DEUXIÈME PARTIE
lèbre ses victoires, si elle a triomphé ; et, en cas de revers, pallie sa défaite. Hais son œuvre électorale n*est pas encore terminée ; ^ elle décerne l'éloge aux citoyens, jadis adver* saireç, et qui dans la dernière lutte se sont montrés amis, de même qu'elle flétrit impitoyablement les défections imprévues. Elle s'attache surtout à surveiller la conduite de l'aristocratie : un pauvre fermier est-il chassé de sa ferme pour avoir voté contre le gré de son propriétaire, l'association vient à son secours, lui donne une indemnité et Uvre le nom du propriétaire à Tanimadversion générale. Quelquefois elle fait plus : lors d'une élection partielle arrivée en 1856 (i), un malheureux électeur, qui était en prison pour dettes, reçut de son propriétaire, qui était aussi son créancier, la promesse d'être mis en liberté s'il votait pour le candidat tory. Le pauvre Irlandais, tiré de sa prison et amené dans la salle électorale pour y donner son suffrage, allait peut-être céder à la séduction, lorsqu'au moment où it élevait la voix : « Souviens-toi, lui cria sa femme venue là pour l'encourager, souviens-toi de ton âme et de la liberté ! » Et le pauvre agriculteur, ayant voté selon sa conscience, retourna en prison. Dans une séance solennelfe, l'association a décerné à cette femme héroïque une médaille d'argent sur laquelle est inscrite cette noble allocution : Remember your saul and. liber ly (2)'.
C'est un des caractères particuliers de l'association de ne pas seulement surveiller fe gouvernement, mais de gouverner elle-même; elle ne se borne pas à contrôler le pouvoir, elle l'exerce. Elle fonde des écoles, dçs établissements charitables, lève des taxes pour leur soutien, protège le commerce, aide l'industrie et fait mille autres actes (5); car, comme la défmition de ses pouvoirs ne se trouve nulle part, la limite n*en est point marquée.
A vrai dire, l'association est un gouvernement dans le gouvernement : autorité jeune et robuste, née au sein d'une vieille autorité moribonde et décrépite : puissance nationale
centralisée qui broie ot réduit en poussière tous les petits pouvoirs épars çà et là d une aristocratie nntinationale. Il n*est pas exact de dire que l'association anéantit le gouvernement en Irlande : car comment appeler de ce nom J'empire d'une faction qui ne se maintient que par le secours de la force matérielle?
Dans un pays où il existerait des pouvoirs légitimes et réguliers, rétablissement d'une association pareille serait, si elle pouvait s'y former, l'organisation même de l'anarchie. En Irlande, cette association peut bien être un principe et un moyen de révolution politique, mais c'est en même temps le plus puissant élément social qui existe en ce pays.
Avant que l'association irlandaise se fût constituée, te peuple pensait sincèrement qu'il n'était pas de pouvoir temporel qui méritât l'obéissance et le respect, parce qu'il croyait méchante et tyrannique toute autorité humaine. L'association lui a appris, en le soumettant à son pouvoir et en le protégeant, que l'autorité peut être bienfaisante.
C'est à l'association que le peuple irlandais doit de perdre ses traditions de sauvage indépendance, et de contracter des habitudes sociales réguUères. Chose étrange! l'association qui mène l'Irlande est le plus factieux de tous les pouvoirs ; il ne se passe guère de jour sans qu'elle pousse le peuple à violer quelque loi; elle lui prescrit comme un devoir civique de refuser le payement de la dîme, qui est commandé par la constitution ; elle voue au mépris et à la haine pubHque les corporations municipales, qui cependant sont des pouvoirs légalement constitués, l'église anglicane qui est la première institution du pays, l'aristocratie dépositaire actuelle de toute l'autorité administrative ; et cependant, je le répète, l'association a donné au peuple irlandais ses premières notions du, droit et de la légalité. Avant que l'association existât, et par conséquent avant qu'elle fît entendre ses conseils, le peuple éprouvait les mêmes senti-
ments de haine contre fout ce qu elle lui recommande de haïr ; mais alors il était aveugle et farouche dans ses ressentiments. L*dssociaiion n'a pas changé le fond de son âme ; elle Ta laissé avec toutes ses haines qu*elle a jugées légitimes, et c'est ce qui fait sa force : seulement elle les a éclairées de quelque lumière ; elle a appris au peuple non à les étouffer, mais à les contenir; elle s* est efforcée d*adoucir ses penchants, d'indiquer à ses passions politiques des voies paisibles, rigoureusement légales, à la place des moyens violents et criminels auxquels il était habitué à recourir. Â la place du gibet, seul pouvoir social auquel elle eût foi, elle l'a accoutumé à recevoir une direction supérieure, et à accepter l'empire d'une autorité toute morale. Elle n'a pas plié le peuple aux régies de la loi, mais à une règle : voilà comment un élément d'ordre est sorti du désordre même.
« On m'a battu! s*écriait d'une voix lamentable un paysan lors de l'élection de Waterford. — El pourquoi, lui dit-on, n'avez-vous pas rendu les coups? — Je croyais, répondit-il, que l'association l'avait défendu. » La veille de l'élection de Clare, l'association porta une défense générale de s'enivrer : pas une goutte de wiskey ne fut bue par le peuple (1).
L'association n'a pas la puissance d'empêcher le wihicboysme, qui lient à des causes bien plus sociales que politiques; mais, si elle ne le détruit pas, elle le Hmite; elle le combat hautement, le désavoue (2); elle empêche les passions pohtiques de se porter vers lui, et de chercher en lui un auxiliaire.
Avantrassociation,vingtlrlandais ne pouvaient se trouver ensemble sans que leur réunion Ht bientôt naître quelque querelle et quelque violence; à la voix do l'association, des milliers, des centaines de mille personnes se rassemblent dans un mêjne lieu, paisiblement, et dans l'ordre parfait d'une milice disciplinée, sans se livrer au moindre excès :
et par ces démonstrations solennelles d'une force tranquille mais menaçante, apprennent à l'Angleterre ce qu'elle doit penser de la sauvage Irlande.
Mais ce qui dans l'association d'Irlande me parait le plus grave et le plus digne d'attention, c'est ce qu'il y a de profondément démocratique dans ce gouvernement du peuple par un pouvoir central, unique, émané de la volonté universelle, expresse ou tacite, résumant en lui tous les éléments nationaux, tout-puissant par l'assentiment populaire; pouvoir absolu dans ses actes, quoique soumis constamment au contrôle de tous ; nivelant tout au-dessous de lui, mandant à sa barre toutes les puissances aristocratiques de la nation ; accoutumant ainsi le peuple à l'égalité sociale et politique ; pouvoir mobile, insaisissable quoique perpétuel, changeant sans cesse de nom, de forme et d'agents, quoique toujours le même; c'est-à-dire une démocratie constituée dans un pays qu'on prétend gouverner avec des institutions aristocratiques.
O'Connell.
Le mouvement deFassociationest celui de toute l'Irlande; tnais ce grand travail de la nation a des agents particuliers^ et il en possède un tout à la fois si considérable et si célèbre, que Je ne crois pas pouvoir le passer sous silence :je Veux parler d'O'Connell. Si l'association mène l'Irlande ^ c'est O'Connell qui gouverne l'association. O'Connell exerce sur son pays et sur l'Angleterre elle-même une si extraordinaire influence, qu'en l'omettant ibi ce serait négliger plus qu'uri homme, et pt-esqU'un principe. Il me semble donc nécessaire, pour donner sur lui quelques détails» de me détournet* un instant du ôours d'idées dans le(|uel je suis engagé,