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peuple souffre toujours. H y a de vieilles plaies sociales sur lesquelles le remède venu des lois est lent à se faire sentir. Ces plaies du peuple larges et hideuses , le clergé seul n'en détourne pas les yeux , seul il s'en approche et les adoucit. En Irlande , il n'y a que le prêtre qui ait de perpétuels rapports avec le peuple et qui s'en honore.
Ceux qui en Irlande n'oppriment pas le peuple ont du moins coutume de le mépriser. Je n'ai trouvé dans ce pays que le clergé catholique qui aimât les basses classes , et en parlât dans des termes d'estime. Cela seul m'expliquerait la puissance des prêtres en Irlande.
La mission du clergé catholique en Irlande est la plus magnifique qui se puisse imaginer. Elle est un accident : car il fallait , pour la faire naître , un ensemble de misères qui heureusement sont propres à ce pays. Mais le clergé irlandais n'a point manqué à sa fortune; un rôle admirable s'offrait à lui, il en a compris la grandeur et il le remplit avec un dévouement sublime : on ne se doute guère sur le continent de ce qu'est en Irlande la vie du prêtre catholique qui, dans la guerre terrible que le riche fait au pauvre , est le seul refuge de celui-ci ; et qui met à combattre le malheur de son semblable un zèle , une ardeur, une constance que l'ambition la plus violente et la plus égoïste apporte rarement dans la construction de sa propre fortune.
Il semble du reste que tout en Irlande se réunisse pour placer en relief aux regards du peuple les vertus de son clergé.
Quel doit être le sentiment du peuple quand il n. 4
5o RÉSISTANCE A l'oPPRESSÎOIN .
compare son ôii^lise humble et pauvre comme lui , comme lui persécutée, avec cette église orgueilleuse et magnifique, l'Eglise anglicane appuyée sur l'État dont elle partage la puissance; lorsqu'une loi dure le contraint de jjayer à celle-ci des tributs énormes dont il ne lui revient jamais une obole , tandis que le peu qu'il donne à son pauvre clergé, celui-ci le lui rend tout entier, et y ajoute des soins et des dévouements qui ne se paient point ; lorsque, sous ses yeux, un ministre protestant, un étranger qu'il ne connaît pas, occupe un bénéfice où il ne prend souci que de sa famille, de ses plaisirs et de ses intérêts ; tandis que le prêtre catholique , qui n'a point de famille , point de fortune , point de biens terrestres, qui est enfant de l'Irlande et sorti des rangs populaires , ne vit que pour le peuple et se donne tout à lui ?
Que doit-il penser au sein de ses immenses et profondes misères , lorsque chaque jour il entend les riches, presque tous sectateurs de l'EgHse anglicane, proclamer que l'aumône est le plus grand de tous les maux, qu'elle est pour le peuple une source d'immoralité et de dépravation ; tandis que, dii haut de la chaire , le prêtre catholique frappe de ses malédictions le mauvais riche qui ne donne point au pauvre, et ne cesse de faire entendre ces paroles de charité: Faites l'aumône, et le royaume des cieux vous appartient.
Je n'examine point ici lequel du riche protestant et du prêtre catholique entend le plus sainement les principes de l'économie politique; mais je suis sûr tout d'abord que le peuple prend le lan-
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gage du riche pour celui d'un adversaire , tandis que la parole du second pénètre comme une voix amie jusqu'au fond de son cœur. Qui s'étonnera maintenant de la puissance du clergé catholique en Irlande? Cette puissance a pourtant encore une autre base, et peut-être la plus solide de toutes : de même que le peuple irlandais n'a pas d'autre appui que son clergé, le clergé catholique n'a pas d'autre soutien que le peuple. C'est le peuple seul qui paie son prêtre; de là l'origine du double lien qui les serre étroitement l'un à l'autre ; de là leur dépendance mutuelle, de tous les nœuds le plus durable. Ajoutons que dans ce pays où toutes les classes supérieures et privilégiées sont impopulaires^ le clergé catholique est le seul corps plus éclairé que le peuple , dont celui-ci accepte les lumières et le pouvoir. Et ce pouvoir n'est pas purement social ; il est encore essentiellement politique. La libre existence de l'Église catholique est peut-être, en Irlande, ce qu'il y a de plus directement hostile au principe qui , pendant des siècles, a dominé dans le gouvernement. Ce n'est pas seulement une église qui s'élève à côté d'une autre église; ce n'est pas seulement un corps de vicaires, de prêtres et d'évêques qui s'organise à la face d'un autre clergé, élevant autel contre autel, et faisant entendre prédication contre prédication. Il y a, dans le développement aujourd'hui complètement libre de l'Eglise catholique d'Irlande, le signe d'un principe nouveau , vainqueur du vieux principe anglican, qui jadis était comme le cœur du gouvernement anglais : la vieille Irlande se sent renaître dans l'Église catholique; la tyrannie pro-
