TROISIÈME PARTIE
naires de dépopulation. Calculez tout ce qui, en Irlande, a péri durant les guerres de religion ; les milliers d'Irlandais qu'a égorgés le fer de Cromwell, tous ceux que le vainqueur a massacrés ou qu'il a déportés dans les colonies ; les centaines de mille que la famine a dkruits et dont le nombre a, dans une seule année (en 1740), dépassé 40,000. Comptez les milliers que la peste et la guerre nationale ont emportés de temps à autre; tenez compte de ceux que consument incessamment la maladie et la misère. N'omettez pas le chiffre autrefois assez considérable de ceux qui, chaque année, mouraient de la main du bourreau; enfin, ayez ^ard aux 25 ou 30,000 individus que le cours naturel de l'émigration irlandaise enlève chaque année au pays; et lorsque, ces faits étant posés, vous rechercherez quelles en ont été les conséquences ; lorsqu'au milieu de ces crises diverses, vous verrez l'Irlande toujours la même à toutes les époques, toujours misérable au même degré, toujours regorgeant de pauvres; vous recoonaîtrez alors que les maux de l'Irlande ne tiennent pas au nombre do ses habitants; vous jugerez qu'il est dans la nature vicieuse de son étal social de créer des indigences profondes et des détresses infinies; que des millions d'indigents étant enlevés d'Irlande par un coup de baguette magique, on en verrait bientét surgir d'autres en abondance de la source de misère qui, en Irlande, ne tarit jamais; qu'ainsi ce n'est pas au chiffre de la population qu'il faut s'en prendre, mais aux institutions du^ays.
Ici encore nous voilà ramenés à la. cause première du mal, et à la question de savoir quelles réformes seraient à faire dans ces institutions dont le vice reparait toujours comme l'origine de tous les maux. Mais le moment n'est point encore venu de discuter cette question. Quant à présent, il suffit d'avoir montré qu'on chercherait vainement dans l'émigration un remède direct aux misères de l'Irlande.
Un secours pour les pauvres.
Le parlement anglais a rendu, à quelques années d'intrrvalle, deux lois qui, seules, meltraient à même déjuger l'aristocratie d'Angleterre et celle d'Irlande.
En Angleterre, la charité publique avait été. pendant des siècles, pratiquée si généreusement et si imprudemment par les classes supérieures; les taxes énormes qu'entraînait son exercice avaient fini par peser d'un tel poids sur la propriété, qu'il a fallu un jour arrêter les abus deTaumône légale, et forcer les riches à moins de bienfaisance envers les pauvres : tel a été l'un des objets principaux de la réforme accomplie en 1854 (1).
En Irlande, au contraire, le défaut absolu de charité publique ou de sympathie particulière du riche pour le pauvre y a fait naître, d'année en année, de siècle en siècle, une accumulation si énorme de misères extrêmes, qu'on s'est vu obligé enfin d'introduire dans ce pays une partie du principe qu'on réformait en Angleterre, et de contraindre les riches à assister quelque peu le pauvre qu'en Angleterre ils secouraient trop; c'est l'objet qu'a eu en vue la loi adoptée par le parlement le 31 juillet 1858 (2). Cette loi prescrit la construction d'un certain nombre d'établissements de charité propres à recevoir les indigents, et met, dans chaque comté, les frais de leur entretien à la charge des propriétaires. Cest cette loi de charité qui, à défaut de l'industrie et de l'émigration, pourra, dit-on, sauver l'Irlande.
On attend d'elle de nombreux bienfaits; envisagée sous le point de vue économique, elle fera vivre des millions de travailleurs inoccupés ; considérée dans sa portée politique, elle amortira les passions anarchiques qui prennent leur