point de couronnes sur les tombes; les vivants ont cependant bien assez de fleurs poûr en céder quelques-unes aux morts. Les « cars » s'arrêtent aux endroits les plus pittoresques, au château de Montorgueil, à Rozel-Bay, à la Grève de Leck, à la pointe de Piémont, au phare de Corbière. On prend des rafraîchissements dans un picnic-room ; on va visiter tantôt un château, tantôt une grève, tantôt un jardin , oîi les plantes de l'Australie et même des tropiques, le gommier, le phormium tenax, le bambou croissent en plein air dans le voisinage du chêne-vert, de Torme, du châtaignier et du laurier ; on remonte en voiture et on aperçoit, collée aux arbres ou aux rochers, Tinévitable annonce : ici, c'est l'adresse d'un artisan ingénieux qui n'a pas son pareil pour réparer les souliers et les bottes ; là il est question de pilules dont Tefi'et est «magique». On rentre à cinq heures, on dîne à six. Le soir, ceux que n'attire point l'irrésistible miss Lydia Howard ou les English opéra récitals^ qui ont remplacé sans désavantage les incomparables Minsirels, ceux-là, dis-je, vont se promener sur la jetée, rendez-vous ordinaire de la population de Saint-Hélier.

Depuis quelques jours la mer est unie comme un

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lac; la lune, dans un ciel merveilleusement limpide et transparent, argenté les eaux de la jolie baie de Saint- Aubin, et permet de lire, comme en plein jour, les affiches coloriées du (( Grand Bazar » et de la or véritable eau de Cologne de Jersey ». Décidément, cette île charmante serait un morceau détaché du paradis terrestre, — si Ton n*y pendait point.

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