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tuer (i) ; il n'est guère de propriétaire médiocre qui, à l'aspect des privilèges que procure la possession du sol, ne soit tenté den goûter lui-même; il jouit singulièrement de posséder, dans sa condition, quelque analogie avec le grand seigneur, son voisin de campagne qu'il hait comme son ennemi politique et religieux, mais dont il n'attend peut-être, pour l'aimer, qu'un sourire bienveillant et une marque d'obligeance. Le vieux sol d'Irlande est , comme celui de l'Angleterre, imprégné de je ne sais quelle contagion féodale , à laquelle tout possesseur a bien de la peine à se soustraire. Jusqu'à ce jour, cependant, la moyenne propriété catholique est demeurée dans le parti populaire; mais peut-être ce fait vient-il moins d'un principe que d'une circonstance accidentelle et passagère. Lorsqu'en 1776 les catholiques obtinrent le droit d'être propriétaires fonciers, ils continuèrent néanmoins d'être frappés des incapacités civiles et politiques , dont la dernière , celle qui les excluait du parlement, ne cessa qu'en 1829; de sorte que, tout en acquérant des terres, ils n'obtenaient aucun des droits dont la terre était la source; et cette contradiction dut maintenir en vigueur leur haine contre l'aristocratie qui, à cause de ses domaines, avait des privilèges dont, malgré leurs possessions , ils étaient exclus. Persisteront-ils dans leurs sentiments hostiles envers la classe privilégiée, à présent que la propriété leur donne, outre tous les droits politiques , la chance d'être appelés dans la commission de la paix, celle d'être convoqués pour le grand jury, et de siéger parmi l'aristocratie dans la cour des sessions et dans le
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conseil du comté ? C'est une question que l'on pose sans la ivsoudie. Du rcslo, les obstacles qui enn)èclient le niouvenuiit du sol en Irlande , et dont il sera parlé ailleurs, s'opposent à ce que la propriété foncière soit, du moins quant à présent, un élément considérable de classe moyenne , ce qui diminue le péril de ses tendances.
Le barreau a bien aussi ses instincts aristocratiques qui ne sont pas sans danger dans l'avenir destiné à la classe moyenne d'Irlande. Corporation privilégiée, il a tout d'abord montré les goûts et les passions propres à son origine; et lorsqu'en 1790 le barreau devint libre, les premiers catholiques qui furent avocats s'associèrent à l'aristocratie protestante (i). Mais l'esprit de privilège social ne pouvait tenir longtemps contre l'intérêt de parti politique et contre la passion religieuse ; aussi , dès le commencement du siècle actuel, et surtout depuis vingt années, le barreau catholique a brisé cette union pour se donner tout au peuple. Aujourd'hui les avocats sont les combattants naturels dans une lutte de légalité et de procédure ; et tant que durera cette guerre, qui leur offre des rôles brillants et pacifiques , on ne peut guère douter que , dans leur situation intermédiaire entre l'aristocratie et le peuple, ils ne se portent vers celui-ci.
Mais de toutes les sources de classe moyenne qui existent en Irlande, celle dont le principe s'accorde le mieux avec le mouvement démocratique qui s'opère dans ce pays, et dont on doit craindre le moins les sympathies aristocratiques, c'est le commerce catholique : source primitive de la classe moyenne en
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Irlande ; source féconde qui pendant des siècles demeura comme compriméedans le sein de la terre sous les pieds de l'aristocratie protestante, et qui aujourd'hui peut couler librement alimentée par le travail de plusieurs millions d'hommes. Sans doute il sortira deson sein quelquesliautes inégalités, mais pour une condition aristocratique elle crée mille conditions moyennes. Une goutte de son onde peut s'altérer : mais son courant reste toujours pur. L'intérêt de parti, l'esprit de secte, les passions présentes, les rancunes du passé, tout anime le commerce catholique contre l'aristocratie. Cependant on est sûr que dans ses ressentiments il ne dépassera pas de certaines bornes; si une guerre constitutionnelle plaît à d'autres, elle est pour lui une nécessité, car il ne pourrait se passer de paix. Je commence à m'apercevoir, disait Wolf Tone en 1 798, à l'époque où il s'efforçait d'entraîner la classe commerçante dans ses entreprises d'indépendance républicaine ; je m'aperçois, disait-il , que les marchands sont de mauvais instruments de révolution ( i ). Le commerce est adverse aux révolutions violentes , et il contient cependant un principe d'éternel mouvement ; c'est le principe du travail qui crée sans relâche à côté de l'oisiveté qui laisse périr ; c'est le principe du progrès sans le privilège, de l'accroissement perpétuel des uns sans l'inégalité constituée des autres. Là surtout est l'avenir de l'Irlande : je dis l'avenir , car la classe moyenne ne fait presque que de naître en Irlande.
