‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 2)Chapitre 90 sur 219 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

toutes les résistances, et dût le dernier des Irlandais être exterminé, il est nécessaire que la dîme soit payée. Dans les mêmes circonstances, les whigs agissent autrement : ils souhaitent, à la vérité, comme les tories, que Ton acquitte tes dettes de l'Église ; ils en prescrivent même Tobligation rigoureuse; mais, lorsqu'ils trouvent toute la population rebelle à ce payement, ils n*ont point recours aux mêmes violences pour dompter la rébellion; ils essayent la rigueur, et ne s'y obstinent j)as ; ils s'arrêtent au commencement de la voie sanglante que les tories parcourent tout entière, l'intérêt général du pays leur paraissant supérieur à celui de l'Église, qui pourtant les touche beaucoup. Alors ils s'effor* cent d'apaiser le peuple sans renverser l'Église. Us n'abolissent pas la dîme, dont la suppression serait un trop grand coup porté à l'Église; mais ils s'efforcent, en modifiant l'institution, de la rendre moins odieuse, et, en calmant les passions populaires, de rendre possible le gouvernement de ce pays.

C'est ainsi quen présence de Fagitation irlandaise de 1832 les whigs ontaboU l'impôt protestant le plus odieux aux catholiques d'Irlande, qui était les taxes de fabrique (church rates). Ainsi, en 1858, jugeant, par une expérience de cinq années, que le peuple irlandais était résolu à ne plus payer la dîme, les whigs l'ont réduite d'un quart, et ont transporté du fermier au propriétaire l'obligation de la payer.

De pareils changements n'attaquent pas sans doute le mal dans sa racine , mais ils le rendent moins douloureux.

11 n'entre pas dans les principes des whigs d'abolir en Irlande la suprématie rehgieuse ; ce qui serait pour ce pays la première condition de repos et de bien-être; mais ils peuvent du moins rendre moins blessant et moins odieux le principe funeste qu'ils ne détruisent pas, et c'est déjà beaucoup. L'Église anglicane n' est pas la seule plaie de l'Irlande,

mais c'est ia plus vive; et le soulagement des autres est impossible, si celle-ci n'est d'abord adoucie. C'est ce qui explique pourquoi les whigs peuvent seuls aujourd'hui gouverner l'Irlande.

Si les whigs avaient des ambitions vulgaires, leur intérêt serait, quand ils tiennent le gouvernement, de traîner en longueur la réforme de l'Église d'Irlande; car, tant que cette Église sera debout avec ses abus au milieu des passions violentes qu'elle excite, l'accès di| pouvoir sera bien difficile aux tories, dont le nom seul insurge l'Irlande, et qui ne pourraient faire leur paix avec ce pays que s'ils commençaient par y attaquer l'institution religieuse dont ils sont les soutiens obligés.

Cependant, en mêiine temps qu'on voit l'Eglise d'Irlande attaquée par les whigs, on comprend bien qu'elle n'est pas l'objet auquel ceux-ci aimeraient à appliquer Jleurs principes réformateurs ; car c'est le terrain de combat où ils se sentent le moins à l'aise. S'ils luttent d'abord contre l'Église, c'est que, quand ils entrent dans la carrière des réformes, l'Eglise est le premier adversaire qu'ils trouvent devant eux, et qu'il faut d'abord^aincre, sous peine de se retirer. La réforme de l'Église est donc bien moins un but qu'ils poursuivent qu'un obstacle dont ils travaillent à se délivrer.

Quelles réformes les whigs peuvent faire dans les privilèges civils

de l'aristocratie d'Irlande.

Maintenant l'obstacle religieux étant écarté, quelles ré* formes peuvent-ils faire dans les privilèges civils et politi-ques de laristocratie?

Cette question présente des difficultés dont on va comprendre tout de suite la gravité.

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Les whigs anglais sont certainement très-aristocrates dans la plupart de leurs passions et de leurs principes, et pour justifier cette assertion, un seul fait suffit : ils gouvernent r Angleterre depuis sept ans (1).

D'un autre côté, on est forcé de reconnaître qu'ils font beaucoup de réformes, dont la portée^ sinon le principe, est singulièrement démocratique. Ainsi, les grandes me-sures qui ont été indiquées plus haut, la réforme parlementaire, la réforme municipale, la réforme des juges depaix(2), sont toutes l'ouvrage des whigs. Beaucoup d'actes favorables à la démocratie sont donc faits par les whigs, amis de l'aristocratie. N'y a-t-il pas là une contradiction au moins apparente? En quoi donc sont-ils démocrates? en quoi aristocrates?

L'incohérence qui se présente ici dans le caractère des whigs anglais se dissipera si l'on prend le soin de distinguer dans leurs principes ceux suivant lesquels ils gouvernent la société civile et ceux qu'ils appliquent à la société politique.

Si Ton étudie les doctrines et les actes des whigs les plus voisins du radicalisme (3), on reconnaît qu ils iraient jusqu'à sacrifier une partie des privilèges poUtiques qui appartiennent en Angleterre à la grande propriété. Us trouvent sans doute fort juste qu'il existe un certain nombre d'hommes tenant du hasar^l de la naissance et du sort de la fortune le droit de gouverner leurs semblables; juges de paix, parce qu'ils sont riches; législateurs, parce qu'ils sont lords. Cependant ils ne considèrent pas comme inviolables l'institution des juges de paix et celle des lords.

Ainsi ils admettent que si la Chambre des lords devenait un obstacle à des innovations jugées nécessaires, cette Chambre devrait être non abolie, mais réformée et composée au moins en majorité d'hommes qui eussent copquis, soit par leur mérite personnel, soit par une grande fortune, le droit de représenter dans le parlement une idée ou un intérêt .

