TROISIÈME PARTIE
celle qu elle possède, et compromettrait un avantage certain pour un bien à venir et partant douteux.
Est-il bien vrai, d'ailleurs, que la concurrence de Tindustrie anglaise soit le principal obstacle au développement de l'industrie en 'Irlande? Non; le plus grand obstacle vient bien moins de l'Angleterre que de l'Irlande elle-même.
Sans doute l'ouvrier anglais est, à tout prendre, supérieur à l'ouvrier irlandais ; il est plus habile et plus constant ; il travaille plus et mieux. Cependant, quand on voit Manchester et Liverpool employer dans leurs manufactures des milliers d'Irlandais, et prospérer, comment dire qu'en Irlande le vice du travail tienne à la nature môme de l'ouvrier (i)?
Il faut ajouter que si le travail de l'Irlandais est inférieur à celui de l'Anglais, ce défaut est compensé^par un avantage, qui est celui de coûter moins cher. Les salaires de l'ouvrier sont très-bas en Irlande, parce qu'il y a peu de travail et une immense concurrence de travailleurs; et pour peu que l'Irlandais fit dans l'atelier la moitié du travail que fait l'ouvrier anglais, on aurait plus de profit à se servir de celui-là que de celui-ci, parce que le premier coûte plus d'une fois moins que le second (2).
Il semble donc que l'Irlande soit dans les conditions les plus favorables pour la prospérité de toute industrie établie dans son sein. Mais il ne suffit pas que l'industrie soit libre; il ne suffit pas qu'elle ait des instruments d'exécution : ce qu'il lui faut encore, c'est un moteur premier, c'est-à-dire des capitaux. Or, en Irlande, si les capitaux existent, ils ne se montrent pas ; ils se cachent, parce qu'à la place du droit et des garanties qui seules les attirent, ils voient un pays livré à une constante agitation. Voyez dans quel cercle vicieux on tourne ici, L'Irlande aurait besoin de capitaux pour mettre un terme à ses troubles, et c'est parce qu'elle est troublée qu'ils la fuient.
Et oe n'est pas seulement à l'industrie manufacturière
que les capitaux manquent, ils ne font pas moins* défaut à rindustrie agricole.
Parce qu'il y a en Irlande près de cinq millions d'habitants occupes à la terre, on croit que la terre manque à la population, et que l'insuffisance du sol est la cause de tous les maux. Hais cette opinion tombe devant un fait matériel. Sur dix-neuf millions d'acres dont se compose le territoire irlandais, il y en a plus de cinq millions dont ne s'est point encore emparée Tindustrie dcThomme, et qui, cependant, pourraient être soit labourés, soit employés en pâturages ( 1 ) . Et pourquoi ces terres, qui appellent les bras, demeurenlelles nues et désertes? Parce que, pour féconder le sol, le travail a besoin d'avances ; or, ces avances, le pauvre ne peut les faire, et le riche ne le veut pas. Et pourquoi le riche ne place-t-il pas sur la culture du sol irlandais les capitaux sans lesquels cette culture ne saurait s'accroître? Parce que l'état du pays l'en empêche. Ce n'est donc pas la terre qui, en Irlande, manque à la population, c'est la confiance qui manque au travail agricole comme à l'industrie manufacturière.
Mais ce n'est pas là le seul obstacle au développement de l'ouvrier irlandais.
J'ai dit tout à l'heure que l'ouvrier irlandais n'est point de sa nature impropre à l'industrie manufacturière, et Texemple de tous les Irlandais qu'emploient avec fruit l'Angleterre et l'Ecosse prouve assez cette vérité. Mais il faut aussi reconnaître que l'Irlandais, aussi longtemps qu'il demeure en Irlande, a de certains vices, qui tiennent, non à sa nature, mais au pays, et qui font de lui un mauvais ouvrier.
Accoutumé en Irlande à subir toutes les oppressions^ il a, quand il travaille, une idée fixe, c'est que celui qui l'emploie ne lui donnera aucun salaire, ou lui en payera un moindre que celui auquel il pourrait justement prétendre. Aussi qu'arrive-t-il quand une manufacture s'éta-