‹ L'Irlande, le Canada, JerseyChapitre 4 sur 9 · LE GAI^ADA · texte numérisé non relu

LE GAI^ADA

ments et de bonnes volontés, — c'est l'obstacle du tarif. Le Canada est économiquement émancipé; il peut taxer et il taxe les produits anglais au même taux que ceux de tous les autres pays. 11 lui est permis d'être protectionniste, même aux dépens de l'Angleterre. Jusqu'à l'année dernière, il n'avait pas trop abusé de la permission. Son tarif était demeuré relativement modéré; il ne dépassait pas en moyenne 17 1/2 0/0 sur les produits manufacturés. Mais, en sa qualité de proche voisin de la grande république, le Canada a'^subi plus qu'aucun autre pays le contre-coup désastreux de la crise américaine, — une crise qui a été provoquée surtout par la malfaisante folie de la protection. Son industrie a été profondément atteinte, son commerce a été presque ruiné. Sur 82 maisons faisant le commerce de gros à Montréal, il n'en est resté debout que 28. Alors, comme il arrive toujours dans les moments de souffrance, on s'est tourné du côté du gouvernement et on l'a sommé d'appliquer au plus vite un remède au mal. Ce remède, l'opposition avait été naturellement la première à le découvrir, et elle se plaisait à en vanter l'efficacité souveraine, tout en faisant un crime au gouvernement d'hésiter à y recourir. — Si notre industrie souffre, disaient ses orateurs et ses journalistes, c'est qu'elle n'est pas pro- 'tégée, c'est parce que nous sommes inondés de produits américains. Elevons une barrière contre ce flot destructeur, protégeons le travail national, et aussitôt la crise s'apaisera, notre industrie se relèvera et nos ouvriers cesseront d'émigrer dans les «Etats». Les populations ne pouvaient pas manquer d'être séduites par ce langage plein de promesses, et la protection est devenue la panacée à l'ordre du jour. Elle a ra-

mené au pauvoir le parti conservateur, et celui-ci s'est empressé, dès son avènement aux affaires au commencement de Tannée dernière, d'entourer le Dominion d'une muraille de la Chine d'une hauteur respectable. J'ai sous les yeux le tarif canadien, et je ne saurais mieux comparer l'impression qu'il me cause qu'à celle qu'on éprouve en visitant un musée d'instruments de torture. Si l'industrie est protégée au Canada, en revanche c'est le commerce qui ne doit pas être à son aise! Il y a des pays où l'on taxe les produits étrangers au poids, d'autres où on les taxe à la valeur ; ici, on a combiné ingénieusement les deux systèmes : les principaux produits manufacturés payent à la fois un droit au poids et un droit à la valeur ; en sorte qu'il est absolument impossible de connaître le montant de l'impôt et le taux de la protection. On ne s'est pas borné, au surplus, à protéger les produits manufacturés, on protège les bois, les grains, le bétail, le poisson, les fourrures, c'est-à-dire tous les articles d'exportation; on protège aussi les livres, y compris les Bibles et les paroissiens romains, les journaux, la musique et les produits pharmaceutiques. On frappe, par exemple, d'un droit de 20 0/0 le sulfate de quinine, en vue apparemment de protéger le quinquina du bouleau, du tremble ou de l'érable! On protège en un mot tout ce que le Canada produit et tout ce qu'il pourrait produire. L'Angleterre aurait pu opposer son veto à ce débordement protectionniste ; elle a préféré s'abstenir, quoique le tarif canadien atteigne principalement ses produits, et c'est ainsi que le Canada jouit depuis un an des bienfaits de la protection. La crise qui sévissait depuis 1873 en Europe et en Amérique ayant cessé, les protectionnistes n'ont pas manqué

d'en faire honneur au tarif ; mais Témigration vers les «Etats », que la panacée de la protection devait arrêter d'une manière instantanée, a continué de plus belle. Ç'a été une première déception, et j'ai peur que ce ne soit pas la dernière.

Les Canadiens instruits savent qu'il existe en Europe une science nommée l'économie politique ; mais, comme les Américains leurs voisins, ils sont persuadés que cette science européenne ne saurait être d'aucun usage en Amérique, et ils se gardent bien de perdre leur temps à l'apprendre; on ne l'enseigne pas dans leurs universités, et je doute que les noms de J.-B. Say, de Bastiat, de Michel Chevalier soient jamais arrivés jusqu'à eux. Il leur serait pourtant plus facile qu'à aucun autre peuple de se rendre compte de la nature et des effets du régime de monopole qu'ils viennent d'établir sous le pseudonyme flatteur de protection, car ils étaient soumis, il n'y a pas bien longtemps encore, à un monopole absolument semblable à celui-là, quoique moins lourd : je veux parler du monopole féodal, qui accordait au seigneur du village le privilège exclusif de faire moudre le blé à son moulin. On pouvait faire valoir des arguments très plausibles en faveur de ce privilège: on pouvait soutenir que le seigneur ne se serait point avisé de bâtir un moulin s'il n'avait eu le droit d'obliger les habitants de la paroisse à y porter leur blé ; on pouvait soutenir encore que c'était une manière efficace de protéger le travail paroissial. Cependant ce vieux privilège a été aboli, et ceux-là mêmes qui se montrent les promoteurs les plus ardents du régime protecteur seraient les premiers à s'opposer au rétablissement du privilège de

la mouture au profit du seigneur. Ils ne voient pas qu'en obligeant les consommateurs canadiens à acheter leurs outils, leur mobilier et leurs vêtements à des industries protégées, ils ressuscitent sur une plus grande échelle, et avec toute sorte de circonstances aggravantes, ce vieux régime féodal qu'ils se sont fait gloire de supprimer. Sans doute, il était pénible au consommateur de payer la mouture tie son blé plus cher qu'il ne l'aurait fait s'il avait pu le porter ailleurs qu'au moulin seigneurial; mais, du moins, il ne s'agissait que d'un seul article. Aujourd'hui il s'agit de la grande majorité des articles de consommation, et ce n'est rien exagérer que d'évaluer au quart, sinon à la moitié du prix de chacun de ces articles, le tribut que le consommateur paye aux industriels protégés. Autre circonstance aggravante! Le seigneur vivait dans sa paroisse, il y dépensait son revenu, tandis que les manufactures privilégiées appartiennent pour la plus grande part à des capitalistes étrangers qui dépensent en Europe le tribut que la protection leur a permis de lever en Amérique. On me cite par exemple une manufacture de coton à Montréal, qui distribue 80 0/0 à ses actionnaires, et des raffineries de sucre dont les dividendes sont encore plus plantureux, grâce au tarif qui leur permet de vendre leurs marchandises moitié plus cher que leurs concurrents du dehors. Les actionnaires anglais de ces établissements fortunés n'ont évidemment qu'à se louer d'un régime \ qui leur procure des bénéfices triples ou quadruples de j ceux des industries de concurrence, sans même les j obliger à les dépenser dans le pays; mais les consom- j mateurs, qui sont obligés de renouveler moins sou- 1 vent leur garde-robe et de mesurer parcimonieuse- 1