Ils comprendraient aussi qu'un plus grand nombre de citoyens fût appelé à prendre part aux affaires de TÉtat; et en môme temps qu'ils étendraient le cercle de la capacité électorale, ils accroîtraient le nombre des fonctions publiques qui sont conférées par l'élection populaire. Ainsi il ne serait point contraire à leurs principes d'organiser dans chaque comté un conseil local où des citoyens mandataires du peuple rempliraient les fonctions administratives qu'exercent en ce moment les juges de paix (1). Leur tendance serait donc, en agrandissant la représentation populaire, d'appeler par l'élection les classes moyennes à l'administration du pays, dont les grands propriétaires fonciers ont le privilège et le monopole. 11 y a certainement, dans ce corps de doctrines, une portée très-démocratique.

Mais les mêmes hommes qui souffrent que Ton établisse l'égalité dans la société politique ne montrent plus la même tolérance quand il s'agit de régler la société civile. Ils ne tiennent pas absolument à conserver en faveur d'un aîné le droit héréditaire d'entrer au parlement et d'y faire des lois pour le pays; mais ils défendent obstinément la loi civile qui donne à cet aîné le droit de prendre, au décès de son père, la totalité de l'héritage, à l'exclusion de ses frères, de ses sœurs, destinés à végéter dans l'ombre, tandis que l'êtriB privilégié vit au sein du luxe et des honneurs. Us comprendront que l'on ne remette pas exclusivement le gouvernement de la société entre les mains d'une petite oligarchie ; mais, une fois le privilège politique supprimé, ils trouvent naturel que cette petite oligarchie possède à elle seule la moitié du territoire anglais, et le conserve à tout jamais en vertu des substitutions et des lois civiles qui rendent le sol, en quelque sorte, inaliénable entre ses mains : c'est-à-dire qu'en même temps qu'ils consentent à introduire l'égalité dans la société politique, ils inclineraient à maintenir l'inégalité dans la société civile. Les v^higs créent ainsi dans leur tête, et ils travaillent à

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constituer dans le pays, comme deux zones distinctes, dans chacune desquelles ils mettent en vigueur un principe différent de gouvernement, aussi démocratique pour Tune qu'aristocratique pour l'autre. Gomme s*il n'existait aucun lien intime entre le gouvernement d'un peuple et ses mœurs, ils ne paraissent pas soupçonner que la doctrine d'égalité admise dans l'État puisse jamais entrer dans la famille; et ils semblent croire que la propriété restera le monopole d'un petit nombre après que les droits politiques seront devenus le partage de tous. Ce n'est point ici le lieu d'examiner jusqu'à quel point un pareil système est logique, et si cette séparation artificielle de l'homme et du citoyen pourrait être durable ; mais il importait de constater cette théorie qui résume le système des whigs les plus avancés, parce qu'on y trouve quelque prémisse pour la solution de la question posée plus haut.

Ne voit-on pas en effet que, par la nature même de cette doctrine, les whigs anglais répugneraient à abolir les privilèges civils de l'aristocratie irlandaise, c'est-à-dire réformer les lois qui maintiennent entre les mains de celle-ci presque tout le sol de rirlande^?Et ne résuUe-t-il pas aussi de cette théorie que, si, à raison de leurs propres principes, les whigs ne peuvent réformer les privilèges civils de l'aristocratie irlandaise , ils peuvent être conduits par 'ces mêmes principes à abolir ses privilèges pohtiques? Voyons donc quels changements les whigs pourraient introduire dans la société politique en Irlande, et quels privilèges politiques de l'aristocratie ils pourraient réformer.

* Les whigs ont, en cette matière, fait beaucoup plus que Tauteur n*espérait d'eux en 1858. La loi qui met la terre dans le commerce fait sortir le sol des mains de l'aristocratie irlandaise. — Voir, .dans le § 7 de la notice placée en tête du premier volume, ce qui est dit de la Landed Estâtes court.

(Note de la sepliètnè édition, 1862-63.)

g III

Réformes politiques spéciales à l'Irlande, que peuvent faire les whigs dans la paroisse et dans les corporations municipalesT.

Les réformes que les whigs font ou peuvent faire dans les pouvoirs politiques de raristocratie ont nécessairement pour objet les privilèges appartenant à celle-ci, soit dans l'État, soit dans le comté, dans les villes municipales ou dans les paroisses.

Lorsqu'on 1853 les whigs ont aboli les taxes de fabrique (i) que la population protestante imposait pour les besoins dp son culte à la population catholique, ils ont, par cet acte, détruit un privilège tout à la fois religieux et politique qu'exerçait l'aristocratie anglicane dans la paroisse irlandaise.

L'on peut ajouter qu'ils n'ont aucune autre réforme à y faire; car la paroisse irlandaise, dont presque toute la vie était un abus, n'existe pour ainsi dire plus depuis que l'abus est aboli (2).

Les whigs voudrafent opérer dans les corporations municipales d'Irlande une réforme non moins profonde, et qui serait plus complète ; car ici ils ne se borneraient pas à démolir, ils entreprendraient de réédifier.

Ils voudraient détruire le monopole anglican et aristocratique de ces corporations, et sur leurs ruines construire une organisation municipale démocratique et libre. Ils voudraient établir en principe que tout individu, catholique ou protestant, anglican ou presbytérien, payant une taxe et domicilié dans l'enceinte de la cité, est par ce seul fait un citoyen actif, et à ce titre investi de droits qu'il exerce, soit directement, soit par les représentants qu'il a élus.

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