PREMIÈRE PARTIE, CHAP. I
Et après lui avoir fait ces riches présents , elle a encore travaillé à l'embellir. Elle a dessiné ses montagnes avec une grâce infime, parsemé ses vallons de prairies et de lacs, et, la recouvrant tout entière d'une brillante robe de verdure, elle a voulu qu'on l'appelât, dans la langue du poète, la verte Erinn, la belle Emeraude , première fleur de la terre, première perle des mers :
« First flower of the earth , « First gem of tlie sea. »
Cependant, en dépit des ornements qu'elle porte et des trésors qu'elle renferme , l'Irlande n'est ni une contrée riante ni un pays fortuné.
La plus belle nature manque de vie si le soleil ne l'anime pas : ces montagnes élégantes, ces grands lacs , ces praieries éternelles , ces collines aussi fraîches que les vallées, offrent sans doute des aspects pleins de charme à celui qui par accident les voit sous un beau ciel ; mais l'atmosphère de l'Irlande est presque toujours sombre et chargée de nuages ou de vapeurs. Les vents d'ouest et du sudouest soufflent sur elle presque sans relâche ; ils lui apportent les orages et les tempêtes de l'Atlantique; l'Océan domine l'Irlande, et règle souverainement sa température ; il est le tyran de son climat (i)*.
Autrefois l'Irlande était une forêt (2) ; et la végétation y était si puissante, qu'on lui avait donné le surnom à' île des Bois. Maintenant elle est absolument
(*) Toutes les notes indiquées par un chiffre se trouvent à la fin du volump.
igÔ MISÈRE DU PEUPLE EIV IRLANDE.
dépouillée d'arbres, et lorsque, par un jour de printemps, elle apparaît quoique chauve, pleine de sève et de jeunesse, on dirait d'une belle et jeune fille dont on a coupé la chevelure.
On ne sait point exactement dans quel temps et par quel phénomène s'opéra cette grande destruction. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle ne remonte pas au-delà de l'ère chrétienne, et selon toute probabilité elle date d'une époque encore moins éloignée de nous Les uns l'attribuent à quelque inondation extraordinaire, don t la puissance irrésistible, déracinant, entraînant les forêts, les aurait englouties dahs le sein de la terre. D'autres, dont le sentiment est mieux justifié par les études de la science, pensent que la ruine dt^s forêts est un effet dé la fureur des vents déchaînés sur l'Irlande. Quand les hautes futaies qui couvraient ce pays, étaient entières et comj>actes, elles se prêtaient, contre la violence des autans, un mutuel secours; mais à mesure que l'homme ayant besoin d'un espace ouvert pour sa cabane et d'un champ pour sa moisson , pratiqua çà et là des clairières dans la forêt, les arbres voisins de ceux qu'il avait abattus se trouvèrent sans appui contre l'ouragan , et tombèrent sous son effort jusqu'alors impuissant : chaque ruine de la tempête en amena mille autres devenues plus faciles à mesure qu'elles se multipliaient; ce travail de destruction se continua , et tous les débris , attirés par une pente naturelle vers les lacs , et les parties marécageuses du sol , s'arrêtèrent sur cette base liquide, où, entassés les uns sur les autres,
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d'année en année, de siècle en siècle, ils se mêlèrent ensemble , ceux-ci en conservant leur état primitif, ceux-là se décomposant et se transformant en sol végétal , et formèrent enfin cette substance spongieuse et combustible, tantôt rouge, tantôt noirâtre , dont se composent les vastes Tourbières d'Irlande (i).
Mais les plus grandes convulsions et les plus terribles secousses ne sont point venues en Irlande de l'océan , des vents et des orages ; elles lui sont venues de l'homme.
On a vu dans l'introduction historique qui précède ce livre , à quels cruels déchirements fut livrée l'Irlande durant les trois siècles qui suivirent l'arrivée sur son territoire des Anglo-Normands , si prompts à l'envahir, si lents à faire sa conquête (*) ; comment, encore toute haletante des combats de l'invasion, l'Irlande essuya les terribles chocs et les sanglantes épreuves -d'une guerre civile et religieuse (**); comment, enfin, après avoir été mutilée , écrasée par les armes de l'Angleterre protestante , l'Irlande catholique encourut la tyrannie des lois (***). Les violences de la conquête sont depuis longtemps finies ; les guerres de religion ont cessé ; les lois de persécution ont disparu; et vers la fin du siècle dernier, l'Irlande est rentrée dans une ère nouvelle d'indépendance (^****j. Cependant l'Irlande
(*) V. l'Introduction historiquft, première époque. (**) V. l'Iutroduction historique, seconde époque. (***) V. idem, troisième époque.
(****) V. idem , quatrième époque.
iga MISKRE Dli PEUPLE EN IRLANDE.
est toujours raalbeureuse et pauvre , toutes les sources de sa misère n'ont pas été taries, et parmi les causes abolies de son infortune, il en est dont les effets subsistent toujours et dureront longtemps encore.
Je ne crois pas qu'il existe une seule contrée où la conquête, datant de si loin, ait laissé des traces tout à la fois si antiques et si vivantes. Il semble que les siècles en s'écoulant, n'aient guéri aucune de ses plaies. Le sol est encore tout saignant de ses blessures ; partout la guerre l'a dévasté , partout la confiscation l'a frappé de ses coups. On ne saurait marcher en Irlande sans y rencontrer une ruine qui fut témoin de quelque sanglante querelle; on n'y peut faire un pas sans fouler aux pieds une terre qui par le sort des guerres civiles, ne soit passée tour à tour aux mains de trois ou quatre possesseurs, dont le dernier resté maître représente la cause qui a triomphé ; à côté des vainqueurs on voit les vaincus, tout pleins encore du souvenir de temps plus prospères. Ce champ, vous disent-ils , appartenait jadis à mon ancêtre; Cromwell le donna à un de ses soldats, qui Ta transmis à ses enfants. Ce château, qu'occupe un seigneur anglais de noblesse récente, fut confisqué par Guillaume III sur un Irlandais de race illustre et de sang j-oyal , dont les descendants labourent aujourd'hui le sol sur lequel régnaient leurs aïeux.
Mais ce sont surtout les plaies faites par les guerres de religion qui sont encore vives et profondes en Irlande.