ment les morceaux de sucre à leurs enfants, peuventils se féliciter au même degré des effets bienfaisants de la protection? On prétend, à la vérité, que c'est à la protection qu'ils sont redevables de leurs moyens d'existence, et on réussit parfois à le leur persuader, comme on persuadait aux bons « habitants » d'autrefois que c'était au monopole du moulin seigneurial qu'ils devaient de manger du pain ; mais les habitants^ malgré leur ignorance naïve, ont fini par savoir à quoi s'en tenir sur ce chapitre, et il est fort à craindre que les tributaires actuels de la protection ne s'instruisent à leur tour. Il me paraît difficile que les fermiers du Manitoba et ceux qui iront peupler d'ici à quelques années le parcours du Pacifique canadien ne finissent point par s'apercevoir qu'ils n'ont aucun intérêt à payer un tribut aux fabricants de cotonnades, de lainages, de meubles, aux raffineurs de sucre, etc., des provinces de Québec et d'Ontario. En vain on leur dira que le tarif protège aussi avec une louable impartialité leurs produits agricoles ; ils répondront que des blés qui reviennent à 5 ou 6 fr. l'hectolitre n'ont pas besoin d'être protégés et que la compensation est illusoire. La querelle ne manquera pas de s'envenimer, et la protection deviendra au Canada ce qu'elle a été aux Etats-Unis : une cause de séparation et peut-être un germe de guerre civile. Comme aux Etats-Unis, elle pourrait bien devenir aussi un agent actif de corruption. Jusqu'à présent les politiciens canadiens sont demeurés pauvres mais honnêtes ; mais, quand on a le pouvoir d'obliger les gens à porter leur blé à un moulin plutôt qu'à un autre, comment ne seraiton pas tenté de prendre des actions dans le moulin privilégié, voire même de s'en faire allouer quelques-

unes pour le prix du privilège? On a beau être vertueux, on n'est pas de marbre, et nul n'oserait affirmer que les politiciens du Canada résisteront toujours à des tentations auxquelles ont succombé leurs voisins de la grande république.

La protection a d'autres inconvénients qui sont particuliers au Canada. Si la production ne s'y est pas développée jusqu'à présent autant qu'elle l'aurait dû, eu égard à l'immensité et à la variété des ressources naturelles de cette moitié du continent de l'Amérique du Nord, si l'étendue des défrichements n'est pas plus considérable, si l'agriculture n'est pas plus avancée, si les forêts et les pêcheries sont exploitées au moyen d'un système de rétribution en nature qui réduit l'ouvrier ou le pêcheur à un état très voisin du servage, si les richesses minérales sont à peine effleurées, cela tient avant tout l'insuffisance de l'esprit d'entreprise et du capital. Or qu'a-t-on fait en s'évertuant à implanter au Canada la multitude des branches de l'industrie manufacturière, la fabrication des cotonnades, des draps et des soieries, la confection des modes et des articles-Paris, sans psCrler de l'exploitation du quinquina national? On a détourné l'esprit d'entreprise et le capital des canaux Inaturels oîi ils pouvaient trouver un écoulement assuré et presque illimité, pour les attirer dans une véritable impasse. Au moins, aux Etat-Unis, les industries protégées peuvent exploiter un marché de 50 millions de consommateurs. Au Canada, le marché n'est que de 4 millions, et il est à peine nécessaire d'ajouter que des industries établies pour la plupart sur le plan réduit que comporte ce petit marché, obligées de payer à haut prix non seulement leur capital, mais

encore tous les matériaux et les instruments de leur fabrication, car on protège la houille, le fer, les machines et le reste, — des industries placées, dis-je, dans de pareilles conditions, ne peuvent espérer de se créer au dehors un débouché supplémentaire. Après avoir * procuré quelques grosses primes aux premiers occupants du marché protégé, elles deviendront moins lucratives à mesure que la concurrence y sera attirée par l'appât artificiel du renchérissement; elles se disputeront avec acharnement de trop rares consommateurs, et elles traîneront, de crise en crise, une existence misérable. C'est l'exemple des Etats- Unis qui a séduit les politiciens canadiens ; à défaut des livres des économistes, que ne lisaient-ils la fable de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf?

Enfin, quoi qu'on fasse pour atténuer ou corriger les effets de ce malencontreux système, il est et il demeurera un obstacle infranchissable à une reprise séHeuse des relations du Canada français avec son ancienne mère patrie. Le commerce direct de la France avec le Canada n'est aujourd'hui qu'une bagatelle; il ne dépasse pas une quinzaine de millions de francs sur un chiffre total de 1 milliard; et en admettant même que le commerce indirect, par la voie d'Angleterre, fasse monter ce chiffre à une cinquantaine de millions, ce ne serait jamais que 5 0/0 de l'ensemble des importations et des exportations du Dominion. Comment en serait-il autrement? Les importations canadiennes sont soumises en France au tarif général qui est prohibitif, tandis qu'au Canada les importations françaises se heurtent à un tarif ultra-protectionniste. Aussi longtemps que ces deux murailles resteront debout, Français et Canadiens seront réduits à échanger

