DEUXIÈME PARTIE, CHAP. Il, § V. 'J'j
merçant fie cette religion n'acquiert pas seulement des richesses, il conquiert aussi tous les droits qui sont attachés à la fortune. En 1793, il a acquis la franchise électorale; en i8,>.9, la franchise parlementaire. Avant que ces concessions eussent été faites, les marchands cathodiques d'Irlande auraient pu encore, à la rigueur, former une classe riche; mais ils ne pouvaient former une classe puissante. Maintenant , délivrée de ses fers , forte de ses droits, cette classe accroît incessamment sa puissance avec ses richesses ; et elle ne saurait trop veiller à sa fortune , car tout se réunit pour lui faire en Irlande une grande destinée.
En Angleterre, où l'aristocratie est nationale, la classe moyenne, en quelques rangs qu'on la prenne, ne saurait avoir qu'un rôle secondaire à remplir, soit qu'unie à la classe supérieure elle s'y éclipse, soit que, se séparant de celle-ci, elle s'efforce d'en balancer la puissance, au risque de s'annuler elle-même. En Irlande, au contraire, où l'aristocratie est en guerre ouverte avec le peuple , la classe moyenne, dès qu'elle existe, est tout naturellement le premier et le seul pouvoir national.
Et c'est pour elle un grand avantage que de pouvoir être la seule classe supérieure acceptée du peuple, sans être une aristocratie. Elle aurait une condition bien moins favorable , s'il n'y avait point d'aristocratie en Irlande ; car alors elle aspirerait peut-être à devenir aristocratie elle-même; et quand même elle n'aurait pas cette prétention , on l'en accuserait. Mais l'aristocratie existante la sauve de tout péril; il semble que celle-ci prenne à cœur
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d'opposer au j)ouvoir national Je la classe moyenne le contraste perpétuel d'un pouvoir ennemi, pour que le j)euple aime d'autant j)liis le premier que le second est plus odieux , et alin que la classe moyenne, voyant incessamment [ce qui excite les haines du pays, se préserve mieux des passions et des écarts qui lui feraient perdre la confiance et la laveur populaires.
Une vaste et magnifique carrière est offerte en Irlande à la classe moyenne. Un seul écueil se présente sous ses pas : ce serait qu'en dépit de ce qui la retient toute du coté du peuple, elle ne se laissât incliner quelquefois vers l'aristocratie, soit qu'elle essayât de se rapprocher de celle-ci, soit qu'elle tentât seulement de l'imiter. La possibilité seule d'une telle déviation de sa ligne naturelle paraît au premier abord absolument dénuée de raison : cependant il faudrait ne pas savoir tout ce qu'il y a en Irlande d'élément anglais, même parmi le peuple, et il faudrait ignorer aussi tout ce que dans l'élément anglais il y a de germes d'inégalité , pour ne pas sentir qu'en Irlande la classe moyenne, même celle dont on vient d'exposer la nature, aura des luttes à soutenir afin de rester démocratique : luttes contre ses préjugés et ses instincts ; luttes contre les mœurs du pays lui-même qui est accoutumé à ne voir la puissance qu'au sein des privilèges aristocratiques, et qui cependant, dès qu'il la voit là, s'apprête à la combattre et aspire à la détruire.
Il ne faudrait point s'étonner si ces penchants aristocratiques se montraient dans la moyenne propriété qui en Irlande est en voie de se consti-