52 RÉSISTANCE A l'oIM>I\ESSION.
testante (protestant ascendancy) est vaincue; c'est un principe politique, bien plus encore qu'un principe religieux, qui triomphe.
Aussi le prêtre irlandais ne se borne pas à secourir le peuple dans ses misères sociales, il le protège encore contre l'oppression politique; il ne se contente pas d'être homme et prêtre, il est encore citoyen, et n'est pas moins occiqié de la liberté que de la religion.
Pendant longtemps, le clergé catholique, soumis comme le peuple à la persécution, n'avait eu d'autre soin que de s'y soustraire, et il était trop abattu par elle pour conserver aucune puissance de protection ; il se dérobait aux lois pénales , s'efforçait de procurer au peuple les secours spirituels de la religion, et quand il y réussissait, il avait accompli sa tâche. Ainsi , au plus fort de l'oppression , le clergé catholique se renferma strictement dans son église, et il s'y tenait encore réfugié , lorsque l'Irlande livrait ses premiers combats et remportait ses premières victoires. Il resta naturellement étranger à l'agitation de 1 778, qui était un mouvement protestant; et peu de temps après, quand l'association irlandaise apparut faisant un appel à toutes les forces nationales, il fut d'abord à peu près sourd à sa voix, et puis ne lui prêta qu'un timide concours qu'il s'empressa de retenir quand l'orage de 1798 vint à gronder.
Cependant ce terrible ouragan passé, les attaques du peuple ayant cessé d'être révolutionnaires pour devenir presque légales , des procédés ingénieux d'agression ayant été trouvés , avec lesquels on poursuit les fruits de la rébellion sans risquer aucun
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de ses périls ; périls immenses que le prêtre prudent pour le peuple et pour lui-inême ne perd jamais de vue :1e clergé catholique, dans ces conjonctures, a fini par épouser vivement la cause du peuple, et de ce jour il a été son défenseur le plus efficace et le plus redoutable ennemi du pouvoir. Il n'y a pas eu, en Irlande, une crise politique à laquelle le clergé catholique n'ait eu une grande part. Il a été le constant auxiliaire de l'association dont il explique au peuple les actes et les décrets. Pas une élection ne se fait en Irlande sans que le clergé catholique donne ses conseils , pour ne pas dire ses ordres au peuple. Le clergé prend part à toutes les affaires du pays; il se mêle aux assemblées et y fait entendre sa voix. Souvent le prêtre se change en tribun , et la même voix qui recommande de rendre à César ce qui est dû à César, proclame hautement que le devoir de tout bon catholique est de voter contre le protestant, et que le plus humble fermier doit braver les rigueurs du maître , plutôt que de ne pas donner son suffrage suivant sa conscience. Personne aujourd'hui n'ignore, en Irlande, que le succès des élections libérales est presque entièrement dû à l'influence du prêtre qui tient en ses mains l'âme du peuple, et sait opposer aux menaces du riche et du puissant les promesses du ciel et les terreurs de l'enfer. C'est sur la proposition du clergé que l'association a résolu de donner une indemnité aux pauvres fermiers qui, par suite d'un vote indépendant, sont expulsés de leur ferme ; ainsi le clergé d'Irlande a introduit la charité dans la politique (i). Il n'est pas assurément dans les traditions et dans
■j/\ lllisiSTANCE A L'oPPnivSSION.