leurs bons sentiments et leurs sympathies qui échappent heureusement aux taxes et aux prohibitions, mais ils devront renoncer à échanger leurs marchandises. On parle beaucoup en ce moment de faciliter le commerce direct entre le Canada et son ancienne mère patrie au moyen d'une ligne transatlantique subventionnée, du Havre à Québec. Les deux pays se partageraient les frais de la subvention ; mais, je le demande, où serait Tutilité de faire promener sur rOcéan, aux frais des contribuables, des steamers destinés à demeurer vides? Que Ton commence par abaisser les deux murailles qui empêchent le commerce de passer, et alors la ligne transatlantique s'établira d'elle-même sans qu'il soit nécessaire de contraindre les contribuables à en faire les frais. Cet obstacle insurmontable que les tarifs opposent à un rapprochement tant souhaité fait le désespoir de mes bons amis du Canada. Ils voudraient bien le lever, et cependant ils ne voudraient pas renoncer à la protection. Ils essayent de trouver up moyen terme, et, comme ils. n'y réussissent pas à leur gré, ils s'en prennent volontiers à l'Angleterre. — N'était-ce pas, disent-ils, le devoir de l'Angleterre d'étendre à ses colonies les bénéfices de son traité de commerce avec la France? Sicile avait été moins égoïste, n'aurait-elle pas réclamé] pour les produits du Canada les mêmes faveurs qui étaient accordées aux produits anglais? — J'ai dû leur expliquer non sans peine que le Canada ayant acquis le droit de faire lui-même son tarif et ayant usé de ce droit pour taxer à outrance les produits français aussi bien que les produits anglais, l'Angleterre ne pouvait pas le comprendre dans son traité. — Mais alors, insistaient-ils, pourquoi ne nous permet-elle pas de con-

dure nous-mêmes un traité avec la France? Quand nous voulons nous aboucher directement avec vous, elle nous dit : Vous êtes une colonie, et vous n'avez pas le droit de conclure des traités autrement que par mon intermédiaire. -— Eh bien ! pourquoi ne réclamezvous pas l'intermédiaire de FAngleterre pour conclure un traité de commerce avec la France? Ce n'est qu'une démarche à essayer. — Oh! l'Angleterre s'y refusera certainement. — En êtes-vous bien sûrs? A quelle condition pourrez-vous obtenir de la France qu'elle abaisse son tarif en faveur de vos produits? A la condition, n'est-il pas vrai, que vous réduisiez les droits qui frappent les siens? Eh bien! ces réductions que vous accorderez aux produits français, il faudra bien que vous les étendiez aux produits similaires anglais, car enfm on ne saurait admettre qu'une colonie favorise une nation étrangère aux dépens de la métropole. Vous serez donc obligés d'abaisser votre tarif pour l'Angleterre en l'abaissant pour la France, et c'est pourquoi il y a grande apparence que le gouvernement anglais, malgré son égoïsme, ou même à cause de son égoïsme, ne vous refusera pas ses bons offices. Encore une fois, essayez î

J'ignore si cette démarche sera tentée ou non. Tout ce que je puis dire, c'est qu'un traité de commerce avec la France serait aujourd'hui populaire dans le Canada français, dût-il faire une grosse brèche à la muraille de la protection. Mais si les Canadiens entendaient bien leurs intérêts, ils ne se borneraient pas ! à faire brèche à la muraille, ils la renverseraient de , fond en comble. Je ne connais pas de pays au monde I qui ait plus à gagner que le Canada à pratiquer la I politique du /r^e ^rarfe, précisément parce que la grande

république sa voisine s'est embourbée dans Tornière de la protection. Sa situation actuelle est absolument la même que celle où se trouvait la Suisse à l'époque où l'Angleterre, la France et les autres nations industrielles de notre continent protégeaient à outrance leurs produits manufacturés et autres. Les Suisses eurent le bon sens de résister à cette contagion malfaisante ; ils continuèrent résolument à pratiquer une politique de libre-échange. Qu'en résulta-t-il? C'est que cette politique, qui devait avoir pour résultat infaillible de les empêcher à jamais de posséder des manufactures, en les exposant à l'inondation combinée des stocks de cotonnades, de lainages, de soieries de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne, eut au contraire pour effet d'y implanter la grande industrie, et en particulier la fabrication des cotonnades. Cependant la Suisse ne possédait ni la houille ni le fer, et toutes les matières premières de l'industrie cotonnière lui arrivaient grevées d'un surcroît de frais de transport; en revanche, les divers agents et matériaux de la production, machines, huile, matières tinctoriales, fils de coton, denrées alimentaires n'ayant aucun tribut à payer à la protection, la différence des frais de transport se trouvait plus que compensée, et les frais de fabrication étaient moindres à Zurich qu'à Rouen, ou même à Manchester. Eh bien ! il ne tiendrait qu'au Canada de jouer en Amérique le rôle qui a si bien réussi à la Suisse. Supposons que le Dominion ouvre librement ses ports aux produits de toutes les nations, en se bornant, comme le fait aujourd'hui l'Angleterre, à taxer une douzaine d'articles en vue du revenu, immédiatement il acquerra un avantage énorme sur la grande république protectionniste sa

voisine. Tandis que l'importation des blés des Etats- Unis en Europe est encore entravée par la difficulté des retours, nous pourrons payer les blés du Far West canadien avec des produits manufacturés, ce qui nous engagera naturellement à leur donner la préférence. Le Canada a fait des sacrifices considérables pour améliorer les communications du Grand Ouest; il n'a pas dépensé moins de 50 millions de piastres (250 millions de francs) pour la canalisation du Saint-Laurent. Avant dix-huit-mois ce travail colossal sera terminé, la dernière écluse sera construite, et un navire de 1,500 tonneaux pourra venir directement, en quelques semaines, du fond du lac Supérieur à Liverpool ou au Havre. Avant dix ans, cinq ans peut-être, le Grand Pacifique canadien traversera le Fa7' West jusqu'aux rivages de la Colombie anglaise, et des flots d'émigrants exploiteront les millions d'acres de terre noire que le gouvernement alibéralement concédés à la Compagnie. N'est-il pas visible qu'une politique de liberté commerciale est le complément logique et nécessaire de ces grands travaux? Qu'a-t-on voulu en dépensant "Bans compter tant de millions pour créer des canaux et des chemins de fer jusque dans les régions les plus reculées du Grand Ouest? On a voulu faciliter l'écoulement vers l'Europe des produits agricoles de-cette immense et fertile contrée. Que fait-on en entravant l'échange des produits manufacturés de l'Europe contre les produits agricoles de l'Ouest? On rend plus difficile et plus coûteux un commerce que l'on s'est évertué, d'un autre côté, à faciliter en mettant à son service des moyens de communication rapides et à bon marché. N'est-ce pas le comble de l'inconséquence? Aux Etats-Unis, les influences protection-

