MISÈRE DU PEUPLE EN IRLANDE
jours comme son maître coliii qui le fut. Vainement il proteste par des actes extérieurs contre ce sentiment intime; le cri d'une conscience dépravée le dément au dedans de lui-même; et quelquefois la ^ grossièreté , l'insolence qu'il met dans ses rapports avec le protestant, pour faire acte d'égalité, servent à le rabaisser en réalité au-dessous de celui-ci.
Rien n'est plus rare que de rencontrer chez le catholique irlandais une appréciation mesurée de sa condition actuelle; vous le voyez toujours se placer vis-à-vis des protestants trop bas ou trop haut, soit qu'oubliant son émancipation, il se tienne vis-à-vis de son ancien maître dans une attitude humble et obséquiaûse , soit qu'enivré de 'la victoire remportée sur ses oppresseurs, il ne se contente plus d'être leur égal, et veuille leur prouver qu'il est libre en les opprimant à son tour.
Il y a , du reste , dans l'état social de l'Irlande quelque chose de plus remarquable encore que cette aristocratie de race et de culte ; c'est la physionomie féodale que présente ce pays au milieu du dix-neuvième siècle.
Le gouvernement des Anglais en Irlande a été , depuis cent cinquante ans, une aristocratie protestante entée sur une aristocratie féodale. Ce qu'il y avait de protestant dans les lois politiques a subi déjà de graves réformes ; mais la base féodale de l'édifice est restée à peu près immobile.
Le pays, partagé lors des confiscations religieuses^ entre quelques grands propriétaires, est encore aujourd'hui en la possession de leurs descendants, qui ont reçu entiers les domaines de leurs pères sous
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la protection de la loi d'aînesse et des substitutions. Ces terres sont cultivées par la population catholique, qui théoriquement serait libre de se détacher du sol, mais qui y tient comme à son seul moyen d'existence , et se trouve en réalité dans une condition pire que celle des serfs du moyen-âge.
Cet état social ne présente avec celui de l'Angleterre qu'une analogie trompeuse : dans ce dernier pays, de même qu'en Irlande, la loi féodale maintient, il est vrai, le sol dans un petit nombre de familles qui le reçoivent et le transmettent héréditairement sans pouvoir le diviser; mais, à côté de ces fortunes de la terre , s'élèvent les fortunes de l'industrie et du commerce ; tandis que le principe féodal s'efforce de maintenir le riche dans son opulence, et le pauvre dans sa misère", le principe industriel et commercial travaille sans relâche à déplacer la fortune , à diminuer le nombre des pauvres et à faire de nouveaux riches. Ces deux puissances rivales se livrent une guerre qui ne laisse point de repos aux combattants. L'industrie qui crée est pourtant supérieure au principe féodal qui conserve; le riche, armé de sa terre féconde, est vaincu par le pauvre dont l'activité produit; et entre le maître du sol et le prolétaire on voit naître sans cesse une infinité d'existences nouvelles dont l'ensemble forme ce qu'on appelle la classe moyenne. Cette classe est à peu près inconnue (>n Irlande.
L'Irlande présente un éternel contraste de richesse et d'indigence, dont il est singulièrement difficile de se faire une juste idée.
Lorsqu'à l'ajiproche des lacs de Killarney on s'ar-
igS MISÈRE t)U PEUPLE EN IRLANDE.
réte non loin de Tabbaye de Mucruss , un double spectacle vient s'offrira la vue: (l'un côtP, des plaines incultes , des marais stériles, des landes monotones sur lesquelles végètent misérablement de maigres ajoncs et des pins rachitiques , de longues étendues de bruyère où apparaissent çà et là, de loin en loin, quelques rocs de médiocre élévation, dont l'aspect uniforme et dépourvu de toute beauté sauvage atteste seulement la pauvreté de la nature; on ne saurait imaginer une terre plus indigente et plus désolée.
Mais du côté opposé une scène toute différente éclate aux regards : aux pieds d'une chaîne de montagnes découpées avec légèreté et séparées entre elles par une suite de lacs charmans, s'étendent des campagnes riches et fertiles, des prairies vertes et riantes , des forêts pleines de sève et de végétation; ici de frais ombrages, des grottes secrètes, des asiles mystérieux; là des espaces ouverts, des cimes hardies, un horizon sans limites; à coté de la source argentée, le champ couvert de blonds épis; partout l'abondance, la richesse, la beauté; partout l'accident extraordinaire de la nature gracieuse en même temps que féconde. Ainsi du même point s'offrent à l'œil deux aspects absolument opposés ; ici l'extrême richesse , là l'extrême misère : c'est l'image de l'Irlande.
On ne voit en Irlande que des châteaux magnifiques ou des cahanes misérables ; point d'édifice qui tienne le milieu entre le palais des grands et la chaumière de l'indigent, U n'y a que des riches et des pauvres.
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Le catholique d'Irlande ou l'homme de la classe inférieure ne trouve à sa portée qu'une seule profession, la culture de la terre; et quand il n'a pas le capital qui lui serait nécessaire pour être fermier, il bêche le sol comme un manœuvre ( i ) . En Angleterre les deux tiers de la population sont commerçants ou industriels , un quart seulement est agricole. En Irlande moins d'un quart est adonné aucommerce , plus des deux tieis sont uniquement dévoués à l'agriculture (2). Celui qui n'a pas un coin de terre à cultiver meurt de faim.
On juge par ce qui précède que cette incroyable variété de classes, de rangs, de degrés, qui, dans la société anglaise, divisent à l'infini Téchelle sociale^ ne saurait se rencontrer en Irlande où la limite qui sépare l'aristocrate du prolétaire est marquée par une ligne étroite, sur laquelle nulle existence intermédiaire ne peut parvenir à se placer.
Le protestant, qui , en Irlande, a le privilège du rang , de la puissance politique et de la richesse , a aussi le monopole de l'éducation. Jusqu'à ces derniers temps il n'y existait d'école primaire que pour les protestants; aujourd'hui encore le catholique ne trouve point dans les établissements consacrés à là haute instruction les mêmes avantages qui sont accordés aux protestants.Ainsi, tandis que tout est calculé pour développer les facultés intellectuelles du riche, le pauvre est abandonné à lui-même et laissé dans son ignorance.
On conçoit sans peine combien ces deux classes opposées, constituées ainsi chacune sur une base immuable, ont dû se développer et s'étendre, l'une