les principes du clorgé catholique de se montrer hostile aux i^ouvenienients établis; et lorsr[ue la divergence du principe religieux Tempéche de s allier à eux, il s'abstient en général de leur faire la guerre. Regardez la Belgique et la Prusse. Mais ici que voyons-nous? Ce n'est pas seulement un clergé catholique en face d'un gouvernement protestant avec lequel l'alliance était impossible ; c'est un clergé auquel, depuis trois siècles, ce gouvernement livre une guerre implacable, dont la loi proscrivait le culte, déportait les membres, sur lequel tombaient les plus cruelles persécutions dont le souvenir vit encore dans toute l'Irlande; c'est un clergé qui, irrité du mal qu'on lui fait, l'est plus encore peutêtre de la protection magnifique que l'État accorde à sa mortelle ennemie, l'Église anglicane; un clergé enfin qui, toujours en guerre avec l'État, n'a jamais eu d'autre ami que le peuple, ce pauvre peuple d'Irlande, qui, après avoir payé le propriétaire, le ministre anglican , l'impôt, les taxes de l'État, du comté, de la paroisse, trouve encore quelques deniers pour faire à son prêtre une digne condition (i). Et l'on voudrait que, lorsqu'une lutte s'engage et se continue pendant un demi-siècle entre le gouvernement et le peuple ; lorsque d'une loi , d'une taxe, d'une élection, peuvent sortir la vie, la fortune, la liberté de tous les citoyens; quand tout ce qui est national se range d'un coté , et tout ce qui est ennemi de l'Irlande, de l'autre; lorsque des alternativas de succès et de défaites appellent dans la lice tous les combattants; on voudrait, dis-je, que, placé entre ce gouvernement détesté et ce
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peuple ami, le clergé demeurât spectateur indifférent du combat.
Non, le clergé catholique voudrait rester neutre, qu'il ne le pourrait pas; mais, pour adopter la cause populaire , il n'a point de violence à s'imposer. Le prêtre irlandais est bien loin, à l'heure qu'il est, des doctrines d'obéissance passive qu'on a souvent reprochées à l'Eglise catholique, et suivant lesquelles le peuple, courbé sous la plus pesante tyrannie, n'aurait pas le droit de relever sa tête. On peut juger de l'esprit qui anime le clergé d'Irlande et concevoir ses principes actuels par la réponse que fit, en i832 , devant un comité de la chambre des communes, le docteur Doyle , alors évéque de Carlow (Kildare) , dont le nom est en grande vénération parmi le peuple et le clergé d'Irlande.
Le docteur Doyle avait publié une lettre adressée à tous les catholiques irlandais pour les engager à refuser au clergé protestant le paiement de la dîme et à appuyer leur résistance sur tous les moyens légitimes.
Ainsi , lui dirent les membres du parlement anglais devant lesquels il comparaissait, vous posez en principe le droit de résister à la loi ; et quel sera le fondement de cette résistance? Le jugement individuel de chacun , qui décidera souverainement si la loi doit ou ne doit pas être obéie. Est-il rien de plus anarchique?