nistes Font emporté et l'emporteront longtemps encore sur la logique; mais qui ne voit Tavantage que rOuest canadien recueillerait d'une politique qui s'abstiendrait d'employer le douanier à défaire l'œuvre de l'ingénieur? L'émigration ne se porterait-elle pas désormais de préférence dans une région où la vie ne serait point renchérie par l'obligation de payer tribut à des industriels protégés, où, d'une autre part, les exportations ne seraient pas entravées par les obstacles opposés à l'importation? La liberté commerciale donnerait bientôt à l'Ouest canadien la première place sur le grand marché des denrées alimentaires, et on peut se convaincre aisément qu'elle ne serait pas moins favorable aux intérêts des provinces de l'Est. Je ne parle pas des provinces maritimes, dont le régime protecteur est en train de ruiner la navigation, comme il a ruiné celle des Etats-Unis (de 83 0/0, la part du pavillon américain dans la navigation de concurrence est tombée à 17 0/0), je veux parler des provinces de Québec et d'Ontario, où l'on est encore à attendre la réalisation des promesses de la protection. J'ajoute qu'elle pourrait bien se faire attendre longtemps, car les capitaux et l'esprit d'entreprise, ayant le choix entre deux marchés protégés, préféreront naturellement celui de 50 millions de consommateurs à celui de 4 millionso II en serait autrement si l'industrie pouvait s'établir au Canada comme elle s'est établie en Suisse, sans avoir de surtaxes à payer sur tous les agents et les éléments de la production, avec la maigre compensation d'un marché protégé de quinzième ordre. En réduisant ses frais de production au minimum, la liberté commerciale lui permettrait de battre sur tous les marchés du nouveau monde la

concurrence américaine, et d'envahir même le marché des Etats-Unis. Nulle part, en effet, Tindustrie ne pourrait se placer dans de meilleures conditions, nulle part elle ne trouverait une pareille abondance de (( pouvoirs d'eau » et une plus grande facilité de communications avec une population ouvrière plus laborieuse. Mais il faudrait se garder de lui attacher au pied le boulet de la protection.

Enfin, avec une politique de hberté commerciale, le Canada obtiendrait aisément de la France le traitement de la nation la plus favorisée, et les relations que l'on s'efforce aujourd'hui de renouer entre les deux pays ne tarderaient pas à se développer à leur avantage mutuel. La France financière, industrielle et commerciale retrouverait dans son ancienne colonie un marché dont elle est loin de soupçonner toute la valeur, et le Canada français, aidé des capitaux et de l'esprit d'entreprise de son ancienne métropole, échapperait décidément à « l'anglification » ou à (( Taméricanisation ».

YII

L'hiver au Canada. — Les sleighs. — Les raquettes, — La protection extérieure et intérieure contre le froid. — Prix des loyers et des aliments. — Taux des salaires. — Les théâtres. — Le préjugé de couleur. — Les Indiens. — Visite aux Iroquois de Gaughnawaga. — La traversée du Saint-Laurent. -— Physionomie d'un village indien. — L'église. — Le missionnaire. — Les femmes indiennes. — Le grand chef. — Le whisky. — Banquet offert aux délégués français à Montréal. — Réception qui leur est faite dans la paroisse de Saint-Eustache. — La reconquête économique et pacifique du Canada. — Retour à New-York. — Encore mademoiselle Sarah Bernhardt. — La protection du sexe faible aux États-Unis. — Rigidité delà morale officielle. — Les bas-fonds de New- York. — Les disorderly homes . — Le club chinois. — Les fumeurs d'opium. — Une écurie d'hommes. — La traversée. — Le prix du temps.

A bord du Péreire, le 8/21 décembre 1880.

L'hiver a commencé de bonne heure au Canada. La première neige est tombée le 15 novembre à Montréal. Aussitôt, Taspect de la ville a changé. Des sleighs (traîneaux) élégants garnis de fourrure ont remplacé les carnages^ et Ton a exhibé les raquettes aux étalages. Les raquettes sont exactement de la même forme que celles dont on se sert pour jouer au volant; on se les attache aux pieds et on marche sur la neige comme

sur un tapis de Turquie; c'est une invention indienne. — Grande exhibition de fourrures : On porte des casques majestueux en peau de loutre et des pelisses d'ours ou de vison , mais les pri^ sont élevés, et il est plus avantageux d'acheter les fourrures canadiennes à Leipzig, ou même à Paris, qu'à Montréal. Les habitations sont aménagées en vue de l'hiver, et on souffre moins du froid dans ce pays oîi la neige couvre le sol pendant cinq mois, et où le thermomètre descend parfois à 40 degrés au-dessous de zéro, que dans nos climats tempérés. Ce froid rude, mais sec, est particulièrement favorable à la santé. On vit très vieux dans le Canada; les centenaires ne sont pas rares, et, avec quelques précautions hygiéniques, on pourrait allonger encore d'une manière notable la durée de la vie moyenne. Mais les maisons sont petites, les pièces sont basses de plafond, et on n'ouvre guère les doubles fenêtres. En outre, on ne se contente pas de se protéger extérieurement contre le froid ; on se protège intérieurement en absorbant des quantités illimitées de whisky, de gin, de brandy, et on continue même à consommer cette sorte de combustible quand l'hiver est passé. Les vieilles habitations sont chauffées au moyen de poêles en fonte dont le foyer' incandescent répand la chaleur et la lumière h travers une vitrine en mica; dans les maisons nouveau style, une fournaise installée à la cave échauffe des tuyaux remplis d'eau et fournit à peu de frais une chaleur permanente. Le bois a renchéri, mais la houille qui vient de la Nouvelle-Ecosse est à bon marché. En général, la vie est facile et peu coûteuse. On peut louer à Montréal une jolie maison à deux étages pour 250 à 350 piastres, et, dans le faubourg d'Hoche-

laga, pour 150. La viande de bœuf coûte de 15 à 20 cents la livre ; un poulet , 25 cents ; une dinde de 10 livres, 75 cents. Si la protection n'avait pas exhaussé artificiellement les prix du sucre, des vêtements et d'une foule d'autres articles, le Canada jouirait plus qu'aucun autre pays des bienfaits delà vie à bon marché. Les salaires sont plus élevés qu'en Europe, quoique un peu plus bas qu'aux Etats-Unis. La moyenne est d'une piastre (5 fr. 30 c.) par jour. Les servantes se payent de 12 à 15 piastres par mois; les cuisinières françaises, — article très demandé, —jusqu'à 20 piastres. Malheureusement, l'économie n'est pas une vertu très répandue parmi la classe ouvrière, et on ne s'est pas ingénié d'ailleurs à l'encourager. Les Caisses d'épargne n'existent guère que dans les villes, et je n'ai entendu parler d'aucune institution destinée à procurer aux ouvriers des délassements honnêtes et économiques. Les classes aisées ont leurs clubs et leurs réunions oh on danse et où on fait de la musique. Les dîners sont copieux et chez les Canadiens -Français on n'a pas encore perdu l'habitude de chanter au dessert. Il y a des voix superbes dans ce pays, mais point de Conservatoire. Les théâtres ne sont desservis que par des troupes ou des artistes de passage ; anglais, français, blancs, rouges ou noirs. Miss Siddons, notre ami Remenyi, Buffalo Bill et les Jubiles Singers ont tour à tour fait florès en attendant Sarah Bernhardt, à laquelle on prépare une réception solennelle avec to7xk light (promenade aux flambeaux). Les Jubilee Singers^ en leur qualité de nègres ou de mulâtres, n'ont pas réussi sans peine â se loger; on les a refusés au ^'a/w^- Lawrence et à YQltava hôtel. Heureusement, le Windsor Ao^e/s'est montré plus hospitalier et les a accueillis au

risque de se faire mettre à Tindex par la clientèle aristocratique des Pork-Packings de Chicago ou de Cincinnati.

