‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 48 sur 219 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

timeuts. En général, le pauvre anglais' voit le riche sans envie, ou au moins sans haine. Si parfois il l'attaque, c'est sans amertume, et alors il se prend bien plus au principe qu'à l'homme. Le plus hostile à raristocratio montre un profond respect pourl'aristocralo. Tout en blâmant le privilège politique il s'incline devant le lord ; et quand il affecte de mépriser la naissance, il honore encore la fortune. L'Angleterre, folle de liberté, d'égalité ne se soucie guère.

An contraire, en Irlande, où les lois n'ont jamais été pour les riches et pour les pauvres que des instruments d'oppression et de résistance, la liberté a moins de prix et l'égalité en a plus. Il y a, sans doute, en Irlande trop d'esprit anglais pour que la Uberté y soit absolument méprisée et l'égahté tout à fait comprise; mais le peuple ost poussé vers celle-ci par les plus puissants instincts. Il n'y a encore dans son amour pour elle rien de philosophique ni de rationnel. Le sentiment qu'il en a est encore indéfini dans son âme comme l'idée qu'il s'en fait est vague dans son esprit : c'est pourtant la passion qui semble destinée à saisir fortement son cœur, et qui sans doute le domine déjà secrètement. L'égalité est dans tous ses besoins, si elle n'est déjà dans ses principes. Et déjà il aime ardemment l'égalité en ce sens que Tinégahlé lui est odieuse, et établie au profit de tous ceux qu'il déteste. Je ne sais s'il a pour la démocratie un goût éclairé; mais très- certainement il liait Taristocratie et ses représentants. Chose remarquable! En Angleterre, au milieu d'institutions féodales, singulièrement mêlées de démocratie, un bon gouvernement a fait naître l'habitude, le respect, quelquefois la passion même de l'aristocratie. En Irlande, des institutions aristocratiques sans mélange ont, sous l'influence d'une poUtique funeste, développé des sentiments, des instincts et des besoins démocratiques inconnus en Angleterre.

La réforme de l'aristocratie, qui en Irlande serait populaire, y serait facile aussi : car,, en même temps que dans

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ce pays la démocratie s'élùw, l'aristocratie s'y voît partout en déclin.

Cette aristocratie n*a jamais été douée d'une grande force organique.

Ce qui, en Angleterre, la rend surtout puissante, c'est l'union qui règne dans tous les éléments dont elle se compose : la grande propriété, la haute industrie, l'Église, l'université, les corporations municipales, la médecine, le barreau, les arts et métiers, forment dans ce pays une association compacte, dont tous les membres n'ont qu'un intérêt, qu'une passion, qu'un but commun qui est la conservation de leurs privilèges.

Piion de pareil n'a pu jamais exister en Irlande.

Si Ion excepte l'université, qui est liée à l'Église par un noBud si étroit et si naturel qu'elles sont comme deux sœurs, tous les éléments aristocratiques. n'y sont unis entre eux que par les chaînes les plus fragiles.

Il y a bien une sympathie naturelle entre les grands propriétaires du sol et les ministres de TÉglise anglicane : même religion, mômes passions, mêmes intérêts politiques. Repoussés par les mêmes haines, ils sont enclins à se rapprocher comme des proscrits qui se rencontrent sur la terre d'exil. Mais leurs rapports n'ont point cette régularité qui seule fait naître une union- réelle et solide ; ni les uns ni les autres ne résident habituellement en Irlande; ils ne s'y rencontrent que par accident, ils s'y voient comme on se voit à l'étranger; c'est 'une liaison passagère qui, quelque sincère qu'on la suppose pendant qu'elle existe, ne laisse point de traces.

L'appui que retire Taristocratie de ses autres auxiliaires est encore plus faible et plus incertain.

