CHAPITRE
Vues générales sur l'état de l'Irlande. — Conclusion. — Coup d'œil sur l'avenir social , politique et religieux de ce pays.
Maintenant, les faits sont connus. On a vu de quels maux la pauvre Irlande est travaillée ; comment une mauvaise aristocratie est la source première et permanente de tous les maux; quels symptômes de résistance et quels éléments de démocratie , ce mauvais gouvernement a fait naître dans ce pays. On a vu quels moyens seraient propres à y ramener l'ordre et la paix. On vient de reconnaître enfin, que ce qu'il faudrait faire , l'Angleterre ne le fera probablement pas ; et que celui des partis anglais qui est le moins incapable de gouverner l'Irlande , ne saurait cependant exécuter les réformes fondamentales qu'exige l'état de ce pays.
Maintenant, les bases du problème étant posées, quelle sera la solution? Quelles sont pour l'Irlande, quelles sont , pour l'Angleterre elle-même, les conséquences de cet état de choses? Que faut-il en conclure pour le présent? Que doit-on en augurer dans l'avenir ?
Arrêtons-nous un instant; puis, avançons-nous timidementdans cette voie de prévisions et deconjectures.
I.a situation cpii vient d'être exposée, est sans doute extraordinaire et singulièrement compliquée : elle est pourtant logique.
L'Irlande, convaincue que sa misère lui vient de ses inslitutions, doit vouloir les détruire; tandis que l'Angleterre, qui voit en elles la cause piincipale de sa prospérité et de sa grandeur , aspire naturellement à les conserver.
La grande difficulté vient donc de ce que le même régime politique, salutaire pour l'un des deux peuples , est funeste à l'autre ; et que celui-ci se sent mourir avec un gouvernement qui est la vie même de celui-là. Si les lois qui sont chères à l'Angleterre sont maintenues, l'Irlande demeure avec toutes ses souffrances et tous ses périls ; et si l'on veut guérir les maux de celle-ci, le seul remède qu'on puisse prendre est douloureux à l'Angleterre.
La difficulté vient enfin, tie ce que les deux peuples auxquels un régime commun est fatal, et pour chacun desquels il faudrait une loi différente, sont cependant obligés d'en recevoir une semblable; et de ce que formant un seul et même empire, ils sont soumis à la même autorité dont les actes, vivifiants pour l'un , sont meurtriers pour l'autre.
Si l'Angleterre et l'Irlande ont des intérêts aussi opposés, et s'il est aussi nuisible à toutes les deux de ne former qu'un seul peuple , il semblerait que le seul parti qu'elles auraient à prendre serait de se séparer, et de former chacune un état distinct, ayant sa nationalité propre et son gouvernement particulier. Cet expédient résoudrait sans doule toutes les difficultés : mais oîi peut prédire hardi-
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ment qu'on n'y aura point recours. Il suffit en effet de considérer la situation géographique de l'Angleterre et de l'Irlande pour reconnaître que la première ne voudra jamais renoncer à l'empire qu'elle exerce sur la seconde. L'Irlande est un membre vital de la Grande-Bretagne : membre gangrené sans lequel pourtant elle ne saurait vivre. A la vérité , si quelque convulsion du globle faisait rentrer l'Irlande au sein des mers, l'Angleterre ne serait peut-être que fortifiée de cette perte; mais tant que ce pays, qui tient à elle comme un bras au corps, gardera dans l'Océan la place qu'il y occupe, elle voudra nécessairement le dominer.
De tous temps l'Irlande a été le point de mire des ennemis de l'Angleterre; elle était telle dès le douzième siècle : car l'histoire nous apprend que le parti qu'en pouvait alors tirer la France fut un des motifs qui portèrent les rois anglais à entreprendre sa conquête. Lorsqu'à l'époque de la réformation religieuse le projet est conçu par l'Europe catholique de frapper le protestantisme en Angleterre, c'est sur l'Irlande que l'Espagne jette les yeux, et c'est dans ce pays que débarque la fameuse armada de Philippe II. C'est en Irlande que Louis XIV envoie l'armée française qui doit aider le catholique Jacques II à remonter sur le trône occupé par le protestant Guillaume III. Et quand la France républicaine et démocratique lutte contre la coalition européenne dont l'Angleterre est l'aine , elle n'imagine , pour atteindre celle-ci , aucun moyen pins sur que de transporter une armée en Irlande ; et elle fait, dans ce but. en moins de deux ans trois expéditions suc-
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cessives (i). Assurément ces diverses tentatives d'invasion n'ont pas été heureuses; et l'Irlande a toujours si mal répondu aux attentes de l'étranger qu'elle serait en droit de n'être point comptée comme un auxiliaire assuré aux ennemis de celle-ci.
Cependant l'Angleterre voit l'Irlande trop près d'elle pour n'en pas vouloir conserver la police ; elle ne peut consentir à voir s'isoler d'elle une terre dont elle n'est séparée que par un étroit canal , de laquelle on aperçoit ses propres rivages et d'où une armée irlandaise ou étrangère fondrait sur elle en quelques heures. Et c'est précisément parce que l'Irlande est catholique et démocratique, que l'Angleterre aristocratique et protestante ne peut laisser celle-là indépendante, et l'abandonner à ses sympathies pour des peuples dont les institutions politiques et religieuses répugnent à l'Angleterre par la même raison qui les rend agréables à l'Irlande. Et puis ôtez toutes ces considérations : quel est l'empire qui consent à se démembrer? Toute puissance qui perd de son étendue n'est-elle pas ou n'a-t-elle pas l'air d'être en déclin? L'Angleterre , qui ne veut à aucun prix perdre le Canada dont quinze cents lieues la séparent, n'abandonnera certainement pas l'Irlande qui fait partie d'elle-même.
Mais si l'on peut considérer comme certain que l'Irlande ne formera jamais un État séparé de l'Angleterre, ne pourrait-il pas arriver que les deux pays, tout en restant unis par un lien politique, fussent séparés législativement ; c'est-à-dire gouvernés sous le même empire chacun par un parlement particulier, obéissant au même roi, et trouvant dans