‹ L'Irlande sociale, politique et religieuse (volume 3)Chapitre 61 sur 101 · TROISIÈME PARTIE, CIIAP. IV, SECT. II · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CIIAP. IV, SECT. II

sa culture, aux mains les plus débiles, ne perd-elle pas de sa richesse et de sa fécondité?

Je ne discuterai point cette question tant controversée du mérite relatif de la grande et de la petite culture. On soutient , je le sais, qu'un grand domaine produit plus proportionnellement que plusieurs petites terres d'égale étendue, parce que le grand possesseur a dans ses mains des capitaux et des procédés qui ne sont pas à la portée des petits propriétaires; mais, je n'ignore pas non plus qu'à cela l'on répond qu'au défaut de capital pécuniaire chacun de ces petits occupants du sol dépense sur la parcelle dont il a la propriété absolue une somme d'activité et d'énergie personnelle plus grande que n'en peut fournir un ouvrier salarié; que tous travaillant ainsi pour eux-mêmes , et sous l'influence d'un égoïsme fécond , parviennent à force de zèle et d'industrie , à tirer de leurs terres autant, si ce n'est plus, que n'en obtiendrait un propriétaire unique , obligé d'employer les ]:ras d'autrui ; qu'il n*y a point à regretter cet emploi d'une force plus grande pour produire un résultat pareil dans les pays où l'activité du peuple, si elle ne s'appliquait pas au sol, ne se porterait point ailleurs; qu'enfin ces petits cultivateurs, obligés à des efforts supérieurs pour atteindre un but égal , ne sont point à plaindre , parce qu'ils trouvent dans l'intérêt et la passion de la propriété une source intarissable de vigueur qui leur rend plus léger un plus lourd fardeau. L'expérience des temps modernes a montré quelle différence de prix il y a entre le travail de l'ouvrier libre et celui de l'esclave; on ne sait pas encore de combien l'em-

196 DES REMÈDES AU MAL. ABOLIR l'aRFSTOCRATIE.

porte le travail du cultivateur propriétaire sur celui de l'ouvrier libre.

Quoi qu'il en soit , et laissant l'examen de celte grande question aux économistes, je me borne à dire que si les avantages économiques de la division du sol sont douteux, son bienfait social et politique n'est pas incertain.

Consultez tous ceux qui en France ont vu la condition du peuple telle qu'elle était avant 1789: tous vous diront qu'aujourd'hui elle est infiniment plus heureuse qu'elle ne l'était autrefois: et quelle a été la cause principale de ce changement subit ? C'est que le peuple est devenu propriétaire. Mais nous n'avons pas besoin , pour nous convaincre de cette vérité, de recueillir les traditions du siècle passé. Regardons seulement ce qui se passe sous nos yeux ; qui de nous n'est frappé de la révolution qui s'opère soudainement dans toute l'existence de l'homme du peuple qui n'était pas propriétaire et qui le devient ?

Le sol est, en France , la suprême ambition des classes ouvrières. Le domestique , le journalier agricole, l'ouvrier manufacturier ne travaillent qu'en vue d'acquérir un petit coin de terre; et celui qui atteint le but tant désiré devient non seulement matériellement plus heui eux, mais il s'accroît aussi moralement. En même temps qu'il couvre son corp» de vêtements meilleurs et prend une nourriture plus saine , il conçoit de lui-même une plus haute idée ; il sent que désormais il compte dans son pays ; errant jadis de commune en commune, de ville en ville, il était peu intéressé à vivre honnêtement,

TKOISli:ME rAUTIE, CIIAP. IV, SECT. H. 1 97

et courait peu de périls dans une existence reprocliable. Ici on ne lui savait pas de gré des années régulières passées ailleurs ; là on ignorait les improbités qui ailleurs l'avaient Octri. Mais, depuis qu'il s'est attaché à la terre , il sait que tout lui sera compté ; de ce moment il veille sur lui-même, car il souffrira toute sa vie d'une action mauvaise , comme il est sûr aussi de jouir toujours d'une bonne œuvre. Il est aussi plus moral, parce qu'il est plus indépendant. En général, il prend une compagne en même temps qu'il achète une terre; et bientôt, au sein des affections domestiques, il apprend l'ordre, l'économie , la prévoyance : meilleur comme homme , il vaut mieux aussi comme citoyen ; la patrie a pris à ses yeux un corps sensible: la patrie , n'est-ce pas la terre? Désormais il a place sur son sein. Vainement on me prouverait que par le fractionnement de la propriété on obtient du sol moins de produits à plus de frais : je répondrais que je ne sais point le moyen de couvrir la surface d'un pays d'habitants plus heureux, plus indépendants, plus amis du sol et plus intéressés à le défendre.