Les corporations municipales, ses plus fidèles alliées, sont tombées, dès longtemps, dansunétatde discrédit et d'ignominie qui rend douteux le bienfait de leur assistance; et les abus dont elles sont souillées impriment au pouvoir qu elles

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soutiennent une tache qui nuit plus à celli!-ci quo Jour zèl(3 ne peut lui servir. Ces corporations n*ont d'ailleurs jamais eu la force que donnent en Angleterre de grandes richesses. Jadis elles avaient, commeprolestantes, le inonopolepresque absolu du commerce et de l'industrie; mais pendant tout le temps que dura ce monopole, l'industrie irlandaise fut sacrifiée à celle de TÂngletern'. Le privilège leur valait ainsi peu d/avantages. Afin de le conserver, elles étaient forcées de se mettre à la merci de l'Angleterre, dont elles acceptaient le joug pour pouvoir imposer le leur. Aujourd'hui elles sont complètement affranchies du lien anglais ; mais on a vu précédemment comment, depuis son émancipation, Tinclustrie irlandaise crée plus de fortunes démocratiques qne de richesses amies du privilège *

Nous avons vu plus haut aussi les classes moyennes catholiques s'emparant du barreau, jadis uni à l'aristocratie protestante. Ainsi, de tous côtés, celte aristocratie est faible, divisée et menacée dans le peu de force qui lui reste. Il ne reste, à vrai dire, d'élément aristocratique que dans un seul corps, celui des propriétaires du sol. Là seulement on peut trouver quelque accord dans les vues, quelques procédés réguUers, quelque durée dans lunion; et encore les plus riches, c'est-à-dire ceux qui pourraient donner à leur corps le plus de puissance, sont-ils en général hors du pays.

Enfin, le plus grand nombre des propriétaires irlandais est récemment tombé dans un état de détresse qui mérite d'être considéré.

On a<vu la description des maux qu'endurent les pauvres agriculteurs d'Irlande ; il y aurait aussi un triste tableau à présenter de la misère des riches de ce pays. C'est un fait incontestable que le plus grand nombre des propriétaires ont d'immenses embarras dans leurs fortunes. Le poids de

* En 1841, les whigs ont aboli le privilège des protestants dans les corporations municipales d'Irlande.

leurs dettes les écrase, leurs doinaines sont chargés d'hypothèques. Beaucoup d'entre eux, débiteurs d'intérêts égaux ou supérieurs à leurs revenus, sont réduits à la nue propriété de leurs terres. J'ai vu tel domaine de cinquante mille acres rapportant cinq ceht mille francs de rente, sur lequel il ne restait pas au propriétaire la jouissance d'un revenu de dix mille francs. Rien n'est plus fréquent que de voir installés, sur les grandes propriétés, des gardierîs judiciaires, chargés de percevoir, au profit des créanciers, les fermages dus au propriétaire, et dont celui-ci a été dépouillé soit par une sentence de la justice, soit par une transaction volontaire.

. Cette détresse des propriétaires irlandais, qui va tou- • jours croissant, tient à plusieurs causes : la première de toutes, c'est leur propre incurie. Ils ont, pendant des siècles, rejeté sur des agents et sur des middlemen l'ennui de leurs affaires d'Irlande; et un jour ils s'aperçoivent que ces affaires ont été mal conduites, et que leur fortune, au lieu de s'accroître, a décliné. Une autre raison, c'est leur cupidité aveugle, qui, en rendant leurs fermiers misérables, est devenue pour eux-mêmes une cause d'appauvrissement. Et puis, comme ils sont véritablement en état de guerre avec la population, celle-ci leur cause sans cesse de grands dommages, sans autre avantage pour elle que le plaisir de leur nuire. On se fait difficilement une idée de la quantité de bestiaux qui, chaque année, sont tués mé- 'chamment ou mutilés sur les terres des riches, de bois et d'édifices qui sont brûlés, de prairies qui sont bêchées el retournées, d'arbres qui sont coupés par pur esprit de vengeance. Je vois qu'en 1833 il s'est commis dans la province de Munster plus d'attentats en vue de préjudicior aux propriétaires que dans le but de procurer un profit aux auteurs du crime. Ainsi, au milieu de tous les délits^ je ne trouve que cinquante-neuf vols, mais je remarque cent soixante- dix-huit attentats dictés par ces instincts de vio-

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