‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 15 sur 219 · DEUXIÈME PARTIE. S · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. S

eût lé grand art de se livrer tout entier aux uns, et d'échapper sans cesse aux autres ; jurisconsulte assez habile pour démêler ce qui, dans le code de la tyrannie, avait été aboli, et ce qui était encore en vigueur : orateur assez puissant pour exciter dans Tâme du peuple des passions ardentes contre ce qui restait de servitude, et assez sage pour en arrêter l'élan à la limite de l'insurrection; avocat sublil, autant que tribun fougueux, appliqué à tenir en éveil la colère et la prudence du peuple, assez impétueux pour le pousser, et assez fort pour le contenir, capable de le mener à son gré sur la place publique, de l'agiter, de Tadoucir sous sa main; et qui, après lui avoir enseigné à haïr les lois sans les violer, sût encore, quand des excès seraient commis, les défendre devant la justice, en excuser les auteurs, et fasciner un jury comme assemblée populaire; il fallait à l'Irlande un homme qui, tout à elle de cœur, ne cessât d'avoir les yeux sur l'Angleterre, sût se conduire avec ie maître aussi bien qu'avec l'esclave, stimuler l'un sans alarmer l'autre, presser les progrès de celui-ci sans troubler la sécurité de celui-là; qui, fort des institutions existantes, en Ht son égide pour se défendre et son glaive pour attaquer; montrât comment un droit appelle im autre droit, une liberté une autre liberté ; imprimât dans l'âme de tout irlandais cette conviction profonde, que ce qui lui manque d'indépendance l'expose à la plus dure tyrannie, mais lui suffit pour conquérir son entier affranchissement; et, après avoir ainsi discipliné l'Irlande, pût un jour présenter à l'Angleterre une nation constitutionnellement insurgée, agitée mais non rebelle, se tenant debout comme un seul homme, et attendant, pour se rasseoir, que justice lui soif rendue. Cet homme, qu'appelait l'Irlande, se révéla à elle vers l'an 18i0(i); c'était Daniel O'Connell. Il ne pouvait paraître ni plus tôt ni plus tard; pour le faire naître, il fallait un pays déjà libre et pourtant encore esclave ; il fallait assez d'oppression pour rendre l'autorité odieuse, et assez de liberté

pour que le tribun du peuple pût se faire entendre; il fallait cet accident singulier d'une tyrannie appuyée sur les lois, pour donner tant d'empire à Thomme auquel ces lois seraient le plus familières, et qui, d'un texte habilement interprété, saurait tirer la liberté du peuple et l'indépendance de son pays. Venu il y a cinquante ans, O'GonncU eût pi'obablement péri au gibet; un demi-siécle plus tard, on ne Técouterait plus dans son pays devenu plus lieureux et plus libre.

Sans doute une loi providentielle assurait à l'Irlande quelque grand inteprète à ses grandes infortunes; mais c'est pour elle un accident heureux que d'en avoir rencontré un aussi extraordinaire qu'O'Connell. Je ne suis point de ceux qui pensent que l'Irlande doit à O'Connell seul de s'être réveillée de sa servitude; non, les passions, les volontés, la destinée de tout un peuple ne tiennent pas à un seul homme ; non, il n'est point donné à un seul indi^ vidu, quels que soient son génie et sa puissance, d'être tout * pour son pays. Les grands hommes, qui paraissent con* duire leur siècle, ne font souvent que lexprimer ; on croit qu'ils mènent le monde, ils le comprennent seulement; ils ont aperçu des besoins dont ils se constituent les défenseurs, et deviné des passions dont ils s'établissent les organes I On s'étonne, quand ils parlent, de ce que leur voix retentit si haut» On ne réfléchit pas que leur voix n'est pas celle d'un homme, mais celle d'un peuple. Si Von étudiait bien O'Connell et le secret de sa puissance, on verrait que son principal mérite est d'avoir adopté la défense de sept millions d'hommes qui souffrent, et dont la misère ost une injustice. 11 est doux de penser que la réi»stance à l'iniquité soitttne si belle source de gloire. Mais, si . O'Connell n'a pas créé l'Irlalide catholique émancipée, quel autre pouvait aussi bien que lui la représenter? S'il n'a pas seul imprimé à l'Irlande le grand mouvement qui l'a si pro* {fondement remuée et qui l'agite encore, comment nier qu'il

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