Si , en France , l'acquisition du sol a été pour le peuple un si grand progrès , de quels bienfaits elle serait la source pour le peuple irlandais ! En devenant propriétaires , les basses classes de France ont passé d'une situation supportable à un état meilleur ; celles d'Irlande franchiraient d'un seul bond tout l'espace qui sépare un sort heureux de la plus misérable condition.

Plus on considère l'Irlande, ses besoins et ses difficultés de toutes sortes , et plus on est porté à

KjtS j)i:s i;emi;des m. mal. — aholiu l'aristocuatie. penser que ce cliangeiiient dans l'état de sa population agricole sciait le vrai remède à ses maux.

Tant que l'Irlandais ne sera que fermier, vous le verrez toujours indolent et miséral)le. De quelle énergie voulez-vous que soit doué le pauvre agriculteur qtii sait que, s'il améliore sa ferme, son fermage sera tout aussitôt augmenté , et que , dût-il centupler les fruits de sa terre, il n'en aura jamais une plus large part ; qui prend sa ferme à un si haut prix, que l'année la plus propice il ne saurait acquitter toute sa dette; qui voit toujours suspendu sur sa tèle cet arriéré comme une menace incessante, dont le sens manifeste est que si, à la prochaine récolte , il ramasse quelques gerbes inespérées , cette bonne chance sera perdue pour lui? Supposez-le, au contraire , propriétaire des deux ou trois acres dont il n'a que la ferme : avec quelle ardeur il remuera cette terre, qui rendra un fruit à chacune de ses sueurs ! De quels efforts ne sera-t-il point capable , lorsqu'il verra une récompense à la suite de chaque travail , un progrès au bout de chaque sillon ?

Il est permis d'espérer que le jour où il y aurait en Irlande de petits propriétaires , la plupart des misères du pays cesseraient. Cette fatale concurrence dont les petites fermes sont l'objet, et qui nest pas moins funeste aux grands propriétaires qu'aux petits cultivateurs, disparaîtrait aussitôt; car, partout où le peuple possède rigoureusement de quoi vivre sur sa propre terre, il ne se fait fermier d'autrui qu'à des conditions avantageuses. Le riche , cessant d'avoir le monopole de la terre, celle-

TROISll'.Mi: PVKTIE, Cir,Vl». IV, Si:CT. II. If)(J

ci n'encourrait plus l'anathème du pauvre ; et d'ailleurs le petit propriétaire , qui couvre de son corps son champ et sa cabane, n'aurait rien à craindre des attaques dont, en Irlande, le sol est l'objet.

L'Angleterre fait de grands efforts aujourd'hui pour tirer l'Irlande de sa redoutable misère : toutes les théories sont invoquées, toutes les intelligences supérieures sont en travail , tous les moyens sont essayés, depuis la charité qui donne du pain au pauvre , jusqu'au système de l'émigration qui l'exile de sa patrie. Tout ces systèmes violents ou factices ne seront point efficaces. Qu'on y réfléchisse bien, et l'on verra que la terre sur laquelle le peuple vit aujourd'hui si pauvre, peut seule rendre âa condition meilleure. C'est en vain qu'on veut sauver l'Irlande par l'industrie : l'Irlande est essentiellement agricole, et elle est telle, précisément parce que l'Angleterre est essentiellement industrielle. Il faut de toute nécessité que le peuple y trouve sur la terre un sort plus heureux , ou qu'il se résigne à rester éternellement misérable : or, puisqu'il est profondément malheureux comme fermier, la seule chance qui lui reste n'est-elle pas de devenir pt-opriétaire ?