Les Canadiens sont beaucoup moins que leurs voisins des Etats infectés du préjugé de couleur à Tégard des nègres, et ils traitent les Indiens avec une sollicitude toute paternelle. La province de Québec possède encore quelques milliers d'Iroquois, de Hurons, d'Abenakis et de Mic-Macs. Ils sont cantonnés dans des réserves oti il n'est pas permis aux blancs de s'établir et où la vente des liqueurs fortes est rigoureusement prohibée. J'ai visité dans une aimable compagnie la réserve des Iroquois à Caughnawaga. On va en une demi-heure de Montréal au joli village de Lachine, audessus des rapides, sur la rive gauche du Saint-Laurent. Caughnawaga est en face sur la rive droite. Un petit bateau à vapeur fait le service de la traversée; mais le fleuve charrie des glaçons de forte dimension : les abords de l'embarcadère sont devenus impraticables, et le service est interrompu. Un canot manœuvré par deux solides rameurs et dirigé par un pilote indien vient nous prendre à la rive. Rameurs et pilote sont, hélas ! habillés comme s'ils sortaient de la Belle-Jardinière. Le pilote a remplacé toutefois le chapeau melon américain par une toque de fantaisie, ornée de plumes de paon. Le canot file rapidement entre les glaçons et en vingt-cinq minutes nous sommes à l'autre rive. C'est un dimanche, on sonne pour la grand'messe. Nous traversons le village. Point de pavé, mais des maisonnettes en rondins recouverts de planches, avec des toits en bardeaux qui feraient honte aux cabines irlandaises. L'église, dont le clocher dentelé et pointu s'aperçoit à 20 milles à la

ronde, est solidement bâtie en pierres grises. L'intérieur est celui de toutes les églises de village. Rien de caractéristique, sauf des devants d'autel en broderie indienne. Deux gros poêles huchés sur des piédestaux au milieu de la nef répandent une chaleur suffisante. Les fidèles entrent en foule : les femmes vont se placer sur les bancs à droite de la nef, les hommes à gauche. Les sang-mêlé sont en grande majorité; on les reconnaît à la barbe, car Tlndien pur sang est entièrement imberbe. Les pommettes saillantes, les yeux noirs légèrement bridés, la peau brune accusent une origine mongolique. Il est évident que la première découverte de l'Amérique appartient à un Christophe Colomb chinois. Les costumes masculins ne diffèrentpas de ceux de nospaysans endimanchés. Les femmes seules ont conservé un peu de couleur locale. Grandes, sveltes, élégantes, elles relèvent leurs châle sur la tête en manière de capuchon et se cachent le bas de la figure en ne laissant visibles que leurs grands yeux noirs ; elles se glissent comme des ombres à leurs bancs, où elles entonnent les litanies de la Vierge. Pourquoi faut-il que ces ombres à la démarche rhythmée aient l'habitude de chanter du nez? Le missionnaire desservant de la paroisse, l'excellent abbé Burtin, monte en chaire et débite un sermon en langue iroquoise avec un fort accent lorrain. C'est une langue harmonieuse, presque dépourvue de consonnes; son alphabet ne compte que onze lettres. Le sermon du bon missionnaire ne dure pas moins de trois quarts d'heure, puis viennent les annonces des morts, des mariages et des exercices de piété. L'assistance garde une attitude respectueuse et résignée; seuls, quelques boys se poussent sur leurs bancs trop étroits et les fll-

lettes aux yeux bruns laissent glisser des regards curieux de dessus leurs livres de prières, du côté des Français de France. La messe finie, deux femmes, dont l'une porte un enfant dans ses bras, s'avancent vers le chœur, et elles demandent au missionnaire de procéder à la cérémonie des relevailles. L'enfant, — un joli bébé un peu pâlot, — est attaché à une planche ornée de dessins à Tocre rouge et au bleu d'azur, qui lui sert de berceau et qui permet au besoin de le suspendre à un clou comme un saucisson. La cérémonie terminée, le missionnaire nous emmène au presbytère où il nous fait partager son modeste dîner en nous parlant de la Lorraine et de Metz qu'il a quitté il y a vingt-trois ans et qu'il a renoncé à revoir. Il nous montre deux bons portraits du Père Laffitau et du Père Gharlevoix, qui ont séjourné jadis à Caughnawaga, puis on nous présente un Indien qui a revêtu pour la circonstance son costume de guerre, lequel n'est plus aujourd'hui qu'un costume de cirque. Nous n'en sommes pas quittes à moins de quelques dollars : ce serait moins cher à la foire de Neuilly. Nous allons ensuite faire une visite au Grand-Chef ou au Sachem de la tribu. Ce Sachem est un petit homme à la physionomie rusée, qui exerce la profession d'épicier. Il habite une jolie maison bourgeoise et nous reçoit dans un salon confortablement meublé, dont les murailles sont ornées d'images de piété. Il nous présente à sa femme, qui porte avec aisance une robe de soie noire, d'une bonne coupe, et nous souhaite gracieusement la bienvenue en iroquois. — Les hommes parlent généralement le français ou l'anglais; mais les femmes, confinées pour la plupart dans leur intérieur et surchargées de travail, ne connaissent que la langue in-