« Je pense, répond l'évêque catholique, que si, « quand des abus existent dans un État , les indivi- « dus étaient obligés de tenir leur jugement sous le « joug de l'autorité qui protège ces abus, il n'y aurait
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« pas pour le pays de réforme possible ; et l'on ver- « rait alors s'établir sur les bases les plus larges, « non-seulement le principe de l'obéissance passive, a mais quelque chose encore de pire que le droit «c divin des rois; car ce serait le droit divin des abus, o Au nom de Dieu, dites-le-moi, ([uel progrès s'est « jamais fait dans ce pays , qui n"ait été l'œuvre « d'hommes poursuivant la justice en opposition à « la loi? Pour moi, je n'en connais aucun. Tout le M despotisme de Jacques F'' était rigoureusement « légal. Même dans la question du tonnage, les tri- « bunaux se prononcèrent pour le pouvoir royal. « Si vous en venez à la révolution de 1688, elle se « fit sans aucun doute en violation de la constitu- « tion , et pourtant elle est le point de départ de « notre prospérité nationale. Arrivons à l'émanci- « pation catholique. Pendant cinquante années, les « protestants et les catholiques d'Irlande l'ont pour- « suivie de leurs efforts; et combien de crimes ont « accompagné l'opposition qu'elle a rencontrée ! «combien de collisions, de haines, d'animosités ! rt combien de luttes sanglantes! Et pour parler d'un « fait encore plus récent, l'organisation actuelle de la « chambre des communes n'est-elle pas constitution- « nelle (i)? Nul, sans doute, ne niera qu'elle ne le « soit. Cependant cette institution, que la loi protège, « le roi et son gouvernement travaillent à la modi- « fier ; et leur plan de réforme est l'occasion d'ë- « meutes populaires à Bristol, à ISottingham, etc. « Qui imputera au gouvernement ces émeutes et le « sang qui s'y répand ? S'il fallait renoncer à recourt vrer un droit parce que la poursuite de ce droit
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« traîne avec elle des périls, autant vaudrait se livrer « purement et simplement à la merci du despotisme; (( et Vos Seigneuries ne réussiront jamais à en- « chaîner mon intelligence à la lettre de la loi, au « point de m'arrêter dans la poursuite du juste et a du vrai que me montre ma conscience. Prenons «donc pour guide un principe de justice; condui- « sons-rious d'après lui, et tenons-nous en garde de «notre mieux contre l'abus; mais n'allons pas, « parce que l'abus se trouve mêlé au principe, sa- « crifier ce principe lui-même. Si nous agissions « ainsi, mieux vaudrait pour nous cesser de vivre «en société, et nous ne serions certainement pas « dignes de la constitution libre dont la Providence « a doté ces contrées (i). «
Tel est aujourd'hui le langage du prêtre en Irlande. C'est ainsi que d'un élément favorable de sa nature aux gouvernements étabhs sort un principe fécond de liberté pour le peuple ; principe de résistance politique devenu si formidable en Irlande, qu'on se demande quelle autorité est capable de s'y maintenir à l'encontre de lui, et auquel pourtant ses adversaires eux-mêmes osent à peine toucher, parce qu'il est l'unique sauvegarde sociale de ceux dont il attaque la puissance politique. Le clergé catholique est à peu près l'unique source de morale à laquelle le peuple irlandais vienne puiser; lui seul enseigne à ce peuple les règles de conduite privée qui sont encore les plus sûrs garants de l'honnêteté dans la vie publique ; et là même où ses passions politiques sont engagées avec ses intérêts, tout en adoptant la voie du peuple , il s'efforce, en suivant
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celui-ci, de le diriger, et il y réussit souvent. En tout temps, il a condauuié les principes et les actes des ^Mnle-l}oys; et le docteur Doyle les foudroya plus d'ime fois de ses excommunications. Si , au milieu de sa démagogie , l'association est parvenue à répandre parmi le peuple des idées d'ordre et de soumission à une règle, c'est le clergé catliolicpie qui a été son agent immédiat. Si le riche, si le juge de paix auxquels le peuple résiste par le conseil du prêtre, ne sont pas tués et pillés, c'est au prêtre seul qu'ils le doivent. Étrange situation d'une aristocratie dont les membres , pour assurer leur vie et leur fortune, ont en quelque sorte besoin de délaisser leur pouvoir politique! Singulière destinée d'un clergé qui, porté par ses instincts et ses doctrines vers l'autorité , en devient le plus terrible adversaire !
Du reste, dès que le clergé irlandais, dont la doctrine catholique n'est point hostile aux pouvoirs terrestres , sort de son principe , il est tout naturellement, et par un penchant qui lui est propre, l'ennemi de l'aristocratie.
Le christianisme est démocratique de son essence ; il est la grande source d'égalité qui coule perpétuellement et inonde l'univers. Le christianisme ne cesse d'être démocratique que lorsqu'il est détourné de son cours naturel.
Si le principe chrétien est le plus démocratique de tous les principes religieux, il faut ajouter que de toutes les formes sous lesquelles le principe chrétien se manifeste aux hommes , la forme catholique est aussi la plus démocratique. Elle seule passe le même niveau sur tous les hommes, sur tous les