J'aurais mille autres raisons pour appuyer cette opinion : je m'arrête cependant. Si un lecteur anglais trouve mes arguments incomplets, je le prie de considérer que tout autre qu'un Anglais les jugera peut-être surabondants.

Mais s'il est vrai que le peuple d'Irlande soit destiné à languir dans une affreuse détresse aussi long-

iOO J)i:S «EMKDKS Ail MAL. AlJOLrR L ARfSTOCIlATlE.

temps qu'il ne parviendra pas à la propriété du sol, comment arrivera-t-il à ce but?

Des publicistcs graves et distingués ont donné à la difficulté une solution que je ne puis accepter ; admettant la nécessité du principe que je viens d'établir , ils voudraient qu'on déclarât purement et simplement propriétaires ceux qui aujourd'hui ne sont que fermiers ( i ). Ceci n'est point de la discussion, mais de la révolution. Je me suis expliqué plus haut sur la nature des procédés par lesquels s'opèrent les réformes sociales et politiques. Pour être bons, à mes yeux , il faut à ces procédés une condition première ; c'est qu'ils soient conformes à la morale et à la justice : or , s'il est moins cruel de dépouiller un propriétaire de son domaine que de lui arracher la vie , la spoliation est tout aussi injuste que le meurtre, et, sous ce rapport, tout aussi haïssable. On suppose, fort gratuitement, que le parlement anglais légitimerait par un décret cette révolution agraire. Mais d'abord la dépossession des riches au profit des pauvres ne serait pas plus équitable, parce qu'elle s'exécuterait au nom des lois. Vainenement on alléguerait que les possesseurs actuels du sol irlandais l'ayant usurpé, il est juste de le reprendre sur eux. Quel droit actuellement existant tiendrait contre cet examen du passé ? Et quels propriétaires déclarerait-on usurpateurs ? Seront-ce seulement les descendants des compagnons de Guillaume III ? Mais alors on ne rentrera que dans une bien petite partie des terres. Y ajoutera- t-on les soldats de Cromwell et les aventuriers venus en

TROISIÈME PARTIK, CIIA.P. IV, SECT, If. '>l01

Irlande au temps de la république? Mais alors pourquoi n'y pas joindre les colons anglais de Jacques P'', même ceux d'Elisabeth ?

Depuis le seizième siècle, la propriété en Irlande a mille fois changé de mains, non-seulement dans le choc des révolutions , mais encore par l'effet des échanges. Ira-t-on dépouiller de ses domaines tout détenteur, à quelque titre que ce soit, même celui qui les aura acquis de ses deniers sous la protection des lois ? Mais alors l'Irlande est jetée dans la plus effroyable perturbation; et le désordre atteindra sans distinction l'ancien propriétaire et le nouveau riche, le catholique et le protestant, l'industriel qui vient d'acheter une terre comme celui qui tient la sienne d'un héritage , le marchand auquel une propriété a été donnée en hypothèque aussi bien que le propriétaire lui-même. D'ailleurs on comprend bien comment avec un pareil système les pauvres cesseraient d'être indigents ; mais on ne voit pas ce que deviendraient les riches , qui sans doute ne demeureraient pas spectateurs froids et impassibles de leur ruine , et qui, s'ils ne soufflaient le feu de la guerre civile dans le pays , se hâteraient sans doute de le quitter : de sorte que, tous les propriétaires ayant disparu, il ne resterait plus en Irlande que de grossiers paysans devenus les maîtres. Singulier moyen d'avancer la civilisation de l'Irlande , de rendre la paix à un pays déchiré par six cents ans de discordes civiles , de ranimer le sentiment du droit chez un peuple qui l'a perdu !

Pour moi , il me paraît si important de ne point troubler la conscience publique par la violation des

.2()2 UKS REMl'inES Ail MAL. ACOLlll l'aHISTOCRATIE.

droits, et de uc point ébranler la société en agitant le sol, que je repousse également le système de ceux qui voudraient qu'on distribuât aux pauvres irlandais les tleux oiï trois millions d'acres de terres incultes qui sont en Irlande. Il faudrait , pour leur faire ce don, commencer par les prendre à ceux qui les ont : or, à mes yeux, toute atteinte à la propriété est un mauvais moyen d'économie politique.