digène. Nous entrons dans le magasin qui est rempli de marchandises variées : épiceries, étoffes, chaussures avec un compartiment affecté à la « rassade», c'està-dire aux articles de fabrication indienne : mocassins, broderies, porte-cigares, éventails de plumes; et nous ne tardons pas à nous apercevoir qu'en cessant de scalper ses ennemis, ce Grand-Chef n'a pas renoncé à écorcher sa clientèle. La « rassade » se vend plus cher à Caughnawaga qu'à Montréal. Mais la journée s'avance, et le moindre grain rendrait impraticable la traversée au retour. Nous prenons congé du bon missionnaire et du Sachem, et, au bout de quarante minutes pendant lesquelles nos rameurs n'ont pas chômé car les a rapides » sont à quelques centaines de mètres plus bas, — nous revoici de l'autre côté du fleuve. La réserve indienne de Caughnawaga a une étendue approximative de 6 lieues carrées, et elle contient environ 2,500 habitants. Le commissaire du gouvernement, assisté du Conseil de la tribu, assigne un lot de terre à chaque chef de famille, et ce lot ne peut lui être repris, quoiqu'il n'en ait que l'usufruit. Il peut même le céder en toutou en partie à d'autres membres de la tribu ; mais aucun contrat conclu avec un blanc n'est valable, l'Indien étant considéré légalement comme mineur. C'est le gouvernement qui remplit auprès de lui les fonctions de tuteur, et il y met certainement beaucoup de bonne volonté; seulement c'est un tuteur qui est surchargé d'affaires, et il ne faut pas s'étonner s'il néglige un peu ses pupilles. Le Code indien est irréprochable, et jamais race mineure n'a été, théoriquement, mieux protégée contre les autres et contre elle-même. Malheureusement la pratique n'est pas à la hauteur de la théorie, et l'ivrognerie,

par exemple, abrutit et décime les Indiens en dépit des règlements qui interdisent la vente de Teau de feu dans leurs réserves. Il est clair que la tutelle de cette race mineure aurait besoin d'être perfectionnée, même au Canada.

Je reviens à l'objet essentiel de mon voyage, je veux parler de l'étude des moyens de reprendre et de développer les relations financières et commerciales, sans oublier les relations morales, entre la France et son ancienne colonie. J'avais déjà constaté il y quatre ans qu'on n'est pas moins Français au Canada qu'en France, et le séjour de six semaines que je viens de faire dans la province de Québec a confirmé absolument cette première impression. Il me serait impossible de donner une idée de l'accueil sympathique, cordial, enthousiaste, que les délégués financiers et agricoles qui sont venus étudier le Canada en vue de « renouer la chaîne des temps » en dehors de toute préoccupation politique et sans aucune attache officielle, ont reçu dans toutes les classes de la population. Et quels banquets ! à Montréal c'était, dans la grande et magnifique salle de l'hôtel Windsor, un dîner de 250 couverts, présidé par un ancien ministre, M. Chauveau, et auquel assistaient, sans distinction de parti, la plupart des notabilités politiques de la province avec l'élite du commerce et de l'industrie. La salle était pavoisée des drapeaux accouplés de la France et de l'Angleterre. L'orchestre exécutait la Marseillaise entre le God save tke Queen et la Canadienne; et quoique les paroles du chant national de Rouget de risle ne fussent pas précisément adaptées à la situation, l'assistance, composée en majorité de con-servateurs, en reprenait le refrain avec un ensemble

formidable. On ne prononçait pas moins d'une quinzaine de discours sur le même thème favori : la reprise des relations entre le Canada et son ancienne mère patrie, et on se séparait à deux heures du matin, aux cris de : Vive la France! Dans la paroisse de Saint-Eustache, à une vingtaine de milles de Montréal, c'était une fête politico-agricole. En face de réglise encore criblée de projectiles datant de l'insurrection de 1837, dans laquelle de pauvres paysans à peine armés luttèrent et moururent pour la liberté du Canada, on avait élevé des arcs de triomphe de verdure, surmontés de faisceaux de drapeaux et de banderoles tricolores, avec toutes sortes d'inscriptions touchantes et naïves : Bienvenue aux représentants de la France f La poiHe et le cœur vous sont ouverts à deux battants! De là on montait aux hustings devant lesquels était massée la population de la paroisse : hommes, femmes, enfants et vieillards. Les fiustings campagnards se composent d'une étroite estrade en planches, décorée de branches de sapin etpavoisée, à laquelle on se rend par un escalier escarpé, comme tous les escaliers canadiens. Le seigneur de la paroisse (ce n'est plus qu'un titre honorifique depuis le rachat des droits féodaux) donne lecture d'une adresse ; le premier ministre de la province, M. Chapleau, présente le consul général de France, M. Lefaivre, — un apôtre de la cause franco-canadienne, — et les délégués à la population. On prononce un, deux, trois, quatre discours. Notez qu'il gèle à pierre j fendre. Nous sommes arrivés en traîneaux, et le I thermomètre est tombé depuis la veille à 15 degrés I au-dessous de zéro. Cependant la population ne I bronche pas, et lorsque le dernier délégué achève

de prononcer le dernier discours, de toutes parts on lui crie : « Encore! encore! » Cet auditoire modèle ne se sépare qu'à regret, il fait cortège aux visiteurs jusqu'au château du seigneur où les attendent une cordiale hospitalité et un lunch plantureux. Les femmes ont des larmes aux yeux, et nous entendons miurmurer à nos oreilles : « Ce sont nos gens, oui, les voilà revenus! »

Si sceptique que l'on soit en matière de sentiments nationaux ou autres, comment ne serait-on pas ému de cette persistance de l'amour pour le vieux pays? Pourtant le vieux pays a oublié pendant bien longtemps ces enfantsperdus;etaujourd'hui encore, malgré les progrès de la géographie, combien peu de Français savent au juste oîi est situé le Canada! Il importe à la France, aussi bien qu'au Canada, que cette trop longue période d'abandon et d'oubli ait enfin un terme. La France retrouvera, quand elle le voudra, sur les bords du Saint-Laurent un marché presque indéfiniment extensible pour ses capitaux et ses produits ; elle y retrouvera aussi une place de refuge assurée pour sa langue et sa civilisation, journellement entamées par l'anglifîcation ou l'américanisation, et menacées de disparaître d'un continent oh elles occupaient jadis la première place. Le Canada, de son côté, puisera dans la reprise et l'extension de ses relations avec son ancienne métropole la force nécessaire pour résister au courant qui l'entraîne dans l'orbite de son absorbant voisin. La puissance de ce courant s'est naturellement augmentée depuis l'avènement de la politique protectionniste au Canada. Les industriels protégés comprennent fort bien qu'un marché intérieur de 4 millions de consommateurs ne saurait

leur suffire, et ils soupirent après une union douanière qui leur accorderait une part dans un marché privilégié de 50 millions. Le futur Président des Etats- Unis, M. Garfield, est, dit-on, favorable à cette idée; mais en admettant que ce ZoUverein américain vînt à constituer, il y a grande apparence que le gros associé mangerait le petit; autrement dit que Tunion politique ne tarderait guère à suivre Tunion commerciale. Que le Canada cherche et trouve au contraire un nouveau point d'appui au dehors, que son marché s'agrandisse du côté de l'Europe, qu'un faisceau grossissant d*intérêts le rattache non plus seulement à l'Angleterre, mais encore à la France, et le courant qui le pousse vers les Etats-Unis sera neutralisé. Alors le danger d'une annexion éventuelle se trouvera conjuré, l'indépendance du Dominion sera assurée.