Ce n'est pas qu'elle ne possède déjà d'assez grandes richesses; ses progrès sont même singulièrement rapides. En 1778 , il n'y avait que quatre-vingis caif. ' G
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tlioliques qui fussent officiellement reconnus propriétaires fonciers (i); aujourd'hui il est iliflicile d'estimer à moins d'un dixième du sol la jiropriété catholique en lilande ; beaucoup de catholiques qui n'occupent pas la terre ont d'ailleurs des droits sur elle par les hypothèques qui leur sont données en garantie de prêts d'argent {i). Il y a quarante ans, les catholiques étaient exclus du barreau, où ils sont maintenant en majorité. Le commerce catholique, florissant dans toute l'Irlande, et principalement dans les grandes villes, telles que Belfast, Dublin, Corke, Limerick etGalway, a déjà produit d'immenses capitaux. Un seul fait suffirait pour prouver son importance et sa fécondité : c'est que déjà , en 1 829 , les neuf dixièmes des fonds de la banque d'Irlande appartenaient à des catholiques (3). Voilà , certes , pour une classe moyenne qui s'élève , des conditions prospères. Cependant c'est un phénomène étrange en Irlande , et peut-être particulier à ce pays , qu'en même temps que de nouvelles fortunes y sont créées , le nombre des nouveaux riches ne s'y accroît pas en proportion. C'est que souvent, après que la fortune est créée, le riche s'en va, et ceci s'explique par l'état social et politique de l'Irlande.
Le manufacturier, le marchand, le banquier qui se sont enrichis en Irlande par leur industrie seraient sans doute disposés naturellement à chercher dans ce pays leur champ de repos; mais outre la difficulté d'acquérir la terre en Irlande et de trouver un placement sûr , il y a dans ce pays une infinité d'obstacles à sa possession tranquille. L'état de l'Irlande
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est tel qu'il n'existe guère de sécurité complète sur la terre que pour le petit occupant qui couvre toute sa propriété de son corps, et de sa chaumière étend le bras siu' toutes les richesses dont son champ est dépositaire.
Et ce n'est pas seulement la campagne qui est agitée; dans les villes, qui le sont moins à la vérité , les partis sont si violents , les querelles si animées , le spectacle des misères du peuple si affreux , que leur séjour ne contente point l'homme qui , après avoir travaillé, voudrait jouir en paix du fruit de ses labeurs. Il arrive donc souvent que , ne trouvant point en Irlande cet asile de repos, les nouveaux enrichis le vont chercher dans quelques villes d'Angleterre. On voit comment beaucoup font leur fortune en Irlande , sans qu'un égal nombre y réside ; et c'est cependant la résidence qui est à considérer , bien plus que la fortune faite. Il ne s'agit pas , en effet , de savoir si des catholiques gagnent plus ou moins d'argent en plaidant ou en faisant le commerce, et si avec les fruits de leur profession ils achètent de la terre ou des rentes en Irlande ; mais bien s'ils vivent en Irlande sur cette terre, ou avec ces rentes dans une ville irlandaise; et si, après être sortis du peuple par leur industrie et leurs talents, ils prennent une place intermédiaire entre le peuple et l'aristocratie, et s'y tiennent.
Du reste, ce mal, qui retarde les progrès de la classe moyenne en Irlande , tend chaque jour à s'affaiblir. Il diminue à mesure que, de grandes ruines se faisant parmi l'aristocratie, de nouvelles positions sociales sont à prendre parmi le peuple. Ainsi, pour
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citer lin exemple, la nouvelle loi des pauvres donnée à l'Irlande seia propre à retenir dans le i)ays les membres de la classe moyenne , au sein de laquelle on peut calculer que la plupart des administrateurs seront choisis par le peuple.
Du reste, ce n'est pas seulement le nombre qui manque à la classe moyenne d'Irlande; ce qu'il lui faut aussi, et ce qu'elle n'a pas encore, ce sont les lumières, l'expérience et l'éducation. Sortie tout à coup de la plus profonde obscurité pour être placée au grand jour, tirée de l'incapacité générale qui l'excluait parfois de la gestion de ses affaires privées pour être subitement appelée au gouvernement des affaires publiques, la classe moyenne d'Irlande est comme éblouie de son propre éclat. Elle croit à peine à une élévation si magnifique succédant à un si grand abaissement; et dans l'ivresse de sa subite fortune, elle garde difficilement une tenue mesurée entre l'aristocratie son ennemie, qu'elle ne combat pas toujours dignement , et le peuple qu'elle n'estime pas toujours assez. Elle a un reste des vices propres à l'esclave , qui veut être tyran dès qu'il devient libre. Pour s'assurer de sa puissance , dont elle doute encore, elle l'exercerait aisément jusqu'à l'abus. 11 faut cependant qu'elle veille avec un grand soin sur sa propre conduite; car de sa sagesse actuelle ou de ses égarements dépend sa future destinée.
Si donc il est permis de regretter les obstacles qui retardent l'accroissement des éléments dont elle se compose, on doit peut-être regarder comme un bonheur pour elle de ne pas être mise subitement en possession de tous les pouvoirs. Il faut, avant de
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gouverner, qu'elle en apprenne la science. C'est encore sous ce rapport que les travaux de l'association nationale sont si importants : c'est une école de gouvernement, où s'instruit chaque jour la classe qui est, en définitive, destinée à gouverner.
Cette classe, qui est sans contredit le principe le plus fécond de démocratie, en est aussi le plus précieux. Otez de l'Irlande la classe moyenne, et vous aurez le pays le mieux préparé qu'il soit possible pour recevoir un gouvernement absolu. Toute tyrannie y sera facile, et je dirai presque agréable au peuple, pourvu qu'elle s'établisse l'adversaire de l'aristocratie et lui fasse la guerre. Il pom-ra encore résulter de tout cela de la démocratie; , mais de celle que fait le despotisme. Il y a en Irlande, pour le pouvoir absolu, une chance que la classe moyenne naissante peut lui disputer , et du succès de celle-ci ou de son échec dépend la question de savoir si l'Irlande aura l'égalité du despotisme ou celle d'une démocratie libre.