Ne peut-on donc, par des voies douces, équitables et légitimes, arriver au but qu'on se propose, et qui cesse d'être désirable , si , pour l'atteindre , il faut employer l'injustice ?

Que faut-il au bas peuple d'Irlande ? Acquérir la propriété du sol , mais non l'obtenir par des violences iniques; il faut, non le faire propriétaire, mais l'aider à le devenir ; il faut, pour qu'il atteigne le but, qu'on lui donne le moyen. Or, c'est ce moyen qui lui manque aujourd'hui. Il est dans l'impossibilité absolue d'acquérir la propriété du sol , non-seulement parce qu'il est pauvre , mais surtout parce qu'en Irlande, comme en Angleterre, il n'existe que de grandes terres, inabordables à toute petite fortune ; parce que, dans ces deux pays, les lois civiles, faites au profit de l'aristocratie, tendent constamment à la concentration du sol dans un moindre nombre de mains , et s'opposent invinciblement à la division du sol ; parce qu'en un mot ces lois placent la terre hors du commerce. Cet état de la terre , inaccessible au peuple , est le véritable obstacle à vaincre ; c'est, de tous les privilèges de l'aristocratie , le plus important à détruire ; et sa

TROISlÈMi: PVRTIF. , CilAI», 1V,SECT. II. îïo3

gravité est telle (jiie je crois devoir en faire l'objet crnn examen plus approiondi. Ce sera le sujet du chapitre suivant.

Etat féodal en Angleterre , de la propriété foncière.

Et d'abord, pour faire comprendre quel est en Irlande l'état du sol, j'ai besoin de dire ce qu'il est en Angleterre.

Dans ce dernier pays le sol est encore féodal. La main qui le cultive est libre depuis longtemps ; mais il n'a point rompu ses vieilles chaînes ; et, tandis qu'autour de lui tout s'agite, se change, se modifie , lui seul ne change point , fragment inaltérable détaché d'une société mutilée par le temps et par les révolutions.

En dépit de toutes les victoires que remporte chaque jour le principe nouveau des sociétés sur le vieux piùncipe , le travail qui crée sur le privilège qui conserve , le progrès éternel sur l'éternelle immobilité, la terre y est aujourd'hui ce qu'elle était il y a sept siècles ^ base féodale d'une société qui ne l'est plus ; emblème vivant d'un monde éteint.

C'est un fait très-digne de remarque que l'art avec lequel l'aristocratie anglaise a conservé entiers ses privilèges civils, tout eh cédant parfois de ses privilèges politiques. L'esprit qui en cela l'anime ne se montre nulle part plus claii'ement qlie dans tout ce

ao4 DES REMEDES AU MAI.. — • ,VUOIJIl LARISTOCRATIE.

qui touche au sol. Assurément il serait plus facile (robtenirdu parlement anglais la concession du suffrage universel qu'une réforme de la loi des successions.

L'aristocratie anglaise n'a du reste gardé des lois féodales relatives à la terre que ce qui lui est propice ; elle en a aboli toutes les dispositions ennemies.

A la vérité, le roi est encore, par la loi présente, présumé le seul propriétaire du sol , dont les occupants ne sont possesseurs qu'à des titres secondaires. Mais c'est une fiction dépourvue de toute réalité. Cette suzeraineté est purement nominale; et l'héritier d'un domaine en Angleterre jouit d'un droit de propriété aussi absolu que celui qui est défini par la loi française. Les privilèges royaux, en cette matière , ont tous été abolis. Les lois qui instituaient les privilèges de l'aristocratie sont seules restées en vigueur.

Le principal objet de ces lois, arrachées à des princes faibles par des barons puissants, était de conserver au vassal toute sa force en protégeant son fief. Pour atteindre ce but, quel moyen prenaient ces lois ? Elles tendaient à rendre les terres inaliénables et insaisissables entre les mains de leurs possesseurs: de là les substitutions. Elles s'opposaient à ce qu'à la mort du propriétaire la terre se partageât entre tous ses enfants : de là le droit de primogéniture. Maintenant voici un fief acheté par un marchand qui sera, pour la conservation de ce domaine , protégé , s'il le veut , par les mêmes lois qui faisaient la puissance d'un vassal du temps

Page 1