Voilà pourquoi les tentatives qui sont faites depuis quelque temps pour développer les relations financières et commerciales entre la France et le Canada ont une importance exceptionnelle au point de vue de l'avenir (Jes deux pays. Les hommes d'Etat du Dominion, Anglo-Canadiens ou Franco-Canadiens, ne s'y sont pas trompés, et c'est pourquoi ils se sont montrés disposés à les favoriser de tout leur pouvoir. Je voudrais qu'on ne s'y trompât pas non plus en France, et je ne regretterais pas d'avoir traversé une seconde fois rOcéan si j'avais pu contribuer à éclairer les esprits sur les avantages d'une reconquête économique et pacifique du Canada par les capitaux et les produits français.

Je me proposais de compléter mon voyage en visitant le Grand-Ouest canadien, et j'avais été particulièrement séduit parTannonce d'un train de plaisir

pour le Manitoba. Des facilités et des agréments de tous genres étaient promis aux excursionnistes ; on les autorisait même à emmener avec eux leur bétail. Malheureusement, la saison est trop avancée, les communications sont devenues difficiles. Ce sera pour une autre fois. Au lieu de prendre la route de Winnipeg, je reviens tout simplement à New-York pour m*embarquer sur le Péreire.

A New-York, la pluie a remplacé la neige ; mais les trottoirs de Broadway et de la 14° rue n'en sont pas moins encombrés de dames qui vont chopping. Un homme-affiche colporte l'annonce d'une romance inspirée par la devise de Sarah Bernhardt : Quand même ! Toutefois, on n'est pas d'accord sur la prononciation, et une jeune miss a consulté sur ce point difficile la rédaction du New-York Herald, La rédaction répond dans sa petite correspondance,-— un bijou! — qu'il faut prononcer comme si on écrivait kong maim. On n'accepte pas sans discussion cet oracle, mais on chante kongmaim^ tout en s'étonnant de la ressemblance singulière qui existe entre le français et le chinois. Les vingtquatre représentations de Sarah Bernhardt ont rapporté 100,000 dollars. C'est le grand succès du jour. Les dames étaient en majorité, et il n'y avait pas de jeune homme bien élevé qui n'offrît ces jours-ci aux élégantes misses de sa connaissance une stalle au théâtre de Booth avec un souper chez Delmonico. Jeunes gentlemen et jeunes misses du meilleur monde font en tête-à-tête de ces parties fines sans que nul y trouve à redire. Seulement, il n'y a point de cabinets particuliers chez Delmonico, ou, s'il yen a, il est interdit d'y servir à souper à deux clients de sexe différent. C'est une concession aux préjugés d'Europe \

concession d'ailleurs bien inutile en présence d'une législation qui protège le sexe faible contre la séduction, et lui permet même de jouer à qui perd gagne aux jeux de Famour et du basard. Ces mœurs américaines constituent-elles ou non un progrès sur les nôtres? C'est une question qui exigerait, pour être résolue, des renseignements qu'on ne trouve pas dans les Blue Books, et sur laquelle je me garderais de prononcer sans information suffisante. Tout ce que je puis dire, c'est que la morale offlcielle est ici d'une rigidité extraordinaire. Tandis que la reine d'Angleterre et l'empereur de Russie tolèrent dans leurs Etats le mahométisme et la polygamie, M. Hayes vient de déclarer encore une fois dans son dernier message que la polygamie est un cas pendable, et d'annoncer que des mesures exceptionnelles vont être prises pour extirper le mormonisme. Qui oserait douter encore, après cela, de la pureté des mœurs américaines ?

Avant de rentrer dans notre vieille Europe corrompue, je tiens cependant à m'assurer si véritablement les Américains l'emportent sur nous du côté des mœurs aussi bien que des arts mécaniques, et je vais visiter les bas-fonds de New-York, sous la conduite d'un détective dont un de mes excellents confrères m'a procuré la connaissance. Nous nous mettons en route à neuf heures du soir, et nous visitons jusqu'à minuit les repaires de voleurs et les disorderly houses du quartier des Five points et de la Bowerie, sans oublier le Club des Chinois, le réduit des fumeurs d'opium, et finalement l'écurie d'hommes de Thomson street. Quoique la prostitution ne soit pas moins rigoureusement interdite que la polygamie

aux Etats-Unis, j'ai pu constater, hélas ! que notre vieux monde n'en a pas le monopole, et même qu'en cette matière les prohibitions n'ont d'autre effet que d'aggraver le mal. J'aurais bien des choses à dire sur la polygamie interlope qui gangrène la cité impériale, et en particulier sur les disorderly houses à l'usage des boys de douze à quinze ans ; mais il me faudrait les dire en latin, peut-être même en grec, et voilà bien longtemps que j'ai fait mes humanités. Je passe donc aux Chinois, qui sont au nombre d'un millier environ et qui exercent généralement à New- York la profession de blanchisseurs de fin. De braves gens, laborieux et paisibles, ces Chinois persécutés et calomniés. Les sous-sols où ils blanchissent et repassent le linge sont d'une propreté hollandaise. Le Club chinois est une vaste salle, pauvre d'aspect, oîi les Célestes, vêtus ici à l'européenne, sauf la chaussure, se réunissent le soir pour prendre le thé. La fumerie d'opium a plus de cachet. C'est un bouge étroit, dissimulé au fond d'une allée obscure. Notre détective se fait reconnaître par le maître de l'établissement (ai-je besoin de dire que les fumeries d'opium sont absolument prohibées ? ) qui s'empresse de nous ouvrir. C'est un vieux Chinois, à la physionomie rusée ; il reçoit ses cHents dans une antichambre aux murailles lézardées, où il fait marché avec eux et reçoit d'avance le prix des consommations. Il traite à forfait avec ses clients : ceux qui s'endorment après avoir fumé une ou deux pipes seulement ne payent que 10 cents ( 50 c. ) ; ceux qui résistent davantage à l'action du narcotique, — quelques-uns fument jusqu'à quatorze pipes avant de jouir des béatitudes de l'ivresse, — payent 25 cents. L'opium coûte cher :

