ISERE DU PEUPLE EN IRLANDE
dans la sphère de sa puissance, l'autre dans le cercle de sa misère et de sa servitude.
Il faut réfléchir longtemps à ce passé de plusieurs siècles ; il faut se représenter le riche et le pauvre suivant invariablement , pendant des siècles, deux voies opposées, l'une menant à l'extrême richesse, l'autre à l'extrême misère ; il faut se rendre compte des effets logiques et nécessaires de ces deux principes, le premier d'accroissement perpétuel, le second de ruine progressive, se fortifiant l'un l'autre, et trouvant une nouvelle puissance d'action dans chacune de leurs conséquences; il faut, dis-je, méditer longtemps sur ces causes pour comprendre les excès de luxe auxquels est arrivée l'aristocratie irlandaise, et la lèpre invétérée de misère dont est couverte la pauvre Irlande.
Les revenus du riche s'élèvent quelquefois, en Irlande, à des sommes dont l'énormité nous paraît presque chime'rique. Le riche s'est fait, sur cette contrée de misère, une destinée magnifique; il a des châteaux splendides , des domaines sans bornes , des montagnes , des prairies , des forêts , des lacs ; il a tout cela , et souvent il le possède deux et trois fois.
Tandis que des millions d'êtres malheureux se demandent chaque jour quel sera le moyen de pourvoir à leur plus impérieux besoin , le riche s'interroge pour savoir par quel art il pourrait réveiller inie passion dans son âme engourdie, et un appétit dans son corps à demi éteint. Veut-il transporter d'un lieu dans un autre sa personne chargée de l'ennui rlVIlc-iiirnH'? les rontrs \c< plus belles et cajKiblcs
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de rivaliser avec celles d'Angleterre s'offrent à lui. Le luxe et la richesse se promènent ainsi avec toutes leurs aises et toute leur ostentation à travers les souffrances et les misères du pays.
Telle est l'Irlande que s'est créée le riche. Il faut, pour voir l'Irlande heureuse , choisir son point de vue tout exprès, prendre çà et là un espace étroit et isolé, en fertnant les yeux à tous les objets environnants; mais la pauvre Irlande, au contraire, éclate à la vue de toutes parts.
La misère nue, affamée; cette misère vagabonde et fainéante, cette misère qui mendie, couvre le pays entier; elle se montre partout, sous toutes les formes à tous les instants du jour; c'est elle que vous voyez la première en abordant aux rivages de l'Irlande ; et, dès ce moment, elle ne cesse plus d'être présente à vos regards , tantôt sous les traits de l'infirme qui étale ses plaies , tantôt sous l'aspect du pauvre costumé de ses haillons; elle vous suit partout, vous obsède sans relâche; vous entendez de loin ses gémissements et ses pleurs; et si sa voix ne vous émeut pas d'une pitié profonde, elle vous importune et vous fait peur. Cette misère semble inhérente au sol et comme un de ses produits ; pareille à ces fléaux endémiques qui corrompent l'atmosphère, elle flétrit tout ce qui l'approche, et atteint le riche lui-même, qui ne peut, au milieu de ses joies, se séparer des misères du pauvre , et fait de vains efforts pour secouer cette vermine qu'il a créée et qui s'attache à lui.
L'aspect matériel du pays ne donne pas de moins tristes impressions.
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Tandis qiie le château féodal se montre, après sept siècles, plus riche et plus brillant qu'à sa naissance , Vous voyez çà et là crouler des habitations misérables, et celles-ci ne se relèvent point. On est étonné, quand on parcourt l'Irlande, de la quantité de ruines qui s'y rencontrent. Je ne parle point ici de ces ruines pittoresques que font les âges en s'écoiilant, et dont la vétusté décore le pays; ces ruines-là appartiennent encore à la riche Irlande , qui les conserve avec soin comme des souvenirs d'orgueil et des monuments d'antiquité; je veux dire ces ruines prématurées que crée l'infortune, ces pauvres habitations que délaisse un possesseur malheureux , et qui n'attestant qu'une obscure misère , n'excitent en général que peu d'attention et d'intérêt.
Je ne sais, du reste, lequel est le plus triste à voir, de la demeure abandonnée, ou de celle qu'habite le pauvre Irlandais.
Qu'on se représente quatre murs de boue desséchée, que la pluie, en tombant, rend sans peine à son état primitif; pour toit un peu de chaume, ou quelques coupures de gazon; pour cheminée, uii trou grossièrement pratiqué dans le toit, et le plus souvent la porte même du logis, par laquelle seule la fumée trouve une issue; une seule pièce contient le père, la mère, l'aïeul, les enfants ; point de meubles dans ce pauvre réduit : une seule couche, composée ordinairement d'herbe et de paille, sert à toute la famille. On voit accroupis dans l'âtre cinq ou six enfants demi-nus, auprès d'un maigre feu, dont les cendres recouvrent quelques pommes de