9 dollars (45 fr.) la livre ; mais on peut tirer d'une livre cent cinquante ou deux cents pipes, en sorte que le bénéfice du « boss », même en faisant la part de la police, est encore raisonnable. De l'antichambre, nous passons, en franchissant une porte basse, dans la salle des fumeurs, si cela peut s'appeler une salle. Figurez-vous la cabine d'un paquebot avec quatre couchettes superposées deux par deux, et juste la place nécessaire pour une cinquième à terre. Toutes ces couchettes sont occupées, et les loques dont elles sont couvertes nous font soupçonner que le nombre de leurs habitants pourrait bien dépasser considérablement celui des fumeurs. Silence absolu ! Trois fumeurs dorment d'un sommeil paisible ; les deux autres pétrissent entre leurs doigts une petite boule noire qui ressemble à du cirage anglais, ils l'allument en l'approchant d'une lampe à pétrole, l'insèrent dans l'étroit orifice d'une grosse pipe en bois, aspirent une bouffée et recommencent le même manège jusqu'à ce qu'ils tombent stupéfiés et grisés. Cette fumée de l'opium est bien un peu âcre ; mais, en supposant que la cabine eût contenu cinq fumeurs de tabac, armés de grosses pipes allemandes, nous eussions été asphyxiés d'emblée. L'ivresse de l'opium est, à tout prendre, moins ignoble que celle du whisky, du gin ou du brandy, associés à l'abus de la pipe ou du chewing^ et elle n'est certainement pas plus funeste à la santé du corps et de l'esprit. L'opium est un poison, soiti mais le whisky en est un autre, et j'ai rencontré en Amérique et ailleurs des brutes plus dégoûtantes et plus incommodes que ces fumeurs d'opium silencieux et inertes. — En quittant ces pauvres Célestes en train de

rêver à leur lointaine patrie, nous traversons un lacis de rues et de passages à peine éclairés, où ,1e sol est couvert d'épluchures de légumes et de détritus de toutes sortes ; nous entrons dans un repaire de voleurs confortablement vêtus, ce qui prouve que les affaires n'ont pas repris seulement dans Wall street ; à la vue de notre détective, quelques-uns renfoncent sur leurs yeux, qui son chapeau, qui sa casquette; du reste, la tenue est convenable : on se croirait dans un estaminet de bons bourgeois qui auraient des physionomies de loups ou de renards. Nous prenons un car, nous traversons Broadway, et nous voici dans Thomson street, en face d'une vaste maison d'apparence délabrée. Notre détective nous engage à allumer un cigare par mesure d'hygiène ; nous entrons dans un long et sombre corridor, nous montons quelques marches grasses et branlantes, on nous ouvre une porte et nous nous trouvons dans une salle basse dont les fenêtres sont hermétiquement fermées, et qui contient trois rangées de couchettes de cinquante chacune. Je croyais voir d'abord une série de cercueils dont on aurait enlevé le couvercle, les uns vides, les autres renfermant des formes humaines, car ces couchettes rudimentaires sont formées d'un simple abatis légèrement incliné, à 1 mètre du sol, et séparées par une planche, avec un billot pour oreiller; mais, en m'approchant de plus près, je m'aperçois que ce que j'ai pris pour la Morgue n'est autre chose qu'un dortoir. En hiver, on se couche tout habillé, — les plus délicats ôtent leurs souliers ; en été, au contraire, quand le thermomètre monte à 30 ou 40 degrés, on se déshabille à l'américaine, et c'est alors qu'il est indispensable d'allumer un cigare. Il y a

trois dortoirs superposés. On paye 5 cents (25 c.) par nuit aux deux étages inférieurs ; au troisième c'est 10 cents, parce que la salle peut être aérée. Une couverture coûte 5 cents de supplément. Les nègres ont un compartiment à part. Il est hermétiquement fermé. Nous le faisons ouvrir. C'est une grande cabine aménagée comme un entrepont d'émigrants. On peut, à la rigueur, y loger à huit ; il y a des couchettes pour quarante. Une vingtaine sont occupées. Une odeur fade, l'odeur du nègre, remplit l'atmosphère et retient mes compagnons à la porte d'entrée. Je pénètre jusqu'au fond du compartiment, où un poêle est allumé ; mais, en dépit de mes sympathies pour les noirs fils de Gham, je ne m'y attarde point. Pas le moindre cabinet de toilette ou autre* Décidément, ce n'est pas un logement, c'est une écurie d'hommes.

Le lendemain, je m'embarque à bord du Péreire, arrivé l'avant-veille après une rude traversée, et qui vient à peine d'achever son déchargement. Le Péreire était naguère un des marcheurs les plus rapides de l'Océan : il file en moyenne 13 nœuds à l'heure; mais depuis quinze ans l'art du constructeur n'est pas demeuré stationnaire. V Arizona file jusqu'à 17 nœuds, et la City of Rome^ actuellement en construction, ira, assure-t-on, jusqu'à 18. Bientôt on fera la traversée de Liverpool à New- York en moins de sept jours. Il est temps que la Compagnie transatlantique songe à renouveler son matériel si elle ne veut point se laisser distancer par ses concurrents. Les Américains seraient tout disposés à lui accorder la préférence pour éviter le détour de Liverpool et la cuisine des paquebots anglais ; mais ils veulent avant tout arriver vite, et c'est

pourquoi ils s'en tiennent à la voie anglaise. Ont-ils tort? Jugez-en : Le 20, à deux heures de l'après-midi, le Péreire est signalé à la côte ; à quatre heures vingt minutes, il jette Tancre en vue du Havre. L'heure de la marée est passée, il faut attendre jusqu'au lendemain, car il est défendu d'entrer au port pendant la nuit, — une tempête fût-elle imminente. Au moins, on pourrait venir prendre les dépêches et les passagers. On n'y manquerait pas aux États-Unis. En France, on n'est pas si pressé! Personne ne vient. Pendant la nuit, le vent fait rage; nous sommes terriblement secoués, et peu s'en faut que le Péreire ne soit obligé de regagner la haute mer. Enfin, après avoir perdu vingt heures, nous voici au port; mais les Américains ont-ils tort de prétendre que nous ne connaissons pas le prix du temps?

Page 1